UTOPIA, L’ENVERS DU DISCOURS (BORDEAUX)

Publié le 14/12/2007 sur la liste de diffusion « Actualité de l’Anarcho-syndicalisme », http://liste.cnt-ait.info

Pour information, un texte sur l’Utopia Bordeaux, trouvé ce jour sur le web.

Où l’on apprend que le cinéma Bordelais n’a rien à envier à la franchise toulousaine : en effet, le directeur du Café Utopia (associé au cinéma) n’avait pas hésité à embaucher deux contrats CNE en plein mouvement anti CPE/CNE …

Sinon petite précision : s’il n’y a pas à proprement parler de CNT AIT sur Bordeaux, c’est par contre là que se trouvait le bureau confédéral de la CNT Vignoles pendant l’affaire …..

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Utopia, l’envers du discours

Place Camille Jullian vit un petit monde étrange. Une communauté de beaux parleurs qui a construit, derrière les murs inoffensifs d’un cinéma, un monde à son image, sans OGM, sans nucléaire, où les films sont tous en VO. On parle des ouvriers sans les voir, mais ça rapporte… Petit voyage dans les coulisses du discours de l’Utopia.

Marché bio tous les mercredis, soirées spéciales organisées par l’Espace Marx Aquitaine ou la LCR, pétitions à perte de vue…. A l’Utopia, on s’inscrit contre.

Bien sûr l’Utopia est un lieu culturel particulier, un cinéma d’Art et d’Essai renommé et solide. Le cadre est magnifique. Immenses plafonds, fresques d’un autre temps, escaliers feutrés… Dans l’ancienne église Saint-Siméon rénovée, on a envie de se lover devant l’écran toute la journée.

La programmation ferait saliver n’importe quel adepte du VO et du cinéma d’auteur : les films sont soigneusement choisis, la ligne est cohérente, on peut y rencontrer les réalisateurs lors de soirées-débats qui font la renommée de l’Utopia.

Incohérences et petites contrariétés

Mais on est loin de la petite salle en péril décrite dans la Gazette de l’Utopia de novembre-décembre.

L’Utopia, c’est huit cinémas en France, un chiffre d’affaire de 1,3 millions d’euros et 1000 visiteurs par jour pour le seul site de Bordeaux… A Toulouse, l’Utopia fait plus de chiffre d’affaire que l’UGC : 600 000 entrées payantes en 2003, plus de 3 millions d’euros de chiffre d’affaire.

En politique, l’Utopia est ostensiblement engagé. Celui de Bordeaux participe à tous les forums sociaux locaux, et la chaîne des cinémas Utopia est liée avec une branche du parti socialiste, le mouvement Utopia. Les intervenants dans les conférences et les soirées spéciales sont la crème de la crème du monde politique de gauche. Mais l’entreprise et ses salariés vivent bien dans notre petit monde libéral à nous.

Malgré les discours qui crient “haro sur le boulot” et “travailler moins pour gagner moins”, les employés de l’Utopia ne sont pas vernis. A Toulouse, le CNT-AIT a été contacté par d’anciens salariés se plaignant de licenciements abusifs. L’une d’entre eux aurait notamment été licenciée pour “manque de conscience politique”. Le conseil des Prud’hommes a tranché en sa faveur.

A Bordeaux, pas de scandale autour de licenciements, même si l’embauche en CNE de deux employés, Sylvie et Mario, par le café de l’Utopia avait fait un peu de bruit en 2006. Tous deux se déclarent ravis de leurs conditions de travail, mais c’est le contraste entre les mots et les actes qui surprend, et qui choque. Le journal Sud-Ouest avait publié un article, et certaines personnes avaient réagi au cours du forum social local. Selon Patrick Troudet, directeur de l’Utopia Saint Siméon, si le scandale n’a pas éclaté c’est qu’ “il n’y a pas de CNT à Bordeaux”. Cynisme ?

Quoi qu’il en soit, un coup d’œil suffit pour remarquer que les seuls pauvres présents à l’Utopia sont ceux qui font chaque jour la manche devant le cinéma. A l’intérieur, pour citer le patron d’un café voisin, c’est “une belle clientèle”. Qui aime les beaux discours.

Jessica Thomas http

http//ceciestunexercice.wordpress.com/2007/11/30/utopia-lenvers-du-discours/

LA FABRIQUE DE L’OPINION : TENTATIVE D’ENFUMAGE GAUCHISTE

La direction d’Utopia, fortement agacée de la révélation publique de ses pratiques managériales, se devait d’allumer des contre-feux. S’ils utilisèrent pour cela leur gazette (30 000 exemplaires diffusés …), des individus et des organisations dont certaines se réclamant du syndicalisme révolutionnaire voire du mouvement libertaire, jouèrent complaisamment les pompiers d’Utopia, gauchistes – sans que l’on sache s’ils furent sciemment commandités ou pas-

Leurs attaques ciblaient la CNT-AIT, pour essayer de casser le lien entre les
ex-salariés en lutte et l’organisation anarchosyndicaliste, et ainsi les priver du seul soutien organisé dont ils bénéficiaient [1]. Les attaques furent d’une violence incroyable, avec même des appels à des agressions physiques comme ce message publié sur le RedForum [2] publié par le dénommé Redrum [3] : «l’AIT  c’est des petits talibans incapables… une fessée et au lit, ils ne valent même pas le plomb pour les abattre ». Ce même Redrum, publia un long texte pour essayer de dénigrer l’action des ex-salariés, texte qui fut généreusement relayé sur tout ce qu’internet comportait alors de sites de publication ouverte (indymédia et autres) et que nous republions ci-après pour éclairer le climat de l’époque.

Pour finir, alors que la Gazette d’Utopia avait titré au moment de la lutte pour la déprécier « Utopia salaud le peuple aura ta peau », elle ne dit pas un mot du résultat de sa condamnation par le Tribunal des Prud’hommes pourtant rendue – comme dans tous les tribunaux – « au nom du peuple français ». Il aurait été fort logique que la Gazette titre alors « Le peuple a eu la peau d’Utopia ! ». De la même façon, les gauchistes qui avaient attaqué la CNT-AIT, traitant ses militants d’affabulateurs, ne dirent rien, sur aucun forum ni aucun Indimedya, de ce jugement qui reconnaissait comme vraies et fondées en droit les revendications des ex-salariés et qui lavait de tout soupçon d’instrumentalisation les anarchosyndicalistes de la CNT-AIT. Qui a dit que l’absence de transparence de l’information et la manipulation de l’opinion est l’apanage de la grande presse bourgeoise ?

La CNT-AIT Toulouse en manque d’utopie

Publié sur Redforum, par Redrum, Samedi 14 Mai 2005 0:28

Pour rebondir sur l’article : UTOPIA : L’EXPLOITATION C’EST PAS DU CINEMA

Certains connaissaient déjà les positions de ce groupuscule [la CNT-AIT], qui avaient abouti à un splendide isolement dans leur pureté idéologique. Leurs ennemis ? Tout ce qui n’est pas dans leur organisation, ce qui fait beaucoup de monde. Avec une prédilection toute particulière pour ceux qui mènent des luttes différentes des leurs, ce qui représente l’essentiel de leurs interventions.

Si les critiques politiques sont légitimes et nécessaires, il faudrait peut-être les élever à un niveau autre qu’obsessionnel et populiste, genre « José Bové préfère le roquefort au hamburger« . Ou bien : « La CNT-AIT avait choisi de ne pas être au Larzac. Notre refus de participer au spectacle médiatique est une constante [sic]. Cette année, le Larzac était couvert de bistrotiers. Ils ont vendu à prix d’or eau, bière et autres boissons. La canicule n’a pas que des inconvénients : le moindre groupuscule politique a fait 100, 200, 300 000 francs de bénéfice. Pour la bonne cause, évidemment. L’anti marchandisation est en marche. » (Le Combat Syndicaliste CNT-AIT n° 82, oct.-nov. 03)

Et si les conditions de travail à Utopia peuvent être critiquées, elles méritent de l’être d’une façon autre que cette campagne délirante, comme si c’était l’événement du siècle et qu’il ne se passait rien d’autre sur la planète.

Mais demander une attitude plus politique à ces gens-là serait faire abstraction de leur fonds de commerce. Car au-delà de leurs obsessions sur ATTAC, José Bové, Le Monde diplo ou Utopia, leurs ennemis sont aussi l’ensemble du mouvement libertaire extra-muros de la CNT-AIT Toulouse.

On l’a vu dans leur compte-rendu du Forum social libertaire, où ils étaient venus visiblement dans le seul but de faire de la provoc’ et d’écrire un « papier ». Jugez vous-même : «Le Forum Social Libertaire, c’était aussi le salon du livre anarchiste ! J’avais oublié ! Le salon du livre anarchiste, c’est comme un vrai salon du livre sauf que les prix ne sont pas affichés. Il faut le demander au vendeur, en général un type ou une meuf plus tout jeune, placide et l’air habité par la sagesse. Il y a des stands avec des piles de livres, des CD, des vidéos, des tee-shirts (avec ou sans capuche, la tendance « chien noir sur fond rouge » fait fureur) des pin’s, des affiches. En anarchie comme ailleurs, tout est à vendre bien sûr. Même la révolte et le désespoir s’achètent, en pack, en promo, en « soutien », en leasing, à crédit. Les maisons d’édition parmi les plus prestigieuses du microcosme anar sont là : la FA, le Gallimard de la révolte, l’OCL, bien fourni dans le style fémino-écolo branché, AL ou l’Anarchie Liquéfiée, les zéditions Agone, rien que du beau papier et des textes truffés de phrases en français imbitables, et des zindépendants mi-bouquinistes – mi-militants. […] comme une dernière et définitive négation de ce que le mot anarchosyndicalisme veut dire, le Service d’Ordre de la CNT Vignoles. […] Moi, je les emmerde tous, ces réformards rouge et noir, ces chefaillons de bataillons de clowns, ces penseurs sans idées, ces anarchistes sans révolte.« 

Le comble de la mauvaise foi a été atteint, avec l’affaire Utopia, dans leur journal n° 90 du 6 mai 2005 où l’on peut lire : « « SOUTIEN « SYNDICALISTE » AU PATRON : La « CNT-31 »-Vignoles, sous prétexte de « fêter » les 20 ans du SCALP, vient d’organiser deux projections-débats. Une façon indiscutable de se positionner du côté du patron ». [cf. le communiqué intégral ci-dessous]

Pour satisfaire à la démagogie de la CNT-AIT Toulouse, il faudrait ne pas utiliser les rares salles qui permettent des débats. Mais pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas interdire le cinéma tout court, puisque 99,99 % des productions ne satisfont pas à ses critères d' »anarcho-syndicalisme » ? Les camarades qui soutiennent les prisonniers d’AD et qui organisent la projection du film de Pierre Carles « Ni vieux ni traîtres » le 17 mai à Utopia seront heureux d’apprendre qu’eux aussi ne font que « soutenir les patrons ».

Tout ça en dit long sur les méthodes de ces gens-là et sur le crédit qu’on peut accorder à des accusations tous azimuts dont on NE PEUT AVOIR QUE LEUR VERSION. Sauf qu’en inondant les divers sites Indymedia, tactique nouvelle, ils s’exposent à UN DROIT DE RÉPONSE AUQUEL ILS N’ÉTAIENT PAS HABITUÉS.


Soutien « syndicaliste » au patron

Article publié dans le Combat Syndicaliste
Midi Pyrénées, n°90, mai juin 2005 En pleine lutte contre un licenciement, au mépris des témoignages accablants, la « CNT 31 » Vignoles, sous prétexte de « fêter » les 20 ans du SCALP vient d’organiser à Utopia deux projections-débats. Une façon indiscutable de se positionner du côté du patron, un patron qui a bien besoin de cautions morales en ce moment ! Cette mascarade morose, qui est d’ailleurs tombée à plat, a été vertement dénoncée sur son versant historique par les fondateurs du SCALP eux-mêmes (qui ne se reconnaissaient pas dans ce spectacle marchand) et par la CNT-AIT sur son versant syndical. Ajoutons pour lever toute ambiguïté que les Vignoles ont agi en connaissance de cause, puisque nous les avions informés par courrier de la lutte en cours.


[1] Dans leur analyse de leur lutte, les salariés du Cinéma des Carmes d’Orléans expliquent bien que ce qui a rendu possible leur répression – et leur licenciement –c’est le silence de la gauche qui a fermé les yeux sur les pratiques de la direction «En  l’absence de tout soutien extérieur officiel, les pratiques de la direction ont répliqué à ces offenses. A la fin de l’été 2004, (…) un écrémage de l’équipe (“la Belle Équipe” comme titrait jusqu’alors illusoirement le programme du cinéma Eden Carmes) s’est fait en catimini. »

[2] Forum aujourd’hui disparu animé par un « redskin » militant des Vignoles,

[3] leader des Vignoles de Toulouse de l’époque

UTOPIA : COURRIER DE SPECTATEUR SOLIDAIRE

Le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, Février Mars 2007, numéro 99

Jeudi 1er février, mes camarades et moi-même, assistions à la séance d’un film consacré à Action directe, projeté au cinéma Utopia de Toulouse. Après la projection, au moment des débats j’étais posté en fond de salle. J’y distribuais le tract figurant ci-après. Les réactions ont été vives, pour ne pas dire violentes. Très vite on me priait de «dégager ». Lorsque la première voix hostile se fit entendre, on mesure avec quelle lâcheté d’autres voix jusqu’alors contenues se sont jointes à un concert de réprobations que le sens démocratique et le courage réprouvent.

J’ai pu à cet instant comprendre le sens qui est donné au mot « meute », de laquelle deux voix féminines manifestement plus ouvertes d’esprits et ne craignant pas se disjoindre du troupeau de quelques cinq, six braves, m’invitaient à m’expliquer. Ce à quoi je ne pouvais consentir sans troubler les débats sur Action directe. Je m’y refusais donc. A demi-mot, dans l’encoignure d’une porte, on me fit entendre qu’on avait envie d’en découdre, puis plus ouvertement on m’arracha un tract des mains et me le jeta au visage. Lorsque, devant tant d’hostilités, je me décidais à disposer des arguments qui ne figuraient pas sur le tract, mais y étaient largement suggérés, supposant qu’on ne savait peut-être pas bien lire, j’eus le sentiment qu’on voulait me rosser.

Il est vrai, je prenais la peine de dire que depuis plus de dix ans, Jean-Marc Rouillan et Nathalie Ménigon avaient souvent évoqué le problème de la précarité. A ce titre je voyais mal comment on entendait débattre d’Action directe dans un lieu où, si évidemment, les propriétaires maintiennent leurs salariés dans la précarité ou les y envoient par le licenciement lorsque certains s’opposent à leurs méthodes. Il faut le croire, de telles vérités, si évidentes portent à la violence la plus primaire dans un lieu où l’on se fait fort d’en appeler, pourtant, aux vertus du dialogue. On voit sans peine ce qu’il en est.

Une partie des réactions désagréables a pu être suscitée par la méfiance. On se demandait d’où je parlais. En vérité cela importe assez peu, l’essentiel de ce qui devait se dire était exprimé dans le texte. Merci à mes camarades présents de l’avoir prolongé en suscitant le débat puisque la question d’Utopia fut évoquée. Comme je m’y attendais le débat a d’ailleurs été pour une large part occulté, c’est pourquoi je n’ai pas souhaité prendre la parole comme des spectateurs m’y invitaient. Les tribunes sont souvent des pièges, elles ont l’apparence démocratique du « cause toujours » et restent, en tous les cas, sans effets réels. Ainsi l’un des débatteurs proposait aux salariés de venir s’exprimer. Cette fausse naïveté me confirmait dans mon sentiment. Point, non plus, d’invitations adressées aux gérants d’Utopia à venir s’en expliquer, comme le suggérait une de mes camarades.

Le désespoir en agace plus d’un. Les quelques salariés qui sont restés sur place s’accrochent à la précarité de leur situation. Pour pathétique qu’en soit réduite leur lutte dans un lieu où l’on prétend volontiers être politisé, on se range bien plus opportunément au côté d’un exploiteur dont on tire une poignée de sous, qu’au côté d’un homme esseulé, tenterait-il de provoquer un débat authentique et d’y trouver des alliés. Ceux-là ont, il est vrai, une énergie à dépenser et ils entendent le faire, parfois de manière violente, pourvu qu’ils aient à portée de main un homme esseulé, de préférence à des flics, certainement mieux armés et plus nombreux. Surtout si l’homme esseulé met sur la schize le doigt et leur suggère qu’ils ne feront pas l’économie de la vérité s’ils entendent combattre le capitalisme.

Mais peut-être, spectateurs ou salariés, venaient-ils simplement assister entre ami ou convier à une séance de cinéma ?

La rédaction de Taputaki Migila

CRACHER DANS LA SOUPE ET MORDRE LA MAIN QUI NOURRIT

Le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, Février Mars 2007, numéro 99

De nombreux militants syndicalistes et politiques se sont donnés beaucoup de peine, depuis près de deux ans, pour expliquer combien cette affaire n’en valait pas la peine. Cela, y compris dans des milieux se déclarant révolutionnaires, se revendiquant de l’anticapitalisme voire des idées libertaires. Le texte qui suit, émanant d’un certain Redrum, que nous pêchons sur internet, résume bien leur campagne :

« Ce soir … au cinéma Utopia, mes camarades « traîtres de classes » (smile) du Scalp/No pasaran organisent un débat précédé d’une projection… je me permets un petit commentaire évidemment qui n’est pas une défense d’Utopia mais une petite mise au clair face à une entreprise publicitaire de la CNT-AIT. (…) Utopia, c’est effectivement une possibilité pour les groupes militants (…) d’organiser des débats/projections et de toucher un large public, plus large en tout cas que dans des réseaux militants ultra-sectaires. Tout comme ces mêmes groupes militants utilisent des salles municipales sans forcément être d’accord avec la politique de l’État, ils utilisent Utopia sans forcément défendre et cautionner les éventuels problèmes. Qui prétend aussi qu’Utopia est « intouchable » pour le « peuple de gauche » ? Personne. (…) Personne n’est dupe (…). Utopia est un bon cinéma avec une bonne présentation mais comme dans toutes (ou presque) les assos et boites de gauche, [ils] jouent sur la corde « militante et bénévole » pour pousser un peu plus les salariéEs. L’AIT Toulouse découvre la réalité du travail dans les boites de gauche. Révolution. Et quand je dis que c’est comme ça dans beaucoup de structures, ça ne veut pas dire que c’est « normal » ou qu’il n’y a pas de raison de changer les choses, ça veut dire que ce n’est pas exceptionnel. Alors, le battage organisé par l’AIT de Toulouse aurait-il pour origine -comme il tente de le faire penser- la colère des salariés d’Utopia organisé en collectif ou dans un syndicat ? Niet ! Le battage de l’AIT a pour origine des témoignages d’ancien salariéEs et surtout le conflit d’une salariée qui est allée aux prud’hommes. Je trouve ça mince (…)« 

Reprenons depuis le début : les patrons d’Utopia vendent leur produit « culturel » grâce à un puissant marketing altermondialiste. Cette offre « anticapitaliste », ils la servent au public grâce au travail de salariés auxquels ils appliquent une « gestion des ressources humaines » violemment capitaliste : travail « bénévole » des employés, licenciement pour « manque de conscience politique », et même, face à la colère des salariés, tentative de séances de « psychothérapie de groupe payée par [leurs] primes annuelles » !

Quant au « produit » proposé, il est bien plus que le film projeté [1] C’est ce qui fait le succès de la firme. Car, ce que les patrons d’Utopia, proposent à la vente, ce n’est pas simplement un film, c’est une identité, un rôle à consommer : celui d’un spectateur intellectuel et critique.

Marketing et cœur de cible

Pour que leur marketing reste crédible et le « cœur de cible » fidèle, ils ont besoin d’un label. Celui-ci est apporté par la multitude de groupes radicaux et alternatifs qui y organisent des soirées « politiques ». En retour, la direction les sponsorise, ne serait-ce que par la publicité qu’elle leur accorde dans sa « Gazette ». Situation bien différente, contrairement à ce qui est avancé dans le texte que nous citons plus haut, de celle des groupes qui utilisent « des salles municipales » : on peut difficilement penser en effet que le Maire de Toulouse cherche à se donner une image anticapitaliste, antilibérale, voire anarchiste par ses prêts ou locations. A l’évidence, les enjeux politiques sont bien différents.

Quoiqu’il en soit, une fois connu tout ce qui précède, on comprend que les salariés et les anciens salariés d’Utopia en colère ont des intérêts diamétralement opposés à ceux de leurs patrons : pour les premier, rendre visible ce qu’ils ont subi ; pour les seconds, l’occulter.

La CNT-AIT a naturellement choisi de soutenir les salariés, tout en respectant leur autonomie et leur démarche : chacun a parlé en son nom, chacun a choisi les méthodes qu’il a voulues. Quant à ces « groupes militants » auxquels Utopia offre effectivement une possibilité de « toucher un large public », quelle a été leur position ? La même que celle des patrons !

Pour commencer, pendant des mois, ils ont tout simplement nié l’existence même de ce conflit. Que 25 salariés aient quitté une boite numériquement aussi modeste [4] en deux ans (certains avant même la fin de leur contrat), que plusieurs aient tenu à apporter un témoignage écrit,… tout cela n’était que du pipi de chat : d’après eux, à partir du moment ou un salarié quitte une entreprise (ou est mis dehors), il n’aurait plus rien à dire !

Abandonnant progressivement cette défense désespérée, ils ont tout fait pour minimiser la portée de la lutte, en soulignant son caractère forcément individuel (du fait de la disparition régulière des opposants !).

Pour finir, passant à la contre-attaque, voici qu’ils nous accusent pêle-mêle de « découvrir la réalité du travail dans les boites de gauche » et d’instrumentaliser les salariés dans une opération publicitaire. Au-delà du ridicule de ces accusations, l’objectif est toujours le même : détourner les regards de l’essentiel, l’exploitation des salariés.

Remarquons que si « la réalité du travail dans les boîtes de gauche » était si bien connue de nos contradicteurs avant que nous ne la dénoncions, il est à se demander pourquoi ils ne l’ont jamais dénoncé eux-mêmes et surtout pourquoi ils ont nié les faits aussi longtemps !A l’ensemble de ces arguments patronaux qui se retrouve dans le texte de Redrum, il faut ajouter son silence éloquent pendant deux ans, lui et ses amis, pourtant si prompts à dénoncer la domination au Liban ou au Mexique. Jamais -jamais- ils n’ont apporté le moindre soutien aux salariés.

Comment expliquer la collaboration de classe et la dérive bureaucratique (qui consiste à préférer les intérêts de son organisation à ceux des exploités) de ces militants qui ont pourtant choisi de se situer en dehors des partis et syndicats majoritaires, avec toutes les difficultés que cela entraîne ? Ce n’est pas, du moins nous ne le pensons pas, qu’ils soient mus par la passion de trahir. L’optimisme nous pousse à penser que leur comportement est, à leurs yeux, l’unique réponse possible à une question réelle et récurrente : celle de la nécessité d’allier éthique et efficacité (ici, conserver nos idées et pratiques tout en gagnant un large public). Pour tout militant, cette question est centrale, elle nous est d’ailleurs commune. Mais pourquoi alors nos réponses s’opposent-elles ? Parce que, ne se donner à choisir, comme nos contradicteurs le font, qu’entre deux solutions caricaturales, est une façon, probablement inconsciente, de justifier un mauvais choix. En effet, contrairement au discours qui sous-tend leur position, le choix n’est pas entre soit d’observer une éthique rigoureuse de tous les instants soit de s’asseoir définitivement sur cette même éthique sous prétexte d’être pragmatique. Il est clair, que vivant dans une société qui met l’individu sous pression, le premier choix est, dans la réalité, pratiquement intenable : je me sers (même à minima) de l’électricité fournie par EDF, alors que je suis anti-nucléaire ; je pars au travail, alors que je suis contre le salariat ; je paye des impôts indirects sur tout ce que j’achète alors que je suis contre l’État,… Bref, au quotidien, mon éthique en prend un coup. Mais l’autre choix, celui qui consiste à jeter l’éthique par-dessus bord sous prétexte qu’on ne peut pas la mettre en pratique à 100 % est tout simplement, pour des révolutionnaires, suicidaire. Il revient à renoncer progressivement à toute résistance et à faire sien « le mode d’emploi de la révolte » fourni par le pouvoir, à se rendre dépendant de ses procédures et institutions. On garde le silence sur les mœurs d’un patron qui nous prête ses salles un jour, on se présente aux élections professionnelles un autre, on s’allie aux autoritaires plus ou moins ponctuellement un troisième, … on prend progressivement le chemin de tous ces anciens 68ards qui ont intégré le système et en sont souvent devenus les meilleurs défenseurs.

Quand ceux qui nous critiquent posent le problème de façon aussi tranchée, aussi sectaire, en ne laissant comme seule solution finalement que de se lancer le jour même dans une révolution totale ou de se trahir soi-même, ils se précipitent dans une impasse. La situation à Utopia n’exigeait d’ailleurs pas un choix aussi cornélien. Pour tout révolutionnaire -et, même pour tout syndicaliste- le choix était fort simple. Quand des salariés dénoncent les pratiques abusives du patron c’est naturellement du côté de l’exploité qu’il se range, même s’il a quelque avantage à perdre. Si certains tiennent à aller, malgré tout, dans une salle où a lieu un tel conflit, une règle simple est de refuser toute contrepartie au « service » que son propriétaire vous rend. En somme, cracher dans la soupe et mordre la main qui nourrit. Pour Utopia, refuser un silence complice aux exploiteurs.

C’est d’ailleurs exactement ce qu’a fait le groupe Scalp-No Pasaran. Dans le débat qui a suivi la projection, il a déclaré en substance ceci : »Nous remercions Utopia, mais nous tenons à dire que nous sommes gênés d’être là, parce qu’Utopia est une entreprise avec des patrons et des salariés. Or, nous sommes anticapitalistes et libertaires, nous sommes contre les patrons. Surtout ceux d’Utopia qui maltraitent leurs salariés et ont été condamnés aux prud’hommes« . Cette prise de position du Scalp No-Pasaran, tout à fait cohérente, est allée droit au cœur de ceux des anciens salariés qui en ont pris connaissance et qui, jusque-là, se sentaient abandonnés par le « peuple de gauche ».

Bidule

[1] Ainsi, le même film projeté dans un autre cinéma (par exemple, l’ABC -cinéma sur lequel nous aurons probablement l’occasion de revenir bientôt) reçoit infiniment moins de spectateurs.

[2] La modestie de l’effectif employé n’empêche pas l’importance des ressources financières. Il est vrai, comme nous l’écrivions dans un précédent numéro, qu’avec 600 000 entrées en 2004 (Toulouse + Tournefeuille), Utopia bat à plate couture UGC centre-ville (550 000 entrées)et que les chiffres d’affaire 2003 de quelques SARL, qui ont toutes la même gérante, s’établissait comme suit : Utopia Latin, 1 626 058 euros. Utopia St Siméon, 1 207 151 euros. Félicité Films (spécialisée dans le conseil pour les affaires et la gestion), 299 705 euros. Colossal, non ? Ajoutons que la même personne est aussi gérante de la Société civile immobilière St Siméon, au capital social rondelet, et que nous ne sommes pas sûrs d’avoir tout retrouvé…

UTOPIA, MON AMOUR

Dernières nouvelles d’Utopia

Le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, Février Mars 2007, numéro 99

Utopia, c’est un réseau de cinémas, spécialisé dans le film intello de contestation. C’est une affaire qui marche bien, fort bien même [1]. L’essaimage progressif du réseau dans toute la France en est d’ailleurs une preuve qui ne trompe pas. Utopia, c’est aussi une « Gazette » gratuite mensuelle (50 000 exemplaires sur Toulouse à ce qu’on dit) qui fait, bien sûr, la promotion des films mais surtout qui consacre ses pages à l’alter mondialisme, aux idées progressistes et autogestionnaires. Utopia, c’est aussi le support de multiples soirées organisées par (presque) tous les mouvements de gauche et d’extrême gauche.

Avec une programmation de qualité, des moyens financiers impressionnants, un discours très ouvert, une audience considérable, Utopia est pour le « peuple de gauche », une institution. Et une institution intouchable. Pourtant, Utopia, c’est aussi un patron et des salariés. Et c’est là que ça se gâte. Parce qu’il n’y a pas de commune mesure entre le discours de la boite et … la réalité. C’est pourquoi, la CNT-AIT a dénoncé publiquement [2] deux pratiques inadmissibles : l’attribution des primes en fonction du travail bénévole pour l’entreprise, et la nécessité d’une « conscience politique » chez les salariés ! Réponse patronale quelques jours après dans une « Gazette » consacrant deux pages à critiquer la CNT : rien sur les points soulevés, mais la double accusation de ne pas nous être informés sérieusement et de parler au nom des salariés sans leur accord. Mal en a pris au patron d’Utopia. Ce sont des anciens salariés eux-mêmes qui lui ont clos le bec publiquement en publiant des témoignages accablants sur ce qu’ils avaient vécu dans cette entreprise sans jamais pouvoir l’exprimer jusqu’à présent.

A la suite de plusieurs contacts de salariés ou ex-salariés d’Utopia, la CNT-AIT a levé le voile sur des pratiques de cette entreprise qui crie « Haro sur le boulot », fait son fond de commerce de la dénonciation de l’exploitation capitaliste, mais peut éventuellement se conduire comme le dernier des patrons.

Tout d’abord, pourquoi les salariés d’Utopia, dénonçant leurs incroyables conditions de travail, se sont-ils adressés à la CNT-AIT ? Pas parce qu’ils étaient anarchosyndicalistes ! Simplement parce que, « ailleurs », on leur avait conseillé de la fermer : « Pas touche à Utopia » semble bien être le mot d’ordre de la plupart des organisations de gauche et d’extrême-gauche, qui ne veulent pas perdre les avantages substantiels que leur boutique y trouve.

« UTOPIA SALAUD ! LE PEUPLE AURA TA PEAU »

C’est sous ce titre ravageur dont nous lui laissons l’entière responsabilité, que la « Gazette d’Utopia » (février 2005) tentait, sur deux grandes pages, de répondre à nos critiques. Nous n’étions que des lurons « pas sympathiques » et « pleins de haine », accusés de propager des « on-dit pénibles », d’avoir « des comportements inadmissibles », d’être « bourrés de méchancetés »… Bref affreux, sales et méchants, nous n’avions rien compris. Depuis, même un verdict du Conseil des Prud’hommes, qui n’est pas une instance réputée pour ses positions anti-patronales, est venu, le 13 septembre 2006, apporter un démenti cinglant aux affirmations du patron d’Utopia en le condamnant tout d’abord à 11.000 euros de dommages et intérêts envers une ex-salariée. Bien que trois « Gazettes » soient parues depuis cette date, on n’y trouve pas l’information que l’importance de ce fait appelait. Pourquoi une discrétion si inhabituelle chez un champion du devoir d’information et de transparence ? Il est vrai que sa condamnation pour licenciement abusif (comme un vulgaire gros patron de droite) est éclairante.

Tout d’abord, les Prud’hommes pulvérisent les trois motifs avancés par Utopia pour justifier le licenciement : le premier « ne concerne en rien la salariée », le deuxième « n’est pas plus réel que sérieux », quant au troisième, il repose sur « une position tout à fait inversée de la part de la gérante ». Bien plus, « la genèse de l’histoire démontre que les problèmes…ont…entre autre, comme point de départ…le fait que le salarié ait pris contact avec un inspecteur du travail »… ce qui constitue pourtant un droit élémentaire  !

Ensuite, le florilège continue : les Prud’hommes relèvent un courrier «  menaçant » de la direction ainsi que des propos « pour le moins surprenant(s) » quand ils ne sont pas « particulièrement condescendants » d’un « actionnaire non-salarié » d’Utopia. Les Prud’hommes valident « qu’un collectif d’anciens salariés d’Utopia a été formé » et que «  assurément plusieurs anciens salariés témoignent » dans leur tract «  Sauve qui peut Utopia » (dont nous ne pouvons que conseiller la lecture très instructive : http://cnt-ait.info/article.php3 ?id_article=1083).

Pour ce qui est des accusations d’Utopia concernant la CNT-AIT, les Prud’hommes constatent que le patron les profère « sans apporter le moindre commencement de preuve de ses affirmations ». Ajoutons pour finir qu’Utopia s’est bien gardé de faire appel.

Au-delà du constat que les faits diffusés par la CNT-AIT sont parfaitement fondés, ce qui est posé à tous ceux qui ne se reconnaissent pas dans le système actuel (et qui donc apprécient les films critiques qui passent à Utopia), c’est la question éthique. En cette période électorale où les candidats ne craignent pas d’avancer les propositions les plus contradictoires et les plus scabreuses pour grignoter quelques points dans les sondages, parler d’éthique n’est certainement pas à la mode. Mais pour nous, les actes doivent être en accord avec les paroles ; c’est un préalable à toute lutte, que l’oppresseur soit « de droite », « de gauche  » ou « du milieu ».

4 janvier 2007


[1] Ainsi, dans le grand Toulouse, les deux Utopias, avec 600 000 entrées payantes battent à plate couture le multiplex UGC centre-ville. Chiffre d’affaire cumulé 2003 des Utopias : plus de trois millions d’euros.

[2] Voir dans « Le Combat syndicaliste » n°90, les deux articles sur le sujet.

Utopia condamné pour licenciement abusif

Justice : le cinéma toulousain, chantre de la dénonciation des injustices sociales, épinglé par le conseil des prud’hommes (2007)

La Dépêche du Midi,  06 février 2007

Utopia condamné pour licenciement abusif

Utopia Toulouse épinglé pour licenciement abusif, voilà qui fait tache dans la vitrine de cette institution du cinéma engagé à gauche, plateforme de l’alter-pensée, grand pourfendeur de l’exploitation capitaliste sauvage et chantre de la dénonciation de l’ultralibéralisme économique. Le conseil des prud’hommes de Toulouse a pourtant bien condamné Utopia, en septembre dernier, à verser 11 000 € de dommages et intérêts à une ancienne salariée. Les causes du conflit remontent à plus de deux ans. À l’origine, parce qu’elle conteste ce déficit de 90 heures de travail que lui reproche la direction, et que les conditions de travail ne lui paraissent pas conformes à ses droits, cette ex-salariée saisit l’inspection du travail. « À partir de ce moment, mon travail n’était plus satisfaisant », se souvient-elle.

EXPLOITATION ?

Pour Anne-Marie Faucon, l’un des fondateurs du réseau Utopia, c’est avant tout le  « comportement » de la jeune femme qui est en cause. En particulier lors de la venue du réalisateur Robert Guédiguian, soirée où l’employée aurait déserté son poste. Et il n’y aurait chez Utopia pas plus de harcèlement pour manque « d’un minimum de conscience politique » que d’incitation à travailler bénévolement pour servir la cause, comme « les ragots et les cancans » du syndicat anarchiste CNT-AIT le prétendent. CNT-AIT qui aurait suffisamment de talent de persuasion et d’entregent, selon elle, pour « influencer les prud’hommes ».

Ragots ou cancans, un collectif d’anciens salariés d’Utopia s’est quand même constitué. Et même marginaux, leurs témoignages évoquent la « nécessaire dévotion à Utopia », les « réunions sanctions », la « demande incessante d’investissement et de volontariat » ou « la participation bénévole à des activités internes à Utopia hors du temps de travail ». Sans compter 25 départs d’employés en deux ans, de juin 2002 à octobre 2004, certains avant même la fin de leurs contrats parce qu’ils ne supportaient plus leurs conditions de travail. Rue Montardy, les actuels salariés d’Utopia démentent de telles horreurs. Mais, d’une certaine manière, pour Sophie, Raf, Clément ou Peggy, la fin justifierait les moyens. Rien ni personne ne les contraint à rester au-delà des heures de boulot, sinon le militantisme. Au risque de s’affranchir du code du travail et ainsi de fauter par les pratiques qu’on dénonce.

Me Jean-Marc Denjean, l’avocat de la salariée abusivement licenciée, lui, se garde bien de conclure à une exploitation généralisée chez Utopia. Il s’en tient à la décision de justice : « Le conseil des prud’hommes, dans une décision motivée et détaillée, a jugé que le licenciement n’était pas étayé par des éléments de preuve suffisants pour caractériser l’existence d’une faute. »

Jean-Louis Dubois-Chabert

Illustration : Jean-Paul Van Der Elst

PETIT VOYAGE EN UTOPIA

Article publié le lundi 10 octobre 2005 sur http://cnt-ait.info

Utopia est une chaîne de salles de cinéma qui se veut différente des grands multiplexes : programmation décalée et alternative, affichage politique « de gauche » clairement proclamé, notamment dans la « Gazette », journal des programmes du cinéma qui est distribué gratuitement à l’entrée du cinéma et diffusé dans tous les lieux culturels ou alternatifs de la zone d’achalandage du cinéma. Drainant par des tarifs avantageux et une politique différente une clientèle d’étudiants et de personnes « engagées », ils se veulent les archétypes d’une nouvelle forme de militantisme.

Mais l’envers de l’écran n’est pas aussi rose. En effet, Utopia c’est aussi une entreprise, avec des patrons et des salariés. On aurait pu s’attendre à ce que les relations de travail à Utopia soient différentes de ce qu’on retrouve dans une entreprise classique. Elles le sont en effet puisque à l’Utopia Toulouse, le patron a expérimenté une politique sociale dont le Medef n’ose pas toujours rêver : travail bénévole, primes à la gueule du salarié et en fonction de son degré d’accord avec l’idéologie du patron, etc. … Des anciens salariés d’Utopia Toulouse ont osé briser la loi du silence et dire tout haut ce qu’un certain milieu militant connaissait depuis longtemps, mais préférait taire pour ne pas écorner l’image et surtout pour continuer à bénéficier des largesses d’une salle où ils peuvent organiser « cycles ciné » et autres « fêtes militantes ».

De la même façon que lorsque les salariés d’un Mac Do sont en grève, des copains de la CNT-AIT de Paris Nord sont allés à la rencontre du public et des salariés de l’Utopia de St-Ouen L’Aumône (95), en banlieue Nord, pour y faire savoir comment ça se passe à Utopia Toulouse et susciter des solidarités.

La guerre d’Utopia (Part one)

Une première distribution de tract a donc été organisée un soir de février. Nous nous sommes retrouvés avec des copains du Groupe Makhno de la Fédération anarchiste et du Collectif libertaire « l’Insurgé du 95 ». Nous mettons en pratique les techniques rodées sur les piquets tenus devant les fast-foods et autres Pizza Hut : distribution de tracts et slogans (« A Utopia l’exploitation c’est pas du cinéma », « A Utopia les primes à la gueule de l’emploi»). A l’affiche il y avait notamment « Le couperet » de Costa Gavras (l’histoire d’un tueur de chômeurs) et surtout « La corporation « , film de dénonciation des multinationales américaines auquel participent Chomsky, Michael Moore (« Farenheit 9/11 ») et Naomi Klein (« No Logo »). Bref, des films où le capitalisme est mis en accusation. Nous pensions dès lors trouver un public réceptif à notre action. Grave erreur ! En fait, pour la plupart des spectateurs “alternatifs”, les conditions humaines dans lesquelles un film peut leur être projeté n’ont pas d’intérêt. Il semble qu’aucun des spectateurs présent ce soir-là n’ait réalisé que pour qu’un film soit projeté, il faut qu’il y ait des humains qui mettent la bobine dans le projecteur … Seul comptait leur désir de consommation culturelle.

L’argument massue -ou plutôt qui se voulait tel- qui nous était assené c’était « de toute façon Utopia, c’est quand même mieux que les multiplexes UGC »… Nous en étions là de nos discussions quand nous avons vu sortir du cinéma le gérant, visiblement sur les dents, venu nous dire que s’il ne nous empêchait pas de distribuer nos tracts ( !) il nous demandait de bien vouloir ne pas gêner l’entrée des clients. Éclat de rire général ! C’est mot pour mot la phrase que nous sortent les managers de Mac Do quand nous piquetons « leur » restaurant !

Avant de partir, nous avons discuté avec des membres du personnel du restaurant associatif qui partage ses locaux avec Utopia et qui nous ont confirmé qu’à St-Ouen non plus, tout n’était pas rose … Fin du premier épisode.

L’empire Utopia contre-attaque (Part Two)

Dans la Gazette d’Utopia de Toulouse, la contre-attaque patronale s’était étalée avec force mauvaise foi. Pour appuyer ce pur moment de propagande patronale, le dessinateur Charb s’était fendu de plusieurs gribouillis dont l’un qui disait « Pourquoi la CNT Toulouse ne vérifie pas ses infos ? Parce que c’est du boulot ducon« .

Ayant appris que le sieur Charb devait dédicacer ses œuvres dans une sympathique librairie parisienne, nous avions décidé de lui amener la dite Gazette, ainsi qu’un tract « Attention, Jacques Faizant de gauche !« .

A notre arrivée, Charb tout sourire dédicaçait aux quelques badauds présents ses « Gromit et Tartempion », arborant un magnifique t-shirt jaune poussin. Un compagnon lui fit remarquer que – vu les dessins qu’il avait fait dans la Gazette – le jaune était une couleur qui lui allait particulièrement bien. On assista alors à un festival de Charb qui – sans jamais se départir de son flegme- alterna entre pure mauvaise foi et cynisme intégral. Il nous ressortit les arguments patronaux qu’il connaissait par cœur -c’est donc que l’histoire l’avait touché, et ses amis avec. Nous les avons démontés un par un, preuves à l’appui (nous avions amené avec nous les documents permettant d’étayer toutes nos affirmations). Il finit par admettre que nous avions bien vérifié nos affirmations, et que c’était lui qui n’était pas suffisamment informé. Il nous expliqua qu’en fait son premier travail après les études avait été illustrateur dans la gazette d’Utopia St-Ouen. Il était donc redevable aux patrons du ciné de lui avoir mis le pied à l’étrier. Les patrons de St-Ouen ayant monté l’Utopia de Toulouse, à titre amical il avait donc fait l’illustration en reconnaissant que « c’est un dessin de pure mauvaise foi« .

Il nous sortit également que de toute façon pour travailler à Utopia il fallait « adhérer à l’idéologie de l’entreprise« . Des anciens équipiers de Mac Do, présents parmi nous, crurent entendre leur ancien manager…

Pour lui, l’exploitation à  Utopia existait, comme dans toute entreprise, mais ce n’était pas pire qu’à l’Huma ou à Charlie Hebdo où il travaille par ailleurs. Nous l’avons invité à nous envoyer des textes de dénonciations, que nous serons ravis de publier.

Il vanta également la création de petites entreprises ou encore la marchandisation de la culture, et autres sottises qui nous laissèrent sans voix (ainsi que d’autres personnes présentes). Il conclut en disant que de toute façon, quand il allait au cinéma, il ne s’intéressait pas à ce qui se passait derrière l’écran. Il finit par nous dédicacer notre tract d’une illustration qui se passe de tout commentaire. [1]

Le retour du Jedi (Part Three)

Suite à l’épisode précédent, nous avons donc organisé une nouvelle distribution de tracts à Utopia St Ouen l’Aumône, fin juin, avec les mêmes participants et le même scénario. Certes la période n’était pas propice question public, qui avait visiblement déserté la culture pour les plages estivales, mais cette absence de spectateurs a permis à des salariés d’Utopia de sortir pour discuter avec nous.

La première personne, assez énervée, nous cria que de toute façon tout ce que nous disions c’était des mensonges et des méchancetés. Et que d’abord Utopia St-Ouen n’avait rien à voir avec Utopia Toulouse, que c’était des entreprises distinctes. Un compagnon lui fit remarquer qu’elles avaient quand même le même nom, le même logo, la même enseigne, les mêmes formes de gazette … il lui expliqua alors ce qu’était le système des franchisés. L’employé finit par admettre que certes, il y avait des Utopia où il y avait de sacré problèmes, mais que ce n’était pas le cas ici et qu’il ne fallait pas que nous continuions à semer la zizanie.

La seconde personne est venue vers nous beaucoup plus détendue et ouverte à la discussion. Tout d’abord elle nous dit que le premier épisode n’était pas passé inaperçu. Les employés ayant appris qu’une distribution de tracts avait eu lieu par rapport à un problème en province, ils ont cherché à comprendre d’où cela pouvait venir. Le problème c’est que les salariés des différents Utopia ne se connaissent pas entre eux et donc il est difficile d’avoir des informations. Pensant que les problèmes venaient de Bordeaux (une invitation aux copains de Bordeaux pour agir ?), ils avaient cherché à contacter les employés du cinéma girondin, mais sans succès.

La direction quant à elle a convoqué tout le personnel pour une réunion « de crise », pour leur dire que la CNT avait distribué un tract à l’entrée du cinéma, que cela concernait Toulouse et seulement Toulouse et que de toute façon tout était expliqué dans un article de la Gazette d’Utopia de Toulouse dont un exemplaire fut remis à chacun des employés. Bien sûr la direction n’eut pas le scrupule démocratique de donner un exemplaire de notre tract aux employés afin qu’ils confrontent les deux versions … Ce que nous fîmes, en expliquant le problème de Toulouse et notamment les heures sup’ non payées. La pratique toulousaine le scandalisa et il nous dit de façon très nette qu’à St-Ouen s’il leur arrivait aussi de faire des projections-presse ou autres extras, les heures étaient notées et intégralement payées et que si ce n’était pas le cas, ils refuseraient de venir bosser. Message transmis aux salariés toulousains …

La menace fantôme (conclusion)

En plus des actions terrains, nous avons publié sur notre site les différents tracts concernant l’affaire Utopia. Ceci nous a valu un abondant courrier d’anciens salariés de différents cinés, qui corroborait tout ce que nous dénoncions. Nous sommes aussi entrés en contact avec des compagnons d’Orléans qui connaissaient les mêmes problèmes dans un ciné fonctionnant sur le même mode.

Pour le syndicat Paris Nord, ces actions s’inscrivaient dans une triple démarche logique, de solidarité avec des travailleurs qui réclament leurs droits, de dénonciation de l’hypocrisie d’une gauche-spectacle à l’intelligence servile, et d’unité dans la lutte avec des compagnons sur des bases anarchosyndicalistes. Ces interventions, les rencontres et les discussions qu’elles permettent nous renforcent dans la conviction que l’autonomie des travailleurs et l’action directe peuvent être des leviers puissants, qui inquiètent les patrons. En ces temps où tout est marketing, l’image de marque devient un capital important de l’entreprise. Pour toutes ces entreprises culturelles, qu’elles soient sous le statut privé ou associatif, une certaine image « engagée » leur sert de caution morale. Aller à la rencontre de leur public, c’est commettre un vrai crime de lèse-majesté car c’est dévoiler l’imposture. Mais il n’y a pas d’autres alternatives pour des révolutionnaires -sauf à se renier- que d’être en rupture et de dénoncer aussi les marchands de sommeil et d’illusion.

Un militant CNT-AIT Paris-Nord


[1] Le dessinateur Jul, qui était aussi présent à la dédicace, était semble-t-il mal à l’aise pour son ami Charb … Nous avons recroisé ce dernier un an après, au salon du livre de Paris, où il dédicaçait avec l’urgentiste Pelous. Cela nous a donné l’occasion de donner à Charb le verdict du procès qui validait toutes les informations de la CNT-AIT … et de lui pourrir de nouveau sa dédicace …

A PROPOS D’UN DROIT DE REPONSE PATRONAL – ATTENTION FAIZANT DE GAUCHE !

Un cinéphile averti en vaut deux …

Article publié dans le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, n°90, mai juin 2005

Sous le titre « Utopia salaud ! le peuple aura ta peau » la dernière gazette de ce cinéma publie deux pages, illustrées par Charb, pour s’attaquer à la CNT-AIT de Toulouse. Le prétexte en est de répondre aux deux tracts dans lesquels nous dénoncions des pratiques inadmissibles : le licenciement pour « manque de conscience politique » et les critères d’attribution des primes (participation « bénévole à des activités internes à Utopia » ( !), formation « hors du temps de travail« …). Loin de nous répondre, ce texte est un fatras verbeux, qui contient un nombre impressionnant de contre-vérités. Les extraits de leur gazette sont en gras. A vous d’apprécier :

« Nos lurons […] n’ont pas daigné répondre à notre invitation de participer au débat sur le travail« 

Quelle invitation ? Nous n’avons jamais reçu d’invitation d’Utopia pour quelque débat public que ce soit. Les rédacteurs de la Gazette le savent pertinemment. C’est pourquoi ils complètent leur assertion mensongère d’une précision, pour tenter de rattraper le coup : leur cinéma, écrivent-ils, est « ouvert pourtant à tous sans exclusive ». Et alors ? Il fallait peut-être qu’on se sente invité d’office ? Gaumont et UGC aussi, sont ouverts à tous. Les restaurants tout autant. De là à dire que chacun y est invité…. Les mots ont un sens. Gérer un lieu « ouvert à tous », c’est une chose. « Inviter » quelqu’un, s’en est une autre. Nous n’avons pas été invités au débat sur le travail. C’est un premier mensonge.

« Nos joyeux drilles prennent la parole à la place des salariés d’Utopia sans même les consulter« .

Nos tracts n’ont jamais porté pour signature « les salariés d’Utopia » ou quoi que ce soit dans ce style. Ils sont clairement signés « CNT-AIT », avec notre adresse. De plus, ils ne citent pas des propos des salariés. Ils ne présentent même pas leurs revendications. Ils ne les mettent pas en avant. Ecrire que nous prenons la parole à leur place est un deuxième mensonge.

Précision : bien que nous ne nous exprimions pas en leur nom, nous l’avons fait avec l’accord d’un certain nombre de salariés. Ils nous ont d’ailleurs informés que, malgré la béatitude qu’ils affichent en public, les patrons d’Utopia ont parfois du mal avec leurs exploités. Ils l’écrivent eux-mêmes : à Utopia St Ouen (une des branches de la maison) « la non-motivation d’une partie de l’équipe est inquiétante » tellement inquiétante que cette salle « pourrait bien décliner et disparaître très vite » {1]. Vu les conditions de rémunération et de travail, faut-il s’étonner que des salariés soient “non motivés” ?

« Ils gratifient la licenciée du titre de « déléguée du personnel« 

Troisième mensonge. Le camarade gazetier se mélange carrément les pinceaux : ce n’est pas nous qui gratifions la salariée virée de ce titre, c’est … Utopia ! Ce qu’il critique, n’est qu’un extrait du compte-rendu de la réunion d’équipe [2], dont nous avons fait simplement citation. Ceci dit, puisque le sujet est sur la table, voici quelques précisions. A Utopia, les « délégués du personnel », c’est comme les « invitations » : bidon. C’est le patron qui labellise le titre. Les patrons d’Utopia ont une vision toute « perso » du rôle du délégué du personnel. Il s’agit selon eux de : « … transformer en outil de réflexion et de progrès […] ce qui pourrait être tout l’inverse » [3] Traduction : le délégué est prié d’être dans la ligne du « progrès » patronal. C’est pas franchement pour ça qu’il existe en principe. Mais nous ne sommes pas étonnés c’est toujours comme ça que le voient les patrons.

Remarque en passant : à la CNT-AIT, pour de multiples raisons, nous sommes contre les élections professionnelles, ce qui est un autre débat.

« Utopia […] n’est pas une association, contrairement à ce que vous avez l’air d’insinuer« 

Le précédant n’était pas mal, mais ce quatrième mensonge est à mourir de rire. Non seulement nous n’avons jamais pensé qu’Utopia était une association, mais nous nous sommes évertués à écrire le contraire, qu’il s’agit d’une « S.A.R.L. (et non pas une association comme le croient certains) » {4] et d’une PME [5], c’est-à-dire d’une entreprise au sens juridique du terme. Pourquoi l’avons-nous fait ? D’abord, parce qu’on ne peut pas dire que la mention « Utopia = Société Anonyme à Responsabilité Limitée » crève les yeux quand on lit la gazette. Deuxièmement, parce qu’Utopia met continuellement en avant ses bénévoles. Or, ce sont les associations qui ont des bénévoles. Les SARL ont des salariés.

« On n’aurait d’ailleurs rien contre l’idée d’être gavés de bénéfices […] la banque de France […] trouve la « rentabilité d’Utopia insuffisante« 

Le gazetier ajoute que cette rentabilité est insuffisante « comparé à Total« . Là, ce n’est pas un trait d’humour. C’est de la prudence. Utopia ne ment pas en disant que la SARL fait moins de bénéfices que Total. Mais c’est un cinquième mensonge que de laisser entendre qu’elle n’est pas très rentable. La preuve ? « le CNC lui-même […] est époustouflé » [6] du nombre d’entrées réalisé à Tournefeuille. Et il en faut, pour époustoufler le Centre national du cinéma ! Il est vrai qu’avec 600 000 entrées en 2004 (Toulouse + Tournefeuille), Utopia bat à plate couture UGC centre-ville (550 000 entrées) [7]. Mais au fait, pourquoi ne pas publier dans la prochaine gazette les organigrammes et les comptes détaillés de toutes les sociétés liées à Utopia ? Pour mettre l’eau à la bouche, voici les chiffres d’affaire 2003 de quelques SARL, qui ont toutes la même gérante : Utopia Latin, 1 626 058 euros. Utopia St Siméon, 1 207 151 euros. Félicité Films (spécialisée dans le conseil pour les affaires et la gestion), 299 705 euros. Colossal, non ? Ajoutons que la même personne est aussi gérante de la Société civile immobilière St Siméon, au capital social rondelet.

« Ah, c’est vrai, la CNT est contre les primes ! Ce chat jaloux préférerait sans doute qu’on refile de juteux dividendes à des actionnaires« .

Comme si la seule alternative était de verser des primes ou des dividendes. Manifestement, l’idée de diminuer légèrement les profits pour augmenter les salaires (dont certains se traînent tout de même…) ne vient pas aux patrons d’Utopia. C’est pourtant si simple. Ceci dit, les critères utopiastes d’attribution des primes constituent un véritable scandale sur lequel la direction reste terriblement silencieuse. Pourvu que [le premier ministre] Raf’[farin] ne pique pas l’idée à Utopia… et demande aux enseignants de distribuer gracieusement la loi Fillon dans les boites à lettres pour toucher leurs primes…

« Pourquoi la CNT Toulouse ne vérifie pas ses infos ? »

Si nos informations étaient non vérifiées (sous-entendue, fausses), il suffisait à Utopia de le dire. Nous constatons qu’aucune n’est démentie sur le fond. Pour éluder le problème, Utopia se camoufle derrière une rédaction maladroite d’un compte-rendu par une « jolie |sic] stagiaire » dont « c’était le premier jour« . Outre le cliché parfaitement misogyne de la « ravissante idiote », on nous ressert l’explication de tous les patrons pris la main dans le sac : « C’est pas moi, c’est le lampiste (pardon, le stagiaire) ». Soyons sérieux, rédigé par qui que ce soit, un compte-rendu officiel de réunion d’entreprise est relu par la direction avant d’être diffusé. Nous connaissons trop le poids des mots à Utopia pour douter que cette relecture puisse être autre chose qu’attentive.

Finissons de rassurer Charb : à la CNT-AIT quand nous avançons quelque chose, c’est que non seulement nous avons rencontré quelques-uns des intéressés, mais que nous avons en main les preuves matérielles de ce que nous écrivons. Un certain nombre de pièces de notre dossier sont citées dans cette page. Prétendre que nous n’avons pas vérifié nos infos, c’est un mensonge de plus.

[Le cycle haro sur le boulot est] « …un sacré travail, réalisé en partie par les bénévoles […] qui profite aux spectateurs, mais aussi aux salariés… »

Et voici un beau mensonge par omission. Si le travail des bénévoles profite aux spectateurs et aux salariés ( ?), le gazetier se garde de mentionner à qui il profite le plus : au patron. Grâce aux bénévoles, par exemple, la fréquentation du cycle Haro sur le boulot s’est hissée à 10 432 entrées, soit plus de 40 000 euros de recette. Ça n’a pas dégagé un petit bénéfice, ça ?

Ceci dit, on peut avoir quelques doutes sur la considération dont les bénévoles jouissent dans le fond, puisque Utopia a comme position de ne pas leur offrir, de places gratuite. En effet, écrit le Règlement intérieur, « s’ils aident Utopia, c’est parce que la chose leur semble d’importance, ou qu’ils y trouvent d’une façon ou d’une autre une satisfaction personnelle« . Et, comme ils ont déjà la « satisfaction » de travailler pour rien, ils doivent « d’abord payer (leur) cote part pour les films » s’ils veulent les voir. Pas question, sauf exception, de leur refiler des entrées gratuites. Plus radin que ça, tu meurs !

« Les salariés devenus patrons, passent-ils du jour au lendemain, du statut de prolétaire douloureux à celui de salopiauds ventripotents ?« 

Nous laissons la responsabilité des qualificatifs employés au gazetier. Si lui-même voit les patrons d’Utopia comme des « salopiauds ventripotents », c’est son point de vue, et il sait certainement de quoi il cause. Pour notre part, nous n’avons jamais écrit ça dans nos tracts sur Utopia. Nous affirmons tranquillement qu’un patron, quelles que soient les couleurs idéologiques dont il se pare, est un ennemi de classe. Parce qu’il participe directement à l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Et que c’est justement avec cette exploitation, (qui est à la base de toutes les perversions sociétales que chacun constate aujourd’hui) qu’il faut en finir. C’est clair ?

Léopold

DANGER : FAIZANT DE GAUCHE !

Tract distribué en Septembre 2005 à une dédicace de Charb sur Paris

Tout le monde connaît les dessins à l’humour caustique et glacial de Jacques Faizant dans le Figaro[8], fustigeant les syndicats qui manipulent les travailleurs et qui prennent le public en otage. On aurait pu craindre l’extinction de ce menhir de la pensé politique française avec sa disparition prochaine. Heureusement, l’excellent Charb, dessinateur de Charlie Hebdo de son état, a courageusement repris le flambeau. Qu’on en juge :

La société UTOPIA est une chaîne de cinéma d’art et d’essai implantée dans différentes villes de province et banlieue. Elle développe dans sa gazette un discours alternatif, fustige le capital et prend la défense des petits (cinémas) contre les gros (multiplexes). Ils appellent même parfois à voter Arlette, rendez vous compte ! Las, dans le cinéma de Toulouse, les conditions de travail, et notamment les conditions salariales, sont loin d’être à la hauteur des prétentions de cette entreprise citoyenne. Par exemple, les primes sont attribuées en fonction de critères que le Baron Seillière ne renierait pas : la conscience politique qui – bien sur – doit être alignée sur celle du patron … Et mieux que le lundi de Pentecôte, qui ne concernait qu’une journée, les salariés sont « invités » (sous peine de licenciement …) à effectuer du travail bénévole pour l’entreprise …

La CNT-AIT, modeste syndicat de salarié, a donc fait ce que ferait tout syndicaliste en cette occasion : elle a dénoncé cet abus d’autorité patronale. Bien entendu, ceci n’a pas été du goût de la direction de l’entreprise. Dans sa riposte, elle a demandé à l’humoriste Charb de faire des gribouillis dans sa gazette. Celui-ci, en digne héritier « alter » de Jacques Faizant, fustige donc cette action syndicale qui bien entendu ne peut être qu’une manipulation des travailleurs par des gens mal informés, qui prend l’alter-public en alter-otage.

Alors, puisque l’ami Charb indique que nous n’avons pas vérifié nos sources d’informations, nous avons le plaisir de reproduire ci-dessous des extraits de témoignage d’anciens salariés de l’entreprise Utopia [NDLR : cf. articles précédents]. Nous tenons également à disposition les Règlements intérieurs et d’autres documents internes, pour ne pas être accusé de n’avoir qu’une seule version de l’affaire, celle des (ex) salariés en l’occurrence. Ainsi, celui qui n’aime pas les gens mais semble par contre bien apprécier les patrons pourra se faire sa propre opinion et deviner qui manipule qui dans cette affaire

.Des lutteurs de classe du Syndicat Interco Paris Nord CNT-AIT


[1] Texte interne du 6 janvier 2004.

[2] En date du jeudi 25 nov. 2004

[3] Texte interne de mars 2004.

[4] Cf. notre tract « La maladie du docteur Utopia.

[5] Cf. notre tract « Danger patron de gauche »

[6] Compte-rendu interne 16 sept 2004 ; CNC = Centre National du Cinéma

[7] Télérama, 9 mars 2005

[8] Jacques Faizant (1918 – 2006) dessinateur politique de droite réactionnaire.

SAUVE QUI PEUT UTOPIA !

Texte écrit par le Collectif d’anciens salariés d’Utopia en réaction à l’article paru dans la gazette n°114 sous le titre : « Utopia salaud, le peuple aura ta peau »

Article publié dans le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, n°89, mars avril 2005

Utopia défend une certaine vision de la société …pourtant, ce n’est peut-être pas l’entreprise que vous imaginez. Pour notre part, nous en avons fait la triste expérience.

Un simple constat : 25 départs entre juin 2002 et octobre 2004. Départs protéiformes qui, exception faite de trois licenciements – n’en déplaise à nos anciens employeurs qui n’en comptent que deux « vrais en treize années » – ont été pour beaucoup à l’initiative des employés eux-mêmes. En plus des démissions, des congés de formation, certains n’ont pas hésité à interrompre un CDD avant terme ou à décliner une proposition de CDI, préférant ainsi l’incertitude du chômage à la « sécurité de l’emploi ».

L’origine de ce collectif outre le besoin de manifester notre mécontentement, est un article publié dans la gazette d’Utopia n° 114 sous le titre « Utopia salaud ! Le peuple aura ta peau », lequel est écrit en réaction contre un tract des anarchosyndicalistes de la CNT/AIT révélant le contenu d’un compte-rendu de réunion d’équipe.

Pour sa défense, Utopia n’hésite pas à discuter la fiabilité des propos rapportés, alléguant qu’ils ne sont qu’ « un résumé subjectif » rédigé par « une adorable stagiaire dont c’était le premier jour ». Cet argument, s’il atteste la nécessité pressante pour Utopia de disqualifier ses détracteurs, laisse surtout transparaître sa volonté d’esquiver le sujet épineux des licenciements pour « manque de conscience politique », l’entreprise préférant débattre du rôle des délégués en son sein. Quoi qu’il en soit, nous savons pertinemment que chaque compte-rendu de réunion, lorsqu’il n’a pas été rédigé par la gérante des cinémas ou l’un des responsables, est systématiquement soumis à leur approbation avant d’être distribué à l’ensemble de l’équipe.

En ce qui concerne l’attribution des primes, les justifications fournies par Utopia comme quoi il serait « légitime et juste » de prendre en compte entre autres critères, « la participation bénévole (des salariés) à des activités internes à Utopia hors du temps de travail » ne nous satisfont pas. Nous pensons que ces primes sont seulement là l’aboutissement d’une manœuvre intellectuelle destinée à convaincre les salariés qu’il est plus honorable de travailler pour son employeur pour le plaisir que pour obtenir de quoi vivre, les amenant ainsi à toujours plus de dévouement.

A cette fin, Utopia a imaginé d’occulter les aspects laborieux et salarié du travail en le présentant comme une activité gratuite et sans obligation : le bénévolat. Dès lors, il devient légitime pour les employeurs de ne pas inclure certaines activités dans le comptage du temps de travail tout en motivant leurs choix par souci d’objectivité. L’accueil des réalisateurs et l’organisation de manifestations par les salariés en sont deux exemples caractéristiques au sujet desquels le règlement intérieur déclare : « outre que faire un bon repas (pris dans ce cas en charge par Utopia) avec Tavernier, les invités d’ATTAC (…), il y a un aspect formateur, valorisant, enrichissant sur le plan humain et professionnel qui fait de la chose un avantage plus qu’un effort ». Le règlement renchérit sur ce dernier point, ajoutant qu’ « habituellement, ce sont les « directeurs  » qui se réservent cette part gratifiante des choses ». Nous pouvons donc comprendre que bien plus qu’un avantage, c’est une faveur que nous accorde Utopia. Or, demanderiez-vous à être payés en échange d’une faveur que l’on vous fait ?

Quant aux activités jugées moins gratifiantes telles que la réception et la distribution des gazettes, 1e transport de matériel et de films d’un cinéma à l’autre (le tout avec nos véhicules personnels) et les réunions d’équipe, Utopia s’en remet à la conscience de ses salariés en les laissant « libres » de les inclure ou pas dans le comptage du temps travaillé. Parallèlement, la direction ressasse un discours alarmiste où l’entreprise – malgré son essor – est toujours présentée comme mise en péril par ses concurrents les multiplexes, oubliant qu’Utopia participe à cette concurrence et met également des cinémas en difficulté. Dans ce contexte, le salarié qui voudrait réclamer le paiement de ses heures travaillées est soumis à un cruel dilemme. Finalement, ne serait-il pas plus « légitime et juste » de prendre ces aspects en compte dans les salaires, et non dans les primes comme en est convaincu la direction ?

Le Collectif d’anciens salariés d’Utopia.

Extraits de témoignages d’anciens salariés d’Utopia :

 « Comme à toute personne ayant fait des études de cinéma, Utopia me paraissait être le lieu de travail idéal : excellente programmation, respect des films, engagement politique, collègues sympas et cinéphiles …Quelle désillusion ou devrais-je dire «  désutopie  » ! La paranoïa, la délation, les lettres recommandées et les réunions sanctions faisaient aussi partie de cette aventure. La gazette est prompte à critiquer les autres entreprises, cela tend à masquer la réalité du travail dans ce cinéma : des idées incongrues sur une nécessaire dévotion à Utopia, des heures non comptabilisées dans le temps de travail, des idées politiques que les salariés doivent pouvoir justifier auprès des spectateurs et surtout aucun droit à l’erreur sous peine de recevoir une lettre recommandée. Ma déception dans ce cinéma a été immense, j’ai quitté Utopia à la fin de mon contrat sans vouloir discuter avec mes employeurs d’une éventuelle reconduction, j’ai fui sans me retourner. (…) » Héloïse

« J’étais une Utopiste convaincue lorsqu’en mai 2004 les directeurs d’Utopia m’ont proposé d’embarquer pour une aventure salariée de six mois. Nous nous connaissions mieux depuis un certain temps puisque nous avions créé l’association des Utopistes Associés ensemble et j’en étais alors la vice-présidente. (…) J’ai trouvé cette opportunité extraordinaire. (…) Malheureusement (et le mot est faible …), j’ai vite déchanté. (…) Le fait, ensuite, de ne pas avoir notre salaire complet un mois paraît anecdotique ; mais il est important de souligner que lorsque ça nous est arrivé, nos patrons si engagés dans la cause des salariés nous ont reproché en réunion d’être mesquins, de nous monter la tête pour ce genre de détails. Mesquinerie, que de nous soucier de savoir si nous allions pouvoir payer notre loyer en début de mois ou donner à manger à nos enfants lorsque nous ne gagnons que 1100€ par mois ? Mesquinerie, que de leur dire qu’en tant que patrons d’entreprise, ils ont des devoirs envers leurs salariés, surtout quand le salaire n’est pas versé pour la simple et unique raison qu’en août le comptable est en congés, et qu’ils n’ont pas prévu un évènement qui se répète chaque année à ladite période ? (…) » Anne

« (…) Une collègue venait de quitter l’entreprise avec une balance horaire déficitaire lorsque je me suis moi-même retrouvée avec environ 70 heures à rattraper. Ce cumul s’explique de deux manières : contrairement à la législation sur l’annualisation du temps de travail, l’entreprise ne remettait pas les balances horaires à zéro au 31 août de chaque année et pendant de nombreuses semaines on ne m’a pas fait travailler un minimum de 35 heures. Cela a eu des répercussions physiques et morales : j’ai dû enchaîner des semaines de travail supérieures à 35 heures (parfois supérieures à 42 heures sans avoir été rémunérée en heures supplémentaires). L’impossibilité d’organiser ma vie personnelle m’a contraint à un état d’isolement auquel s’est ajouté un état de grande fatigue (le temps que je ne passais pas à travailler, je le passais à dormir pour récupérer). (…) » Christine

« Je garde, fort malheureusement, un pitoyable souvenir de mon court passage dans la SARL Utopia. C’est avec regret que j’ai constaté très vite à quel point ses créateurs et dirigeants faisaient peu de cas des conditions de travail et de vie de leurs salariés. Et ce, en contradiction complète avec les discours lénifiants et les effets de communication dont ils se sont fait une image de marque. (…) Les fonctions les plus pénibles se révélèrent vite être celles du ménage : aspirateur, poubelles, serpillière dès 6 heures du matin, m’obligeaient à me lever à 5. Tout cela bien sûr pour un SMIC. A cela, vinrent se rajouter, hors du temps de travail, hors rémunération : la relecture des gazettes (pour les volontaires !), leur distribution auprès des commerçants, le démarchage pour de nouveaux emplacements de relais gratuits à cette même gazette, la mise en place de publicité dans les rues pour le lancement d’Utopia Tournefeuille, l’organisation de futures rencontres avec des metteurs en scène, ces rencontres elles-mêmes, une réunion par mois de 4 heures minimum. Au total, mon 1/4 de temps finissait par devenir un bon mi-temps sans rémunération appropriée. Si l’on comptait frais de déplacement, parking, nourriture …je finissais aussi par perdre de l’argent en travaillant et surtout… beaucoup trop de temps ! (…) » Christian

« On sait pourquoi on souhaite travailler à Utopia. Sous peu, on sait tout autant pourquoi on souhaite en partir. Dans mon cas, sept mois auront suffis. (…) Les plannings ont été une des principales sources de conflits. Modifiés chaque semaine, ils nous étaient souvent remis le dimanche soir pour la semaine à venir, ce qui rendait pour le moins difficile l’organisation de notre vie personnelle. A plusieurs reprises, il est arrivé que la durée minimale de repos entre deux jours travaillés ne soit pas respectée. Régulièrement, nous avons évoqué ces problèmes au cours de réunions, ce qui ne manquait pas d’exaspérer nos responsables. Selon eux, cela n’était dû qu’à notre évidente mauvaise volonté (je laisse à d’autres le soin d’évoquer l’épisode de la psychothérapie de groupe). » Guillaume

« J’ai été opérateur projectionniste à Utopia pendant 2ans et demi. A l’ouverture des salles de Tournefeuille, les conditions de travail se sont profondément altérées. Très vite, les emplois du temps sont devenus impossible à établir et n’étaient connus que quelques jours à l’avance. Cela a créé d’énormes tensions dans le personnel. (…) La demande incessante d’investissement et de volontariat pour l’essor de l’entreprise a définitivement fâché beaucoup de salariés. Consciente de ces gros dysfonctionnements, la direction a proposé en réunion une psychothérapie de groupe financée par les primes annuelles des salariés (…). » Yane

« Je me souviens que pendant longtemps il m’a été impossible de terminer une journée de travail à l’heure prévue par l’emploi du temps ; non parce que je ne m’étais pas acquittée de mes tâches mais parce que j’étais habitée par le sentiment de ne jamais en faire assez. J’ai compris plus tard que ce sentiment de culpabilité ou mauvaise conscience m’était insufflé par le discours ambiant et les apartés de certains dans l’équipe tendant à sanctifier le travail désintéressé. Une manière pour Utopia de s’attirer le dévouement de ses salariés. (…) » Stéphanie

QUELLE EST LA DIFFERENCE ENTRE UN PATRON DE GOCHE ET UN PATRON

L’exemple de la SARL CINEMA UTOPIA

Article publié dans le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, n°89, mars avril 2005

Le soir du 3 février, avait lieu au cinéma Utopia à Toulouse la soirée d’ouverture du cycle « Haro sur le boulot », cycle dont le thème étant la critique virulente des méfaits du capitalisme.

Le cinéma Utopia est peu banal : c’est une salle « militante » qui défend haut et fort le cinéma indépendant contre les lois du marché. C’est aussi un lieu très engagé politiquement, qui soutient toutes les luttes progressistes. D’ailleurs, l’extrême majorité des organisations de gauche y a recours. Bref, c’est une véritable institution de la contestation toulousaine, tellement incontournable qu’un groupe qui n’y a pas recours ne peut pas être tout à fait pris au sérieux. C’est pourtant à un tel « manque de sérieux » que s’est toujours livrée la CNT-AIT, n’ayant pas pour habitude de demander l’autorisation à un patron pour développer une propagande anti-patronale.

C’est donc sans son autorisation que les militants de notre syndicat ont dénoncé la patronne d’Utopia le soir de l’ouverture de son cycle contre le travail. Ces militants ont révélé, en effet, dans un tract, le contenu d’un document interne à l’entreprise : le compte-rendu de la réunion d’équipe du jeudi 25 novembre 2004. Ce dernier annonce que des licenciements sont possibles, entre autre, pour « manque de conscience politique » et qu’un des critères de l’attribution des primes est le « travail bénévole, en interne, hors du temps de travail… ». A la lumière de ces informations, le cycle « Haro sur le boulot » prenait un sens tout à fait nouveau, et l’on pouvait se demander si la critique du travail qu’affichait la direction de ce cinéma visait son caractère trop ou pas assez aliénant.

En effet, un patron « normal » se préoccupe souvent peu de la « conscience politique » de son salarié, du moment que celui-ci effectue le travail pour lequel il est payé. Il ne s’y intéresse que si le travailleur manifeste trop cette conscience, en contestant par exemple ses conditions de travail et l’exploitation dont il fait l’objet. Dans les deux cas, elle reste une activité propre à l’individu, qui ne peut être monnayée et échappe donc aux transactions marchandes. Ce n’est plus le cas pour un patron « social », comme celui d’Utopia, puisqu’il annonce sanctionner un manque de conscience politique de son salarié. Notons qu’il est le seul, par son pouvoir de patron, à définir le contenu de celle-ci et à juger de sa valeur, c’est-à-dire de sa conformité à la sienne. Penser comme son patron devient une prestation que doit fournir le travailleur contre le salaire qui lui est versé, en plus de la prestation technique pour laquelle il a été embauché (projection de films, vente de billets…). Du moment que cette conscience fait partie du contrat de travail, le travailleur n’en dispose plus. L’utiliser pour critiquer son patron reviendrait alors à une faute professionnelle. Dernière question : comment procède la direction d’Utopia pour évaluer en salaire la valeur de la conscience en question ? Combien de kilos de conscience politique doit fournir un smicard et combien de kilos supplémentaires doit-il produire pour espérer une augmentation ? Les directeurs de conscience de la SARL Utopia ne s’arrêtent cependant pas à cette transaction « conscience contre salaire », ils en proposent une autre tout aussi progressiste : « bénévolat du salarié contre prime ». Il se trouve que le droit capitaliste prévoit que tout travail mérite salaire et que tout travail supplémentaire est payé en heures supplémentaires. La plupart des capitalistes, bon gré mal gré, l’appliquent. Mais nos patrons de « gôche », tout en menant une critique théorique du capitalisme, procèdent à une critique en acte des derniers acquis sociaux qui y subsistent et proposent à leurs salariés de fournir un travail « bénévole » contre une hypothétique « prime ». Seulement, cela reste éloigné de l’Utopie par eux visée, puisque comme ils l’annoncent dans leur dernière gazette, de véritables bénévoles travaillent aussi à promouvoir cette SARL, parallèlement aux salariés qui, eux, ne sont bénévoles qu’occasionnellement. Mais revenons à la soirée du 3 février.

Une cinquantaine de spectateurs s’étaient déplacés pour assister au film d’ouverture. Elle était constituée de syndicalistes, de militants de gauche (d’ATTAC principalement) et de « citoyens » intéressés par la question du travail. On peut aisément imaginer l’indignation qui allait être la leur une fois informés de ce qui précède. Mais le film allait bientôt commencer, ce n’est que lors du débat qui lui succède, qu’ils allaient pouvoir laisser éclater leur courroux. En attendant, Geneviève Azam, d’Attac, plus orwellienne que jamais, après avoir lu le tract, a couvert de louanges Utopia qu’elle a présenté comme un espace de liberté. Après le film, le débat s’engage et le public, indocile, critique vertement les conditions de travail … en Argentine, et non pas à Utopia Toulouse. Un jeune finit tout de même par s’alarmer du contenu du tract de la CNT-AIT. Une salariée accourt et lui répond en substance qu’Utopia est une sorte de paradis social. Que les patrons y sont très proches de leurs salariés, que ces derniers n’y travaillent que trente heures payées trente-cinq et que le fondateur rembourse de très lourds crédits. Seulement, cette zélée avocate de son couple de patrons oublia de préciser au public qu’elle était la fille de l’une et la belle fille de l’autre. Oh ! Il s’agit d’un léger, très léger, oubli. Evidemment, les spectateurs avertis auraient rectifié d’eux-mêmes et compris : « Maman et Beau-Papa sont très proches de moi, et Beau-Papa paie des crédits, mais se constitue un joli capital ».

Justement, quelques jours plus tard, Beau-Papa nous écrit une lettre furibonde. Son contenu, qu’on nous permettra de trouver extrêmement confus, ne mérite pas d’être cité intégralement ici (Vous pourrez retrouver bientôt cette lettre ainsi que les principales pièces du débat sur le site http://cnt-ait.info).

Son idée principale est qu’une entreprise culturelle, du moment qu’elle est culturelle, n’est plus une entreprise, et que par voie de conséquence, lui-même n’est plus vraiment un patron. Visitée par une sorte de Saint-Esprit Culturel, la SARL enfante, par une conception immaculée, une nouvelle structure d’où disparaît, paraît-il, toute subordination, toute exploitation. La « Culture » sera le nouvel opium du peuple ou ne sera pas, semble-nous dire Beau-Papa, patron culturel.

Un exemple parmi d’autres : « Vous-mêmes [la CNT-AIT] êtes-vous payés pour aller à une manif ou participer à une réunion syndicale ?« . Triste époque que la nôtre où de tels patrons poussent l’insolence jusqu’à comparer notre activité, entièrement bénévole, dans un syndicat anticapitaliste, à l’exploitation du travail salarié dans leur entreprise…

Sur le plan factuel, la lettre de Beau-Papa affirme uniquement un fait : « Il faut pourtant que vous sachiez que les « esclaves » d’Utopia font en moyenne chaque semaine entre 30 et 35 heures et personne ne les empêche d’aller prendre un chocolat au bistrot à condition de faire correctement leur boulot« . Deux textes émanant de la direction d’Utopia démentent formellement cette affirmation et mettent en lumière la duplicité de ces propos. Un texte interne sur les plannings, semble-en partie- dire la même chose : « le planning est dit fixe, c’est-à-dire qu’il est la trame de base qui tourne sur quatre semaines. Si les nouveaux sont comptés à 35 heures autant que possible régulières, le plus anciens sont la plupart du temps au-dessous, avec un volant d’heures gérées à la guise de chacun« . Cependant, la manière dont il définit les termes « à la guise de chacun » ne laisse pas de place au doute puisqu’il le fait par les exemples suivants : « séances scolaires, remplacements, travail de gazette, imprévus, etc…« . On est bien loin « d’aller prendre un chocolat au bistrot« . On s’en éloigne encore plus, et on se rapproche d’autant de « l’esprit Mac Donald’s » quand on lit dans le règlement intérieur d’Utopia : « Comme ceux qui font les projections, profitez des temps morts pour lire la gazette, vérifiez la chaleur des salles, l’intensité du son, jetez un œil sur l’écran pour voir si tout va bien en cabine, veillez à ce qu’il y ait toujours des gazettes en vue, ne vous laissez jamais bercer par l’idée que quelqu’un d’autre a fait les choses : agissez comme si vous étiez seul(e) à devoir veiller à tout. Veillez à la propreté du hall, ramassez les papiers dans les salles entre les séances, mettez à jour les bordereaux … n’hésitez pas à prendre des initiatives, portez des fleurs, offrez café ou thé à ceux qui assurent une permanence pendant une exposition« .

Quelques semaines plus tard, la nouvelle gazette d’Utopia (mars 2005) apparaît avec une réponse à notre tract. Celle-ci contient en deux pages huit mensonges déconcertants et une bonne question. Cette densité tranche avec le style habituel des patrons d’Utopia, creux et bavard. L’hilarant Charb, véritable Jacques Faizant de « gôche », y place quelques-uns des désopilants chefs- d’œuvre que le Figaro a dû lui refuser. On y voit des syndicats manipulateurs – la CNT-AIT – prendre en otage des salariés naïfs, pour nuire à d’innocents patrons – ceux d’Utopia. Charb nous accuse aussi de ne pas « vérifier nos informations« . Lui-même a simplement oublié de nous contacter pour vérifier cette information. N’ayant pas de temps à perdre avec « le concubin de Maman » et, plus généralement ayant comme principe de ne pas discuter avec un patron, nous ne lui avons pas répondu. Nous avons préféré utiliser notre temps à revenir souvent distribuer nos tracts devant ses salles à Toulouse, Tournefeuille et St Ouen, à les coller en ville, et à les diffuser sur internet. Sur le net, ils ont suscité nombreuses réflexions et messages d’encouragement et aussi, des témoignages d’anciens salariés d’Utopia relatant la manière dont ils ont été grugés par leur patron. Une seule réaction hostile nous est parvenue : celle de François Simon, ex-candidat socialiste aux municipales. Il jugeait « inadmissibles » non pas les agissements de ses amis exploiteurs mais le fait que nous les dénoncions : « Attaquer, dénigrer, surtout de préférence les plus proches, est une attitude insupportable« .

Précisons d’abord que nous n’avons jamais été « proches » d’Utopia. D’abord parce que ce sont des patrons et que la lutte des classes (qu’ils nient) en fait nos adversaires si ce n’est nos ennemis, et par ailleurs parce que leurs positions politiques et les nôtres ont toujours été opposées (exemple : en 2002, alors que nous appelions à une abstention massive, ils étaient pour le vote Chirac…). Quant à Simon, un internaute n’a pas tardé à lui répondre : « Aucun syndicaliste ne peut trouver normal qu’un comportement EXTERIEUR à une entreprise puisse influencer sur le salaire versé […] Mais si le principe de l’Utopia ne choque pas le docteur Simon, ses patients savent ce qu’il leur reste à faire : moduler le prix de sa consultation … en fonction, par exemple, du temps de présence de François Simon dans les diverses manifs toulousaines. » A notre tour d’ajouter que si ce prix ne lui convient pas, Simon pourrait arrondir ses fins de mois en monnayant sa « conscience politique« , certains patrons seraient preneurs.

Qu’il s’empresse, cela dit, parce que la concurrence est rude. En effet, depuis que leur vérité se sait, les patrons d’Utopia n’ont pas manqué de main d’œuvre (bénévole ou payée ?) pour l’occulter. Ainsi l’UEC (Union des étudiants du PCF) s’est évertuée à coller, de manière sélective, ses affiches sur celles où notre syndicat dénonce le patron auquel elle est associée, puisque le PC organisait un débat à Utopia dans le cadre du fameux cycle « Haro sur le boulot ». On le voit, ce parti ne manque pas de savoir-vivre et sait donc défendre un exploiteur contre les droits de ses salariés. La CGT, longtemps (toujours ?) courroie de transmission du PC, sait, elle aussi, bien se tenir à table. Un de ses forum de discussion a laissé passer tous les messages reprenant les mensonges baroques des patrons d’Utopia (il y est affirmé que nous n’avons pas vérifié nos sources, alors même qu’au verso de notre tract figurait le fac-similé du document incriminé), mais a censuré la réponse d’un de nos sympathisants.

Enfin, nous venons d’apprendre que le groupe CNT des Vignoles, (associé au SCALP ressuscité), compte fêter les 20 ans de la création du premier SCALP historique (qui n’a rien à voir, si ce n’est le nom, avec le SCALP actuel [1] par une semaine de festivités, dont deux soirées à Utopia.

Il ne suffit pas de mépriser ce genre d’accointances, il est nécessaire de les analyser pour en tirer les leçons politiques. Si l’ensemble de ces militants altermondialistes et de ces pseudos syndicalistes “radicaux” continuent d’alter-fréquenter ces alter-patrons pourtant peu fréquentables, ce n’est pas sans raison. Utopia est en effet un véritable « média » pour ces organisations ; ils peuvent y laisser leur presse, y organiser des débats. Ce qui leur permet d’accéder à leur « clientèle » et de tenir à distance les concurrents. Que le prix en soit de s’associer à leur adversaire de classe et de fermer les yeux sur le sort de ses salariés compte si peu à leurs yeux. L’intérêt de leur organisation prime sur celui de la cause qu’elle est censée défendre.

Quant au salarié d’Utopia, il sait qu’il a une pluralité de patrons : les patrons-militants d’Utopia & les militant-patrons de la quasi-totalité de la gauche toulousaine.

Pétula


[1] Le SCALP historique, premier du nom en France, fut créé à Toulouse en 1984 … dans les locaux de la CNT-AIT, avec la participation significative de ses militants ! Les Vignoles tentaient ainsi de faire une OPA sur la mémoire militante à laquelle ils étaient pourtant totalement étrangers. NDLR