RAPPORT DE LA POLICE DE VICHY SUITE A L’ARRESTATION D’ARRU

Dans son rapport en date du 7 août 1943, adressé à M. le Commissaire divisionnaire, chef du Service Régional de Police de Sûreté, le Commissaire de Police de Sûreté MATTEI Robert de la Section des Affaires politiques précise au sujet de la découverte de tracts anarcho-syndicalistes et de faux cachets au domicile du nommé ARRU André

Dans son rapport en date du 7 août 1943, adressé à M. le Commissaire divisionnaire, chef du Service Régional de Police de Sûreté, le Commissaire de Police de Sûreté MATTEI Robert de la Section des Affaires politiques précise au sujet de la découverte de tracts anarcho-syndicalistes et de faux cachets au domicile du nommé ARRU André

j’ai l’honneur de vous rendre compte des résultats de l’enquête que j’ai effectuée conformément à vos instructions et après avoir acquis l’assurance par Mr L’INTENDANT REGIONAL DE POLICE, qu’en aucun moment les autorités allemandes n’exigeraient que les individus compromis dans cette affaire ne leur soient livrés.

Puis on lit dans ce même rapport au sujet d’André ARRU et d’Etienne CHAUVET :

ARRU, que l’on doit considérer comme un « illuminé » possédant une instruction secondaire assez poussée n’a fait aucune déclaration intéressante ; volubile et verbeux pour les faits sans importance, il s’est renfermé dans le mutisme le plus absolu, toutes les fois qu’il a été nécessaire de lui faire donner des détails précis, et pour reprendre sa propre expression rien n’aurait pu le faire sortir de sa réserve « quels que soient les moyens qui auraient pu être employés ». …

ARRU est cependant dangereux « théoriquement » ; ce n’est pas en effet un individu qui se signalera par des actes de terrorisme bruyants et sans effet, mais il est dangereux en raison de son intelligence et de son activité.

Le nombre imposant et la qualité des documents découverte chez lui montrent de façon très nette et ce, malgré ses dénégations, qu’il était à la veille d’une distribution intensive de tracts et de brochures extrémistes.

Son employé, le nommé CHAUVET, est à l’échelle inférieure l’image exacte de son « chef ». Intelligent, mais dans l’impossibilité de raisonner logiquement, intoxiqué par ses lectures subversives, CHAUVET a reconnu que son activité politique devait le conduire prochainement à diffuser les documents qui étaient entreposés chez ARRU

Les époux Grindlinger [qui ont dénoncés ARRU], ces deux israélites qui comme leurs coreligionnaires essayent depuis 3 ans d’échapper aux recherches de la Police, ils sont victimes de leur peur et des évènements.

En conclusion de ce rapport on lit :

Sommes-nous en présence d’une puissante organisation clandestine ? ARRU est-il à la tête d’une officine fonctionnant uniquement pour la délivrance de fausses pièces d’identités ? Ce sont deux points que le mutisme [1] d’ARRU ne nous ont pas permis d’établir de façon précise ?

ARRU prétend n’être que dépositaire ; toute la documentation trouvée chez lui aurait été déposée temporairement par un nommé « VICTOR ».

Les tracts et les brochures font ressortir le caractère indépendant de cette organisation qui n’est affiliée ni au Parti Communiste ni au Parti Gaulliste. Il est très curieux par ailleurs de constater l’excellente qualité du papier employé et je ne serais pas étonné pour ma part de trouver à la tête de cette organisation des ressortissants d’une puissance étrangère ou des individus à sa solde désireux de créer le désordre par l’intermédiaire de ses partisans.

Enfin, il est certain que ARRU ne s’est pas contenté d’établir quelques cartes d’identités ou de valider des récépissés périmés. Mais il est à peu près certain qu’il n’a pas agi dans un but intéressé.

Ennemi de l’ordre social actuel, vivant dans la mesure du possible en, marge de notre société, ARRU a partiellement de la sorte, mis en pratique l’une de ses théories humanitaires.

Le Commissaire de Police de Sûreté.

Destinataires de ce rapport :
-   Mr le Procureur de l’Etat Français à Marseille

-   Mr le Directeur des Services de la Police de Sûreté à Vichy

-   Mr l’Intendant Régional de Police à Marseille.


[1] souligné dans le rapport par l’auteur

À TOUS LES TRAVAILLEURS DE LA PENSEE ET DES BRAS ! ( tract diffusé à Toulouse et Marseille en 1943)

Tract « À tous les travailleurs de la pensée et des bras’ » (on reconnaît dans cette appellation l’influence de la Charte de Lyon de la CGTSR-AIT), tiré à Toulouse en 1943 à 5 000 exemplaires, dans l’imprimerie des frères Lyon.

Ce tract a été composé à Marseille par Jean Saulière, alias André Arru, Voline et leurs camarades. Il définit la position politique des anarcho-syndicalistes nous l’Occupation.

Tract « À tous les travailleurs de la pensée et des bras’ » (on reconnaît dans cette appellation l’influence de la Charte de Lyon de la CGTSR-AIT), tiré à Toulouse en 1943 à 5 000 exemplaires, dans l’imprimerie des frères Lyon.

Ce tract a été composé à Marseille par Jean Saulière, alias André Arru, Voline et leurs camarades. Il définit la position politique des anarcho-syndicalistes nous l’Occupation.

FEDERATION INTERNATIONALE SYNDICALISTE REVOLUTIONNAIRE

À TOUS LES TRAVAILLEURS DE LA PENSEE ET DES BRAS

Au moment où l’humanité, dirigée par des fous, des arrivistes et des hypocrites, s’effondre sous les coups répétés des appétits des profiteurs de toutes sortes, nous jetons, une fois de plus, un appel sincère à tous les individus raisonnables et pratiques, pour essayer d’éviter la destruction totale et, profitant du chaos actuel, de les orienter vers une organisation sociale rationnelle et humaine.

Indéniablement, c’est par la faute de tous les gouvernements que le sang des travailleurs coule à flots, dans tous les pays, depuis plus de trois années. Si, effectivement, ce sont Hitler et Mussolini qui, en dernier lieu . provoquèrent le conflit, il y a d’autres responsables : la finance internationale, les trusts industriels et financiers qui, de 1919 à 1930, financèrent le mouvement fasciste italien et le national-socialisme allemand et, de 1930 à 1939, payèrent la presse des différents pays démocratiques et fascistes, pour faire les campagnes bellicistes qui devaient provoquer un réarmement puissant et sans limite de toutes les nations, qui devait trouver sa conclusion dans la guerre actuelle, en même temps que le conflit enrayait tout mouvement de libération des masses travailleuses.

Le conflit actuel est l’oeuvre des puissances d’argent de chaque nation, puissances qui vivent exclusivement et internationalement de l’exploitation de l’homme par l’homme. Il est aussi le résultat des compétitions internationales, des compromissions et des rivalités politiques des hommes et des systèmes, de la vénalité, de la faiblesse, de l’hypocrisie, de l’inconscience des politiciens du monde entier.

Et nous n’exceptons personne.

La diplomatie secrète a sévi aussi bien à Londres qu’à Berlin, à Paris qu’à Moscou, à Washington aussi bien qu’à Tokio.

Aujourd’hui, les impérialistes d’hier se posent en libérateurs. Les fabricants et les trafiquants du Traité de Versailles, les inventeurs et les torpilleurs de la Société des Nations, les complices d’Hindenburg et de Dollfüs, les étrangleurs de la Révolution espagnole, les fomenteurs des contre-révolutions du Mexique, les fournisseurs de l’Allemagne hitlérienne et de l’Italie mussolinienne prétendent, ô ironie ! mettre de l’ordre dans le Monde, eux qui n’ont jamais vécu que du désordre et de l’incohérence des nations des deux hémisphères.

Que nous propose et le sordide impérialisme anglais et le féroce capitalisme américain ? Tout simplement le retour à « l’avant-guerre », le retour au statut-quo de Versailles ou à quelque chose d’à peu près semblable, et la réinstallation de la Société des Nations, la continuation de l’exploitation du travail par le capital, la banque maîtresse du monde, l’Or-Roi, les mille et une combinaisons diplomatiques, les mille et une combinaisons politiques et financières que nous connaissons. En somme, de quoi re-préparer une bonne petite guerre mondiale dans 25 ou 30 ans, si les Peuples sont incapables d’instituer la véritable Société des Peuples qui garantira la Paix et organisera le monde, par la Révolution sociale universelle.

Que nous proposent, d’autre part, les sinistres apôtres de la « Révolution Nationale » ? Une Révolution à rebours, qui rejetterait l’humanité en arrière vers les époques les plus sombres de son existence, dans l’abîme d’un fanatisme racial et religieux, d’un esclavage total des masses laborieuses et d’un écrasement absolu de l’individu.

Il reste l’U.R.S.S. Mais la République de Staline, si elle a fait disparaître le capital privé, n’a pas fait disparaître les différences de classes (hauts fonctionnaires, hauts militaires, ouvriers privilégiés et, en tout dernier lieu, le peuple). D’autre part, nous lui reprochons d’avoir supprimé toute pratique et toute apparence ou idée de liberté. Hélas ! le Guépéou n’a rien à envier à la Gestapo et, si les camps de concentration de Sibérie renferment des fascistes, ils contiennent aussi des socialistes, des Trotkistes, des syndicalistes et des libertaires. Nous lui reprochons d’avoir aussi, dans cette guerre, joué un jeu diplomatique qui a servi les intentions des fascistes et des impérialistes et permis le déclenchement du terrible conflit actuel.

De tout cela il résulte que les peuples ne peuvent, ni ne doivent plus avoir confiance en personne Les Chefs d’Etat, les chefs militaires de toutes couleurs et de toutes nuances, passent d’un camp dans l’autre, déchirent des traités, en signent d’autres, servent tantôt la République, tantôt la Dictature, collaborent avec ceux à qui ils faisaient hier la guerre, et vice-versa et revice-versa. Tant et si bien que personne ne comprend plus rien à l’honneur, à la foi jurée, à la probité, à l’honnêteté.

Mais si les hommes d’Etats, les généraux, les amiraux et consorts se permettent de jouer « aux petits fous », le peuple, lui, paie les pots cassés : on le mobilise pour les démocraties, contre les démocraties, pour les fascistes, contre les fascistes*

Mais que ce soit en Afrique, en Asie, en Europe, c’est le bon peuple qui fait les frais de ces « expériences contradictoires » et se fait casser la gueule. Ce sont les maisons des gens du peuple qui s’écroulent avec dedans les femmes et les gosses du peuple. Et demain, ce sera encore le peuple qui paiera les frais de reconstruction.

Nous demandons à tous ceux que le parti pris n’aveugle pas d’ouvrir les yeux sur la situation.

Le fascisme germano-italien, conséquence de l’impérialisme mondial est à l’agonie.

L’impérialisme anglo-méricain, aidé de toutes les forces du capitalisme aux abois prépare :

  • 1° Une paix impérialiste, genre Traité de Versailles, qui sera une nouvelle base de conflits futurs et l’espoir de nouveaux bénéfices ;
  • 2° L’étouffement de tout mouvement d’émancipation ouvrière avec le concours des traîtres et arrivistes de tous les pays ;
  • 3° Un règlement de comptes, à l’amiable ou non-avec la Russie soviétique.

Quant à cette dernière, elle rêve d’instaurer de par le monde un capitalisme d’Etat qui, par son despotisme, serait aussi néfaste que le capitalisme privé.

Ainsi sera l’ordre social universel, à moins que les travailleurs du monde entier s’unissent dès maintenant pour planter le drapeau de la Révolution sociale sur le chaos que nous vivons.

Pour cela, que faut-il faire ?

En premier lieu, utiliser la tendance naturelle des Peuples vers l’Unité des Continents ; fédérer les pays qui composent les Continents ; développer entre ces Continents les liens de solidarité qui les associent ; donner à ces liens une forme organique, par l’institution d’une véritable Société des Peuples et non par un replâtrage d’une Société des Nations, qui ne serait qu’une Ligue nouvelle des Nations et de leurs intérêts égoïstes ; faire de cette Société des Peuples, par la création d’organismes à son service, tels qu’un Conseil Economique International et un Conseil Administratif et Social International, le véritable Régulateur Economique, administratif et social du Monde entièrement organisé pour la Paix et contre la guerre.

Mais tout cela ne sera, incontestablement, que l’oeuvre de la Révolution sociale, universelle comme la guerre elle-même.

Et pour cette tache gigantesque, il faut que les peuples s’entendent, s’associent, luttent ; qu’ils comprennent, agissent et réalisent et que, par avance, ils jettent entre eux, par l’organe de leurs prolétariats respectifs, les bases d’un vaste mouvement fédéraliste continental d’abord, universel ensuite ; qu’ils soient prêts à projeter, avec toutes ses conséquences ce mouvement sur le plan des réalités concrètes dans chaque pays, afin que naissent de leurs propres organisations de classe les institutions qui, demain, régiront, dans tous les domaines les Peuples associés.

Nous entendons par Révolution Sociale : l’abolition du pouvoir politique, l’abolition du militarisme, l’abolition de l’Or-Roi, l’abolition des classes.

Nous entendons par Révolution Sociale la liberté entière et définitive de parole, d’organisation, d’action pour tous ; la libre disposition des moyens de production pour tous les Peuples ; le travail, les produits, l’instruction, le bien-être pour tous.

Nous entendons par Révolution Sociale : le pouvoir aux mains de tous, par :

-   L’association syndicale, faisant fonctionner la production dans chaque pays et dans le Monde, assurant une équitable répartition des matières premières et des produits, ainsi que des objets de toute nature nécessaires à la consommation

-   L’association communale, assurant par la distribution, tous les besoins de la consommation et administrant le bien commun dans l’intérêt de tous ; créant, sur le plan social tous les organismes capables sur tous les terrains, d’assurer le plein développement et l’épanouissement des individus ; garantissant à tous la véritable égalité sociale par la bonne administration d’une saine et populaire justice, basée sur la conciliation et l’arbitrage.

-   L’association sur le plan géographique, de façon identique, des localités, régions et pays, par la création d’organismes de liaison permanente des rouages économiques et administratifs pour gérer mieux les intérêts de tous ordres et de tous, harmonieusement conjugués et associés pratiquement.

Pour cela,, il faut non seulement que notre Révolution sociale soit universelle et, autant que possible, simultanée dans tous les pays, mais il faut encore qu’elle ouvre la voie à l’Ere de la Raison, de la Science consciente et du Travail libérée.

Travaillons pour elle. Travaillons bien.

Il ne s’agit pas de lutter seulement contre le fascisme hitlérien, mais contre tous les fascismes, contre toutes les tyrannies,, qu’elles soient de droite, du centre ou de gauche, qu’elles soient encore royales, démocratiques ou sociales, car aucune tyrannie n’émancipera le travail, ne libèrera le monde, n’organisera l’humanité sur des bases vraiment nouvelles.

Il ne s’agit pas de parler de liberté, il s’agit de vivre librement. Il ne s’agit pas de parler de fraternité, il s’agit de vivre fraternellement.

Nous ne luttons pas pour inscrire des mots sur une bannière ou changer de couleur un drapeau.

Nous sommes concrets. Nous voulons passer : de la guerre perpétuelle à la paix perpétuelle ; de l’exploitation de l’homme par l’homme à l’égalité sociale ; de la tyrannie totale ou partielle à la liberté entière ; de l’incohérence à la conscience.

Nous n’acceptons aucun compromis avec personne. Nous ne sommes attachés à aucune personnalité, ni à aucun parti. Nous voulons la réalisation pratique de l’Idée sociale préconisée depuis près de deux cents ans par les républicains, les socialistes, les syndicalistes, les libertaires. Et nous sommes convaincus que, seules, la méthode sus-indiquée pourra la réaliser.

Aujourd’hui, nous sommes une association de lutteurs. Demain nous serons une association de-constructeurs et de réalisateurs.

Et pour mener la tâche à biens :

… Nous cherchons des associés

La F.I.S.R.

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La diffusion de ce genre de tracts pendant l’occupation était strictement interdite par les autorités de l’Etat Français qui avait institué par la loi du 14 août 1941, des cours spéciales pour juger directement et sans instruction préalable les individus arrêtés en flagrant délit d’infraction pénale résultant d’une activité communiste ou anarchiste.

Voici le texte de l’article Premier de ladite loi :

« Nous,, Maréchal de France,, chef de l’Etat français ; Le Conseil des Ministres entendu ;

DECRETONS :

ARTICLE PREMIER. – Il est institué auprès de chaque tribunal militaire ou de chaque tribunal maritime une ou plusieurs sections spéciales auxquelles sont déférés les auteurs de toutes infractions pénales, quelles qu’elles soient, commises dans une intention d’activité communiste ou anarchiste.

La circulaire du 23 août 1941 qui accompagne la loi créant les sections spéciales spécifie que « la section spéciale peut infliger pour n’importe quelle infraction une peine pouvant aller jusqu’à la peine de mort ».

Plus d’info sur les cours spéciales.

A PROPOS DES « CAMPS ESPAGNOLS », CAMPS DE CONCENTRATION FRANCAIS ET REPUBLICAINS

Les camps Espagnols …

Hier, dans son discours de commémoration du 6 juin 1944, le Président de la République Française, Emmanuel MACRON, a salué la mémoire de ceux qui au péril de leur vie se sont lancés sur ces plages sous la mitraille. Il nous a exhorté à nous souvenir de ces libérateurs. Au détour d’une phrase, il a évoqué les origines diverses de ces héros : armée d’Afrique, maquis, camps espagnols … Camps espagnols ??? Quelle belle périphrase … Les camps espagnols étaient surtout les camps établis dès 1939 par la République Française (donc avant Vichy …) pour concentrer et parquer les républicains et anarchistes espagnols, ainsi que tous les combattants de la liberté, qui fuyaient après leur défaite contre le fascisme …

Puisqu’on nous demande de faire un exercice de mémoire, nous republions un petit texte pour rappeler ce que furent ces « camps espagnols » mais qui étaient en fait des camps de concentration français et républicains …

Les camps Espagnols …

Hier, dans son discours de commémoration du 6 juin 1944, le Président de la République Française, Emmanuel MACRON, a salué la mémoire de ceux qui au péril de leur vie se sont lancés sur ces plages sous la mitraille. Il nous a exhorté à nous souvenir de ces libérateurs. Au détour d’une phrase, il a évoqué les origines diverses de ces héros : armée d’Afrique, maquis, camps espagnols … Camps espagnols ??? Quelle belle périphrase … Les camps espagnols étaient surtout les camps établis dès 1939 par la République Française (donc avant Vichy …) pour concentrer et parquer les républicains et anarchistes espagnols, ainsi que tous les combattants de la liberté, qui fuyaient après leur défaite contre le fascisme …

Puisqu’on nous demande de faire un exercice de mémoire, nous republions un petit texte pour rappeler ce que furent ces « camps espagnols » mais qui étaient en fait des camps de concentration français et républicains …

1939 – 1945 : LES CAMPS DONT L’ON PARLE & CEUX DONT ON NE PARLE PAS

En ce mois de janvier 2005, on a commémoré le 60ème anniversaire de la libération du camp d’Auschwitz où plus d’un million de personnes ont été tuées, gazées dès leur arrivée ou sont mortes après quelques mois d’une vie d’épouvante absolue.

Si, de nos jours, on connaît bien l’existence de ces camps situés en Allemagne ou en Pologne, si les noms de Ravensbrück, Buchenwald, Dachau, Dora, Matausen, Sobidor, Treblinka, Bergen-Belsen, sonnent souvent étrangement familièrement à nos oreilles, comme une litanie macabre dont il ne faudrait rien oublier, l’évocation de quelques localités du Sud-Ouest, aux sonorités bien de chez nous -Rieucros, Le Récébédou, Noé, Montech, Caylus, Septfonds de Caussade, Le Vernet, Rivesaltes, Le Barcarès, Argelés, St Cyprien, …- n’évoque souvent que peu de choses pour la plupart des gens (ou tout au plus quelques souvenirs de villégiature). Si ces camps d’internement français n’étaient pas des camps de concentration ou d’extermination, ils en étaient souvent l’antichambre et l’on pouvait fort bien y mourir de froid, de malnutrition ou de dysenterie avant d’être déporté en Allemagne. La mémoire collective a tendance à sélectionner les souvenirs, à transformer positivement le passé national. Les camps français sombreraient vite dans l’oubli, tellement leur existence dérange encore la représentation chimérique que beaucoup de Français se font de leur histoire récente. En ces jours de commémoration, il n’est pas inutile de rappeler que l’internement de masse n’a pas été le fait de la seule Allemagne nazie mais qu’il a été pratiqué par les gouvernements de la IIIème République finissante et par Vichy.

C’est à la fin du mois de janvier 1939 que nos compagnons espagnols vont découvrir l’exquise hospitalité de la République du gouvernement Daladier (Parti Radical [aujourd’hui alliés de LREM …]). Ce sont eux qui vont inaugurer les camps d’internement où rien n’est prévu pour l’accueil de dizaines de milliers de réfugiés (plus de 500 000 espagnols franchisent la frontière), si ce n’est l’essentiel bien sûr : des barbelés et des gendarmes. Argelès restera l’exemple le plus terrible de ces camps. 100 000 réfugiés y sont entassés sur la plage, dans le dénuement le plus total, sans aucun abri, sans nourriture, sans eau, sans soins pour les blessés. La mortalité y est très élevée les premiers jours et plus de 15 000 personnes mourront avant le début de l’été.

Un an et demi avant la débâcle et l’arrivée au pouvoir du Maréchal Pétain, c’est bien le gouvernement républicain du radical Daladier qui inaugure une politique d’internement massif d’indésirables, pour l’heure, les réfugiés espagnols. Sans état d’âme particulier, les forces de répression -gendarmes, tirailleurs, policiers- vont s’employer à mener à bien leur tâche de garde-chiourme. La xénophobie ambiante des années 30 et la propagande insidieuse de l’extrême-droite gangrène déjà une bonne partie de la population. Ni l’internement des réfugiés, ni les conditions désastreuses de détention qui leur sont réservées ne déclenchent de très grands mouvements de protestation (même s’il y a bien heureusement des actions de solidarité). Dans cette IIIème République finissante, taraudée par la peur de la Révolution et la crainte de la guerre, les grands idéaux républicains sont déjà largement entamés. Déjà les convois d’hommes et de femmes mal nourris et mal vêtus, militairement escortés, entrent dans la banalité ; déjà les vaincus n’appartiennent plus à l’humanité.

Après la déclaration de guerre, en septembre 1939, la pénurie de main d’œuvre se fait sentir du fait de la mobilisation ; en dehors de toute considération humanitaire, ce sont bien les nécessités de l’économie et les besoins du patronat qui amèneront la République à utiliser le réservoir de main-d’œuvre que constituent les travailleurs espagnols : à partir de janvier 1940, les camps se vident petit à petit. Seuls les camps répressifs, comme celui du Vernet, au régime particulièrement dur sont maintenus (c’est là qu’a été internée la XXVIème division -la colonne Durruti-, les derniers à avoir franchi la frontière après avoir protégé jusqu’au bout la longue cohorte des réfugiés).

Mais, pour autant, ce n’est pas la liberté que retrouvent les réfugiés libérés. Affectés aux « Compagnies de travailleurs étrangers », ils sont soumis à un contrôle militaro-policier strict et voués au travail forcé, hébergés souvent en casernement après la journée de travail.

Quand survient la défaite des armées françaises, en juin 1940, la République livre à l’État Français qui lui succède un réseau de camps d’internement (notamment dans le Sud-Ouest), un contingent de travailleurs militairement encadrés et clairement désignés comme politiquement suspects (où l’occupant viendra bientôt puiser), une gendarmerie et une police qui s’y entendent à organiser les camps. Le gouvernement de Vichy saura faire fructifier avec talent cet héritage pénitentiaire et répressif républicain. Aux Espagnols encore détenus, aux réfugiés allemands et autrichiens persécutés chez eux en raison de leurs activités politiques ou de leur soi-disant appartenance raciale que la République a arrêtés comme ressortissants d’une nation ennemie- Vichy va ajouter des milliers de Juifs qui constitueront dès lors la majorité de la population des camps. Dès 1942, avant même l’invasion de la « Zone libre », les camps français vont envoyer vers Drancy (ultime étape avant les camps nazis) des milliers d’internés. Après novembre 1942, et l’invasion de la “Zone sud”, le rythme des déportations s’accélère : la solution finale se met en place. L’exclusion, l’humiliation, l’enfermement ne suffisent plus. Il va s’agir d’éliminer des millions d’individus à travers toute l’Europe. L’administration française, sa police et sa gendarmerie, apporteront leur quote-part à cet effroyable massacre.

La résistance s’organisera peu à peu, et les anarchosyndicalistes espagnols, premiers usagers des camps d’internement, seront parmi les premiers à créer des maquis, en particulier dans le Sud-Ouest, et à reprendre la lutte armée contre le fascisme.

A la Libération, les responsables de la collaboration, les pourvoyeurs des camps de la mort n’auront, à quelques notables exceptions près, que peu d’ennuis véritables. Les camps français recevront la visite rapide du menu fretin de la « Révolution Nationale », les hauts fonctionnaires -pourtant très compromis avec les nazis- se verront même promus à des échelons supérieurs. Ainsi, à Bordeaux, l’ami personnel du commandant LUTER, chef de l’Abwehr (services de renseignements), Maurice SABATIER, préfet régional, directement responsable de l’arrestation et de la déportation de 1 700 juifs et de 2 000 résistants -français et étrangers- est promu à l’état-major du général Pierre KOENING, commandant en chef des Forces françaises qui occupent l’Allemagne à partir de 1945. Son secrétaire général, un certain Maurice PAPON est promu préfet des Landes. Jean CHAPELLE, le chef de cabinet de SABATIER devient sous-préfet à Dax. Il finira sa carrière en 1977 comme conseiller à la DST, le contre-espionnage français. Henri CADO, directeur national de la police de Vichy, adjoint de René BOUSQUET, rejoindra l’équipe dirigeante du patronat français. BOUSQUET lui-même, ministre de l’intérieur -d’avril 1942 à décembre 1943- coulera des jours heureux jusqu’à son assassinat en 1993. Tour à tour administrateur de La Dépêche du Midi, banquier et homme d’affaires, c’était un ami de François MITTERRAND.

Ce sont en tout plus de 300 hauts fonctionnaires qui se verront maintenus à leur poste ou promus et 51 ministres vichyssois (de 1940 à 1944) qui se verront amnistiés. C’est une tradition bien établie dans l’histoire -entre politiciens, on s’amnistie beaucoup- parce que la survie de cette engeance en dépend, parce que la défense des intérêts vitaux de l’État et de la classe possédante priment sur les « erreurs de parcours », parce que le maintien de « l’ordre social » exige des compétences solides et un savoir-faire qui ne s’improvise pas, parce que l’État sait toujours récompenser ses amis à leur juste valeur. Parce que les États perdent parfois leurs armées ; jamais leur police ni leur prisons.

Garga

Bibliographie :

-  « Les camps du Sud-Ouest de la France », ouvrage collectif, éditions Privat.

-  « Les libertaires espagnols dans la tourmente », brochure du CIRA de Marseille.

-  « les camps du mépris » éditions du trabucaire

-  « Cette lettre oubliée. Récits d’un exil » Gisèle Matamala Verschelde Editions les Passés Simples (toulouse)

C’ETAIENT PAS DES PATRIOTES … A UN ROYALISTE J’AURAIS OUVERT LA PORTE, MAIS PAS A UN ANARCHISTE !

C’ETAIENT PAS DES PATRIOTES … A UN ROYALISTE J’AURAIS OUVERT LA PORTE, MAIS PAS A UN ANARCHISTE !
A PROPOS DE L’ÉVASION DE LA PRISON CHAVE DE MARSEILLE …

Dans l’ouvrage « Histoire des groupes Francs (M.U.R.) des Bouches du Rhônes, de septembre 1943 à la Libération » de Madeleine BAUDOIN (Editions Presses Universitaires de France) , on trouve un témoignage de Charles POLI, dirigeant communiste, qui explique pourquoi les 12 détenus de Chave se sont enfuis dans la nuit du 22 au 23 mars 1944 en laissant ARRU et CHAUVET dans leur geôle :

C’ETAIENT PAS DES PATRIOTES … A UN ROYALISTE J’AURAIS OUVERT LA PORTE, MAIS PAS A UN ANARCHISTE !
A PROPOS DE L’ÉVASION DE LA PRISON CHAVE DE MARSEILLE …

Dans l’ouvrage « Histoire des groupes Francs (M.U.R.) des Bouches du Rhônes, de septembre 1943 à la Libération » de Madeleine BAUDOIN (Editions Presses Universitaires de France) , on trouve un témoignage de Charles POLI, dirigeant communiste, qui explique pourquoi les 12 détenus de Chave se sont enfuis dans la nuit du 22 au 23 mars 1944 en laissant ARRU et CHAUVET dans leur geôle :

MADELEINE BAUDOIN – Pourquoi les deux anarchistes internés ne se sont-ils pas évadés ?

CHARLES POLI – C’est moi qui ai refusé de leur ouvrir leur cellule pour qu’ils s’évadent avec nous. C’était pas des patriotes. Mais ils voulaient s’évader.

M. B. – Étaient-ils résistants ?

C.P. – Ils servaient la Résistance aussi. Ils avaient fabriqué de faux tampons. Mais c’était pas des patriotes. Quand à la prison, pour la fête nationale, on mettait, nous communistes, la cocarde tricolore, eux ils mettaient l’insigne noir. C’était pas des patriotes ; c’est pour cela que j’ai refusé qu’ils s’évadent avec nous. A un royaliste j’aurais ouvert la porte, mais pas à un anarchiste.

M. B. – Comment vous entendiez-vous en prison avec les anarchistes ?

C. P. – On se disait bonjour, bonsoir. Les anarchistes, vous savez, ils ont ni Dieu, ni maître. Avec eux il n’y a pas de monnaie, ils veulent faire l’échange des marchandises. A Marseille, les anarchistes, ce sont maintenant tous des gens riches. Il n’y a pas de travailleurs parmi eux. En prison, quand on chantait La Marseillaise, eux ils ne chantaient pas.

M. B.- Chantiez-vous L’Internationale ?

C. P. – Non. Nous étions Front national [de la Résistance]. C’était large, comme recrutement. Un jour, le 6 février 1944, j’ai fait un article en prison. J’ai parlé du fasciste Chiappe, mais, pour ne pas déplaire à un détenu gaulliste, j’ai supprimé le terme de fasciste, et j’ai mis à la place : l’homme du 6 février. C’était une question de formulation. Contrairement aux communistes, les anarchistes ne sont pas patriotes, les communistes, eux, ils aiment la France. Un jour, à la prison Chave, une commission composée d’Allemands, accompagnés par des Français, est venue nous interroger. Les Allemands nous ont demandé :« Aimez-vous les Russes, aimez-vous les Anglais ? » On a répondu : «  Nous aimons la France. » Ils ont fermé alors brutalement la porte, en disant : «  Sales communistes  »


Au sujet de ce témoignage, ci-dessous le texte d’une lettre adressée à Madeleine Baudoin le 4 juillet 1960 par Jean Comte, alias Lévis, chef des Groupes Francs de Marseille

« Tu m’as demandé de te faire connaître mon point de vue sur le passage de la déclaration de Charles Poli ayant trait à l’évasion de la prison Chave.

C’est avec beaucoup d’amertume et d’indignation que j’apprends, seize ans après, la vérité. Car le gardien Raffaëli et les évadés nous ont dit dès leur sortie, et ont par la suite maintenu cette version, que les deux anarchistes n’avaient pas voulu s’évader.

Je considérais à l’époque les anarchistes comme des gens un peu farfelus. aussi cette présentation des faits ne m’étonna guère, et je ne m’inquiétai donc pas d’en creuser les détails. Je l’ai cependant très nettement présente à la mémoire, en raison d’un petit côté amusant, celui de Raffaëli parlant, non pas des anarchistes, mais des « arnachistes  ».

Il ne pouvait y avoir aucune hésitation de ma part, l’idée de laisser en prison ces deux anarchistes ne m’aurait pas effleuré un seul instant. Il n’était pour nous nullement question d’idéologie, sinon pourquoi n’aurions-nous pas abandonné également les communistes ? Nous luttions contre un système d’oppression et d’injustice, et celui qui était contre lui était avec nous, celui qui en était la victime était notre ami, qu’il ait été« celui qui croyait au ciel, celui qui n’y croyait pas  », comme l’a dit Aragon.

Ainsi, des gens comme Poli en étaient restés, six ans après la fin de la guerre d’Espagne, à cet aveuglement impitoyable qui leur avait fait persécuter les anarchistes de Barcelone et qui avait contribué sans doute à conduire l’Espagne républicaine là où l’on sait. »

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Pierre Seel, un homme debout

Je me souviens de ma première rencontre avec Pierre Seel.

Nous étions tous les deux dans une boutique de photocopie de la place du Salin, lui vieillard en train de photocopier des documents, moi jeune adulte photocopiant des tracts pour une manif antifasciste.

Je ne sais plus lequel des deux a abordé l’autre, mais c’était comme une évidence. Nous avions des révoltes à partager.

Cette rencontre est de celles qui comptent.

Je me souviens de ma première rencontre avec Pierre Seel.

Nous étions tous les deux dans une boutique de photocopie de la place du Salin, lui vieillard en train de photocopier des documents, moi jeune adulte photocopiant des tracts pour une manif antifasciste.

Je ne sais plus lequel des deux a abordé l’autre, mais c’était comme une évidence. Nous avions des révoltes à partager.

Cette rencontre est de celles qui comptent.

Il me parla du livre qu’il était en train d’écrire et pour lequel il photocopiait ces documents. Il avait décidé, après 50 ans de silence, de briser le tabou de la déportation homosexuelle. Tout comme les réfugiés anarchistes espagnols avaient été mis en camp de concentration par la police française dès 1939, c’est grâce au travail efficace de la police républicaine, qui l’avait fiché pour homosexualité, qu’il fut arrêté, torturé et déporté par la Gestapo. C’était la continuité d’un certain “ordre”. Jo, son amour, fut déchiqueté par les chiens sous ses yeux. Pour les nazis, les homosexuels ne méritaient ni la balle, ni la corde. Ils devaient être traités comme des déchets. Après guerre, seul, face à une hostilité sociale généralisée, il du cacher son terrible secret *1.

Mais cette révolte, longtemps étouffée, finit par exploser face à l’attitude de l’Église catholique -toujours égale à elle-même, l’actualité le démontre encore aujourd’hui- qui traita les homosexuels “d’infirmes” en 1989, et aux manifestations d’hostilités d’autres anciens déportés lors de cérémonies du souvenir à Besançon et à Lille à la fin des années 80 (où les gerbes en souvenirs des déportés homosexuels furent piétinées). Il lui fallait alors dire, raconter, expliquer au plus de personnes possibles.

Nous nous sommes revus à plusieurs reprises ensuite, au local de la CNT-AIT ou en ville. A sa demande, quelques-uns de nos compagnons lui apportèrent une aide dans son travail de secrétariat. Lecteur attentif du Combat syndicaliste (CNT-AIT de Toulouse), il n’était nullement anarchosyndicaliste mais appréciait notre liberté d’esprit et un sens de la solidarité et de l’humain qu’il regrettait de ne pas avoir trouvé dans des milieux qui lui étaient pourtant naturellement beaucoup plus proches

Aujourd’hui, son témoignage est disponible en livre et en audio sur internet.

C’est avec émotion que nous lui rendons hommage et que nous adressons un amical salut à sa famille, en particulier ses enfants, en engageant chacun à ne pas oublier ce passé dramatique.

 »Un compagnon »

(1) L’homosexualité en France a été pénalisée en 1942, puis classée “fléau social” en 1960. Elle n’a été dépénalisée qu’en 1982, soit 37 ans après la « libération »

Paru dans le numéro 93 du Combat Syndicaliste de la CNT-AIT de Toulouse (désormais Anarchosyndicalisme !)

((/public/HISTOIRE/RESISTANCE/PIERRE_SEEL/.BORDER-7_m.jpg|Gay prisoners in the concentration camp at Sachsenhausen with pink triangles. Germany, December 1938|C|Gay prisoners in the concentration camp at Sachsenhausen with pink triangles. Germany, December 1938, août 2019))

((/public/HISTOIRE/RESISTANCE/PIERRE_SEEL/Pierre_SEEL.jpg|Pierre_Seel_Jeune|L|Pierre_Seel_Jeune, août 2019))
((/public/HISTOIRE/RESISTANCE/PIERRE_SEEL/.PUBLI_SEEL-00-2_m.jpg|Pierre_Seel|C|Pierre_Seel, août 2019))