[BROCHURE] La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole
Suivi de
Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930

Table des matières

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat
de Catalogne, 25 décembre 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ?
Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936.

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Sexologie populaire : l’oeuvre de vulgarisation scientifique des anarchistes espagnols.

Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930, réseaux internationaux, pratiques et débats

Le mouvement eugéniste sans l’état : l’engagement des anarchistes
catalans avec l’eugénisme.

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Tout a été écrit – ou presque – sur la Révolution espagnole, réponse populaire contre le coup d’état militaro-fasciste de Franco le 19 juillet 1936. Ce bref épisode de l’Histoire de l’Humanité a atteint dans les petits cercles militants le statut de légende, dorée ou noire selon que l’on se place du côté anarchiste ou pas. Parmi les faits constitutifs de cette légende, la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, la première en Europe[1], la plus libérale qui ait jamais existé.

Mais que sait-on réellement de la façon dont ce progrès social a pu être mis en place ? Quel a été le rôle de la « ministre anarchiste » Federica Montseny ? L’IVG était-il limité à la Catalogne ou a-t-il été étendu à toute l’Espagne ? Comment a réagi le corps médical ? Cette mesure s’inscrivait elle dans une politique plus large en matière de sexualité et de maitrise de leur reproduction par les femmes ?

Pour essayer de répondre à ces questions, nous avons traduit en français (pour la première fois à notre connaissance) le texte du fameux décret du 25 décembre 1936 de la Généralité de Catalogne. Nous lui avons adjoint des textes basés sur des textes militants ou des traductions inédites d’articles d’historiens ou pour éclairer la question.

Il apparait que si l’avortement fut bien légalisé en Catalogne, à l’initiative du Dr Félix Martí Ibáñez, âme de la politique sanitaire de la CNT-AIT qui fut portée par
Federica Montseny, cette dernière ne pût l’étendre à toute l’Espagne. Elle fut
empêchée par l’opposition du Parti Socialiste, qui n’y était pas favorable et qui ne voulait pas s’affronter à la bourgeoisie républicaine. D’ailleurs le gouvernement de Front populaire annula le décret dès que les anarchistes eurent quitté le gouvernement catalan après les évènements de Mai 1937. L’opposition à la mise en œuvre de l’avortement en Catalogne vint aussi souvent des médecins, qui essayèrent de l’entraver pendant le court laps de temps où il fut autorisé.

Une fois la part de légende séparée de la réalité historique, il n’en demeure pas moins que la mise en place de la légalisation de l’avortement en Catalogne est
remarquable par le moment où elle se déroule : promouvoir le contrôle des
naissances en plein conflit, c’était prendre le contrepied des politiques natalistes qui accompagnent habituellement les périodes de guerre. Cela indique que les anarchistes donnaient la priorité à l’œuvre créatrice de la Révolution face à l’œuvre destructrice de la Guerre, ou du moins qu’ils n’entendaient pas abdiquer leur idéal révolutionnaire devant les impératifs guerriers, et qu’ils entendaient bien qu’une partie des moyens médicaux soient orientées vers les besoins civils et en premier les femmes, alors que les autres membres du Front Populaire (communistes, socialistes et républicains) exigeaient que l’intégralité des ressources médicales et sanitaires soient consacrées exclusivement à la médecine de guerre.[2]

Malgré les circonstances, les anarchistes conservaient leur capacité de se projeter dans l’après-guerre et mettaient en place – sans attendre une hypothétique « période de transition » – les mesures révolutionnaires nécessaires pour la transformation
radicale de la société, y compris dans ses aspects culturels les plus profonds.

Néanmoins, le programme anarchiste en matière de sexualité et reproduction n’était pas apparu par génération spontanée le 19 juillet 1936. La légalisation de
l’avortement en Catalogne, n’était que l’aboutissement d’une action de propagande idéologique menée inlassablement depuis 30 ans, non sans discussions ni mêmes
polémiques. En effet, le mot « prolétaire » signifie étymologiquement « les pauvres qui n’ont d’autre richesse que leurs enfants ». Ainsi, la question de la sexualité et de la reproduction – tant dans ses aspects quantitatifs que qualitatifs – est centrale pour toute organisation qui se veut prolétarienne comme le fut la CNT-AIT, l’organisation anarchosyndicaliste espagnole. Ainsi, de 1923 à 1937, l’âge d’or de l’anarchisme en Espagne, la maternité volontaire et consciente est l’un des objectifs fondamentaux des anarchistes pour accéder à une nouvelle morale sexuelle, où les femmes peuvent décider de leur propre corps et de leur procréation. Pour cela, le contenu de la première étape du néo-malthusianisme a été repris et exprimé comme l’idéal social des revues militantes de vulgarisations scientifiques et médicales comme Generación Consciente et Estudios. Ce mouvement culturel englobait les postulats éthiques démographiques du néo-malthusianisme comme moyen d’éviter les grossesses non désirées en y ajoutant ses objectifs supérieurs, les aspects
économico-sociaux (et même environnementaux) et ses objectifs pacifistes, en plus de la maternité choisie et de la libération intégrale des femmes.

Si la propagande des anarchosyndicalistes espagnols pour le contrôle des
naissances et pour l’avortement est bien connue, celle en faveur de la vasectomie l’est moins. Or le lien entre néo-malthusianisme anarchiste et féminisme apparaît aussi dans le fait que les anarchistes espagnols ont fait connaître au grand public un moyen contraceptif comme la vasectomie chez l’homme, alors qu’ils déconseillaient la ligature des trompes chez la femme, intervention risquée pour sa santé. Pour les anarchosyndicalistes, la responsabilité de la contraception ne reposait par que sur les épaules des femmes ; mettant leurs idées en pratique, dans les années 1920-1930, la vasectomie se répand à travers les réseaux anarchistes (et notamment ceux de l’AIT). La vasectomie illustre bien comment le néo-malthusianisme en
Espagne a atteint les classes populaires en raison de leurs propres demandes et
besoins, sans le soutien de la classe médicale en général. Cette pratique clandestine à l’initiative de médecins engagés et de militants néo-malthusiens, peut être observée comme une expérience d’insubordination face à la tentative d’un contrôle médical sur le corps.

Cette question du contrôle de notre corps et de notre reproduction, est toujours d’actualité. Les expériences historiques passées exposées ici peuvent nous aider à éclairer notre présent, et notamment nous amener à réfléchir sur les moyens de
résistance aux projets du transhumanisme, ce courant de pensée porté notamment par les PDG à la tête des grandes sociétés du numérique, qui tend à un projet
ugéniste négatif ne disant pas son nom, et qui cherche à déposséder l’individu du contrôle de son propre corps au profit de prothèses technologiques. Bonne lecture !


[1] L’URSS l’avait formellement dépénalisé (mais pas autorisé) en 1920, en le conditionnant à de nombreuses restriction. Il fut interdit par un décret du 27 juillet 1936.

[2] Ainsi cette déclaration d’un médecin de la CNT-AIT de Valence (Emilio Navarro Beltrán ?) parue dans un rapport pour le Congrès National de la santé de la CNT-AIT sur l’état des services de santé : «Les meilleurs [médecins] d’un point de vue social, [les communistes] les ont utilisés pour la guerre et les ont volé à la révolution » ; in « La responsabilité de la classe médicale à l’heure actuelle ». [1937]. D.6.1 c.1. Archives de la Province de Valencia.

SEXOLOGIE POPULAIRE : L’OEUVRE DE VULGARISATION SCIENTIFIQUE DES ANARCHISTES ESPAGNOLS

Carnet de la CNT-AIT de 1936

Le but ultime de l’anarchisme vise à l’émancipation des humains, à leur libération de toute aliénation. Ces buts – et les moyens d’y parvenir – figuraient dans le « carnete », le petit fascicule qui était emis à chaque adhérent de la CNT-AIT. Bien plus qu’une simple carte d’adhérent, le « carnete », détaillait les principes et valeurs de l’anarchosyndicalisme parmi lesquels on peut noter les suivants :

– « connais-toi toi-même »
– « ton émancipation doit être l’œuvre de toi-même »
– « ne t’humilie devant rien ni personne »

L’application des principes anarchistes dans le domaine reproductif passe donc par la connaissance par les individus – aussi bien hommes que femmes – de leurs corps et de l’anatomie en général, ainsi que des processus physiologiques à l’œuvre, dans le but de se faire respecter et de s’émanciper.

La thématique de l’éducation sexuelle ou de la divulgation de la sexualité apparaît ainsi comme centrale dans le discours anarchiste au début du XXème siècle en Espagne. Le pays était alors très rural et pauvre. La religion étendait son emprise morale absolue sur la population, l’écrasant de son obscurantisme et de ses interdictions en matière sexuelles. Cette situation était particulièrement pesante pour les femmes.

Face à la religion, qui assimile « pureté » et « innocence » (de l’enfance) à « virginité » (anatomique et culturelle, autrement dit ignorance totale de la sexualité, en commençant par la conformation, la fonction et le fonctionnement des organes génitaux masculins et féminins) et qui a contrario fait de la connaissance un « vice », les anarchistes espagnols vont développer un important travail de divulgation autour de la sexualité. Celui-ci commence à la fin du XIXe siècle et trouve son point culminant dans les années vingt et trente du XXe siècle, quand la « question sexuelle » est à l’ordre du jour et que l’on parle ouvertement de « réforme sexuelle ».

Pour les anarchistes, il s’agissait de légitimer la (libre) sexualité dans l’ensemble des activités humaines, une sexualité libérée des préjugés traditionnels et religieux, et des vieilles craintes (face aux conséquences d’une grossesse non désirée, surtout au sein de familles déjà nombreuses, comme c’était souvent le cas dans les familles populaires). Les premiers ouvrages de vulgarisation autour de la sexualité avaient parus en 1894 avec la revue Salud y fuerza (santé et force) et la série « Connaissances pour la vie privée » publiée par Vicente Suárez Casañ à partir de 1894 et qui était encore annoncée dans les colonnes de Tierra y Libertad en 1937, en pleine guerre civile. Il faut signaler également le petit ouvrage de Frank Sutor sur la « génération consciente » dont la première édition parut en 1907 dans la « Biblioteca de Estudios »[1], que l’Eglise tenta sans succès de faire interdire.

Toutefois la propagande anticonceptionnelle se durcit avec les nouvelles dispositions pénales adoptées à la fin du régime dictatorial de Miguel Primo de Rivera. La seconde partie de l’article 617 du nouveau Code Pénal proclamé en septembre 1928 condamnait en effet à une forte amende (de 1 000 à 10 000 pesetas) tous ceux qui, « en dehors de publications purement scientifiques ou de manifestations de Corporations professionnelles, propagent des théories ou pratiques contraceptives ».

Cependant, le besoin d’information et de connaissance de la population était puissant. Les médecins anarchistes, qui étaient nombreux en Espagne où l’anarchisme s’est développé en opposition à l’Eglise sur des bases scientifiques et rationalistes, pouvaient le constater chaque jour dans leurs consultations, notamment en milieu rural, au contact de la population la plus pauvre et la plus aliénée par la religion.

Le rôle et la place des intellectuels dans le mouvement anarchosyndicaliste espagnol [2]

La vulgarisation scientifique est le propre des experts ou intellectuels, qui cherchent à mettre leur savoir à portée d’un public non expert, lui permettant d’accéder à une culture scientifiques. Cette relation entre expert et non expert peut entraîner, selon la façon dont elle s’établit une hiérarchie et une relation de domination.

Or il y a une caractéristique à garder à l’esprit quand on traite de l’histoire de la pensée et de l’action libertaire en Espagne, c’est l’organisation interne des différents groupes qui ont émergé. Dans le cas de l’anarchosyndicalisme et donc de la CNT-AIT (principal mouvement anarchiste en termes de nombre de membres, de visibilité et d’impact social), l’organisation se méfiait des intellectuels. Elle avait donc mis en place un système pour empêcher l’organisation d’être dirigée par des intellectuels. Il ne fait pas non plus oublier qu’elle se basait sur la stratégie d’action directe qui la séparait du possibilisme des autres organisations syndicales.

La stratégie développée par la CNT consistait à différencier et à protéger ses principaux syndicalistes ouvriers (agricoles ou industriels, travailleurs manuels) des tentatives éventuelles des intellectuels pour les diriger ou les influencer, en particulier les personnes des professions techniques. La concentration exclusive de CNT sur la lutte syndicale, sans jamais unir ses forces avec les partis politiques en lice pour le pouvoir, a découragé les professionnels techniques ou experts qui recherchaient leur propre agrandissement à travers des structures de pouvoir établies. En effet, les médecins, ingénieurs et autres professionnels spécialisés n’avaient aucun intérêt particulier à rejoindre les rangs des anarcho-syndicalistes, ils n’avaient rien à y gagner. Cependant, les quelques intellectuels qui sympathisaient ou appartenaient à des groupes à tendance anarchiste ont finalement été acceptés dans la CNT, mais sans se mélanger avec des cols bleus dans leur domaine professionnel.

Au lieu de cela, ils furent affectés à un syndicat exclusivement pour les intellectuels, le syndicat des professions libérales. Ce syndicat, bien que composé d’intellectuel, n’a jamais proposé de s’éloigner de la ligne révolutionnaire et insurrectionaliste de la CNT-AIT. Par exemple, il n’a jamais directement proposé de créer une assurance maladie, des magasins syndicaux ou des coopératives en remplacement de la lutte révolutionnaire (contrairement au syndicat équivalent de l’Union générale socialiste des travailleurs [Unión General de Trabajadores, UGT], socialiste). Mais pas plus le syndicat ne s’impliquait dans des pratiques majoritairement suivies par des anarchistes comme le naturisme, le nudisme ou, bien sûr, le néo-malthusianisme.

Même si ces pratiques pouvaient être le fait de personnes membres du syndicat, elles le faisaient dans le cadre des groupes anarchistes naturistes ou nudistes o néo malthusianisme. Chaque individu savait quel était le rôle de chaque groupe (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, Tabernero-Holgado, 2013). Dans les centres culturels ouvriers (Athénées) ou dans les groupes naturistes ou néo-malthusiens, qui disposaient quasiment tos de leur propres journaux pour faire connaître leurs programmes, se mélangeais travailleurs manuels et intellectuels. Les intellectuels qui sympathisaient avec l’anarchisme pouvaient collaborer à son travail révolutionnaire par le biais de ces groupes et de leurs journaux, mais in fine le dernier mot pour savoir si leurs propositions seraient retenues / incluses dans la lutte du syndicat revenait exclusivement à la CNT (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, 2013).

Le travail de vulgarisation scientifique était donc l’œuvre de revues culturelles animées par des intellectuels à tendance anarchiste, mais qui savaient qu’à la fin les ouvriers restaient les seuls décideurs quant au fait de suivre – ou pas – leurs propositions. Le fait que ces revues culturelles ne soient pas liées organiquement à la CNT-AIT, de n’avoir aucun lien direct avec l’organisation, leur donnait en même temps une grande liberté de ton, nécessaire la vulgarisation scientifique : une vérité scientifique reste vrai, quel que soit l’idéologie de celui qui la professe. Ainsi ces revues étaient et se disaient «éclectiques»; en d’autres termes, elles publiaient n’importe quel article, même si l’auteur ne s’identifiait pas aux idées anarchistes ou n’était pas d’accord avec la ligne éditoriale particulière de la revue. Il n’est donc pas surprenant que des revues comme Generación Consciente ou Estudios aient publié des articles de penseurs qui ne partageaient pas les vues anarchistes, comme Gregorio Marañón[3], César Juarros[4] ou Luis Huerta[5] voir qui avaient des positions complètement opposées comme Nicolás Amador[6] (Navarro, 1998). Ces revues ne publiaient pas les articles de ces auteurs parce qu’elles approuvaient leurs idées, mais dans le but de susciter un débat et de faire bon usage de tout ce qui pourrait aider à atteindre les idéaux libertaires. Bien sûr cela aurait été impossible si les revues avaient été celles d’une organisation avec une idéologie aussi affirmée que la CNT-AIT.

On peut également signaler d’autres facteurs qui auraient pu influencer l’inclusion de ces articles, comme le besoin de légitimation par les autorités scientifiques dans une société qui persécutait les libertaires, ou comme un clin d’œil aux intellectuels qui pourraient finir par sympathiser avec leurs idées; il y avait aussi le fait qu’ils cherchaient à élargir leur public dans la société.

Un cas très significatif qui aide à illustrer la façon dont l’éclectisme des publications libertaires a été perçu est celui de l’urologue Narciso Serrallach, qui était en désaccord complet avec le concept anarchiste du néo-malthusianisme. Néanmoins, en 1924, la revue Generación Consciente publia un de ses articles, sans sembler se soucier de qui était l’auteur, car elle donnait des conseils pratiques sur la gonorrhée[7], sujet d’intérêt pour le lectorat de la revue, comme tout ce qui concernait les maladies sexuellement transmissibles (Serrallach, 1924).

Generación Consciente puis Estudios, revues culturelles et de vulgarisation scientifique médicale

C’est dans ce contexte qu’émergea le mouvement « Génération Consciente » [8] né à Alcoy (dans le sud-est de l’Espagne), à l’imitation du groupe et de la revue qu’Eugène Humbert fonda en France au début du XXe siècle. Ce groupe et sa revue se firent le vigoureux et enthousiaste porte-parole des doctrines néomalthusiennes.

Generación Consciente, était apparue en 1921 au départ comme supplément de l’hebdomadaire de la CNT-AIT d’Alcoy (Valence) : Redención, organe de l’Union unique des travailleurs d’Alcoy et porte-parole de la CNT-AIT. En 1925, la revue prit son autonomie et fut transféré à Valences. Comme son nom l’indique, la revue se caractérisait par sa défense de la maternité consciente, le contrôle des naissances ouvrières et la régénération physique du prolétariat afin de garantir des conditions de vie et de santé optimale, ainsi que par la diffusion d’une nouvelle morale sexuelle alternative à la morale hégémonique religieuse. La revue – puis sa continuation Estudios qui parut jusqu’en 1937 –était diffusés à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (jusqu’à 70 000 selon certains sources) et avait un rayonnement significatif, y compris jusqu’en Amérique latine où près de 20 000 copies étaient distribuées rien qu’en Argentine.[9]

Parmi les nombreux auteurs de Generación Consciente, qui n’étaient pas tous spécifiquement anarchistes, on distingue le docteur rural Isaac Puente, auteur notamment du livre « la finalité de la CNT : le Communisme Libertaire » en 1932, considéré comme le point d’orgue de l’expression de l’anarchosyndicalisme espagnol.

Isaac Puente était à titre médical « artisan de la prévention, de l’information claire et vraie et du soin du corps, il a défendu une puissante association entre la santé et la révolution. »[10]. Conformément à son idéologie libertaire, il a écrit de nombreux textes – pas tant pour n’a pas pour la connaissance scientifique pure ni le débat professionnel, mais pour la formation et l’information de la population. Par conséquent, ses livres et articles médicaux incluaient toujours trois exigences: intérêt et importance du sujet choisi, simplicité et clarté dans l’exposition et économie dans l’édition.

Il tenait dans Generación Consciente puis Estudios une rubrique de vulgarisation sous le titre « consultation de sexologie », toujours de haute tenue scientifique, même si elle était rédigée dans un langage simple et clair. Les lecteurs lui adressaient – via les revues – leurs questions et il leurs répondait – toujours via la revue – depuis son cabinet médical de son village de Maeztu ou Vírgala au pays basque. Les thèmes abordés étaient très variés, témoins des préoccupations de l’époque : l’éducation sexuelle, l’abolition de la prostitution, la diffusion de mesures de prévention des maladies vénériennes, le mariage et le concubinage, le divorce, la liberté sexuelle des femmes, le contrôle des naissances, et la désintoxication des idées religieuses sur la sexualité.

Certains de ses articles furent compilés dans des brochures parmi lesquelles deux méritent encore aujourd’hui notre attention.

Isaac Puente, « el medico rural »

Ainsi, dès 1925, âgé alors d’à peine 30 ans, Isaac Puente réalise une brochure consacrée à une science alors toute jeune et émergente, l’embryologie.

« Divulgation de sur l’embryologie » du Dr. Isaac Puente : première édition 1925, publiée par la revue Generación Consciente, deuxième édition 1937 publiée par la revue Estudios.

Dans sa préface, Isaac Puente nous détaille sa méthode ainsi que les buts qu’il poursuit avec ces publications :

« Cet ouvrage, compilation d’article apparus dans la revue Génération consciente, ne prétend pas faire ostentation de rien : ni de mes moyens, qui sont pauvres dans le village où j’exerce ni de mes connaissances, qui sont plus pauvres encore.

Je me propose simplement de vulgariser, de rendre accessible à tous, les faits les plus saillants de cette science encore jeune et prometteuse : l’embryologie. Faisant cela je ne fais pas autre chose que remplir une obligation : réparer, à la mesure de mes capacités, une des nombreuses ignominies sociales, [l’ignorance]. »

Par cet opuscule de vulgarisation scientifique de haute tenue, le Dr Puente entendait mettre à la portée de toutes et tous la science de l’embryologie, avec un double objectif : d’une part rendre accessible les phénomènes complexe de la formation de l’embryon et les démystifier et ainsi accompagner les femmes dans la maitrise de la reproduction ; et d’autre part apporter des arguments scientifiques en faveur de la théorie de l’évolution, et ainsi combattre l’idéologie religieuse créationniste qui imprégnait alors la société espagnole.

Un second ouvrage de référence de Puente, publié en 1934 aux éditions Iniciales, s’intitule « avantages et inconvénients des procédés anticonceptionnels ».

Avantages et inconvénients des procédés                anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Puente y passe en revue toutes les méthodes contraceptives connues à l’époque, notamment la fameuse méthode Ogino. Mais il se déclare également favorable à la contraception masculine, la vasectomie, considérant que la responsabilité de la reproduction ne serait reposée uniquement sur la femme et qu’il est aussi de celle de l’homme

Si Isaac Puente précise qu’aucune méthode ne peut être considérée comme parfaite, il exclut la pire de toutes, celle du «retrait à temps», qui expose les femmes à insatisfaction sexuelle. Par contre, il décrit en détail et avec intérêt la « méthode physiologique » de Knaus et Ogino, qu’il valorise pour son aspect naturel, même s’il n’ignore pas les critiques de certains chercheurs de son époque, et dont il est bien informé.

En réalité, il recommandant son usage combiné avec un appareil ou produit contraceptif. Il détaille notamment l’utilisation des ovules gynécologiques, qui conviennent aux femmes car elles en maîtrisent application[11], leur combinaison avec des préparations chimiques, ou l’utilisation de ceux-ci dans différentes présentations, dont il rappelle que seule la publicité des dérivés d’Ariol était autorisée, parce qu’ils étaient parfaitement inefficaces …

Dans la course à la recherche du contraceptif idéal et le plus sûr, un débat s’instaura sur la validité de la méthode Ogino. En tout cas, la méthode Ogino ne fut pas viscéralement rejetée par les anarchistes. Isaac Puente lui-même et cinquante autres personnes l’expérimentèrent en 1935, communiquant leurs résultats personnels dans le magazine Estudios[12]. Mais d’autres médecins anarchistes comme Félix Martí Ibáñez (le futur père du décret sur l’avortement en Catalogne en 36) ou J. M. Martinez la considérèrent comme une méthode imprécise basée sur la probabilité et qui limitait l’activité sexuelle. Pour ces auteurs, il est suspect que l’Église catholique, dont l’encyclique papale Casta Connubis de 1930 condamne tout type de limitation volontaire des naissances, puisse accepter la méthode d’Ogino. Pour eux, cette méthode nécessite d’être utilisée avec précautions, car mal utilisée elle peut produire des échecs qui ne peuvent que bénéficier à la politique nataliste des « repopulationistes ». Au moment où précisément cette méthode commence à être expérimentée en Espagne, Martínez met en garde : « Les moralistes et religieux sont trop intéressés à prouver sa validité (…) Si la période infertile est définitivement prouvée, il ne fait aucun doute que ce sera un grand avantage surtout pour tous ceux (hommes et femmes) qui ont une aversion psychologique pour le contraceptif. En attendant, la prudence s’impose [13]».

Toujours dans un esprit de divulgation et de recherche scientifique populaire, Puente continua ses expérimentations en combinant méthode Ogino et utilisation de différents contraceptifs, afin perfectionner la méthode : « expérimenter la méthode Ogino ne comporte pas de grands risques en Espagne car (…) les remèdes abortifs étant aussi répandus que les contraceptifs, nous sommes en mesure d’expérimenter librement la méthode physiologique, en nous mettant à l’abri du risque d’éventuels échecs et en profitant en même temps de ses bienfaits, tout en contribuant à sa formulation et à son raffinement[14] »

En ce qui concerne l’avortement, pour Isaac Puente, il ne s’agit pas à proprement parler d’une mesure contraceptive, dans le sens où le but de la contraception doit être de prévenir toute grossesse non désirée et donc d’éviter l’avortement. Cependant, il défend l’avortement dans les cas de menace à la vie de la mère ou exposant à la naissance d’un enfant malade ou déformé. Il critiqua fermement, y compris dans la presse médicale, le Code de déontologie qu’il décriât comme « datant de l’âge des cavernes » car il interdisait aux médecins de pratiquer l’avortement, même en cas de danger pour la santé de la mère ou de l’enfant.

L’information contraceptive et la pratique de l’avortement devaient, pour Puente, être réalisées par les médecins, de façon à s’assurer d’une part de la qualité et la précision des informations fournies, et d’autre part pour la propre sécurité des mères lors de l’intervention.

Isaac Puente fut assassiné par les fascistes en septembre 1936[15], et il ne put donc voir la tentative de mise en application de ses idéaux, tant dans le domaine sanitaire que social.

De la théorie à l’action

Vu le poids de la religion en Espagne et son imbrication politique avec l’Etat pendant la période de la Monarchie, toute information sur les méthodes contraceptives était réprimée par la loi. Les sanctions furent mêmes alourdies sous la Dictature de Primo de Rivera en 1928.

On pourrait s’imaginer qu’avec le retour de la République, en 1931, la loi fut assouplie dans un sens plus libéral. Il n’en fut rien. La morale religieuse continuait de régner dans les esprits, et notamment ceux des médecins et du corps médical, qui restait encore largement entre les mains de l’Eglise qui gérait la quasi-totalité des hôpitaux en absence de médecine publique.

Après le coup d’Etat militaire de Primo de Rivera en 1923, la censure militaire est imposée à toutes les publications anarchistes, signifiant que la propagande néo-malthusienne en Espagne est menée avec difficulté jusqu’en avril 1931 et le retour de la République. Pendant ces années sombres, le réseau militant autour de Generación Consciente fait le lien entre la procréation consciente et les conditions socio-économiques des classes populaires, et en tire les conséquences pratiques en expédiant par courrier anonymement des contraceptifs dans toute la péninsule. C’est ce qui permit à la limitation volontaire des naissances en Espagne de pénétrer les classes sociales inférieures.

Après 1931, l’arrivée de la République et la relative démocratisation qui l’accompagne permet la libre discussion et la question démographique liée à la question sociale réapparait dans les pages des publications anarchistes. Mais la période
républicaine ne va pas légaliser la contraception ni mettre en place l’éducation sexuelle laïque dans l’enseignement obligatoire. Ne parlons pas de la légalisation de l’avortement … .S’il y eut un formidable boom pendant cette période de publications sur les méthodes contraceptives et que la revendication pour le droit à l’avortement libre et gratuit se fit de plus en plus forte, on ne le doit pas à la gauche républicaine mais exclusivement aux innombrables publications anarchistes et à la volonté de leurs militants.[16]

A côté des articles de vulgarisation scientifique sur l’anatomie, la physiologie ou les méthodes contraceptives expérimentales, les anarchistes se voient aussi obligés de faire œuvre concrète : face à la démission de l’écrasante majorité du corps médical, acquis aux idées religieuses et qui se refuse à appuyer la diffusion des méthodes anticonceptionnelles, ce sont les anarchistes qui font respecter la loi – un comble ! – en diffusant dans les milieux ouvriers tous les matériels légalement acceptés pour pouvoir exercer la restriction de natalité. Ainsi la vulgarisation comme la diffusion de savoirs scientifiques et médicaux n’est plus seulement théorique, elle se fait aussi pratique. Ainsi en 1934, la rédaction de Estudios informe ses lecteurs qu’elle distribue « les cônes eugéniques «Azcon». Le remède le plus sûr et efficace contre la grossesse. Le produit par excellence pour l’hygiène intime de la femme, et un puissant prophylactique contre les maladies vénériennes. 5,50 pesetas la caisse de 12 cônes, envoi par courrier 6 pesetas.[17]”.

Publicité pour des dispositifs contraceptifs dans Estudios
Estudios, n°134, novembre 1934

De 1934 jusqu’en juillet 1936, Estudios distribua également un nouveau modèle d’ovule gynécologique, «Fermita, qui est l’élément indispensable de défense pour toute les femmes dont la constitution ou l’anormalité physiologique ferait que la grossesse constituerait un danger. Fabriqué en pur argent, 6,50 pesetas pièce[18] ». On note que même pendant la période de la République, le lexique thérapeutique des annonces publicitaires est choisi prudemment pour éviter tout risque de sanction administrative.

Conclusion

En conclusion, on voit que la diffusion de la contraception en Espagne a été mise en place par la classe ouvrière elle-même, en tenant compte de ses propres nécessités et besoin, et même contre la volonté du secteur médical. Avec la complicité de quelques médecins qui partageaient leur affinité politique, les anarchistes ont appliqué les méthodes d’action directe : production et diffusion d’information en propre pour la vulgarisation scientifique et médicale, en dehors du circuit des revues médicales spécialisées ; mises en place d’essais thérapeutiques ; diffusion en direct des matériels contraceptifs légaux en substitution aux professionnels de santé qui refusaient de la faire ; et jusqu’à la pratique d’opérations clandestines (vasectomie, avortements) où patients volontaires et médecins se font complices d’un acte hors-la-loi mais jugé légitime au nom de l’autonomie de l’individu à disposer librement de son corps.


[1] Franck Sutor, Generación consciente. Anatomía, Fisiología, Preservación científica y racional de la fecundación no deseada. Ouvrage illustré avec 19 gravures dans le texte, ouvrages publiés par Luis Bulffi dans la revue Salud y Fuerza (santé et force). L’Eglise tenta de le faire interdire en mai 1907, mais la publication ne fut pas considérée comme criminelle dans le procès devant jury tenu à la section pénale de la Audience de Barcelone le 2 juillet 1908, au motif que « la publication de moyens préventifs de la fécondation ne sont pas de nature à produire un scandale public. »

[2] Traduction du chapitre « Néo-malthusianisme, anarcho-syndicalisme et action directe » de l’article Neo-Malthusianism and eugenics in the struggle over meaning in the Spanish anarchist press, 1900-1936, História, Ciências, Saúde – Manguinhos, Rio de Janeiro, v.25, supl., ago. 2018.

[3] Médecin humaniste, libéral et républicain, fondateur de la ligue espagnole pour la réforme sexuelle

[4] Précurseur de la psychanalyse en Espagne, psychiatre et psychopédagogue, défenseur de l’institution du divorce

[5] Professeur originaire des asturies, il était la force motrice et l’avocat infatigable des mouvements eugéniques en Espagne dans le premier tiers du XXème siècle.

[6] Médecin, défenseur de l’eugénisme dans sa conception la plus autoritaire et arbitraire.

[7] Blennorragie, chaude-pisse ou chtouille, la gonorrhée est une infection sexuellement transmissible qui touche surtout les moins de 30 ans, en particulier les hommes. Maladie fréquente alors chez les ouvriers. A l’époque il n’existait pas d’antibiotique pour la traiter.

[8] F.J. Navarro, « Anarquismo y Neomalthusianismo : la revista Generación Consciente (1923-1928) », Arbor, Madrid, t. CLVI, 1997, nº615, p. 9-32

[9] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[10] José Vincente Martí Boscà, Revolución y sanidad en España, 1931-1939, La rosa il·lustrada: Trobada sobre cultura anarquista i lliure pensament / coord. por Associació Cultural Alzina, Clemente Penalva-Verdú, 200

[11] Les préservatifs étaient associés à la prostitution et donc de nombreuses femmes refusaient de les utiliser par peur de la stigmatisation sociale (Nash M. Rojas: las mujeres republicanas en la guerra civil. Madrid: Taurus; 1999 pp. 240-41) Toutefois l’ovule composé d’argent pur était d’un coup élevé, ce qui entravait sa popularisation dans les classes prolétaires. De plus, il nécessitait une consultation médicale contrainte qui était contournée par les réseaux militants : « Les médecins affiliés aux Jeunesses Libertaires (FIJL) ou aux Mujeres Libres réussissaient à nous procurer des appareils [ovules] à base d’argent. Tous les six mois, nous allions consulter le médecin qui extrayait le dispositif intra-utérin, le stérilisait, nous examinait puis le remettait en place, et ainsi nous ne tomberions pas enceintes. » (Entrevue de Julia Mirabé Vallejo en: Cuenca, I. Mémoire de maîtrise: La mujer en el movimiento libertario de España durante la Segunda República (1931-1939). Université de Toulouse Le Mirail; 30-06-1986.

[12] Estudios, 1935, n ° 144

[13] Estudios, 1936, n ° 157, p. 27

[14] Estudios, 1936, n ° 154, pp. 13-14

[15] Lors du coup d’État franquiste de juillet 1936, Puente se trouve chez lui à Maeztu, près de Vitoria, médecin dans une zone tenue par les franquistes. Bien qu’étant menacé, il prit le risque de soigner des blessés, ce qui entraîna son arrestation à son domicile dans la nuit du 28 juillet 1936. Il fut fusillé, comme des milliers d’autres pendant l’été, durant la nuit du 31 août au 1er septembre. Ses restes sont ensevelis dans une fosse commune

[16] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[17] Estudios, 1934, n° 132, p. 13

[18] Estudios, 1936, n° 152, p. 24. L

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Texte extrait de la brochure La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930, réseaux internationaux, pratiques et débats

La vasectomie comme pratique militante d’action directe et d’autonomie individuelle [1]

En matière de procréation et de contraception, l’inégale division sexuelle place de longue date l’essentiel des responsabilités et des conséquences du côté des femmes. Cependant, il convient de ne pas considérer l’histoire des pratiques anticonceptionnelles occidentales comme une permanence anhistorique qui n’impliquerait les hommes à aucun moment ni en aucun lieu. Le XIXe siècle a fait naître en Europe une perception de l’individu, de la famille et de la société qui renouvelle la manière de penser les responsabilités de la génération, et qui partant, redéfinit l’implication des hommes en ce domaine. Au début du siècle, l’art de faire de beaux enfants, la callipédie, s’efface progressivement pour laisser place aux projets de perfectionnement de l’espèce humaine, telle la mégalanthropogénésie, puis aux prémices de l’eugénique. La procréation devenue science s’en trouve soumise aux pouvoirs médical, scientifique et politique masculins, et la rationalisation des naissances nécessite une participation des citoyens mâles à un élément fondateur du devenir collectif : le renouvellement et l’amélioration de la population. Premiers à contrôler le rythme des naissances dès la fin du XVIIIe siècle, les Français semblent avoir adopté largement la méthode du coït interrompu pour limiter leur descendance sans se soumettre à une fâcheuse abstinence.

Dans les années 1920 et 1930, les moyens de « la fraude conjugale » demeurent, pour l’essentiel, le coït interrompu et, dans une moindre mesure, le préservatif ; deux méthodes contrôlées par les hommes. De façon marginale, une autre technique anticonceptionnelle masculine est employée, qui ne relève pas de la contraception – en soi réversible et temporaire – mais d’une méthode anticonceptionnelle définitive : la stérilisation par vasectomie. La dimension symbolique de la castration plane bien évidemment, et la vasectomie suscite à cet égard un émoi particulier chez les hommes. Mais au-delà, elle pose des questions spécifiques : sa technique très simple ne lui oppose que peu de limites et des cas de stérilisations clandestines émergent çà et là en Europe dès la fin des années 1920. Une propagande en faveur de sa pratique est diffusée dans divers pays, plusieurs médecins et réseaux de praticiens proposent leurs services pour stériliser des volontaires, et des opérations clandestines ont lieu entre 1929 et 1936 en Autriche, en France, en Belgique, en Espagne, en Angleterre ou encore en Roumanie.

Les médecins ne sont alors pas les seuls à participer aux controverses que suscitent ces affaires : au cœur d’une période où l’eugénisme fait débat, la stérilisation dépasse la dimension du choix individuel. Choisir entre une procréation consciente, raisonnée, saine (selon les uns), ou prolifique, vigoureuse, « naturelle » (selon les autres), se pose alors comme un choix lourd de conséquences politiques. Des médecins de renom, des hygiénistes, des eugénistes, des sexologues, des militants de la réforme des modes de vie, des moralistes, des criminologues, des hommes d’Église et des hommes politiques, débattent alors de la légitimité à intervenir sur le sexe masculin pour stériliser les hommes, et plus particulièrement les prolétaires.

Au-delà du terrain du droit (légal/illégal), la stérilisation masculine volontaire, pratiquée de manière « sauvage », peut être observée comme une expérience d’insubordination face à la tentative d’un contrôle médical sur le corps.

L’annihilation des capacités génésiques d’hommes considérés comme vigoureux semble perturber une certaine appréhension du masculin. Par ses effets démographiques supposés (surtout là où la dénatalité effraie comme en France et en Autriche) et par sa transgression des normes de genre, elle menace de bouleverser l’ensemble des rapports sociaux. La vasectomie volontaire à visée anticonceptionnelle sort des cadres légaux dans tous les pays concernés et, par conséquent, sort des cadres médicaux institutionnels pour n’être exercée qu’en clandestinité.

On pourra s’interroger sur le caractère toujours relatif de la volonté sous l’effet des pressions sociales, mais il importe ici de distinguer clairement une pratique pleinement désirée, de celle des stérilisations institutionnelles contraintes qui ont lieu dans le même temps dans différents pays européens, et des prescriptions thérapeutiques (fondées ou non) qui légitiment l’emploi de la vasectomie dans un cadre médical.

Les Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche (1929-1934)

Plus qu’aux hommes qui ont fait le choix de la vasectomie en dehors de toute prescription médicale ou légale, nous nous intéressons ici à ceux qui leur ont offert les moyens de mettre en œuvre leur projet de stérilisation. L’insubordination à l’injonction de procréation a trouvé à s’allier à l’insubordination au pouvoir médical. La potentialité subversive du geste est incarnée en deux éléments, deux figures qui ne sont plus le couple « patient et médecin », mais deux complices hors-la-loi. Parmi eux figurent des praticiens de deux sortes : des médecins reconnus qui opèrent dans la clandestinité, et des non-médecins qui maîtrisent la technique de vasectomie – comme d’autres maîtrisent discrètement celles de l’avortement.

En 1929, dans un pénitencier autrichien, un prisonnier explique ingénument au médecin de détention que ses cicatrices au niveau des bourses sont dues à une
stérilisation pratiquée par un certain Docteur Schmerz. Le médecin s’empresse alors de dénoncer ces agissements qui constituent selon lui « une lourde menace contre la vitalité de la nation ». S’ensuivent nombreuses perquisitions, des arrestations et interrogatoires dans des foyers ouvriers. Treize personnes avouent avoir été opérées par le même Schmerz mais, solidaires, refusent de déposer contre lui. Les experts convoqués pour l’occasion, embarrassés, ne savent pas quelle opération a été pratiquée : la stérilité est-elle définitive ? S’agit-il d’une ligature ou d’une section du canal spermatique ? Quels en sont les effets à long terme ? Dans le doute, le professeur Schmerz est inculpé pour blessures corporelles légères. Ce procès est le premier d’une série d’affaires retentissantes qui ont lieu durant les deux premiers tiers de la décennie 1930 en Autriche, dans les régions proches de Graz. Des médecins locaux, jusqu’au directeur d’un sanatorium, des étudiants en médecine, des militants anarchistes et des ouvriers, s’associent à répétition dans le crime de lèse-fécondation pour organiser des stérilisations masculines.

La première enquête de 1929 révèle que les stérilisés sont majoritairement des travailleurs mariés qui doivent élever plusieurs enfants. Selon la police de Linz, « la chose était très connue et […] les hommes allaient en masse à Graz pour se faire stériliser par le prof. Schmerz ». Cinq cents employés de chemins de fer figureraient parmi les opérés, dont le nombre est estimé à environ sept cents. La peine infligée au professeur Schmerz, symbolique puisqu’aucun texte ne prévoit ce délit, suscite un grand meeting de protestation le 26 novembre 1929. Cependant, sa pratique est loin de faire l’unanimité et son nom est rayé de l’Association des médecins allemands-autrichiens : ses opérations menacent l’avenir de la nation et s’opposent à l’éthique médicale allemande. Les réactions des confrères de Schmerz sont parfois vives : « Il n’existe pas une injure plus grande pour un Allemand que de s’entendre dire qu’il n’est pas un homme ! Pour cette raison aucun Allemand ne se laissera déposséder de sa virilité ! », Profère le Dr Jerzabeck[2]. Pourtant, la demande persiste et Schmerz continue à stériliser. Malgré cette première condamnation, il est arrêté encore à deux reprises en 1933 et en 1934.

Schmerz est loin d’être le seul en Autriche à se prêter aux volontés stérilisatrices. Une deuxième affaire éclate fin 1932, en lien avec l’Union des socialistes antiautoritaires, dont fait partie le théoricien anarchiste Pierre Ramus, principal animateur du Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche (qui défend aussi le droit à l’avortement).

Tract en faveur de la vasectomie de l’Union des socialistes antiautoritaires :
« devons-nous, nous les hommes, faire des enfants sans pouvoir les nourrir? »

Ce comité organise de nombreux meetings et diffuse des textes en faveur de la stérilisation libre, après qu’un groupe de médecins et d’étudiants, la plupart anarchistes, a réalisé des opérations dans une démarche d’entraide sociale. Pour que l’opération soit accessible à tous les prolétaires, le tarif fixé est bas, et l’opération est même gratuite pour les chômeurs. Une partie des médecins reverse les gains aux organisations anarchistes. Selon un communiqué du Comité, des centaines d’hommes sont ainsi vasectomisés[3].

Dans cette deuxième affaire, quatre-vingt-quatre personnes sont arrêtées à Graz et à Vienne en septembre 1932, et vingt personnes, dont Ramus considéré comme l’organisateur du réseau, sont emprisonnées. En décembre, celui-ci entame une grève de la faim pour revendiquer ses idées anarchistes et sa ferveur vasectomiste.

Quatre-vingt-quinze stérilisés sont examinés par des experts et vingt-trois personnes sont inculpées de « crimes anticonceptionnels ». Mais après un procès retentissants, elles seront finalement acquittées.

Les inculpés des procès de 1932 : Aksentyew, Barsan, Schirmann, Ragossnig, Schwarzbeck, Vorhauser, Ramus, Mme Schwarzbeck, Köstner, Anastasoff Deux des cliniques clandestines de Graz ( www.ramus.at)
« Vive la vasectomie » Célébration par les anarchistes de Graz de l’acquittement du procès de vasectomie en 1933. Au centre : Pierre Ramus.

En 1933, Ramus est agressé par un groupe de nazis, qui lui reprochent tout à la fois son militantisme pour la vasectomie, son anarchisme et ses origines juives.

Après l’échec de l’insurrection ouvrière de février 34 et l’instauration en réaction de l’austrofascisme faisant constitutionnellement de l’Autriche un « Etat chrétien, corporatif, germanique et autoritaire », le procès est relancé et annule l’acquittement général. En mai 1934, Ramus et dix-huit de ses camarades sont condamnés aux travaux forcés.

Tract en faveur de la vasectomie de l’Union des Socialistes Anti-autoritaires d’Autriche : « devons-nous, nous les hommes, faire des enfants sans pouvoir les nourrir? »  

Plus discrètement, d’autres affaires suivent : en avril 1935, un chirurgien impliqué dans l’affaire de Graz de 1929 est écroué durant neuf mois pour avoir pratiqué des vasectomies dans les régions de Graz et de Leoben. Son complice, un mécanicien, est écroué lui aussi. En 1937, c’est un ancien étudiant en médecine qui est arrêté à son tour, parmi d’autres vasectomistes, pour avoir stérilisé dans plusieurs villes d’Autriche. Combien sont ceux qui ne se sont pas faire prendre ? L’ensemble de ces procès autrichiens révèle que les stérilisations volontaires ont pu être une pratique significative dans certains milieux politiques et ouvriers de l’entre-deux-guerres. Les conditions de réalisation des opérations – accessibilité, voire gratuité, prise de risque, désintéressement personnel, soutien aux organisations anarchistes – font de cet acte médical un acte militant.

Parmi les praticiens présents dans ces procès figure une fratrie : Klemens et Norbert Bartosek. Tous deux sont anarchistes. Le premier, qui est chirurgien, enseigne au second la technique de la vasectomie. Impliqué dans l’affaire des stérilisations de 1932, Norbert fuit l’Autriche et voyage en Europe à partir de 1933 au sein des réseaux libertaires à qui il offre ses talents de chirurgien ès-stérilisation.

Norbert Bartosek en Espagne et la diffusion de la vasectomie au sein de la CNT-AIT (1933)

Norbert Bartosek (1902 – 1959)

Le premier pays où Norbert Bartosek trouve refuge est l’Espagne, où il sait qu’il peut bénéficier de la protection d’un mouvement anarchiste puissant et organisé.

On retrouve sa trace à Madrid en décembre 1933, où il est arrêté à la suite d’une série de stérilisations sur des travailleurs anarchistes membres ou proches de la Confédération Nationale du Travail, section en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (CNT-AIT). C’est d’ailleurs la même année qu’est publié le principal support de propagande en faveur de la vasectomie. Une brochure au titre explicite : « Vasectomia. Amor sin consecuencias » (Vasectomie, l’amour sans les conséquences), est publiée par les éditions de la CNT-AIT[4]. L’auteur est un certain Gerardo Liguda, présenté comme un militant de la Ligue internationale pour prévenir le repeuplement et par ailleurs « membre autrichien de l’AIT ». On peut sans trop s’avancer penser qu’il s’agit en fait de Norbert Bartosek.

Si l’on a pu retrouver quelques traces de stérilisations qui se seraient déroulées dans les milieux anarcho-syndicalistes espagnols, aucune affaire n’est aussi visible qu’en Autriche. La question est cependant débattue et la force du mouvement anarchiste peut laisser penser que des réseaux efficaces ont existé, et que Bartosek ne fut pas le seul à opérer. La diffusion de textes appelant à la pratique de la vasectomie suppose également la présence des moyens de s’y soumettre. Mais qui sont ces stérilisateurs ? Leur prudente clandestinité nous empêche de le savoir aujourd’hui.

Car comme l’explique dans la revue anarchiste Estudios « un médecin rural » anonyme (mais en fait bien connu comme on va le voir) : « Étant une opération non autorisée par la loi, elle doit être exécutée clandestinement, ou du moins avec une grande discrétion, raison pour laquelle peu de médecins sont disposés à la pratiquer, autrement que sur la base du profit, pour lequel les professionnels de la santé, comme tous les professionnels, sont généralement sans scrupules. Et pour être à la portée du prolétariat, l’opération doit être gratuite, ou du moins très économique[5] ».

Selon certains témoignages recueillis auprès de protagonistes dans les années 80, Bartosek semble aussi avoir opéré au pays basque, à Saint Sébastien[6]. Or c’est aussi au Pays Basque que l’on retrouve l’un des défenseurs notoires de la vasectomie, Isaac Puente, figure du mouvement anarchiste espagnol, et qui exerce comme médecin rural. Théoricien du communisme libertaire, il collabore à de nombreuses revues tant médicales qu’anarchistes, et publie dans ces dernières des articles de théorie politique comme des informations et des conseils en sexologie. En 1933, alors que Bartosek séjourne dans cette région, Puente publie anonymement – la propagande anti conceptionnelle étant toujours sévèrement réprimée sous le République Espagnole – son premier texte en faveur de la vasectomie. Son caractère de réversibilité supposée lui confère la qualification de contraceptif temporaire et entièrement efficace. Isaac Puente rapporte dans Estudios que cette méthode est la procédure la plus sûre pour éviter une grossesse et celle avec le moins d’effets secondaires. Il présente l’opération comme simple et quasi bénigne : « elle n’entraîne aucun trouble corporel ni n’altère en rien les autres fonctions organiques (…) Une simple excision de chaque côté et dans la partie supérieure du scrotum suffit à réaliser l’opération, qui à peine il nécessite un quart d’heure à effectuer, se faisant sous anesthésie locale »[7].

Puente nous amène à inscrire cette technique dans une théorisation de la conscience de soi propre au mouvement naturiste libertaire qui mêle nudisme, végétarisme, abstinence alcoolique, et proto-écologie[8]. Il fait une critique en acte de la médecine institutionnelle et défend une approche holistique de la santé qui rétablit le lien entre l’individu et son corps, entre l’environnement et l’organisme, entre l’émancipation personnelle et l’émancipation sociale.

À ce titre, si la pratique de la vasectomie à visée anticonceptionnelle fait concorder les aspirations individuelles (famille restreinte) et l’amélioration de la qualité de vie humaine, elle n’est qu’un pis-aller : « Le perfectionnement des moyens anticonceptionnels physiologiques balaiera la vasectomie.[9] » Il n’en demeure pas moins que son intégration dans le champ social, avec l’ensemble des questions relatives au corps et à la santé, lui confère un sens politique certain.

MONTSENY Federica, « Dos palabras sobre la vasectomía », La Revista blanca, 29 novembre 1935

La vasectomie ne fait pas pour autant l’unanimité chez les anarchistes. Dans un article de la revue de référence anarchiste La Revista blanca, Federica Montseny s’y oppose et dénonce « cette ultime extravagance » parfois présentée comme « la panacée universelle [10]».

Si elle reconnait le droit à chacun de disposer de son corps comme il l’entend, elle met en garde contre les présentations trop passionnées de la vasectomie, où les arguments perdent le chemin de la raison en passant sous silence le fait que l’opération n’est pas systématiquement réversible. Elle rappelle aussi que la vasectomie n’entraine pas systématiquement un remise en cause du mode patriarcal, au contraire : « C’est avoir une mentalité primitive, avec une conception dépassée de l’amour et qui accepte l’institution familiale comme permanente, que de supposer que l’homme et la femme sont forcément obligés de vivre ensemble, satisfaisant sans plaisir et sans volonté le désir d’autrui. Si la femme ne s’approchait de l’homme que lorsqu’elle le voulait, sans avoir besoin de préservatifs ou de vasectomies, elle pourrait être sûre qu’elle ne serait mère que lorsque sa nature ou son cœur l’exigerait. Et non en se soumettant à aucune abstinence, mais en connaissant un peu sa constitution physiologique. Les médecins sont fatigués de répéter que, pendant tout le mois menstruel, la femme n’a que cinq ou six jours propices à la fécondation. Ceci est prouvé et rend absurde toute opération irréparable faite sur l’intégrité masculine. Apparemment, les partisans de la vasectomie sont liés à des femmes dépourvues de toute culture sexuelle et totalement dociles aux caprices de ces partisans, elles sont sans personnalité propre et sans indépendance de caractère. » Elle pointe d’ailleurs qu’un des arguments majeur utilisé par les défenseurs masculins de la vasectomie est qu’elle leur donne une vigueur sexuelle décuplée dont leurs compagnes ne se plaignent pas. Et Montseny de décocher le coup de pied de l’âne « Si les compagnes de Lapeyre sont contentes de l’excellent instrument de plaisir qui a résulté [de l’opération] pour le camarade en question, nous ne pouvons que nous en féliciter…. Mais nous ne sommes pas intéressées de savoir si [les vasectomisés] ont gagné ou si ils ont perdu dans leurs amours. »

Un débat s’ouvre également dans le mouvement anarchosyndicaliste pour bien distinguer la vasectomie, pratique volontaire et présentée comme réversible, de la castration forcée, notamment utilisée par les régimes autoritaires. Puente explique que cette confusion est maintenue par « (…) les journalistes, la police et la justice [qui] démontrent qu’ils ne savent pas en quoi consiste la vasectomie, la confondant malheureusement, comme le fait le grand public avec la castration (…) »[11]. En 1935, un article de l’anarchiste belge Hem Day publié par Estudios dénonce les objectifs politiques de la stérilisation forcée en Allemagne et présente les cas dans lesquels la stérilisation doit être rejetée[12]. Pour la même raison, l’anarchiste français Sébastien Faure écrit que la vasectomie n’est pas la castration qui est pratiquée à des fins racistes et politiques par certains gouvernements, alors que « la vasectomie: (…) est une opération bénigne et classique. Elle a pour effet de suspendre, d’interrompre pour un temps et non d’enlever irrémédiablement la capacité de se reproduire »[13].

Isaac Puente, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935

Dans sa réponse à Federica Montseny en défense de la vasectomie, Isaac Puente tient à marquer une distinction nette avec la méthode « utilisée par Hitler pour sa campagne antisémite » et qui consiste à détruire de manière irréversible les canaux spermatiques, alors que la méthode qu’il préconise consiste en une simple ligature. Il propose d’ailleurs de différencier la vasectomie à proprement parler (du suffixe grec ec, qui signifie extirpation totale ou partielle) de « l’opération qui se pratique à des fins anticonceptionnelles, et volontaire, [et qui devrait être appelée plus proprement] vasotomie, de la particule grecque o indiquant seulement une incision ».[14]

Un autre docteur anarchiste, le Dr J. Martinez dénoncera à son tour l’eugénisme nazi, qui n’a rien à avoir avec l’eugénésisme (ou eugénisme positif) défendu par les anarchistes : « Eugéniquement, la castration est un échec et une menace pour l’humanité. Essayer de purifier le genre humain[15] en castrant des individus est une
stupidité intellectuelle et une ignominie politique, qui peut servir à se débarrasser de ses ennemis. Il existe d’autres moyens d’améliorer la race [humaine]. Le naturisme nous enseigne le vrai chemin de cette amélioration »
[16].

Cette conception de l’eugénisme positif (ou eugénésisme) est invariablement commune à tous les anarchistes ibériques, pour qui l’idéal eugénique consiste pour l’espèce humaine à vivre en équilibre avec la nature comme source de santé et d’amélioration humaine, harmonie impossible à réaliser sous le régime capitaliste.

Toutefois, avec le temps et les premières expériences de vasectomies, on observe une diminution de l’enthousiasme vis-à-vis de cette méthode, qui ne s’avère pas toujours réversible. Puente lui-même écrit en juin 36 : « il faut avoir des raisons sérieuses et permanentes de renoncer définitivement à la reproduction car, bien qu’en théorie, il soit possible de la réparer, l’opération de restauration nécessite une plus grande compétence chez le chirurgien et la coïncidence de circonstances postopératoires favorables[17] ».

Cette référence de Puente à la vasectomie en juin 1936 est la dernière connue dans les publications anarchistes en Espagne. Deux mois plus tard, ce médecin est abattu par les fascistes à Vitoria.

L’Affaire des stérilisés de Bordeaux (1935)

Bartosek continua son périple de réfugié et passa ensuite en France, où il continua de pratiquer clandestinement des vasectomies, avec l’appui des militants de la section en France de l’AIT, la CGTSR-AIT[18].

Recommandé par des camarades de Solidaridad Obrera, le journal de la CNT-AIT de Barcelone, il trouva refuge à Lyon chez des militants anarchistes. C’est dans ce milieu libertaire et néo-malthusien qu’il poursuivit ses opérations et sa promotion de la vasectomie. Il opéra alors en toute discrétion un certain nombre de compagnons (espagnols et italiens pour la plupart), dans l’arrière-salle d’un débit de boissons appartenant à Antoine Lagrange, alors secrétaire de l’Union lyonnaise de la CGTSR-AIT.

Louis-Emile Harel

Bartosek fut ensuite invité par les anarchistes de Bordeaux, où il poursuivit son activité médicale clandestine assisté de Louis Harel, et d’un ouvrier anarchiste espagnol du nom de Jean Baeza. Mais après avoir opéré une quinzaine de volontaires anarchistes et libres-penseurs tels qu’Aristide Lapeyre (l’un des fondateurs de la CGTSR), André Prévôtel, Caballero, Pauly, Larrère, Hernandez et Bielle, une dénonciation révéla l’affaire aux autorités qui arrêtèrent les protagonistes : Louis Harel, André et Andrée Prévôtel (chez qui les opérations avaient lieu), Aristide Lapeyre. Jean Baeza parvint à prendre la fuite. Bartosek, qui était alors passé en Belgique, fut arrêté et extradé en France.

Ces arrestations provoquèrent une affaire retentissante dite « des stérilisés de Bordeaux »[19]. Toute la presse s’acharna sur Bartosek qui parce qu’autrichien ne pouvait être qu’un agent d’Hitler. L’Humanité, le journal du Parti Communiste qui ne brilla jamais pour son appui au contrôle des naissances, ne fut pas en reste déplorant que « les travailleurs anarchistes soient détournés par leurs dirigeants, au profit de pareilles billevesées, de la lutte contre leurs exploiteurs. »

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Une affaire de « stérilisation humaine » découverte à bordeaux

Trois personnes appartenant aux milieux anarchistes sont arrêtées. Une quinzaine d’hommes auraient été « opérés ».

(L’Humanité, 2 avril 1935)

Une étrange affaire de « stérilisation humaine » vient d’être découverte à Bordeaux. Le 20 mars, le chef de la Sureté bordelaise était informé que trois hommes, arrivés à Bordeaux dans la nuit du 20 mars, avaient procédés à des opérations de stérilisation sur des personnes appartenant aux milieux anarchistes de la ville. Ces opérations avaient été effectuées (…) au domicile des époux Prévôtel, 6 rue Millière[20]. Une perquisition fut faite chez ces derniers, et l’on découvrit dans une cave le matériel chirurgical qui avait servi aux opérations.

L’opération pratiquée sur eux, qu’on nomme en médecine « vasectomie », consiste à pratiquer une incision qui rend l’opéré immédiatement stérile. Au point de vue juridique, l’auteur de semblables pratiques tombe sous le coup de l’article 316 du Code pénal et est passible des travaux forcés à perpétuité. Lapeyre et les époux Prévôtel sont inculpés de complicités de « crimes » visés à l’article 316. Une perquisition a eu lieu hier au domicile de Lapeyre, qui a refusé de révéler l’identité du médecin qui procéda à la stérilisation.

L’on ne peut que regretter que des travailleurs anarchistes soient détournés par leurs dirigeants, au profit pareilles billevesées, de la lutte contre leurs exploiteurs.

La question de la natalité n’est qu’une partie de la question sociale et sera résolue avec elle. Alors que toutes les forces des travailleurs doivent être tendues vers la lutte pour le pain, contre le fascisme, pour la révolution prolétarienne, la bourgeoisie ne demande pas mieux que de voir des exploités s’égarer dans de pareilles histoires. Soulignons que certains de ces chefs anarchistes, qui oublient la lutte contre la bourgeoisie, assommaient récemment des travailleurs communistes.

Une partie de la presse bourgeoise s’est immédiatement emparée de l’affaire pour faire de la propagande chauvine et xénophobe, en racontant une rocambolesque histoire « d’agents de l’étranger désireux d’atteindre la race française dans ses œuvres vives, etc. etc. « 

Aux dernières nouvelles on annonce qu’on aurait arrêté à Bruxelles l’un des « opérateurs » compromis dans l’affaire

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Le Comité de Défense Sociale, lié aux anarchistes, organisa des meetings de protestation dans différentes localités (Bordeaux, Lyon, Marseille, …) auxquels participèrent aussi des représentants des associations des droits de l’homme (LDH) voire de la gauche humaniste. Le PC lui ne s’associa pas aux protestations.

Le procès trouva également un écho en Espagne, et le Dr Puente réaffirma son engagement pour la vasectomie et sa solidarité avec les inculpés de Bordeaux dans un article de la Revista Blanca de Barcelone : après avoir exposé ce qu’était la vasectomie (ou plutôt vasotomie) d’un point de vue médical, il déclare « Et maintenant non pas en tant que médecin, mais en tant que partisan de la limitation de la reproduction, je considère légitime le droit de chacun à disposer de son propre corps. La stérilisation volontaire entièrement individuelle est une question de choix. Dans le procès de Bordeaux, je suis avec les stérilisés volontaires, et contre l’Etat, qui au nom du repeuplement piétine le droit individuel à l’abstention reproductive. [21]»

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Juan (Jean) BAEZA : Activement recherché par la police, ne sera pas retrouvé. Passé en Espagne, il rejoint la Révolution en 1936 et prendra part aux Groupes d’action et de résistance antifranquiste en Espagne après la fin de la guerre civile. Arrêté en septembre 1939, il sera condamné à mort le 11 septembre et exécuté le lendemain au Camp de la Bota à Barcelone.

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Bien que la loi de 1920 qui réprime la contraception et sa promotion ne mentionne pas la vasectomie, les inculpés furent tout de même condamnés, le 2 mai 1936, pour « castrations et violences » (procédure inappropriée pour une stérilisation librement consentie). Bartosek écopa de trois ans de prison, Baeza de deux ans (par contumace) et deux de ses co-inculpés, Harel et André Prévôtel, de six mois ; peines qui furent réduites en appel.

Bartosek libéré après 15 mois de prison retourna à Lyon puis chercha un nouveau refuge, notamment en Suisse (il passa quelque temps à Genève à partir de mai 1938).

En 1937, il publia une brochure « La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale », préfacée par l’anarchiste individualiste belge Hem Day, qui la publia dans sa collection « Pensée et action » à Bruxelles.

Lorsqu’éclata la Révolution espagnole, le 19 juillet 1936, à peine sorti de prison, il mit ses talents de polyglotte au service de la solidarité envers les camarades espagnols. Le 8 août, de Paris, il écrit à ses amis Prévôtel : « Je me trouve chaque jour au Libertaire pour faire les traductions nécessaires. Solidarité pour l’Espagne ! Il faut le crier partout, l’organiser partout, la pratiquer chaque jour, […]. Harel va partir ce soir pour Barcelone comme conducteur d’une camionnette chargée de médicaments pour la CNT et la FAI […]. Excusez-moi, je n’ai plus le temps de philosopher et je néglige même l’amour. » [22]

Pendant la guerre il s’installa en Vendée, à La Faute-sur-Mer, où il continua à
pratiquer des opérations clandestines sur un nombre important de militants, puis fut arrêté quelque temps à Paris au printemps 1941. Après la guerre, il retourna à Graz et au début des années 1950, il émigra en Argentine où il fit commerce de denrées importées ; il mourut à Buenos Aires en 1959.

Témoignage d’un « stérilisé volontaire » 

En 1978, après la parution d’un article sur la vasectomie dans un journal libertaire, Camille Malan, lui-même opéré par Norbert Bartosek à la Rochelle, livra son témoignage sur comment était pratiqué l’opération :

« J’étais alors boulanger à La Rochelle Pallice, et le lendemain matin [de l’opération], j’ai été livré mon pain comme d’habitude. […] ». « Ma maison […] était la plaque tournante pour recevoir ceux qui étaient convoqués. Un camarade, employé des Ponts et Chaussées, venaient les prendre, et les emmenaient, à tour de rôle, chez un autre camarade de La Rochelle, où Norbert opérait. Bien que je connaissais ce camarade, je ne savais pas que ça se passait chez lui, car il était bien entendu entre nous que nous ne poserions pas de questions [..]. Il en est venu de Belgique, d’Algérie, et un petit peu de tous les coins de France. » « À Bordeaux, il opérait dans l’appartement d’un de nos amis [Prévôtel] qui était postier, et l’administration des postes l’a obligé à donner sa démission à la suite de cette affaire […]. ».

« Un hasard de circonstance malheureuse a mis fin momentanément à l’activité si précieuse de « Nono » (comme nous appelions dans l’intimité Norbert). Un de nos camarades s’est fait opérer sans en prévenir sa femme, sachant qu’elle ne serait pas consentante. Il lui arrivait quelquefois d’avoir des crises d’épilepsie, et cela Nono ne le savait pas. De retour chez lui, ce camarade a eu une crise presque aussitôt. En déboutonnant le pantalon, comme elle en avait l’habitude dans ces moments, sa femme a aperçu les pansements, et a fait venir le docteur, lui disant qu’on avait mutilé son mari, et c’est ce docteur qui a fait venir la police. Nono a été mis en prison aussitôt […]. Nous avons tous témoigné en sa faveur en disant que nous n’étions pas mutilés et que nous pouvions en apporter la preuve ; qu’il n’y avait rien de changé sur notre santé, notre activité, et nos aptitudes conjugales ; il n’y avait que la semence qui était négative. Et, un peu plus tard, Norbert a été libéré ; il était Tchécoslovaque [autrichien de Slovénie en fait], et il n’est pas resté très longtemps en France ensuite ; la guerre de 1939 est arrivée et nous l’avons perdu de vue”.[23]

La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale
Brochure de Norbert BARTOSEK paru en 1937 à Bruxelles, publiée et préfacée par l’anarchiste individualiste belge Hem DAY

La mobilisation pour la défense des « stérilisateurs » de Bordeaux

BORDEAUX

Affiche pour le meeting de solidarité avec les condamnés de Bordeaux, organisé par le Comité de Défense Sociale de Bordeaux

Un scandale judiciaire !

Au nom de la morale ! de leur morale !

pour protester contre cette iniquité, Assistez en masse au meeting placé sous la présidence d’honneur de Victor Margueritte avec la présence notamment de Paul Lapeyre pour la CGTSR, Boudoux de la Fédération nationale du
bâtiment [CGTSR], Costedoat (SFIO), Maudet (Comité national de la Ligue des Droits de l’Homme), Barrué (Fédération Unitaire de l’enseignement), Aristide Lapeyre (Groupe anarchiste Culture et Action), Georges Pioch (homme de lettres)

MARSEILLE

Affiche pour le meeting de Marseille, Avec la participation de Jean MARESTAN (Ligue des Droits de l’Homme) et Hem DAY (Comité de Défense Sociale)

LYON

Affiche du meeting de Lyon

Comité Bartosek et Comité de Défense Sociale

Un scandale judiciaire !

Au nom de la morale !

De leur morale !

Le 2 mai passé, à Bordeaux, des juges de correctionnelle se sont permis, en marge du Code et au nom de leur parti pris, de condamner :

Norbert Bartosek à 3 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour ;

Jean Baesa à 2 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour ;

Louis Harel à 6 mois de prison et 5 ans d’interdiction de séjour ;

André Prévôtel à 6 mois de prison et 5 ans d’interdiction de séjour ;

pour « délit » de stérilisation humaine. Or ce délit n’est pas prévu par la loi.

Pour protester contre cette iniquité, assistez en masse au Meeting qui aura lieu le mardi 9 juin, à 20 h 30. Salle Émile-Zola, à l’Unitaire – 129, rue Boileau à Lyon

y prendront la parole Lequertier (Fédération socialiste du Rhône), Émery (Ligue des droits de l’Homme, Front social), Branche (avocat du CDS), Georges Pioch, homme de lettres

Que notre appel soit entendu par toutes les organisations et individus qui ont à cœur de défendre la liberté individuelle (ce droit sacré de l’homme). Nous invitons particulièrement : l’Union des Syndicats confédérés, les intellectuels anti-fascistes, la Patrie Humaine, la Libre Pensée, les rassemblements de femmes de toutes les tendances, les Jeunesses socialistes révolutionnaires, la Ligue des droits de l’Homme, le Front social et Jeunesses frontistes, les syndicats de la CGTSR, les Jeunesses syndicalistes et révolutionnaires, les groupes libertaires de Lyon et de Villeurbanne, etc., etc.

Participation aux frais : 0 fr. 50 — Entrée gratuite pour les chômeurs

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Sélection d’articles parus dans les journaux anarchistes de l’époque

CE QU’IL FAUT SAVOIR SUR L’AFFAIRE DES « STERILISATIONS DE BORDEAUX »

(tract paru dans la Conquête du Pain, vendredi 12 Avril 1935, dossier « machination policière à Bordeaux »)

1° La « vasectomie » (résection du canal spermatique) n’a rien de commun avec la « castration » (ablation des testicules). Elle ne porte atteinte ni à la vitalité, ni à la personnalité du patient, elle n’est pas dangereuse elle n’entraine pas I ‘impuissance.

2° La « vasectomie » – telle qu’elle fut pratiquée à Bordeaux n’entraîne qu’une stérilité provisoire. L’opération inverse reste toujours possible. La vasectomie n’est donc pas une « mutilation ».

3° La « vasectomie » n’est interdite par aucune disposition du Code. Traquée arbitrairement en France dans un but de répression politique, elle est autorisée en Allemagne et en Angleterre, et certains gouvernements l’appliquent obligatoirement aux individus tarés.

4° La « vasectomie » n’apporte pas la solution de la question sociale (qui implique l’abolition de l’autorité et du profit). La « vasectomie » n’est pas objet de propagande, pas plus que l’opération de l’appendicite. La « vasectomie » est un moindre mal social par rapport à la mortalité infantile effroyable causée par la misère dans les foyers des chômeurs charges de famille et par rapport à l’avortement clandestinement pratiqué, lequel tue ou mutile en France trois cent mille femmes par an.

5°· Les poursuites contre la « vasectomie » sont le prétexte hypocrite inventé par les maîtres de l’heure pour diffamer et emprisonner les militants libertaires, et mettre fin à leur .propagande syndicaliste, pacifiste et· révolutionnaire au moment où Je Comité des Forges prépare une nouvelle guerre.

ASSEZ DE MENSONGES !

LIBEREZ LES EMPRISONNES !!

NOURRISSEZ CEUX QUI ONT FAIM !!!

L’Alliance Libre des Anarchistes de la Région du Midi

Appel disponible auprès du journal : La Conquête du pain, 39, rue de Bretagne, Paris

Les Stérilisations de Bordeaux et la Vasectomie[24]

(Terre libre, ANNÉE. II NUMÉRO 13, MAI 1935.)

La retentissante affaire des libertaires bordelais, accusés de pratiquer des « opérations de stérilisation sur des êtres humains», nous a montré une fois de plus ce que peut la presse stipendiée de droite et de gauche dans le domaine du mensonge et de la calomnie.

Devant le flot d’insanités déversé sur nos camarades, on ne peut s’empêcher d’évoquer le remarquable procès des stérilisateurs autrichiens qui se déroula devant la Cour d’assises de Graz (Autriche) du 6 juin au 4 juillet 1933. Comme on se le rappelle, les quotidiens nationaux et internationaux avaient présenté Pierre Ramus et ses amis comme d’abominables criminels qui, pour s’enrichir, mutilaient affreusement les hommes. Mais le procès ayant démontré l’inanité de ces stupides accusations, la Cour, après deux jours de délibérations, acquitta tous les accusés.

Il est inouï de constater la mauvaise foi, l’ignorance et la malfaisance de tous les larbins de la plume, confondant à dessein pour les besoins de leur criminelle cause : vasectomie et castration, afin de ridiculiser et de frapper ensuite les militants anarchistes.

Si tout le monde connait ce qu’est la castration, combien en est-il qui connaissent la vasectomie ? son véritable rôle dans la société et en quoi consiste cette bénigne opération ? C’est le docteur William Belfied de Chicago qui, le premier en 1907, exposa les bienfaits de la vasectomie. Des expériences appliquées en Amérique sur certains condamnés, connurent le plus .grand succès. La vasectomie étant le plus simple et le plus efficace de tous les moyens anticonceptionnels, son procédé offrant la plus grande garantie et ne présentant aucun risque pour la santé des opérés, un grand nombre d’Etats et tout récemment l’ Allemagne hitlérienne, reconnaissant qu’il y a un intérêt primordial à empêcher la reproduction des dégénérés, tarés, criminels, etc… ont décrété ce genre de stérilisation.

Poursuivant les études de la vasectomie, le célèbre professeur Eugen Steinach pratiquait cette opération comme complément de la prostatectomie et pour combattre les effets de la vieillesse prématurée. On sait que, si un organe a deux fonctions et que l’une d’elles soit annulée, l’autre devient plus active et concentre en elle le fonctionnement de l’organe. Or, le testicule a deux fonctions : celle de produire les spermatozoïdes et celle de produire une sécrétion qui passe dans le sang, causant certains caractères sexuels et modifications psychophysiologiques. Il est prouvé que la vieillesse prématurée est due à la diminution de cette sécrétion interne, de laquelle dépend la vigueur du corps et la bonne disposition au travail.

L’opération de la vasectomie n’entraîne aucune altération des autres fonctions organiques ; au contraire, elle a une influence favorable sur la santé et contribue même à la guérison de certaines maladies chroniques.

En 1927, reprenant la théorie du docteur Steinach, qui qualifiait cette opération de « rajeunissement » et en réservait le bénéfice aux gens riches, le docteur Schmerz, grand chirurgien à l’Université de Graz, fit de la vasectomie une question sociale et eugénique en opérant d’une façon tout à fait désintéressée des hommes de la classe ouvrière, surchargés d’enfants, qui n’en voulaient plus ou n’en pouvaient plus élever d’autres.

Avec un peu d’habitude, l’opération se fait rapidement, en trois ou quatre minutes, après simple anesthésie locale. Cette opération consiste dans la ligature ou le sectionnement de chacun des deux canaux qui conduisent le sperme du testicule à la vésicule. Les opérés conservent le désir du coït et peuvent le satisfaire ; leur érection est normale ; l’éjaculation, composée principalement de liquide prostatique, est légèrement diminuée, mais la volupté n’est pas abolie (l’orgasme n’étant en rien diminué). L’homme ainsi stérilisé n’est pas « châtré », ni «impuissant», il ne lui manque que la faculté de fécondation : les spermatozoïdes sont absents de son éjection, ainsi qu’on peut le constater au microscope.

La vasectomie offre encore cet avantage que l’homme vasectomisé peut jouir à nouveau de sa capacité fécondatrice en· subissant l’opération inverse, à la condition toutefois qu’elle ne soit pas faite plus de cinq années· après la première opération. Pour cela, il suffit de rétablir la communication des canaux déférents, ce qui permet aux spermatozoïdes de pénétrer dans le liquide séminal. En un mot, c’est comme si l’on rétablissait le courant électrique d’un fil coupé.

L’opération de la vasectomie peut être également réalisée sur la femme par la ligature des trompes de Fallope, mais elle est beaucoup plus sérieuse et même périlleuse. ‘

D’après Eugen Relgis « … il n’est pas exagéré de considérer la vasectomie comme une véritable révolution, non seulement dans le domaine de l’eugénisme, mais aussi dans le domaine social. On peut même affirmer qu’elle est à la base de la régénération de l’espèce humaine, des réformes sociales qui mèneront à la disparition de tant de maladies héréditaires ». De plus, c’est un procédé admirable de limitation des naissances, limitation plus que jamais nécessaire, car la surpopulation sans frein et sans contrôle est un des principaux facteurs qui engendrent la guerre comme l’a magistralement démontré Manuel Devaldès dans son magnifique ouvrage « Croître et Multiplier, c’est la guerre ».

A tous les points de vue : scientifique, biologique, éthique, eugénique, individuel, social et humain, la vasectomie, si nous en croyons certaines sommités du monde médical, peut être considérée à juste titre comme une merveille pour l’humanité. ·

Mais hélas ! dans un pays gouverné par le sabre et le goupillon, où l’infect « lapinisme» est proclamé vertu, se faire volontairement vasectomiser est pour les ignares repopulateurs un crime impardonnable de lèse-patrie.

L’inique et scélérate loi du 31 juillet 1920 ne suffisant plus, les pourvoyeurs de charniers réclament dans leur délire des sanctions encore plus sévères.

Plus que jamais, la liberté individuelle est bafouée

Et ici se pose la question : une société qui laisse lentement mourir de faim et de misère des millions et des millions d’êtres humains (alors que les greniers sont pleins et que les magasins regorgent de produits de toute sorte), a-t-elle le droit d’empêcher et de punir des hommes conscients, animés du plus noble Idéal humain, de ne plus vouloir appeler d’autres élus à la misère ? A-t-elle le droit, cette société, de parler de mutilation, alors que pour de sordides et inavouables intérêts, décrétant d’infernales guerres, les corps sont broyés.

Non, vraiment, en fait de stérilisation, en entendant ce concert d’anarchophobie, on est en droit de se demander si tous ces odieux aboyeurs, ces chiens malfaisants, ne sont pas eux, stérilisés du cerveau !

Louis Boué.

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L’affaire des stérilisations

(La Voix Libertaire, n°301, 11 mai 1935)

J’ai été appelé il y a quelques jours, au siège de la police d’Orléans, pour expliquer pourquoi je figurais sur une liste de noms portés sur un carnet saisi sur Norbert Bartosek, lors de son arrestation à Bruxelles. J’apprends que tous ceux qui figuraient sur ledit carnet ont été ainsi interrogés, et certains cuisinés.

On pourrait écrire un article sur l’inconvénient de conserver sur soi des listes d’adresses. Mais passons. Je me contenterai de dire qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions. Parmi ces adresses se trouvent celles de camarades étrangers, qui risquent plus ou moins d’être inquiétés.

Toute le monde peut se procurer mon adresse, qui figure sur plusieurs annuaires, l’En dehors [le journal d’E. Armand] indique quand on peut me découvrir à Paris, si on éprouve ce désir ou ce besoin. J’ai rencontré Bartosek une ou deux fois. Je me suis entretenu avec lui de la vasectomie, dont il se déclarait le propagandiste, j’ai discuté avec lui, je lui ai opposé quelques objections, auxquelles il a répondu, etc.

Mais d’abord, est-ce que ces poursuites, cette procédure, ces investigations ont une base légale ?

Ces messieurs [de la police] ne se disent pas a-légaux, ils se piquent de légalité ; ce ne sont pas des hors-la-loi, tels de vulgaires an-archistes. Ils se tiennent, disent-il, en dedans de la loi.

Quand on leur parle de la libre disposition que chaque humain devrait avoir de sa personne, de son corps, ils ne comprennent point. Le corps d’un individu ne lui a jamais appartenu, à vrai dire. Vouloir que son corps soit à soi est une revendication, et non une réalisation. Le corps de l’individu humain a appartenu au maître, à la Cité, à l’Etat, aux prêtres, à Dieu, à la patrie, à l’employeur, à la loi, à la moralité en cours, à toutes sortes d’institutions extérieures. Il en est de même aujourd’hui, mais voici qu’en plus, il appartient à la race, à la collectivité.

L’avenir de la race exige une procréation de X enfants au moins : pour que la collectivité puisse se réaliser dans tel ou tel sens, les femmes doivent enfanter ; il est contre la moralité en vigueur de se rendre stérile ou d’employer des moyens destinés à limiter la reproduction humaine. On peut considérer qu’actuellement les conceptions de maternité et de paternité volontaires sont contraires à la légalité et à la morale officielle. Tout est donc à conquérir dans ce domaine. Les pays mêmes où existent des cliniques où l’on examine les femmes qui demandent conseil pour savoir si procréer davantage ne nuirait pas à leur santé ou qui exposent que leur état spécial misérable ne leur permet pas d’élever plus d’enfants qu’ils n’en ont déjà – ces pays-là n’acceptent ces cliniques qu’en renâclant, mettant toutes sortes d’obstacles à la diffusion des traités relatifs aux anticonceptifs et des moyens d’éviter la conception, etc.

Mais, pour en revenir à l’affaire des stérilisations de Bordeaux et à la vasectomie, les poursuites engagées à ce sujet sont-elles légales ?

Dans notre code, la vasectomie ne figure pas.

Et il est si évident que ce procédé ne tombe pas sous le coup de la loi que nous le voyons décrit dans des livres édités par des maisons d’éditions qui ne sont ni scientifiques ni médicales, maisons qui se garderaient bien de laisser décrire des moyens anticonceptionnels, ce qui démontre bien qu’elles considèrent la vasectomie comme un cas non prévu par le Code Pénal.

Je citerai un exemple convaincant, extrait de la Science de la Procréation, 12° volume des « Etudes de Psychologie Sexuelle », par Havelock Ellis, traduction Arnold van Gennep, édition du « Mercure de France ». Il s’agit d’un docteur établi aux Etats-Unis, et qui adresse une lettre à l’auteur du volume (pages 225 et 226) : « les troubles nerveux, la nécessité de garder mon sang-froid, qu’exigent les méthodes préventives, me fatiguèrent de plus en plus et, finalement, j’exposai mon cas à un de mes confrères ; il me garantit l’opération et, d’accord avec ma femme, je me fis rendre stérile en ayant le vas deferens de chaque côté sorti par une entaille dans le scrotum, puis lié en deux endroits par un fil de soie. L’opération eut lieux après injections anesthésiantes de cocaïne et ne fut pas très douloureuse bien qu’elle l’ait été à certains moments. Je n’abandonnai pas mon cabinet un seul jour ni ne fus gêné sérieusement d’aucune manière. Au bout de six jours, les agrafes dans le scrotum furent enlevées, trois semaines après j’ôtai le suspensoir qui m’était imposé par la sensibilité extrême du scrotum et du pénis (A noter qu’il s’agit là d’une opération remontant à plus de 25 ans).

Comment un individu quelconque, ayant lu cette description dans un ouvrage qu’on peut se procurer partout, pourrait-il imaginer qu’une telle opération est punissable ?

Alors qu’il sait parfaitement bien qu’une description des moyens anticonceptionnels l’exposerait à des poursuites le volume où elle paraitrait.

Nos camarades de Bordeaux, l’opérateur et ses aides, quels qu’ils soient, sont donc fondés à protester contre les poursuites dont ils sont l’objet, et à les taxer d’arbitraires. Les légalistes doivent donner l’exemple. Et il est à regretter que dans les journaux d’avant-garde on ne donne pas plus d’ampleur aux protestations dans ce sens, eux dont les rédacteurs sont si souvent en butte aux rigueurs de la loi – la loi expression et état d’un « contrat social » qui leur a été imposé dès le jour où le hasard les a jeté sur la planète, contrat social qui leur a été imposé avant même d’en discuter les termes.

E. Armand

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SAUVONS LAPEYRE ET LES AUTRES !

(La Conquête du Pain, vendredi 12 Avril 1935, dossier « machination policière à Bordeaux « )

L’affaire des stérilisations de Bordeaux, gonflée de vent et de ragots d’indicateurs, défraye la chronique en amusant les lecteurs. Le délayage semble néanmoins tirer à sa fin, et l’affaire menacée plus du silence que du bruit. Les partisans de la stérilisation doivent à la Grande Pourrie [la presse] une belle chandelle : jamais semblable publicité ne fut faite à leur cause. Aux dires du Matin, on arriverait presque à penser que toute la bonne ville de Bordeaux fut vasectomisée ! Aussi, n’était la longue détention arbitraire et les sanctions dont on menace nos amis, ces histoires de croquemitaine nous feraient rire – et on dirait qu’à ce sujet le spirituel La Fouchardière[25] et le Canard Enchaîné ont seuls donné le vrai ton.

Le but de ces genres de romans-scandales n’est, ne l’oublions pas, que de discréditer nos propagandistes et de les réduire au silence – et on sait quel actif militant est Lapeyre, par ses conférences, journaux, etc. C’est avec de semblables affaires qu’on discrédita et emprisonna les Sébastien Faure et les Armand, pour ne citer que ceux-là.

Le chantage à la stérilisation devient si évident, qu’on commence à gonfler une autre baudruche : après la stérilisation, l’avortement. N’ayant pu établir, et pour cause, que Lapeyre ait fait le « rabatteur », on veut en faire un « faiseur d’anges ». Sur quoi base-t-on l’accusation ? Sur la saisie, parait-il, de quelques instruments chirurgicaux, faite à la faveur d’une effraction policière, dite perquisition. Mais de ce qui devrait constituer l’accusation proprement dite, à savoir les dénonciations ou accidents, nenni. Or, la détention d’instruments plus ou moins prohibés n’en implique pas l’usage, non plus que la propriété. S’il fallait boucler tous les gens qui détiennent des « choses défendues », ne pourrait-on pas mettre une bonne partie des citoyens à l’ombre ? La correspondance ? Mais les allusions qui peuvent y figurer ne prouvent pas la matérialité des faits, et on sait que la police ne se fait pas faute d’envoyer de ces « missives » à la teneur compromettante. Le tort est ne pas détruire parfois sur le champ ces lettres-traquenards.

Le plus triste est de voir les échotiers [journalistes] dits d’avant-garde rivaliser dans le dénigrement avec la grande presse. N’étalons pas ici ces inepties de « collectivistes »[26] qui ne savent que se mépriser eux-mêmes, et dont le leitmotiv est toujours : « Fi de l’individu, je sers une sert une cause » ! Pourtant ces reproches d’indifférence, voire de trahison envers la chose sociale, adressés à Lapeyre, sont plus que déplacés, car il est de ceux auxquels la réalisation immédiate ne faisait pas perdre de vue le but.

Les échotiers de la « Grande » jubilent de pouvoir écouler leur intarissable bave sur un adversaire – irréductible à coup sûr. Avant même d’avoir établi le délit d’avortements, voilà qu’on accuse Lapeyre de les avoir pratiqués par esprit de lucre. Ce n’est pas tout. Les dits échotiers découvrent ou rapportent encore que c’est un « hâbleur », un « cuistre », un « faisant », etc. On s’y attendait. La cause est entendue.

Le crime de Lapeyre, c’est d’être un actif propagandiste, un autodidacte averti, un animateur de journaux locaux, un camarade serviable et désintéressé. On ne peut le condamner pour avoir joui de son imprescriptible droit d’user et d’abuser de son corps. C’est pourquoi son « affaire », qui n’en est pas une, est du pur chantage policier.

Nous avons compris. Nous veillerons.

C. Styr-Nhair

P. S. – -La France de Bordeaux du 5 avril fait remarquer que Lapeyre ne fait jusqu’alors l’objet d’aucune inculpation d’avortement. Paris-Midi du 9 avoue lui aussi que « l’enquête n’a pu établir des faits de manœuvres abortives ». Mais le dit journal annonce sur le même jour que « l’affaire ne viendra pas devant la justice avant six mois… Pendant ce; temps-là … » Aussi nous espérons que des initiatives sauront se faire jour pour prendre la cause de nos amis en main. Que feront les organisations de libre-pensée et la Ligue des Droits de l’Homme, pour défendre la liberté individuelle qu’ils affirment leur être si chère ?
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L’affaire Bartoseck

(La Voix Libertaire, n° 332, samedi 6 juin 1936)

La voix Libertaire, 6 juin 1936 : « l’iniquité judiciaire, l’affaire Bartosek »

Avril 1935, voici bientôt un an que mon ami Bartoseck, qui venait de débarquer à Bruxelles, se faisait enlever par la police bruxelloise.

J’avais eu à peine le temps de le voir, de bavarder quelques instants avec lui. A midi, nous avions pris rendez-vous pour parler de tout ce qui nous tenait à cœur. Je ne devais plus le revoir en liberté. A peine avais-je quitté N. Bartoseck qu’il était arrêté. Un mandat de capture avait été lancé par un juge d’instruction de Bordeaux pour l’affaire de stérilisation.

Ce sont les journaux qui m’apprirent le délit dont mon ami était l’objet. La presse fit bien les choses, si j’en juge par l’ampleur qu’elle donna à l’affaire.

Jamais cependant, je n’ai lu autant de stupidités sur le problème soulevé par l’acte d’accusation.

Pour nombre de journalistes, la confusion entre castration et stérilisation était flagrante. Misère de l’ignorance, que de maux on commet en ton nom !

Bartoseck, arrêté, fut écroué à la prison de Forest-lez-Bruxelles, en attendant d’être extradé. C’est ainsi que la Belgique entendait respecter un droit sacré, le droit d’Asile.

Il fallut obvier dare-dare aux manœuvres policières internationales. Jusqu’à la dernière minute, j’avais espéré, vu qu’un socialiste détenait le portefeuille du ministère de la Justice, que les choses en resteraient là. Je dus déchanter.

Fin de l’année 1935. N. Bartoseck était extradé et livré aux juges· de France.

La détention au Fort de Hâ, à Bordeaux, se prolongea. On refusa de le remettre en liberté provisoire, et le 2 mai dernier, le tribunal correctionnel rendait son jugement dans l’affaire dite des « stérilisateurs ».

Tout faisait prévoir un minimum de peine, une condamnation de principe, puisque les experts du tribunal avaient admis que les « opérés » pouvaient fort bien être remis dans leur état premier.

Un simple délit, coups et blessures légères et sollicités, c’est tout ce qui restait comme base à l’accusation. Elle devait crouler toute entière après la présentation de la défense, N. Bartoseck d’abord, pour ce qui est de la partie technique, et Maître Charpentier, avocat à la Cour de Paris, pour ce qui est de la partie juridique.

Coût de théâtre, le tribunal se prononce de parti-pris. Au nom de la morale, les juges condamnent Norbert Bartosek à 3 ans de prison, 10 ans d’interdiction de séjour ; ses amis Baesa Jean à 2 ans de prison, 10 ans d’interdiction de séjour, Harel Louis à 6 mois de prison, 5 ans d’interdiction de séjour, Prévôtel André, à la même peine.

72 mois distribués pour un délit qui n’est pas prévu par la loi, tel est le scandale judiciaire qui vient de se dérouler.

Déjà de partout s’élève des protestations. La Ligue des Droits de l’Homme proteste contre le verdict qui est un défi à la Justice et à l’équité.

L’article 311 du Code pénal ne peut être invoqué pour justifier pareille condamnation.

En interprétant étroitement l’article 311, le tribunal s’est abusé et sanctionne une inculpation sans fondement.

Il appartient aux organisations qui ont à cœur de défendre la liberté individuelle de protester contre cette iniquité.

Hem Day


[1] Texte largement inspiré d’un extrait d’un article consacré à la vasectomie volontaire dans l’Europe de l’entre-deux-gouerres : Élodie Serna, « Médecine clandestine et vasectomie volontaire dans l’Europe de l’entre-deux-guerres », Histoire, médecine et santé, 4 | 2013, 91-104 et complété par des recherches personnelles dans les archives militantes en France, Espagne et Autriche

[2] BARTOSEK Norbert, La Stérilisation sexuelle…, op. cit., p. 12-36.

[3] Communiqué de Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche, 26 décembre 1932. IIHS Amsterdam fonds Ramus 239.

[4] Gerardo LIGUDA, Vasectomia, Amor sin consecuencias, Valencia, Solidaridad Obrera, 1933.

[5] Estudios, 1933, n ° 118, p. 25

[6] Interview de J. Angel Aransaez Cacicedo, Manuel Chiapuso Hualde, Emiliano Serna Martinez. « Protagonistas de la historia vasca (1923-1950). Ciclo de mesas abiertas, 21-23 mayo 1984 », Cuadernos de sección Historia-Geografía, vol. 7, Soc. de Estudios Vascos, 1985, p. 156-157.

[7] Un medico rural, « La Vasectomia », Estudios, n 118, 1933, p. 24-25.

[8] MASJUAN BRACONS Eduard, La Ecología humana en el anarquismo ibérico: urbanismo “orgánico” o ecológico, neomalthusianismo y naturismo social, Barcelone, Icaria, 2000.

[9] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[10] MONTSENY Federica, « Dos palabras sobre la vasectomía », La Revista blanca, 29 novembre 1935, p. 9-10.

[11] “El “affaire” de la esterilización de Burdeos”. Estudios, 1935, n° 141, p. 17

[12] Estudios, 1935, n° 139

[13] Estudios, 1935, n ° 142, p. 5

[14] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[15] Dans le texte espagnol original, le terme employé est « raza », la race. Dans le contexte anarchiste des années 1930, ce terme signifiait « la race humaine », identifiant la race à toute l’espèce humaine. Mais vu l’évolution que ce terme a connue depuis, et pour éviter toute erreur d’interprétation je l’ai traduit par « genre humain » qui m’a semblé mieux rendre compte de l’idée exprimée par l’auteur. Note du Traducteur

[16] Estudios, 1937, n° 162, p. 23

[17] Estudios, juin 1936, n° 154, p. 14

[18] Dictionnaire des anarchistes Maitron, notice BARTOSEK Norbert

[19] Élodie Serna, L’Affaire des stérilisations de Bordeaux (1935-1936)

[20] On remarquera au passage que l’Humanité étalait avec complaisance les noms et adresses des personnes pourtant bénéficiant encore de la présomption d’innocence. Mais c’est vrai que ce n’étaient que des anarchistes …

[21] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[22] Marc Prévôtel, Les stérilisés de Bordeaux, Réfraction, n°7, automne 2001.

[23] https://lignesdeforce.wordpress.com/tag/norbert-bartosek/

[24] Article favorable à la stérilisation, a-critique sur la stérilisation forcée en Allemagne, présentant la vasectomie comme « la merveille qui va régénérer l’humanité » !

[25] Georges de La Fouchardière, journaliste au Canard enchaîné. De conviction anarchiste et profondément pacifiste, il fut un adversaire endurci du clergé, de l’armée et du militarisme.

[26] Les membres du Parti Communiste

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Texte extrait de la brochure La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

Le mouvement eugéniste sans l’état : l’engagement des anarchistes catalans avec l’eugénisme

Mouvements sociaux et communautés sans État [1]

Pierre Clastres (1989, p. 189) a fait valoir qu’en anthropologie, la conception selon laquelle certaines sociétés dites « primitives » sont sans État implique une vision ethnocentrique qui considère ces formations sociales comme souffrant « de l’expérience peut-être douloureuse d’un manque – manque de l’État – qu’elles tenteraient, toujours en vain, de combler. ». Ces communautés sont dépeintes comme primitives, dépourvues de développement social progressif, non civilisées et vouées finalement à succomber aux techniques de gouvernement «modernes». Mais en anthropologie, comme dans l’histoire de l’eugénisme, le rejet de mouvements dépourvus d’appareil d’État ou d’implication dans l’État devient un moyen d’effacer la diversité historique.

Dans le cas de l’eugénisme, des mouvements ont fait activement fait campagne contre l’État comme ressource pour sa mise en œuvre. Tel était le cas de ces secteurs du mouvement anarchiste qui prônaient l’eugénisme dans l’est de l’Espagne (Catalogne) au début du XXe siècle. Ayant souscrit à un vaste programme de réforme sexuelle au moyen du néo-malthusianisme au début du XXe siècle dans des revues telles que Salud y Fuerza (1904-1914) et au moyen de l’eugénisme des années 1920 dans des revues telles que Generación Consciente (1923 –1929), puis Estudios (1929–1937), certains secteurs de l’anarchisme ont tenté d’élaborer un programme global incluant prévention des maladies vénériennes, néo-malthusianisme et eugénisme qui ne soit ni dirigé par l’Etat ni autoritaire (Nash, 1984 ; Cleminson, 2000; Masjuan, 2000).

Ce projet autonome n’a cependant été que partiellement réussi. S’étant appuyée sur le plaidoyer de l’eugénisme à travers des articles d’éducation sexuelle dans des revues anarchistes comme méthodologie principale jusqu’en 1936, lorsque l’anarchisme fut confronté au changement de situation politique et sociale provoqué par la guerre civile et la Révolution sociale de 1936, ses tactiques subirent un changement significatif. Le mouvement anarchiste s’intégra dans les structures étatiques après leur remise en selle à l’automne 1936, apparemment pour mieux organiser la lutte contre les nationalistes, et un programme d’eugénisme fut lancé sous les auspices du nouveau Département de la santé et de l’assistance sociale (Sanitat i Assistència Social, SIAS) du gouvernement catalan, auquel participèrent des délégués anarchistes. Ce programme institutionnel a coexisté, dans une tension croissante, avec le plaidoyer anarchiste pour l’eugénisme comme mesure éducative en dehors des paramètres de l’État. L’expression maximale de cette intégration dans les structures étatiques a été l’adoption de ce que l’on a appelé la «réformeeugénique» de l’avortement en décembre 1936 sous la bannière du SIAS (Nash, 1983).

Afin d’examiner la tentative de mise en œuvre de l’eugénisme par le mouvement anarchiste dans le contexte de la principale préoccupation de cet article – la dépendance ou non des mouvements eugénistes envers le pouvoir de l’État ou des institutions étatiques – nous nous concentrons maintenant sur trois questions principales. Premièrement, afin de définir le contexte, nous considérerons les perspectives anarchistes sur les questions de santé générale, car elles ont une influence sur la question spécifique de l’eugénisme. Deuxièmement, nous nous concentrerons sur certains débats clés sur l’eugénisme dans les revues anarchistes des années 1920, liés notamment aux questions de mise en œuvre de l’eugénisme et aux questions problématiques de la coercition et du volontarisme. Enfin, nous analyserons la pratique anarchiste de l’eugénisme au début de la guerre civile (1936-1937).

Anarchisme et anti-étatisme en Espagne

Les anarchistes avaient longtemps ridiculisé l’État comme la manifestation d’un pouvoir politique hiérarchique et corrompu, une incarnation du capitalisme, de la guerre et des relations sociales et économiques inégales. Les anarchistes en Espagne ont tenté de créer une société apatride autogérée, organisée soit en communes, soit articulée par des syndicats révolutionnaires.

Les revues anarchistes espagnoles, à travers la juxtaposition de travailleurs auto-didactes, de médecins anarchistes, de figures médicales traditionnelles et de médecins « naturistes », réussirent à produire dans leur mouvement un courant diversifié axé sur la santé, la sexologie et l’eugénisme qui cherchait l’autogestion de la santé, l’accès à l’information en dehors de la dogme de l’Église catholique, la fin de «l’hypocrisie sexuelle» et la création d’un prolétariat eugéniquement sain dans le cadre d’une révolution des corps, des mentalités et des conditions sociales. Alors que la science était considérée comme une voie rationnelle vers l’amélioration humaine (Cleminson, 2000), les anarchistes se méfiaient des programmes institutionnalisés de réforme de la santé et de la reproduction, ayant déclaré, par exemple, qu’ils n’accepteraient pas les allocations maternité (Porras, 1998) ni la réforme sexuelle « par en haut » (par la loi et le parlement) promut par la Ligue Internationale pour la Réforme Sexuelle, organisation jugée bourgeoise et inefficace (Puente, 1932; Cleminson, 2003).

La politique de la santé

Dans le cadre d’une évaluation positive plus large de la nature, les anarchistes en Espagne ont soutenu qu’il n’y avait pas de maladies naturelles; mais que c’était la mauvaise organisation sociale qui produisait des maladies. Ainsi on pouvait lire dans la revue anarchiste influente de Barcelone Revista Blanca: « La vie naturelle guérit toutes les maladies … Il est logique de supposer que les sociétés futures, qui se soucieront avant tout de la santé pour faire le bonheur, ne seront pas composées de grandes villes, produits de l’exploitation capitaliste qui centralise la production, mais plutôt de colonies qui seront situées là où elles sont les plus bénéfiques pour la santé et non là où ils procurent le plus de bénéfices ». (Redacción, 1923a, p. 2)

Une figure médicale éminente du mouvement anarchiste, le Dr Isaac Puente, a fait valoir que le capitalisme, l’Église et l’État avaient créé une «race des pauvres», vaincue par la pauvreté, la tuberculose et les maladies vénériennes. Cette «race» n’était pas le même type d’entité dont parlaient les mouvements nationalistes allemands nazis ou espagnols, mais avait plus en commun avec la race humaine en général ou la classe ouvrière (Puente, 1929).

Dans le cadre de la tentative de création de structures indépendantes de l’Etat, les personnels médicaux affiliés à l’organisation anarcho-syndicaliste, la CNT-AIT se sont engagés à créer une Fédération nationale des syndicats de la santé en 1931 conformément à la politique récemment adoptée par la CNT-AIT sur les fédérations d’industrie. La pierre angulaire de cette organisation était le concept de «communisme de santé», accessible à tous. Le Dr Augusto Alcrudo, avant la création de la Fédération, avait déclaré que «la santé est libératrice parce que la santé est liberté. Notre communisme de santé sera libérateur pour tous ceux qui souffrent »(Alcrudo, 1931, p. 24). Une fois la Fédération créée, sa mission fut exprimée dans les termes suivants: «Ce n’est que dans une société fondée sur l’indépendance économique et le bien-être de tous que les établissements de santé peuvent être assurés efficacement. Le droit à la santé doit être garanti par l’organisation sociale, qui doit fournir à tous ses membres de la nourriture, des vêtements, un logement, une éducation et des services techniques » (Anon., 1931, p. 6). Une partie de la tentative de concrétiser cette réalité a été la création du centre de soin de l’Organización Sanitaria Obrera (Organisation Sanitaire Ouvrière) de la CNT, offrant une structure plus formelle que les médecins anarchistes individuels donnant des conseils de santé dans des revues ou effectuant de la chirurgie gratuite ou à coût réduit (Jiménez Lucena & Molero Mesa, 2003; voir aussi Martí Boscà, 2002).

La création d’une «génération consciente»: néo-malthusianisme pratique et eugénisme

L’argument en faveur de l’autogestion de la santé a été largement réitéré dans les pages des revues anarchistes. Le premier numéro de Generación Consciente, édité par Juan J. Pastor, soutenait que si les travailleurs voulaient « le bonheur universel synthétisé par l’amour et la beauté »’, ils ne devraient plus se reproduire en grand nombre « inconsciemment » (d’où le titre de la revue) mais devaient élever leur «éducation physique et morale pour combattre ce qui est inique et inhumain et dégénéré dans cette société corrompue » (Redacción, 1923b, p. 1).

En 1930, le successeur de Generación Consciente, Estudios, déclara que « Nous comprenons que le problème social, le plus important de tous les problèmes
humains, est une question profonde de culture et de biologie, d’amélioration morale et physique »
(Redacción, 1930a, p. 2). Estudios s’engageait à poursuivre la tâche néo-malthusienne et eugénique initiée par Generación Consciente, fidèle à son
objectif de créer une génération «consciente» et capable de comprendre les questions liées à la sexualité, la reproduction et la santé (Redacción, 1930b).

Alors que beaucoup de discours dans les revues anarchistes sur ces questions ont été articulés par des personnalités médicales, il est important de reconnaître, comme nous l’avons noté ci-dessus, que les figures médicales n’ont pas dominé à l’exclusion de toutes les autres. Compte tenu des limites de l’espace ici, nous nous concentrons ici principalement sur les figures médicales mais comme nous le verrons, d’autres personnes issues d’un milieu non professionnel ont également participé aux débats.

Le médecin Isaac Puente a été l’un des principaux contributeurs à ces questions. Puente, dans un article sur «l’eugénisme» en 1923, a soutenu que la réforme eugénique était vitale pour détruire l’ignorance sexuelle et la privatisation du savoir concentré dans les mains des médecins (Puente, 1923a). Pour lui cependant, il ne fallait pas suivre la voie empruntée par certains pays (qu’il ne cite pas) qui avaient prôné des « solutions législatives absurdes et anti-scientifiques », qui ne faisaient rien d’autre que révéler leur « dérision de la liberté individuelle [et] leur méconnaissance totale du problème. »(ibid., p. 33). Au lieu de mesures imposées, Puente privilégiait la voie pédagogique (ibid., Pp. 33-34) Ainsi, il fit valoir qu’il était nécessaire de faire connaître les lois de l’hérédité pour éviter l’hérédité pathologique, «la monstruosité qui ne peut être pardonnée que par ignorance». Il était nécessaire d’éduquer les enfants de manière rationnelle et de leur apprendre la sexualité afin de cultiver en eux des sentiments de «santé, bonté et beauté», ces qualités qui leur seraient utiles plus tard dans «l’étreinte amoureuse».

Dans cet article et le suivant un mois plus tard sur l’hérédité, Puente (1923b) discuta des lois de l’hérédité, en se concentrant principalement sur Darwin, Mendel, William Roux, Jacques Loeb et Weismann. Les quatre conclusions «essentiellement pratiques» de l’article indiquaient que: les parents devraient éviter de procréer dans les cas où «l’intégrité et la santé» de l’enfant seraient menacées; les parents doivent contrer la transmission de tout défaut physique ou moral en se choisissant un partenaire avec les qualités opposées; les parents doivent rechercher pour eux même une bonne alimentation et un équilibre physique et psychique afin de maximiser la sélection des meilleures caractéristiques ; et enfin, le couple doit rechercher les conditions optimales dans lesquelles l’éjaculation du sperme et les «sécrétions génitales» de la femme sont abondantes, facilitant ainsi la conception.

En plus de prôner cette forme pratique d’eugénisme, Puente, écrivant sous le
pseudonyme Un Médico Rural, préconisait le néo-malthusianisme comme moyen de prévenir la conception lorsque cela n’était pas souhaitable, comme dans le cas de la maladie de la mère. (Un Médico Rural, 1924a). Les techniques néo-malthusiennes ont également été promues comme un moyen de satisfaire le plaisir sexuel sans aboutir à la procréation (Un Médico Rural, 1924b). Les anarchistes préconisaient le contrôle des corps des femmes par elles-mêmes et l’autorégulation des travailleurs en termes de quantité et de qualité de leur progéniture au moyen de la fourniture de ce qui était à l’époque des méthodes illégales, qu’il s’agisse de préservatifs ou de substances chimiques anti-conceptionnelles.

Puente a également fait valoir qu’il était nécessaire d’éviter les facteurs
« dysgéniques » dans la reproduction de l’espèce, y compris l’alcool et le tabac, et de s’abstenir de tenter de concevoir en cas de maladie vénérienne (la syphilis au début du XXe siècle en Espagne était un fléau ; sa forme congénitale entrainait chez l’enfant des déformations et des troubles de santé grave). Il préconisait également d’éviter de faire des enfants lorsque la situation économique de la famille ne le permettait pas. Enfin, certains conseils touchaient à des idées platoniciennes qui avaient été intégrées dans le savoir populaire : Puente (1924) préconisait l’acte reproductif lorsque les parents étaient jeunes, au printemps et le matin. Cette combinaison de logiques héréditaires et environnementales devait caractériser la compréhension de l’eugénisme de nombreux anarchistes jusqu’à et pendant la guerre civile. Une image aussi large a été renforcée par le contributeur non anarchiste mais influent de ces revues, Luis Huerta, un pédagogue s’intéressant à l’eugénisme. Pour Huerta (1930), l’eugénisme était composé de quatre grands principes d ’« assainissement » : l’assainissement de la« race » (eugénisme) ; l’assainissement de l’environnement (euthénique) ; celui de la finance (l’économie); et l’assainissement de l’esprit (éducation, éthique et scolarisation pour tous).

La question de la stérilisation

La mesure dans laquelle la stérilisation forcée des «inaptes» fait partie intégrante de la pratique de l’eugénisme est un sujet de débat historique dans le monde. La stérilisation des hommes par vasectomie ou par les rayons X, et celle des femmes par ovariectomie (ablation des ovaires), faisait partie d’une stratégie eugénique «négative» qui a été promue par de nombreux mouvements eugénistes des pays nordiques (par exemple, Suède, Allemagne). Ces méthodes étaient moins invoquées par les mouvements «latins», bien qu’elle n’ait pas été absente (Stepan, 1991, passim; Fédération internationale latine des sociétés d’Eugénique, 1937).

Dans le milieu anarchiste, la stérilisation était discutée et même préconisée comme moyen volontaire de contrôle de la fertilité. Ce fut le cas d’un groupe d’anarchistes à Bordeaux, rapporté dans la presse anarchiste catalane au milieu des années 1930 (Faure, 1935; Puente, 1935). Cependant, les limites de la stérilisation n’étaient pas toujours aussi clairement fixées. Nous allons maintenant discuter de la question épineuse de la stérilisation coercitive comme mesure eugénique.

Deux articles assez différents sur les questions eugéniques de l’ancien membre de la Société d’eugénisme anglaise, le Dr Nicolás Amador, ont été publiés dans Generación Consciente en 1924 et 1925 (Amador, 1924, 1925). Les idées contenues dans ces articles méritaient un avertissement de la part du rédacteur en chef de
Generación Consciente pour dire que, si les opinions exprimées étaient jugées dignes de respect, la position de la revue était très différente de celle d’Amador. Amador (1924, p.215) écrivit que la société était dominée par des «éléments biologiquement inférieurs» et des «crétins»,  vagabonds, criminels professionnels,
prostituées [et] voyous
»de diverses descriptions. Pour faire face à ces personnes, il était pour lui nécessaire de procéder rapidement à leur ségrégation et de leur
isolement et, mieux encore, de procéder à leur stérilisation dans le cadre d’un
«eugénisme éliminatoire». L’« euthénisme », ou eugénisme environnemental [ou eugénisme positif], était rejeté en faveur de la création, suivant en cela l’allemand Fritz Lenz[2], de colonies afin de permettre un« héritage biologique optimal ». Un institut de biologie raciale serait fondé par l’État pour mettre en œuvre et contrôler ces procédures (Amador, 1925).

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L’Humanité, 25 août 1935

Pour comprendre l’arrière fond du débat de l’époque, il faut se souvenir que dans les années 30 un certain nombre de pays pratiquaient alors légalement la stérilisation forcée : Suède, certains états des USA, du Canada ou du Mexique et surtout l’Allemagne Nazi. Laquelle communiquait régulièrement sur les « résultats » qu’elle obtenait dans sa politique de stérilisation, comme on le voir dans cet extrait de presse :

« La statistique des stérilisations

Berlin, 23 août 1935 – 56244 personnes ont été stérilisées au cours de l’année 1934. 84 825 propositions de stérilisations avaient été adressées aux « tribunaux de santé de la race » qui en ont examinés 64 499, soit un cas par 771 habitants. Dans 3692 cas, les tribunaux ont refusé d’ordonner la stérilisation et 4(63 propositions ont été ajournées.

Le record est détenu par Berlin où 6550 personnes ont été stérilisées. Mais le pourcentage le plus élevé est atteint à Karlsruhe, avec 2,56 par 1000 habitants et Hambourg, avec 2,22 cas par 1000 habitants.

Les statistiques ne disent pas le nombre des antifascistes stérilisés pour des motifs uniquement politiques, mal dissimulés par des prétextes raciaux … »

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Ce soutien à l’eugénisme négatif classique a été vivement contesté par Isaac Puente deux mois plus tard (Puente, 1925). Le médecin anarchiste a rejeté les articles d’Amador comme étant des préjugés dogmatiques et a souligné qu’en général trois solutions principales avaient été proposées afin d’empêcher la procréation d’individus «eugéniquement malsains». La première option reposait sur l’interdiction du mariage au moyen de l’examen médical et du certificat. Cependant, selon Puente, cela aurait pour effet d’encourager les unions clandestines, car les couples continueraient à procréer avec ou sans certificat. La deuxième alternative était la stérilisation. La troisième possibilité était la ségrégation ou l’isolement dans des colonies de travail spécialisées. Puente a estimé que pour l’État, l’option la plus intéressante serait la stérilisation car elle était la moins chère. L’isolement dans des colonies agricoles ou industrielles serait une solution plus humaine, détestée par l’État à cause des coûts que cela implique, mais qui permettrait à ces individus de devenir utiles pour le collectif et de surmonter les limitations que leur impose le capitalisme – manque de culture, ignorance et manque de conscience. Pour Puente, cependant, au lieu de l’eugénisme négatif, il fallait une «eugénisme préventif» comprenant ce que l’on appelle la «trophologie», une thérapie basée sur la nourriture, le naturisme, la culture de la personnalité et l’élargissement de sa «conscience». Mieux que toutes ces mesures, ce serait la «pleine liberté», qui purifierait «l’ambiance sociale comme le soleil [purifie] le contenu des égouts» (ibid., P. 299). Plutôt que l’imposition de mesures eugéniques, il convenait «d’espérer plus de la culture et de l’acceptation du public» (Puente, 1928, p. 67).

L’importance de la question de la mise en œuvre de l’eugénisme dans Generación Consciente était telle, que l’éditeur lança une nouvelle rubrique en décembre 1926 demandant aux partisans de l’eugénisme de l’intérieur et de l’extérieur du mouvement anarchiste d’évaluer l’eugénisme comme un moyen d’aider à la reproduction des « meilleurs » types. L’enquête, selon l’éditeur, soulignait qu’il valait la peine d’essayer de mettre l’eugénisme en pratique, même si seule une poignée d’individus conscients pourrait effectivement être en mesure de le faire. En outre, il était nécessaire de poursuivre l’eugénisme «sans contrainte» (Redacción, 1926, p. 292). L’éditeur poursuivait : il fallait favoriser les meilleures caractéristiques de la «race» (au sens de « genre humain ») et éviter que les plus nocives ne se reproduisent. Il y avait trois manières principales de réaliser ceci : l’union des types les plus
favorables; la «neutralisation» des caractères défectueux au moyen du mariage avec un type opposé ; et la prévention de la reproduction des personnes les moins aptes, chez qui la stérilisation serait un «dernier recours».

Quels moyens seraient recherchés pour mettre en œuvre un tel processus? Generación Consciente a expliqué sa position dans les termes suivants : « Respectueux de la personnalité humaine, ennemis de toute imposition extérieure à l’individu, nous aspirons, plutôt que de confier ce travail eugénique aux gouvernements, à y parvenir par le contrôle de l’homme sur lui-même » (Redacción, 1928, p. 293). Il est vital, poursuit le texte, que l’individu soit conscient de ses propres actes et surtout de l’acte reproductif. Cependant, vers la fin de la déclaration, une concession plus inquiétante s’est glissée: « Nous pensons que ce n’est pas possible pour ceux chez qui leur héritage, maladie ou vice a détruit leur personnalité humaine, presque au point de les effacer dans leur intégralité » (ibid.). Dans ces groupes, la stérilisation serait-elle toujours «volontaire» ? Si ces personnes n’étaient pas capables de prendre une telle décision, la stérilisation pourrait-elle être volontaire dans leur cas?

Malgré ces divagations, il est possible de détecter un consensus qui s’est articulé vers le milieu des années 1930 [certainement du fait que ce qui n’était que théorie vague en 1928, était devenu réalité terrifiante avec la venue des nazi au pouvoir et leur mise en place immédiate de mesures eugéniques négatives]. Un certain nombre d’articles clés, dans ce cas principalement issus de personnalités non médicales, s’opposèrent à la «stérilisation eugénique». En 1929, l’anarchiste français E. Armand écrivait que l’eugénisme et la stérilisation étaient des questions importantes pour l’État précisément parce que l’État tenait à ce que «l’anormal» ne devienne plus l’un de ses problèmes (Armand et al., 1929, pp. 30-31). Le militant des Jeunesses Libertaires De Campollano (1934) considérait la science et la loi comme incompatibles et, à la lumière des abus nazis, comprit que la stérilisation était un outil de l’oppresseur. Des lois seraient adoptées mais la pauvreté, le militarisme et le vice seraient laissés intacts par des gouvernements inefficaces. Au lieu de la législation, il fallait reconnaître que «les progrès obtenus par l’homme à travers les âges dans tous les domaines de l’activité humaine étaient dus à sa propre initiative et à son génie » (ibid., P. 30).

[ De son côté, l’anarchiste individualiste belge Hem Day – qui publia et préfaça en 1937 la brochure de Bartosek en faveur de la vasectomie « La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale », écrivait en 1935 qu’il était impossible de prévoir si les lois de stérilisation ouvriraient la voie au «triomphe de la brutalité sur l’homme», aux «représailles politiques» et à «l’absolutisme dogmatique» (Day, 1935, pp. 15– 16).

« Esterilizar ? No ! »,
Higia, numéro 13, janvier 1936

Ce à quoi dans dans le revue Higia[3], proche du courant mutualiste de la CNT-AIT, une série d’article du psychologue hongrois Aldérien Ferenc Oliver
Brachfeld répondait catégoriquement, entrevoyant la barbarie nazi à venir. Dans le numéro de janvier 1936, alors qu’une polémique agite le milieu
anarchosyndicaliste espagnol sur la question de la vasectomie et la stérilisation[4], il publie un retentissant article « Stériliser ? Non ! »[5] Il commence par rappeler la loi Nazi sur les stérilisations forcées des personnes handicapées mentales ou physiques. S’il rappelle le procès en Autriche contre les médecins ayant pratiqué des vasectomies, il insiste sur le côté volontaire des opérés, essentiellement des ouvriers, qui « souhaitaient interrompre les venues trop fréquentes de la cigogne ». Il oppose à cet exemple volontaire – et criminalisé – les lois adoptées par différents pays autorisant la stérilisation des handicapés : Suède, canton de Vaud en Suisse, Hongrie, Danemark, Finlande, 17 états des USA et l’Etat de Veracruz au Mexique, état de l’Alberta au Canada et les eugénistes anglais espèrent arriver prochainement au même résultat… Comme quoi la stérilisation des handicapée n’était pas une prérogative nazis … Il remarque qu’en Amérique du Nord, le motif pour la stérilisation obligatoire est purement financier, pour ne pas à avoir à construire de nouveaux hôpitaux et
diminuer les frais de Santé Publique, et que cet argument financier a été utilisé par les nazis « pas tant comme motivation initiale de leur loi mais comme un moyen de propagande pour rendre populaire leur idée si antipathique de supprimer la capacité de fécondation. ». Il s’oppose à l’argument fallacieux avancé par les partisans de la stérilisation présentée comme «hygiène sociale » qu’ils opposent à une hygiène simplement individuelle, rappelant que bien des maladies héréditaires ne sont pas des fléaux individuels mais des véritables plaies sociales qu’il convient de traiter à la racine plutôt que de chercher à les masquer derrières des lois cosmétiques injustes et illogiques. Enfin, rappelant que les mécanismes de l’hérédité sont encore très mal connus scientifiquement, il convient d’avoir la plus grande prudence sur le caractère supposé héréditaire de certains maladies, et appele à agir avec raison et modération concluant par la phrase de Diogène à Alexandre : « ne me prends pas ce que tu ne peux pas me rendre »… Dans un autre article, paru en mars 1936, il éclaire son propos « Eugénésie ? oui et non »[6] : Après établir Nietzche comme le fondateur de l’eugénisme, la science de la progéniture saine,

il précise le distinguo entre eugénisme positif et négatif. « L’eugénisme négatif possède trois moyens
possible devant lui : la création de consultations matrimoniales, déconseillant l’union entre personnes dont l’union ne promet pas de donner des fruits sains,
l’enfermement des personnes avec des tares dans des institutions fermées, et enfin, la stérilisation. L’éthique de la collectivité triomphe sur l’éthique de l’individualisme irrefrené, seul compte l’intérêt de l’humanité, l’intérêt de l’homme singulier ne compte pour rien. Les sentiments ne peuvent tenir lieux d’argument.
 ».
« L’eugénisme positif quant à lui se réalise en assurant des conditions de vie
hygiéniques aux familles, et une existence digne des humains. Il est évident que cela s’obtient seulement au moyen d’une politique réellement révolutionnaire: une « politique de population » ou politique démographique
». Il se prononce toutefois contre les allocations familiales, qui encouragent le lapinisme, « qui peut affaiblir les énergies biologiques des progéniteurs ». « L’eugénisme fasciste pour avoir plus et de meilleurs soldats pour une guerre future ? Il est clair que c’est non ! Eugénisme pour libérer l’humanité de ce fardeaux de « tarés » et de toutes les
déficiences physiques et mentales qui pèsent encore sur notre espèce ? Cette classe d’eugénisme nous ne pouvons que l’applaudir avec un oui décidé et affirmatif.
 ».

Toutefois il appelle à la prudence maximale dans l’idéologie et la pratique
eugéniste, donnant des exemples de personnes célèbres dont le poète Tyrtée : « si il avait vu le jour chez les spartiates, eugénistes avant la lettre[7], ils lui auraient donné la mort à peine né », car boiteux, ce qui aurait empêché qu’il les mène à la victoire dans la guerre contre les Messéniens. Il renouvelle son rejet de l’eugénisme négatif et de la stérilisation, pour une approche prudente et mesurée de l’eugénisme positif dans un article paru un an plus tard, en pleine guerre civile, « ‘l’eugénésie, Beethoven et le violon » [8] Prenant l’exemple de la surdité congénitale de Beethoven, référence explicite à la politique nazi, il rappelle qu’«il faut toujours prendre en compte que les personnes avec des déficiences organiques comme le compositeur génial peuvent palier à certaines de leurs handicaps au moyen d’efforts et de la volonté de les dépasser ». ]

Les limites du projet anarchiste: l’eugénisme au sein de l’État

Cet article soutient que l’anarchisme, avec sa pratique contradictoire provoquée par la situation sociale convulsive de la guerre civile en Espagne, nous permet d’évaluer de manière critique les paramètres de l’action sociale de l’eugénisme, ses nombreuses alliances et sa lutte pour exister et mise en œuvre dans des
circonstances politiques changeantes.

L’échec du coup d’État du 18 juillet 1936 de l’armée, qui tentait de détruire le
gouvernement républicain, aboutit à une guerre civile de trois ans. L’État républicain s’effondra dans de nombreuses régions d’Espagne, en particulier en Catalogne, et fut remplacé, au moins temporairement, par le pouvoir des comités ouvriers et les collectifs agraires et industriels. L’organisation anarchosyndicaliste (CNT-AIT) était à l’avant-garde de ce mouvement révolutionnaire, mais avec l’évolution de la guerre, celle-ci effectua une volte-face et accepta que ses représentants entrent dans les gouvernements catalan et républicain à l’automne 1936. Au gouvernement républicain, Federica Montseny se vit attribué le portefeuille du Ministère de la Santé, créé pour la circonstance (Montseny, 1937; Tavera, 2005), pp. 197-226) et en Catalogne, le jeune psychiatre Dr Félix Martí Ibáñez, auteur de nombreux articles sur la «réforme eugénique» dans Estudios, pris le contrôle du Service de santé (SIAS) le 30 septembre 1936 (Anon., 1936, p. 24). Les anarchistes restèrent dans ces positions de pouvoir jusqu’en mai 1937.

Alors que la rédaction d’articles et de brochures sur des questions liées à la sexualité et à l’eugénisme se poursuivait pendant et après cette période, Martí Ibáñez, une fois en dehors du SIAS, réfléchit au projet eugénique entrepris sous ses auspices. Dans un certain nombre de ses publications de 1937 et 1938, il rend compte de la « réforme eugénique » du décret sur l’avortement adopté le 25 décembre 1936, des campagnes contre les maladies vénériennes sur le front de guerre, du projet d’introduction des « liberatorios de prostitución » (centres de « réhabilitation » des prostituées en leur offrant une formation et des moyens alternatifs de gagner leur vie), une « maison de maternité » partiellement réussie gérée en collaboration avec l’organisation de femmes anarchistes, Mujeres Libres (femmes libres), le projet de services de conseil sexuel pour les jeunes et l’idée d’un institut des sciences sexuelles (Cleminson, 2000, pp. 232–253).

La Casa de Madernidad, gérée par Mujeres Libres, Higia n°23

Alors qu’il est clair que beaucoup de ces efforts étaient fidèles aux discussions anarchistes d’avant la Révolution que ce soit sur les facteurs environnementaux de l’eugénisme positif (meilleure santé, alimentation, …), sur le besoin de conseils sexuels et sur la grande nécessité de ressources éducatives afin de modifier les comportements sexuels, il peut paraitre profondément ironique que la mise en œuvre de certains aspects de l’eugénisme anarchiste ait été effectuée par l’institution que les anarchistes ont explicitement décriée, à savoir l’État. Les discussions entre anarchistes des questions de coercition, de stérilisation et de réforme eugénique illustrent les tensions qui existaient dans le mouvement quant à la mise en œuvre de l’eugénisme. Il existe cependant des facteurs d’unification entre l’eugénisme anarchiste à l’intérieur et à l’extérieur de l’État : les deux formes peuvent être comprises comme faisant partie d’une campagne rationnelle pour l’amélioration de l’être humain. Les deux stratégies – que ce soit en tant qu’entreprise éducative visant à modifier volontairement la pratique de l’individu ou en tant que mesure introduite par un organisme quasi-gouvernemental – peuvent être comprises comme faisant partie des techniques d’auto-gouvernance, ou gouvernement de soi, intériorisées dans le corps individuel et collectif. En termes d’historiographie de l’eugénisme, ce que la mise en œuvre anarchiste de l’eugénisme positif illustre est la diversité de la pratique eugénique dans un espace national ainsi que la diversité de l’eugénisme au niveau international – tous les eugénistes ne proviennent pas d’organisations médicales professionnelles. L’eugénisme anarchiste montre également l’existence d’un mouvement eugénique manifestement non étatique qui, malgré ses limites, cherchait à mettre en pratique des idées eugéniques, au moins dans nombre de ses manifestations et pendant un certain temps, en dehors de l’appareil d’État. Enfin, la question de la mise en œuvre de l’eugénisme peut être comprise comme un exemple de la relation problématique entre le «social» et le «scientifique», quelque chose devenu vital à la fois pour l’eugénisme et pour l’anarchisme en Catalogne dans les années 1920 et 1930.

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[1] Traduction d’un chapitre de l’article de Richard Cleminson, « Eugenics without the state: anarchism in Catalonia, 1900–1937 », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 39 (2008) 232–239. La partie entre crochets [ ] a été ajoutée au texte initial

[2] Fritz Lenz était un généticien allemand, qui apporta une justification scientifique à l’idéologie nazie, il fut membre du parti nazi à partir de 1937.

[3] Higia, revue mensuelle d´hygiène et de divulgation sanitaire, dont le premier numéro est publié en janvier 1936 et qui sera éditée à partir de juillet 1936 par la section des agents professionnels de publicité du Syndicat des Professions Libérales de la CNT-AIT. Félix Marti Ibañez, le rédacteur du décret sur l’avortement, était un des piliers de cette revue qui se voulait moins directement militante que Estudios et qui s’apparente plus à une revue
féminine comme on les connait aujourd’hui, avec ses nombreuses rubriques hygiène et esthétique féminine, exercices physiques et sport, planification familiale et maternité, hygiène de la peau et capillaire, psychologie, courrier des lectrices, ameublement et urbanisme, nutrition et diététique, puériculture et hygiène infantile, éducation, le tout entrecoupé de publicités car il s’agissait d’une revue « grand public » commerciale.

[4] Cf. l’article « les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930 » dans cette brochure.

[5] Ferenc Oliver-Brachfeld, « Esterilizar ? No ! », Higia, numéro 13, janvier 1936

[6] Ferenc Oliver-Brachfeld, « ¿Eugénésia ¿ ¡ Si y no! », Higia, numéro 15, mars 1936

[7] En français dans le texte

[8] Ferenc Oliver-Brachfeld, « La Eugenesia, Beethoven y el violín », Higia, numéro 23, noviembre 1937

How are we to establish a truly free and egalitarian society?

by Ba Jin

These days these words “freedom and equality” are part of the vocabulary of each and every one of us. But make a few inquiries and ask: What is freedom? and you will be told “Freedom means freedom of opinion, freedom of the press, freedom of association and assembly, the freedom of secrecy of correspondence”.

Ask: What is equality? and you will be told: “All citizens are equal before the law, with no difference between the high-born and the yokel.” Now, such narrow definitions have nothing to do with true freedom, true equality. Don’t believe me? Then have a read of the following.

The blight upon the people’s freedom is the State. Ever since the State came into existence, we have stopped being free. No matter what we do or say, the State sticks its nose in. All we ask is to live in love with our brethren from other nations, but the State would have us patriots at any price, enrols us in its armies and forces us to murder our neighbours. And here in China the situation is even worse: here we have Chinese murdering other Chinese. For a number of years now, in Hunan and Shaanxi and Szechuan, “the tide of blood has been running high and the corpses are piling up”.

What horror! So much for the benefits that the State has brought us. Arrogating to themselves the resources that are the common wealth of our planet, the capitalists grind us into a poverty that denies us the right to live. Not that the State punishes them for it: worse still, it protects them through a battery of laws.

The people has nothing to eat and has no option but to steal its food: it goes naked and has no option but to steal clothes: it has no option but to steal all that it needs. The people is driven to all this by the capitalists. And there goes the State, in its grandeur, dismissing us as brigands and decreeing that we are fit for nothing but the execution picket. We are gunned down merely for recouping — in contravention of the law, to be sure — a fraction of what we had lost, whereas the capitalists who loot the commonwealth of our planet are allowed to live in peace. If we are refused the right to steal, there is nothing left for us but to become beggars. Lo and behold, the capitalists, offended by the spectacle, bestow alms upon the poor and afford them a little of the money that they have stolen from them: and upon this they bestow the fine-sounding name of charity. Some of them even have the effrontery to insult us because we beg for our pittance instead of working for it.

Gentlemen! Can you be so sure that we do not want to work? It is more a case of our being denied work. Yet we are showered with insults. Looking at it from this angle, we can see that the “freedom and equality” of which we have just been speaking are alien to the people! Indeed, can one speak here of “freedom” and “equality”? I refuse to credit that there can be any freedom of that sort! Any equality of that stripe! But what then are real freedom and real equality?

Here comes my answer: Anarchy. That is the real freedom. And communism is the real equality. Only a social revolution can allow us to build a really free and really egalitarian society.

But what is Anarchy?

Anarchy is the placing of the State and its accessory institutions upon the Index and collective ownership of the means of production and goods produced. Every individual contributing in accordance with his ability and receiving in accordance with his needs. And work shared out according to the ability of the individual: whoever has the ability to be a doctor does the doctoring, and whoever has the ability to mine does the mining. More time devoted to straightforward tasks and less time squandered on complicated or tiresome ones. An agency to find you food when you are hungry, clothing to wear and a roof under which to shelter. Everybody in receipt of the same education, with no distinction drawn between the clever and the slow-witted.

Time and again, one French anarchist has reiterated: “Every individual need work only two hours a day if all the needs of society are to be met”. And Kropotkin too has stated: “If everyone works four hours a day, that will be enough — indeed, more than enough — to meet society’s needs.”

I imagine that such a proposition, cutting working hours to the bone, could not help but attract universal support. Without the State and its laws, we would have real freedom: without the capitalist class, we would have real equality.

Friends of the world of labour, can you see just how free a society rid of all authoritarian power would be? Can you see how egalitarian it would be? Are you willing to build such a society of freedom and equality? Well then, make the social revolution and have done with these rascally politics.

For the sake of the advent of a society of freedom and equality, let us hope that you and your friends will soon come together as one! As long as you endure it all with resignation, you will be fodder for the capitalists!

If you do not believe me, you will see for yourselves!

Ba Jin

Retrieved on November 24, 2010 from www.katesharpleylibrary.net Appeared in Banyue (Fortnight), Chengdu, China, No 17, 1 April 1921, over Ba Jin’s real name Li Feigan

Le Mandarom a été détruit. A quand le Sacré-Coeur ? VIVE LA COMMUNE !


Le cadavre est à terre mais l’idée est debout

Alors que l’on parle dans les milieux du Pouvoir de classer le Sacré Coeur au titre des Monuments historiques, nos archéologues militants ont exhumé un texte que nous avions diffusé pour les journées du patrimoine de 2002 mais qui garde toute son actualité

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LA BASILIQUE DU SACRE COEUR

L’église du Sacré Coeur est un condensé de toute la superstition et l’opposition à la laïcité exercées par la chrétienté. C’est d’abord, en entrant à gauche, une plaque commémorative qui témoigne d’une action divine : dans la nuit du 20 au 21 avril 1944 treize bombes éclatèrent dans les parages sans faire de victime. Une protection divine à n’en pas douter : la plaque atteste là d’une « intervention manifeste de la providence ». Il n’ est pas écrit pourquoi en cette période agitée de l’Histoire, « Dieu » choisit de procurer ses bienfaits à une église parisienne plutôt qu’aux millions de juifs enfermés et exterminés dans les camps nazis …

Plus loin, du côté gauche de la nef, une plaque affiche avec fierté la déclaration d’utilité publique, par l’Assemblée Nationale le 24 juillet 1873. Ce fut l’acte de naissance de la basilique actuelle construite en réaction à la Commune de Paris de 1871. Sachant que le mouvement avait été réprimé dans le sang par Thiers, il est en fait peu surprenant que l’Etat ait poursuivi son oeuvre par la construction à ses frais d’une église dans le 18ème arrondissement.

L’épisode de la Commune n’est à aucun endroit mentionné dans l’Eglise alors qu’il est l’événement moteur de sa construction. Seul le texte du voeu national au Sacré Coeur, adopté en 1872, du côté droit de la nef, y réfère de façon insidieuse :

LE VOEU NATIONAL DU SACRE-COEUR ET SA SIGNIFICATION

[Chaque phrase du voeu ci-dessous est accompagnée de sa « traduction », pour remettre ce texte dans son contexte]

En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore.

[Traduction : Pour expier les crimes de la Commune et prévenir de nouveaux troubles anticléricaux]

En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l’église et du Saint siège, et contre la personne sacrée du vicaire de Jésus Christ.

[Trad. : Pour protester contre la suppression des États Pontificaux à Rome.]

Nous nous humilions devant Dieu, et réunissant dans notre amour l’Eglise et notre patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés.

[Trad. : Nous courbons l’échine pour attirer à nous les naïfs et les serviles.]

Et pour faire amende honorable de nos pêchés et obtenir de l’infinie miséricorde du Sacré Cœur de Notre Seigneur Jésus Christ le pardon de nos fautes, ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France nous promettons de contribuer à l’érection à Paris, d’un sanctuaire dédié au Sacré Coeur de Jésus.

[Trad. : Et pour faire oublier nos innombrables fautes et crimes devant l’Humanité et obtenir l’amnésie de la société, la restauration des privilèges de l’Eglise au Vatican par la chute du gouvernement italien et tuer définitivement l’esprit révolutionnaire français, nous comptons fermement que l’Assemblée Nationale finance notre église où nous pourrons à loisir poursuivre notre action anti-révolutionnaire.]

QU’EST-CE QUE LE PATRIMOINE ?

En ces temps de célébration, inutile et couteuse, du patrimoine (au sens strict l’héritage du père, notion bourgeoise s’il en est) il est utile de rappeler que nombre de monuments construits avec l’argent public se sont édifiés sur les dépouilles des ouvriers qui les ont construits. On peut citer le cas des sans-papiers ou des innombrables sans-abris qui dorment sur les trottoirs de toutes les grandes métropoles, de Tokyo à Paris, de Abu Dabi à Pékin, en passant par New York ou Moscou, et qui sont – ironie cruelle du sort – souvent les anciens ouvriers qui ont construits les tours et buildings où ils sont aujourd’ hui indésirables. Sûrement n’ont-ils jamais reçu le salaire nécessaire pour avoir la chance de se loger ? « Vous avez faim ? » disait hier le maire de Paris à une délégation d’ouvriers venus lui demander audience. « Et bien mangez-vous les uns les autres ! »

DYNAMITONS LE SACRE-COEUR !

CNT-AIT Paris

RDV Dimanche 22 septembre 2002 à 11 heures sur le marché d’Aligre

Pour une contribution naturelle au cent-cinquantenaire de la Commune (dessin de Barbé paru dans Charlie-Hebdo en 1971 pour le centenaire de la Commune)

【緊急寄稿】感染症×アナキスト(医療編)/海老原弘子

Anarchisme et santé, Isaad Puente / Anarchism and health, Isaac Puente

「感染症×アナキスト(医療編)
〈アナキスト医師/イサック・プエンテ〉」

当センター通信で連載「テキスト×アナキスト」がスタートしたばかりの海老原弘子さんによる緊急寄稿「感染症×アナキスト」後編(医療編)を掲載します。
*前編(教育編ーアナキスト教育者/フェレ・イ・グアルディア)はこちらから。

ベストセラー作家クロポトキン

《現代の学校》を創設したアナキスト教育者フランシスコ・フェレ・イ・グアルディアの敵は、カトリック教会だけではなかった。政治、 経済、文化と権威を頂点とするピラミッド型組織として成り立つ各界の大物の中に、フェレを憎んでいた者は数知れない。あらゆる権威を否定するフェレは、既存のスペイン社会全体にとっての「Persona non grata(好ましからざる人物)」だったのだ。

その一人が『大衆の反逆』の著者ホセ・オルテガ・イ・ガセットと並ぶスペイン哲学界の巨人ミゲル・デ・ウナムノだった。フェレを毛嫌いしていたようで、処刑に際して「フェレというくだらない人間が銃殺された。狂人、間抜け、臆病な犯罪者を混ぜ合わせたような輩だった」と公言して憚らなかった。とはいうものの、後年この件に関して「かつて私は罪を犯した。公正さという神聖なものに対して深刻な罪を犯した」と自らの言動を悔い改めることになる。

本稿で「アナキストの敵」とも言えるウナムノに登場いただいたのは、彼宛の書簡にクロポトキンの『麺麭の略取』について大変興味深い記述があるからだ。差出人はフランシスコ・センペレ。ショーペンハウアーやニーチェ、エンゲルスなどの著作をスペイン語訳で世に出したバレンシアの編集者である。センペレが1909年3月ウナムノに宛てた手紙では、自ら手がけた『麺麭の略取』スペイン語版のスペインとアメリカでの売上げについて言及しているのだが、その数なんと5万8千冊。それ以前にもバルセロナの三つの出版社が異なる版を出しており、20世紀初頭にはカタルーニャだけで5万冊近くが流通していたという。当時のスペインで聖書、あるいはセルバンテスの『エル・キホーテ』に次ぐ、歴史的ベストセラー作品と見なされたのも不思議ではない。

スペインの労働者がマルクスよりもクロポトキンを好んだのは、前者が難解な言葉で貧困の原因を説く一方で、後者は平易な言葉で何をすべきかを訴えたからだと言われる。貧困に苦しむ労働者が知りたいと思っていたのは、貧困を生み出すメカニズムではなく、貧困に対峙する方法だったのだ。労働者の必読書であったクロポトキンの著作を貪るように読んだ若者の一人が、後にアナキズム革命の基礎となるパンフレットを書くことになる。

スペイン風邪の襲来

スペイン史上、人口が減少に転じたのは現在までに二度。一度目が8万3千人余りを失った1918年、二度目が 5万人余りを失った1939年(市民戦争終結の年)といえば「スペイン風邪(スペインでは「ナポリの兵士」と呼ばれた)」の衝撃が想像いただけるだろう。最新の研究では1918-1920年にかけて人口の1.25%に当たる26万人が犠牲となったとされる。スペインに深い爪痕を残した感染症の流行は、生存ギリギリの生活を強いられてきた労働者階級を一層厳しい状況に追い込んだ。路上での抗議行動が増加の一途を辿り、1919年2月には44日間に渡ってバルセロナを完全な麻痺状態に陥れた「カナデンカのストライキ」として花開く。中央政府を8時間労働の法制化の実施に追い込んだこのストは、 アナルコシンディカリズム労働組合 CNT最大の功績として歴史に刻まれた。

1918年春にスペイン風邪が上陸すると、医学生は前倒しで卒業となって医療現場に送られた。そんな医者の卵の中にバスク出身のイサック・プエンテがいた。バリャドリッド(カスティーリャ・イ・レオン州)で医学を修めていたが、徴兵により軍医として医師のキャリアを開始。その後、生まれ故郷バスクのアラバ県にある小さな村マエストゥで市の正医師の職を得て、村医として生涯を終えることになる。ただ、現在でいうなら生活保護受給世帯を担当する医師にあたり、給与だけではとても生活できなかったため、ビトリア市の冶金工業会社の産業医を兼務していた。

1920年代に友人を通じて CNTを知り、1923年からアナキストの健康雑誌に《El médico rural/田舎の医者》の偽名で寄稿を始める。当時のアナキスト雑誌のラインナップに病気の予防に焦点を当てた記事を掲載する健康誌がいくつも並ぶのは、《Naturalismo/自然主義》の影響を色濃く受けたスペインのアナキストが健康を人間の幸福の基礎とみなしていたためだ。医師は患者の病気ではなく健康から生計を立てるべきだという発想から、雑誌を通じて衛生や病気予防のプロパガンダを行うことも医師の重要な仕事であった。

当時のアナキスト医師たちが最も心を砕いていたテーマは、労働者階級の死因の上位を占めていた結核。こうした感染症が蔓延する原因は、経済的困窮に起因する衛生管理の欠如や貧困な社会システムであると考えていた。貧困世帯や労働者の健康状態を熟知するプエンテも、感染症の撲滅に必要なのは特効薬でもワクチンでもなく、貧困を生み出す社会構造の変革だと主張するアナキスト医師の一人だった。

国家なき共産主義

プエンテは市民戦争勃発の前に 『El comunismo libertario (en oposición al de la URSS)/コムニスモ・リベルタリオ(ソ連の共産主義への異議申立として)』を書き上げていた。クロポトキンの影響の下、副題にあるように国家中心のソ連型共産主義を批判して、国家なき共産主義の実践モデルを具体的に提示した30ページに満たない冊子だ。

1917年、ロシアで革命が起こると、スペインのアナキストたちは歓喜に沸く。早速CNTは代表団を派遣するが、現地を視察した同志の報告を聞いて希望は失望に変わった。かの地では革命に協力したアナキストがことごとく弾圧されているというではないか。やはり、問題は国家なのだ。アナキストたちは、国家を中心にしたソ連の《Comunismo autoritario /権威主義的コムニスモ》に対抗して、反権威主義的な国家なき共産主義《コムニスモ・リベルタリオ》の実践モデルの具体化に知恵を絞る。こうして出てきた数々のアイデアの中にプエンテの著作があった。

彼によれば《コムニスモ・リベルタリオ》とは、国家や政治を必要とせずに経済問題を解消する制度であり、「各々が能力と必要性に合わせてできることを行う」ことで社会を動かしていく仕組みだ。国家も私有財産もなしに社会を組織するには、農業生産者や職人のように各自が独立して労働を行う農村の住民で構成される《Munincipio libre/自由市》と工場労働者のように作業工程を分担して共同で労働を行う都市の住民が参加する《Sindicato/労働組合》を柱にして、 逆ピラミッド型に社会を組織すれば良いと説く。病気とは貧困や経済格差によって生まれる《Enfermedades sociales/社会的な病気》であるから、 それらを生み出す原因となっている国家や経済システム、支配的なモラルを覆すことこそが根本的な解決策と信じていたプエンテにとっては、《コムニスモ・リベルタリオ》の実現に寄与することもまた、医師としての責務を果たすことに他ならなかった。

1933年の出版後何度も版が重ねられ、3年余りで約10万部が刷られたとされる。休憩時間に工場の敷地の片隅や畑の大きな木陰で、あるいは仕事の後地域の文化センター《Ateneu/アテネウ》で 、労働者たちは印刷物を通じて《La Idea/ラ・イデア》と呼ばれるアナキズムを吸収していった。こうして、いつしか彼らの頭の中で一つの新しい世界のモデルが共有されていく。1936年5月にサラゴサで開催された総会でCNTが採択した革命の基本方針は、 プエンテの《コムニスモ・リベルタリオ》に着想を得たものであった。
 
アナキズム革命

1936年7月、イタリアとドイツの支援を受けたフランコ将軍率いる反乱軍が、スペイン各地で一斉に蜂起する。バルセロナでは武装した民衆が反乱軍を制圧するものの、市街戦後に自治州政府に残っていた閣僚は州大統領コンパンチだけという状況で、カタルーニャは実質的な無政府状態になっていた。

過去の蓄積の中にその正統性を持つ権威は、 未来が見渡せない混沌とした状況では何の役にも立たない。カタルーニャの労働者たちは、誰に命じられることもないまま、頭の中に思い描いてきた《コムニスモ・リベルタリオ》を実践に移した。反乱軍側はプエンテを捕らえて銃殺するが、そのアイデアまで殺すことはできない。こうして始まったのがスペインのアナキズム革命だ。カタルーニャではあらゆる社会システム、つまり社会全体がCNTを中心に再編成された。

9月に州政府の管轄にあった医療システムが組合の管理下に入ると、反乱軍との戦闘が続く中で、大規模な公的医療制度改革がスタートする。接収した宗教施設や邸宅などを利用して、設備に問題がある古い病院を、採光と換気など衛生面に配慮した近代的な病院に変えていった。例えば修道院を改装した《Hospital del Pueblo/民衆病院》は、医師13人、看護師と研修生40人という人員を配し、手術室、診療所、400床の病室、さらには療養所を併設した総合病院だった。そして今まで聖人の名称がつけられていた病院を《Libertario/リベルタリオ(スペインでは「アナキスト」より頻繁に用いられる)》の名前に変える。その中には「フェレ・イ・グアルディア院」もあった。

また、病院の外での衛生管理や病気予防にも力を入れた。労働環境の改善を目的に工場や事業所にはガラス窓やトイレ、シャワー室などを新設する改修が進められ、労働者の健康管理が義務となる。また、前線に向かう兵士には石鹸、タオル、歯ブラシと歯磨き粉といった衛生品が配られた。こうして、戦時下のカタルーニャで公的医療制度は教育制度とともに、飛躍的な発展を遂げることになった。しかし、戦争という魔物の長い舌はすぐそこまで迫っており、間もなくすべてが戦火に飲み込まれてしまう。

1939年1月 バルセロナがフランコ反乱軍の手に落ちると、アナキズム革命の成果であった病院、工場、学校、図書館は跡形もなく破壊された。現在のバルセロナには、当時を偲ばせるものはほとんど残っていない。奇しくもガウディの教会サグラダ・ファミリアが、アナキストの都だったバルセロナを知る数少ない証人となった。成長を続ける巨大な建造物を目にするたび、 《対脳ダイナマイト》(*編集部注)によって「民衆図書館」に変えられた姿を夢想してみる。

(えびはら・ひろこ:カタルーニャのアナキズム愛好家)

*編集部注:詳しくは、『アナキズム文献センター通信 52号』に掲載の海老原弘子さん「テキスト×アナキスト①DINAMITA CEREBRAL/対脳ダイナマイト」をご参照ください。

رسالة موجهة إلى أخواتنا وصحابنا المغاربة.

« يجب أن تكون الثورة الأولى ضد الطغيان الأعلى لللاهوت. طالما أننا لا نزال نرجع إلى السماء، سنبقى عبيداً على الأرض »

ميخائيل باكونين

رسالة موجهة إلى أخواتنا وصحابنا المغاربة.

إن الإفلات من العقاب الذي يتصرف به أصحاب العمل، على جانب واحد وعلى جانب واحد من البحر الأبيض المتوسط، ضد مصالح الطبقة العاملة معروف منذ فترة طويلة. في كثير من الأحيان على حساب حياتنا الخاصة.

كانت هناك بالفعل أصوات كثيرة ارتفعت تضامناً قبل سنوات مع عمال النسيج وعمال المناجم المغاربة، وكذلك العمال اليوميين في الريف في قرطاجنة، أو مورسيا، أو الأماكن المجاورة مثل ألميريا.

قبل شهرين فقط، قام عمال المناجم في توست في المغرب بعمل مباشر، ودعوا إلى إضراب عام واحتلوا منجمهم، زاعمين الاحترام والكرامة.

في هذه الأيام نستيقظ مع أنباء عن وفاة أكثر من 28 من عمال طنجة في الورشة غير القانونية التي يعملون فيها، وصعقوا بالكهرباء بعد فيضان. ونحن نعلم بالفعل أنه لن تكون هناك عدالة لهم، لأن العدالة لا تنظر إلا إلى الأقوياء أو السياسيين أو رجال الأعمال. ونحن نرى ذلك في أفريقيا أو أوروبا أو في أي مكان في العالم حيث تداس حقوق وكرامة وحرية الطبقة العاملة على أساس يومي.

من هذا الاتحاد الدولي، CNT AIT، ندعو إلى الاتحاد بين الشعوب والعمال، وسوف ندعم جميع الحملات الرامية إلى تحرير الشعب المغربي العامل أو أي ركن من أركان العالم. نحن نطالب أصحابنا وزملائنا من المنطقة المغربية:

– الأجور المعيشية التي تسمح لك لكسب لقمة العيش، للجميع، مهما كان الوضع الخاص بك.

– ظروف عمل لائقة، وفقا لسلامة العمال والبيئة.

– احترام حرية تكوين الجمعيات في النقابات، وحرية التعبير، وكذلك الحق في الإضراب.

رفيقو التضامن على جانبي البحر الأبيض المتوسط. يمكنك الانضمام إلينا في الكفاح من أجل حرية الإنسان، أو الاستمرار في

السلبية.

هذا هو خيارك

CNT-AIT Cartagena


Lettre à nos compagnes et compagnons marocains après la mort de vingt-huit travailleuses et travailleurs électrocutés dans un atelier illégal à Tanger.

« La première révolution doit être contre la tyrannie suprême de la théologie. Tant que nous aurons un maître au ciel, nous resterons esclaves sur terre. »

Mikhail Bakounine.

L’impunité avec laquelle les employeurs, d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée, agissent contre les intérêts de la classe ouvrière est connue depuis longtemps,souvent au détriment de notre vie privée.

Il y a des années, en effet, de nombreuses voix se sont élevées en solidarité avec les travailleurs du textile et les mineurs marocains, ainsi que les journaliers agricoles des campagnes de Carthagène, de Murcie ou des endroits voisins comme Almeria.

Il y a à peine deux mois, des mineurs de Touissit au Maroc ont agi directement, appelant à la grève générale et occupant leur mine, revendiquant respect et dignité.

Ces jours-ci, nous nous réveillons avec la nouvelle de la mort de plus de 28 travailleuses et travailleurs de Tanger (dont au moins 17 femmes) dans l’atelier illégal où ils travaillent et qui ont reçu des décharges électriques après une inondation.

Nous savons déjà qu’il n’y aura pas de justice pour eux, car la justice ne passe que pour les puissants, les politiciens ou les hommes d’affaires. Nous le voyons en Afrique ou en Europe ou partout dans le monde où les droits, la dignité et la liberté de la classe ouvrière sont bafoués au quotidien.

De notre union internationale, la CNT-AIT, nous appelons à l’unité entre les peuples et les travailleurs, et nous soutiendrons toutes les campagnes pour la libération des travailleurs du Maroc ou de n’importe quel coin du monde.

Nous exigeons pour nos amis et compagnes de la région marocaine:

– des salaires décents qui permettent de gagner sa vie, pour tous, quelle que soit sa situation.

– des Conditions de travail décentes, conformes à la sécurité des travailleurs et de l’environnement.

– Le Respect de la liberté d’association dans les syndicats, de la liberté d’expression et du droit de grève.

Compagnons de solidarité des deux côtés de la Méditerranée. Vous pouvez vous joindre à nous dans la lutte pour la liberté humaine, ou continuer à être passif.

Ceci est votre choix !

CNT-AIT Cartagène

https://www.facebook.com/cntcartagena/posts/3643984542315983


Carta dirigida a nuestras hermanas y compañeros marroquíes tras la muerte de veintiocho trabajadoras y trabajadores electrocutados en un taller ilegal en Tánger.  

« La primera revolución debe ser contra la suprema tiranía de la teología. Mientras tengamos amos en el cielo, seguiremos siendo esclavos en la tierra ». Mikhail Bakunin.

La impunidad con la que los empresarios actúan, de un lado y otro del Mediterráneo, contra los intereses de la clase obrera es conocida desde hace tiempo. A menudo a expensas de nuestra vida privada.

De hecho, fueron muchas las voces que se alzaron hace años en solidaridad con los trabajadores textiles y mineros marroquíes, así como con los jornaleros del campo en Cartagena, Murcia o lugares vecinos como Almería.

Hace apenas dos meses, los mineros de Toussit en Marruecos pasaron a la acción directa, convocaron una huelga general y ocuparon su mina, reclamando respeto y dignidad.

Estos días nos despertamos con la noticia de la muerte de más de 28 trabajadores de Tánger en el taller ilegal donde trabajan, y recibieron descargas eléctricas tras una inundación. Ya sabemos que no habrá justicia para ellos, porque la justicia solo mira a los poderosos, políticos o empresarios. Lo vemos en África o Europa o en cualquier parte del mundo donde los derechos, la dignidad y la libertad de la clase trabajadora son pisoteados a diario.

Desde este sindicato internacional, CNT AIT, hacemos un llamado a la unidad entre pueblos y trabajadores, y apoyaremos todas las campañas encaminadas a la liberación de los trabajadores marroquíes o de cualquier rincón del mundo. Les preguntamos a nuestros amigos y colegas de la región marroquí:

– Salarios dignos que le permitan ganarse la vida, para todos, sea cual sea su situación.

Condiciones de trabajo dignas, acordes con la seguridad de los trabajadores y el medio ambiente.

Respeto a la libertad sindical en los sindicatos, la libertad de expresión, así como el derecho de huelga.

Compañeros solidarios a ambos lados del Mediterráneo. Puedes unirte a nosotros en la lucha por la libertad humana o seguir siendo pasivo. Es tu elección

CNT-AIT Cartagena

CNT-AIT Cartagena


Letter to our Moroccan sisters and colleagues after the death of 28 workers electrocuted in an illegal workshop in Tangier.

« The first revolution must be against the supreme tyranny of theology. As long as we have masters in heaven, we will continue to be slaves on earth. »

Mikhail Bakunin.

The impunity with which businessmen act, from one side of the Mediterranean to the other, against the interests of the working class has long been known, often at the expense of our privacy.

In fact, there were many voices that were raised years ago in solidarity with Moroccan textile workers and miners, as well as with farm workers in Cartagena, Murcia or neighboring places like Almería.

Just two months ago, the Toussit miners in Morocco took direct action, called a general strike and occupied their mine, demanding respect and dignity.

These days we woke up to the news of the death of more than 28 workers from Tangier in the illegal workshop where they work, and received electric shocks after a flood.

We already know that there will be no justice for them, because justice only looks at the powerful, politicians or businessmen. We see it in Africa or Europe or anywhere in the world where rights, dignity and freedom of the working class are stamped on a daily basis.

From this international union, CNT AIT, we call for unity between peoples and workers, and we will support all campaigns aimed at the liberation of workers from Morocco or from any other part of the world.

We demand for our friends and colleagues in the Moroccan region:

– Living wages that allow to earn a living, for everyone, whatever their situation.

– Decent working conditions, consistent with the safety of workers and the environment.

– Respect for freedom of association in unions, freedom of expression, as well as the right to strike.

Companions in solidarity on both sides of the Mediterranean, you can join us in the fight for human freedom or you can remain passive.

It’s your choice

CNT-AIT Cartagena

LABOURERIEN, DILABOURERIEN, STUDIERIEN

vendredi 31 octobre 2008

Divizet az peus stourm a-benn gwellaat da vuhez. C’hoant az peus en em aozañ, hep bezañ touellet gant olitikourien. Kengred out ouzh tud eveldout a nac’h :

-  konsañtiñ gant ar batroned

-  konsañtiñ gant ur sistem ekonomikel kriz ha neant

-  bezañ touellet gant politikourien a-vicher, sindikadoù ha kevredigezhioù ’zo.

C’hoant ’peus sevel ur bed reizhoc’h, lec’h m’emañ rannet ar pinvidigezhioù hervez ezhommoù an dud, en ur bed kuit a vrezel hag a harzoù.

EN EM UNANIÑ EVIT TREC’HIÑ

Ar CNT AIT a vod merc’hed ha paotred a stourm da gentañ penn a-enep d’ar c’horvoadur, an dienez ha gevier ar bolitikourien.

Dindan banniel ar CNT AIT en em gav tud bodet hervez pennreolennoù an anarko-sindikaliezh evit stourm e-barzh an embregerezhioù, ar c’harterioù ha lec’h ma tesker.

Ne gavi ket ar CNT AIT en dilennadegoù (politikel, sindikad), ha ne c’houl yalc’had ebet. Dizalc’h ouzh ar galloudoù eo.

Un aozadur stourm eo ar CNT AIT, war an dachenn ekonomikel ha sokial.

KREÑV A-WALC’H EVIT BEZAÑ DIEUB, DIEUB A-WALC’H EVIT BEZAÑ UNANET.

Pep den, pep strollad a zo anezhañ e bal stourm a-enep d’ar c’hevala hag e genseurt, ar Stad, a rank gouzout eo ennañ e-unan e gavo an nerzh pennañ.

Dirak galloud ar batroned hag ar bolitikourien, an dizalc’hidigezh ne dalv mann ebet hep an unaniezh hag ar c’hengred. Se a zo kaoz en deus pep hini e ger da lâr.

Al lieseurted, an dieubidigezh, ar c’hengred, ar c’hoant, an etrekouchoù micher hag a ra talvoudegezh an anarko-sindikaliezh a zo diazez hon stourmoù evit un dazont all ha disheñvel.

HOR BRO, AR BED !

An anarko-sindikaliezh, diazez ar CNT AIT. Kevredañ a ra sindikadoù lec’hel, bodet ’ba stroladoù rannvroel. Met bedel eo ar c’horvoadur, hag ar CNT a zo ezel eus an AIT (Kevredigezh Etrebroadel al Labourerien) gant aozadurioù all diazezet war an anarko-sindikaliezh eus Spagn, Rusia, Nigeria, Japan, Stadoù-Unanet, Aostralia pe Brazil…

Izili ar CNT AIT a stourm er memes lec’h, en em gav en ur c’hevrenn sindikad.

Kevrennoù lieseurt a gaver hervez ar micherioù (prevez pe foran).

Ar CNT a gav gwelloc’h an etrekouchoù-micher rak ar gopridi a-bezh eo a rank rentañ penn ouzh argadoù damhañvel.

Holl a-gevret (labourioù foran pe brevez), tud diasur pe a-berzh-Stad, labourerien ha dilabourerien, e rankomp stourm.

Troet e 2008

(Mersi deoc’h Torr e Ben)


An anarkouriezh n’eo ket an dizurzh. An urzh eo, hep ar galloud !

L’anarchisme ce n’est pas le désordre. C’est l’ordre sans le pouvoir !

L’imposture de la pseudo « Union des Anarcho-Syndicalistes »

Dans le panorama des groupes se revendiquant de l’anarchosyndicalisme, sévit depuis une cinquantaine d’années un groupe basé en Loire Atlantique. Fondé par Alexandre Hébert, le groupe a survécu à la mort de son Pape. S’auto désignant « anarchosyndicaliste », il est en fait le regroupement de militants de feu le Parti des Travailleurs, qui grenouillent au sein de FO. Nous republions ici un article de 2003, à l’époque où le groupe était au fait de sa gloire. Il permet de comprendre d’où vient ce groupe, et éclaire son mode de fonctionnement, et pourquoi il ne serait être considéré comme anarchosyndicaliste, mais bien comme une officine du trotskysme de la tendance dite « lambertiste ».

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A PROPOS du PT (Parti des Travailleurs), DE BLONDEL, DE LAMBERT ET DE L’ANARCHO-SYNDICALISME …


L’entrisme trotskiste en milieu anarchiste

samedi 10 mai 2003

A propos du livre de Christophe Bourseiller, Cet étrange monsieur Blondel. Enquête sur le syndicat Force ouvrière, Éditions Bartillat, 1997.

par Ariane, Groupe des Amis de l’AIT en Suisse

Comme son titre l’indique, ce livre est consacré à Marc Blondel, le dirigeant du syndicat français Force Ouvrière (FO), mais c’est le chapitre central, qui occupe plus de la moitié des pages de l’ouvrage qui est à nos yeux le plus intéressant. Il s’intitule : Le lambertisme : histoire d’un réseau d’influence.

Le lambertisme ?

Pour ceux qui s’intéressent à la politique, il s’agit de l’un des courants qui, en France, mais aussi dans d’autres pays, se revendique de la quatrième internationale de Léon Trotski. En Suisse, les militants de ce courant se regroupent notamment dans l’Union des cercles pour une politique ouvrière (UCPO) et en France dans le Parti des travailleurs (PT [depuis le PT a connu une scission, se déchirant entre le POI – Parti Ouvrier Indépendant – et le POID – Parti Ouvrier Indépendant et Démocratique). Leur grand leader, qui fut candidat à la présidence française en 1988, se nomme Pierre Boussel, mais il se fait appeler Lambert, d’où le nom de lambertisme donné à ce courant .

Fidèles en cela à la pensée de Léon Trotski, les lambertistes pratiquent l’entrisme dans les organisations du mouvement ouvrier (partis, syndicats, etc.). Certains d’entre eux semblent avoir une prédilection pour les organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes. Dans l’après-franquisme, la CNT et la FAI d’Espagne ont été victimes d’interventions de ce type – notamment dans la région de Valence – ayant comme résultat un affaiblissement durable de ces organisations. Ici même, nous avons été assez directement concernés par ce problème lorsque la correspondante helvétique du périodique Le Monde libertaire, s’est avérée être une militante lambertiste (voir Le Monde libertaire et la Suisse, dans L’Affranchi n° 3, été 1992).

Le livre de Bourseiller donne donc d’importantes indications sur cette pratique en France. Il nous explique entre autres – et ce n’est pas là le moindre des paradoxes – que l’on peut être lambertiste sans être obligatoirement trotskiste, du fait que nous avons affaire à une sorte de secte qui tourne autour du leader fondateur et où tout le monde n’a pas accès à la même information.

L’organigramme du lambertisme français est constitué de quatre cercles concentriques. Au centre il y a l’organisation politique, le Parti ; ensuite on trouve les proches camarades de Pierre Lambert qui n’adhèrent pas nécessairement au parti, mais sont associés à la direction du réseau ; le troisième cercle est constitué des responsables politiques et syndicaux qui acceptent d’aider Lambert ou d’être aidés par lui et qui ne sont généralement pas trotskistes ; enfin on trouve les simples compagnons de route qui signent les innombrables pétitions (une spécialité lambertiste que l’on retrouve aussi en Suisse) et qui s’intègrent ponctuellement à des comités contrôlés par le parti.

Comme nous l’avons déjà signalé, les militants lambertistes pratiquent l’entrisme, ils pénètrent différentes organisations pour s’emparer des postes importants. En France, cette tactique a remporté des succès significatifs dans la Franc-maçonnerie, à la Libre Pensée… et bien sûr dans le syndicat Force Ouvrière où l’opération fut particulièrement délicate.

FO est un produit de la guerre froide qui a vu le jour grâce au soutien financier des syndicats américains, donc, indirectement de la CIA. La centrale regroupe en son sein des anticommunistes de droite et de gauche. Que des trotskistes, c’est-à-dire des marxistes-léninistes soient parvenus à y faire leur trou est donc a priori surprenant. Bourseiller nous explique qu’un tel exploit fut en partie redevable à l’action de quelques « anarchistes ». C’est grâce à une telle casquette que des proches de Lambert ont pu déjouer la méfiance de leurs camarades, parvenant ainsi à monter les marches de la bureaucratie de FO. Pendant que d’autres, anarchistes patentés, ne ménageaient pas leur soutien aux membres du parti.

Quelque part entre le troisième et le quatrième cercle lambertiste on trouvait, par exemple, Maurice Joyeux qui apparaît comme un « copain » de Pierre Lambert. A la fin des années quarante et au début des années cinquante, les deux hommes se côtoient dans un groupe de syndicalistes qui prétend réaliser l’unité entre la CGT et FO. Dès lors, «  Maurice Joyeux, on le verra souvent parrainer des réunions lambertistes, ou joindre son nom à la litanie des multiples pétitions trotskistes. Il devient un compagnon de route occasionnel…  » (p. 109). Ce célèbre pilier de la Fédération anarchiste fut-il conscient du rôle que lui faisaient jouer les lambertistes ou était-il un idiot utile ? Nous laissons aux historiens du futur le soin de trancher. En tout cas, selon d’anciens trotskistes, «  l’infiltration lambertiste dans le mouvement anarchiste (…) a été profonde et fructueuse » (p. 127).

Dans cette entreprise, deux bureaucrates de FO ont joué un rôle important, il s’agit de Joachim Salamero et d’Alexandre Hébert. Ici, nous avons affaire à d’authentiques lambertistes qui n’ont d’anarchiste ou d’anarcho-syndicaliste, comme ils aiment s’appeler, que la plume sur le chapeau. Outre le fait qu’il est permanent syndical de FO en Gironde (Bordeaux), Joachim Salamero est président de la Fédération nationale de la Libre Pensée, une organisation qui, en France, est désormais « totalement passée sous contrôle lambertiste  » (p. 224).

Quant à Alexandre Hébert, l’inamovible secrétaire départemental de FO en Loire-Atlantique (Nantes), il n’hésite pas à se présenter, sous la plume de son biographe, comme «  le dernier des libertaires » [1] de l’Hexagone. Mais d’une part, Hébert serait depuis 1969 membre du bureau politique du parti lambertiste, de l’autre il a tissé des liens pour le moins étranges avec des politiciens de droite et d’extrême droite. En 1965, Alexandre Hébert appelait à voter pour le député-maire sortant de Nantes, André Morice, un radical, partisan de l’Algérie française, qui s’était illustré, en 1957, comme ministre, en électrifiant la frontière entre l’Algérie et la Tunisie. D’autre part, le biographe que Hébert s’est choisi, Joël Bonnemaison, a milité, dans les années soixante-dix, au Front National. Ce Bonnemaison aurait bénéficié, lors de son premier mariage, de deux témoins de poids : Alexandre Hébert et Jean-Marie Le Pen. Depuis lors « les deux hommes se connaîtraient et s’apprécieraient » (p. 240).

En 1960, Hébert et Salamero sont à l’initiative d’une Union des anarcho-syndicalistes (UAS) à laquelle participent plusieurs militants très actifs de la Fédération anarchiste, Salamero étant alors responsable de son Bulletin interne. L’UAS cessera d’être en odeur de sainteté dans le mouvement libertaire en 1969, suite à des déclarations d’Alexandre Hébert comparant Daniel Cohn-Bendit à Hitler. Dans un premier temps, les lambertistes de l’UAS, tel Salamero, prennent leur distance avec Hébert. En 1970, sous la pression de jeunes recrues issues de mai 1968, une fusion entre l’UAS et l’Alliance syndicaliste (constituée de libertaires adhérents à différents syndicats réformistes) se produit. Marginalisés, des lambertistes quittent le navire et se mettent à publier un bulletin prétendument anarchiste intitulé Pour nous le combat continue. En 1975, l’UAS d’Alexandre Hébert renaît de ses cendres et, en 1996, cette organisation prétendument anarcho-syndicaliste adhère officiellement à l’Entente internationale des travailleurs (l’Internationale lambertiste). On retrouve parmi ses membres actifs Joachim Salamero, Joël Bonnemaison, etc.

D’un autre côté, un autre lambertiste, Serge Mahé, anime une Alliance des syndicalistes anarchistes qui édite La Lettre anarchiste, un bulletin en vente à la librairie Publico de la Fédération anarchiste à Paris. Comme le dit si bien Bourseiller, encore aujourd’hui «  Le mouvement anarchiste continue à subir les démonstrations d’affection des lambertistes » (p. 244).

Les lambertistes sont toujours les premiers à faire de grands appels à l’unité, mais il s’agit de discours de façade. Dans la pratique, ils sont les champions de la scission. Ils n’aiment guère êtres noyés dans la masse et préfèrent avoir affaire à des groupes divisés. Après une scission ou l’échec d’une tentative d’unité, ils s’arrangent pour garder des gens des deux côtés, tant que possible à des postes-clé. On vient de le voir, avec les pseudo-anarcho-syndicalistes, mais de nombreuses affaires du même genre se sont produites avec d’autres organisations. Un exemple : en 1984, certains de leurs militants ont provoqué une scission dans la Fédération de l’éducation nationale (FEN) pour rejoindre le syndicat des enseignants de FO. Le but de cette manœuvre ? Avant tout, d’empêcher un rapprochement prévisible entre les deux syndicats. Une fois l’opération terminée, les lambertistes conservent pourtant un courant organisé au sein de la FEN. Des actions semblables se sont produites vis-à-vis de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), au sein de la Franc-maçonnerie, etc.

Après avoir survolé l’ensemble du panorama, une question se pose : pourquoi tout ça ? Certainement pas pour faire avancer la révolution ! Il existe sans doute des motivations clientélistes. Comme le dit un ancien militant de ce courant : «  le lambertisme, c’est à la fois un idéal qui a échoué, et une PME qui a réussi » (p. 246). Contrôler des institutions disposant de fonds importants, placer ses amis à des postes de bureaucrates syndicaux… peut être intéressant. Un Alexandre Hébert ne s’est d’ailleurs pas contenté d’avoir fait toute sa carrière à FO, il est aussi parvenu à y placer son fils qui a pris la suite de son père comme secrtétaire général de FO 44 !!!

Mais on peut également poser une autre hypothèse : un service de renseignement n’aurait-il pas tout intérêt à infiltrer un tel groupe ? Quoi de mieux pour observer et diviser syndicats et autres organisations que de pénétrer un collectif qui justement applique une telle stratégie ? On ferait ainsi d’une pierre deux coups en infiltrant le parti lambertiste et les associations que lui-même infiltre… Nous avons en tout cas intérêt à être attentifs aux tactiques qui ressemblent à celles évoquées ci-dessus, qu’elles soit impulsées ou non par des lambertistes.


[1] Joël Bonnemaison, Alexandre Hébert. 50 ans de luttes syndicales, Ed. du Rocher, Monaco, 1996