ANARCHO-SYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

Suite du débat sur la stratégie syndicale des anarcho-syndicalistes

(Paru initialement le lundi 6 septembre 2004)

La pratique de la représentativité, tout comme celle de la visibilité médiatique est largement utilisée par le capitalisme et l’État pour maintenir la domination de classe. Un précédent article de notre journal-. [1] soulignait qu’il ne s’agit pas là de simples « outils » dénués de contenu mais au contraire des notions idéologiques, porteuses en elles-mêmes d’aliénation. De là leur incompatibilité de fond avec l’ensemble de la pensée libertaire.

Cet article a provoqué de nombreuses discutions et des réponses. Ce n’est pas étonnant, puisque d’autres organisations qui utilisent le sigle CNT (en l’occurrence la CNT-Vignoles et la CNT SO ), ont fait le choix stratégique de rechercher à labelliser leur représentativité institutionnelle dans les entreprises. Comment des libertaires peuvent-ils justifier une telle contradiction ?

Pour certains, ils s’en sortent en disant que de toute façon ils ne sont pas anarchistes mais « syndicalistes révolutionnaires » et que donc le refus de la représentativité et la délégation de pouvoir qui l’accompagne ne les concerne pas.

Mais pour ceux qui persistent à se dire anarchosyndicalistes, leur justification repose in fine sur deux grands arguments que nous allons commenter tour à tour. Le débat, et nous nous en félicitons, se poursuit donc. A chacun de chercher à l’approfondir. Les enjeux sont en effet bien plus importants qu’une analyse superficielle peut le laisser croire.

1) « La représentativité, c’est dans les luttes qu’elle s’acquiert …« 

Après avoir critiqué le fait que « … cette société valorise la parole experte et la délégation« , ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord, le premier article qui nous répond affirme : « La représentativité c’est dans les luttes, dans les pratiques qu’elle s’acquiert » [2]. En clair, le premier argument que nous opposent les défenseurs de la représentativité repose sur une critique de la délégation suivie de l’affirmation que la représentativité est valable si elle est obtenue par l’action.

Or, pourquoi une représentativité obtenue par l’action (même directe), n’aurait-elle pas les mêmes résultats négatifs qu’une représentativité obtenue par toute autre voie ? Voilà ce à quoi la réponse qu’on nous fait se garde bien de répondre ! Et c’est pourtant là que se trouve le nœud du problème : c’est la représentativité qui crée la subordination, pas la façon dont on acquiert cette représentativité.

Deux remarques s’imposent ici :

Tout d’abord, nous constatons, qu’en réalité, c’est rarement par la lutte (même si lutte il y a) que les groupes CNT-Vignoles ou encore CNT-SO parviennent à imposer leur représentativité et qu’au contraire, c’est devant les tribunaux que cela finit le plus souvent. Lutte ou pas, la reconnaissance de la représentativité se fait donc en pratique par un des piliers de l’État.

Ensuite et surtout, pour en revenir au cas général, le fait qu’elle ait été acquise « dans les luttes, dans les pratiques » ne garantit nullement que la représentativité ne servira pas de marche pied à de nouveaux bureaucrates, voire à de nouveaux oppresseurs. Tout au contraire, l’histoire abonde de « représentants » directement issus des luttes du prolétariat qui ont tout aussi directement trahi, exactement comme s’ils avaient été élus ou reconnus par une quelconque « autorité » (judiciaire, militaire…).

Pour ne citer qu’un exemple, qu’on se rappelle l’histoire du syndicat de combat SOLIDARNOSC, en Pologne dans les années 1980, et le parcours de son leader le plus représentatif, Lech Walesa.

2) « …Pas de syndicalisme autrement« 

Comme le premier argument, qui fait dépendre la valeur de la représentativité de la façon dont on l’a obtenue, se décompose dès qu’on l’examine, un deuxième, plus tactique, est avancé : on ne peut pas faire autrement, car sinon on n’aurait pas de droits. Ainsi peut-on lire que : « Dans le privé … si une section syndicale n’est pas représentative aucun droit n’est accordé ! » [3] . Le texte se garde bien de préciser à qui ces droits ne seraient pas accordés. On peut même comprendre que c’est de l’ensemble des salariés dont on parle.

La vérité, c’est qu’aucun droit supplémentaire n’est accordé à la section et à ses représentants. Car la seule chose qui change en cas de reconnaissance de représentativité, c’est l’attribution de divers avantages (et non de droits) à la section et surtout à ses représentants (heures de délégation…) [4]. Pour l’ensemble des salariés normaux, la reconnaissance ne change rien du tout.

D’autant que, puisqu’on parle de droit formel, il est toujours utile de rappeler qu’en dépit d’une rumeur savamment entretenue par tous les professionnels du syndicalisme, les salariés du privé ont, section syndicale ou pas, des droits. En particulier un droit essentiel : celui de se mettre en grève sans avoir besoin ni de représentativité, ni de délégué du personnel, ni de délégué syndical, ni d’élu au comité social et économique CSE [5]. C’est tout à fait légal de se mettre en grève (il suffit d’être deux cf « comment faire grève sans syndicat »), et ne pas passer par un quelconque représentant aide à construire un rapport de force autonome à la base.

Il n’est pas inutile de rappeler aussi que, représentativité ou pas, pour les salariés qui veulent lutter, les risques sont au moins les mêmes. Sur ce point aussi, les preuves abondent. La CNT-Vignoles elle-même est bien obligée de le reconnaître régulièrement. Ainsi, chez « 3M », quand une section a été enfin reconnue représentative, elle a eu deux élus et a nommé un délégué syndical. Et, que s’est-il passé ? : « Une fois nos compagnons élus, la Direction part à la chasse aux syndicalistes … Il s’agit de trouver un prétexte pour casser la section syndicale d’entreprise. Notre compagnon qui est en même temps le secrétaire de la section est licencié pour faute grave » [6]. Bref, les fameux « droits » et la « protection« que devait apporter la « représentativité » se soldent par un licenciement. [7]

En pratique, la représentativité n’apporte aucun droit essentiel à l’ensemble des travailleurs. Elle apporte des avantages particuliers aux délégués et se tourne facilement contre eux s’ils ne comprennent pas assez vite que les avantages légaux qui leur sont octroyés le sont en échange de leur collaboration avec le patron.

LE SERPENT QUI SE MORD LA QUEUE

L’article déjà cité du Monde Libertaire affirme (ce qui est une variante de l’argument précédent) que c’est le refus de participer aux comités d’entreprise qui oblige les Vignoles à demander la représentativité [8]. On ne peut que se féliciter de ce refus de participer à un organisme de collaboration de classes. Mais, qu’est-ce qui se produit quand une section Vignoles est enfin reconnue représentative ? Elle profite de cette reconnaissance pour participer au comité d’entreprise et faire ratifier par un tribunal la désignation d’un représentant au dit comité [9].

Bref, la lutte pour la représentativité soi-disant imposée par le refus de participation conduit à participer lorsque l’on est déclaré représentatif ! Le maximum de l’incohérence étant ainsi atteint, reste maintenant à répondre à la question essentielle : pourquoi mettre tant d’énergie à obtenir des « représentativités » ?

Une des hypothèses, c’est que la représentativité est la conséquence d’une logique d’appareil. Dès lors, on défend non des idées mais une chapelle. Consciemment ou pas, on s’inscrit non pas dans une démarche d’autonomisation de la classe ouvrière mais dans un processus de prise de pouvoir sur les salariés. Et, lorsque des salariés révolutionnaires (dont ceux de la CNT AIT) militent sans publicité aucune au sein de leurs entreprises. il est tentant de les apostropher de la sorte , comme dans l’article du « Libertaire » déjà cité : « Quel travail syndical réel effectuez-vous dans les entreprises de plus de 50 salariés ?« . Sous-entendu, vous n’êtes pas représentatifs, il ne vous reste donc plus qu’à vous taire.

Cette dernière citation illustre parfaitement notre critique principale et fondamentale de la représentativité : ceux qui en bénéficient, même à des niveaux totalement confidentiels, s’en servent pour reproduire immédiatement des schémas de domination.

# CQFD


[1] envoi gratuit sur simple demande et sans engagement à toute personne qui le demande …

[2] Le Monde Libertaire

[3] Le Libertaire

[4] Or, ces « avantages » contribuent largement à éloigner les conditions de travail des représentants de celles des autres et les mettent rapidement en situation de leaders.

[5] « Mémoire d’une lutte à 3M « , brochure écrite par la CNT Vignoles

[6] même brochure

[7] A ce sujet, cf. également le cas de Fathy à dans la grève du nettoyage à Arcade …

[8] Il est écrit textuellement dans cet article : « …refus de participation aux comités d’entreprise du secteur privé (ce qui l’oblige, dans ce secteur, à défendre systématiquement en justice sa qualité de syndicat)« . On notera une fois de plus que la conséquence juridique tirée du refus de participer est juridiquement fausse : ce n’est pas la qualité de syndicat qui est en cause mais bien le fait qu’il veuille s’octroyer les avantages des syndicats représentatifs.

[9] Ainsi, dans un communiqué, « Victoire de la CNT Interior’s » (Le Libertaire, N°244, mars 2004), les Vignoles se félicitent de la décision d’un tribunal qui, le 5 février 2004 confirme « sa représentativité au sein de la société Interior’s est établie« , lequel tribunal « déclare valable la désignation de M. B… en qualité de représentant syndical au comité d’entreprise…« .

LES ELECTIONS PROFESSIONNELLES CONTRE LES LUTTES SOCIALES

Première publication : dimanche 2 décembre 2001

Délégués du personnel, représentants aux commissions paritaires, aux comités d’entreprises, conseillers prud’hommes, chambres d’agriculture, … on vote beaucoup sur le lieu de travail. Si quelques petits patrons y sont encore réfractaires, le patronat public (fonction publique territoriale, d’Etat ou hospitalière) et le grand patronat privé est furieusement pour. Tant d’énergie dépensée par nos patrons pour nous amener à voter pour nos “défenseurs” cache bien évidemment quelque chose.

L’entreprise, privée ou publique ressemble de plus en plus à la société dans son ensemble : on voudrait nous faire croire qu’il n’y existe pas une féroce exploitation collective de tous les salariés mais simplement, parfois, rarement même, des problèmes individuels de tel ou tel d’entre nous. Dans l’usine, le chantier, le bureau ou le magasin, nous ne sommes plus des ouvriers ou des employés ; mais après être devenus voici quelques années “techniciens de surface”, “force de vente” “agents de réception”… nous voici “citoyens” dans l’entreprise comme nous le serions dans la cité. Tout au long de ces dernières années, il s’ est agi pour le patronat d’éradiquer la dimension collective de la lutte pour l’atomiser, la ramener à une défense individuelle, si possible négociée. Les institutions de représentation des personnels ont joué un rôle capital dans ce processus de désagrégation des luttes.

Dans l’entreprise comme dans la cité, voter c’est en effet abdiquer sa volonté et son pouvoir, confier à quelques personnes ses intérêts individuels et de classe. Les différentes institutions ont été conçues pour “calmer le jeu” en institutionnalisant la négociation, en l’ individualisant. Du point de vue patronal, elle ont magnifiquement fonctionné Les “Commissions paritaires” sont, dans la fonction publique, l’ exemple extrême de ce processus. Loin d’être un lieu de contestation, de revendication collective ; elles sont devenues au fil des ans un lieu de défense de quelques individus en difficulté avec leur hiérarchie pour finir par être essentiellement un lieu privilégié de marchandage entre les syndicats et l’administration, permettant tous les coups de piston et fermant les yeux sur toutes les magouilles. Ce qui est vrai pour ces fameuses commissions paritaires l’est pour l’ensemble des institutions censées assurer la représentation du personnel par voie électorale.

Le bilan qu’on peut tirer de plus de cinquante ans d’élections professionnelles est catastrophique : ces dizaines de milliers d’élus ont-ils servi réellement à quelque chose ? Tout au plus, ils ont aidé quelques salariés [1]Mais, ont-ils empêché le démantèlement de la fonction publique, les vagues de privatisation ? Ont-ils empêché dans le privé les grandes vagues de licenciement, la montée du chômage ? Ont-ils l’installation de la précarité, de la flexibilité ? Evidemment, Non, Non et Non.

Quels que soient les arguments, finalement assez minables, de ceux qui défendent encore ces institutions, le bilan est clair : la classe ouvrière, les salariés qui, dans leur ensemble, avaient confié bien imprudemment leur “défense” à des élus se trouvent bernés. La régression sociale que nous vivons actuellement est un des fruits pourris de l’électoralisme sur les lieux de travail.

Il faut dire que le système électoraliste a donné au patronat une arme de choix : quand l’élu est un gars honnête, “qui y croit encore”, qui essaye vraiment de défendre les collègues … le patron le vire sans aucun problème et sans scrupule [2] ; dans les autres cas, il l’achète. Un exemple qui illustre bien ces propos nous est fourni par le géant Vivendi (le groupe qui possède La Générale des Eaux, …). Ce patron de choc à le bon goût de laisser aux “représentants des travailleurs” le soin de fixer eux-mêmes leur note professionnelle. Or, nous apprend “Le Canard enchaîné”, “une bonne note entraîne une bonne prime : jusqu’à cent quatre vingt mille francs de plus par an pour les cadres. Deuxième recette employée par Vivendi pour amadouer les syndicalistes et leur faire trahir la classe ouvrière : l’embauche des parents et des copains. “La belle fille d’un chef cégétiste a été ainsi engagée en 48 heures et sans formalité à un grade élevé” nous apprend le même journal. Un délégué FO au conseil d’administration a pris sa retraite (après soyez en sûr de “bons et loyaux” services) avec, toujours selon les informations du Canard [3] , “une superbe indemnité transactionnelle”. On n’en finirait pas de donner des exemples.

De plus en plus de salariés le comprennent et refusent de voter [4]. Ils ont raison : refuser de légitimer ceux qui ont trahi la classe ouvrière est un premier pas, il est indispensable pour permettre un retour des luttes collectives.

Dans l’entreprise comme dans la cité, ne nous laissons plus embobiner. Abstention et action doivent être nos mots d’ordre.

Marc F. (CNT-AIT 31)

Vous pouvez commander notre brochure « Les élections professionnelles contre le syndicalisme » pour 2 Euros auprès du syndicat de Toulouse CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE



[1] Si l’on peut appeler “aider” obtenir quelques milliers de francs d’indemnité pour un licenciement qui vous met en quelques années à la rue !

[2] Le Monde du 10 mai 99 révélait que, en une seule année, 13 521 salariés élus (et légalement “protégés”) ont été virés (avec l’accord de l’Inspection du travail).

[3] “Vivendi fiche les mauvais sujets et cajole les bons syndicalistes”, Le Canard enchaîné, 12 avril 2000.

[4] La dernière consultation nationale, celle des Prud’hommes, s’est traduite par une vrai raclée anti-électorale : l’abstention étant majoritaire avec 65,6 % de non votants.

LA LUTTE DES TRAVAILLEURS DU CINEMA BABYLON DE BERLIN : ENSEIGNEMENT POUR LA TACTIQUE ANARCHOSYNDICALISTE

Publié sur http://sipncntait.free.fr,  le 14 janvier 2010

En 2009 et 2010, un conflit de travail dans un petit cinéma berlinois, qui n’employait même pas trois douzaines de personnes, fit grand bruit dans le milieu culturel et la gauche allemande. Ce conflit a démontré que les luttes offensives et les alternatives organisationnelles dans les petites entreprises aux conditions précaires sont non seulement nécessaires, mais possibles. Elle a également révélé l’extraordinaire véhémence avec laquelle certains à gauche ont tenté d’empêcher cette lutte.

Le contexte de la lutte : similitudes avec Utopia, ABC ou les Carmes

Le Cinéma Babylon de Berlin est un cinéma « engagé », qui passe des films « concernés qui font réfléchir ». Pour cela il touche des subventions de la Mairie de Berlin, gouvernée par une alliance SPD  (Sociaux-démocrates, l’équivalent du PS en France) et Die Linke – (La Gauche, l’équivalence du Parti Communiste et de la France Insoumise ici). Mais cela n’empêche pas le patron du cinéma, lui-même lié à Die Link d’exploiter ses salariés comme la pire des crapules capitalistes (par exemples les salaires horaires sont entre 5 euros 50 et 8 euros brut …)

Des salariés ont décidé de ne pas se laisser faire et d’entrer en lutte. Ils ont pris contact avec le groupe de Berlin de la FAU (qui à cette époque était la section en Allemagne de l’AIT[1]), et de façon autonome ont commencé à entamer un processus de lutte pour ne plus se laisser faire.

Ils ont notamment organisé des campagnes de boycott du cinéma, qui n’ont pas été du goût de la direction. Celle-ci a utilisé tous les moyens contre les lutteurs : les pressions et intimidations en tout genre. Ils ont été jusqu’à organiser une réunion avec d’anciens militants syndicalistes révolutionnaires pour essayer de discréditer la lutte qui se menait alors dans le cinéma (ceux qui ont de la mémoire se souviendront que les ex-salariés en lutte du cinéma Utopia de Toulouse, avec l’appui de la CNT-AIT, avaient dû faire face aux mêmes manœuvres, la direction recevant l’appui tacite de groupuscules gauchistes venus organiser un débat politiques dans le cinéma, rompant ainsi le boycott auquel appelaient les ex salariés en lutte. Depuis, le patron d’Utopia a été condamné intégralement par les prud’hommes, qui ont de fait reconnus la validité de la lutte menée).

Mais les manœuvres patronales n’ont pas entamé la détermination des lutteurs. La direction a donc porté l’affaire devant une cours Allemande, demandant l’interdiction de fait du syndicat. Ce qu’elle a obtenu facilement. Il faut dire que la FAU-AIT n’était pas informée de la procédure, que le jugement a donc eu lieu en son absence ! Bel exemple de « justice » expéditive … dont le dernier exemple remontait en 1933, quand les nationaux socialistes arrivés au pouvoir interdisaient la FAU en Allemagne.

Pendant ce temps, les partis politiques et le syndicat institutionnel DGB / Ver.di ne sont pas restés inactifs : ils ont négociés et signés- en ce qui concerne Ver.di – un accord de compromis avec la direction et ce bien qu’aucun des salariés du cinéma ne soit syndiqué à Ver.di ! Il faut dire que Ver.di, syndicat intégré, voit d’un très mauvais œil toute velléité d’auto organisation des travailleurs en dehors de sa tutelle.

Au-delà de la FAU-AIT, c’est toute tentative d’organisation autonome des travailleurs, sur les bases qu’ils se donnent eux même librement, en totale indépendance, qui est de fait interdite. Cet arrêt ouvre la porte à la criminalisation d’éventuels mouvements sociaux qui pourraient survenir en cas de réaction populaire contre la crise. Suite à cette décision judiciaire, le patron lui-même peut non seulement choisir lui-même le syndicat dans son entreprise, mais aussi définir qui a le droit de se dire – ou pas – « syndicat » ! L’auto-organisation des travailleurs, dans le cinéma Babylon à Berlin ou ailleurs, est rendu illégale et l’institutionnalisation de la mise sous tutelle de la classe ouvrière progresse. Le syndicat DGB Ver.di et Die Linke portent une lourde responsabilité dans cet arrêt, avec leur intervention hostile, contraire à toute solidarité ouvrière. Hostilité volontaire, Ver.di ayant déjà déclaré par écrit qu’il considère la FAU Berlin comme une organisation concurrente contre laquelle on doit agir

Mais cette situation n’est spécifiquement allemande : ce qui arrive aujourd’hui à nos compagnons en Allemagne, c’est aussi ce qui se passe aujourd’hui ici en France, où toute volonté de dépassement de l’immobilisme syndical est systématiquement entravée par les directions syndicales, voire même cassée et criminalisée quand la résistance devient plus forte. Ainsi la lutte de nos compagnons nous concerne-t-elle au premier plan !

Situation judiciaire

L’appel interjeté par nos compagnons a été rejeté, et l’injonction contre la FAU lui interdisant de s’auto-designer comme syndicat a été confirmé le 6 janvier dernier. Du côté judiciaire les compagnons vont porter le cas devant la cour constitutionnelle fédérale, car il s’agit clairement d’une attaque contre une liberté de base, la liberté d’association de travailleurs pour s’organiser comme ils l’entendent, en pleine autonomie, pour faire valoir leurs intérêts.

A noter qu’en Allemagne, la notion de justice de classe a une signification très concrète et pesante : non content d’interdire l’auto-organisation des travailleurs, les tribunaux allemands (cette fois ci la Cour fédérale du travail,) ont confirmé la validité des licenciements pour faits mineurs : en octobre 2009, une aide-soignante employée dans une maison de retraite renvoyée après qu’elle eut voulu emporter les restes du repas d’un patient ; en juillet, une secrétaire contrainte de quitter son poste après avoir mangé une boulette de viande lors d’une réception avec des clients. Enfin, en février, un tribunal avait confirmé le licenciement d’une caissière d’un supermarché berlinois après trente et un ans d’ancienneté, pour avoir encaissé à son profit deux bons de retour de consigne pour des bouteilles, d’une valeur de 1,30 euro…

Actions de solidarité

La campagne de mails et de courrier à la direction du syndicat et aux instances judiciaires allemande bat son plein. Vous trouverez sur le site de la FAU[2] un modèle de lettre en allemand que vous pouvez utiliser, mais vous pouvez bien sûr envoyer selon votre propre inspiration. Les contacts postaux, fax mails à qui les envoyer y sont également indiqués.

En Espagne, les compagnons de la CNT AIT ont organisé des rassemblements devant des institutions allemandes à Madrid, Vigo, Tenerife, et Saragosse (p.ex. http://graficas.cnt.es/new249.html). Les compagnons de la nouvelle section polonaise ZSP-AIT ont également organisé un rassemblement à Poznań. (http://www.ozzip.pl/serwis-informacyjny/wielkopolskie/988-poznan-akcja-w-obronie-fau)

A Paris, des compagnons du Syndicat Interco Paris-Nord CNT-AIT ont distribué le 10 janvier le tract ci-dessous aux participants du meeting de lancement des régionales du « front de gauche ». En effet, le parti Die Linke est lié au Parti de gauche et autres composantes de ce conglomérat. Nous avons donc voulu nous adresser à leurs militants et sympathisants, au-delà des divergences politiques fondamentales qui nous caractérisent, de façon tout d’abord à les informer de la situation, et ensuite pour que ceux qui ne renient pas complètement la notions de lutte des classes interpelle Die Linke sur cette question politique lourde de conséquence.

Voici ce que nous ont écrit les compagnons de Berlin à propos de cette action :

« Chers compagnons,

Merci pour votre soutien ! Nous avons mis un petit compte rendu rapide sur notre site. Votre protestation peut avoir été utile pour une raison que ni vous ni nous ne savions avant : des compagnons ont distribué hier et avant-hier des tracts à la conférence annuelle Rosa Luxembourg.[3]

Il s’agit d’une relativement grande conférence ouverte pour la gauche au sens large, mais organisée par la Fondation Rosa Luxemburg du Parti de Gauche Die Linke. Parmi les conférences, il y avait un débat sur « quel syndicalisme pour le 21ème siècle ». L’une des intervenantes (elle travaille pour la fondation) a fait référence à notre tract et a déclarée qu’elle soutenait les travailleurs du cinéma Babylon, même si ce n’était pas au nom de la fondation, mais en son nom propre. Elle a reçu beaucoup d’applaudissement pour sa déclaration. Je pense que cela fera donc deux fois que les dirigeants du Parti de Gauche à Berlin seront dérangés par des protestations contre leur politique envers le conflit à Babylon 🙂

Merci beaucoup !

Pour la FAU, R« 

Avec les élections régionales qui s’annoncent en France, les militants de gauche vont de nouveau arpenter nos marchés et nos cages d’escaliers. Nous invitons tous ceux qui partagent le combat de nos compagnons de la FAU-AIT à les interpeller, par exemple avec le texte ci-dessous [« Lettre ouverte au Parti de Gauche »].

La solidarité continue …

Des militants de la CNT AIT Paris Nord


EPILOGUE : QUELS ENSEIGNEMENTS TIRER DE CETTE LUTTE ?

En juin 2010, la FAU envoyait le message suivant à la CNT-AIT :

« Le 10 juin 2010, la Cours de cassation berlinoise a levé l’interdiction à la FAU Berlin de se nommer syndicat ou syndicat de base. Les juges ont souligné l’importance du droit fondamental de la liberté d’expression.

En plus ils ont constaté que le cinéma Babylon ne peut prouver que l’activité de la FAU en son sein ait nuit à l’entreprise. Le fait de ne pas posséder suffisamment d’éléments pour prouver sa « capacité de négocier » n’interdit pas au syndicat d’apparaître comme tel dans l’entreprise. Plus loin, l’entreprise ne saurait interdire à la FAU de se désigner « syndicat » en dehors de l’entreprise ceci relevant du domaine de la liberté d’expression. En outre, le juge a exclu d’aller plus loin dans les instances. Lors du procès ont été présent des observateurs internationaux de la CNT  française, la ZSP-AIT polonaise et la CNT-AIT espagnole.

La FAU Berlin remercie tous les organisations et personnes qui à un moment ou à un autre ont envoyé messages de soutiens à la FAU et ont fait des actions de solidarité. »

Par ailleurs, la convention signée par Ver.di avec le patron, qui stipulait une augmentation des salaires mais sans néanmoins atteindre le salaire moyen au niveau régional entra en application, après que le Sénat local octroya en urgence une subvention de 30 000 euros au cinéma. Puis la direction organisa des élections professionnelles, auxquelles participa la FAU (c’est une des raisons de leur départ de l’organisation internationale anarchosyndicaliste, l’AIT, l’anarchosyndicalisme privilégiant l’action directe et refusant toute forme de médiation, à commencer par les élections professionnelles et les instances représentatives du personnel).

Les élections amenèrent la division : la quasi-totalité des travailleurs qui avaient été unis pendant la lutte, se rangea pour la majorité derrière le syndicat « raisonnable » Ver.di – alors qu’il n’y avait qu’un seul adhérent de ce syndicat dans Babylon avant le mouvement. Alors que pendant la grève la FAU regroupait la quasi-totalité des salariés du cinéma, après les élections la FAU devenait minoritaire, même si elle était maintenant représentée officiellement. Et Ver.di profita de sa situation de légitimité conférée par la représentativité pour amener les travailleurs à la passivité et à la compromission.

En 2015, les salaires n’ayant pas été revalorisés depuis 2010, une nouvelle grève est organisée, mais cette fois encadrée par Ver.di c’est-à-dire limitée dans le temps et surtout sans action directe (fini les appels au boycott, adieu les interruptions de séances ou de débat, absent le soutien des spectateurs). Les revendications ne portent plus sur les exigences salariales des travailleurs, mais sur la demande au patron d’entamer une négociation avec le syndicat. Les revendications des travailleurs passent au second plan après les questions institutionnelles syndicales : le fond des revendications passe après la forme sous laquelle elles doivent être prises en compte par le patron. On ne se bat plus pour que les travailleurs obtiennent justice, mais pour que le syndicat soit reconnu comme interlocuteur.

Parallèlement, après avoir réussi à affaiblir la FAU par le biais des élections syndicales, le patron continue sa stratégie pour finir de faire disparaitre la FAU de l’entreprise par la voie légale : Andréas H., seul élu de la FAU au Comité d’entreprise, est accusé d’avoir endommagé une affiche et il est immédiatement licencié, sans préavis, pour faute grave. Bien sûr, le représentant de la FAU  conteste cette mesure devant les tribunaux. Mais on sait qu’en Allemagne comme en France, ils ne sont pas rapides, et cette affaire n’est pas leur priorité. Alors pendant ce temps le représentant de la FAU est interdit d’entrer dans l’entreprise, c’est-à-dire interdit de participer au mouvement des salariés, qu’il ne peut soutenir que de l’extérieur[4] et donc sans aucune influence sur son déroulé … Egalement, son appartement est perquisitionné par la police, histoire d’intimider les salariés qui seraient tentés de suivre son exemple … L’esprit autonome, revendicatif de la grève de 2009-2010, qui avait réussi à faire pression sur le patron et à obtenir une victoire, a été perdu et la lutte avec …


Lettre ouverte aux militants du « Parti de Gauche » et à tous ceux pour qui les notions de lutte de classe et de solidarité ouvrière ont encore un sens …

Tract distribué au meeting de lancement des élections régionales du Front de Gauche au Palais des Congrès, porte Maillot, Paris, 10 janvier 2010

Un syndicat ouvrier interdit en Allemagne une première depuis 1933 … avec le soutien de DieLinke (« la Gauche ») en plus !

La FAU-AIT (Freie Arbeiterinnen- und Arbeiter Union, union libre des travailleuses et des travailleurs) est une petite organisation ouvrière allemande, la section outre Rhin de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Elle essaie de promouvoir un mode d’organisation autonome des travailleurs, renouant ainsi avec le syndicalisme originel, sans permanent ni représentants élus. A l’intégration dans les organismes paritaires qu’elle refuse, elle privilégie l’organisation collective des travailleurs en assemblée générale, et l’action directe (c’est-à-dire sans intermédiaire) plutôt que le compromis de classe. En un mot, elle essaie de promouvoir et pratiquer l’anarchosyndicalisme.

Depuis le mois de juin 2009, un groupe de travailleurs affiliés à la FAU-AIT mène une lutte dans un cinéma de Berlin, le cinéma Babylon. Les revendications sont malheureusement des plus courantes dans le mode d’exploitation capitaliste : horaires en hausses, salaires en berne, relations de travail déplorables, précarité généralisée. Toutefois, trois éléments ont donné à cette lutte une originalité qui attire l’attention :

– d’une part l’employeur n’est pas un employeur ordinaire. Il s’agit de patrons qui se disent de Gauche, un des deux propriétaires est même lié au parti Die Linke, le Parti de gauche allemand. Ils se veulent engagés en diffusant des films politiques (ce qui ne les empêche pas de verser des salaires horaires de 5 euros 50 – bruts ! – à leurs employés !). Pour cela, ils touchent des subventions de la Mairie de Berlin, dirigée par une coalition SPD (sociale-démocrate) et Die Linke. Le cinéma Babylon fait partie du paysage de la bonne conscience de l’intelligentsia de gauche Berlinoise, à qui ce conflit social vient rappeler que la lutte de classes signifie qu’il y a un antagonisme irréconciliable entre les propriétaires des moyens de production (les patrons du cinéma ici en l’occurrence) et leurs salariés, qui n’ont que leur force de travail à vendre.

 – d’autre part, le mode de fonctionnement autonome des travailleurs du cinéma, qui s’auto-organisent en dehors du sacro-saint syndicat unique DGB/Ver.Di. sonne comme un coup de tonnerre en ces temps de crise. En effet, pour les bureaucraties syndicales qui jouissent des avantages matériels de leur situation de monopole (subventions via la formation, permanents, etc. …) il ne faudrait pas que les travailleurs s’avisent de s’organiser par eux même, en dehors du cadre établi de la concertation pacifiée patron-syndicat. Le syndicat Ver.Di, bien qu’il ne dispose d’aucun adhérent dans le cinéma s’est donc empressé de signer un accord avec la direction pour briser la lutte engagée, et ce avec la bienveillance de la municipalité et du parti Die Linke.

– enfin les modes d’action innovants de ce conflit social, s’appuyant sur un boycottage très efficace (car mené sur la durée) pour gagner sur des revendications amples et innovantes, avec une participation, inhabituelle pour le syndicalisme allemand, des salariés eux-mêmes : tout cela a impressionné largement le public. Voilà qui change des journées d’action sans lendemain, du corporatisme de métier et des trajets rituels pour épuiser les forces de la combativité des travailleurs.

Quand la pression a atteint un niveau tel que la direction ne pouvait plus éviter les négociations, ce ne sont plus seulement la municipalité SPD/Die Linke, mais aussi le syndicat Ver.di qui est intervenus. Bien que celui-ci ne dispose pas d’une base syndicale dans l’entreprise, Ver.di a entamé des négociations avec la direction sans y être mandaté par les travailleurs. Malgré son indignation, le personnel concerné n’a pas été impliqué. Il est clair qu’un marché entre le syndicat Ver.di, la municipalité et la direction est à l’origine de ces négociations afin de débarquer la FAU-AIT et de rétablir le calme dans la boîte.

Mais les salariés et la FAU ne s’étant pas résignés, il s’est suivi plusieurs « coups de matraque » judiciaires et une campagne de Ver.di contre la FAU-AIT. Ainsi, les modes d’actions de ce conflit social, comme le boycottage, ont été proscrits par un tribunal. Mais la FAU-AIT ne reculant toujours pas, cela a mené à un arrêt le 11 décembre dernier du tribunal des prudhommes de Berlin, qui interdit à la FAU-AIT de se désigner comme syndicat ou syndicat de base, et de fait lui interdit d’avoir toute activité syndicale. Cet arrêt, prononcé sans audience contradictoire et donc en l’absence de la FAU-AIT qui n’était même pas informée de l’action judiciaire lancée par les patrons, précise même que toute infraction par un de ses membres l’expose à une amende de 250 000 euros (deux cent cinquante mille euros), ou le cas échéant à l’emprisonnement du secrétaire, si elle poursuivait ses actions syndicales. La FAU-AIT peut être considérée comme un syndicat interdit à Berlin. C’est la seconde fois de son histoire, la précédente avait eu lieu en 1933, après l’accession par la voie légale des nationaux-socialistes au Pouvoir.

Ce conflit social est pourtant bien modeste. Qu’est ce qui justifie un tel empressement du Pouvoir et de ses alliés à chercher à l’étouffer dans l’œuf ? C’est qu’il montre pour la première fois en RFA qu’il existe une alternative ouvrière au paritarisme et au dialogue social de la DGB. Visiblement ceci ne peut pas être toléré par les syndicats établis et les partis politiques qui craignent évidemment la contagion de cet exemple.

Au-delà de la FAU-AIT, c’est toute organisation autonome des travailleurs, sur les bases qu’ils se donnent eux même librement, en totale indépendance, qui est de fait interdite. Cet arrêt ouvre la porte à la criminalisation d’éventuels mouvements sociaux qui pourraient survenir en cas de réaction populaire contre la crise. Suite à cette décision judiciaire, le patron lui-même peut non seulement choisir le syndicat dans son entreprise, mais aussi définir ce qu’est même un syndicat ! L’auto-organisation des travailleurs, dans le cinéma Babylon à Berlin ou ailleurs, est rendu illégale et l’institutionnalisation de la mise sous tutelle de la classe ouvrière progresse. Le syndicat DGB Ver.di porte une lourde responsabilité dans cet arrêt, avec son intervention hostile, contraire à toute solidarité ouvrière. Hostilité volontaire, Ver.di ayant déjà déclaré par écrit qu’il considère la FAU Berlin comme une organisation concurrente contre laquelle on doit agir !

Un appel à la solidarité de classe internationaliste!

C’est précisément au nom de cette solidarité, ouvrière et internationaliste, que nous nous adressons aujourd’hui à vous, militants et sympathisants du Parti de Gauche en France. Bien sûr, votre parti et les anarchosyndicalistes nous avons de nombreuses divergences politiques fondamentales, notamment sur la question du parlementarisme ou encore de l’État. Cependant nous voulons croire que pour un certain nombre d’entre vous, les notions de lutte de classe, et d’organisation indépendante des travailleurs ont encore une signification. Et que la liberté d’association et d’organisation des travailleurs est un droit fondamental à faire respecter par les patrons.

C’est pourquoi nous vous appelons à faire pression sur les propriétaires des cinémas Babylon pour exiger le rétablissement de la liberté d’association des travailleurs pour défendre leurs droits et leur dignité, selon le mode qu’ils auront décidé collectivement. Pour ce faire, vous pouvez envoyer un fax de protestation et de soutien des travailleurs à la direction du cinéma (fax : +49 – (0)30 – 24727-800) ainsi qu’à l’ambassadeur d’Allemagne à Paris (13/15, avenue Franklin D. Roosevelt, 75008 Paris.). Vous pouvez également consulter le site de solidarité (http://www.fau.org/verbot/) où vous trouverez des modèles de courrier en allemand, et les informations à jour.

Mais nous invitons également ceux d’entre vous qui considèrent que la lutte pour la liberté d’union ouvrière mérite d’être soutenue à intervenir auprès de vos homologues allemands de Die Linke pour protester contre leur choix d’appuyer les patrons et non les salariés dans le conflit au cinéma Babylon, et d’exiger que Die Link refuse l’attribution de subventions à une entreprise certes culturelle mais qui surtout use et abuse de la précarité des salariés.

L’union fait la force, la solidarité est notre arme !

« Celui qui se bat peut perdre, celui qui ne se bat pas à déjà tout perdu. »

Bertholt Brecht

Pour envoyer un message de protestation à Die Linke Berlin : Die Linke, Landesverband Berlin – Landesvorstand Kleine Alexanderstraße 28, 10178 Berlin Téléphone : +49 30 24 00 93 01 ; Fax : +49 30 24 00 92 60 ; E-Mail : info@die-linke-berlin.de

CNT-AIT (section française de l’Association Internationale des Travailleurs)

contact@cnt-ait.info ;  http://cnt-ait.info

Et l’Ours d’Or pour le plus convaincant des super-méchants capitalistes va à …
Kino Babylon !

Manifestation de solidarité pendant le festival de film de Berlin
de 2010 dont la récompense est un ours d’or.


LA REVOLTE DES TRAVAILLEURS DES CINEMAS

Tract distribué en février 2010 à Paris et Toulouse

[Le 4 février 2010, Le Goethe-Institut de Paris et la télé ARTE présentaient  en avant-première le film « La révolte des créateurs de cinéma » à l’occasion du 60e anniversaire de la Berlinale. Un groupe de militants de la CNT-AIT de Paris a profité de l’occasion pour informer le public de la lutte des travailleurs du cinéma Babylon Mitte et de l’interdiction de facto contre FAU Berlin. Compte-rendu sur le site de la FAU :

Nous voulions souligner le lien entre la Berlinale et Babylon Mitte, qui est l’un des cinémas du festival. Des tracts intitulés « La révolte des travailleurs du cinéma » ont été distribués au Goethe Institute, exposant le cas. Dans le tract, les spectateurs [essentiellement des cinéphiles et des professionnels du monde du cinéma] étaient invités à s’adresser aux organisateurs de la Berlinale pour leur demander de cesser d’utiliser le Babylon Mitte comme lieu jusqu’à ce que ses patrons mettent fin à leurs actions contre la FAU. Il y a eu de bonnes discussions avec le public, mais la Directrice du Goethe Institute était en rage. Les premiers mots qui sont sortis de sa bouche ont été « De quoi s’agit-il? », « Qu’est-ce que cela a à voir avec l’Institut Goëthe  ? Nous sommes en France, vous devez vous limiter aux événements qui se passent en France et pas à ceux à l’étranger … » Nous lui avons expliqué la signification des mots « Solidarité » et « Internationalisme ». Entre-temps, elle a appelé le service de sécurité, qui est arrivé peu après. Après avoir continué à distribuer tous nos tracts, nous avons ensuite quitté l’institut aussi calmement que nous étions venus.]

Il est courant de parler de « la magie du 7ème art ». Pourtant, contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas des petits lutins qui gentiment font tourner les bobines pour vous permettre de profiter de la dernière séance. Si vous pouvez voir des films c’est parce que dans les cabines de projection, derrières les caisses, dans les travées pour ramasser les papiers après la séance, il y a des femmes, des hommes … des SALARIES !

Et oui, au risque de casser le rêve, le cinéma est une industrie comme les autres. Et qui dit industrie dit argent, profit, bénéfices. Or ce n’est un secret pour personne : dans toute industrie, la meilleure façon de maximaliser les profits c’est encore de présurer les salariés. L’industrie du cinéma, de la réalisation à la projection, ne déroge pas à la règle : intermittents, pigistes ou CDD, c’est précarité à tous les étages ! Oh certes, certains vont répondre qu’il y a aussi un artisanat dans cette industrie, qui vit chichement, et essentiellement de subventions publiques. Justement ; on serait en droit d’attendre de ces entreprises qu’elles soient exemplaires en matière sociale. Hélas c’est rarement le cas. On a déjà eu le cas des cinémas ABC, Carmes ou Utopia en France.

Prenez l’exemple du Cinéma Babylon de Berlin : voilà un cinéma d’art et d’essai tout ce qu’il y a de « branché et engagé ». Il est bien connu des berlinois et héberge d’ailleurs une section de la Berlinale. Son directeur est un homme au-dessus de tout soupçon : patron-citoyen, membre du parti De gauche (Die linke), qui projette des films « engagés et sociaux », et qui pour cela reçoit des subventions de gauche (de la mairie SPD-Die Linke). Sauf que c’est juste bon pour le décor ! Dans son entreprise, les salariés sont payés entre 5 euros50 et 8 euros bruts de l’heure, les heures sup ne sont pas payées, le travail le week-end n’est pas considéré, etc. … Business über alles !

Kino Babylon-Berlin, ou le retour des révoltés du Bounty !

A l’été 2009, les travailleurs du cinéma Babylon, ont décidé de réécrire le scénario, mais cette fois sans suivre le script du patron-citoyen. De simples figurants, ils sont devenus acteurs de leur lutte en s’auto-organisant par et pour eux-mêmes. La parole étant redonnée à la créativité individuelle et collective, ils ont alors décidé d’utiliser des modes d’action innovants, s’appuyant sur un boycottage très efficace (car mené sur la durée) pour gagner sur des revendications amples. Le tout avec une participation des salariés eux-mêmes, chose inconnue au pays du syndicalisme institutionnel et paritaire. Tout cela a impressionné largement le public berlinois. Voilà qui change des journées d’action sans lendemain, du corporatisme de métier et des trajets rituels pour épuiser la combativité des travailleurs.

Bien sûr tout cela n’est pas du goût du patron-citoyen. Bénéficiant de l’appui du parti Die Linke et du syndicat monopolistique Ver.di, le patron a multiplié les tracasseries administrativo-juridique pour essayer – sans succès – de casser le mouvement de rébellion. Dernière en date : il vient d’obtenir d’un tribunal l’interdiction du petit syndicat FAU-AIT dans lequel se sont regroupés les travailleurs en lutte. Sous peine d’amende de 250 000 euros ou d’emprisonnement !!!

C’est la seconde fois dans son histoire que la FAU-AIT, née en 1920 dans les sursauts révolutionnaires, se fait interdire. La fois précédente c’était en 1933, après l’accession des nationaux-socialistes au pouvoir…

Pour la première fois depuis 1933, un syndicat ouvrier interdit en Allemagne et avec l’appui de la gauche en plus ! La liberté d’association en danger !

Ce conflit social est pourtant bien modeste. Au-delà de la FAU-AIT, c’est toute organisation autonome des travailleurs, sur les bases qu’ils se donnent eux même librement, en totale indépendance, qui est de fait interdite. Cet arrêt ouvre la porte à la criminalisation d’éventuels mouvements sociaux qui pourraient survenir en cas de réaction populaire contre la crise.

Pour nous ce qui fait sens dans le cinéma ce n’est pas seulement les images qui sont projetées, mais la façon dont elles le sont. L’organisation du travail d’une équipe dans le domaine du spectacle produit autant de sens que le spectacle lui-même.

Si pour vous cette attaque contre un droit aussi fondamental que celui de la liberté d’association fait sens, vous pouvez envoyer des lettres aux organisateurs de la Berlinale pour leur demander de ne plus projeter de film dans le cinéma Babylon, tant que patron maintiendra son attitude : Berlin International Film Festival Potsdamer Straße 5 10785 Berlin Allemagne TEL : +49 · 30 · 259 20 444 / info@berlinale.de

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Ce tract fut également distribué au Goethe Institut de Toulouse par les compagnons de la CNT AIT locale, profitant également d’un évènement culturel pour faire passer le message de solidarité avec les travailleurs du cinéma Kino Babylon


[1] Depuis la FAU a quitté l’AIT, préférant s’éloigner des pratiques d’action directe de l’anarchosyndicalisme, pour adopter des pratiques plus conciliantes et d’intégration dans le système institutionnel, via notamment la participation aux élections professionnelles, ou les actions communes avec des organisations politiques de gauche.

[2] http://fau.zsp.net.pl/send-a-protest-to-kino-babylon/emailpage/

[3] Note du traducteur : En fait c’est une sorte de pèlerinage annuel de la gauche et l’extrême gauche allemande, lié à la commémoration de l’assassinat de Rosa Luxemburg par les socio-démocrates. C’est l’occasion d’une grande manif unitaire et aussi de débats et de conférences larges, un peu comme la fête de Lutte ouvrière si vous voulez mais encore plus grand et ouvert

[4] http://peter-nowak-journalist.de/2015/07/09/wenn-die-leinwand-dunkel-bleibt/