La guerre d’Algérie : une plaie toujours ouverte

En ces temps malsains où l’on conjugue identité nationale avec stigmatisation des populations issues de l’immigration, sans doute n’est-il pas inutile de revenir quelques décennies en arrière aux années terribles de la sale guerre d’Algérie, alors que se construisait en France cet odieux racisme anti-maghrébin, encore bien vivace, toujours présent dans certaines couches de la population, notamment au sein des « forces de l’ordre » qui continuent à bénéficier aujourd’hui comme hier de la protection bienveillante de la hiérarchie et de la clémente compréhension de la justice en cas de bavure…

En ces temps malsains où l’on conjugue identité nationale avec stigmatisation des populations issues de l’immigration, sans doute n’est-il pas inutile de revenir quelques décennies en arrière aux années terribles de la sale guerre d’Algérie, alors que se construisait en France cet odieux racisme anti-maghrébin, encore bien vivace, toujours présent dans certaines couches de la population, notamment au sein des « forces de l’ordre » qui continuent à bénéficier aujourd’hui comme hier de la protection bienveillante de la hiérarchie et de la clémente compréhension de la justice en cas de bavure…


Des citoyens de seconde classe

La loi française n’accordait alors aux français de souche nord-africaine (F.S.N.A., en jargon administratif) qu’une citoyenneté de seconde classe ; la guerre viendra inscrire en lettres de feu et de sang cette discrimination institutionnelle. Pendant ces huit années (1954 – 1962) l’Algérie sera livrée à l’arbitraire de la soldatesque, à la violence déchaînée des soudards. L’idéologie qui anime alors l’armée, les administrations et les colons dans leur majorité est fondamentalement raciste. Après la cessation des hostilités, rentrent en France plus d’un million de rapatriés (les anciens colons), des dizaines de milliers de soldats de carrière qui colportèrent avec eux une image très négative de ceux qu’ils ont combattus. Chez les trois millions d’appelés qui ont effectué leur service militaire en Algérie, certains ont été contaminés durablement par le virus de la haine raciale. Étant donné l’importance du nombre de personnes qui a été infecté par la maladie, l’épidémie ne peut que se propager.

A la fin de la seconde guerre mondiale, la victoire sur le nazisme et le retour des « libertés » (du moins en Europe) suscitent chez les colonisés de grandes attentes. Plus de 250 000 jeunes Algériens (ainsi que des milliers de Marocains et de Tunisiens) ont participé aux divers combats de la reconquête du « territoire national » : évidemment placés en première ligne, ils ont payé un lourd tribut et sont en droit d’attendre de « la mère patrie » une « reconnaissance », un « geste libérateur ». Citoyens de seconde zone pour l’administration française, ils n’ont pas les mêmes droits que leurs exploiteurs, les colons ; ils ont par contre les mêmes devoirs : mourir pour la patrie.

Les massacres de Sétif et Guelma

Lors de la célébration de l’armistice du 8 mars 45, à Sétif et Guelma, des manifestations pro-indépendantistes tournent à l’émeute, une centaine de colons est tuée. Immédiatement [1] une répression épouvantable frappe les populations de la région : il y aura au moins 20 000 morts. Police, gendarmerie, armée et milice de colons massacrent avec une férocité incroyable. Ainsi, ce jour de paix et d’armistice du 8 mai 1945 reste à jamais pour les populations algériennes un souvenir sanglant. En Europe une guerre se termine, en Afrique du Nord se prépare un autre conflit (il n’éclatera que le 1er novembre 1954 mais dès le 8 mai 45 les dés sont jetés). Un demi siècle plus tard, les conséquences de ce conflit sont encore infiniment présentes : le racisme, fruit pourri de la guerre et du colonialisme a infecté durablement une bonne partie de la population française, tandis que l’échec de la « révolution algérienne » (remplacement de la caste coloniale par une élite de privilégiés algériens) jetait une part importante de la population, déçue, dans les bras du fondamentalisme religieux (et dans une nouvelle guerre civile). Des deux cotés de la Méditerranée, les suites du conflit pèsent encore lourdement.

Une guerre qui aurait pu ne pas avoir lieu

Pourtant, cette guerre d’Algérie aurait pu ne pas avoir lieu, tellement au départ, dans les années 55, 56 elle semblait impopulaire en métropole. Jamais les appelés n’ont autant rué dans les brancards. Cette fois-ci personne ne vocifère « A Alger, à Alger ! » comme les grand-pères avaient pu le faire en 14 en criant « A Berlin, à Berlin ! ». L’enthousiasme patriotique n’est pas du tout au rendez-vous et les militants de l’époque ont pu espérer un moment que ce coup-ci on pourrait compter sur des désertions massives. Elles n’auront pas lieu hélas, mais les autorités militaires et civiles devront faire face à un nombre très conséquent d’insubordinations collectives et spontanées, avec soutien de la population.

Les « appelés » sont souvent en fait des « rappelés », ils ont déjà fait leur 18 mois de service militaire, ils ont déjà donné et n’ont pas du tout envie de remettre ça. Ils ont souvent déjà un boulot (pas de chômage des jeunes à l’époque) parfois des crédits, ils vivent en couple et voient d’un coup toute leur vie basculer. Ils ne comprennent pas du tout pourquoi ils iraient risquer leur peau pour défendre les colons d’Algérie.

La première manifestation a lieu le 11 septembre 1955 à la gare de Lyon. 600 appelés qui doivent rejoindre le Maroc (également en insurrection, comme l’Algérie), refusent de monter dans le train ; ils scandent « Le Maroc aux Marocains ! » et ignorent complètement les injonctions des officiers qui s’époumonent, s’égosillent en hurlant des ordres le long des quais. Ils seront ramenés dans leur casernement par la police et la gendarmerie et acheminés par avion au Maroc où la police militaire les attend avec impatience.

Trois jours d’affrontements à Rouen

A Rouen, le 7 octobre 55, les appelés du 406ème Régiment refusent de quitter la caserne ; la population avertie de l’insubordination des appelés arrive en renfort autour de celle-ci. Les gardes mobiles interviennent. Les affrontements sont violents et durent près de trois jours. Tout au long des années 55-56 des manifestations souvent violentes vont éclater au moment du départ des jeunes pour l’Algérie. Des wagons sont décrochés voire incendiés, des aiguillages sont mis hors service. La population des villes fait cause commune avec les « jeunes mutins », qui sont souvent accompagnés à la gare par leurs compagnes, leurs parents, leurs amis, leurs voisins. A Lésignan, Grenoble, St Nazaire, des incidents similaires se produisent, toujours avec l’appui de la population. Certains trains, pour effectuer la descente vers Marseille, port d’embarquement, mettent un temps infini : les jeunes tirent sans arrêt le signal d’alarme, descendent aux arrêts et refusent de remonter dans le train. Les autorités militaires et civiles, débordées par la contestation, décident de regrouper les appelés loin des centres villes, pour éviter la contagion.

Mutinerie au camp de Mourmelon

Au camp militaire de Mourmelon (célèbre par la suite pour son adjudant Chanal et ses « disparus  », de jeunes appelés violés et assassinés sans que cela n’émeuve la hiérarchie militaire) en juillet 56, 2 000 rappelés se révoltent et prennent le contrôle du camp. Ils foutent le général Zeller à poil et malgré l’encerclement du camp par les CRS affrètent des autocars et rentrent paisiblement chez eux. L’autorité militaire devra lancer des appels par radio pour récupérer tous ces gars, en les menaçant du pire s’ils ne se rendent pas. Bafouée et ridiculisée en métropole, l’autorité militaire se vengera en Algérie en expédiant les meneurs et les fortes têtes dans les unités disciplinaires… où ils seront livrés au sadisme des officiers et sous-officiers parachutistes.

L’exploitation habile de l’embuscade de Palestro (Algérie) – qui fait 18 morts, tous des appelés – par la propagande gouvernementale va mettre un terme à ces insubordinations collectives de jeunes soldats. Comme d’habitude, l’appel à l’union sacrée, à serrer les rangs « derrière les victimes » va fonctionner.

Les socialistes au pouvoir, les communistes complices

L’ampleur et la détermination de ces « petites mutineries » auraient pu déboucher sur un arrêt de la guerre si une grève générale avait été déclenchée, ou tout au moins une grève des cheminots et des dockers [2], puisque tous les renforts transitent par voie ferrée jusqu’à Marseille et de là partent en bateau pour Alger. Beaucoup de jeunes (de l’époque) estiment avoir été lâchés par le mouvement ouvrier, la gauche.

Mais bon dieu, que fait, justement, la gauche ? Son sale boulot, comme d’habitude, bien sûr ! A l’époque, elle gouverne : Guy Mollet de la SFIO [3], succède à Pierre Mendes-France, autre homme de gauche. Un certain François Mitterand, tour à tour Ministre de la justice puis Ministre de l’intérieur (de la police donc), n’a pas peur de déclarer « L’Algérie c’est la France… des Flandres au Congo, partout la loi s’impose et cette loi, c’est la loi française ». Ce gouvernement socialiste sait déjà pertinemment que la torture est employée à grande échelle, mais il continue à couvrir les exactions sans état d’âme. Pour ces socialistes toujours prompts à brandir leur participation à la résistance contre la nazisme, la bouche pleine de vertus républicaines et d’humanisme, le colonialisme n’a rien de monstrueux et il convient de rétablir l’ordre coûte que coûte.

Les communistes (25 % de l’électorat) soutiennent le « Front républicain » (radicaux et socialistes) qui a été élu pour trouver une issue pacifique à la crise algérienne. Au lieu de soutenir l’action directe et spontanée des appelés contre la guerre, les staliniens [4] jouent la carte Guy Mollet – Mitterand. Ceux-ci se ravisent sous la pression des ultras et se lancent à fond dans la guerre : ils demandent les pouvoirs spéciaux. Les élus communistes votent pour. Dans le même temps, ils créent des « comités pour la paix » ; c’est la logique stalinienne qui obéit à de règles bien spécifiques, dont la secrète articulation ne se dévoile aux yeux du néophyte qu’après de longues études de dialectique.

Les communistes n’appelleront jamais bien sûr ni à l’insoumission ni à la désertion, suivant en cela les commandements sacrés de Lénine : « Un communiste participe même aux guerres réactionnaires, car sous l’uniforme il reste un communiste ».

De 1954 à 58 (avant que De Gaulle ne reprenne le pouvoir), la gauche gouvernementale va porter l’entière responsabilité de cette guerre et donc de la torture érigée en système contre-insurrectionnel ; comme d’habitude, la gauche sert au mieux les intérêts de la classe dominante et des coloniaux. Les staliniens, très soucieux de prouver leur patriotisme, leur sens des responsabilités, leur respectabilité, laissent les jeunes partir à la guerre sans déclencher de grève générale.

De la haine, des tortures, des « zones interdites »

L’armée française (ses chefs et ses officiers notamment) a été ulcérée par la défaite de Dien Bien Phû (Vietnam) : le 7 mai 1954, le Viet Minh les a battus à plate couture. Cette défaite, ils l’ont en travers de la gorge et c’est avec un désir de revanche féroce qu’ils abordent le conflit algérien. Ils emploieront tous les moyens pour, cette fois, remporter la victoire. Dès le 13 janvier 55 l’écrivain catholique François Mauriac dénonçait l’usage de la torture. Jamais sans doute le recours à la torture n’aura été aussi systématisé qu’en Algérie, et, au cours de ces huit années de guerre son usage ira en s’amplifiant. L’insurrection s’étend cependant à travers tout le pays au moins jusqu’en 57.

Pour contrer les insurgés l’état-major va quadriller le pays, les villes. Le principe de responsabilité collective est instauré : les embuscades ou attentats anti-français perpétrés dans les abords d’un village rendent tous les habitants complices. Pour contrôler et assécher « les solidarités », l’armée va se lancer dans des opérations de « regroupement de population » : les villages sont évacués, puis détruits, les zonez vidées de tout habitant sont déclarées « zone interdite », toute personne s’y trouvant est considérée comme rebelle (20 % de la population sera ainsi regroupée dans des camps d’internement où l’on manque de tout). Pour empêcher les infiltrations de « rebelles » qui ont des bases-arrières au Maroc et en Tunisie, l’armée déploie des champs de mines et de barbelés aux frontières. L’Algérie devient ainsi en quelques années un vaste camp d’internement, sillonné par des unités de soldats qui se permettent tout ce que l’on est en droit d’attendre de pire d’une armée d’occupation : vols, saccages, incendies, viols et meurtres, avec au centre de ce système de terreur, comme clef de voute de cet édifice répressif, la torture, partout présente pour extorquer des renseignements, mais aussi pour terroriser, briser les résistances. Un monde de cauchemar

C’est avec effarement que les jeunes appelés découvrent ce monde de cauchemar, quelques uns déserteront (trop peu), la plupart opteront pour une attitude indocile et peu enthousiaste, un certain nombre se laissera entraîner à l’ivresse de la tuerie et aux sombres plaisirs de « faire souffrir ». Ceux-là ramèneront dans leur paquetage la haine et le mépris, la violence et l’irrespect le plus total pour les « Arabes ». Ils regretteront le bon vieux temps où l’on pouvait assassiner en toute impunité avec la bénédiction du gouvernement (de gauche jusqu’en 1958, de droite ensuite jusqu’en 1962), ils dissémineront partout où ils passeront leurs propos racistes et venimeux.

En France métropolitaine, la communauté maghrébine a droit également à des attentions spéciales de la part des autorités. 450 000 travailleurs algériens sont présents sur le sol français dans ces années là : la France manquait de bras pour faire tourner ses usines (chimie, automobile…), pour extraire le charbon, pour reconstruire les villes détruites par la guerre. Tous ces ouvriers immigrés ont un contrat de travail et travaillent tous durement. «  Bêtement  », l’État a pensé à leur « fournir » du travail, mais par contre, il a oublié le logement : à eux de se « débrouiller », ce sera la « solution bidonville », c’est-à-dire l’inconfort, le froid, le manque d’hygiène. Les voilà donc marginalisés par le manque de logement. Avec le conflit en Algérie, ils vont passer du statut de marginaux à celui de suspects.

Le FLN [5] est présent en métropole aussi parmi ces travailleurs, il y collecte notamment une sorte « d’impôt révolutionnaire » pour alimenter ses caisses (pour les achats d’armement entre autres).

Marginalisés par le manque de logement, suspects de sympathie avec la cause indépendantiste, les travailleurs algériens de métropole vont continuer à être discriminés par le pouvoir : le couvre-feu est décrété pour les citoyens originaires d’Afrique du Nord. Dès le début de la soirée, les travailleurs pris dans la rue sont donc en infraction et susceptibles d’être embarqués au commissariat le plus proche où, comme on l’imagine, le meilleur accueil leur est réservé [6].

En discriminant aussi ostensiblement les travailleurs maghrébins, les gouvernements successifs de ces années-là ont contribué fortement à répandre dans une partie non négligeable de la population des attitudes méfiantes et racistes.

La République française organise un massacre en plein Paris

Le 17 octobre 1961, la police massacre à Paris plus de 300 Algériens qui manifestaient pacifiquement [7] pour la levée du couvre-feu. La haine et la violence qui animent les flics [8] sont incroyables. Cette tuerie terrible n’entraîne aucune réaction et les assassins ne seront jamais poursuivis.

A partir de l’été 1956, au moment où la révolte spontanée des jeunes appelés se tarit, faute d’avoir été suffisamment soutenue par la classe ouvrière, un petit nombre d’intellectuels, de syndicalistes, de dissidents communistes, de trotskistes et quelques curés vont franchir le pas et aider directement les nationalistes algériens. Une fraction libertaire, celle de la FCL, (Fédération communiste libertaire) de Fontenis et Guérin les avait précédé dans cette voie, mais leur action s’arrêta rapidement sous les coups de la répression.

Ces militants coordonnent bientôt leurs efforts au sein du réseau de Colette et Francis Janson et se chargeront surtout du transport de l’argent collecté par le FLN : ce seront les « porteurs de valise ». Ils croiseront les libertaires du réseau d’André Bösiger – un ami de toujours de l’AIT – et des Jeunes résistants convoient les insoumis français et algériens vers la Suisse.

Ces militants voient dans l’émergence des luttes de libération nationale une nouvelle étape de la révolution mondiale : dans leur esprit, les colonisés reprenant le flambeau révolutionnaire des mains d’un prolétariat désormais essoufflé. Profondément écœurés par l’attitude de la gauche et largement déçu par l’attentisme du PC qui laisse partir les jeunes à la guerre tout en criant « Paix en Algérie », ces gens vont prendre des risques.

Traqués par la DST [9] pour intelligence avec l’ennemi, certains seront arrêtés, connaîtront la prison, s’évaderont (un groupe de femmes notamment réussira une évasion spectaculaire de la prison parisienne de la Petite Roquette) et trouveront refuge en Algérie. C’est l’époque des « pieds rouges » (militants d’extrême gauche, partis en Algérie pour aider les débuts de ce qu’ils pensaient être une révolution socialiste, appelés ainsi par opposition aux pieds-noirs, les colons d’Algérie) qui se révélera si pleine de désillusions : certains connaîtront de nouveau la prison et les interrogatoires, cette fois-ci infligés par la toute nouvelle police algérienne issue du FLN. Les régimes passent, la police reste.

Les luttes de libération nationale ont certes permis l’éviction des castes coloniales, ont renversé un système d’apartheid, mais c’est une autre clique tout aussi autoritaire (mais locale) qui a pris la place des anciennes élites.

De 1962 à nos jours, la discrimination à l’encontre des immigrés va rester une constante de la politique intérieure française ; elle s’inscrit dans une continuité que ni les politiciens de droite ni ceux de gauche ne chercheront à rompre [10]. La récente campagne identitaire participe de cette tradition : il est toujours utile d’avoir sous la main une frange de la population que l’on peut désigner comme étant à l’origine de tous les maux, un « ennemi intérieur » en quelque sorte, dont le rôle a été tenu successivement par les « rouges », les « juifs » et plus récemment par les « arabes ».

Les seuls ennemis que nous ayons sur cette terre, ce sont les exploiteurs quelque soit leur nationalité. Les exploités eux n’ont aucune patrie. Les identités nationales sont forgées de toute pièce par nos bons maîtres qui savent bien que les guerres et les haines servent au mieux leurs intérêts. Leur règne ne repose que sur les divisions qu’ils suscitent.

Notre patrie, c’est le monde. Notre famille, c’est l’humanité.

A bas toutes les armées. A bas toutes les frontières.

Garga

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Survol du mouvement anarchiste en Algérie

Lors de la période d’occupation coloniale, il y a toujours eu des groupes activistes anarchistes en Algérie. Louise Michel y effectua d’ailleurs sa dernière tournée de conférence, pour y dénoncer l’exploitation capitaliste et le colonialisme barbare.

Ces groupes ont toujours été à l’initiative de militants d’origine européenne. La plupart n’ étaient d’ailleurs pas français, espagnols ( à Oran) ou encore italiens ou portugais, fuyant la misère et la répression policière contre les révolutionnaires. Toutefois ce qui caractérise ces groupes c’est leur cosmopolitisme et leur recherche constante de liens avec les prolétaires maghrébins. La section algérienne de la C.G.T.S.R., ancêtre de la CNT-AIT ans les années 30, organisait ensembles travailleurs européens et maghrébins. Sail Mohamed, le plus connu d’entre eux, était d’ailleurs le responsable du Groupe Internationale de la Colonne Durutti de la CNT -AIT, poste hautement symbolique quand on sait les tirades anti-moros du gouvernement républicain espagnol …

On peut aussi citer la mémoire de Marguerite Aspès, qui n’hésita pas à sortir un pistolet à des policiers trop zélés à faire la chasse aux « agitateurs » (comme on nommait les anarcho-autonomes à l’époque) dans les locaux de la CGT-SR à la Bourse du Travail d’Alger.

La seconde guerre mondiale vit là aussi l’effondrement du mouvement anarchiste. Toutefois à la Libération, une reprise se fit avec de nouveaux militants. Depuis 1950, les communistes libertaires en Algérie, qui vont devenir la FCL, et la CNT-AIT comptent six à huit groupes libertaires et fondent le MLNA (Mouvement libertaire nord-africain). Le MLNA regroupe des militants de toute origine, juifs, magrébins, pieds noirs, ou encore espagnols de la seconde génération, comme Martin, Doukhan, Mohamed Saïl, Idir Amazit ou encore Léandre Valéro. Ce dernier appuyera d’ailleurs le renouveau de la CNT-AIT dans l’Yonne à la fin des années 90.

Dès novembre 54, le MLNA apporte sur place un appui moral et matériel aux « rebelles », essentiellement ceux du MNA avec qui ils ont des liens de longue date. Avec l’évolution du conflit, la pression policière française et des fascistes de l’OAS d’une part, et le FLN qui impose son hégémonie à coup d’assassinats politiques d’autre part, les derniers compagnons du MLNA se voient contraints les uns après les autres de se replier en France, où ils continueront cependant la lutte, certains dans la clandestinité.

Depuis, il n’y a plus de mouvement anarchiste organisé en tant que tel, même si les explosions sociales – notamment celle de 2001 – ont parfois des tonalités libertaires. Restent quelques individualités qui témoignent de sympathie anarchiste, même s’il est souvent difficile de les exprimer ouvertement sur place.

Bibliographie pour ceux qui veulent en savoir plus :

« Les porteurs de valise » de Hamon et Rotman, Albin Michel.
« La guerre d’Algérie » de Mohamed Harbi et Benjamin Stora, Robert Laffont.

« Des Français contre la terreur d’Etat » sous la direction de Sidi Mohammed Barkat, Réflex.

« Les égorgeurs » de Benoît Rey, Le Monde Libertaire.

Hélène Bracco, Pour avoir dit non : actes de refus dans la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris-Méditerranée, 2003, 336 p., 22 euros.

Sylvain Boulouque, Les Anarchistes français face aux guerres coloniales, 1945-1962, préface de Benjamin Stora, Atelier de création libertaire, 2003, 124 p., 11,50 euros.

En DVD :

« La guerre d’Algérie » de Yves Courrière, J.-Philippe Monnier.
« Une résistance oubliée : des libertaires contre la guerre d’Algérie », Daniel Goude, Claude Lenormand
« Comme un seul homme : les réfractaires non violents face à la Guerre d’Algérie », film écrit et réalisé par François CHOUQUET plus d’info Sur le Net :

Refractaires non-violents à la guerre d’Algérie


[1] Le Comité Central du Parti communiste français déclare alors, avec cette pertinence et ce sens de l’a-propos qu’on lui connaît : « Il faut châtier impitoyablement les instigateurs de la révolte et les hommes de main qui ont dirigé l’émeute. »

[2] Syndiqués pratiquement à 100 % à la CGT, à l’époque étroitement tenue en tutelle par la PCF. Beaucoup de cheminots et de dockers sont directement membres du Parti communistes (dont ils assure le service d’ordre très musclé).

[3] « Section française de l’internationale ouvrière » !!! C ’est tellement cocasse qu’il faut le rappeler à ceux qui l’auraient oublié. Une très petite minorité de militants et de responsables SFIO, tels le maire de Toulouse de l’époque Badiou, aura le courage de s’opposer à cette politique criminelle.

[4] A l’époque, le Parti communiste, non seulement ne cachait pas son allégeance à Staline, mais faisait des démonstrations publiques d’hommage au sanglant dictateur.

[5] Une lutte fratricide éclatera entre le MNA (Mouvement national Algérien – Ex PPA.MJLD) de Messali Hadj, le leader-fondateur du nationalisme algérien et le FLN (sa jeune garde qui a scissionné et opté pour la lutte armée). Cette guerre civile dans la guerre fera des centaines de morts et c’est finalement le FLN qui l’emportera.

[6] La torture est pratiquée sur le sol métropolitain, notamment à Paris au siège de la DST, rue de Saussaire et dans un certain nombre de commissariats parisiens.

[7] Le jour de la manifestation, quand le cortège passe sous les fenêtres de l’immeuble du PCF, place du Colonel Fabien, les volets se ferment.

[8] Leur supérieur direct s’appelle Maurice Papon, préfet, ministre et, antérieurement … collaborateur notoire des nazis (il fut finalement condamné tout à la fin de sa vie pour des déportations massives d’israélites).

[9] DST = Direction de la Surveillance du Territoire, service de police secrète chargé du contre-espionnage ; vient de fusionner avec les Renseignements généraux dans la DCRI, direction centrale du renseignement intérieur.

[10] Se souvenir des « sauvageons » de Chevènement, du « bruit et l’odeur » de Chirac, du « seuil de tolérance » de Mitterand, du « karcher » de Sarkosy.

André Bösiger (1913 – 2005) : rebelle pour la vie !

André Bösiger

Dans une Suisse que l’on se plaît à voir paisible, l’existence d’André Bosiger fait figure d’exception. Après une enfance et une adolescence jurassiennes, toutes faites de résistance à un milieu hostile et étouffant, l’itinéraire de cet homme libre croisera les luttes des travailleurs, la Ligue d’Action du Bâtiment (LAB-FOBB) – dont il sera l’un des principaux acteurs -, puis les évènements du 9 novembre 1932 à Genève, qui l’amèneront à se révolter contre toutes les injustices et à découvrir peu à peu un idéal libertaire de solidarité. Réfractaire, il passera deux années en prison, s’engagera ensuite dans la Révolution Espagnole, dans la Résistance Française, avant de rejoindre la lutte des Algériens, celle des anti-franquistes de l’après-guerre, tout en assurant, au travers de mille difficultés, la vie matérielle des siens.

André Bösiger 1913 – 2005


André ne défilera pas ce premier mai 2005 à Genève, comme il l’a fait pendant tant d’années, il est mort le 13 avril.

On a pu lire dans Le Courrier [de Genève] du 26 avril que André Bösiger représentait  » le vénérable ancêtre  » du mouvement anarchiste… genevois ? suisse? international ? Soyons sérieux: pour qui l’a entendu évoquer, avec un copain de sa génération, les  » vieux  » anarchistes de Genève qu’ils avaient rejoints alors qu’ils étaient de jeunes ouvriers, André n’a jamais été un  » vénérable « , ni un ancêtre. Mais un copain qui a eu la chance de vivre et de rester lucide longtemps et aussi le mérite de garder la maison, lorsque que d’autres l’avaient désertée.

André Bösiger a raconté, dans un livre souvenir*, les principales étapes de son engagement libertaire. Nous n’en évoquerons ici que les éléments qui nous ont semblé les plus marquants.

Ayant quitté son Jura natal, il rejoint en 1929, à l’âge de 16 ans, la Ligue d’Action du Bâtiment. Bras anarcho-syndicaliste du syndicat FOBB, la LAB pratiquait l’action directe sur les chantiers pour faire respecter les conventions collectives, empêcher les heures supplémentaires et le travail du samedi. Elle luttait aussi contre les expulsions et saisies dont étaient victimes les chômeurs qui ne pouvaient payer leur loyer.

Athée, allergique à l’autorité, c’est en toute logique que André Bösiger rejoint, à la même époque, le groupe anarchiste genevois. Si on en croit son témoignage, ce groupe, qui réunissait entre 20 et 50 personnes chaque semaine, était alors constitué d’une majorité de militants d’âge moyen, parmi lesquels beaucoup d’ouvriers italiens ayant fui le fascisme. Et sa principale activité était  » la pratique syndicaliste, surtout dans le bâtiment  » !

Lors du massacre perpétré par l’armée suisse contre la manifestation antifasciste du 9 novembre 1932, André voit Melchior Allemann, son meilleurs ami, debout à ses côtés s’effondrer d’une balle dans la tête. Mobilisé peu après, il refuse bien sûr de servir. Son insoumission lui vaudra près de deux ans de prison.

A sa sortie du pénitencier, au début de l’année 1937, il veut s’engager au coté des anarchistes espagnols pour se battre contre l’armée franquiste. Mais son ami Louis Bertoni – rédacteur du Réveil anarchiste – l’en dissuade en lui disant  » Là-bas, il y a trois hommes qui attendent qu’un autre tombe, pour ramasser son fusil (…) ici tu es bien plus utile « . André se chargera donc de faire transiter par la France des armes pour la CNT-AIT et la FAI… Par la suite, il continuera d’aider le mouvement libertaire espagnol, n’hésitant pas, pour cela, à se rendre dans l’Espagne franquiste à de nombreuses reprises.

André n’était pas un anarchiste dogmatique et les choix de ses combats furent guidés par le bon sens et le libre arbitre bien plus que par des idées préconçues. Ainsi, il aida la résistance française durant la seconde guerre mondiale, puis la résistance algérienne, faisant passer la frontière suisse à de nombreux indépendantistes algériens et à des insoumis français. Il disait souvent: « j’ai lutté pour la libération de la France de l’occupation nazie, il était normal que j’aide les Algériens à se libérer de l’occupation française. » Toujours très concret, il participera ensuite à la création de coopératives dans ce pays… avant que celui-ci n’évolue vers un système dictatorial. Sa curiosité et sa volonté de réaliser ses idées, ici et maintenant, l’amèneront aussi à s’intéresser à l’autogestion yougoslave… dont les réalisations ne le convaincront pas.

Des déceptions, sa vie militante lui en a, sans doute, beaucoup apportées. La plus grande désillusion étant certainement la trahison de Lucien Tronchet, le militant le plus en vue du mouvement libertaire genevois qui devait rejoindre le parti socialiste à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais André Bösiger était un optimiste aux engagements multiples, un bon vivant et une force de la nature qui n’a jamais baissé les bras. Fondateur et soutien indéfectible du Centre International de Recherche sur l’Anarchisme, André était aussi un pilier de la Libre Pensée…

Et quand notre groupe (Direct! AIT) a décidé de réaliser son premier périodique L’Affranchi, c’est vers lui que nous nous sommes tournés pour lui demander d’être notre éditeur responsable. Il a accepté en nous faisant entièrement confiance et en nous laissant toujours la complète liberté du contenu du journal.

Personnalité profondément anti-autoritaire (ce qui n’est pas le cas, et loin de là, de tous ceux qui se revendiquent de l’anarchisme) André Bösiger a aussi constitué avec sa femme Coucou (Ruth Bösiger décédée en 1990) un couple de militants, ce qui n’était pas fréquent dans sa génération et n’est toujours pas très répandu d’ailleurs.

La classe ouvrière suisse a perdu un élément de ce qu’elle a produit de meilleur, espérons que le siècle qui débute verra naître d’autres personnalités de cette trempe.

Ariane Miéville et José Garcia

* André Bösiger, Souvenirs d’un rebelle, Canevas Éditeur, 1992 (et plusieurs rééditions).

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André BÖSIGER

Ayant quitté le Jura bernois après un conflit avec son employeur, André Bösiger adhéra en 1929 à Genève, à l’âge de 16 ans, à la Ligue d’Action du Bâtiment (LAB), tendance anarcho-syndicaliste de la Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB), qui sur les chantiers pratiquait l’action directe, empêchant les heures supplémentaires ou le travail du samedi. La LAB luttait aussi contre les expulsions et les saisies dont étaient victimes les chômeurs ne pouvant plus acquitter leurs loyers.

Bösiger rejoignit également le groupe anarchiste genevois qui, selon son témoignage, réunissait chaque semaine entre 20 et 50 personnes, dont beaucoup d’ouvriers italiens ayant fui le fascisme, et se lia d’amitié avec en particulier Luigi Bertoni* et Lucien Tronchet*. Le 9 novembre 1932, il participa à la manifestation antifasciste au cours de laquelle l’armée, protégeant une réunion fasciste, ouvrit le feu et tua 13 manifestants dont un ami d’André mort à côté de lui d’une balle en pleine tête.

Appelé peu après sous les drapeaux, André se déclara insoumis et fut condamné à plusieurs peines de prison successives. C’est au cours de sa détention à la prison de Saint-Antoine (Genève) qu’il apprit vraiment à lire et à écrire et qu’il fit la lecture de A- Z du Petit Larousse ; il ajoutait malicieusement « Est-ce que ça fait long deux ans de prison ? En fait j’aurais eu besoin de deux années de plus pour finir tout ce que j’avais à lire. » A sa sortie du pénitencier en 1937, il fut dissuadé de partir comme volontaire en Espagne par L. Bertoni qui considérait qu’il était plus utile en Suisse. André Bösiger se consacra alors à faire transiter des armes – dissimulées dans des camions de ravitaillement et de vêtements – de Suisse en France pour les compagnons espagnols ; elles étaient prises en charge à Annemasse par un négociant en primeurs, Déturche, qui les convoyait en Espagne. Il s’occupa également de la prise en charge d’enfants espagnols orphelins de guerre. En 1937, il fut expulsé de France pour ces activités.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, réduit au chômage pour ses activités syndicales, il survécut en pratiquant le braconnage et assura également de nombreux passages de frontière (hommes et armes) pour le compte de la résistance française. A la Libération il fut extrêmement déçu par l’attitude de son ami Lucien Tronchet, qui entraîna avec lui de nombreux autres militants syndicalistes et anarchistes au Parti socialiste.

Pendant la guerre d’Algérie, Bösiger continua ses activités de passeur au profit d’exilés espagnols, d’insoumis et de déserteurs français, ainsi que de militants algériens du FLN qu’il hébergea souvent et pour lesquels il trouvait papiers et travail. Il déclarait souvent : « J’ai lutté pour la libération de la France de l’occupation nazie, il était normal que j’aide les Algériens à se libérer de l’occupation française ». Il fut pendant quelques années très lié à l’UGAC et à Guy Bourgeois, notamment au travers de réunions régionales entre Rhône-Alpes et Suisse, mais aussi temporairement à des proches de l’AOA de Raymond Beaulaton, souhaitant toujours reconstituer une Internationale libertaire et révolutionnaire. Ses relations avec les militants antifranquistes espagnols étaient du même ordre : il soutint activement la frange de la FIJL qui organisait des actions directes, enlèvements et attentats (voir Octavo Alberola), mais aussi l’Alianza sindical obrera dans les années soixante, qui espérait reconstituer un mouvement libertaire au prix d’alliances parfois délicates avec des institutions en place en Espagne.

En 1957, André Bösiger participa à la création du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA) à Genève et à l’aménagement du local puis à ses déménagements successifs. Il fut à la même époque le gérant d’une nouvelle série du journal bilingue Le Réveil anarchiste (Genève, janvier 1957-décembre 1960). Dans les année 1980, il assura l’aménagement de l’hôtel-café libertaire du Soleil à Saignelégier (Jura) et participa aux activités anarchistes à Genève ainsi qu’à la Ligue des droits de l’homme.

En 1990 il perdit sa compagne Ruth dite Coucou. Il fut ensuite le gérant de L’Affranchi, organe de la section suisse de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs).

André Bösiger, qui était également un militant actif de la Libre Pensée, est mort le 13 avril 2005 à Genève.

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« Les algériens que je faisais parfois passer en groupe, j’ai également aidé des insoumis et des déserteurs de l’armée française qui refusaient d’aller se battre en Algérie … Je bénéficiais de la complicité de douaniers tant français que suisses, qui me signalaient les moyens de franchir les passages. (j’ai hébergé) des algériens … Pour moi, ils étaient tous des réfugiés et ce qui comptais, c’était leur lutte pour l’Algérie indépendante. »

André BÖSIGER, P 93-99, Souvenirs d’un rebelle, 60 ans le lutte d’un libertaire jurassien, Dôle, 1991, 134 p.

« Au début de 1955, le premier responsable de la Wilaya 3 vint me rendre visite accompagné de Jean Ramet… C’est lui qui fut l’initiateur d’une présence communiste libertaire directe dans la région (Bourgogne) dans la lutte algérienne… Le groupe libertaire de Mâcon (1) assurait le stockage t les transports ds carnets (de cotisation). Nous passions par la filière suisse, animée par « André » (Bösinger), vieux militant anarchiste… J’ai été protégé par le responsable de Saône-et-Loire de la DST (Direction dela Surveillance du Territoire), qui était franc-maçon et qui me faisait prévenir par le « Vénérable » de Mâcon … »

(1) Notre compagnon Leandre VALERO participait aux activités clandestines de ce groupe.

Témoignage de Guy Bourgeois (Gérard dans la clandestinité), l’insurrection algérienne et les communistes libertaires, p. 6-7, Alternative ibertaire (UCL), Paris, 1992

Guerre d’indépendance de l’Algérie : Chair à canons pour boucherie politique

Comprendre le sens du 17 octobre 1961 ne peut reposer que sur l’analyse de ce qui s’est joué côté gouvernement français

Un choix de la direction du FLN

Pour les raisons qui sont indiquées et soulignées dans le texte ci-dessus, la tension, en octobre 1961, était extrême. La direction du FLN pouvait-elle ignorer dans ces conditions, que l’État opposerait à toute manifestation de masse, même non violente, une répression farouche ? A-t-elle fait le choix, par calcul politique (pour ne pas laisser tout le bénéfice de la future victoire à la seule Armée de libération nationale, pour conserver sa main mise -une main de fer- sur l’immigration algérienne, continuer à percevoir l’impôt révolutionnaire obligatoire, contrôler les individus…) de s’offrir quelques « martyrs » ? Rien n’est exclu. Mais cette hypothèse a pour elle que l’instrumentalisation de la mort d’innocents à des fins politiques, cela faisait partie de la stratégie du FLN, c’était le penchant psychologique de la guerre. En tout cas, force est de constater que dans les commémorations, les pro-FLN font chaque année un effort conjoint dans ce sens, quitte à pervertir l’histoire et à tenter de faire passer le FLN pour une organisation respectable, luttant contre le « fascisme » et la « liberté ». Il n’en est rien.

Comprendre le sens du 17 octobre 1961 ne peut reposer que sur l’analyse de ce qui s’est joué côté gouvernement français

Un choix de la direction du FLN

Pour les raisons qui sont indiquées et soulignées dans le texte ci-dessus, la tension, en octobre 1961, était extrême. La direction du FLN pouvait-elle ignorer dans ces conditions, que l’État opposerait à toute manifestation de masse, même non violente, une répression farouche ? A-t-elle fait le choix, par calcul politique (pour ne pas laisser tout le bénéfice de la future victoire à la seule Armée de libération nationale, pour conserver sa main mise -une main de fer- sur l’immigration algérienne, continuer à percevoir l’impôt révolutionnaire obligatoire, contrôler les individus…) de s’offrir quelques « martyrs » ? Rien n’est exclu. Mais cette hypothèse a pour elle que l’instrumentalisation de la mort d’innocents à des fins politiques, cela faisait partie de la stratégie du FLN, c’était le penchant psychologique de la guerre. En tout cas, force est de constater que dans les commémorations, les pro-FLN font chaque année un effort conjoint dans ce sens, quitte à pervertir l’histoire et à tenter de faire passer le FLN pour une organisation respectable, luttant contre le « fascisme » et la « liberté ». Il n’en est rien.

(voir aussi 17 octobre 1961 : Massacre avec préméditation)

De Sétif aux émeutes de la faim

Soulignons tout d’abord que, pour le FLN et ses laudateurs, tous les massacres de l’armée française contre les algériens n’ont manifestement pas le même intérêt politique suivant les périodes. Ils peuvent être purement et simplement occultés. Ainsi en est-il de l’épisode des massacres de Sétif et de Guelma de mai 1945 : la seconde guerre mondiale vient de se terminer. Les Algériens ont grandement contribué à la libération de la métropole. Ils réclament la liberté, l’égalité et la fin du régime colonial. S’en suivent des manifestations et un soulèvement populaire. De Gaulle refuse de renoncer à sa colonie et étouffe la contestation dans la violence et dans le sang. Ce massacre, le PCF de l’époque l’a soutenu et même encouragé, en particulier par la bouche de l’un de ses membres éminents, Amar Ouzegane, qui taxait les révoltés « d’hitléro-trotskistes provocateurs » et qui exigeait leur châtiment ! Ouzegane entrera ensuite au FLN. Il y apportera sa vison stalinienne et islamiste radicale. Par la suite, ce massacre, le FLN fermera les yeux dessus. Pourquoi ? Simplement pour pouvoir se poser en interlocuteur crédible et raisonnable afin de pouvoir négocier avec le France et son président. Après la fin de la guerre et sa prise de pouvoir le FLN utilisera les massacres de Sétif et de Guelma pour déconstruire l’Histoire et construire le mythe d’un FLN soucieux du sort des algériens.

Venons-en à 1954. Comme d’autres, le dictateur égyptien Nasser est conscient qu’un soulèvement populaire peut se produire à court terme en Algérie, mouvement qui ne lui reconnaîtrait peut-être pas le leadership du monde arabe. Le 1er novembre 1954, sous son influence, à la hâte, le FLN anticipe la révolte qui se profile et, pour prendre le contrôle des futurs événements, lance l’insurrection (celle qui déclencha la guerre d’Algérie). L’objectif ici non plus n’avait rien de « démocratique ». Il s’agissait avant tout de prendre de court le grand adversaire politique du FLN (Messali Hadj [1]), de lui couper l’herbe sous les pieds. La provocation fonctionna à la merveille : la France réprima férocement les messalistes [2], faisant de nombreux morts en leur sein. Le FLN put dès lors se poser en interlocuteur unique du gouvernement français.

Sautons quelques années. Octobre 1988. Les Algériens excédés par plus d’un quart de siècle d’un pouvoir de plomb, qui ne leur apporte que misère et violence, se soulèvent. Des émeutes touchent tout le pays. Cette colère populaire légitime, le FLN toujours au pouvoir depuis la fin de la guerre, la réprime avec une violence inouïe.

Aujourd’hui encore, tout soubresaut de liberté est férocement réprimé.

Le système politique algérien, basé sur le pouvoir autoritaire et indiscutable de l’armée a été pensé, voulu et mis en place par le FLN. Lequel FLN est toujours le parti unique qui contrôle tous les rouages de la société.
Vous avez dit « liberté » ?

Yoann_

[1] D’abord membre du Parti communiste, de la CGTU, il participe dès sa création à l’Etoile Nord Africaine, structure qui voulait réformer le colonialisme et repoussait la mise en place du socialisme a plus tard. En 1927, il rompt avec le PCF et l’Internationale communiste. Il milite contre le colonialisme, pour la création d’une assemblée constituante en Algérie, l’indépendance de toute l’Afrique du nord, mais prend des positions en opposition avec celles de Nasser. Il est considéré comme le père du nationalisme algérien. Marxiste-léniniste, il était bien sûr partisan d’une avant-garde pour diriger la société. L’avant-garde concurrente, le FLN, ne le lui a pas pardonné. Entre nationalistes, marxistes, avant-gardistes… les luttes pour le pouvoir sont féroces et ignorent l’éthique…

[2] Partisans de Messali Hadj.

ALGERIE : 2001 – 2019, INSURRECTIONS POUR LA LIBERTE ET LA DIGNITE [BROCHURE]

Depuis le 22 février 2019, Alger, comme des dizaines d’autres villes du pays, vit au rythme d’une contestation dont le point d’orgue sont les manifestations massives chaque vendredi. Ce mouvement d’une ampleur inédite frappe par ses aspetcs massifs, bons-enfants et moqueurs, mais surtout par son auto-organisation.

Mais ce mouvement ne vient pas de nulle part. Il est en partie l’écho des mouvements de lutte et de révolte de la période précédente, notamment du «Printemps noir » de 2001.

Il nous a semblé intéressant de republier des textes libertaires, analyses de fond ou articles d’illustration, de cette période et de les mettre en rapport « à chaud » avec la révolte actuelle qui secoure l’Algérie.

Georges Rivière, infatigable compagnon libertaire, qui a participé au mouvement des Arrch et participe au mouvement de actuel, a eu l’extrême sympathie d’écrire à chaud un texte d’introduction à cette compilation, pour essayer de faire ressortir ce que ces mouvements ont de différents ou de communs à 18 ans d’intervalle.

Au moment où nous éditons cette brochure, nul ne peut dire quelle direction prendra le mouvement en Algérie. Mais au moins il aura mis en évidence que le feu de la liberté et de la dignité couve toujours sous la braise.

Depuis le 22 février 2019, Alger, comme des dizaines d’autres villes du pays, vit au rythme d’une contestation dont le point d’orgue sont les manifestations massives chaque vendredi. Ce mouvement d’une ampleur inédite frappe par ses aspetcs massifs, bons-enfants et moqueurs, mais surtout par son auto-organisation.

Mais ce mouvement ne vient pas de nulle part. Il est en partie l’écho des mouvements de lutte et de révolte de la période précédente, notamment du «Printemps noir » de 2001.

Il nous a semblé intéressant de republier des textes libertaires, analyses de fond ou articles d’illustration, de cette période et de les mettre en rapport « à chaud » avec la révolte actuelle qui secoure l’Algérie.

Georges Rivière, infatigable compagnon libertaire, qui a participé au mouvement des Arrch et participe au mouvement de actuel, a eu l’extrême sympathie d’écrire à chaud un texte d’introduction à cette compilation, pour essayer de faire ressortir ce que ces mouvements ont de différents ou de communs à 18 ans d’intervalle.

Au moment où nous éditons cette brochure, nul ne peut dire quelle direction prendra le mouvement en Algérie. Mais au moins il aura mis en évidence que le feu de la liberté et de la dignité couve toujours sous la braise.

INTRODUCTION

18 ans séparent les textes que la CNT-AIT présente ici et qui expriment la perception engagée qu’ont eu, à l’époque, des théoriciens et/ou des acteurs libertaires de ces mouvements populaires algériens. Ce sont des textes écrits à travers un filtre d’analyse anti-autoritaire, c’est-à-dire percevant ce que la lutte d’émancipation porte comme autonomie, réappropriation du politique, autogestion.Ces deux mouvements — celui de de 2001, mouvement assembléiste (conclaves) dit des « ‘arouchs », et celui en cours actuellement en mai 2019, « Hirak » (mouvement en arabe) – malgré leurs différences, ont de quoi en effet passionner les militants anti-autoritaires.

 Ce sont des mouvements puissants qui se sont inscrits dans la durée, nous permettant de percevoir clairement les dynamiques et les contradictions qui les parcourent (le premier a duré presque 2 ans, le deuxième en sera à 12 semaines de marches le 10 mai 2019).

Ce sont des mouvements de démocratie directe, extra-parlementaires, affichant une farouche volonté d’horizontalité, et manifestant une défiance totale de la représentation politique. Ils viennent de la base, réfutent toute verticalité. Que ce soit en 2001 ou en 2019, les partis politiques et autres instances de représentation institutionnelle habituels y sont mis hors-jeu, ou alors sous très haute surveillance et à distance respectable. Les acteurs sont alors contraints de se réinventer les modes de lutte, de discussion, de décision, de représentation. Chacun à leur façon.La légitimité de la délégation de pouvoir est au coeur des discussions.

Il y a une intelligence extrêmement affutée des risques de bureaucratisation, de prise de pouvoir par les uns et les autres, la conscience intime que le pouvoir,l’organisation et la responsabilité sont des choses bien différentes. On se répartit les missions, on les valide, on les contrôle, sans que soit pour autant créée une hiérarchie. Si la citation d’Elisée Reclus, dans sa formulation un peu datée, selon laquelle « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » a du sens c’est bien ici. Du moins dans le mode d’organisation.

Il n’y a pas, pour la majorité des gens, de modèle pré-établi, de recette toute faite.Le mouvement est une ré-invention, faite d’expérimentation, de succès, d’échecs. Ilest à ce titre très instructif.Enfin la revendication islamique en est absente.

Cependant il faut faire preuve de prudence lorsqu’on met en perspective des mouvements populaires. Ils ont, bien sur, en commun cette construction autogestionnaire – et à partir de la base – de la contestation mais aussi comportent des différences substantielles qui peuvent peser sur l’appréciation qu’on en a.

— Quantitativement.

• Le mouvement de 2001 est totalement localisé en Kabylie et ne parvient pas à s’étendre au reste du pays. Il est minoritaire. Le pouvoir algérien, radicalement remis en cause, maître dans l’art de la désinformation, unique dispensateur de l’information des médias lourds (radio et télévision) parvient à créer une vive suspicion : celle de l’éclatement du pays en identités multiples. Le mouvement est taxé de régionalisme, de séparatisme, voire de tribalisme. Le FFS (social-démocrate) se voyant contestée le traite même de fasciste (!). Tout est fait pour dresser les Algériens les uns contre les autres. L’emblème amazigh (« berbère ») est interdit de séjour dans les régions non berbérophones.

• Celui de 2019 est généralisé, massif, se généralise, embrase tout le pays. Les slogans, les revendications se répandent comme une trainée de poudre, s’unifient, se complètent, les images se répandent, les détournements rivalisent d’humour et de professionnalisme. Le drapeau amazigh fleurit partout et coexiste pacifiquement à coté du drapeau national. La suspicion a disparue.

Et c’est là de toute évidence la conséquence des nouveaux moyens de communication, internet, Facebook, la photo numérique, les téléphones portables.Rien ne peut être ignoré. Les médias unifient au lieu de désunir. Les réseaux se constituent en dehors des canaux traditionnels. Mais c’est aussi dû à une nouvelle génération qui n’a pas connu la terreur islamiste et les horreurs de la décennie noire. Elle n’a pas peur. Elle n’a pas connu le règne des assassinats lorsque les militant.e.s ne se retrouvaient plus que dans les cimetières. C’est pourquoi elle est au devant de la génération plus politisée des années 80-90, mais qui a été blessée, usée, parfois désabusée, et qui s’est un peu repliée sur elle même.

— Qualitativement.

• Le mouvement de 2001 a des revendications sociales, culturelles, identitaires et aussi l’établissement d’un état de droit. Il est issu de la désignation de délégués parles villages et en reflète la composition sociologique. À ce titre les femmes en sont presque totalement absentes. Les présidences du mouvement – tournantes et révocables – dûment mandatées, sont exclusivement masculines.

• Celui de 2019 a d’emblée des revendications exclusivement politiques : elles évoluent et se radicalisent au fil des semaines en termes politiques, de l’arrêt du 5emandat de Bouteflika, à un « dégagisme » de tous les représentants du pouvoir d’État, jusqu’à la suppression du système lui-même. Il n’y a aucun délégué. Aucune représentation. Les discussions se nourrissent de semaine en semaine, sur les marches des théâtres, dans les jardins publics, dans des appartements devenus les lieux de « think thank ». Cette absence est sans doute une force (les délégués des‘arouchs avaient fini par être compromis), elle peut aussi à moyen terme être un frein aux décisions.

Les femmes sont très présentes dans la rue et dans les espaces de discussion. Les féministes forment parfois des « carrés » (Alger, Oran) et poussent les revendications pour un code civil égalitaire (abrogation du code de la famille).La différence est enfin, évidemment, le niveau de violence entre les deux époques sans doute dû à l’importance des marcheurs ( jusqu’à 25 millions de marcheurs dans toute l’Algérie ! )…

Comme on le voit ces insurrections ont de quoi nourrir notre réflexion et notre solidarité, car elles sont indiscutablement porteuses d’une dimension libertaire.Pour autant on ne peut pas dire — pour l’instant — que le Hirak du 22 février soit révolutionnaire. Il est inter-classiste — c’est pourquoi j’utilise le mot de « populaire» —, et démocratique, en ce qu’il définit l’exigence d’un mode de gestion « juste »de la société capitaliste. Dehors les mafieux et les gangs (au sens strict du terme)qui ont fait main basse sur la société, fait un hold-up sur l’indépendance, et dérobé des centaines de milliards de dollars qu’ils ont mis dans les banques étrangère(d’ailleurs on ferait bien de veiller, ici, à faire rendre gorge aux receleurs, banquiers et autres, qui planquent l’argent volé). La population demande un véritable service de l’éducation, de la santé (avec des hôpitaux qui ne soient pas des mouroirs), de la propreté des villes (non plus des dépotoirs), de l’entretien du bâti (des maisons s’écroulent sur les gens, la Casbah tombe en ruine), la restitution des espaces volés(les plages du Club des Pins), la liberté associative, une « juste répartition des richesses », des lois égalitaires, l’arrêt de la corruption … et de véritables « dirigeants». L’armée est même appelée en appui, pour autant qu’on lui demande ensuite de rentrer dans les casernes. C’est pourquoi, tout en valorisant la grande qualité de ces mouvements, qui changeront durablement les mentalités pour l’avenir (ne serait-ce que la dignité retrouvée, la fierté d’être Algérien, le regard changé sur la jeunesse et les femmes, la réconciliation avec son histoire) je ne parle pas de mouvement révolutionnaire. Car ce n’est pas un mouvement anti-capitaliste. Il porte en germe d’autres conflits.

Les couches moyennes émergentes, les cadres formés, frustrés d’être exclus des centres de décisions — actuellement voués à l’incompétence — en descendant dans la rue à côté des prolétaires et de la jeunesse exclue, ne demandent pas forcement la même chose qu’eux et ne donnent pas aux mots de liberté et de justice le même contenu. Ils demandent — implicitement pour eux — l’accession au pouvoir par le jeu d’élections classiques non truquées. La Constituante demandée ouvrira le champ à des élections présidentielles classiques. Ce sera une révolution bourgeoise. La glorification de certains capitaines d’industrie « honnêtes » est à cet égard significative.

Dans une société économiquement fragilisée, sur laquelle le FMI pose son regard prédateur, lorsque des efforts seront demandés aux travailleurs et aux classes populaires, dans une vision capitaliste et marchande classique, avec la complicité objective des démocrates de gauche (« il faut savoir attendre », « il ne faut pas désespérer Billancourt ») on verra comment le passage de témoin entre la revendication démocratique et la revendication de classe se fera et si l’ardent esprit libertaire du Hirak aura marqué les esprits.

Georges Riviére,

Alger, le 8 mai 2019.

Le Peuple refuse l’intrusion de tout parti politique dans le projet du Peuple

ALGERIE : PERSISTANCE ET PRESENCE LIBERTAIRE

De nouveau le peuple en Algérie reprend le flambeau de la lutte contre le despotisme et pour la liberté. Certains des mots d’ordre (« le peuple refuse l’ingérence de tout parti politique dans son projet ») et des modes d’actions (assemblées de discussions ouvertes dans la rue, refus des symboles de partis politiques) témoignent d’un esprit que l’on peut qualifier de libertaire au moins en partie.

De nouveau le peuple en Algérie reprend le flambeau de la lutte contre le despotisme et pour la liberté. Certains des mots d’ordre (« le peuple refuse l’ingérence de tout parti politique dans son projet ») et des modes d’actions (assemblées de discussions ouvertes dans la rue, refus des symboles de partis politiques) témoignent d’un esprit que l’on peut qualifier de libertaire au moins en partie.

ALGERIE : CARNET DE ROUTE (Décembre 2003)

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

 2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

 3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR

entretien Salem, fin décembre 2003.

S : L’étincelle du mouvement c’est l’assassinat de Massinissa Guerma, le 18 avril 2001. Au sein de l’université de Béjaïa on a eu l’information, q’un jeune a été assassiné au sein de l’enceinte de la gendarmerie de Beni Douala. C’était autour du 20 avril, moment où l’on commémore le mouvement de 1980.

A Béjaïa, il a fallu attendre le 21 avril que des collégiens d’Amizour soit kidnappé en présence de leur enseignant. Cela a déclenché un mouvement très spontané à Amizour dès l’après-midi. Le 22, toute la région, les daira, bouillonait. Le jeunes était très violents, les barricades étaient montées, les édifices publics sont attaqués, la gendarmerie commençait à assassiner…

A l’université nous avons tenté de tenir une assemblée générale, exactement nous avions une AG prévu le 23, nous avons donc intégré les évènements de Kabylie dans l’ordre du jour. On n’a pas pu faire passer la motion dénonçant la repression et de soutien aux jeunes en lutte au nom du CNES. On s’est donc replié sur les étudiants, on a alors lancé l’initiative du AG pour le 25 avril en présence de toute la communauté universitaire. Constatant l’anarchie du mouvement et l’expérience des mouvements antérieurs (ex : après l’assassinat de Matoub, 15 jours d’émeutes et puis plus rien). Il n’y avait pas eu d’explication, ni d’orientation politique du mouvement. Donc, nous avons le devoir d’intervenir, en tant qu’universitaire. (Nous avions prévu de relancer le mouvement social à partir du 19 mai 2001, l’insurrection nous a devancé). A l’AG, nous avons appelé à la structuration de ce mouvement, cad l’organisation de la violence des jeunes, dans le but d’un mouvement populaire national.Nous appellons à la création de comité de quartier. Nous n’appelons pas les jeunes à rentrer chez eux, mais à s’auto-organiser ; pour donner un sens politique à la violence des jeunes qui est légitime, mais qui si elle ne s’organise pas retombera dans le sporadique, le conjoncturelle.

Le même jour, nous proposons une marche populaire pour le 29 avril 2001, avec une réunion de préparation le 28 avril. Les comités ont préparé la marche, le 29 la marche démarre de l’unviersité, au bout d’1 km il y a eu des affrontements avec la gendarmerie et la police. C’est le 1er combat de rue organisé. Le même jour nous avons tenu une AG et nous avons appelé pour une marche pour le 3 mai.

Q : Quel contenu y-a-t-il dans ces assemblées ?

S : Pour le comité populaire, même si la Kabylie bouillonnait autour de la commémoration du 20 avril, et donc des revendications culturelles ; c’est d’abord la misère sociale qui est le moteur de cette insurrection. Les jeunes sur le barricades le disait, « nous n’avons rien à perdre. Ils peuvent pas nous tuer, car nous sommes déjà mort. » « Nous n’avons rien à perde parceque nous n’avons rien eu. » « Nous sommes des chômeurs, et des chômeurs déjà agés » . Le mouvement est fondamentalement social (réclamation de travail, logement), et pour les libertés. Des slogans appellent à en finir avec le pouvoir en place. En plus, on trouve la demande de reconnaissance de l’Amazigh.

Q : Les partis politique se sont fait saccagé leur siège pendant cette insurrection.

S : Oui. Dès le début (le 22, 23, 24). Pour les émeutiers, les partis politiques sont responsables de la misère que chacun vivent. Ils ne se reconnaissent plus dans la classe politique, la nouvelle forme d’organisation, sous forme de mouvement, d’assemblée leur convient alors.

Q : D’où vient la référence aux aarouchs ?

S : Nous avions à Bougi un comité populaire lors du mouvement de 1980. Nous voulions le relancer. Un mouvement pas citoyen ou aarouch, mais un mouvement populaire. Le terme aarouchs est venu un mois après, de Tizi-Ouzou. C’est une trace de tribalisme. La notion de aarch passe sous silence, et même nie, la dimension de la lutte de classe du mouvement.

La presse a bien sûr préféré utiliser le terme de aarch, plutôt que de comité populaire.

Q : Comment les partis ont réussi à se replacer dans le mouvement ?

S : Ils ne l’ont jamais quitté, en fait. Le simple militant ira dans les assemblées, pas au nom du parti bien sûr. Mais au nom de village, de la famille ect. Par démocratisme, ces militants n’ont pas été exclu du mouvement.

Q : Les aarchs sont ils une nouvelle bureaucratie politique ?

S : Les aarouchs sont éclaté, c’est très pluriel. La tendance totalitaire y était de puis le début. Quand dans le comité populaire de Béjaïa réunissait des femmes, des travailleurs, des chômeurs, des intellectuelles. Les aarouchs s’attachaient eux à l’apartenance au village. Ils ont exlu d’abord les femmes, au nom de la tradition. En suite les syndicaliste (en les voyant à juste titre comme une bureaucratie).

On se retrouve alors avec des assembée de notable. Quand les militants du FFS et du RCD se sont fait élire dans leur village, ils ont pu reproduire le pratique politicienne. Aujourd’hui plus personne ne se reconnait dans les aarrouchs. ILs dialoguent avec le pouvoir…

Q : Une des particularité du mouvement c’est d’avoir durée, pendant presque deux ans. Quel sens cela a ?

S : Le mouvement perdure par la plate-forme, l’abscence de classe politique. Dans la conscience des gens ce mouvement a apporté un espoir. Il n’y a pas d’autres alternatives. La crise que nous vivons aujourd’hui est politique. Sans un mouvement qui exprime les intérets des opprimés, des chômeurs, des classes laborieuses, on ne peut avoir de perspectives.

Ce mouvement a brisé la peur, la peur de la gendarmerie, la peur des islamistes, la peur du pouvoir.


ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger)

Redouane Osmane, professeur de littérature de français à Bab el-oued, porte parole du CLA (Conseil des Lycées d’Alger.)

R : La grève des enseignants à démarrer sur une accumulation de mécontentements. Face à une administration omnipotente et injonctive et une détérioraton très importante du niveau de vie des enseignants. (par ex : en 1990 je touchais 6000 DA, aujourd’hui j’en touche 1500 DA), même avec l’augmentation que l’on vient de nous donner, suite à la grève, ça ne rattrape pas la perte du pouvoir d’achat des enseignants.

Pour arrondir la fin de mois, les professeurs font maintenant des petits boulots. Toutes ces frustrations laissait présager d’un mouvement de la part des enseignants. Ce mouvement qui est parti de l’algérois, c’est aussi 15 ans de militantisme de proximité. Dans le reste du pays c’est plutôt un mouvement spontané, suite aux grèves à Alger.

Q : Le mouvement revendiquait quoi ?

R : Dès septembre, ce sont des revendications corporatiste, pour une augmentation de salaire, la retraite au bout de 25 ans de travail, et la reconnaissance de la pénibilité de notre travail (statut particulier).

Le corporatisme des enseignants du secondaire, le fait de vouloir s’organiser en tant que tel, s’est heurté aux syndicats traditionnels et par les pouvoirs publics. Un nouvel acteur indépendant dans le champ syndical doit être brisé. L’enjeu était donc, non pas un problème d’argent ou de céder aux revendications, mais comment effacer de l’imaginaire des algériens un mouvement indépendant et offensif devenu un symbole pour l’ensemble de la société.

Q : Comment s’est constitué la coordination des lycées d’Alger ?

R : Une association avec de nombreux contacts au niveau des lycées, regroupant des précaires à lancé un appel. Ce sont des enseignants non-régularisés au niveau de leur fonction qui étaient en opposition à l’intérieur de l’UGTA. Cette association a permis l’avènement d’un texte fondateur, disant « l’enseignement va mal, les enseignants vont mal, que les enseignants doivent sortir de leur invisibilité, qu’ils doivent apparaitre au niveau de la société. Cet appel s’’est très vite propagé, et les enseignants du secondaire se sont donné une identité. Dans les lycées se sont constitué des Assemblée Générale de Lycées (AGR), elles ont élu un collectif, avec une rotation, qui constitue le bureau du CLA. (chaque jour deux ou trois délégués sont élu pour faire partie du bureau). Ensuite, nous n’avons plus demander d’autorisation pour faire des AG, on a bloqué l’administration. On a installé un réseau de contact, par ex pour les piquets de grève, les enseignants allaient les uns chez les autres pour faire les piquets ect.

A Alger nous sommes resté CLA, dans d’autres Daira certains voulaient refaire l’expérience d’un appareil syndical, nous nous avons refusé et nous sommes resté CLA.

Q : Et le CNAPEST ?

R : Entre le CLA et CNAPEST c’est une différence entre le centre et la périphérie… Ensuite, nos pratiques de démocratie dans le mouvement, comme par ex la participation des femmes -très importante sur Alger- n’est ni comprise ni accepté par le CNAPEST et hors d’Alger. Le CNAPEST a un fonctionnement autoritariste, 5 personnes peuvent décider pour l’ensemble, un conseil national peut décider pour l’ensemble des Assemblée Générale. Par ex l’accord avec le ministre signé par le CNAPEST, les grévistes l’ont appris à la télévision. Au CLA, et donc àà Alger, si on va chez le ministre, tout est discuté avant en AG, et tout est redit après. (on s’en méfie comme la peste, d’ailleurs on l’appelle le CNA-PESTE).

Mais dans le reste du pays, des gens sont sur la même dynamique que le CLA, bien que suel le CNAPEST existe dans ces régions. Nous allons lancer des assises nationales pour discuter et coordoner les personnes sur la même identités que nous.

Q : Quelles sont les perspectives du mouvement aujourd’hui ?

R : En Algérie défendre les liberté, c’est très important. Il y a des paradoxes extraordinaire ici. C’est une société extrèmement policée. Quand nous avons interdit les RG à rentrer dans nos réunions, les gens nous prenaient pour des fous. Avec le terrorisme la police était omniprésente, les gens ont perdu leur réflexe même d’une réunion privée. S’il n’ y a pas de recul de la société, nous avions un soutien large pendant cette grève de la société. Nous devons participer à donner la parole à la société, à nos élèves aussi.

La perspective pour le CLA c’est d’organiser le mouvement à l’échelle nationale et de lui donner une identité qui le fera sortir de son corporatisme, c’est de faire reconnaitre un acteur social qui ne soit pas contrôlé.

entretien réaliser à Alger, le 30 décembre 2003, par Nestor Pantruche.


CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !

Entretien avec des chômeurs, dans les quartiers populaires de Béjaïa, Décembre 2003. Les prénoms des intervenants ont été volontairement changés.

Moussa : Le 18 avril 2001, Massinissa Guermah a été assassiné dans la gendarmerie de Beni-Douala. Le 22 avril, des lycéens d’Amizour sont kidnappés par la gendarmerie. Ces événements semblent être la cause du printemps noir. En vérité, c’était un ras-le-bol populaire, le marasme social a conduit à ces événements.

Après 1990, la restructuration économique demandait des sacrifices. L’Etat ne les a faits uniquement sur le dos du peuple. Le peuple pense avoir beaucoup trop sacrifié. L’Etat a fait preuve de mutisme face aux demandes du peuple. Nous nous sommes donc tournés vers d’autres formes de revendications. Affronter un blindé avec une pierre, par exemple.

Rachid : Les émeutes ont eu lieu essentiellement en Kabylie, mais c’est une crise sociale qui concerne l’ensemble de l’Algérie. La mort de G et l’enlèvement des collégiens, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. W : Les banderoles, c’était : « Vivre un jour debout, plutôt que 100 ans à genoux. » « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Ce sont des mots qui expriment une certaine mélancolie, un chagrin.

Q : Comment sont apparus les comités de quartiers, de villages ?

Mohamed : Les émeutes se sont propagées très vite, en deux jours la Kabylie était embrasée. L’Etat n’a pas eu le temps de renvoyer des renforts. Le peuple s’est organisé pour assurer la sûreté des quartiers. Ces comités ont aussi la charge de représenter la voix de chaque quartier dans les réunions qui vont se tenir au sein du territoire. Djamel : Les délégués des comités ne font pas partie de la révolte, ce ne sont pas des « faiseurs de révolte ». Parfois même ils sont contre les émeutes, ils te disent qu’il ne faut pas casser ceci ou cela, etc.

Toufik : Mais le jeune qui veut exprimer sa révolte, il n’a pas d’autres moyens de se faire entendre que d’aller affronter un policier ! Les comités se sont constitués afin de canaliser la révolte.

Dans les comités de quartiers il y a 3 ou 4 couleurs politiques qui s’expriment dedans. Le peuple kabyle est très politisé, la façon dont on mange du pain, il y a une tendance politique qui s’en dégage.

Q : Au-delà des affrontements avec la police, des objectifs ont été visés par les émeutiers, les mairies, les partis politiques...

Aziz : On saccage ce qui représente l’Etat, il y a aussi la Sonelgas (EDF-GDF locale), les PTT, etc. On n’a pas touché aux écoles, bien que j’aurais aimé que l’on y touche parce qu’elles ne nous ont rien donné. J’ai besoin de papier, à chaque fois que je vais à la mairie, on me fait attendre, donc je vais saccager la mairie. Je paye depuis 10 ans ma facture d’eau, mais l’eau qui sort de mon robinet 2 heures par jour n’est pas potable, je saccage le siège de l’eau et ainsi de suite.

Kader : Les sièges des partis, c’est une manière de dire, « on ne veut pas de couleur partisane dans notre mouvement ». Les partis sont totalement discrédités, ils n’ont rien apporté. Le mouvement dit « je parle en mon nom, seul, et à ma manière ».

Q : Et le boycott des élections.

Tarik : Les Kabyles sont un peuple boycotteur à la naissance.

Massinissa : ça sert à rien de voter, les élections ne nous ont jamais rien apporté. Un élu, une fois élu, nous tourne le dos.

Q : Et les aarouchs dans tout ça ?

Moussa : Quand on me parle d’aarouchs, j’ai l’impression que l’on me parle de quelque chose qui m’est étranger. Ils sont présentés comme nos tuteurs… Ils représentent la population aux yeux de l’Etat, mais ils ne représentent qu’eux-mêmes !

Les aarouchs sont opposés entre deux pôles, les dialoguistes et les non-dialoguistes. En vérité ils sont 50, divisé en deux.

Farid : Ces délégués ont étouffé le mouvement. Ça sert à rien d’arrêter quand on a 123 jeunes qui sont assassinés, ça sert à quoi de continuer de vivre quand ton frère est mort dans les émeutes, tu y vas. On vivra tous ou on meurt tous. Vivre dignement ou mourir.

Aujourd’hui rien n’a changé, l’étincelle peut reprendre à tout moment.

Moussa : On est assis sur un baril de poudre !

Algérie : la Kabylie est paralysée par une grève générale (2003)

(Article mis en ligne originellement le lundi 28 avril 2003)

ALGER – En Algérie, la Kabylie est paralysée par une grève générale.

Des manifestations sont prévues pour le 23ème anniversaire du « Printemps berbère » dans les trois principales villes de la région, Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira.

Les âarchs, fer de lance de la contestation en Kabylie, ont appelé à la grève générale et à des manifestations dans cette région pour commémorer le « Printemps berbère » et demander la libération des détenus du mouvement incarcérés depuis plusieurs mois.

(Article mis en ligne originellement le lundi 28 avril 2003)

ALGER – En Algérie, la Kabylie est paralysée par une grève générale.

Des manifestations sont prévues pour le 23ème anniversaire du « Printemps berbère » dans les trois principales villes de la région, Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira.

Les âarchs, fer de lance de la contestation en Kabylie, ont appelé à la grève générale et à des manifestations dans cette région pour commémorer le « Printemps berbère » et demander la libération des détenus du mouvement incarcérés depuis plusieurs mois.

La ville de Tizi Ouzou, capitale de la Grande Kabylie (110 km à l’est d’Alger), est paralysée par la grève. Une manifestation doit s’y dérouler et s’achever près de la prison de la ville où sont détenus, depuis octobre, des délégués du mouvement dont sa figure de proue Bélaïd Abrika. Seules des pharmacies, des boulangeries et des kiosques à journaux étaient ouverts.

La manifestation a été « tolérée » par les autorités locales. Mais autour de la prison, d’importantes forces de police étaient déployées.

A Béjaïa, capitale de la Petite Kabylie (260 km à l’est d’Alger), tous les commerces et les écoles, ainsi que quelques administrations sont fermées. D’importantes forces de police anti-émeutes filtrent aussi les entrées de la ville pour empêcher les manifestants venant de la vallée de la Soummam et de la corniche est de converger vers Béjaïa, selon des habitants joints par téléphone.

La grève est également suivie à Bouira, la troisième ville de Kabylie (120 km au sud-est d’Alger), quelques heures avant une manifestation, selon des habitants.

ULAC SMAH ULAC – PAS DE PARDON : L’INSURRECTION EN ALGERIE EST AUSSI LA NOTRE

L’insurrection Algérienne…

Ce manifeste est redige par les « Amis Italien des Aarch » le mois de decembre 2002 a Roveretto, une ville au nord d’italie, et qui est diffuse dans plusieurs villes italiennes. Il sert de base pour une large campagne d’informations qui a porte ses initiateurs a une serie de rencontre dans plusieurs villes Italiennes (Roveretto en decembre 2002, Milano en Janvier 2003 et Venezia em mars 2003). Dans le meme cadre, les amis des Aarch italiens organisent une nouvelle rencontre le 14/06/2003 a la ville de Bologne.

L’insurrection Algérienne…

Ce manifeste est redige par les « Amis Italien des Aarch » le mois de decembre 2002 a Roveretto, une ville au nord d’italie, et qui est diffuse dans plusieurs villes italiennes. Il sert de base pour une large campagne d’informations qui a porte ses initiateurs a une serie de rencontre dans plusieurs villes Italiennes (Roveretto en decembre 2002, Milano en Janvier 2003 et Venezia em mars 2003). Dans le meme cadre, les amis des Aarch italiens organisent une nouvelle rencontre le 14/06/2003 a la ville de Bologne.

INSURGÉS ALGÉRIENS

La lutte que vous menez depuis avril 2001 contre tous les dirigeants de la société est un exemple pour nous et pour tous les exploités. Vos émeutes ininterrompues ont démontré que le terrorisme de l’Etat et des groupes intégristes, alliés depuis des années dans les massacres des pauvres au profit des riches, n’a pas eu raison de votre fierté. Vous avez compris que face au choléra de la dictature militaire et à la peste du fondamentalisme islamique, le seul choix possible est la révolte ouverte. À l’alliance de deux capitalismes, le libéral qui licencie en masse et privatise et le socialiste bureaucratique qui torture et assassine, vous avez répondu par l’union dans une lutte généralisée.

Ulac Smah Ulac

  Nous imaginons ce que signifie pour un Etat et son arsenal répressif se retrouver face à une masse de révoltés dont les banderoles avertissent, comme c’est arrivé à Alger le 14 juin 2001 : »Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Par contre, il nous est difficile d’imaginer ce que représente une région de quelques millions d’habitants, comme la Kabylie, et sa victoire sur les gendarmes qui vivent assiègés dans les casernes mis « en quarantaine » par la population insurgée, où les élections sont rejetées en masse, les urnes électorales et les sièges des partis politiques brûlés ; où les mairies demeurent désertes et scellées. Les politiciens qui siègent au parlement avec zéro vote révèlent clairement à tous les magouilles de la démocratie représentative et l’arrogance d’un pouvoir de plus en plus mafieux. Vous avez réussi à détruire les plans de ceux qui voulaient donner à votre lutte une image particulariste et régionaliste.

  Le contenu universel de vos revendications – comme le retrait immédiat et non négociable de la gendarmerie — ne peut plus être masqué.

  L’autonomie de votre mouvement, organisé de manière horizontale dans les Aarch (assemblée de village), ne peut qu’unir contre vous tous les dirigeants de la société algérienne et leurs complices dans d’autres pays. Une révolte sans leader et sans parti n’intéresse pas non plus les professionels de la solidarité internationale, privés dans ce cas de figures charismatiques ou de sous-commandant à idéaliser. Vous avez, jusqu’à maintenant, comptés que sur vous-même. Et la répression redouble de férocité avec des centaines de morts, des milliers de blessés et d’handicapés à vie, de nombreux disparus, avec la torture et l’arrestation de nombreux manifestants ainsi que de délégués des Aarch. Avec les prisionniers en grève de la faim et de nombreux insurgés contraints à la clandestinité.

  Il est temps que la radicalité de ce que vous avez déjà réalisé trouvent d’autres complices ailleurs dans le monde pour annéantir l’embargo sur l’information et la violence criminelle de l’Etat. Les balles assassines sont payées aussi par le gouvernement et les industries italiens, Eni en tête. Les armes utilisées contre vous sont souvent de fabrication italienne.

INSURGÉS, VOUS N’ÊTES PLUS SEULS. QUE VOTRE RÉVOLTE EXPLOSE PARTOUT.

Des amis des Aarch

Source : https://digilander.libero.it/asaka/LesPages/minifestoaarchfrancais.html

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Traductions :
(en) ULAC SMAH ULAC – WE WILL HAVE NO MERCY : THE ALGERIAN UPRISING IS ALSO OURS

(it) ULAC SMAH ULAC – NESSUN PERDONO : L’insurrezione in Algeria è anche la nostra
—–Première republication sur http://cnt-ait.info : lundi 8 septembre 2003

Le calvaire des indigènes algériens (1924)

“Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.” C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui raconte cela. Mais il est facile de prouver que cette égalité n’a jamais existé pour nous, indigènes algériens.
Nos droits, les voici, tels que les comprennent les canailles sanguinaires, les pirates rapaces qui, sous prétexte de colonisation, nous ont apporté les soi-disant “bienfaits” de leur “civiisation”.

“Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.” C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui raconte cela. Mais il est facile de prouver que cette égalité n’a jamais existé pour nous, indigènes algériens. Nos droits, les voici, tels que les comprennent les canailles sanguinaires, les pirates rapaces qui, sous prétexte de colonisation, nous ont apporté les soi-disant “bienfaits” de leur “civilisation”.

Ils consistent à voir les terres sur lesquelles nous sommes nés, que de père en fils nous fécondions de notre labeur, qui nous donnaient de quoi vivre librement et fièrement, accaparées par nos “bienfaiteurs”. Il est vrai que nous avons le “droit” de travailler sur ces terres nous nous ont été volées, des 10 à 12 heures par jour pour un salaire dérisoire de 5 francs. Or la vie est chère en Algérie, très chère pour nous et nos familles. Nous avons un autre “droit” que ne nous contestent pas, au contraire, les entrepreneurs de charniers patriotiques, c’est celui d’aller crever sur les champs de bataille pour la défense de la France si généreuse. Nous en avons, en 1914 et les années qui suivirent, largement “profité”. On nous arme même contre nos frères de race qui ont le courage de résister à l’envahisseur. C’est sans doute au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”. Il nous faut subir également sans rien dire toutes les vexations que la fantaisie des administrateurs et des bureaux s’acharnent à nous imposer. Le fascisme italien n’est pas plus odieux que les méthodes de la colonisation employées par les fonctionnaires de la République française. Il n’y a donc rien d’étonnant que, les dépouilles crevant de faim, n’ayant d’autre alternative que de mendier ou de trimer comme des forçats pour un salaire de misère, un très grand nombre d’indigènes fuient cette civilisation “à coups de triques”. Beaucoup ce sont dit que, puisqu’ils étaient bons pour défendre la France, il avaient le droit de trouver sur son sol, en travaillant, de quoi vivre. En fait, la condition de l’indigène qui travaille en France n’est pas à comparer à celle de celui qui reste en Algérie. Quand il arrive, même s’il est sans travail, il trouve près des Algériens une assistance qui ne se pratique guère dans d’autres milieux. Il tombe évidemment, sous une exploitation, mais tout de même moins sauvage que celle qu’il subit dans son pays. Naturellement, les gros propriétaires, les négriers d’Algérie et de Tunisie ne voient pas d’un bon oeil cette émigration qui leur procure de gros bénéfices. Aussi, pour l’empêcher, ils ont recours à des crapules politiciennes qui n’ont rien à leur refuser. Et ce qu’un gouvernement du bloc national avec Raymond Poincarré n’avait pas fait, le gouvernement du bloc des gauches avec Hérriot n’a pas craint de le tenter. C’est ainsi qu’on pouvait lire dernièrement dans Le Quotidien qu’une réglementation allait être instituée pour “l’admission dans la métropole des travailleurs indigènes”. Cette réglementation a pour but, comme l’a déclaré l’un des membres de la commission, M. Marius Moutet, “de permettre la pénétration judicieusement progressive d’éléments indigènes répondant par leur aptitude physique et professionnelle aux exigences des différentes branches de l’activité nationale métropolitaine.” “La Commission a voulu que l’indigène qui vient travailler en France ne soit pas exposé à quitter son foyer sans avoir la certitude préalable de trouver en France au moins l’équivalent de ce qu’il abandonne.” Le commission interministérielle, dont les travaux furent présidés par M. Duvernoy, directeur des Affaires algériennes au ministère de l’Intérieur, a décidé également la création en France d’organismes d’assistance et de protection pour les travailleurs indigènes. “Dorénavant les travailleurs algériens et nord-africains, avant de s’embarquer pour la France, devront produire un certificat d’engagement visé ar le ministère du Travail, un certificat médical et une carte d’identité avec photographie délivrée par le maire ou l’administrateur de la commune où l’indigène est domicilié.” “Le ministère de l’Intérieur a décidé que ces mesures seraient appliquées à partir du 1er octobre 1924.” Donc, à partir du 1er octobre, les administrateurs pourront empêcher le départ pour la France de ceux qu’ils embarquaient quand il s’agissait d’aller combattre ceux qu’ils appelaient des barbares. Je sais, et d’autres sauront s’ils ne s’en sont pas encore aperçu, où sont les barbares. Ce sont les politiciens hypocrites qui n’ont rien à envier à Mussolini. Et pour bien montrer cette hypocrisie, je leur affirme que l’indigène ne quitte son pays que parce qu’il ne peut plus y vivre, parce qu’il y est abominablement pressuré, exploité. C’est un esclave qu’ils veulent conserver à ceux qui l’ont dépouillé de sa terre natale. Ce qu’il abandonne en Algérie, M. Marius Moutet, député “socialiste !….”, c’est un peu de misère. Voilà ce que vous prie un Algérien et qui ajoute : “Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils que vous leur avez appris à manier pour les diriger contre leurs véritables ennemis, au nom du droit à la vie, et non comme autrefois pour une soi-disant patrie marâtre et criminelle.Mohamed Saïl, Le libertaire n° 242, 16 aout 1924.
========Source :
Mohamed SAÏL·Thursday, 11 October 2018

Entretien sur la situation en Algérie – 1/2 (2002)

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Le Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Le mouvement des aarchs lutte explicitement pour la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur. Quelle est, selon toi, la signification et la portée de cette plate-forme ?

On a souvent noté le caractère sommaire de la plate-forme d’El Kseur. Elle reste en effet allusive et très générale sur certaines revendications, et insuffisante si on la considère comme un programme positif de transformation de la société. Elle prête ainsi le flanc à la critique gauchiste, qui lui reproche en particulier de n’être pas exhaustive dans ses revendications «socio-économiques».

Pour justes que soient certaines de ces remarques — lorsqu’elles sont faites de bonne foi, ce qui n’est pas toujours le cas — elles dénotent selon moi une incompréhension du cours inévitable d’un tel processus. Cette plate-forme a été adoptée un mois et demi après le début de la révolte et il est très rare qu’un mouvement en vienne à connaître dans un laps de temps aussi court tout son sens et toutes ses possibilités : sauf à s’appauvrir par l’adhésion à une idéologie, fut-elle «révolutionnaire», c’est dans le cours du conflit qu’il peut découvrir, préciser et approfondir ses buts à long terme. En outre, la plate-forme d’El Kseur ne se présente pas comme un programme de transformation sociale, mais comme un préalable. À ce titre, peut-être justement grâce à son caractère sommaire, elle va droit au but en exigeant ce que l’actuel pouvoir algérien ne peut accorder, en bloc, sans disparaître. On sait que ce pouvoir est en réalité détenu par un cénacle de généraux mafieux, et qu’il ne survit, du sommet jusqu’à la base de la pyramide, que par la terreur et la corruption : la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur équivaudrait pour lui à un suicide, du retrait des brigades de gendarmerie à la «mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité», de l’acquittement pur et simple des manifestants au «jugement par les tribunaux civils de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes». Cela, tous les protagonistes l’ont très bien compris. Tout en jouant le pourrissement et en usant de son appareil répressif, le pouvoir a tenté par tous les moyens de vider la plate-forme de son contenu subversif, allant même jusqu’à négocier avec des faux délégués, dits «délégués Taiwan». De leur côté, les aarchs ont fait preuve de la plus grande fermeté, en décrétant la plate-forme «scellée et non négociable», «seule ambassadrice du mouvement», en refusant obstinément tout dialogue et en rendant coup pour coup à toutes les manœuvres et tentatives de manipulation.

C’est donc la chute du régime qui est l’enjeu central du conflit (et là, la critique doit soit adopter ce point de vue, soit déclarer tout net que c’est un assaut insensé voué par avance à l’échec). L’insurrection dure depuis seize mois en Kabylie, elle n’a pas cédé un pouce de terrain face à l’État et son auto-organisation garde ses chances de s’étendre à d’autres régions. Par ailleurs, il ne se passe pas de semaine sans que des émeutes éclatent aux quatre coins du pays, à tel point qu’on a souvent l’impression que l’Algérie est au bord d’un soulèvement général. L’hypothèse d’une chute du régime n’est donc pas invraisemblable (certains délégués n’hésitent pas à dire qu’ils y mettront le temps qu’il faudra, même si cela doit prendre des années) et nous nous trouverions alors face à une situation ouvertement révolutionnaire ; les Algériens ont des comptes à régler, et certaines des tâches qui les attendent sont d’une évidence criante : la destruction du pouvoir bureaucratico-militaire à tous les échelons, le démantèlement de la sécurité militaire et des détachements armés spéciaux, la chasse à tous les corrompus, etc.

C’est à ce niveau d’analyse que l’on peut parler d’une ambiguïté de la plate-forme d’El Kseur et d’une contradiction dans la manière dont les aarchs se sont volontairement limités à n’être qu’un contre-pouvoir. La plate-forme laisse implicitement la porte ouverte à une «transition démocratique» menée par un personnel politique rénové, prenant ainsi le risque que ce personnel politique, pour sauver l’essentiel de l’appareil d’État, négocie le départ des généraux en échange de leur impunité et cherche par tous les moyens à limiter l’épuration au sacrifice de quelques boucs émissaires. Certes, les aarchs ont en quelque sorte par avance assuré la pérennité de leur rôle de contre-pouvoir, puisque l’explicitation de la plate-forme à Larbaâ Nath Iraten le 31 octobre 2001 conclut dans ces termes : «Après la satisfaction pleine et entière de la plate-forme d’El Kseur, la mise en œuvre des solutions doit avoir l’aval du mouvement des aarchs, daïras et communes, partie prenante dans les applications». Mais aucun pouvoir d’État, fut-il en reconstruction, ne peut coexister durablement avec une auto-organisation des masses luttant pour leurs propres objectifs. Cette loi historique ne souffre aucune exception.

L’abstention électorale, quasi totale en Kabylie, très importante dans le reste de l’Algérie, aurait eu pour résultat, selon les journaux français, de remettre le F.L.N. en selle. Peux-tu nous dresser un tableau plus véridique de la situation ?

La remise en selle du F.L.N. est insignifiante. C’est le résultat de la cuisine interne et des rapports de force entre les clans du pouvoir algérien. La tenue de ces élections avait pour unique but, vis-à-vis de l’extérieur, de présenter une apparence de régularité et un taux de participation pas trop ridicule, afin d’obtenir un certificat de bonne conduite démocratique de la part des pays occidentaux, et d’ailleurs les États-Unis et l’Union européenne se sont empressés d’accorder leur satisfecit. Quant au parlement nouvellement élu, il fera exactement ce que faisait le précédent, c’est-à-dire rien, sinon entériner servilement les ordres des vrais décideurs.

Le véritable enjeu de ces élections, en Algérie même, ce sont les aarchs qui l’ont fixé en décidant, dès le mois de décembre, non pas de l’abstention, mais d’un rejet actif (empêchement de toute campagne électorale, destruction des urnes et de documents administratifs, etc.) et en lançant le 8 mars 2002 un appel à tous les Algériens :

«(…) Des couches de plus en plus larges de la population sont atteintes par la paupérisation. Les libertés sont toujours confisquées, les droits de l’Homme bafoués et l’expression politique étouffée. La hogra, l’impunité, la corruption, les passe-droits font partie des mœurs politiques des gouvernants, recyclant des dinosaures condamnés par l’histoire pour les propulser aux plus hautes fonctions de l’État.
    Peut-on réellement croire que ces élections apporteront un quelconque changement au quotidien de l’Algérien ? Sachons qu’il s’agit en fait d’une opération spectacle que le pouvoir s’ingéniera à faire accréditer en remettant sur le tapis les recettes éculées contre la menace intégriste ou la garantie de l’honnêteté des élections.
    (…) L’heure n’est pas aux lamentations, à la résignation et au défaitisme, elle est à l’action. Tous ensemble, main dans la main, soyons fidèles au rendez-vous de l’Histoire. Pour marquer la rupture définitive avec ce système rentier, corrompu et corrupteur, vous êtes appelés à exprimer votre position de rejet et de refus de la compromission, sur les lieux de travail, dans les quartiers et villages, en Algérie et à l’étranger (…)»

Malgré le climat de terreur policière imposé à partir du 25 mars 2002 (assauts des permanences, arrestations et chasse aux délégués, condamnations des émeutiers à des peines de prison ferme, expéditions punitives, etc.), le rejet des élections a été mené à bien en Kabylie au prix d’affrontements d’une extrême violence dans toute la région. Rien n’a pu venir à bout de la détermination des habitants, ni les arrestations, ni les tirs à balles réelles causant des centaines de blessés à Bouandas, ni le largage de produits chimiques à Aït Oumabu, ni l’acheminement de faux électeurs à partir d’autres wilayas. La Kabylie est donc représentée à la nouvelle assemblée par des députés élus par 2% du corps électoral.

Dans le reste de l’Algérie, la campagne électorale s’est déroulée dans la plus totale indifférence. (On a même vu cet incroyable spectacle de partis politiques cherchant les salles les plus petites possible pour tenir meeting, et encore n’étaient-ils pas sûrs de l’adhésion des participants, puisque nombre de ceux-ci ont tenu à préciser aux journalistes qui les interrogeaient qu’ils étaient juste venus pour voir si les politiciens racontaient toujours les mêmes mensonges). L’État avoue donc un taux d’abstention de 54% ; quandon connaît sa grande maîtrise en matière de bourrage des urnes, on peut raisonnablement estimer que moins de trois Algériens sur dix ont voté. Ce nombre donne une idée du rapport de force potentiel et justifie la déclaration de la coordination des aarchs de Tizi-Ouzou : «Ce pouvoir mafieux a reçu en ce 30 mai le plus cinglant camouflet que la population, à travers l’ensemble du territoire national, lui inflige en quarante ans d’indépendance». Les attentats attribués aux islamistes ont récemment repris avec vigueur en Algérie. Peut-on établir un lien entre ce regain de tension criminelle et l’insurrection kabyle, et si oui, lequel ?

Il existe désormais une vaste littérature décrivant la manière dont le pouvoir algérien a sciemment favorisé la montée de l’intégrisme islamiste dans les années quatre-vingt (comme dévoiement de la contestation sociale et force de frappe contre ses courants les plus avancés) et l’engrenage qui s’en est suivi : la victoire du F.I.S. (Front Islamique du Salut) au premier tour des élections de décembre 1991, l’arrêt par l’armée du processus électoral, le passage à la clandestinité et à la lutte armée de milliers d’islamistes. On sait aussi, cela ne fait plus aucun doute, que les maquis ont été infiltrés très tôt par les Services spéciaux (les témoignages d’anciens officiers ont même confirmé, lors du récent procès Nezzar-Saouïda, que les G.I.A. ont été créés de toutes pièces par la D.R.S., ex Sécurité-militaire) et que l’armée a directement perpétré des attentats et des massacres [1]. Cela fait donc des années que les généraux «éradicateurs» se servent du terrorisme «islamiste» contre la population, et tous les Algériens le savent. Il ne s’agit même plus de semer le doute et d’égarer les consciences, mais d’un chantage cynique et sans fard : soutenir l’État ou mourir. Il s’agit aussi de justifier, aux yeux de l’opinion internationale et sous couvert de lutte anti-terroriste, un état de siège permanent et une véritable guerre préventive contre toute velléité de révolte. L’exemple de l’Algérois est frappant à cet égard ; le pouvoir craint par-dessus tout l’extension des troubles à Alger et à sa périphérie [2], les attentats ont donc repris [3], après trois années d’accalmie, dès l’automne 2001, et depuis l’Algérois est pilonné au moindre frémissement.

Cette stratégie de la terreur, l’État algérien la mène avec la complicité active des États occidentaux, surtout depuis le 11 septembre (les États-unis viennent même de lui faire ce cadeau de déclarer à plusieurs reprises que l’Algérie est une des cibles d’Al Qaida). C’est une des dernières cartes qui lui restent et il est certain qu’il la jouera jusqu’au bout.

En France, deux accusations sont fréquemment portées contre les aarchs. La première est leur caractère «archaïque et non démocratique», la seconde, complémentaire, est que les femmes en sont exclues. Cette dernière accusation est peut-être plus grave que la première pour certains libertaires, extrêmement sensible (en se trompant dépoque, à mon avis [4]) à la nécessité de la «lutte contre le patriarcat». Peux-tu rétablir les faits sur ces deux points ?

Je trouve peu sérieuse la critique sur le caractère supposé non démocratique des aarchs, à moins que l’on prétende détenir un modèle d’organisation démocratique — mais lequel ? — applicable partout et en toute circonstance, et auquel l’auto-­organisation des insurgés de Kabylie ne serait pas conforme. Il me semble plus fructueux d’essayer de comprendre ce qu’ils tentent de faire concrètement, dans les conditions qui sont les leurs. Pour s’organiser contre la répression (plus de cent morts et des milliers de blessés depuis avril 2001) ils se sont d’abord spontanément appuyés, dès le début du mois de mai 2001, sur leur tradition de démocratie villageoise, affaiblie mais restée effective dans de nombreuses localités et très vivante dans toutes les mémoires, et on a vu fleurir partout en quelques semaines des comités de villages et de quartiers. Les pouvoirs de la tajmat (assemblée générale des villageois) s’étendaient jadis à tout ce qui intéressait le village, rien n’échappait à son examen ni à son contrôle, et l’énumération de ses attributions exigerait la liste complète de toutes les questions qui peuvent surgir dans une réunion d’hommes vivant en société. «Ce type de direction des affaires publiques, que l’on qualifierait aujourd’hui de démocratie directe, ne peut évidemment fonctionner de façon correcte que dans la mesure où le groupe se limite à des dimensions “humaines”, c’est-à-dire assez réduites pour permettre la participation et le contrôle de tous» (Samy Hadad, Algérie, autopsie d’une crise, éd. L’Harmattan). La question s’est donc très vite posée de l’élaboration des moyens d’une fédération des comités de villages et de quartiers, sur une vaste échelle et pour une lutte historique de longue haleine. Les aarchs n’ont pas trop tardé à apporter quelques débuts de solutions, puisque c’est cinq mois seulement après sa naissance, lors du conclave des 27 et 28 septembre 2001, que la coordination interwilayas a adopté les Principes directeurs du mouvement. En voici quelques extraits :

«(…) Le mouvement d’essence démocratique, résolument pacifique, revendicatif et citoyen a affirmé ses principes : l’indépendance et l’autonomie du mouvement vis-à-vis du pouvoir et des institutions de l’État. Refus de toute forme d’allégeance ou de substitution aux formations politiques (…) Le mouvement s’interdit de se transformer en parti politique, en relais ou en rampe de lancement de partis politiques et de toutes autres associations (…) Les délégués sont élus en assemblées générales des villages et des quartiers (…) Les coordinations de wilayas ont l’autonomie d’action et de structuration dont la base est la commune (…) Respect du principe de l’horizontalité du mouvement (…) Les propositions de réflexions et d’actions doivent émaner d’abord des coordinations locales, puis être synthétisées au niveau des coordinations wilayales puis interwilayas (…) Chaque coordination de wilaya se présente au conclave interwilayas munie du procès verbal sanctionnant les travaux de son conclave (…)»

Les aarchs ne s’en sont d’ailleurs pas tenus là de leurs exigences organisationnelles, ils ont jugé nécessaire d’y ajouter un Code d’honneur des délégués.

Que la presse française s’obstine à traduire «aarchs» par «tribus», ou qu’elle donne un écho complaisant aux rumeurs et mensonges divers, c’est de bonne guerre. Ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers) ont évidemment tout intérêt à ce qu’une tentative d’auto-organisation à la base ne soit pas trop connue. Des sources plus sérieuses, et les témoignages directs, confirment que les principes sont vaille que vaille appliqués, les écarts critiqués et débattus, les manquements sanctionnés. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais il serait indécent d’en juger sans tenir compte des conditions dans lesquelles les insurgés mènent leur activité ; rappelons qu’ils sont quotidiennement en butte à une répression féroce, aux tentatives d’infiltration de la Sécurité militaire, aux manipulations des relais du pouvoir et aux coups bas des partis politiques. Par ailleurs, ils semblent eux-mêmes avoir une certaine conscience de leurs limites et de leurs difficultés, puisque le conclave interwilayas des 27 et 30 juin 2002 a dressé une liste des dysfonctionnements, émis des recommandations et prévu un conclave extraordinaire sur ces questions.

La presse algérienne dite «indépendante» s’est depuis le début focalisée sur les coordinations de wilayas et interwilayas, elle n’a mené aucune investigation sérieuse sur les coordinations locales et les assemblées de villages et de quartiers. On dispose donc par ce biais de peu d’informations sur les relations entre jeunes émeutiers et délégués, et aucune réponse à l’accusation parfois portée contre les aarchs qu’ils seraient le lieu où se forge une nouvelle caste de notables. Les sources directes sont elles-mêmes parfois contradictoires, peut-être en raison des disparités selon les localités. En procédant par recoupements, on peut toutefois déduire que la moyenne d’âge des délégués est probablement inférieure à quarante ans et qu’ils sont en grande majorité loin d’être des notables. Les assemblées délèguent ceux qu’elles jugent les plus compétents, elles usent de leur pouvoir de révocation et dans certains endroits — impossible de savoir si cette pratique est très répandue — il y a une rotation systématique des délégués. Quant aux jeunes émeutiers, omniprésents dans toutes les actions et membres des assemblées, ils considèrent que ce mouvement leur appartient ; nul doute que la sanction, pour ceux qui essayeraient de les trahir, ne serait pas la mise en quarantaine mais le bannissement pour toujours. L’avenir dira si je me trompe, mais il me semble qu’à ce jour les aarchs, loin d’être le terrain de la formation d’une bureaucratie — on sait qu’un tel risque existe à chaque étape pour un mouvement de cette nature — sont le lieu où la jeunesse de Kabylie est en train de forger sa conscience et de faire l’apprentissage de la lutte historique.

Le reproche d’archaïsme est plus ambigu. Si on entend par là que les Kabyles voudraient revenir à leur société traditionnelle, c’est évidemment une sottise, personne là-bas n’y songe ni ne le souhaite. Il faut plutôt craindre pour eux qu’ils se laissent abuser par le mirage de la pseudo-démocratie et de l’abondance de type occidental. Cela dit, il y a incontestablement des traits archaïques dans leur pratique. En voici un exemple : la mise en quarantaine, appliquée avec une extrême rigueur, est une des sanctions les plus lourdes prévues par le droit coutumier kabyle, notamment en cas d’atteinte grave à l’honneur collectif. Or les Kabyles ne se sont pas contentés de mettre les gendarmes en quarantaine, mais aussi les faux délégués dialoguistes et les traîtres. Je ne vois rien de blâmable dans cette manière de remettre au goût du jour une si saine et sage tradition.

La fausse conscience de ce temps croit avoir tout dit dès lors qu’elle a prononcé des mots comme «archaïsme», ou «passéisme». Ce recours irrationnel à des mots repoussoirs marque seulement un refus dogmatique d’aller voir de plus près de quoi il retourne concrètement, et surtout une incapacité à mener la critique de l’aliénation la plus moderne. Il serait trop long d’énumérer les facteurs historiques qui ont permis aux Kabyles de conserver, bien moins qu’on ne le croit d’ailleurs, nombre d’institutions, de coutumes, de mœurs et de comportements ancestraux. Je ne pense pas que ce particularisme soit un handicap, bien au contraire. J’ai dit plus haut comment la survivance de la tajmat les a tout naturellement conduits à chercher un mode d’organisation anti-hiérarchique, il en va de même pour leur farouche hostilité de toujours à la centralisation du pouvoir qui leur permet aujourd’hui, comme ils disent, de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien». Plus généralement, l’attachement à leurs valeurs, telles que l’honneur et la responsabilité individuelle comme vertus morales cardinales, la pérennité des liens d’entraide et de solidarité, leur sens proverbial de l’hospitalité, tout cela leur donne l’indispensable point de comparaison à partir duquel on peut décider en toute connaissance de cause de ce que l’on souhaite changer ou conserver, sans céder aux diktats de l’innovation permanente.

En outre, ce point de comparaison indispensable, ils nous l’offrent, comme mesure de ce qui a été perdu ici. La marche aveugle au progrès a détruit en France toutes les communautés restreintes, laminé les rapports sociaux, anéanti toute autonomie individuelle. Ceux qui s’en plaignent et qui prennent de haut «l’archaïsme» des Kabyles, en pensant que ces derniers ont tout à apprendre d’eux, feraient mieux de se demander ce qu’ils ont à réapprendre des Kabyles, surtout quand il s’agit de dignité dans les comportements. À ce sujet, je voudrais relater une anecdote. À l’issue d’un meeting sur la Kabylie, place de la République à Paris, certains gentils organisateurs ont cru bon de terminer dans une ambiance «festive». Un groupe de jeunes Kabyles très énervés s’est avancé alors vers la tribune, et après un échange de propos très virulents, la sono s’est arrêtée. J’ai demandé à ces jeunes ce qui s’était passé, voici leur réponse : «Nos frères meurent là-bas, nous sommes en deuil et nous avons interdit, sous peine de tout casser, que l’on mette de la musique pour danser». Comme je demandais un peu plus tard à l’un d’eux, immigré depuis deux ans, ce qu’il pensait de la France, il m’a dit : «Vous êtes plus libres ici, mais chez nous il n’y a pas de maisons de retraite». N’en déplaise aux branchés, c’est en l’occurrence l’archaïsme qui frappe de honte le modernisme, et non l’inverse.

Dans son bilan des 30 et 31 août 2001, la coordination interwilayas notait, parmi les points forts du mouvement, la «renaissance d’une organisation ancestrale pour contrer toute injustice et qui s’inscrit dans la modernité». Et parmi les points faibles, «l’absence de l’élément féminin au sein de notre organisation». Comme on le voit, il n’y a pas de volonté a priori d’exclusion des femmes, mais la «renaissance d’une organisation ancestrale» agit aussi par son mauvais côté, puisque les femmes ne sont toujours pas représentées dans les instances de décision du mouvement. Les aarchs s’honoreraient en prenant des mesures formelles à ce sujet, mais je doute que cela suffise : ce n’est pas un problème technique d’organisation, mais de rigorisme et de rigidité dans les usages et les mœurs, et du cantonnement des femmes dans leur rôle de mères et de gardiennes du foyer (je parle ici surtout des villages, les choses ayant déjà beaucoup évolué dans les villes). Pour qu’elles participent effectivement à tous les aspects de l’activité, il ne faudra donc rien moins qu’une profonde transformation des rapports sociaux. Mais là encore, alors qu’il est patent que sur ce point la tradition joue comme un frein, il n’y a nulle part d’exemple à suivre pour y remédier. Nombre de femmes kabyles ont une vie moins misérable que beaucoup d’employées des pays modernes, assujetties au salariat, étrangères à leur progéniture et crevant d’ennui le soir dans les banlieues des métropoles. Qu’on me comprenne bien : je ne défends aucune arriération, je remarque seulement que le souci de la moindre des cohérences exige que l’on traque l’aliénation sous toutes ses formes, et notamment qu’on ne se leurre pas sur le jeu complexe de compensation et de complémentarité névrotiques, voire la profonde détresse affective, qui se cache le plus souvent sous la prétendue liberté de mœurs sévissant dans nos contrées. Lorsqu’on parle de la participation des femmes à la vie sociale, il faut nécessairement se poser cette question : quelle vie sociale ? Et il est vrai que sur bien des aspects les aarchs n’en sont pas encore là.

Un dernier mot sur ce chapitre. Malgré le «patriarcat», les femmes kabyles ont joui de tout temps d’une grande autorité dans certains domaines [5]. On raconte qu’au plus fort des émeutes de mai et juin 2001, alors que les gendarmes tiraient à balles réelles, elles ont dit à leurs fils de descendre dans la rue : c’eût été une grande honte pour elles que leurs enfants ne combattent pas dans un tel moment.   Seconde partie

Notes
1. Cf. Nesroulah Yous, Qui a tué à Benthala ? et Habib Saouïda, La Sale Guerre, éd. La Découverte.
2. Il a déjà senti passer le vent du boulet lors de la marche des aarchs sur Alger le 14 juin 2001 (cf. Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances).
3. Sans qu’il soit possible de savoir si ces attentats sont commis directement par les forces spéciales, par des maquis manipulés ou par des groupes autonomes qu’on laisse délibérément en liberté.
4. Sur ce point, voir entre autres le chapitre 8 de Christopher Lash, La Culture du narcissisme, éd. Climats.
5. Des écrivains comme Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun ont décrit sans fard et sans complaisance les travers de la société kabyle traditionnelle. Cependant leurs écrits, et toutes les études sur le sujet, démentent l’image d’une femme kabyle vivant recluse et privée de tout lien social. C’était bien plus complexe, voir notamment le chapitre intitulé La Fontaine dans le beau livre de Mouloud Feraoun Jours de Kabylie.