ALGERIE : PERSISTANCE ET PRESENCE LIBERTAIRE

De nouveau le peuple en Algérie reprend le flambeau de la lutte contre le despotisme et pour la liberté. Certains des mots d’ordre (« le peuple refuse l’ingérence de tout parti politique dans son projet ») et des modes d’actions (assemblées de discussions ouvertes dans la rue, refus des symboles de partis politiques) témoignent d’un esprit que l’on peut qualifier de libertaire au moins en partie.

De nouveau le peuple en Algérie reprend le flambeau de la lutte contre le despotisme et pour la liberté. Certains des mots d’ordre (« le peuple refuse l’ingérence de tout parti politique dans son projet ») et des modes d’actions (assemblées de discussions ouvertes dans la rue, refus des symboles de partis politiques) témoignent d’un esprit que l’on peut qualifier de libertaire au moins en partie.

ALGERIE : CARNET DE ROUTE (Décembre 2003)

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

 2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

 3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR

entretien Salem, fin décembre 2003.

S : L’étincelle du mouvement c’est l’assassinat de Massinissa Guerma, le 18 avril 2001. Au sein de l’université de Béjaïa on a eu l’information, q’un jeune a été assassiné au sein de l’enceinte de la gendarmerie de Beni Douala. C’était autour du 20 avril, moment où l’on commémore le mouvement de 1980.

A Béjaïa, il a fallu attendre le 21 avril que des collégiens d’Amizour soit kidnappé en présence de leur enseignant. Cela a déclenché un mouvement très spontané à Amizour dès l’après-midi. Le 22, toute la région, les daira, bouillonait. Le jeunes était très violents, les barricades étaient montées, les édifices publics sont attaqués, la gendarmerie commençait à assassiner…

A l’université nous avons tenté de tenir une assemblée générale, exactement nous avions une AG prévu le 23, nous avons donc intégré les évènements de Kabylie dans l’ordre du jour. On n’a pas pu faire passer la motion dénonçant la repression et de soutien aux jeunes en lutte au nom du CNES. On s’est donc replié sur les étudiants, on a alors lancé l’initiative du AG pour le 25 avril en présence de toute la communauté universitaire. Constatant l’anarchie du mouvement et l’expérience des mouvements antérieurs (ex : après l’assassinat de Matoub, 15 jours d’émeutes et puis plus rien). Il n’y avait pas eu d’explication, ni d’orientation politique du mouvement. Donc, nous avons le devoir d’intervenir, en tant qu’universitaire. (Nous avions prévu de relancer le mouvement social à partir du 19 mai 2001, l’insurrection nous a devancé). A l’AG, nous avons appelé à la structuration de ce mouvement, cad l’organisation de la violence des jeunes, dans le but d’un mouvement populaire national.Nous appellons à la création de comité de quartier. Nous n’appelons pas les jeunes à rentrer chez eux, mais à s’auto-organiser ; pour donner un sens politique à la violence des jeunes qui est légitime, mais qui si elle ne s’organise pas retombera dans le sporadique, le conjoncturelle.

Le même jour, nous proposons une marche populaire pour le 29 avril 2001, avec une réunion de préparation le 28 avril. Les comités ont préparé la marche, le 29 la marche démarre de l’unviersité, au bout d’1 km il y a eu des affrontements avec la gendarmerie et la police. C’est le 1er combat de rue organisé. Le même jour nous avons tenu une AG et nous avons appelé pour une marche pour le 3 mai.

Q : Quel contenu y-a-t-il dans ces assemblées ?

S : Pour le comité populaire, même si la Kabylie bouillonnait autour de la commémoration du 20 avril, et donc des revendications culturelles ; c’est d’abord la misère sociale qui est le moteur de cette insurrection. Les jeunes sur le barricades le disait, « nous n’avons rien à perdre. Ils peuvent pas nous tuer, car nous sommes déjà mort. » « Nous n’avons rien à perde parceque nous n’avons rien eu. » « Nous sommes des chômeurs, et des chômeurs déjà agés » . Le mouvement est fondamentalement social (réclamation de travail, logement), et pour les libertés. Des slogans appellent à en finir avec le pouvoir en place. En plus, on trouve la demande de reconnaissance de l’Amazigh.

Q : Les partis politique se sont fait saccagé leur siège pendant cette insurrection.

S : Oui. Dès le début (le 22, 23, 24). Pour les émeutiers, les partis politiques sont responsables de la misère que chacun vivent. Ils ne se reconnaissent plus dans la classe politique, la nouvelle forme d’organisation, sous forme de mouvement, d’assemblée leur convient alors.

Q : D’où vient la référence aux aarouchs ?

S : Nous avions à Bougi un comité populaire lors du mouvement de 1980. Nous voulions le relancer. Un mouvement pas citoyen ou aarouch, mais un mouvement populaire. Le terme aarouchs est venu un mois après, de Tizi-Ouzou. C’est une trace de tribalisme. La notion de aarch passe sous silence, et même nie, la dimension de la lutte de classe du mouvement.

La presse a bien sûr préféré utiliser le terme de aarch, plutôt que de comité populaire.

Q : Comment les partis ont réussi à se replacer dans le mouvement ?

S : Ils ne l’ont jamais quitté, en fait. Le simple militant ira dans les assemblées, pas au nom du parti bien sûr. Mais au nom de village, de la famille ect. Par démocratisme, ces militants n’ont pas été exclu du mouvement.

Q : Les aarchs sont ils une nouvelle bureaucratie politique ?

S : Les aarouchs sont éclaté, c’est très pluriel. La tendance totalitaire y était de puis le début. Quand dans le comité populaire de Béjaïa réunissait des femmes, des travailleurs, des chômeurs, des intellectuelles. Les aarouchs s’attachaient eux à l’apartenance au village. Ils ont exlu d’abord les femmes, au nom de la tradition. En suite les syndicaliste (en les voyant à juste titre comme une bureaucratie).

On se retrouve alors avec des assembée de notable. Quand les militants du FFS et du RCD se sont fait élire dans leur village, ils ont pu reproduire le pratique politicienne. Aujourd’hui plus personne ne se reconnait dans les aarrouchs. ILs dialoguent avec le pouvoir…

Q : Une des particularité du mouvement c’est d’avoir durée, pendant presque deux ans. Quel sens cela a ?

S : Le mouvement perdure par la plate-forme, l’abscence de classe politique. Dans la conscience des gens ce mouvement a apporté un espoir. Il n’y a pas d’autres alternatives. La crise que nous vivons aujourd’hui est politique. Sans un mouvement qui exprime les intérets des opprimés, des chômeurs, des classes laborieuses, on ne peut avoir de perspectives.

Ce mouvement a brisé la peur, la peur de la gendarmerie, la peur des islamistes, la peur du pouvoir.


ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger)

Redouane Osmane, professeur de littérature de français à Bab el-oued, porte parole du CLA (Conseil des Lycées d’Alger.)

R : La grève des enseignants à démarrer sur une accumulation de mécontentements. Face à une administration omnipotente et injonctive et une détérioraton très importante du niveau de vie des enseignants. (par ex : en 1990 je touchais 6000 DA, aujourd’hui j’en touche 1500 DA), même avec l’augmentation que l’on vient de nous donner, suite à la grève, ça ne rattrape pas la perte du pouvoir d’achat des enseignants.

Pour arrondir la fin de mois, les professeurs font maintenant des petits boulots. Toutes ces frustrations laissait présager d’un mouvement de la part des enseignants. Ce mouvement qui est parti de l’algérois, c’est aussi 15 ans de militantisme de proximité. Dans le reste du pays c’est plutôt un mouvement spontané, suite aux grèves à Alger.

Q : Le mouvement revendiquait quoi ?

R : Dès septembre, ce sont des revendications corporatiste, pour une augmentation de salaire, la retraite au bout de 25 ans de travail, et la reconnaissance de la pénibilité de notre travail (statut particulier).

Le corporatisme des enseignants du secondaire, le fait de vouloir s’organiser en tant que tel, s’est heurté aux syndicats traditionnels et par les pouvoirs publics. Un nouvel acteur indépendant dans le champ syndical doit être brisé. L’enjeu était donc, non pas un problème d’argent ou de céder aux revendications, mais comment effacer de l’imaginaire des algériens un mouvement indépendant et offensif devenu un symbole pour l’ensemble de la société.

Q : Comment s’est constitué la coordination des lycées d’Alger ?

R : Une association avec de nombreux contacts au niveau des lycées, regroupant des précaires à lancé un appel. Ce sont des enseignants non-régularisés au niveau de leur fonction qui étaient en opposition à l’intérieur de l’UGTA. Cette association a permis l’avènement d’un texte fondateur, disant « l’enseignement va mal, les enseignants vont mal, que les enseignants doivent sortir de leur invisibilité, qu’ils doivent apparaitre au niveau de la société. Cet appel s’’est très vite propagé, et les enseignants du secondaire se sont donné une identité. Dans les lycées se sont constitué des Assemblée Générale de Lycées (AGR), elles ont élu un collectif, avec une rotation, qui constitue le bureau du CLA. (chaque jour deux ou trois délégués sont élu pour faire partie du bureau). Ensuite, nous n’avons plus demander d’autorisation pour faire des AG, on a bloqué l’administration. On a installé un réseau de contact, par ex pour les piquets de grève, les enseignants allaient les uns chez les autres pour faire les piquets ect.

A Alger nous sommes resté CLA, dans d’autres Daira certains voulaient refaire l’expérience d’un appareil syndical, nous nous avons refusé et nous sommes resté CLA.

Q : Et le CNAPEST ?

R : Entre le CLA et CNAPEST c’est une différence entre le centre et la périphérie… Ensuite, nos pratiques de démocratie dans le mouvement, comme par ex la participation des femmes -très importante sur Alger- n’est ni comprise ni accepté par le CNAPEST et hors d’Alger. Le CNAPEST a un fonctionnement autoritariste, 5 personnes peuvent décider pour l’ensemble, un conseil national peut décider pour l’ensemble des Assemblée Générale. Par ex l’accord avec le ministre signé par le CNAPEST, les grévistes l’ont appris à la télévision. Au CLA, et donc àà Alger, si on va chez le ministre, tout est discuté avant en AG, et tout est redit après. (on s’en méfie comme la peste, d’ailleurs on l’appelle le CNA-PESTE).

Mais dans le reste du pays, des gens sont sur la même dynamique que le CLA, bien que suel le CNAPEST existe dans ces régions. Nous allons lancer des assises nationales pour discuter et coordoner les personnes sur la même identités que nous.

Q : Quelles sont les perspectives du mouvement aujourd’hui ?

R : En Algérie défendre les liberté, c’est très important. Il y a des paradoxes extraordinaire ici. C’est une société extrèmement policée. Quand nous avons interdit les RG à rentrer dans nos réunions, les gens nous prenaient pour des fous. Avec le terrorisme la police était omniprésente, les gens ont perdu leur réflexe même d’une réunion privée. S’il n’ y a pas de recul de la société, nous avions un soutien large pendant cette grève de la société. Nous devons participer à donner la parole à la société, à nos élèves aussi.

La perspective pour le CLA c’est d’organiser le mouvement à l’échelle nationale et de lui donner une identité qui le fera sortir de son corporatisme, c’est de faire reconnaitre un acteur social qui ne soit pas contrôlé.

entretien réaliser à Alger, le 30 décembre 2003, par Nestor Pantruche.


CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !

Entretien avec des chômeurs, dans les quartiers populaires de Béjaïa, Décembre 2003. Les prénoms des intervenants ont été volontairement changés.

Moussa : Le 18 avril 2001, Massinissa Guermah a été assassiné dans la gendarmerie de Beni-Douala. Le 22 avril, des lycéens d’Amizour sont kidnappés par la gendarmerie. Ces événements semblent être la cause du printemps noir. En vérité, c’était un ras-le-bol populaire, le marasme social a conduit à ces événements.

Après 1990, la restructuration économique demandait des sacrifices. L’Etat ne les a faits uniquement sur le dos du peuple. Le peuple pense avoir beaucoup trop sacrifié. L’Etat a fait preuve de mutisme face aux demandes du peuple. Nous nous sommes donc tournés vers d’autres formes de revendications. Affronter un blindé avec une pierre, par exemple.

Rachid : Les émeutes ont eu lieu essentiellement en Kabylie, mais c’est une crise sociale qui concerne l’ensemble de l’Algérie. La mort de G et l’enlèvement des collégiens, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. W : Les banderoles, c’était : « Vivre un jour debout, plutôt que 100 ans à genoux. » « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Ce sont des mots qui expriment une certaine mélancolie, un chagrin.

Q : Comment sont apparus les comités de quartiers, de villages ?

Mohamed : Les émeutes se sont propagées très vite, en deux jours la Kabylie était embrasée. L’Etat n’a pas eu le temps de renvoyer des renforts. Le peuple s’est organisé pour assurer la sûreté des quartiers. Ces comités ont aussi la charge de représenter la voix de chaque quartier dans les réunions qui vont se tenir au sein du territoire. Djamel : Les délégués des comités ne font pas partie de la révolte, ce ne sont pas des « faiseurs de révolte ». Parfois même ils sont contre les émeutes, ils te disent qu’il ne faut pas casser ceci ou cela, etc.

Toufik : Mais le jeune qui veut exprimer sa révolte, il n’a pas d’autres moyens de se faire entendre que d’aller affronter un policier ! Les comités se sont constitués afin de canaliser la révolte.

Dans les comités de quartiers il y a 3 ou 4 couleurs politiques qui s’expriment dedans. Le peuple kabyle est très politisé, la façon dont on mange du pain, il y a une tendance politique qui s’en dégage.

Q : Au-delà des affrontements avec la police, des objectifs ont été visés par les émeutiers, les mairies, les partis politiques...

Aziz : On saccage ce qui représente l’Etat, il y a aussi la Sonelgas (EDF-GDF locale), les PTT, etc. On n’a pas touché aux écoles, bien que j’aurais aimé que l’on y touche parce qu’elles ne nous ont rien donné. J’ai besoin de papier, à chaque fois que je vais à la mairie, on me fait attendre, donc je vais saccager la mairie. Je paye depuis 10 ans ma facture d’eau, mais l’eau qui sort de mon robinet 2 heures par jour n’est pas potable, je saccage le siège de l’eau et ainsi de suite.

Kader : Les sièges des partis, c’est une manière de dire, « on ne veut pas de couleur partisane dans notre mouvement ». Les partis sont totalement discrédités, ils n’ont rien apporté. Le mouvement dit « je parle en mon nom, seul, et à ma manière ».

Q : Et le boycott des élections.

Tarik : Les Kabyles sont un peuple boycotteur à la naissance.

Massinissa : ça sert à rien de voter, les élections ne nous ont jamais rien apporté. Un élu, une fois élu, nous tourne le dos.

Q : Et les aarouchs dans tout ça ?

Moussa : Quand on me parle d’aarouchs, j’ai l’impression que l’on me parle de quelque chose qui m’est étranger. Ils sont présentés comme nos tuteurs… Ils représentent la population aux yeux de l’Etat, mais ils ne représentent qu’eux-mêmes !

Les aarouchs sont opposés entre deux pôles, les dialoguistes et les non-dialoguistes. En vérité ils sont 50, divisé en deux.

Farid : Ces délégués ont étouffé le mouvement. Ça sert à rien d’arrêter quand on a 123 jeunes qui sont assassinés, ça sert à quoi de continuer de vivre quand ton frère est mort dans les émeutes, tu y vas. On vivra tous ou on meurt tous. Vivre dignement ou mourir.

Aujourd’hui rien n’a changé, l’étincelle peut reprendre à tout moment.

Moussa : On est assis sur un baril de poudre !

Algérie : la Kabylie est paralysée par une grève générale (2003)

(Article mis en ligne originellement le lundi 28 avril 2003)

ALGER – En Algérie, la Kabylie est paralysée par une grève générale.

Des manifestations sont prévues pour le 23ème anniversaire du « Printemps berbère » dans les trois principales villes de la région, Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira.

Les âarchs, fer de lance de la contestation en Kabylie, ont appelé à la grève générale et à des manifestations dans cette région pour commémorer le « Printemps berbère » et demander la libération des détenus du mouvement incarcérés depuis plusieurs mois.

(Article mis en ligne originellement le lundi 28 avril 2003)

ALGER – En Algérie, la Kabylie est paralysée par une grève générale.

Des manifestations sont prévues pour le 23ème anniversaire du « Printemps berbère » dans les trois principales villes de la région, Tizi Ouzou, Béjaïa et Bouira.

Les âarchs, fer de lance de la contestation en Kabylie, ont appelé à la grève générale et à des manifestations dans cette région pour commémorer le « Printemps berbère » et demander la libération des détenus du mouvement incarcérés depuis plusieurs mois.

La ville de Tizi Ouzou, capitale de la Grande Kabylie (110 km à l’est d’Alger), est paralysée par la grève. Une manifestation doit s’y dérouler et s’achever près de la prison de la ville où sont détenus, depuis octobre, des délégués du mouvement dont sa figure de proue Bélaïd Abrika. Seules des pharmacies, des boulangeries et des kiosques à journaux étaient ouverts.

La manifestation a été « tolérée » par les autorités locales. Mais autour de la prison, d’importantes forces de police étaient déployées.

A Béjaïa, capitale de la Petite Kabylie (260 km à l’est d’Alger), tous les commerces et les écoles, ainsi que quelques administrations sont fermées. D’importantes forces de police anti-émeutes filtrent aussi les entrées de la ville pour empêcher les manifestants venant de la vallée de la Soummam et de la corniche est de converger vers Béjaïa, selon des habitants joints par téléphone.

La grève est également suivie à Bouira, la troisième ville de Kabylie (120 km au sud-est d’Alger), quelques heures avant une manifestation, selon des habitants.

ULAC SMAH ULAC – PAS DE PARDON : L’INSURRECTION EN ALGERIE EST AUSSI LA NOTRE

L’insurrection Algérienne…

Ce manifeste est redige par les « Amis Italien des Aarch » le mois de decembre 2002 a Roveretto, une ville au nord d’italie, et qui est diffuse dans plusieurs villes italiennes. Il sert de base pour une large campagne d’informations qui a porte ses initiateurs a une serie de rencontre dans plusieurs villes Italiennes (Roveretto en decembre 2002, Milano en Janvier 2003 et Venezia em mars 2003). Dans le meme cadre, les amis des Aarch italiens organisent une nouvelle rencontre le 14/06/2003 a la ville de Bologne.

L’insurrection Algérienne…

Ce manifeste est redige par les « Amis Italien des Aarch » le mois de decembre 2002 a Roveretto, une ville au nord d’italie, et qui est diffuse dans plusieurs villes italiennes. Il sert de base pour une large campagne d’informations qui a porte ses initiateurs a une serie de rencontre dans plusieurs villes Italiennes (Roveretto en decembre 2002, Milano en Janvier 2003 et Venezia em mars 2003). Dans le meme cadre, les amis des Aarch italiens organisent une nouvelle rencontre le 14/06/2003 a la ville de Bologne.

INSURGÉS ALGÉRIENS

La lutte que vous menez depuis avril 2001 contre tous les dirigeants de la société est un exemple pour nous et pour tous les exploités. Vos émeutes ininterrompues ont démontré que le terrorisme de l’Etat et des groupes intégristes, alliés depuis des années dans les massacres des pauvres au profit des riches, n’a pas eu raison de votre fierté. Vous avez compris que face au choléra de la dictature militaire et à la peste du fondamentalisme islamique, le seul choix possible est la révolte ouverte. À l’alliance de deux capitalismes, le libéral qui licencie en masse et privatise et le socialiste bureaucratique qui torture et assassine, vous avez répondu par l’union dans une lutte généralisée.

Ulac Smah Ulac

  Nous imaginons ce que signifie pour un Etat et son arsenal répressif se retrouver face à une masse de révoltés dont les banderoles avertissent, comme c’est arrivé à Alger le 14 juin 2001 : »Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Par contre, il nous est difficile d’imaginer ce que représente une région de quelques millions d’habitants, comme la Kabylie, et sa victoire sur les gendarmes qui vivent assiègés dans les casernes mis « en quarantaine » par la population insurgée, où les élections sont rejetées en masse, les urnes électorales et les sièges des partis politiques brûlés ; où les mairies demeurent désertes et scellées. Les politiciens qui siègent au parlement avec zéro vote révèlent clairement à tous les magouilles de la démocratie représentative et l’arrogance d’un pouvoir de plus en plus mafieux. Vous avez réussi à détruire les plans de ceux qui voulaient donner à votre lutte une image particulariste et régionaliste.

  Le contenu universel de vos revendications – comme le retrait immédiat et non négociable de la gendarmerie — ne peut plus être masqué.

  L’autonomie de votre mouvement, organisé de manière horizontale dans les Aarch (assemblée de village), ne peut qu’unir contre vous tous les dirigeants de la société algérienne et leurs complices dans d’autres pays. Une révolte sans leader et sans parti n’intéresse pas non plus les professionels de la solidarité internationale, privés dans ce cas de figures charismatiques ou de sous-commandant à idéaliser. Vous avez, jusqu’à maintenant, comptés que sur vous-même. Et la répression redouble de férocité avec des centaines de morts, des milliers de blessés et d’handicapés à vie, de nombreux disparus, avec la torture et l’arrestation de nombreux manifestants ainsi que de délégués des Aarch. Avec les prisionniers en grève de la faim et de nombreux insurgés contraints à la clandestinité.

  Il est temps que la radicalité de ce que vous avez déjà réalisé trouvent d’autres complices ailleurs dans le monde pour annéantir l’embargo sur l’information et la violence criminelle de l’Etat. Les balles assassines sont payées aussi par le gouvernement et les industries italiens, Eni en tête. Les armes utilisées contre vous sont souvent de fabrication italienne.

INSURGÉS, VOUS N’ÊTES PLUS SEULS. QUE VOTRE RÉVOLTE EXPLOSE PARTOUT.

Des amis des Aarch

Source : https://digilander.libero.it/asaka/LesPages/minifestoaarchfrancais.html

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Traductions :
(en) ULAC SMAH ULAC – WE WILL HAVE NO MERCY : THE ALGERIAN UPRISING IS ALSO OURS

(it) ULAC SMAH ULAC – NESSUN PERDONO : L’insurrezione in Algeria è anche la nostra
—–Première republication sur http://cnt-ait.info : lundi 8 septembre 2003

Le calvaire des indigènes algériens (1924)

“Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.” C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui raconte cela. Mais il est facile de prouver que cette égalité n’a jamais existé pour nous, indigènes algériens.
Nos droits, les voici, tels que les comprennent les canailles sanguinaires, les pirates rapaces qui, sous prétexte de colonisation, nous ont apporté les soi-disant “bienfaits” de leur “civiisation”.

“Tous les hommes naissent libres et égaux en droits.” C’est la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen qui raconte cela. Mais il est facile de prouver que cette égalité n’a jamais existé pour nous, indigènes algériens. Nos droits, les voici, tels que les comprennent les canailles sanguinaires, les pirates rapaces qui, sous prétexte de colonisation, nous ont apporté les soi-disant “bienfaits” de leur “civilisation”.

Ils consistent à voir les terres sur lesquelles nous sommes nés, que de père en fils nous fécondions de notre labeur, qui nous donnaient de quoi vivre librement et fièrement, accaparées par nos “bienfaiteurs”. Il est vrai que nous avons le “droit” de travailler sur ces terres nous nous ont été volées, des 10 à 12 heures par jour pour un salaire dérisoire de 5 francs. Or la vie est chère en Algérie, très chère pour nous et nos familles. Nous avons un autre “droit” que ne nous contestent pas, au contraire, les entrepreneurs de charniers patriotiques, c’est celui d’aller crever sur les champs de bataille pour la défense de la France si généreuse. Nous en avons, en 1914 et les années qui suivirent, largement “profité”. On nous arme même contre nos frères de race qui ont le courage de résister à l’envahisseur. C’est sans doute au nom du “droit des peuples à disposer d’eux-mêmes”. Il nous faut subir également sans rien dire toutes les vexations que la fantaisie des administrateurs et des bureaux s’acharnent à nous imposer. Le fascisme italien n’est pas plus odieux que les méthodes de la colonisation employées par les fonctionnaires de la République française. Il n’y a donc rien d’étonnant que, les dépouilles crevant de faim, n’ayant d’autre alternative que de mendier ou de trimer comme des forçats pour un salaire de misère, un très grand nombre d’indigènes fuient cette civilisation “à coups de triques”. Beaucoup ce sont dit que, puisqu’ils étaient bons pour défendre la France, il avaient le droit de trouver sur son sol, en travaillant, de quoi vivre. En fait, la condition de l’indigène qui travaille en France n’est pas à comparer à celle de celui qui reste en Algérie. Quand il arrive, même s’il est sans travail, il trouve près des Algériens une assistance qui ne se pratique guère dans d’autres milieux. Il tombe évidemment, sous une exploitation, mais tout de même moins sauvage que celle qu’il subit dans son pays. Naturellement, les gros propriétaires, les négriers d’Algérie et de Tunisie ne voient pas d’un bon oeil cette émigration qui leur procure de gros bénéfices. Aussi, pour l’empêcher, ils ont recours à des crapules politiciennes qui n’ont rien à leur refuser. Et ce qu’un gouvernement du bloc national avec Raymond Poincarré n’avait pas fait, le gouvernement du bloc des gauches avec Hérriot n’a pas craint de le tenter. C’est ainsi qu’on pouvait lire dernièrement dans Le Quotidien qu’une réglementation allait être instituée pour “l’admission dans la métropole des travailleurs indigènes”. Cette réglementation a pour but, comme l’a déclaré l’un des membres de la commission, M. Marius Moutet, “de permettre la pénétration judicieusement progressive d’éléments indigènes répondant par leur aptitude physique et professionnelle aux exigences des différentes branches de l’activité nationale métropolitaine.” “La Commission a voulu que l’indigène qui vient travailler en France ne soit pas exposé à quitter son foyer sans avoir la certitude préalable de trouver en France au moins l’équivalent de ce qu’il abandonne.” Le commission interministérielle, dont les travaux furent présidés par M. Duvernoy, directeur des Affaires algériennes au ministère de l’Intérieur, a décidé également la création en France d’organismes d’assistance et de protection pour les travailleurs indigènes. “Dorénavant les travailleurs algériens et nord-africains, avant de s’embarquer pour la France, devront produire un certificat d’engagement visé ar le ministère du Travail, un certificat médical et une carte d’identité avec photographie délivrée par le maire ou l’administrateur de la commune où l’indigène est domicilié.” “Le ministère de l’Intérieur a décidé que ces mesures seraient appliquées à partir du 1er octobre 1924.” Donc, à partir du 1er octobre, les administrateurs pourront empêcher le départ pour la France de ceux qu’ils embarquaient quand il s’agissait d’aller combattre ceux qu’ils appelaient des barbares. Je sais, et d’autres sauront s’ils ne s’en sont pas encore aperçu, où sont les barbares. Ce sont les politiciens hypocrites qui n’ont rien à envier à Mussolini. Et pour bien montrer cette hypocrisie, je leur affirme que l’indigène ne quitte son pays que parce qu’il ne peut plus y vivre, parce qu’il y est abominablement pressuré, exploité. C’est un esclave qu’ils veulent conserver à ceux qui l’ont dépouillé de sa terre natale. Ce qu’il abandonne en Algérie, M. Marius Moutet, député “socialiste !….”, c’est un peu de misère. Voilà ce que vous prie un Algérien et qui ajoute : “Prenez garde qu’un jour les parias en aient marre et qu’ils ne prennent les fusils que vous leur avez appris à manier pour les diriger contre leurs véritables ennemis, au nom du droit à la vie, et non comme autrefois pour une soi-disant patrie marâtre et criminelle.Mohamed Saïl, Le libertaire n° 242, 16 aout 1924.
========Source :
Mohamed SAÏL·Thursday, 11 October 2018

Entretien sur la situation en Algérie – 1/2 (2002)

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Le Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Le mouvement des aarchs lutte explicitement pour la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur. Quelle est, selon toi, la signification et la portée de cette plate-forme ?

On a souvent noté le caractère sommaire de la plate-forme d’El Kseur. Elle reste en effet allusive et très générale sur certaines revendications, et insuffisante si on la considère comme un programme positif de transformation de la société. Elle prête ainsi le flanc à la critique gauchiste, qui lui reproche en particulier de n’être pas exhaustive dans ses revendications «socio-économiques».

Pour justes que soient certaines de ces remarques — lorsqu’elles sont faites de bonne foi, ce qui n’est pas toujours le cas — elles dénotent selon moi une incompréhension du cours inévitable d’un tel processus. Cette plate-forme a été adoptée un mois et demi après le début de la révolte et il est très rare qu’un mouvement en vienne à connaître dans un laps de temps aussi court tout son sens et toutes ses possibilités : sauf à s’appauvrir par l’adhésion à une idéologie, fut-elle «révolutionnaire», c’est dans le cours du conflit qu’il peut découvrir, préciser et approfondir ses buts à long terme. En outre, la plate-forme d’El Kseur ne se présente pas comme un programme de transformation sociale, mais comme un préalable. À ce titre, peut-être justement grâce à son caractère sommaire, elle va droit au but en exigeant ce que l’actuel pouvoir algérien ne peut accorder, en bloc, sans disparaître. On sait que ce pouvoir est en réalité détenu par un cénacle de généraux mafieux, et qu’il ne survit, du sommet jusqu’à la base de la pyramide, que par la terreur et la corruption : la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur équivaudrait pour lui à un suicide, du retrait des brigades de gendarmerie à la «mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité», de l’acquittement pur et simple des manifestants au «jugement par les tribunaux civils de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes». Cela, tous les protagonistes l’ont très bien compris. Tout en jouant le pourrissement et en usant de son appareil répressif, le pouvoir a tenté par tous les moyens de vider la plate-forme de son contenu subversif, allant même jusqu’à négocier avec des faux délégués, dits «délégués Taiwan». De leur côté, les aarchs ont fait preuve de la plus grande fermeté, en décrétant la plate-forme «scellée et non négociable», «seule ambassadrice du mouvement», en refusant obstinément tout dialogue et en rendant coup pour coup à toutes les manœuvres et tentatives de manipulation.

C’est donc la chute du régime qui est l’enjeu central du conflit (et là, la critique doit soit adopter ce point de vue, soit déclarer tout net que c’est un assaut insensé voué par avance à l’échec). L’insurrection dure depuis seize mois en Kabylie, elle n’a pas cédé un pouce de terrain face à l’État et son auto-organisation garde ses chances de s’étendre à d’autres régions. Par ailleurs, il ne se passe pas de semaine sans que des émeutes éclatent aux quatre coins du pays, à tel point qu’on a souvent l’impression que l’Algérie est au bord d’un soulèvement général. L’hypothèse d’une chute du régime n’est donc pas invraisemblable (certains délégués n’hésitent pas à dire qu’ils y mettront le temps qu’il faudra, même si cela doit prendre des années) et nous nous trouverions alors face à une situation ouvertement révolutionnaire ; les Algériens ont des comptes à régler, et certaines des tâches qui les attendent sont d’une évidence criante : la destruction du pouvoir bureaucratico-militaire à tous les échelons, le démantèlement de la sécurité militaire et des détachements armés spéciaux, la chasse à tous les corrompus, etc.

C’est à ce niveau d’analyse que l’on peut parler d’une ambiguïté de la plate-forme d’El Kseur et d’une contradiction dans la manière dont les aarchs se sont volontairement limités à n’être qu’un contre-pouvoir. La plate-forme laisse implicitement la porte ouverte à une «transition démocratique» menée par un personnel politique rénové, prenant ainsi le risque que ce personnel politique, pour sauver l’essentiel de l’appareil d’État, négocie le départ des généraux en échange de leur impunité et cherche par tous les moyens à limiter l’épuration au sacrifice de quelques boucs émissaires. Certes, les aarchs ont en quelque sorte par avance assuré la pérennité de leur rôle de contre-pouvoir, puisque l’explicitation de la plate-forme à Larbaâ Nath Iraten le 31 octobre 2001 conclut dans ces termes : «Après la satisfaction pleine et entière de la plate-forme d’El Kseur, la mise en œuvre des solutions doit avoir l’aval du mouvement des aarchs, daïras et communes, partie prenante dans les applications». Mais aucun pouvoir d’État, fut-il en reconstruction, ne peut coexister durablement avec une auto-organisation des masses luttant pour leurs propres objectifs. Cette loi historique ne souffre aucune exception.

L’abstention électorale, quasi totale en Kabylie, très importante dans le reste de l’Algérie, aurait eu pour résultat, selon les journaux français, de remettre le F.L.N. en selle. Peux-tu nous dresser un tableau plus véridique de la situation ?

La remise en selle du F.L.N. est insignifiante. C’est le résultat de la cuisine interne et des rapports de force entre les clans du pouvoir algérien. La tenue de ces élections avait pour unique but, vis-à-vis de l’extérieur, de présenter une apparence de régularité et un taux de participation pas trop ridicule, afin d’obtenir un certificat de bonne conduite démocratique de la part des pays occidentaux, et d’ailleurs les États-Unis et l’Union européenne se sont empressés d’accorder leur satisfecit. Quant au parlement nouvellement élu, il fera exactement ce que faisait le précédent, c’est-à-dire rien, sinon entériner servilement les ordres des vrais décideurs.

Le véritable enjeu de ces élections, en Algérie même, ce sont les aarchs qui l’ont fixé en décidant, dès le mois de décembre, non pas de l’abstention, mais d’un rejet actif (empêchement de toute campagne électorale, destruction des urnes et de documents administratifs, etc.) et en lançant le 8 mars 2002 un appel à tous les Algériens :

«(…) Des couches de plus en plus larges de la population sont atteintes par la paupérisation. Les libertés sont toujours confisquées, les droits de l’Homme bafoués et l’expression politique étouffée. La hogra, l’impunité, la corruption, les passe-droits font partie des mœurs politiques des gouvernants, recyclant des dinosaures condamnés par l’histoire pour les propulser aux plus hautes fonctions de l’État.
    Peut-on réellement croire que ces élections apporteront un quelconque changement au quotidien de l’Algérien ? Sachons qu’il s’agit en fait d’une opération spectacle que le pouvoir s’ingéniera à faire accréditer en remettant sur le tapis les recettes éculées contre la menace intégriste ou la garantie de l’honnêteté des élections.
    (…) L’heure n’est pas aux lamentations, à la résignation et au défaitisme, elle est à l’action. Tous ensemble, main dans la main, soyons fidèles au rendez-vous de l’Histoire. Pour marquer la rupture définitive avec ce système rentier, corrompu et corrupteur, vous êtes appelés à exprimer votre position de rejet et de refus de la compromission, sur les lieux de travail, dans les quartiers et villages, en Algérie et à l’étranger (…)»

Malgré le climat de terreur policière imposé à partir du 25 mars 2002 (assauts des permanences, arrestations et chasse aux délégués, condamnations des émeutiers à des peines de prison ferme, expéditions punitives, etc.), le rejet des élections a été mené à bien en Kabylie au prix d’affrontements d’une extrême violence dans toute la région. Rien n’a pu venir à bout de la détermination des habitants, ni les arrestations, ni les tirs à balles réelles causant des centaines de blessés à Bouandas, ni le largage de produits chimiques à Aït Oumabu, ni l’acheminement de faux électeurs à partir d’autres wilayas. La Kabylie est donc représentée à la nouvelle assemblée par des députés élus par 2% du corps électoral.

Dans le reste de l’Algérie, la campagne électorale s’est déroulée dans la plus totale indifférence. (On a même vu cet incroyable spectacle de partis politiques cherchant les salles les plus petites possible pour tenir meeting, et encore n’étaient-ils pas sûrs de l’adhésion des participants, puisque nombre de ceux-ci ont tenu à préciser aux journalistes qui les interrogeaient qu’ils étaient juste venus pour voir si les politiciens racontaient toujours les mêmes mensonges). L’État avoue donc un taux d’abstention de 54% ; quandon connaît sa grande maîtrise en matière de bourrage des urnes, on peut raisonnablement estimer que moins de trois Algériens sur dix ont voté. Ce nombre donne une idée du rapport de force potentiel et justifie la déclaration de la coordination des aarchs de Tizi-Ouzou : «Ce pouvoir mafieux a reçu en ce 30 mai le plus cinglant camouflet que la population, à travers l’ensemble du territoire national, lui inflige en quarante ans d’indépendance». Les attentats attribués aux islamistes ont récemment repris avec vigueur en Algérie. Peut-on établir un lien entre ce regain de tension criminelle et l’insurrection kabyle, et si oui, lequel ?

Il existe désormais une vaste littérature décrivant la manière dont le pouvoir algérien a sciemment favorisé la montée de l’intégrisme islamiste dans les années quatre-vingt (comme dévoiement de la contestation sociale et force de frappe contre ses courants les plus avancés) et l’engrenage qui s’en est suivi : la victoire du F.I.S. (Front Islamique du Salut) au premier tour des élections de décembre 1991, l’arrêt par l’armée du processus électoral, le passage à la clandestinité et à la lutte armée de milliers d’islamistes. On sait aussi, cela ne fait plus aucun doute, que les maquis ont été infiltrés très tôt par les Services spéciaux (les témoignages d’anciens officiers ont même confirmé, lors du récent procès Nezzar-Saouïda, que les G.I.A. ont été créés de toutes pièces par la D.R.S., ex Sécurité-militaire) et que l’armée a directement perpétré des attentats et des massacres [1]. Cela fait donc des années que les généraux «éradicateurs» se servent du terrorisme «islamiste» contre la population, et tous les Algériens le savent. Il ne s’agit même plus de semer le doute et d’égarer les consciences, mais d’un chantage cynique et sans fard : soutenir l’État ou mourir. Il s’agit aussi de justifier, aux yeux de l’opinion internationale et sous couvert de lutte anti-terroriste, un état de siège permanent et une véritable guerre préventive contre toute velléité de révolte. L’exemple de l’Algérois est frappant à cet égard ; le pouvoir craint par-dessus tout l’extension des troubles à Alger et à sa périphérie [2], les attentats ont donc repris [3], après trois années d’accalmie, dès l’automne 2001, et depuis l’Algérois est pilonné au moindre frémissement.

Cette stratégie de la terreur, l’État algérien la mène avec la complicité active des États occidentaux, surtout depuis le 11 septembre (les États-unis viennent même de lui faire ce cadeau de déclarer à plusieurs reprises que l’Algérie est une des cibles d’Al Qaida). C’est une des dernières cartes qui lui restent et il est certain qu’il la jouera jusqu’au bout.

En France, deux accusations sont fréquemment portées contre les aarchs. La première est leur caractère «archaïque et non démocratique», la seconde, complémentaire, est que les femmes en sont exclues. Cette dernière accusation est peut-être plus grave que la première pour certains libertaires, extrêmement sensible (en se trompant dépoque, à mon avis [4]) à la nécessité de la «lutte contre le patriarcat». Peux-tu rétablir les faits sur ces deux points ?

Je trouve peu sérieuse la critique sur le caractère supposé non démocratique des aarchs, à moins que l’on prétende détenir un modèle d’organisation démocratique — mais lequel ? — applicable partout et en toute circonstance, et auquel l’auto-­organisation des insurgés de Kabylie ne serait pas conforme. Il me semble plus fructueux d’essayer de comprendre ce qu’ils tentent de faire concrètement, dans les conditions qui sont les leurs. Pour s’organiser contre la répression (plus de cent morts et des milliers de blessés depuis avril 2001) ils se sont d’abord spontanément appuyés, dès le début du mois de mai 2001, sur leur tradition de démocratie villageoise, affaiblie mais restée effective dans de nombreuses localités et très vivante dans toutes les mémoires, et on a vu fleurir partout en quelques semaines des comités de villages et de quartiers. Les pouvoirs de la tajmat (assemblée générale des villageois) s’étendaient jadis à tout ce qui intéressait le village, rien n’échappait à son examen ni à son contrôle, et l’énumération de ses attributions exigerait la liste complète de toutes les questions qui peuvent surgir dans une réunion d’hommes vivant en société. «Ce type de direction des affaires publiques, que l’on qualifierait aujourd’hui de démocratie directe, ne peut évidemment fonctionner de façon correcte que dans la mesure où le groupe se limite à des dimensions “humaines”, c’est-à-dire assez réduites pour permettre la participation et le contrôle de tous» (Samy Hadad, Algérie, autopsie d’une crise, éd. L’Harmattan). La question s’est donc très vite posée de l’élaboration des moyens d’une fédération des comités de villages et de quartiers, sur une vaste échelle et pour une lutte historique de longue haleine. Les aarchs n’ont pas trop tardé à apporter quelques débuts de solutions, puisque c’est cinq mois seulement après sa naissance, lors du conclave des 27 et 28 septembre 2001, que la coordination interwilayas a adopté les Principes directeurs du mouvement. En voici quelques extraits :

«(…) Le mouvement d’essence démocratique, résolument pacifique, revendicatif et citoyen a affirmé ses principes : l’indépendance et l’autonomie du mouvement vis-à-vis du pouvoir et des institutions de l’État. Refus de toute forme d’allégeance ou de substitution aux formations politiques (…) Le mouvement s’interdit de se transformer en parti politique, en relais ou en rampe de lancement de partis politiques et de toutes autres associations (…) Les délégués sont élus en assemblées générales des villages et des quartiers (…) Les coordinations de wilayas ont l’autonomie d’action et de structuration dont la base est la commune (…) Respect du principe de l’horizontalité du mouvement (…) Les propositions de réflexions et d’actions doivent émaner d’abord des coordinations locales, puis être synthétisées au niveau des coordinations wilayales puis interwilayas (…) Chaque coordination de wilaya se présente au conclave interwilayas munie du procès verbal sanctionnant les travaux de son conclave (…)»

Les aarchs ne s’en sont d’ailleurs pas tenus là de leurs exigences organisationnelles, ils ont jugé nécessaire d’y ajouter un Code d’honneur des délégués.

Que la presse française s’obstine à traduire «aarchs» par «tribus», ou qu’elle donne un écho complaisant aux rumeurs et mensonges divers, c’est de bonne guerre. Ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers) ont évidemment tout intérêt à ce qu’une tentative d’auto-organisation à la base ne soit pas trop connue. Des sources plus sérieuses, et les témoignages directs, confirment que les principes sont vaille que vaille appliqués, les écarts critiqués et débattus, les manquements sanctionnés. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais il serait indécent d’en juger sans tenir compte des conditions dans lesquelles les insurgés mènent leur activité ; rappelons qu’ils sont quotidiennement en butte à une répression féroce, aux tentatives d’infiltration de la Sécurité militaire, aux manipulations des relais du pouvoir et aux coups bas des partis politiques. Par ailleurs, ils semblent eux-mêmes avoir une certaine conscience de leurs limites et de leurs difficultés, puisque le conclave interwilayas des 27 et 30 juin 2002 a dressé une liste des dysfonctionnements, émis des recommandations et prévu un conclave extraordinaire sur ces questions.

La presse algérienne dite «indépendante» s’est depuis le début focalisée sur les coordinations de wilayas et interwilayas, elle n’a mené aucune investigation sérieuse sur les coordinations locales et les assemblées de villages et de quartiers. On dispose donc par ce biais de peu d’informations sur les relations entre jeunes émeutiers et délégués, et aucune réponse à l’accusation parfois portée contre les aarchs qu’ils seraient le lieu où se forge une nouvelle caste de notables. Les sources directes sont elles-mêmes parfois contradictoires, peut-être en raison des disparités selon les localités. En procédant par recoupements, on peut toutefois déduire que la moyenne d’âge des délégués est probablement inférieure à quarante ans et qu’ils sont en grande majorité loin d’être des notables. Les assemblées délèguent ceux qu’elles jugent les plus compétents, elles usent de leur pouvoir de révocation et dans certains endroits — impossible de savoir si cette pratique est très répandue — il y a une rotation systématique des délégués. Quant aux jeunes émeutiers, omniprésents dans toutes les actions et membres des assemblées, ils considèrent que ce mouvement leur appartient ; nul doute que la sanction, pour ceux qui essayeraient de les trahir, ne serait pas la mise en quarantaine mais le bannissement pour toujours. L’avenir dira si je me trompe, mais il me semble qu’à ce jour les aarchs, loin d’être le terrain de la formation d’une bureaucratie — on sait qu’un tel risque existe à chaque étape pour un mouvement de cette nature — sont le lieu où la jeunesse de Kabylie est en train de forger sa conscience et de faire l’apprentissage de la lutte historique.

Le reproche d’archaïsme est plus ambigu. Si on entend par là que les Kabyles voudraient revenir à leur société traditionnelle, c’est évidemment une sottise, personne là-bas n’y songe ni ne le souhaite. Il faut plutôt craindre pour eux qu’ils se laissent abuser par le mirage de la pseudo-démocratie et de l’abondance de type occidental. Cela dit, il y a incontestablement des traits archaïques dans leur pratique. En voici un exemple : la mise en quarantaine, appliquée avec une extrême rigueur, est une des sanctions les plus lourdes prévues par le droit coutumier kabyle, notamment en cas d’atteinte grave à l’honneur collectif. Or les Kabyles ne se sont pas contentés de mettre les gendarmes en quarantaine, mais aussi les faux délégués dialoguistes et les traîtres. Je ne vois rien de blâmable dans cette manière de remettre au goût du jour une si saine et sage tradition.

La fausse conscience de ce temps croit avoir tout dit dès lors qu’elle a prononcé des mots comme «archaïsme», ou «passéisme». Ce recours irrationnel à des mots repoussoirs marque seulement un refus dogmatique d’aller voir de plus près de quoi il retourne concrètement, et surtout une incapacité à mener la critique de l’aliénation la plus moderne. Il serait trop long d’énumérer les facteurs historiques qui ont permis aux Kabyles de conserver, bien moins qu’on ne le croit d’ailleurs, nombre d’institutions, de coutumes, de mœurs et de comportements ancestraux. Je ne pense pas que ce particularisme soit un handicap, bien au contraire. J’ai dit plus haut comment la survivance de la tajmat les a tout naturellement conduits à chercher un mode d’organisation anti-hiérarchique, il en va de même pour leur farouche hostilité de toujours à la centralisation du pouvoir qui leur permet aujourd’hui, comme ils disent, de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien». Plus généralement, l’attachement à leurs valeurs, telles que l’honneur et la responsabilité individuelle comme vertus morales cardinales, la pérennité des liens d’entraide et de solidarité, leur sens proverbial de l’hospitalité, tout cela leur donne l’indispensable point de comparaison à partir duquel on peut décider en toute connaissance de cause de ce que l’on souhaite changer ou conserver, sans céder aux diktats de l’innovation permanente.

En outre, ce point de comparaison indispensable, ils nous l’offrent, comme mesure de ce qui a été perdu ici. La marche aveugle au progrès a détruit en France toutes les communautés restreintes, laminé les rapports sociaux, anéanti toute autonomie individuelle. Ceux qui s’en plaignent et qui prennent de haut «l’archaïsme» des Kabyles, en pensant que ces derniers ont tout à apprendre d’eux, feraient mieux de se demander ce qu’ils ont à réapprendre des Kabyles, surtout quand il s’agit de dignité dans les comportements. À ce sujet, je voudrais relater une anecdote. À l’issue d’un meeting sur la Kabylie, place de la République à Paris, certains gentils organisateurs ont cru bon de terminer dans une ambiance «festive». Un groupe de jeunes Kabyles très énervés s’est avancé alors vers la tribune, et après un échange de propos très virulents, la sono s’est arrêtée. J’ai demandé à ces jeunes ce qui s’était passé, voici leur réponse : «Nos frères meurent là-bas, nous sommes en deuil et nous avons interdit, sous peine de tout casser, que l’on mette de la musique pour danser». Comme je demandais un peu plus tard à l’un d’eux, immigré depuis deux ans, ce qu’il pensait de la France, il m’a dit : «Vous êtes plus libres ici, mais chez nous il n’y a pas de maisons de retraite». N’en déplaise aux branchés, c’est en l’occurrence l’archaïsme qui frappe de honte le modernisme, et non l’inverse.

Dans son bilan des 30 et 31 août 2001, la coordination interwilayas notait, parmi les points forts du mouvement, la «renaissance d’une organisation ancestrale pour contrer toute injustice et qui s’inscrit dans la modernité». Et parmi les points faibles, «l’absence de l’élément féminin au sein de notre organisation». Comme on le voit, il n’y a pas de volonté a priori d’exclusion des femmes, mais la «renaissance d’une organisation ancestrale» agit aussi par son mauvais côté, puisque les femmes ne sont toujours pas représentées dans les instances de décision du mouvement. Les aarchs s’honoreraient en prenant des mesures formelles à ce sujet, mais je doute que cela suffise : ce n’est pas un problème technique d’organisation, mais de rigorisme et de rigidité dans les usages et les mœurs, et du cantonnement des femmes dans leur rôle de mères et de gardiennes du foyer (je parle ici surtout des villages, les choses ayant déjà beaucoup évolué dans les villes). Pour qu’elles participent effectivement à tous les aspects de l’activité, il ne faudra donc rien moins qu’une profonde transformation des rapports sociaux. Mais là encore, alors qu’il est patent que sur ce point la tradition joue comme un frein, il n’y a nulle part d’exemple à suivre pour y remédier. Nombre de femmes kabyles ont une vie moins misérable que beaucoup d’employées des pays modernes, assujetties au salariat, étrangères à leur progéniture et crevant d’ennui le soir dans les banlieues des métropoles. Qu’on me comprenne bien : je ne défends aucune arriération, je remarque seulement que le souci de la moindre des cohérences exige que l’on traque l’aliénation sous toutes ses formes, et notamment qu’on ne se leurre pas sur le jeu complexe de compensation et de complémentarité névrotiques, voire la profonde détresse affective, qui se cache le plus souvent sous la prétendue liberté de mœurs sévissant dans nos contrées. Lorsqu’on parle de la participation des femmes à la vie sociale, il faut nécessairement se poser cette question : quelle vie sociale ? Et il est vrai que sur bien des aspects les aarchs n’en sont pas encore là.

Un dernier mot sur ce chapitre. Malgré le «patriarcat», les femmes kabyles ont joui de tout temps d’une grande autorité dans certains domaines [5]. On raconte qu’au plus fort des émeutes de mai et juin 2001, alors que les gendarmes tiraient à balles réelles, elles ont dit à leurs fils de descendre dans la rue : c’eût été une grande honte pour elles que leurs enfants ne combattent pas dans un tel moment.   Seconde partie

Notes
1. Cf. Nesroulah Yous, Qui a tué à Benthala ? et Habib Saouïda, La Sale Guerre, éd. La Découverte.
2. Il a déjà senti passer le vent du boulet lors de la marche des aarchs sur Alger le 14 juin 2001 (cf. Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances).
3. Sans qu’il soit possible de savoir si ces attentats sont commis directement par les forces spéciales, par des maquis manipulés ou par des groupes autonomes qu’on laisse délibérément en liberté.
4. Sur ce point, voir entre autres le chapitre 8 de Christopher Lash, La Culture du narcissisme, éd. Climats.
5. Des écrivains comme Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun ont décrit sans fard et sans complaisance les travers de la société kabyle traditionnelle. Cependant leurs écrits, et toutes les études sur le sujet, démentent l’image d’une femme kabyle vivant recluse et privée de tout lien social. C’était bien plus complexe, voir notamment le chapitre intitulé La Fontaine dans le beau livre de Mouloud Feraoun Jours de Kabylie.

Entretien sur la situation en Algérie – 2/2 (2002)

Seconde partie de l’interview de Robert Vasseur paru dans dans le Combat syndicaliste CNT AIT publié à Toulouse, no 183, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « le grand camuflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Seconde partie de l’interview de Robert Vasseur paru dans dans le Combat syndicaliste CNT AIT publié à Toulouse, n° 183, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

(Première partie)

—–La perspective berbériste est-elle une composante importante du mouvement, suffisante en tout cas pour l’influencer ?

L’expression «perspective berbériste» est impropre, elle suggère une crispation ethniciste qui est le fait d’une infime minorité. Les Kabyles sont berbères et entendent le rester. Ils veulent dire par là qu’ils ont une langue et une culture qu’ils souhaitent conserver et garder vivantes. Et c’est bien leur droit. Comment, et avec quelle ouverture d’esprit sur l’universel, c’est une autre affaire.

Le mouvement actuel doit beaucoup au Printemps berbère de 1980, et aux luttes menées par le mouvement culturel berbère dans les vingt années qui ont suivi [1]. Ces luttes allaient déjà bien au-delà de la «revendication identitaire», ou plutôt : poser cette «revendication identitaire», c’était, dans le contexte du mode de domination de l’État algérien, s’opposer à la réécriture falsificatrice de l’histoire, et combattre ouvertement pour la liberté d’expression et la démocratie. C’était aussi critiquer l’idéologie arabo-islamiste au nom de laquelle tous les Algériens sont opprimés depuis l’indépendance.

Le mouvement culturel a également joué un grand rôle dans la réactivation de la tajmat ; la répression, autant que la volonté d’agir où c’était possible, poussèrent alors nombre de jeunes à s’intéresser et à participer directement aux affaires de leurs villages. Cette donnée explique la rapidité avec laquelle les comités de villages sont intervenus dans le présent conflit, mais aussi le choix d’une organisation horizontale, cette génération a fait l’expérience des manœuvres et de la récupération, elle n’a pas oublié les luttes acharnées que se livrèrent les cadres du mouvement culturel berbère et les tentatives des partis politiques pour en prendre le contrôle.

Ce sont désormais tous les fondements du système qui sont remis en cause, la revendication identitaire n’est que l’une parmi d’autres des exigences des aarchs, qui apportent ainsi un démenti cinglant à tous ceux qui ont affirmé pendant des années que seule cette revendication pouvait mobiliser durablement les Kabyles. En outre, le mouvement social en Kabylie combat aujourd’hui pour tous les Algériens, tous ses actes, toutes ses déclarations et tous ses écrits le prouvent.

Un des rares textes honnêtes publiés en France sur les aarchs précisait bien :

«Quant à l’autonomie, elle n’est à l’ordre du jour que pour un petit noyau regroupé autour du chanteur Ferhat Mehenni, le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (M.A.K.). Elle ne l’est pas pour le mouvement des assemblées qui craint que le pouvoir ne morcelle les revendications et les vide de leur contenu, même au prix de grandes concessions linguistiques, voire en “kabylisant” complètement l’administration régionale, pour ne rien changer sur le fond.
    Qui plus est, il ne pourrait y avoir d’autonomie de la Kabylie sans celle des autres régions, ce qui suppose à la fois une revendication conjointe, une réforme constitutionnelle (par qui ?), et que soit posé le problème de la répartition des richesses, la Kabylie étant une des régions les plus pauvres d’Algérie. L’autonomie et le fédéralisme peuvent avoir des significations très différentes, elles ne tirent leur contenu, comme mode d’organisation, que du progrès social global [2]».

En 1937, Franz Borkenau écrivait : «En Espagne, la vie n’est pas encore efficace, c’est-à-dire pas encore mécanisée ; pour l’Espagnol, la beauté est plus importante que la réussite ; l’amour et l’amitié plus importants que le travail» (Spanish Cockpit, éd. Ivrea). Je n’entends pas poser au travers de cette citation une analogie de type révolution espagnole égale insurrection kabyle (la comparaison serait toutefois intéressante à approfondir), mais rappeler qu’alors une communauté n’avait pas abandonné ses valeurs — bonnes ou mauvaises, là n’est pas la question — au profit de celles de la société moderne industrielle. Autrement dit, les bases arrières, matérielles et culturelles, permettant une réappropriation rapide de l’existence et une rupture radicale avec le système — une révolution — existaient. Peut-on dire la même chose de la situation en Kabylie ?
C’est de toute l’Algérie qu’il faut parler. Les «bases arrières matérielles», déjà bien entamées par le colonialisme, ont été complètement détruites par quarante années de politique du «tout énergie», d’industrialisation forcenée et de saccage de l’agriculture. Il n’y a nul besoin d’être économiste pour mesurer l’état de délabrement du pays, il suffit d’écouter les griefs des émeutiers : partout c’est à cause de la clochardisation, du manque d’eau potable et de logements que les mairies et les édifices publics sont saccagés et brûlés ; là, la population se soulève après la mort de sept nourrissons victimes d’un vaccin frelaté ; ailleurs parce qu’une usine de concassage rend l’air irrespirable. On n’en finirait pas de la litanie des maux que les Algériens ont à subir. Même les prétendues «catastrophes naturelles» ne leur auront pas été épargnées, comme les inondations du 10 novembre 2001 qui firent mille morts, victimes non de la pluie, mais de l’incurie de l’État et de la lèpre urbanistique. Pas plus qu’ici n’existent des conditions permettant une réappropriation rapide de l’existence ; tout est à refaire sur de nouvelles bases, avec cette circonstance aggravante que l’Algérie dépend entièrement de l’exportation des hydrocarbures.

Quant aux «bases arrières culturelles», je ne peux répondre avec certitude (c’est l’occasion de préciser que je ne suis jamais allé en Algérie). Il semble cependant que l’artillerie lourde des technologies modernes de décervelage n’a pas pénétré au point de gangrener les consciences et d’altérer profondément les modes de vie. Les valeurs traditionnelles communautaires restent très vivantes, notamment, pour le meilleur et pour le pire, à travers la persistance de liens familiaux très forts.Il est certain, en revanche, que tous les Algériens ont en commun une conscience aiguë de l’inhumanité de leurs conditions d’existence, une absence totale d’illusions sur le sort qu’on leur réserve, et la volonté d’une rupture radicale avec le système. Cela est vrai tout particulièrement de la jeunesse émeutière, qui force l’admiration par son courage et sa générosité. Si en France la question n’intéresse qu’un nombre infime de personnes, il existe une importante immigration kabyle d’une part, et de l’autre, tu fais toi-même partie de la minorité française qui suit de près les événements. Est-il possible de relater ce qui se passe ici ? Contrairement à une idée très répandue, et à l’image qu’elle voudrait parfois donner, l’immigration kabyle est loin d’être homogène. Certains, hélas nombreux, ne s’intéressent pas vraiment à ce qui se passe en Kabylie, ils ont «fait leur trou» ici, ou cherchent à le faire, et s’en tiennent à une sincère compassion pour ceux qui sont restés là-bas. À l’autre extrême, ils sont également nombreux à se débattre dans d’inextricables problèmes de survie, sans papiers ou sans logement, sans travail ou surexploités, parfois par des compatriotes. Ceux-là sont évidemment les plus lucides sur la société française, et souvent les plus virulents contre le berbérisme comme masque idéologique des rapports de classe entre Kabyles. D’autres encore, très instruits de l’histoire de leur pays et ayant gardé de solides attaches avec le bled, ont tout de suite saisi l’importance du mouvement et approuvé l’émergence des aarchs. Ils sont restés jusqu’ici à l’écart, par refus de servir de piétaille aux manœuvres d’appareils — ils connaissent la musique — de l’immigration organisée.Cette immigration organisée est au premier abord très opaque pour un Français : les rumeurs y vont bon train, les accusations réciproques de récupération et de gestion d’un fond de commerce — probablement fondées le plus souvent — y sont monnaie courante, sans compter que beaucoup de choses importantes se disent en kabyle. Pour ne rien arranger, elle est éclatée en une multitude d’associations (culturelles, corporatives, etc.) dont certaines ont l’air d’être moins préoccupées d’un débat franc et ouvert que par les luttes internes pour la prise de contrôle de l’immigration.

Pour autant, il serait très injuste d’accuser ces associations d’avoir failli à leur devoir de solidarité. Elles ont très vite envoyé de l’argent et des médicaments (entre autres, par l’intermédiaire des relais en France des comités de villages), recueilli des blessés et mis en œuvre tous leurs moyens pour tenter d’apporter l’aide nécessaire. Elles n’ont pas non plus ménagé leurs efforts pour faire connaître la répression qui frappait la Kabylie.

En revanche, l’immigration organisée ne s’est pas donné comme tâche urgente de diffuser massivement les positions et les textes des aarchs (je suis sûr que moins d’un Kabyle sur dix habitant la région parisienne a lu le Code d’honneur des délégués), ni de décrire et de soutenir les avancées de la subversion en Algérie. De la part des «élites» intellectuelles et des bureaucrates des partis politiques, c’était évidemment par calcul (pour la plupart, ils ont néanmoins été finalement contraints de se déclarer, en public, partisans des aarchs). Pour l’immense majorité des militants de base, c’est tout simplement parce qu’ils sont en retard sur l’évolution de la société kabyle. Ce retard a de multiples causes, mais il s’explique en partie par la très forte intégration de l’immigration kabyle à la société française [3] : elle est de ce fait soumise plus que d’autres aux contradictions de toute immigration, l’assimilation et l’intériorisation des valeurs dominantes du pays d’accueil produisant, par un réflexe idéaliste d’auto­défense, une exaltation anhistorique des valeurs du pays d’origine et la nostalgie d’une communauté mythique qu’il faudrait rétablir dans toute sa pureté. Il n’est donc pas étonnant que le M.A.K. de Ferhat Mehenni [4] ait ici une influence complètement disproportionnée à celle qu’il a en Kabylie.

L’immigration très récente (celle qui a émigré dans la dernière année), et les voyageurs qui sont restés assez longtemps en Kabylie pour participer directement au mouvement, sont dans un état d’esprit tout différent. Ils sont en majorité sur des positions plus avancées, qu’il s’agisse des perspectives, de la défense du mode d’organisation des aarchs, et même de la nécessité de s’adresser à l’immigration algérienne non kabyle. Il n’est donc pas impossible que l’on assiste à une clarification dans les mois qui viennent.

Où en sont les aarchs ? Quelles échéances se donnent-ils, dans quelles perspectives ?

Les aarchs travaillent, ils ont beaucoup à faire. Vu de loin, on a souvent tendance à juger un tel mouvement sur ses temps forts, et ses succès ou ses échecs dans les épreuves de force majeures. Or son destin se joue aussi sur ses capacités à adapter son action et sa réflexion aux conditions nouvelles créées par chaque phase du conflit. Durant les quatre derniers mois, alors que les délégués étaient en prison ou recherchés, des réunions de coordinations (locales, de wilayas, inter wilayas) ont pu se tenir sous la protection des villageois organisés en comités de vigilance et des jeunes massés autour des lieux de réunions, prêts à repousser toute incursion des forces de l’ordre. Dans le même temps, le pouvoir a poursuivi ses tentatives de division, entre autres en envoyant des émissaires pour pousser les détenus à accepter le dialogue en échange de leur libération, ou, par exemple, en accordant une indemnisation aux parents des victimes. Ces derniers ont donc rencontré les délégués pour décider de l’attitude à adopter ; le refus a été catégorique, leurs morts ne sont pas à vendre, ce que le frère d’une victime a exprimé en ces termes : «Si nos morts avaient voulu de l’argent, ils auraient attaqué des banques, pas des gendarmeries». Ils ont en outre dénoncé cette «tentative de charcutage» de la plate-forme d’El Kseur et refusé le morcellement des forces que constituerait la création d’une association des familles de victimes. Au-delà de ces réponses qu’ils doivent apporter aux problèmes nouveaux qui surgissent, les Kabyles paient très cher la désobéissance civile et leur rejet de plus en plus affirmé de toutes les institutions de l’État. Les coordinations n’ont pas franchi le pas de prendre en charge toute la vie sociale (le voudraient-elles, elles n’en ont pas pour l’instant les moyens) bien qu’il semble qu’en maints endroits la tajmat ait repris nombre de ses prérogatives d’autrefois. Le pouvoir a ainsi toute latitude pour entretenir le chaos, notamment dans les centres urbains, et encourager le saccage de l’environnement (sable, forêts) dans le but évident d’accentuer le climat d’insécurité préexistant.

Certains commentateurs parlent de lassitude et de découragement, voire d’impasse pour le mouvement des assemblées. Celui-ci, conformément à son engagement d’empêcher toute consultation électorale jusqu’à la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur, vient de décider le rejet des élections locales (municipales et cantonales) prévues pour le 10 octobre. L’enjeu et les conséquences de ce rejet sont autrement plus importants que celui des élections législatives, les aarchs ne l’ignorent pas, comme en témoigne le texte préparatoire daté du 3 août de la commission réflexion de la coordination de Tizi-Ouzou :

«(…) Aujourd’hui, la lucidité impose à tous un effort et un sacrifice à la hauteur de tout ce qui a été consenti depuis l’indépendance et surtout lors de ces mois de douleur. Le changement tant attendu ne peut être que le fruit d’une démarche faite d’abnégation et de vigilance pour ne pas sombrer dans un défaitisme fatal. Entre le désir d’un changement radical qui passe par le rejet de cette échéance électorale et les appréhensions quant aux conséquences de cette action sur le vécu quotidien, le choix est vite fait. Il est impératif de ne pas lâcher la proie pour l’ombre et faire preuve de maturité politique en démontrant à l’opinion publique internationale que le peuple algérien peu assumer ses choix politiques et en consentir les sacrifices (…).
    Après le 10 octobre, la région va immanquablement vivre une crise institutionnelle qui va se caractériser par un vide qu’il va falloir absolument atténuer pour que la société n’en subisse pas les retombées de plein fouet.
    Pour ce, la nécessité d’une structuration plus approfondie de la société qui concernera les villages, les quartiers et les corporations deviendra impérieuse afin de pallier à une situation inédité qu’aura à vivre la région (…).»

Ce document conclut sur la nécessité de sauvegarder l’unité des rangs du «mouvement citoyen». Or cette unité, que les aarchs pensaient avoir acquise (surtout en contraignant le F.F.S. et le R.C.D., les deux partis implantés en Kabylie, à boycotter les élections législatives), le F.F.S. l’a fait voler en éclats en décidant début août de participer aux élections locales, sous certaines conditions. Parmi ces conditions figurait la libération des détenus, et Bouteflika, «agissant dans le cadre de ses prérogatives et dans le but de ramener le calme dans les cœurs et dans les esprits», a pris «des mesures de grâce au profit de toutes les personnes condamnées dans le cadre de manifestations portant atteintes à l’ordre public sur l’ensemble du territoire national» (communiqué de la présidence de la République du 4 août). Cette mascarade [5] n’a dupé personne, les aarchs ont aussitôt réaffirmé qu’ils n’avaient mandaté personne pour négocier l’élargissement des prisonniers, que ceux-ci ne devaient leur libération qu’à la mobilisation de la population, que le F.F.S. assumerait seul les conséquences de son deal avec le pouvoir, et la coordination de Béjaïa a d’ores et déjà averti que tout acte de candidature sera considéré comme une trahison.

Il est trop tôt pour savoir si le F.F.S. a obéi à une espèce d’instinct de conservation (il gère la majorité des mairies en Kabylie, et il n’a cessé d’être défait dans le bras de fer [6], parfois larvé, parfois ouvert, qui l’oppose depuis le début aux aarchs), ou s’il est déjà très avancé dans des négociations de «sortie de crise» avec un ou plusieurs clans du pouvoir. Il est en tous les cas peu assuré de sa position dans le rapport de forces, puisqu’il a habilement annoncé qu’il pourrait revenir à tout moment sur sa décision.

Quoi qu’il advienne, cet épisode aura montré crûment toutes les limites du choix «transpartisan» du mouvement des assemblées. Il y a là une certaine logique, puisque le but explicite est l’instauration d’un «État de droit» — et non sa destruction au profit de la gestion par tous des affaires communes — dans un pays qui n’a jamais réellement connu le multipartisme dont le cycle historique s’est depuis longtemps clos en Europe. Néanmoins, à travers l’épreuve de force entre les aarchs et le F.F.S. sur une option stratégique cruciale transparaît la profonde différence de nature entre les partis politiques, dont l’objectif est par définition la prise du pouvoir d’État, et un mouvement concentrant tous les intérêts révolutionnaires de la société. S’ils veulent refuser efficacement toute forme d’allégeance, préserver l’autonomie des coordinations et garantir la «primauté du délégué sur le militant partisan», les aarchs devront tôt ou tard exiger des délégués membres d’un parti qu’ils démissionnent soit de leur parti, soit de leur délégation au sein du mouvement.

Pour l’heure, il est peu probable que le spectre du chaos et de l’affrontement entre Kabyles fasse dévier les aarchs, même si c’est une arme de plus entre les mains du pouvoir pour tenter de faire naître une aile dialoguiste. Reste à savoir l’écho que peut rencontrer le rejet des élections locales dans le reste de l’Algérie. Autant les Algériens sont indifférents à leurs députés, autant ils haïssent les maires et les élus locaux dont ils subissent quotidiennement le mépris et les prévarications. Ce rejet ne peut être en lui-même le moyen de l’extension à d’autres régions de l’auto-­organisation expérimentée en Kabylie, mais il peut être un pas de plus vers le divorce définitif avec le système.

Pour conclure, l’Apologie pour l’insurrection algérienne  finit ainsi : «… pour l’instant les insurgés d’Algérie sont seuls, plus seuls que ne l’ont jamais été des révolutionnaires dans le passé». Ces lignes datent de septembre 2001. Rien n’a-t-il changé depuis ?

Non.

Paris, le 20 août 2002
Quelques amis français des aarchs c/o Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
80, rue de Ménilmontant, 75020 Paris

Notes
1. Sur le mouvement culturel berbère, cf. Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, éd. Bouchène.
2. Algérie : l’insurrection du Mouvement des Assemblées, dit des «Aarouch», ARCAM, boîte postale 2349, 31020 Toulouse cedex 2.
3. Salem Chaker, un des idéologues du berbérisme et de l’autonomie de la Kabylie, notait en 1998 : «Il existe une liaison profonde et durable entre la mouvance culturelle berbère et le terrain d’origine (Kabylie). Mais on perçoit depuis quelques années une tendance à l’autonomisation de l’action culturelle émigrée par rapport au pays d’origine. La population visée est plus nettement la communauté immigrée elle-même. La pente de l’intégration est désormais plus sensible. L’engagement est plus culturel, moins politique et l’interlocuteur permanent des groupes associatifs sont les institutions françaises (Éducation nationale, ministère de la Culture, municipalités et régions). Beaucoup des agents culturels sont d’ailleurs de nationalité française et n’ont plus que des rapports lointains avec la Kabylie.» (Berbères aujourd’hui, éd. L’Harmattan).
4. Ferhat Mehenni jouit d’un certain prestige dans une frange de l’immigration alors qu’il est tenu en Kabylie, en dépit de son lointain passé respectable, pour un arriviste notoire. On ne lui a pas non plus pardonné son rôle dans la création du R.C.D. sur le dos du Mouvement Culturel Berbère et sa trahison lors de la «grève du cartable» de 94-95 (boycottage scolaire illimité décidé en août 1994).
5. La grâce présidentielle ne concerne en fait que la petite minorité des détenus déjà condamnés. Tous les autres, qui attendaient d’être jugés, n’ont pas bénéficié d’un non lieu, ils ont été mis en liberté provisoire par les juges d’instruction.
6. Le R.C.D. trop discrédité et ne disposant pas d’une base suffisante pour s’engager dans un tel bras de fer, n’a eu jusqu’ici d’autre solution que de se mettre en toute occasion à la remorque des aarchs.

Les Anarchistes, pionniers de la lutte anti-colonialiste

D’après un extrait de l’articlede Benjamin STORA :  » »La gauche socialiste, révolutionnaire et la question du Maghreb au moment du Front populaire (1935-1938 ) » » in la revue ADEN 2009
Les héritiers de la tradition anticoloniale

Face aux défenseurs de la présence française au Maghreb, de petits courants du mouvement ouvrier français se dressent. Qui sont-ils ?

D’après un extrait de l’articlede Benjamin STORA :  » »La gauche socialiste, révolutionnaire et la question du Maghreb au moment du Front populaire (1935-1938 ) » » in la revue ADEN 2009

Les héritiers de la tradition anticoloniale


Face aux défenseurs de la présence française au Maghreb, de petits courants du mouvement ouvrier français se dressent. Qui sont-ils ?

On retrouve les continuateurs de la tradition anticoloniale[25] dans un « Comité contre la guerre et l’union sacrée » dont la première réunion se tient à Saint-Denis les 10 et 11 août 35[26]. Ils entendent poursuivre leur bataille contre le « militarisme et le service militaire à deux ans », contre la « guerre impérialiste », dont l’agression italienne contre l’Éthiopie fournit à leurs yeux un exemple. Aux côtés d’un certain nombre d’écrivains, tels Jean Giono, Magdeleine Paz[27], Henry Poulaille, Simone Weil, se regroupent donc les socialistes de gauche de Marceau Pivert[28], les trotskystes, les syndicalistes-révolutionnaires de La Révolution Prolétarienne[29], les libertaires de l’Union Anarchiste et des militants de la Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire (C.G.T.S.R.), petite organisation anarcho-syndicaliste [section française de l’AIT]. Ce sont eux principalement que nous allons suivre.


Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mouvement anarchiste spécifique se reconstitue péniblement. Il connaît un regain d’activité grâce à ses militants syndicalistes occupant des responsabilités importantes. Mis en minorité au Congrès de Lille de la C.G.T. en 1921, les anarchistes commettront l’erreur [tactique] de quitter la C.G.T.U.[30] nouvellement créée, pour fonder une nouvelle organisation syndicale, la CGT-SR (section française de l’AIT) qui ira en périclitant avant de disparaître en 1939. Le premier numéro de son organe, Le Combat Syndicaliste, paraît en décembre 26, avec une périodicité irrégulière, jusqu’en avril 33 (n° 62). La nouvelle série qui va jusqu’au numéro 200 (19 mars 37) est en revanche d’une remarquable régularité[31]. La chronique « Tribune algérienne », dans les années 30-32, fait état de campagnes menées par ses sections syndicales, en particulier dans le bâtiment. Samuel Jospin, dans un mémoire consacré à la C.G.T.S.R., indique que ses effectifs varient entre 1.000 et 6.000 militants[32].

Chronologiquement, la Fédération anarchiste de la région parisienne fut sans doute la première organisation politique française à s’intéresser aux travailleurs nord-africains et à mettre sur pied un Comité d’action pour la défense des indigènes, et ce dès 1923. Elle condamna énergiquement le Centenaire de la Conquête de l’Algérie en 1930 et affirma des positions nettement hostiles au colonialisme. Le groupe libertaire de Marseille mena une campagne sur « le sort de la colonie algérienne de l’Afrique du Nord », mais se heurta à l’indifférence à peu près généralisée[36]. On les retrouve au début de l’année 35, menant campagne « contre la religion » et « la politique » avec un tract distribué en arabe à Paris :

Aux travailleurs algériens ! Bravo ! Tu commences à te réveiller, tu entres dans la lutte sociale après avoir compris que tu es trop opprimé. Mais, hélas ! Croyant te libérer de la peste française qui te ronge, tu veux te rejeter vers le choléra islamique, qui te détruira pareillement, ou vers la politique, qui te dévorera […] Anarchistes, nous te disons : À bas tous les gouvernements et tous les exploiteurs, qu’ils soient roumis ou musulmans, car tous veulent vivre sur le dos des travailleurs […]

Pour le groupe des Anarchistes indigènes algériens : Saïl Mohamed[37].

Obsédés par l’idée de la propagande, où la verve polémique l’emporte le plus souvent sur la rigueur de l’analyse, les anarchistes ont-ils réussi à faire connaître largement leurs positions grâce à leurs journaux et à leurs brochures ? On ne saurait le dire précisément. Pendant le Front populaire, il y a en tout cas grossissement des effectifs du mouvement anarchiste. Ainsi apparaît dans Le Combat Syndicaliste l’activité d’une section des Métaux à Oran en 37. L’existence de petits groupes anarchistes est signalée à Alger en 35, à Oran en 36, à Sidi-Bel-Abbès en 38[38]. Au Congrès de Paris de l’Union anarchiste en 37, où 120 délégués expriment 74 groupes, deux délégués représentent Alger. C’est une première par rapport aux quatre précédents Congrès. Leur existence au Maghreb peut donc paraître dérisoire ; elle est néanmoins établie par l’écho des campagnes que l’on trouve dans leurs journaux. Ainsi exigent-ils dans ceux-ci en 36, la libération de quarante militants anarchistes d’origine espagnole arrêtés à Oran et Casablanca[39].

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[25] Sur l’anticolonialisme anarchiste et ouvrier au début du siècle, cf. C.-R. Ageron, L’anticolonialisme en France de 1871 à 1914, P.U.F., 1973 et plus spécialement p. 32-35.

[26] Lire, dans le n° 7 : Arnaud Blouin : « Le pacifisme du noyau syndicaliste révolutionnaire de La Révolution prolétarienne (1914-1939) » ; Vincent Chambarlhac : « 1914-193… Une mémoire brisée ? Entre marginalisation et fidélité, le combat des pacifistes de la Grande Guerre dans les années 30 ». [n.d.l.r.]

[27] Cf. l’article de A. Mathieu sur M. Paz. [n.d.l.r.]

[28] Marceau Pivert (1895-1958) était le leader du courant de la Gauche révolutionnaire à la S.F.I.O.

[29] Cf. l’article d’A. Blouin déjà cité. [n.d.l.r.]

[30] Opposés à l’alignement de la C.G.T.U. sur le P.C.F., les anarchistes se regroupent en 1926 dans la Confédération Générale du Travail-Syndicaliste révolutionnaire.

[31] Collections déposées au Centre d’Études et de Recherches du Mouvement Trotskyste et Révolutionnaire International (CERMTRI).

[32] Samuel Jospin, La c.g.ts.r. à travers son journal Le Combat syndicaliste, 1926-1937, Maîtrise, Université de Paris I, 1974.

[33] De 1929 à 1939, quatre organisations ont existé en France : l’Union anarchiste-communiste révolutionnaire qui en 34 devient l’Union anarchiste ; l’Association des fédéralistes anarchistes ; la Fédération anarchiste de langue française ; la Fédération Commu­niste Libertaire (Cf. Alain Droguet, Le mouvement anarchiste-communiste de 1929 à 1939 vu à travers ses Congrès, Maîtrise, Université de Paris I, 1972).

[34] Le Libertaire, respectivement 25 novembre 1929 et 2 octobre 1936.

[35] Mohamed Saïl (1894-1953) et Slimane Kiouane (1896-1971) étaient les principaux animateurs du Comité d’action pour la défense des indigènes algériens fondé par la Fédération anarchiste de la région parisienne.

[36] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Alger, SNED, 1980, t. I, p. 258.

[37] Tract reproduit dans Le Combat Syndicaliste, 25 janvier 1935.

[38] In Françoise Vanacker, Le Mouvement anarchiste à travers Le Libertaire (1934-1939), Maîtrise, Université de Paris I, 1971.

[39] « Sauvons les camarades d’Oran et de Casablanca », Le Combat syndicaliste, 8 mai 1936 ; « Appel pour les emprisonnés d’Oran », ibid., 29 mai 1936.

http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/lhistoire/217-la-gauche-socialiste-revolutionnaire-et-la-question-du-maghreb-au-moment-du-front-populaire-1935-1938-

SAIL MOHAMED, LA VIE ET LA REVOLTE D’UN ANARCHISTE ALGERIEN

Biographie de Saïl Mohamed (Ameziane ben Ameziane, 1894-1953), anarchiste algérien et pionnier de la lutte anti-coloniale.

Étranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies…
Apatrides dAubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés…
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés…
Etranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Jacques Prévert

Biographie de Saïl Mohamed (Ameziane ben Ameziane, 1894-1953), anarchiste algérien et pionnier de la lutte anti-coloniale.

Étranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies…
Apatrides dAubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés…
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés…
Etranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Jacques Prévert

Ce poème de Prévert extrait de Paroles symbolise le combat d’une vie, celui de Saïl Mohamed. Saïl Mohamed, Ameziane ben Ameziane, est né le 14 octobre 1894 à Taourit-Béni-Ouglis, en Kabylie. Comme beaucoup d’Algériens, il a peu fréquenté l’école. Chauffeur-mécanicien de profession, il fut toute sa vie assoiffé de culture. Il vécut avec Madeleine Sagot. On sait peu de choses de sa jeunesse ; on apprend par un témoignage qu’il donne au Semeur de Normandie, le journal d’A. Barbé, qu’il est interné pour insoumission puis pour désertion pendant la première guerre mondiale. Ses sympathies pour le mouvement libertaire sont déjà affirmées.

Dès la reconstitution du mouvement libertaire, à la sortie de la première guerre mondiale, il adhère à l’Union anarchiste. Saïl est alors un militant de base. En 1923, avec son ami Sliman Kiouane – chansonnier de son état -, il fonde le Comité de défense des indigènes algériens. Les porteurs de valises n’existaient pas encore, mais ces deux Algériens avaient pris conscience de la misère de leur peuple. Dès ses premiers articles, Saïl dénonce la misère des colonisés et l’exploitation coloniale. Dès lors, il devient l’un des meilleurs connaisseurs de la situation nord-africaine. Les articles lorsqu’il ne sont pas signés par lui, sont de Victor Spielman ou de Vigné d’Octon. Saïl ne fait pas que dénoncer par voie de presse la misère des indigènes algériens, il organise avec ses compagnons du groupe du XVIIIème des meetings sur l’exploitation des Nord-Africains. Ces meetings ont une particularité ; ils sont à la fois en français et en arabe. C’est ainsi qu’il tonne régulièrement « contre les marabouts qui bernent les populations ».

Après avoir multiplié les activités, Saïl s’installe à Aulnay-sous-Bois comme mécanicien. Il y fonde un groupe et va devenir l’un de ses animateurs les plus efficaces. Il n’abandonne pas la lutte pour la reconnaissance du droit des Algériens à vivre libres. En 1929, il est le secrétaire d’un nouveau comité : le Comité de défense des Algériens contre les provocations du centenaire. La France s’apprête à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie (5 juillet 1830). L’ensemble des tendances du mouvement anarchiste – l’Union anarchiste, la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR / AIT, section française de l’AIT dont la CNT-AIT est la continuation directe) et l’Association des Fédéralistes anarchistes – dénonce le colonialisme assassin, la mascarade sanglante. Les anarchistes protestent contre les farces du centenaire, répondant : «  La civilisation ? Progrès ’ ? Nous disons nous : assassinat ! ». Par la suite, Saïl adhère à la CGT-SR / AIT, dans laquelle il crée la Section des indigènes algériens. Il lance de nombreux appels aux travailleurs algériens. L’année suivante, lors de l’exposition coloniale, le mouvement anarchiste reprend sa campagne contre le colonialisme. Saïl est une fois de plus au premier rang des contestataires.

En janvier 1932, il devient le gérant de L’Éveil social, le journal du peuple dans lequel il signait des articles sous les pseudonymes de Léger et de Georges. Lors de la parution d’un article antimilitariste à la fin de l’année, cette responsabilité lui vaut des poursuites judiciaires pour « provocation de militaire à la désobéissance  ». Le Secours rouge international, organisation satellite du Parti communiste, lui apporte son soutien qu’il rejette au nom des victimes du stalinisme.

En 1934, éclate « l’affaire Saïl Mohamed« . La manifestation des ligues du 6 février 1934 entraîne une réaction dans l’ensemble du mouvement ouvrier. Saïl trouve des armes, les conserve. Le 3 mars, il est arrêté pour « délit de port d’arme prohibée  ». Le mouvement ouvrier lui apporte son soutien, à l’exception du Parti communiste qui le dénonce comme un agent provocateur. Condamné à un mois de prison, puis à un autre mois pour « détention d’armes de guerre  », il reste quatre mois en prison.

A sa libération, Saïl ne désarme pas et reprend son combat. L’Éveil social fusionne avec Terre libre (organe mensuel de l’Alliance libre des anarchistes du Midi), composé sur les presses de l’imprimerie La Laborieuse, d’André et Dori Prudhommaux. Terre libre applique le principe du fédéralisme libertaire, il existe des pages nationales et des pages régionales. Saïl fut responsable de l’édition nord-africaine – malheureusement nous n’avons retrouvé à ce jour aucun numéro de cette édition. Saïl tente de reconstruire le Groupe anarchiste des indigènes algériens ; différents appels du groupe paraissent dans le presse libertaire. Dans le même temps, Saïl continue de militer à l’Union anarchiste, il prend part aux débats organisationnels qui traversent le mouvement. Saïl est partisan d’une organisation qui regroupe l’ensemble des anarchistes décidés à agir. Durant le Front Populaire, il reprend position. Il développe son analyse en tenant compte des leçons espagnoles et de l’action qu’il mène à Aulnay-sous-Bois : «  Sachez que si notre groupe dépasse cent cinquante copains à l’heure actuelle, c’est parce que ses animateurs ne sont pas « des rigolos » mais des anarchistes sans compromission et que, s’ils sont de différentes écoles, ils ne connaissent avant tout qu’un seul idéal et une Anarchie » (La Voix libertaire n° 349, 29 janvier 1937, Lettre fraternelle au camarade Planche).

Après le soulèvement franquiste et le début de la Révolution espagnole, nombre de militants anarchistes de toutes tendances sont partis rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti [1] Saïl est un des tous premiers volontaires étrangers à rejoindre la Colonne Durruti. Il a alors 42 ans. Le Groupe international est réparti en centuries linguistiques : les Allemands portent le nom de centurie Erich Müsham, les Français celui de Sébastien-Faure. Saïl rejoint cette dernière au mois de septembre 1936. En octobre 1936, il devient le délégué général des Groupes Etrangers, en remplacement de Bethomieu tombé à Perdiguera. Alors que le camp républicain (et aussi malheureusement certains anarchistes) menait une campagne vigoureuse contre « l’invasion des maures » du fait des troupes supplétives marocaines du camp Nationaliste,  il est politiquement significatif que la CNT-AIT designe Mohamed SAIL comme principal responsable du Groupe Internationaliste.

Il  conduisit notamment le groupe à l’attaque à Quinto. Le 21 novembre 1936, en mission de reconnaissance, il fut blessé au bras par une balle explosive à cent mètres des lignes franquistes. Hospitalisé à Barcelone, il regagna Aulnay en janvier 1937. Mutilé, il devait désormais exercer le métier de réparateur de faïences.

Lors des événements de mai 1937 à Barcelone, il fit plusieurs comptes rendus sur la situation dans Le Libertaire et Le Combat syndicaliste. Il intervint dans de nombreux meetings.

Dès la guérison de sa blessure, il participe aux conférences organisées par l’Union anarchiste sur les réalisations et les conquêtes de la Révolution.

Immédiatement après cette tournée, il participe au meeting tenu le 17 mars à la Mutualité, par l’ensemble des organisations de la gauche révolutionnaire, pour protester contre l’interdiction de l’Étoile nord-africaine, conduite par Messali Hadj, et contre la répression des manifestations en Tunisie qui a fait seize morts.

Du 11 au 13 novembre 1937, Saïl participe au congrès de l’Union anarchiste, dans leque il intervient pour rappeler les conditions de lutte en Espagne. Lucien Feuilllade, qui a retranscrit les propos de cette séance du congrès, a remplacé les propos de Saïl, qui comme à son habitude utilise des termes crus : « Pour avoir un fusil, j’aurais léché le cul d’un garde mobile  », par « …, j’aurais fait toutes les concessions  ». (Le Libertaire n’ 575, 11 novembre 1937).

Saïl continue son travail de militant. Pour avoir, en septembre 1938, distribué des tracts contre la guerre, il fut condamné à dix-huit mois de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance. SIA organise une campagne de solidarité pour dénoncer l’hypocrisie du gouvernement français qui emprisonne les antifascistes et libère les fascistes de la Cagoule (le CSAR). Au début de la seconde guerre mondiale , il est encore arrêté, une perquisition entraîne la dispersion de sa bibliothèque, il est conduit au camp de Riom d’où il semble qu’il se soit échappé. Il fabrique des faux papiers pendant l’occupation.

Dès la Libération, Saïl adhère à la CNT-AIT renaissante. Il reconstitue le groupe d’Aulnay-sous-Bois, et essaye de reformer des comités d’anarchistes algériens. Il tient dans Le Libertaire une chronique de la situation en Algérie. En 1951, il est nommé responsable au sein de la commission syndicale aux questions nord-africaines. Il produit une série d’articles sur « le calvaire des indigènes algériens ». Saïl Mohamed meurt à la fin avril 1953.


[1] il ne faut pas confondre, comme le font sciemment certains historiens marxiste, ce Groupe International avec les Brigades Internationales, organisation aux ordres du fascisme rouge stalinien et de ses instruments : l’Internationale communiste et le Guépéou.

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Traductions :

(en) Sail Mohamed, LIFE AND REVOLT OF AN ALGERIAN ANARCHIST(id) Sail Mohamed adalah seorang anarkis asal Aljazair

(tr) Tarİh , Cezayİrlİ anarþİst Saïl Mohamed’İn yaþamöyküsü

(nl) Sail Mohamed : leven en opstand van een Algerijnse anarchistische pionier

Le grand camouflage

(Relayé dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT à Toulouse , en 2002)
Alors qu’en Kabylie la répression frappe le mouvement révolutionnaire des aarchs (assemblées et comités de villages et de quartiers), le silence fait en France sur ce mouvement, depuis des mois, n’est rompu que par quelques rares informations, presque toujours assorties de mensonges et de calomnies.

(Relayé dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT à Toulouse , en 2002) Alors qu’en Kabylie la répression frappe le mouvement révolutionnaire des aarchs (assemblées et comités de villages et de quartiers), le silence fait en France sur ce mouvement, depuis des mois, n’est rompu que par quelques rares informations, presque toujours assorties de mensonges et de calomnies.

     Ainsi quand le RCD, et plus tardivement encore le FFS, finissent par adopter, contraints et forcés, la consigne de boycott des élections, on nous l’annonce dans Libération ou Le Monde sans même mentionner que ce sont les aarchs qui avaient décidé depuis trois mois le rejet actif des élections, et commencé à le mettre en pratique, en brûlant les urnes, en détruisant les documents administratifs et en appelant tous les Algériens à se rallier à leur mot d’ordre.       De la part des dirigeants de l’État français, droite et gauche confondues, aucune ignominie ne peut étonner : on sait quels liens de pétrole et de sang les unissent aux maîtres de l’Algérie. Mais au-delà des plus directement intéressés à la perpétuation d’un état de choses si profitable, c’est avec la bienveillante discrétion de tous ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers), et dans l’indifférence du reste de la population (trop occupée sans doute à s’abrutir par tous les moyens qu’on lui fournit à cet effet : 400.000 jeunes postulants à l’incarcération dans Loft Story 2 !), que le pouvoir algérien peut emprisonner, torturer et assassiner.    Depuis l’époque où les Parisiens laissaient sans broncher la police massacrer dans les rues les Algériens, jamais la honte d’être français n’avait été aussi forte qu’aujourd’hui. Nous ne pouvons laver cette honte qu’en dénonçant et en combattant par tous nos moyens les complicités de toutes sortes que trouvent ici les ennemis de l’auto-organisation des insurgés de Kabylie. Ces ennemis, comme chacun le sait sur place, ce sont aussi les propriétaires de l’opposition, bureaucrates des partis politiques totalement discrédités, mais qui espèrent toujours à la faveur de la crise être appelés à siéger dans un «gouvernement d’union nationale».

      L’État algérien en arrive à mettre à nouveau en œuvre tous ses moyens policiers après avoir vu échouer l’une après l’autre ses manœuvres «d’apaisement» et en particulier la mise en scène d’un «dialogue» avec des délégués «Taiwan» (comme on les appelle là-bas, au sens de contrefaçon).

     Le trompe-l’œil du déplacement de quelques brigades de gendarmerie, tout comme la «reconnaissance» de la langue berbère, ne pouvaient leurrer personne en Kabylie, et certainement pas suffire à tous ceux qui ont goûté à la liberté en commençant à prendre directement leurs affaires en mains dans les assemblées de villages et de quartiers. Ainsi que le résumait le 24 mars un émeutier de Tizi-Ouzou : «Nous avons eu tout le temps de réfléchir depuis une année : c’est tout le pouvoir qui doit partir, sinon nos problèmes ne seront jamais réglés.» Ce pouvoir bureaucratico-militaire, qui, à travers ses mutations par cooptation et purges mafieuses, aura réussi à survivre quarante ans, s’était installé tout d’abord en réprimant les tentatives d’autogestion des premiers mois de l’indépendance.

     Maintenant, après toutes ces années de mise en coupe réglée du pays au nom de l’intérêt national, de chaos meurtrier au nom de l’ordre et de paupérisation générale au nom de l’efficacité économique, la seule solution qui reste pour prendre effectivement en charge les problèmes de la société algérienne, en Kabylie et partout, c’est l’auto-organisation à la base par la participation directe de tous aux affaires communes. «La solution des aarchs est la structuration de l’Algérie à l’horizontale avec une présidence tournante, pour assurer un système démocratique», déclarait pince-sans-rire Ali Gherbi, délégué d’El-Kseur, quelques jours avant d’être arrêté.

     L’exemple donné au monde entier par les aarchs de Kabylie : la liberté, mais aussi la fermeté, la dignité et le courage fondés sur l’exercice collectif de la responsabilité dans une lutte commune, voilà ce que ni la répression, ni les calomnies, ni la confusion médiatiquement organisée ne parviendront à nous faire oublier.

     Nous non plus, nous n’avons pas la mémoire courte. Et si un électeur informé par Internet nous dit que de telles formes d’organisation collective et de solidarité n’ont plus aucune place dans une société vraiment moderne, nous répondrons que c’est précisément pourquoi cette société mérite selon nous de disparaître.

Paris, le 6 avril 2002
Quelques amis français des aarchsc/o Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
80, rue de Ménilmontant – 75020 Paris
Tél-Fax : 01 43 49 39 46