Fatou SOW : le féminisme et les traditions

« On entend souvent dire en Afrique que le féminisme est une importation occidentale et ne vient pas de nos traditions africaines. Mais je n’en veux pas de ces valeurs traditionnelles si elles me réduisent à ma fonction utérine ! »

Fatou SOW, sociologue sénégalaise

LES TRADITIONS OPPRIMENT LES FEMMES

Une société qui se base sur l’exploitation de l’humain a besoin d’un ordre sexuel rigoureux. Réaction, statu quo, évolution, révolution,… la condition des femmes dans une société est un élément fondamental de l’analyse du contexte politique ; et cette condition est inséparable du poids qui est donné dans la collectivité aux traditions et religions.

Cette évidence est souvent « oubliée » actuellement. En effet, même dans les milieux qui se pensent progressistes, même dans le milieu libertaire, qui pourtant s’affiche féministe et anti-patriarcal, les conservatismes les plus lourds ont gangrené le discours et la pensée (1). Certes, ils l’ont fait habilement. Ils ne s’expriment plus selon la vieille rhétorique, « Travail, famille, patrie ». Ils se camouflent derrière de nouveaux oripeaux et prennent les déguisements du « régionalisme », de la défense « des peuples originels » de celle de la notion de « coutumes » quand ce n’est pas le « respect » de « certaines traditions religieuses »…

Un détour par l’histoire nous aidera à en comprendre les enjeux. Celle de la Révolution russe est de ce point de vue particulièrement éclairante. Dans « La révolution inconnue », ouvrage du plus grand intérêt, Voline nous montre comment, lors de la révolution russe de 1917, plus de trois siècles d’oppression ont pu être brusquement balayés par la rupture avec l’idéologie du pouvoir et par la désacralisation du tsar.

Une société qui se base sur l’exploitation de l’humain a besoin d’un ordre sexuel rigoureux. Réaction, statu  quo, évolution, révolution,… la condition des femmes dans une société est un élément fondamental de l’analyse du contexte politique ; et cette condition est inséparable du poids qui est donné dans la collectivité aux traditions et religions.

Cette évidence est souvent « oubliée » actuellement. En effet, même dans les milieux qui se pensent  progressistes, même dans le milieu libertaire, qui pourtant s’affiche féministe et anti-patriarcal, les conservatismes les plus lourds ont gangrené le discours et la pensée (1). Certes, ils l’ont fait habilement. Ils ne s’expriment plus selon la vieille rhétorique, « Travail, famille, patrie ». Ils se camouflent derrière de nouveaux oripeaux et prennent les déguisements du « régionalisme », de la défense « des peuples originels » de celle de la notion de « coutumes » quand ce n’est pas le « respect » de « certaines traditions religieuses »…

Un détour par l’histoire nous aidera à en comprendre les enjeux. Celle de la Révolution russe est de ce point de vue particulièrement éclairante. Dans « La révolution inconnue », ouvrage du plus grand intérêt, Voline nous montre comment, lors de la révolution russe de 1917, plus de trois siècles d’oppression ont pu être brusquement balayés par la rupture avec l’idéologie du pouvoir et par la désacralisation du tsar.

Le point de départ idéologique du régime tsariste peut être situé sous le règne d’Ivan IV le Terrible. C’est lui qui introduisit la notion capitale, celle qui fonde l’absolutisme,la notion « de droit divin ».

Pour cela ; Ivan IV prit appui sur la religion orthodoxe et son clergé. A partir de cette période, le Tsar,  l’empereur de toutes les Russies prit dans les esprits un caractère sacré et devint le dépositaire de la parole  divine… La révolution de février 1917 marquera de façon grandiose le point final de cette croyance. Entre  les deux dates extrêmes, les mentalités, sous la domination des dogmes de l’église orthodoxe – pilier du  pouvoir autocratique- n’évoluent d’abord que lentement ; puis, à partir de 1825 tout s’accélère.

Un marqueur de cette évolution historique est la condition féminine. A la fin du XVIe siècle, que ce soit dans les plus hautes sphères de la société ou bien chez les cosaques, la femme est soumise à une domination sans borne. La religion, qui est le pilier du régime, fait de la femme quelque chose comme un démon ; ou pour le dire tout simplement, un être impur. Ce délire anti-féminin est tel que des masses d’hommes se  châtrent volontairement afin de se préserver de toute tentation sexuelle et vivent en communautés  composées uniquement d’eunuques.

La conséquence de cette idéologie est que la femme ne peut être qu’enfermée ou esclave. Dans  l’aristocratie russe, elle vit recluse dans des pièces prévues à cet effet. Partout ailleurs, elle est exploitée comme un animal. Les préjugés de l’idéologie dominante impliquent que la femme n’a pas statut humain. Il faut remarquer que nous retrouvons – y compris dans les révoltes paysannes et cosaques – cette absence de reconnaissance qui est corrélée à l’enracinement de la légende de l’origine divine du tsar.

Quand elles se révoltent, les masses ne sont alors nullement révolutionnaires : il n’y a sur le fond aucune rupture avec la tradition. Ce paradoxe est bien notable chez les cosaques. Eux qui se définissent comme des « hommes libres » sont à la pointe de nombreuses rébellions. Ils ont recours à des sortes « d’assemblées  générales ». Mais ces assemblées de cosaques sont composées uniquement d’hommes et les décisions prises  envers les femmes y sont simplement odieuses. Telle femme soupçonnée d’adultère est traînée par les cheveux au centre de l’assemblée par l’époux qui se sent bafoué, et si aucun homme ne veut d’elle et ne prend sa défense, elle est cousue vivante dans un sac et jetée dans la Volga . C’est aussi dans la Volga que Stenka Razine autre chef de révoltés se débarrassera de sa concubine aux fins de conserver le respect des troupes et de rester leur Ataman, leur chef.

Les premiers craquements notables de cet état de fait se produisent au sommet de l’édifice du pouvoir, en particulier lors de la lutte de la princesse Sophie pour la conquête du trône contre son frère, le futur Pierre le Grand. Sophie terminera sa vie dans un couvent mais cette lutte aura ouvert la voie à une série de tsarines dont la plus célèbre, Catherine, sera au XVIIIe siècle à l’origine de la création de l’institut Smolny pour l’éducation de jeunes filles nobles. Mais tout va s’accélérer au milieu du XIXe siècle, parallèlement à la  pénétration des idées révolutionnaires dans le pays. On doit alors au mouvement nihiliste l’apparition d’une position de rupture idéologique globale qui va consister en un rejet total de la culture ancestrale. Ce mouvement au départ purement intellectuel n’admettait strictement rien de l’héritage du passé (« nihil » = rien). Il sera à l’origine de quelque chose de radicalement nouveau : les individus des deux sexes vont mener sur un pied d’égalité la lutte pour l’émancipation.

Dès lors dans les groupes révolutionnaires qui vont passer à l’action contre le régime – les populistes d’abord puis les socialistes et anarchistes ensuite – on verra des femmes qui prendront leur part dans le combat terrible qui sera mené contre le despotisme L’une d’entre elles, Sofia Perovskaïa, participera à l’attentat de 1881 qui mettra fin à la vie du tsar Alexandre II. Elle sera exécutée avec quatre de ses camarades.

Cette égalité politique homme-femme, qui se réalise concrètement grâce à cette négation des traditions, est un fait crucial. Elle contient en elle la destruction du vieux monde tsariste qui dès ce moment est condamné et ne mettra pas quarante ans à s’écrouler. Car cette égalité des sexes, issue d’un travail idéologique de rupture, est un élément qui mesure la pénétration de la culture révolutionnaire. Cette culture a traversé toute la mosaïque des populations qui habitent l’immense territoire russe et dans les groupes révolutionnaires, les hommes et les femmes mais aussi les croyants et les athées, ont rejeté leurs différences culturelles, ont rejeté la division imposée par le pouvoir : ces faits préfiguraient l’unité réelle de la population ouvrière et paysanne qui sera une condition de son passage à l’action directe et massive dès 1905 et ce jusqu’à la chute de la tyrannie tsariste en Février 1917.

Dans les moments historiques de lutte contre la domination, comme en Russie à partir de 1880, se détachent des figures de femmes anonymes ou célèbres, telles Maria Spiridonova, leader du parti socialiste révolutionnaire russe, qui ne sont que la face visible d’une profonde prise de conscience. A contrario leur défaut d’implication ou leur marginalisation de la lutte sociale est un indicateur du conservatisme ambiant ou des progrès de la réaction.

On retrouve exactement les mêmes symptômes dans l’Espagne révolutionnaire de 1936, avec l’apparition dans les combats de femmes du peuple libres et armées. Ce n’est pas un hasard si la campagne réactionnaire pour la militarisation des colonnes anarchistes et révolutionnaires débuta par une attaque en  règle des miliciennes qui y combattaient. Cette propagande touchait un point sensible des « cultures ibériques originelles », un point qui n’avait pas encore été suffisamment anéanti, celui de la place de la femme dans la société. Ainsi dans la presse de la bourgeoise communiste ou socialiste on commença à traiter ces miliciennes de prostitués et de syphilitiques. Puis après un recentrage de l’organe de la CNT catalane « Solidaridad obrera » on put lire des insinuations identiques en faveur du retour à l’ordre sexuel. Quand, dans « Mujeres libres », organe des femmes anarchosyndicalistes jaillira le mot d’ordre explicite « Los hombre al frente, las mujeres al trabajo » (2) et qu’après quoi la dernière milicienne déposa son fusil pour rentrer à la maison cela en était aussi fini de la révolution espagnole.

La conclusion est simple : pas de liberté des femmes sans rejet des traditions oppressives !

Nanard

(1) Ces « idées » ne sont pas arrivées toutes seules mais ont été produites sciemment pour pénétrer l’adversaire que nous sommes par des officines US (voir Jordi Vidal).

(2) “Les hommes au front, les femmes au travail”.

En anglais : http://blog.cnt-ait.info/post/2020/02/29/TRADITIONS-OPPRESS-WOMEN

En espagnol  : http://blog.cnt-ait.info/post/2020/02/29/Las-tradiciones-oprimen-a-las-mujeres

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LE VOILE, UN INSTRUMENT DE DOMINATION MASCULINE ET D’EXCLUSION DES FEMMES (Tahar HADDAD)

Si le port du voile est de rigueur dans les villes et certains villages, la femme reste pourtant libre de cette entrave dans les sociétés rurales ; ce qui porte à croire que c’était donc dicté par un sentiment égoïste caché sous un argument religieux, puisque ce rigorisme fait place parfois à une tolérance et même à un certain relâchement lorsqu’il s’agit de problèmes dont nous la discussions sans passion.

Il suffit pour cela de remarquer notre attitude vis-à-vis de l’adultère, elle est aussi indulgente, voire sympathique envers l’homme que sévère, dure même envers la femme. L’homme voit avec répugnance et révolte que des parentes à lui aient des relations sentimentales avec autrui, alors qu’il se permet lui-même d’en avoir avec les femmes et les filles des autres. Voilà dans quelles limites nous abhorrons l’adultère et nous défendons avec acharnement fanatique le port du voile. Seulement nous les hommes, nous n’avons pas l’habitude de nous considérer, de nous juger avec cette franchise brutale pour reconnaître la vérité.

L’un des inconvénients du voile c’est d’être avant tout une séparation entre l’homme et la femme qui les empêche de mieux se connaître en vue du mariage pour mieux connaître leurs penchants, leurs goûts, leur caractère et fonder un foyer heureux. Mais ils sont hélas obligés de se contenter de l’opinion des parents qui agissent le plus souvent contre leurs intérêts et leur convenance, c’est pourquoi le succès du mariage reste subordonné à la chance, au hasard. Nous ne voudrions pas nous étendre sur les cas où il est question de supercheries et de tromperies graves en ce qui concerne l’identité même de la fiancée ; le fiancé dupé, souvent sans famille, n’intente pas un procès pour faux.

Ces incidents, bien que fréquents, avaient rendu les jeunes gens sceptiques, soupçonneux et méfiants. Certains même ont préféré se marier avec une européenne puisqu’ils peuvent faire la connaissance de leur future [épouse] bien que cette fréquentation ne soit pas un moyen sûr d’écarter tous les risques s’insuccès. Néanmoins cette relation préparatoire au mariage ne laisse pas l’avenir uniquement livré aux caprices du hasard et peut en outre créer chez les futurs conjoints une certaine confiance que l’on ne peut éprouver avec nos coutumes.

L’usage du voile a conduit l’Homme à mener une vie quasi secrète et à l’insu des femmes. Dans les cafés, les restaurants, les lieux de spectacles et de jeu, on fait de folles dépenses, alors que souvent à la maison, la femme, les enfants sont privés du nécessaire. Le chef de famille ne leur laisse pour vivre qu’une somme limitée et garde le reste pour l’autre vie qu’il mène à l’extérieur.

Ce qui, sans doute, enhardit l’homme à se prélasser égoïstement dans cette vie large, c’est la situation privilégiée qui lui laisse la condition actuelle de la femme captive, voilée, incapable d’avoir une vue des lieux où s’agitent les pères de famille, où ils glissent vers la débauche, la ruine et la maladie. L’effet de ce comportement de l’homme sur l’esprit de la femme et sur sa conduite n’st pas à démontrer.

Par son droit irréfutable de gérer sa propre fortune, la femme doit jouer un rôle, avoir des activités dans la vie juridique, économique et sociale qu’elle ne peut exercer réellement qu’en connaissance de ses partenaires. C’est ainsi que le port du voile est devenu un véritable handicap dans ce domaine ; d’où une situation bizarre qui facilite des opérations trompeuses et des escroqueries dont elle est victime.

Le prétexte du port du voile la conduit finalement a être écartée complètement de la gestion de sa propre fortune, elle fut condamnée injustement à confier ses intérêts à autrui, à un mandataire de sexe masculin ; nombreux sont les exemples de fortunes impunément dilapidées, car la victime ne sait comment se prendre dans les rouages de la justice.

Les conséquences de l’isolement sur les plans psychiques et moral, les cas de perversité sexuelle sont très répandus sous des aspects différents que les juristes musulmans ont cités et sur lesquels ils ont exprimé leur opinion.

(…) Il ne reste qu’à aller au fond du problème pour trouver des données d’une action constructive, qui lui dispense l’éducation, l’instruction et ses droits dans le domaine juridique.

Il serait inutile d’expliquer les arguments de ceux qui s’attachent à la conservation du voile par souci de protéger les bonnes mœurs. Il faut reconnaître plutôt que la situation exige de nous la sincérité du langage et de l’action. Car il ne s’agit point d’afficher notre personnalité devant le public qui a le droit d’être éclairé et non d’être berné par des paroles.

Pour ma part, je n’éprouve aucune tendance à croire que la solution du problème pourrait se trouver dans la défense du voile, car le voile est aujourd’hui accusé par des arguments si puissants que nul système de défense ne peut infirmer. Il faut reconnaître plutôt que le plus urgent c’est d’unir nos efforts afin de constituer pour la femme un système d’éducation et un programme d’enseignement qui lui assurent une évolution réelle, au lieu de perdre un temps précieux dans des débats stériles.

Tahar HADDAD, « Notre femme, dans la Charia et la société », Tunis, 1930

Né le 4 décembre 1899 à Tunis dans une famille pauvre, Tahar HADDAD ((الطاهر الحداد) est un penseur et un syndicaliste tunisien de premier plan.

Ayant fait des études à l’Université de la Zitouna, l’un des haut lieu de l’enseignement supérieur islamique, il rejoint à la sortie de ces études le Parti Destour (nationalistes tunisiens) où il était membre de la Commission Propagande, chargée de faire adhérer les Tunisiens. Toutefois, il quitte le parti en 1924, les nationalistes du Destour s’intéressant modérément à la question sociale (et ne voulant pas remettre en cause le patronat indigène …) refusaient la création d’un syndicat ouvrier.

Comme militant syndical de la première heure, il participe en 1924 avec Mohamed Ali El Hammi et d’autres syndicalistes à la fondation de l’Association de Coopération Economique ainsi qu’à la mise en place de la Confédération Générale des Travailleurs Tunisiens (CGTT). Dans son livre « Les travailleurs tunisiens et l’émergence du mouvement syndical », il défend l’idée d’un syndicat qui soit tout à la fois un creuset des revendications ouvrières pour améliorer les conditions de vie et de travail (augmentation des salaires, meilleurs logement, …) mais aussi un cadre de solidarité et d’organisation de la production et de la distribution des biens produits, sous forme de sociétés coopératives doublées de mutuelles et de caisses sociales pouvant épauler la classe ouvrière dans sa lutte pour sa subsistance et sa dignité.

Précurseur et féministe avant la lettre, proposant une lecture éclairante de l’islam dont il était un adepte convaincu. Il a par ailleurs ardemment milité pour l’évolution de la société tunisienne au début du XXème siècle. Son ouvrage le plus célèbre « Notre femme, dans la charia et la société », paru en 1930, fit l’effet d’une bombe. Ce livre constitua un tournant dans la perception qu’avait la société tunisienne de la femme et de la condition féminine.

Cette publication lui valut oppositions virulentes, critiques acerbes et haines farouches de totes les élites du pays : milieux religieux de la Grande Mosquée de la Zitouna, officiels du Bey (le Sultan tunisien), nationalistes du Destour (Bourguiba lui-même s’opposa par la suite aux campagnes contre le voile car il considérait que cela ébrancherait le sentiment d’appartenance nationale, et donc s’opposait à la lutte anticoloniale), riches colons français (les « prépondérants »),qui tous livraient Haddad à la vindicte publique. Seuls quelques amis intimes et quelques esprits éclairés de la gauche française qui se comptaient sur les doigts d’une main, le soutinrent sans faille. Il vécut depuis comme un pestiféré, rejeté par la population, après avoir été déchu de sa fonction de notaire, dépouillé de son diplôme, empêché de passer l’examen qui devait lui assurer une promotion professionnelle. Son esprit moderniste lui coûta dénigrement, réclusion et ostracisme, rejet qui le poussa à partir en exil. Il mourra de la tuberculose, seul et dans une extrême pauvreté, le 7 décembre 1935, à 36 ans.

Plus de 80 ans plus tard, les milieux réactionnaires continuent à lui vouer une hostilité infinie : en mai 2012, en pleine et période de confrontation politique en Tunisie, la presse révéla que sa tombe avait été profanée.

Voile : ni obligation religieuse, ni interdiction étatique

NI DIEU NI MAÎTRE

(Article publié le mercredi 1er septembre 2004)

Une mère juive (rappelons ici que, pour en être une, il n’est pas nécessaire d’être juif ni même d’être une mère – c’est un archétype universel) offre à son fils deux cravates, l’une est rouge, l’autre est bleue. Pour lui faire plaisir, il en porte une le lendemain, mettons la rouge. En le voyant, dépitée, la mère fond en larmes : « J »étais sûre que l’autre ne te plairait pas ». Immanquablement, s’il avait porté la bleue, il aurait droit exactement à la même scène. Face à cette « double contrainte », il ne lui reste plus que deux choix : porter les deux cravates ensemble, c’est-à-dire devenir fou, ou bien n’en porter aucune, c’est-à-dire rompre avec sa mère. Le lien avec les femmes musulmanes ?

NI DIEU NI MAÎTRE

(Article publié le mercredi 1er septembre 2004)

Une mère juive (rappelons ici que, pour en être une, il n’est pas nécessaire d’être juif ni même d’être une mère – c’est un archétype universel) offre à son fils deux cravates, l’une est rouge, l’autre est bleue. Pour lui faire plaisir, il en porte une le lendemain, mettons la rouge. En le voyant, dépitée, la mère fond en larmes : « J »étais sûre que l’autre ne te plairait pas ». Immanquablement, s’il avait porté la bleue, il aurait droit exactement à la même scène. Face à cette « double contrainte », il ne lui reste plus que deux choix : porter les deux cravates ensemble, c’est-à-dire devenir fou, ou bien n’en porter aucune, c’est-à-dire rompre avec sa mère. Le lien avec les femmes musulmanes ?

Celles-ci sont également soumises à une double contrainte : la religion les somme de porter le voile alors que l’État le leur interdit (à l’école). Pour se libérer d’un de ces pouvoirs, elles sont contraintes de se soumettre à l’autre et réciproquement. Il leur reste alors, tout comme au fils juif, deux possibilités. Soit elles se plient aux deux autorités, donc tentent en même temps de porter et d’ôter leur voile, ce qui est contradictoire donc impossible. Soit elles refusent simultanément l’obligation et l’interdiction de le porter, ce qui est absurde mais constitue la seule réponse logique au monde absurde dans lequel elles vivent. Ce deuxième choix est aussi contradictoire que le premier mais, ici, la contradiction est dépassable : refuser les deux injonctions revient à rompre avec tous les pouvoirs à la fois, en somme, à entonner encore une fois ce bon vieux « ni dieu, ni maître ».

Enfin, ce ne sont pas seulement les femmes musulmanes qui se retrouvent dans la même situation que le fils qui a reçu les deux cravates, c’est le cas de toutes les personnes, qui, en toute bonne foi, souhaitent prendre une position dans ce débat. En effet, s’ils se prononcent contre le foulard, ils risquent d’être suspectés d’arrière- pensées racistes. S’ils prennent la position opposée, ils se verront prêter une complicité objective avec les islamistes. C’est la situation classique qui conduit à s’autocensurer de peur que la vérité ne puisse être utilisée par l’adversaire. L’expérience montre combien ce type de démarche aboutit au contraire du résultat recherché. Pendant la guerre froide, les « intellectuels de gauche », sommés de choisir entre les deux blocs (c’est-à-dire entre un capitalisme d’État et un capitalisme de marché) ont opté dans leur majorité pour le bloc soviétique et ont tu ses crimes pour que leur dévoilement ne renforce le camp occidental et pour ne pas « désespérer Billancourt ». Une décennie plus tard, la vérité -malgré leurs efforts- fut connue de tous et le discrédit en rejaillit non seulement sur le bloc de l’Est mais aussi sur l’idée même de Révolution qui fut, depuis, associée à celle de totalitarisme. Seuls, certains osèrent refuser l’ensemble de l’alternative qui leur était imposée et critiquèrent, d’un point de vue révolutionnaire, l’URSS, contribuant à ce que les nouveaux Billancourt puissent encore concevoir quelque espoir.

De la même manière, dans le débat actuel, il est nécessaire de dire la vérité -quelque soit l’avantage que tel ou tel adversaire puisse en tirer à court terme. A long terme, comme chacun le sait, « seule la vérité est révolutionnaire ».

NI DIEU

Il se trouve que le voile islamique est à la fois un signe d’appartenance religieuse et une discrimination sexiste. En lui s’opposent les droits de la femme et les « droits » de la religion. Défendre les uns revient à nier les autres. En tant que communistes libertaires, nous défendons sans hésiter les droits de l’individu contre ceux de sa culture. Ici, il sera essentiellement question de l’Islam, puisque le débat actuel porte sur ses pratiques, mais ce qui en sera dit s’applique dans ses grandes lignes sans difficultés aux trois monothéismes (juif, chrétien, musulman, par ordre d’apparition). Ils ont en commun un profond mépris de la femme et une haine de la sexualité. Plus précisément, ils partent d’un double postulat : le désir serait exclusivement masculin et, par ailleurs, il est -sauf exception- coupable. Ils en concluent que, pour réprimer ce désir, il faut réprimer son objet : les femmes. Et pour cela, les occulter. Ainsi la charia impose que les femmes, par une sorte d’apartheid, soient cantonnées dans l’intimité du foyer et, quand elles en sortent, dûment accompagnées par un tuteur, qu’elles soient voilées.

Le ressentiment contre les femmes ne s’exprime pas uniquement ainsi. Il consiste à nier aussi leur plaisir et leur désir. Cette négation, qui s’exprime parfois physiquement par l’excision, signifie symboliquement que les femmes ne peuvent être que l’objet, jamais le sujet du désir. Leur inégalité est donc ainsi fondée. A l’inverse, prêter aux femmes un quelconque désir, aurait dû amener, symétriquement à voiler les hommes. Et, même sans aller jusque là, garantir une égalité minimale des sexes, aurait dû conduire à enfermer plutôt les hommes aux besoins si fougueux, si incontrôlables …

Remarquons que la violence faite aux femmes se double d’une autre violence, d’une moindre intensité, mais aux effets aussi pervers, qui s’exerce sur les hommes. En effet, en voilant la femme, on la désigne du coup, de manière paradoxale, comme exclusivement et intégralement un objet de désir. Objet interdit, donc encore plus désirable. Le voile interdit/suscite l’envie des hommes ; interdit parce qu’il suscite, suscite parce qu’il interdit.

La religion, comme les autres pouvoirs perfectionne ainsi, en pompier-pyromane le contrôle social sur les individus.

En lisant ce qui précède, et vu le débat sur le voile, rendu extrêmement confus, certains soupçonneront une animosité spécifique contre l’Islam, voire même du racisme. Les lignes qui suivent espèrent démontrer non seulement que refuser le voile n’est aucunement raciste mais que le tolérer l’est.

Etre raciste signifie reprocher à quelqu’un non ce qu’il fait (exemple : avoir une pratique religieuse donnée) mais ce qu’il est (être né arabe, noir ou blanc). Or, être arabe n’équivaut pas à être musulman. La religion, malgré toutes les pressions qui l’accompagnent, relève du choix. On peut être arabe et chrétien, juif ou athée. Il existe dans l’histoire arabe des penseurs et poètes, nés dans des familles musulmanes, qui ont choisi d’être hérétiques et même blasphématoires à l’instar d’Hallaj (858 – 922) qui affirmait : « Je suis Allah ». [1]

De plus, si on généralisait cette confusion entre arabe et musulman, nous serions contraints de confondre aussi occidental et chrétien, ce qui est, on ne s’en étonnera pas, la position du Front National. Selon la logique de ce même parti, être pour l’IVG, est une position anti-catholique et donc anti-française.

Subrepticement donc, hésiter à condamner le voile par peur d’être raciste se retourne en une position raciste. En effet, cela présuppose de définir l’identité arabe en terme religieux, comme si une « race arabe » existait et qu’elle était génétiquement déterminée à être musulmane. De plus, cela mène à tolérer pour les femmes arabes ce qu’on refuserait pour les femmes occidentales, tout comme si la liberté et l’égalité étaient des valeurs exclusivement occidentales et ne pouvaient être conçues ou revendiquées par les autres civilisations. On rejoint encore une fois les positions dites différentialistes du FN.

Cela dit, distinguer arabe et musulman n’est pas suffisant. En effet, une société n’est qu’un champ de lutte entre plusieurs groupes, idéologies, courants, … et surtout classes sociales. La considérer comme un bloc homogène serait la réduire au groupe dominant et à son discours et donc, s’en rendre complice. Parler d’identité collective (qu’elle soit arabe ou musulmane) sert à masquer la domination des femmes arabes par les hommes arabes, des ouvriers arabes par les patrons arabes et enfin des arabes agnostiques et athées par les arabes religieux.

Est-il vraiment nécessaire de rappeler que cette même logique s’applique aux autres « identités » (française, chrétienne, juive, occitane, …) ? Pour nous, la seule identité valable est celle de l’individu. Ce qui signifie que notre rejet de la religion se double d’un rejet de l’État-nation.

NI MAITRE

De nombreuses consciences de « gauche » en accord avec ce qui précède ne verront comme autre moyen de combattre le voile que d’approuver son interdiction par l’État. Ce qui revient à remplacer un maître réactionnaire par un nouveau maître « émancipateur ». Mais, une libération partielle n’est qu’une nouvelle servitude. Il nous reste donc à nous libérer de nos libérateurs, et tout d’abord du mythe d’un pouvoir émancipateur. Cette dernière expression est en effet une contradiction dans les termes : le pouvoir ne peut chercher à émanciper ses sujets sous peine de disparaître. Mais il peut arriver qu’il paraisse rechercher cette fin ; en réalité, il vise alors à se légitimer et se conserver face à d’autres pouvoirs qui rivalisent avec lui. En paraissant combattre l’oppression exercée par ses rivaux, il masque son intention de les éliminer pour se substituer à eux.

Dans l’affaire qui nous occupe, il n’est pas difficile de voir comment l’État, retors, ne cherche pas sincèrement à défendre les femmes ni même la laïcité.

Deux faits d’abord, d’une inégale importance, intervenus dans les mois qui ont précédé le projet d’interdiction du voile à l’école. Tout d’abord, une loi reconnaissant la personnalité juridique de l’embryon a été sur le point d’être adoptée, ce qui aurait pu conduire à une pénalisation de l’IVG. Le pouvoir interdit donc le voile d’une main, et cherche à abolir le droit à l’avortement de l’autre. D’autre part, le « Canard Enchaîné » a révélé, preuves à l’appui, comment Bernadette Chirac avait écrit à un préfet pour qu’il autorise une religieuse à poser voilée sur la photo de sa carte d’identité.

Autre preuve du mensonge étatique : la République ne « défend » les femmes musulmanes que quand elles sont voilées, pas quand elles sont « simplement » victimes du racisme, de la pauvreté et de l’exploitation, alors que ces dernières injustices expliquent la vogue du voile. En effet, certaines femmes voilées (celles qui ne le sont pas de manière forcée) choisissent le voile comme moyen de protester. C’est le choix paradoxal et désespéré de la servitude comme moyen de libération. C’est aussi un choix largement conditionné par l’Etat lui même, qui, s’il voulait combattre sérieusement le voile et donc l’islamisme, aurait dû plutôt que d’intervenir au niveau du symptôme par l’interdiction légale, en combattre la cause, c’est-à-dire l’exclusion sous toutes ses formes.

Seulement, l’État ne fait que feindre de s’opposer à l’intégrisme. En mettant en scène cette opposition et en médiatisant l’islamisme, il le prescrit paradoxalement aux banlieues comme « bon » moyen de révolte (c’est-à-dire le moins dangereux pour lui-même), tout en le maintenant dans certaines limites. Désigner l’islamisme comme une nouvelle théologie de la libération pour les banlieues permet d’éloigner celles-ci de la Révolution sociale qui comporte le désavantage pour les dominants de viser la totalité du système et de rassembler au-delà des différences « ethnique » et religieuse. L’Islam peut alors, comme l’a fait le Christianisme avant lui, servir de force de maintien de l’ordre dans les quartiers pauvres.

De plus, en simulant le combat contre la théologie religieuse, l’État affirme sournoisement son propre caractère théologique. Ainsi, l’école est un « sanctuaire » et les Droits de l’Homme sont « sacrés ». L’aliénation demeure inchangée. Comme n’importe quel autre « opium du peuple », la rhétorique étatique occulte, par ses formules incantatoires, l’injustice de ce monde. Par l’égalité des droits dans une sorte d’au-delà constitutionnel, elle console de l’inégalité qui règne ici-bas.

Par ailleur, en limitant les pouvoirs de la religion, l’État cherche à étendre les siens : le rapport Stasi sur le voile préconise l’interdiction des signes non seulement religieux mais également politiques. Les auteurs du rapport ont justifié cette disposition par le souci de ne pas paraître offenser l’Islam. En réalité, il s’agit d’un lapsus révélateur de la volonté de puissance étatique.

L’interdiction du voile, justifiée avec des motifs défendables (liberté de la femme), constitue un précédent facilitant l’extension future de cette mesure à d’autres modes d’expression d’opinions indésirables par l’État.

Enfin, remarquons que, si la République se pose actuellement en gardienne de la liberté face à l’obscurantisme religieux, cette situation pourrait un jour s’inverser. En effet, il est déjà arrivé par le passé que la religion s’autoproclame principale force de résistance face à l’oppression étatique : ce fut par exemple le cas des partisans de Khomeyni pendant la tyrannie du Chah d’Iran et aussi celui de l’église sous la dictature du parti communiste en Pologne et en Russie.

La méfiance face à tout pouvoir se proclamant défenseur de nos droits devant donc être de mise. Une dernière précision : nous, communistes libertaires, nous ne nous engageons pas à libérer les femmes voilées. Nous n’avons pas plus l’intention de leur dicter leur conduite. Si nous agissions ainsi, nous leur adresserions une injonction paradoxale : en se libérant, elles nous obéiraient. D’une certaine manière, elles resteraient donc dominées. Leur seul moyen d’affirmer leur liberté, face à notre suggestion, serait alors de demeurer soumises !

En réalité, la libération des femmes musulmanes sera l’œuvre des femmes musulmanes elles-mêmes ou ne sera pas. Par contre, si comme nous l’espérons, cette œuvre d’auto-émancipation a lieu, notre solidarité leur est acquise sans limites. Non par générosité, mais parce que leur affranchissement, loin de se limiter à elles-mêmes, s’étendrait aussi à nous, pour qui il est très difficile de se sentir libre quand d’autres sont asservis. Tout le monde le sait, la liberté individuelle reste imparfaite si elle souffre ne serait-ce que d’une seule exception. « La liberté d’autrui, loin de limiter la mienne, l’étend à l’infini » …

#Moustapha


[1] v. Bas les voiles, Chahdortt Djavann, Gallimard