LES ELECTIONS PROFESSIONNELLES CONTRE LE SYNDICALISME

Brochure Confédérale CNT – AIT

(Publication initiale 1992, mise à jour 2020)


Présentées encore actuellement par certains militants comme une  » conquête  » du mouvement ouvrier, les institutions dites représentatives du personnel ( Comité sociale et économique CSE dans le privée, qui ont remplacés les Délégués du personnel et les Comité d’entreprise ; Commissions paritaires dans la fonction publique …) constituent un des outils les plus puissants pour intégrer le syndicalisme et démobiliser les travailleurs. L’histoire sociale des cinquante dernières années ne peut laisser aucun doute à ce sujet. Ceux qui, sous des prétextes aussi fallacieux que variés, choisissent encore de se présenter à des élections ne font qu’huiler les rouages d’un système qu’il convient de détruire.

La CNT-AIT, organisation anarcho-syndicaliste, refuse toute participation aux élections professionnelles. Cette brochure en explique le pourquoi et pose les jalons d’une action réellement concrète et révolutionnaire sur les lieux de travail.

La CNT-AIT a depuis longtemps une position claire vis-à-vis des « institutions représentatives du personnel ». La tentation est grande de la négliger ou de la présenter comme le fruit d’un certain dogmatisme – voire d’une incapacité à saisir les réalités sociales du moment. Cette position est au contraire la seule compatible avec deux des caractères essentiels de notre organisation anarchosyndicale, à savoir son caractère révolutionnaire d’une part, et son caractère réellement syndicaliste d’autre part.

Pour certains, ce débat sur les institutions représentatives du personnel a un goût de déjà vu ; mais pour la plupart des travailleurs qui s’intéressent à nous, il reste encore largement méconu. Afin que les enjeux en soient bien compris, que les raisons et l’essence de notre position à l’égard des institutions représentatives du personnel ne soient pas édulcorées, il convient de rappeler le pourquoi et le comment de notre refus de la participation, en prenant comme exemple principal les délégués du personnel et les comités d’entreprise du secteur privé.

Si l’ensemble des militants anarchosyndicalistes condamne les institutions représentatives du personnel dans leur principe (structures de collaboration de classe et d’institutionnalisation du mouvement ouvrier, dotées de compétences dérisoires), certains compagnons qui militent dans d’autres organisations tout en se réclamant de l’anarchosyndicalisme ou du syndicalisme révolutionnaire (notamment les militants de la CNT Vignole ou de la CNT-SO) estiment que la participation s’impose pour des raisons techniques, de pragamatisme ou même d’efficacité. Ouvertement ou non, ils nous reprochent notre  » dogmatisme « , notre  » manque de réalisme « . C’est pourquoi nous ferons porter l’essentiel de la réflexion sur les questions stratégiques et pratiques essentielles, en évitant autant que possible les questions de principe.

I LA PARTICIPATION RENFORCE NOTRE IMPLANTATION SYNDICALE ?

Voilà l’argument principal – ou du moins le plus « réaliste » – des partisans de la-participation : sans elle il devient, disent-ils, beaucoup plus difficile – voire impossible – de s’implanter et d’agir sur le lieu de travail. Plusieurs raisons sont invoquées : la protection des militants (couverts par leurs mandats) et une liberté d’action accrue, une crédibilité renforcée, la création d’une dynamique syndicale autour du scrutin, etc.

Qu’en est-il dans la réalité ?

A) LA PARTICIPATION RENFORCE-T-ELLE LA PROTECTION DE NOS MILITANTS ET NOTRE LIBERTE D’ACTION ?

Il ressort des statistiques officielles que le nombre total des représentants du personnel licenciés suit une courbe ascendante qui progresse globalement de 5 à 10% par an. Par ailleurs, de plus en plus de licenciements sont effectués pour des motifs autres qu’économiques. Enfin l’inspection du travail autorise de plus en ce type de « dégraissage ».
Ainsi, en 1993, il a été autorisé 14326 licenciements de ce type pour 17 7400 demandé, soit 81 % (Source : Ministère du Travail).

Cela nous donne une idée des chances qu’a un élu CNT auprès de l’inspection du travail, au cas où son employeur déciderait de s’en débarrasser ! En bref, que démontre ce qui précède ? Que la protection des militants syndicaux dépend moins de la loi et de leurs mandats électifs que du rapport de forces réel sur le lieu de travail.

L’augmentation du nombre des représentants du personnel licenciés, la plus grande tolérance des pouvoirs publics envers le patronat reflètent simplement l’affaiblissement du mouvement syndical au cours de ces dernières années.
Ce qui vaut pour la protection vaut aussi pour la liberté d’expression et d’action. Mais pour s’en tenir à l’aspect juridique, rappelons simplement que l’un comme l’autre peuvent s’obtenir sans participation : à travers la section syndicale et les représentants syndicaux. Certes le problème de la représentativité se pose. Mais il existe aussi dans les élections professionnelles (présence au premier tour, etc.) ; de plus, ce n’est pas part leur biais qu’il est le plus aisément contournable. Tout d’abord, rappelons que la représentativité de la section n’est pas forcément contestée, auquel cas nous n’avons pas à en faire la preuve. Cette situation est sans doute pour nous la plus confortable mais elle ne dépend pas que de nous. Cela vaut la peine de se demander comment il est possible d’éviter une contestation de la part de l’employeur ou d’autres organisations syndicales (la meilleure étant de ne déclarer ouvertement la section que quand celle ci à une assise suffisamment forte pour résister à la pression). En effet, en cas de contestation de notre représentativité syndicale, l’expérience prouve que même des preuves flagrantes de cette représentativité (y compris de bons scores électoraux) ne sont pas pris en compte. A contrario, lorsque le score électoral est mauvais ou médiocre, alors la participation n’a servi qu’à tendre le bâton pour se faire battre …

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : seule une force syndicale réelle (en trois mots : l’action directe) nous permet de défendre efficacement nos militants et de renforcer notre présence sur le lieu de travail. Une section syndicale réellement implantée intelligemment et patiemment construite, à plus de présence et de liberté d’action – sans même jouir de tous ses droits syndicaux – qu’une section fragile, à l’existence artificielle et précipitée, même si cette dernière obtient de bons résultats électoraux.

De même, il est illusoire de croire que la participation constitue un  » raccourci  » dans la constitution syndicale. Les organisations syndicales représentatives disposent certes d’une multitude de sections qui ne vivent que par et grâce aux élections professionnelles. Mais, outre qu’il est douteux qu’une telle situation ne comporte que des avantages, elle s’explique par des éléments spécifiques à ces organisations : représentativité « automatique », diffusion du sigle par les médias, rapport organisation syndicale – électorat déjà enraciné dans le monde du travail, etc.

En ce qui concerne la CNT-AIT, l’obtention d’un résultat honorable demanderait autant d’efforts et d’énergie que la constitution d’une section syndicale digne de ce nom et ce pour une raison bien simple : sur le lieu de travail, le cénétiste doit avant tout compter sur lui-même et sur ses collègues pour assurer le succès de son activité syndicale. Dès lors, la question qui se pose n’est plus : «  Comment faire un joli score ?  » mais : « Comment implanter l’organisation syndicale, à quel moment passer d’une approche pré-syndicale à une activité syndicale ouverte ?« . Il s’agit bien là d’une question stratégique essentielle, et non d’un comportement tactique sans conséquence.

B) LA PARTICIPATION RENFORCE-T-ELLE NOTRE CREDIBILITE ET PERMET-ELLE DE DECLENCHER DES DYNAMIQUES DE LUTTE ?

Certains militants anarcho-syndicalistes ont considéré qu’en participant aux élections représentatives du personnel, ils renforcent leur crédibilité, font plus largement connaître leurs idées, leurs pratiques et leur organisation et, éventuellement, favorisent l’émergence de dynamiques de lutte.

Or, le lien entre la participation aux élections professionnelles et la « représentativité » des organisations syndicales existe bien, mais il n’est pas ce que l’on croit spontanément. Tout d’abord, si nous réfléchissons à ce que le terme de « représentativité » signifie dans la réalité, nous remarquons que ce lien souvent établi relève plus du pléonasme que de la finesse d’interprétation : le caractère « représentatif » des plus grandes organisations syndicales n’a en aucun cas été conquis de haute lutte, mais octroyé par l’Etat à la Libération. Les privilèges et la ségrégation qu’il établit sont des éléments constitutifs, ils sont le prix payé par le patronat et l’Etat pour l’institutionnalisation du mouvement syndical. Dès lors, le fait que les organisations « représentatives » soient celles qui participent aux multiples structures de concertation et de dialogue, prouve uniquement que la politique adoptée par le pouvoir en 1945 s’est révélée payante pour lui.

Mais il y a, dirons-nous, une représentativité plus réelle et plus importante : l’implantation d’une organisation syndicale, l’écho que rencontrent ses propositions et ses appels, la puissance des mouvements qu’elle anime, etc. Certes, mais cette représentativité est-elle liée aux élections professionnelles, et dans quelle mesure ? En ce qui concerne les organisations syndicales représentatives, le lien est clair. les élections professionnelles sont, pour elles, un enjeu de toute première importance, il n’y a qu’à voir les batailles électorales auxquelles elles se livrent pour s’en convaincre. Mais ce constat, loin de nous inciter à lier de même notre développement aux élections professionnelles et à la participation, devrait nous en détourner définitivement.

En effet, l’existence d’un tel lien très étroit entre la crédibilité d’une organisation syndicale et ses résultats électoraux n’est le fait ni du hasard, ni d’une loi de l’histoire. Simplement, soixante années de relations sociales et de vie syndicale centrées sur les élections professionnelles et les institutions représentatives du personnel ont créé et « fossilisé » des comportements et des modes de pensée, tant chez les militants (y compris oppositionnels … ) qu’au sein de l’électoral de ces organisations. Au point que la relation organisations syndicales-institutions représentatives du personnel s’est renversée : à l’origine, la participation aux institutions représentatives était perçue comme un moyen au service d’une organisation syndicale dont la finalité et la force se situaient ailleurs, sur le terrain des luttes. Désormais, et de plus en plus, c’est l’élection elle-même qui devient une finalité pour des organisations syndicales qui vivent au rythme de consultations et se nourrissent (ou dépérissent) de leurs résultats électoraux.

Or, cette dépendance envers les institutions représentatives du personnel est particulièrement dramatique dans le contexte actuel. En effet, la participation aux institutions représentatives du personnel ne renforce la crédibilité et la combativité d’organisation syndicale que dans la mesure où, ces institutions apparaissent aux yeux des travailleurs comme légitimes et efficaces d’une part, conflictuelles d’autre part. C’est de moins en moins le cas. En effet, nous assistons depuis plusieurs années à une crise de légitimité de ces structures, qui se répercute en partie dans la vie actuelle du mouvement syndical.

On constate une baisse de la participation qui s’explique (en partie) par le fossé qui sépare de plus en plus les élus de leur base : la preuve en est que cette baisse est plus sensible dans les grandes entreprises que dans les petites. De même une étude plus détaillée montrerait que cette abstention est plus forte au sein des catégories qui constitueront le salariat de demain (jeunes travailleurs pour les comités d’entreprise et les délégués du personnel, travailleurs précaires et chômeurs dans les scrutins nationaux, etc.)

Un autre phénomène important, quoique plus difficile à interpréter, est la montée en puissance des élus non-syndiqués ou « autonomes ». Leur progression dans les élections aux CE est régulière. Cette progression s’explique en partie par le nombre croissant des élus dans les PME, où les syndicats représentatifs bénéficient d’une implantation moindre.
Cette tendance traduit deux phénomènes parallèles, dont les influences respectives sont difficiles à quantifier : la crise générale de crédibilité des organisations syndicale représentatives d’une part, le développement des « corporatismes d’entreprise » d’autre part. Ces « corporatismes d’entreprise » provoquent un rejet des organisations nationales jugées trop engagées politiquement ou trop éloignées des préoccupations des travailleurs, mais aussi une perception différente du CSE. Celui-ci n’est plus un lieu d’affrontement entre la logique patronale et la logique ouvrière – donc syndicale – mais un lieu de dialogue entre l’employeur et son personnel.

Les évolutions et la crise de légitimité que connaissent les institutions représentatives du personnel n’empêchent pas les organisations syndicales d’y rester farouchement attaché. C’est qu’elles n’ont pas le choix : en soixante ans elles ont fixé dans leur base militante des comportements, des logiques qui, bien que menacés, n’en reste pas moins indispensables à leur survie immédiate. La participation est donc, pour elles, moins le fruit d’un dynamisme toujours renouvelé que d’une force d’inertie tragique. Qu’importe ! Qu’elles en crèvent ! Libres de tout poids mort, nous refusons de nous enfermer dans le même piège par manque d’imagination ou d’audace !

Ces considérations générales sont-elles valables en ce qui concerne l’entreprise, le lieu de travail pris isolément ? Cela dépend bien sûr d’une multitude de facteurs, en particulier de la taille et du mode de fonctionnement de l’entreprise en question. De toute évidence, le rôle et la perception des institutions représentatives diffèrent considérablement selon qu’il s’agit d’une PME, d’une grande entreprise on encore de la fonction publique. Mais à ceux qui seraient tentés de faire de ce combat un argument en faveur de la participation, on rappellera ceci : si l’entreprise ou l’établissement reste un cadre assez restreint pour que l’institution représentative qui lui correspond ne soit pas trop éloignée des travailleurs alors, dans bien des cas, ce cadre est également assez étroit pour que la section syndicale puisse s’y faire entendre directement sans avoir besoin de passer par l’institution représentative. Encore une fois, le meilleur moyen de se l’aire connaître, de renforcer sa crédibilité et d’imposer le respect, c’est d’agir. Et puis, qui a dit qu’il fallait se tenir à l’écart de la campagne électorale, en organisant le boycott par exemple ? Quant à nous, nous restons convaincus qu’un appel au boycott intelligemment expliqué suscite plus de sympathies et de réflexions qu’une candidature.

Enfin nous voudrions aborder un dernier point : celui de la dynamique des luttes. De nombreux observateurs – voire des militants syndicaux – s imaginent que le succès électoral d’une organisation syndicale « dure » favorise l’émergence de revendications, mobilise et rassemble le personnel. En réalité, il est peu probable qu’une telle corrélation existe : une lutte s’articule autour de conflits ou de revendications préexistantes, et non d’un simple résultat électoral. Tout ait plus celui-ci sert-il de révélateur, d’étincelle, mais il y en a bien d’autres ! Parfois, au contraire, il sert d’exutoire et de signal d’alarme : la tenue d’élections professionnelles permet alors au mécontentement de s’exprimer, puis d’être traité avant qu’il ne devienne mouvement collectif.

Au demeurant, la non-simultanéité des luttes et des élections professionnelles est un des problèmes majeurs du mandat électif, ce qui prouve au passage que notre critique de la non-révocabilité des élus n’est pas abstraite. En effet la situation dans bien des cas est la suivante : en l’absence de mobilisation, l’élu – isolé – est condamné au ronron d’une institution représentative bien huilée ; en cas de conflit cette institution est au mieux inutile, si la lutte se passe ailleurs en AG , au pire néfaste car elle dépossède les travailleurs de leurs luttes si elle deveint un espace de concertation, s’oppose à l’exercice de la démocratie et de l’action directe.

Alors, finalement en quoi la participation peut-elle favoriser notre développement et, plus généralement, celui de la combativité ouvrière ? En rien, si nous prenons la peine de penser dans le long terme. Elles nous permettent de se faire entendre dites-vous ? Mais pour que le fait d’être entendu soit d’une quelconque utilité, encore faut-il être sûr d’être compris !

II LA PARTICIPATION MODIFIE LES COMPORTEMENTS SYNDICAUX

A) UNE PARTICIPATION PUREMENT TACTIQUE EST-ELLE CONCEVABLE ?

Depuis toujours, le mouvement anarcho-syndicaliste ne cesse de dénoncer l’effet corrupteur qu’exerce tout pouvoir, toute institution, tant sur les mouvements sociaux ou politiques que sur les gens qui les composent.. Il est dès lors surprenant que, si cette analyse ne suscite guère de contestation quand nous l’appliquons à l’univers politique, elle soit parfois négligée quand nous raisonnons sur le monde du travail ou sur le mouvement syndical. En effet, au sujet des postes de responsabilité dans les organisations syndicales représentatives ou, pour en rester au sujet de cette brochure, des institutions représentatives du personnel, certains ont minimisé le risque de « dérive » pour mettre en avant les nécessités du moment. Il y aurait donc deux sortes de participations électorale : l’une, de principe, politique, transformerait négativement les hommes et les organisations ; l’autre, tactique, syndicale, les épargnerait.

Sans vouloir nier la légitimité ni l’importance de ces arguments, nous ne croyons pas qu’il suffise de décréter qu’un comportement est « tactique » pour que celà n’ait pas de conséquence au niveau des principes et des attitudes profondes de l’organisation et des individus qui l’adoptent. A la limite, ce raisonnement reste plausible si nous ne prenons en considération que les buts. Chacun, en effet, connaît dans son entourage des élus du personnel dont la sincérité, la détermination et bien d’autres qualités encore ne peuvent être remises en cause. Il arrive même parfois que l’obtention d’un mandat électif soit pour un militant ou un simple adhérent l’occasion de révéler sa vraie valeur. Si le goût du pouvoir et le retournement de veste ont fait les délices de « l’Assiette au Beurre » et du « Père Peinard » dès 1900, du Canard enchaîné ou des Guignols aujoud’hui, cela ne représente donc pas le problème essentiel, car si ces dérives existent, c’est qu’elles sont tout simplement inévitables.

Mais si le militant reste maître de ses convictions et de ses comportements, il ne maîtrise ni les comportements de ceux qui l’entourent, ni forcément les implications et les conséquences des situations qu’il contribue à créer. C’est là que le bât blesse. De ce point de vue, la participation aux institutions représentatives du personnel a un effet d’entraînement terrible, et il est donc difficile de l’adopter partiellement et temporairement – sans en fait s’y condamner totalement et durablement. Tout d’abord, il apparaît difficile de participer à une de ces institutions sans participer aux autres, et ce pour deux raisons : d’une part, un tel comportement apparaîtrait comme incohérent et irresponsable aux yeux du plus grand nombre et, d’autre part, les implications, les interdépendances entre ces différentes structures sont telles que participer à l’une d’entre elles sans participer aux autres revient à se condamner à l’impuissance, voire à l’inexistence la plus totale. En fin de compte, une telle attitude a plus de chances de déboucher sur le discrédit de l’organisation syndicale qui l’adopte que sur celui des organisations représentatives du personnel.


En effet, l’activité de ces institutions représente moins un rapport de force qu’un jeu de compétences et d’influence, et exige donc de ceux qui y participent les relais et la formation adaptés. Dans tous les cas, cela demande un temps et une énergie tout aussi considérables que d’animer une section syndicale, par exemple. Si le militant – ou l’organisation – veut se consacrer à cette activité, ses priorités, ses préoccupations, ses pratiques, se modifient donc inévitablement. Il est dès lors tout aussi inévitable que les points forts, les orientations et finalement les formes de développement de l’organisation syndicale elle-même se modifient à leur tour. Enfin, à partir du moment où la participation aux institutions représentatives du personnel est devenue le support du développement de l’organisation syndicale, celle-ci ne peut, sans difficultés, renoncer à cette participation : ce qui se voulait provisoire se trouve ainsi pérennisé. Et toute l’activité de la section va donc être orientée vers sa participation et sa recherche d’obtenir le meilleur score possible.

D’autre part, il faut se rappeler que toute élection comporte des élus mais aussi des électeurs. Or, inévitablement, en participant aux élections professionnelles, le militant tend non seulement à légitimer leur existence aux yeux de ses camarades de travail, mais de plus se confond partiellement avec l’institution à laquelle il participe. Il favorise donc la reproduction des rapports traditionnels électeurs/élus dans l’entreprise de même qu’au sein de la section syndicale. A cela, les professions de foi et les explications alambiquées (qui par exemple expliquerait qu’on se présente au élections du CSE mais qu’on y est opposé), ne peuvent rien car la réalité compte plus que les paroles.

Certains avaient rétorqué que le vote pour une liste CNT exprimerait plus une contestation ou une révolte que la confiance des électeurs dans l’institution concernée par cette élection, mais cela ne change pas fondamentalement les données du problème. En effet, il y a belle lurette que les sociologues (Georges Laveau, à propos du PCF, ou D. Groh, à propos dit SPD avant 1914, par exemple) s’accordent pour reconnaître que de tels votes de protestation, loin de menacer les institutions concernées, ne faisaient que les préserver et les pérenniser. C’est ce que D. Groh a remarquablement décrit et analysé sous le terme « d’intégration négative ». De quoi s’agit-il ?

L’intégration négative

Toute participation « négative » à une institution (élu ou non) exprime effectivement une contestation potentiellement subversive, voire révolutionnaire. Mais celle-ci, en s’exprimant ainsi, s’empêche de remettre véritablement l’institution en cause et, finalement, peut être amenée progressivement à s’y intégrer.

Dans un premier temps en effet, la « participation négative » a pour conséquence de figer celle participation, de la stériliser. Le fait qu’elle ne parvienne à s’exprimer et à s’organiser qu’au travers même de l’institution mise en cause démontre ou entraîne son incapacité à se développer indépendamment de celle-ci, puis à lui substituer une structure alternative.

Or, chacun sait que l’on ne détruit jamais que ce que l’on remplace. Cessant d’être porteur d’une solution alternative, le mouvement de contestation s’enferme alors dans un « attentisme révolutionnaire », alliant radicalisme verbal et immobilisme de fait.

Dans un second temps la « participation négative » peut favoriser une dissociation entre les institutions elles-mêmes et leurs résultats. Dès lors, le mouvement se décharge de toute portée subversive, et son « attentisme révolutionnaire » se mue en une volonté participative (positive) de plus en plus prononcée, quoique rarement affirmée. En tout cas, nous avons bien là un passage d’une participation négative à une participation positive ou – en d’autres termes – d’une participation tactique à une participation de principe.

Il importe de bien s’interroger sur les conditions qui permettent autant que possible d’éviter une dérive des comportements syndicaux. Mais auparavant, il, est peut-être préférable de montrer dans quelle mesure les mécanismes décrits ci-dessus ont joué au sein du mouvement syndical français.

B) QUELLE EST L’INFLUENCE DE LA PARTICIPATlON SUR LES COMPORTEMENTS ET LA FONCTION DU MOUVEMENT SYNDICAL FRANCAIS D’AUJOURD’HUI ?

Que les institutions représentatives du personnel jouent un rôle primordial dans la vie syndicale, personne ne le contestera.
Nous avons montré précédemment comment les organisations syndicales étaient devenues dépendantes de leur participation sur le plan de la légitimité. Il s’agit d’aborder un autre point plus concret mais tout aussi important : sans cette participation à de multiples structures, les organisations syndicales représentatives – ou plutôt leurs appareils – ne pourraient pas survivre.

On comptait avant la réforme des CES 110 000 élus aux CE, dont deux tiers adhérant à un syndicat dit représentatif, et plus de 200 000 délégués du personnel. Le nombre d’élus au CSE est sensiblement identique. Si nous tenions compte des élus du secteur public et des représentants syndicaux dans de multiples structures (Sécurité Sociale, UNEDIC, Prud’hommes, etc.), nous nous apercevrions alors que la majeure partie de la force « militante » des organisations syndicales représentatives est absorbée – ou fournie selon les points de vue – par des structures de participation. Ce « relais institutionnel » renforce sans doute les appareils syndicaux, mais il n’est pas sûr cependant qu’il renforce de même le syndical comme organisation de masse. L’étude du poids des institutions représentatives du personnel (y compris les crédits d’heures budgétisés) sur les budgets syndicaux montre à quel point celles-ci sont indispensables a la bonne marche des organisations syndicales représentatives. Les diverses ressources accordées aux organisations syndicales représentatives à travers les droits syndicaux et les mandats électifs dans le secteur privé (crédits d’heures, budget de fonctionnement du CSE, locaux et équipements syndicaux, etc.) correspondraient à une somme de plus de 2,1 milliards . A cela s’ajoutent 1,34 milliards d’euros pour l’exercice des droits et mandats équivalents dans le secteur public, ainsi que 80 millions pour la formation et 175 millions d’euros de subventions directes (Etat et collectivités locales) [rapport Perruchot de l’assemblée nationale, 2011]. Quant aux cotisations, elles représentent 100 à 160 millions d’euros… soit QUATRE POUR CENT seulement des ressources dont disposent les organisations syndicales représentatives pour leur activité !

Rapport parlementaire 2011 (rapport Pérruchot) sur le financement des syndicats

Cette dépendance financière des syndicats représentatifs envers les institutions représentatives du personnel et la participation en général explique en partie au moins les hésitations ou évolutions actuelles de ces mêmes syndicats.
On ne peut que constater la montée en puissance des militants « institutionnels » face aux militants « de terrain », l’importance accrue de l’électeur face à l’adhérent, le rôle des organisations syndicales comme régulatrices du social, etc. Qui osera dire que la participation ne modifie pas les activités, le mode de fonctionnement, la fonction, bref, la nature même du mouvement syndical ?

Certains nous disent que, pour une organisation révolutionnaire, les risques de dérive sont restreints, car si certaines formes d’actions, dont la participation, sont -pour l’instant – indispensables, leur utilisation raisonnable aujourd’hui nous permettrait de mieux les abandonner demain. Sur le principe, cette affirmation ne tient pas comme nous l’avons vu tout au long de cette étude.
Et nous savons qu’une participation – de principe ou tactique, peu importe – peut influencer de deux façons au moins le développement et les comportements d’une organisation syndicale :

– en transformant la relation entre l’adhérent et son organisation syndicale d’une part,

– en modifiant le développement de l’organisation syndicale et en donnant naissance à lui rapport de dépendance entre celui-ci et la participation, d’autre part.

Or, de ce point de vue la CNT est encore plus exposée que les autres organisations syndicales, du fait qu’elle est une organisation de taille réduite et de développement récent.

« Alors est-il si tragique de participer à une élection professionnelle, ponctuellement, surtout s’il s’agit simplement de donner naissance à une section syndicale ou d’obtenir sa reconnaissance sur le lieu de travail ?« 

Voila l’argument souvent énoncé en faveur de la participation ; il a le don de convaincre les hésitants. Hélas c’est précisément au moment où elle se crée, que la section syndicale, en acceptant de participer aux élections professionnelles, court le risque de voir ainsi modifiés son activité et son développement.

En ce qui concerne les adhérents – voire les militants – il serait faux de croire qu’un premier vote tactique restera sans lendemain. En effet, si l’adhésion à la CNT ne constitue pas également une rupture avec des pratiques syndicales héritées d’une adhésion antérieure ou plus simplement de l’environnement social, alors les pratiques des autres syndicats se reproduisent inévitablement au sein de la section et du syndicat. L’adhérent a peut être changé de carte syndicale, mais il ne change pas de pratique. De ce point de vile, on peut effectivement dire qu’une première participation tactique ne crée pas de mauvaises habitudes… elle ne fait souvent que les perpétuer !

De même, une section syndicale qui participe aux élections professionnelles pour pouvoir s’affirmer sur le lieu de travail n’est-elle pas par excellence celle qui, par la suite, aura toutes les peines du monde à acquérir la force et la maturité indispensable pour pouvoir s’en passer ?

Mais alors, que faire lorsqu’une section syndicale n’a pas la capacité de s’affirmer et de se développer par elle-même ? C’est que la situation n’est pas encore assez mûre pour passer d’un travail pré-syndical à un travail syndical de section, à une activité syndicale de section, et qu’il faut donc continuer à préparer le terrain en intensifiant le travail pré-syndical.

Nous avons tous piaffé d’impatience à l’idée de créer une section syndicale. Nous sommes également nombreux à nous être mordus les doigts de l’avoir fait trop tôt,ou trop vite. Oh ! ce n’est pas que cette section n’ait pas fonctionné, ou se soit effondrée aussitôt. Du moins pas toujours. Mais combien de fois nous sommes-nous rendus compte à quel point une section prématurément créée était lourde à défendre ou à animer ? Combien de fois avons-nous vu se reproduire en son sein des faiblesses et des attitudes que nous reprochons si vivement aux autres ? Combien de fois enfin avons-nous pris conscience qu’un travail de section syndicale avait peu de sens s’il n’existait pas autour d’elle des structures et des activités nécessaires à son épanouissement ? Car c’est bien là un des autres dangers de la participation, que nous ressentons d’autant plus fortement que nous sommes une organisation réduite et jeune.

III LES MODIFICATIONS ACTUELLES DU MONDE DU TRAVAIL REMETTENT EN CAUSE LE SENS DE LA PARTICIPATION.

A) VERS UNE REDEFINITION DES INSTITUTIONS REPRESENTATIVES DU PERSONNEL ET DE L’ORGANISATION SYNDICALE DANS L’ENTREPRISE ?

La crise économique actuelle peut être définie comme une crise du rapport salarial fordiste. le modèle fordiste a été marqué par l’avènement de la production de masse (avènement d’un capitalisme monopoliste, accumulation intensive, déqualification du travail et organisation scientifique du travail, travail à la chaîne, etc.), à laquelle a correspondu par la suite une consommation de masse (hausse du salaire réel, législation sur le salaire minimum et développement du système des conventions collectives, normalisation des modes de consommation, etc.). C’est après la crise de 1929 et la seconde guerre mondiale que ce rapport salarial a pu s’imposer et trouver son équilibre, grâce en particulier au développement de la fonction régulatrice de l’Etat (fonction économique : planification, nationalisations, politiques budgétaires et fiscales, etc. ; fonction sociale : gestion de la force de travail, régulation sociale, socialisation des coûts du développement industriel, etc.). Peu à peu, les organisations syndicales ont elles-mêmes pris place dans ce nouveau rapport salarial, en particulier à travers la contractualisation des relations sociales. Ces organisations, tout en restant l’expression d’un mouvement ouvrier, voire d’un projet ouvrier, ont longtemps permis – à travers la politique contractuelle, les institutions représentatives, la concertation sociale etc. – l’institutionnalisation et l’assimilation des revendications et des luttes au sein de l’entreprise comme de la société capitaliste.

Depuis quelques années, il apparaît de plus en plus que ce rapport salarial fordiste s’épuise voir est mort. Les transformations du rapport salarial qui s’annoncent et prennent forme représentent donc un des enjeux majeurs des années à venir, y compris pour les organisations syndicales. Faute de pouvoir les étudier dans leur ensemble, il semble que le domaine où ces transformations soient les plus sensibles soit celui de l’entreprise – ou du lieu de travail – et qu’il faille donc privilégier l’étude des institutions représentatives du personnel et de l’organisation syndicale à ce niveau. Or que constatons-nous ? A priori, tout porte à croire que les institutions représentatives du personnel sont promises à un bel avenir.

En effet c’est en plein marasme économique et social que leurs compétences et leurs moyens ont été sensiblement élargis, tant dans le secteur privé (lois Auroux de 1982, Ordonnances Macron de 2017) que dans le secteur public et nationalisé (loi sur la démocratisation du secteur public du 26 juillet 1983, etc.). Le signe le plus tangible de ce renforcement institutionnel est le formidable développement des accords d’entreprise, dont le poids au sein d’un univers contractuel bien morose se fait de plus en plus important : leur nombre est passé de 2000 en 1955 à 12000 en 1995.

Il n’en a pas fallu plus pour que certains esprits fébriles voient dans cette évolution l’émergence d’une nouvelle « culture d’entreprise » à laquelle devrait répondre une nouvelle « culture syndicale ».
Ce prétendu développement de la négociation et du dialogue social n’abuse cependant que ceux qui ont toujours voulu l’être. Car, en même temps qu’elle se développait quantitativement, la négociation d’entreprise voyait ses modalités et son contenu se modifier radicalement. L’obligation annuelle de négocier – et plus généralement les nouvelles techniques de négociations patronales – ont pour conséquence principale de dissocier négociation collective et mobilisation syndicale. De ce fait, la décentralisation de la négociation n’est, elle aussi, qu’apparente, car le principe de « négociation à froid » creuse l’écart existant entre un personnel non mobilisé et ses représentants.

Mais l’évolution la plus flagrante concerne le contenu même de ces accords. La crise économique aidant, ceux-ci sont souvent moins l’expression d’un rapport de force que d’un échange de bons procédés, voire d’une capitulation face aux logiques et aux exigences (pardon, aux propositions) patronales. Ainsi, l’importance croissante des accords sur l’aménagement du temps de travail, les conditions de travail ou les nouvelles technologies traduit moins un contrôle accru du mouvement ouvrier sur l’organisation du travail que la participation active de certaines organisations syndicales à l’avènement d’un nouvel ordre productif (effet de productivité contre augmentations salariales, réduction du temps de travail contre flexibilité, etc.)
Insensiblement, la négociation collective dans l’entreprise se dépouille de sa dimension conflictuelle pour mieux s’intégrer dans une logique gestionnaire et consensuelle. Dès lors, les institutions représentatives du personnel – qui en sont le cadre – et les organisations syndicales – qui en sont les acteurs – s’exposent à la même dérive.


Nul n’a évoqué plus ouvertement ni avec autant d’ardeur le nouvel ordre productif et social dont sont porteuses les transformations actuelles que P. Rosanvallon, éminent représentant de l’intelligentsia de la CFDT. Dans sont livre  » La question syndicale « , voilà ce qu’il écrivait :

« La négociation sociale dans l’entreprise avait pour but de déterminer les formes de compromis entre 1a force de travail et le système productif. En tant que représentant de la première, le syndicat était indissociablement un acteur-protecteur et un agent de régulation, la négociation collective ayant pour fonction de définir les conditions de protection sociale dans lesquelles les salariés acceptaient de s’intégrer dans la logique économique de l’entreprise. La régulation sociale ne peut plus s’opérer de cette manière dans l’entreprise (… ) la notion même de participation est en train de changer de sens. Elle ne peut plus être comprise comme la mise en place de systèmes qui se greffent de l’extérieur sur les processus de décision de l’entreprise. Elle devient de plus en plus intégrée au processus même de la gestion. La raison de ce changement ? Elle réside dans le fait que le travail individuel est de façon toujours plus marquée une variable directe de la productivité de l’entreprise ; celle-ci n’est plus seulement dépendante des modes généraux de combinaison de la force de travail du système de production (ce qui représentait l’essentiel du taylorisme). Les systèmes de production étant plus interactifs, ma participation est encastrée dans le processus même de travail. La gestion et la participation ne représentent donc plus deux moments séparés de la vie de l’entreprise, le moment « économique » et le moment « social » de 1’autre : elles tendent à s’interpénétrer. Le syndicalisme ne peut plus jouer le même rôle dans ce contexte. Il voit d’abord son champ d’intervention réduit. Si ses prérogatives institutionnelles restent inchangées, il est donc, pour le reste, conduit à être REDEFINI PAR LA GESTION (souligné par P. Rosanvallon). Conséquence majeure, il lui est dorénavant impossible de se comporter seulement comme un acteur social, par essence extérieur à la sphère économique. La question clé qui lui est posée est de savoir s’il est capable de s’insérer dans les procédures d’information et de communication qui irriguent l’entreprise, tissent son système nerveux et constituent le pouvoir comme  » système de flux « . « 

Si nous citons aussi longuement un personnage dont la conception de « L’âge de l’autogestion » (eh oui ! c’est lui qui commis ce livre dans les années 70, dans l’euphorie autogestionnaire post 68 de la CFDT) est désormais plus proche de la Charte du Travail de Pétain que de la Charte d’Amiens syndicaliste révolutionnaire, ce n’est pas bien sûr parce que nous adhérons à son projet. Simplement, il souligne à juste titre l’ampleur des transformations du rapport salarial auxquelles nous sommes et nous serons de plus en plus confrontés.

L’erreur fatale de la C.F.D.T. de croire – ou de laisser croire – que les nouvelles politiques sociales du patronat, voire l’évolution économique et technique elle-même, favorisent une confrontation non conflictuelle des intérêts, voire leur intégration dans une logique nouvelle de l’entreprise conçue comme communauté. Ce genre de raisonnement se retrouve d’ailleurs, sous une forme quelque peu différente, dans une bonne partie des milieux « oppositionnels » de la CFDT, qui se condamnent donc une fois de plus à jouer le rôle de larbins de la social-démocratie et du social-libéralisme.

Or, la réalité des nouvelles politiques sociales du patronat se situe aux antipodes d’une  » entreprise du troisième type  » participative et idyllique. Comment ne pas s’apercevoir tout d’abord que l’affirmation d’une solidarité d’entreprises à pour corollaire la destruction de la communauté de travail : développement du travail précaire et de la sous-traitance, flexibilité du temps de travail, individualisation des salaires, etc.

Dans le même ordre d’idée, il est clair que le développement de nouvelles formes d’expression et de participation (groupes d’expression, cercles de qualité, etc.) vise moins à faciliter l’intégration et la prise en compte d’intérêts divergents au sein de l’entreprise qu’à éviter leur manifestation sous une forme collective et conflictuelle. le durcissement de la répression syndicale n’apparaît dès lors plus comme contradictoire avec le développement de ces nouvelles formes de participation, mais bien comme partie prenante d’une seule et même logique. Celle-ci, loin d’être la logique de participation et d’intégration qu’elle prétend, est une logique d’exclusion des intérêts collectifs et des conflits au sein de l’entreprise.

La CFDT est consciente que les institutions représentatives du personnel et les organisations syndicales représentatives ne sauraient se perpétuer dans leurs fonctions et leurs structures actuelles ; elle est également consciente du fait que leur survie passe par la participation active à la mise en place d’un nouvel ordre productif.

Ceci est d’autant plus clair qu’un des principaux débats qui traverse les organisations patronales, et qui a longtemps distingué la politique sociale du PS de celle des partis de droite, concerne justement le statut des organisations syndicales au sein du rapport salarial post—fordiste. Deux stratégies s’opposent : la droite veut accomplir les transformations nécessaires contre les organisations syndicales (stratégie de marginalisation), la gauche en les utilisant (stratégie d’intégration), même si depuis quelques années leurs positions convergent car la droite à compris l’intérêt qu’elle pouvait avoir de s’appuyer sur les syndicats et notamment la CFDT – et dans une moindre mesure FO – pour faire passer ses « réformes ». Dès lors, la politique de la CFDT s’explique comme un réflexe de survie de la part d’un appareil menacé dans sa fonction, et donc dans son existence,mais aussi comme une opportunité d’accompagner l’évolution des relations sociales souhaitées par le patronat et l’Etat et ainsi de marginaliser les autres centrales syndicales qui restent figées dans l’ancien modèle. la CFDT vise la place de premier syndicat représentatif avec tous les avantages – notamment financiers et de pouvoirs – qui y sont associés.

De ce développement consacré à l’entreprise, il nous faut retenir quelques points essentiels : les transformations actuelles tendent à renforcer la fonction consensuelle et gestionnaire des institutions représentatives du personnel, et donc des organisations syndicales qui y participent. Inversement, une partie de plus en plus importante du salariat – mais aussi l’ensemble des revendications et des protestations collectives – tendent à être refoulés hors de l’entreprise. Elles se trouvent donc de moins en moins représentées et « médiatisées » (au sens de médiation) par les structures qui ont joué ce rôle pendant ces dernières décennies.

Ces deux évolutions divergentes ne manquent pas de provoquer des tensions et des crises dans le monde du travail, et plus particulièrement au sein du mouvement syndical. Nous l’avons remarqué à plusieurs reprises : crise de légitimité des institutions représentatives du personnel et des organisations syndicales représentatives, crise du rapport élu « institutionnel » / militant au sein de ces organisations, etc. Vraisemblablement, la spontanéité et le durcissement de plusieurs conflits sociaux récents s’expliquent aussi, en partie an moins, par l’évolution divergente des mouvements revendicatifs et des structures représentatives. Cette dissociation, si elle se poursuit et s’accentue, risque fort de provoquer un éclatement de la fonction syndicale définie par le rapport salarial fordiste et, par conséquent, une recomposition du mouvement syndical autour de structures syndicales nouvelles.

B) VERS L’ECLATEMENT DE LA FONCTION SYNDICALE ? LES ENJEUX D’UNE RECOMPOSITION.

Ce qui vient d’être constaté au niveau de l’entreprise pourrait l’être, grossièrement, au niveau national. Il est manifeste, par exemple, que le contenu des accords interprofessionnels a connu une évolution similaire à celui des accords d’entreprise : il suffit de se rappeler les négociations sur l’aménagement du temps de travail ou l’autorisation préalable pour s’en convaincre. L’épuisement de la politique contractuelle et la multiplication des institutions paritaires à vocation socio-économique (ASSEDIC, AFPA, sécurité sociale, comités locaux pour l’emploi, etc) ont de même accentué le caractère institutionnel des organisations syndicales représentatives. A la fin des années 80 le ministre des affaires sociales avait tracé la voie.
«  Au niveau national, il est vraisemblable qu’à moyen terme. l’institutionnalisation sera pour les confédérations, obligées d’accepter une plus grande décentralisation de leur activité et une réelle déconcentration des pouvoirs, le principal moyen de pérenniser leur présence dans la société : gestion des institutions sociales paritaires. participation aux travaux du Conseil Economique et Social et du Commissariat au Plan, dialogue avec les autorités gouvernementales et patronales « .

Ainsi, la « dérive institutionnelle » des organisations syndicales représentatives et l’éclatement de la fonction syndicale traditionnelle (fonction de régulation par représentation et encadrement des intérêts et conflits collectifs) ne se limite pas à l’entreprise, mais devient un phénomène plus général et plus profond. C’est ce que constate P. Rosanvallon quand il écrit :
« La distance syndicat-salarié s’inscrit plus profondément dans un processus de fonctionnalisation de leurs rapports, sur le mode de celui qui régit classiquement les liens élus-électeurs. La représentation sociale tend ainsi à s’autonomiser : elle devient une sorte de  » métier parmi d’autres, qui s’insère dans un système global de spécialisation des fonctions sociales. C’est en ce sens qu’il convient de parler d’institutionnalisation du syndicalisme. L’expression a souvent été employée pour traduire la multiplication des interventions dans des procédures de régulation formalisées ou l’accroissement de ces attributs dans des organismes paritaires ou publics ; ou encore pour exprimer le mouvement d’élargissement de sa reconnaissance légale, dans la société comme dans l’entreprise. Ces différentes transformations du rôle social du syndicalisme sont très importantes. Mais elles ne correspondent pas à proprement parler, à un processus d’institutionnalisation. Il s’agit plutôt du développement du caractère  » d’autorité gouvernante  » des syndicats ; développement qui a eu pour résultat de greffer une fonction d’agence sociale sur leur nature première de mouvement social. Ces deux dimensions d’agence sociale et de mouvement social restaient cependant jusqu’à présent fortement articulées, elles étaient même indissociables : c’est en tant que mouvement social que le syndicalisme voyait ses prérogatives d’agence sociale élargies.

L’institutionnalisation du fait syndical marque une nouvelle étape, beaucoup plus récente : elle correspond à une autonomisation de la fonction d’agence sociale qui se dissocie de son rapport d’origine, le mouvement social (…). Les transformations des conditions de la régulation sociale conduisent ainsi à repenser en profondeur la fonction sociale du syndicalisme. A la figure de l’acteur-protecteur, relativement unifiée, se substitueront les nouveaux visages de l’agence sociale (dans la régulation sociale globale), du producteur et du circulateur d’information (dans la régulation des organisations) et de l’avocat-procureur (dans la gestion des crises et des accidents). Qu’il intervienne dans la vie sociale  » normale  » ou dans le traitement des situations  » pathologiques « , le syndicat sera de plus en plus défini par ses fonctions et de moins en moins par son essence sociologique « .

Ce texte de Rosanllon, écrit dans les années 90, permet de bien comprendre d’où vient la transformation de la CFDT en syndicat de service (agence sociale), modèle qui est désormais aussi peu ou prou celui des autres syndicats même si pour la forme ils gardent une façade « revendicative ». Dans tous les syndicats de plus en plus les avocats et les procédures judiciaires remplacent les AG de lutte et les mouvements de lutte.

Mais l’éclatement de la fonction syndicale, sa transformation en « agence sociale » pour reprendre les termes de P. Rosanvallon, est bien réel, et pèse d’ores et déjà sur l’ensemble du mouvement syndical. Ainsi la CGT éprouve des difficultés toujours plus grandes à concilier une certaine radicalisation de ses formes de lutte – ou tout du moins sa volonté de garder sous son contrôle des mouvements de lutte on de protestation radicalisés – avec sa participation aux négociations contractuelles et à l’ensemble des structures paritaires du monde du travail. Plus généralement, l’attachement aveugle de la CGT ou de Force Ouvrière à la fonction syndicale héritée du fordisme amène ces organisations à se replier sur des « bastions » encore largement épargnés par les bouleversements actuels (secteur nationalisé pour la CGT, fonction publique pour FO), mais où même là leur présence se réduit continuellement.

Parallèlement, les transformations actuelles du monde du travail et de la fonction syndicale ne peuvent qu’entraîner une transformation tout aussi radicale des structures et du mode de fonctionnement des organisations syndicales « institutionnalisées », tant il est vrai que la fonction fait l’organe. Certains aspects de cette transformation, déjà abordés, concernent les éléments constitutifs de l’organisation syndicale et leurs relations réciproques : modification du rapport entre l’organisation syndicale et les salariés (renforcement d’un rapport élu-électeur, dans un rapport utilitariste agence sociale-client, fonction assuméé de « syndicalisme de service »), rôle accru des élus et des « institutionnels » au détriment des militants syndicaux, etc. Or, il est clair que de telles transformations constituent une menace pour la démocratie syndicale (ou plutôt ce qu’il en reste dans les organisations syndicales représentatives), car celle-ci est basée sur la prépondérance et la participation active des militants et des adhérents.

En ce qui concerne les structures syndicales proprement dites, il est tout d’abord probable que les structures syndicales d’entreprises seront appelées à se renforcer. Inversement, la rupture des organisations syndicales « institutionnalisées » avec le mouvement social (mouvement ouvrier) – et surtout avec tout projet ouvrier – ne peut qu’entraîner l’affaiblissement des structures interprofessionnelles intermédiaires (unions locales, départementales on régionales). En même temps que les rapports entre salariés et organisations syndicales évolueraient vers un modèle utilitariste, les relations entre les différents niveaux de l’organisation syndicale pourraient suivre la même tendance. Dans un livre intitulé « L’entreprise et les stratégies syndicales« , M. Millot et J.P. Roulleau, membres du Centre des Jeunes Dirigeants d’Entreprises, vont jusqu’à envisager l’émergence d’un syndicalisme « contractuel ».

« Ce serait alors un syndicalisme flexible fonctionnant sur la base de  » groupes de défense  » constitués par les salariés lorsqu’ils en éprouvent le besoin. Ces groupes, en se plaçant sous la houlette des grandes confédérations, bénéficieraient alors de l’appui  » d’experts  » en matière de négociation, de jurisprudence, d’organisation d’un conflit. Ce type d’adhésion serait contractuel et momentané « . Reste que l’éventuelle transformation des organisations syndicales représentatives en « agences sociales » (ou syndicats de services) – en particulier à travers la participation aux institutions représentatives du personnel – n’implique ni la disparition des intérêts et des conflits de classe, ni celle du syndicalisme en tant que mouvement et projet ouvrier. A la dissociation des deux dimensions actuelles du mouvement syndical, correspondrait donc à une recomposition de celui-ci autour de deux pôles désormais antagonistes. Certaines tensions existant actuellement au sein des organisations syndicales, en particulier entre certaines structures d’entreprises ou locales et les instances confédérales, traduisent partiellement ce phénomène. Mais l’événement le plus important de ce point de vue reste l’émergence de structures nouvelles (coordinations, associations, comités, etc.) qui organisent et représentent – en dehors de tout cadre institutionnel – certains mouvements revendicatifs ou des catégories nouvelles de la classe ouvrière, en particulier les travailleurs précaires. Ces diverses structures – souvent fragiles et éphémères – n’en représentent pas moins autant d’éléments de la reconstitution d’un mouvement ouvrier organisé, et ce sous des formes que l’on peut qualifier de pré-syndicales. Il est dès lors primordial que les militants anarcho-syndicalistes de la CNT-AIT se libèrent de conceptions syndicales surannées pour être capables d’entendre et comprendre l’émergence de ces nouvelles formes de lutte, et être capable le cas échéant d’y participer.

Dans les décennies précédentes, l’ambiguïté apparente des institutions représentatives du personnel, destinées à être intermédiaires dans la lutte des classes entre patrons et travailleurs, pour mieux la désamorcer, pouvait donner l’impression à ceux qui y participaient de se trouver aux avant-postes de la lutte des classes. Désormais, et de plus en plus, la question de la participation constitue un des axes essentiels de la recomposition du paysage syndical. C’est en dehors des cadres institutionnels qu’un nouveau mouvement ouvrier digne de ce nom pourra et saura se reconstituer. Sachons saisir l’opportunité qui nous est ainsi offerte.

En insistant sur l’évolution probable des structures syndicales, on a voulu souligner une autre donnée essentielle de la recomposition du panorama syndical en cours. La survie des organisations syndicales représentatives – on plutôt de leurs appareils – passe par le développement d’un syndicalisme d’entreprise. Mais la reconstitution d’une communauté ouvrière, d’un mouvement ouvrier et d’un projet ouvrier passe au contraire par le « dépassement de l’entreprise comme centre essentiel de socialisation et d’identification du mouvement ouvrier « , comme le soulignent judicieusement T. Baudoin et M. Collin dans leur livre « Le contournement des forteresses ouvrières« . Certes, le lieu de travail constitue aujourd’hui comme hier le terrain privilégié de l’affrontement de classes, et la section syndicale en reste donc le fer de lance. Mais il est clair que, ni celle-ci, ni même le syndicat d’entreprise, ne peuvent plus représenter le cadre de la reconstitution de l’identité et de la solidarité ouvrière.

Au-delà du développement de la flexibilité du travail précaire. c’est la transformation même du processus de travail et des qualifications ouvrières qui explique celle impossibilité.
« L’intérêt de cette évolution, paradoxale à plus d’un titre, c’est que l’activité ouvrière se détache de l’objet qu’il s’agit de transformer – il n’importe plus de connaître ni les matériaux, ni l’appareillage – et qu’elle est déterminée par la configuration des systèmes de contrôle et de régulation du cycle machine, produit dans lequel elle intervient (…). Ce point est paradoxal en ce qu’il pourrait vider de son sens l’idée même de catégorie professionnelle, et donc syndicale. Quelle différence cela fait-il de travailler dans la chimie ou dans la sidérurgie, d’être inclus dans le système intégré de production des moteurs Fiat ou dans la fabrique alimentaire qui produit des spaghettis Panzani ? Si le travail n’a plus le produit pour objet mais, à sa place , le modèle de commandement d’un cycle de production, il et probable qu’un lamineur aura des tâches professionnelles similaires à celles qui incomberont à un responsable de la filière calibrage d’une usine de pâtes, plus proche en tout cas de ces dernières que de celles de son voisin chargé par exemple de veiller à la qualité de la tôle.
L’homogénéisation de l’usine par l’empli de l’informatique fait naître des entités professionnelles transversales vis-à-vis du produit : l’identité du travail n’est plus relative à celui-ci, mais plutôt aux systèmes de technologie secondaire appliquée à la production
« .

Plus d’un siècle après la création des premières Bourses du Travail, la localité (ville ou quartier) reste donc le lieu privilégié de la reconstitution de la solidarité ouvrière, et de tout mouvement syndical digne de ce nom. Il importe donc que, dès aujourd’hui, la logique et le développement des structures professionnelles (sections syndicales, syndicats d’industrie) et des structures interprofessionnelles locales et régionales s’ harmonisent et se complètent. Dans le cas contraire, c’est bien la cohérence et, à terme, les perspectives d’avenir de notre projet syndical, qui seraient menacées. Nous espérons avoir montré en quoi la participation aux institutions représentatives du personnel est une impasse dangereuse. Nous souhaitons, en tout cas, avoir montré une chose : la position de la CNT-AIT à propos de ces institutions n’est pas le fruit de l’aveuglement, mais d’une intelligence bienvenue de la situation sociale, nourrie d’une longue expérience des luttes tant en entreprises qu’à l’extérieur.

REPRESENTATIVITE ET VISIBILITE

(Publication initiale vendredi 9 janvier 2004)

Etre représentatifs, être visibles … Il est fréquent de voir une organisation se battre pour sa représentativité ou des militants libertaires se confier aux journalistes. Certes, l’anarchosyndicaliste n’est pas un clandestin. Nous ne cherchons pas à nous infiltrer en cachant nos idées … mais est-ce que cela passe par la représentativité et la visibilité médiatique ? C’est ce que nous allons tenter d’analyser ici.

L’Anarchosyndicalisme et le « problème » de la représentativité syndicale.

Dans sa brochure « Les élections professionnelles contre le syndicalisme », la CNT-AIT évoque la question en parlant du « problème de la représentativité », sans dire en quoi consiste le problème. Un premier éclairage peut être apporté par ce constat : c’est surtout dans le secteur public que l’anarchosyndicalisme a retrouvé une deuxième jeunesse en France. Ceci explique peut être cela. L’activité syndicale et le droit de grève sont soumis dans le public à une réglementation rigide. La représentativité y est un enjeu, ne serait-ce que pour pouvoir lancer un appel à la grève. Dans le secteur public, tout préavis de grève doit en effet être déposé par un syndicat représentatif. Tel n’est pas le cas dans le secteur privé où le principal avantage que confère en fait la représentativité est de pouvoir se présenter au premier tour des élections professionnelles. Pour l’instant, l’essentiel (l’action des salariés et leur droit de grève) n’est pas conditionné par la représentativité. Et c’est tant mieux. Dans le secteur privé, le rapport de force supplante la notion de représentativité. Et le rapport de force, c’est l’affaire des anarchosyndicalistes.

Cette question de la représentativité syndicale travaille les politiciens de la république plus qu’on ne le pense. En ce moment, ils planchent sur la préparation d’un projet de loi qui va élargir les règles. Les grandes organisations syndicales nationales perdraient leur monopole de présentation au premier tour des élections professionnelles. La candidature serait ouverte à tous les syndicats légalement constitués. Faut-il dire avec plus de précision ce que cela signifie ? : Le pouvoir a besoin de la représentativité. Parce qu’il a besoin d’interlocuteurs afin de pouvoir contrôler l’action éventuelle des salariés, action qu’il prévoit dure, au regard des mesures « sociales » qu’il prépare. Et gouverner c’est prévoir ! Or, les interlocuteurs traditionnels sont non seulement grillés, comme la CFDT, mais, qui plus est, souvent absents des entreprises privées. A défaut de grives, le capitalisme se contentera de merles. Un tas de petits syndicats, alternatifs, autonomes voire syndicalistes révolutionnaires et anarchosyndicalistes ont deux ou trois militants, quelques sympathisants, dans telle ou telle entreprise. Ils pourraient faire l’affaire. C’est-à-dire jouer le rôle de tampon entre l’action directe de salariés poussés à bout, et un patronat de plus en plus arrogant.

La représentativité c’est donc le problème du pouvoir, non celui des anarchosyndicalistes. Et pourtant, depuis 30 ans, que d’énergie gaspillée dans des affaires de représentativité dans le privé !

Dernière en date : celle d’une section CNT-Vignoles au Havre, qui compterait une trentaine d’adhérents (ce qui n’est pas rien). Très significativement, dans son communiqué d’appel à la solidarité, elle fait passer au deuxième plan les préoccupations de l’ensemble des travailleurs. Que n’ont-ils commencé par mener directement la lutte, avec si possible les autres salariés, au sujet de leurs conditions de travail ? Ils auraient alors probablement vu leur patron, celui-là même qui conteste aujourd’hui leur représentativité, leur demander de se présenter comme interlocuteurs … (auquel cas d’ailleurs, il leur aurait fallu refuser !). Car le but de la représentativité dans la lutte de classe est de remplacer le tout, l’action collective, l’Assemblée Générale des travailleurs (à ne pas confondre avec une intersyndicale !) par une simple partie (la ou les section[s] syndicale[s]). Ce qui aboutit tout d’abord et rapidement à la liquidation de ce tout (généralement : fin de l’AG) puis progressivement à l’affaiblissement de la partie (par l’institutionnalisation sous-jacente ou la répression). Subodorant ce piège, le syndicat CNT de St-Etienne (également adhérent aux Vigno-les) déclare quant à lui : « La CNT est représentative de par la réalité de son action syndicale et son indépendance financière ». Ceci nous semble bien plus juste que de chercher une reconnaissance juridique, car, d’évidence, il n’est possible de représenter que ses militants et sympathisants. Une section CNT n’existe que par la réalité de son action et le contenu de sa réflexion. C’est cette existence de facto qui est notre objectif, et non de représenter qui que soit d’autres que nous-mêmes.

De la visibilité militante

Tout militant révolutionnaire cherche à se grouper avec les personnes qui pensent comme lui. Partant de là, il est naturel qu’il tente de se faire connaître. Des moyens existent pour ce faire.

Mais depuis une dizaine d’années, une théorie a fait son émergence. D’après cette dernière, nous pourrions utiliser les médias plus que ceux-ci nous utilisent. Cette théorie n’a que peu ou pas été débattue. Elle s’est imposée par elle-même.

Pourtant, plus que dans une société de répression brutale et directe, nous vivons dans une société « d’information massive ». En « informant » on formate, ceci est dénoncé quotidiennement avec raison. Mais on peut également réprimer en informant. Quoi de plus simple en effet que de réprimer une envie de faire quelque chose (mettons, la révolution) en informant que les autres sont contre cette envie ? Tant pis, si ces mêmes autres refreinent individuellement cette même envie en se référant à une information collective et normative. A ce stade là, information et désinformation se mêlent. La naissance d’une norme produite artificiellement mais massivement propagée devient une information véritable quand suffisamment d’individus sont convaincus de sa réalité. C’est toute l’histoire du phénomène dit du « sentiment d’insécurité ».

Mais ce n’est pas tout, car à ce processus d’inhibition s’ajoute le besoin de reconnaissance.

Vouloir être représentatif ou visible trouve trop souvent sa source dans un mécanisme exacerbé par notre société et bien connu des psychologues : le besoin de reconnaissance sociale. Le pouvoir s’appuie sur ce mécanisme psychologique. Il est classique d’observer qu’un individu qui « fait quelque chose » ressent l’envie que son action soit « reconnue » par autrui. Or, le pouvoir a les moyens de lui permettre d’assouvir ce besoin, tout simplement, en lui tendant micros et caméras. Or, personne ne l’ignore, l’intervention dans les médias n’est acceptable par le système que si le fond est aseptisé et si la forme est, comme on dit fort justement, « médiatique ». Très rapidement, pour continuer à passer « à la télé », notre militant révolutionnaire en mal de reconnaissance utilisera, en s’auto-censurant, un discours qui n’était pas le sien au départ mais qui est celui recevable par les médias et il adoptera la mise en scène adéquate. Et, très rapidement aussi, ce fond et cette forme deviendront son fond, c’est-à-dire sa manière de penser, et sa forme, sa façon de concevoir ses interventions. Sans compter la création de phénomènes de leadership ! Ceux qui s’agitent frénétiquement devant les caméras, qui veulent peser sur l’événement, qui interviennent à tout propos dans la presse en tant que porte-parole de ceci ou de cela, qui font la cour aux journalistes … devraient s’interroger sur le sens véritable du message qu’ils font en définitive passer aux autres et sur les conséquences de leur stratégie sur eux-mêmes !

# L’homme invisible

Suite : ANARCHOSYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

ANARCHO-SYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

Suite du débat sur la stratégie syndicale des anarcho-syndicalistes

(Paru initialement le lundi 6 septembre 2004)

La pratique de la représentativité, tout comme celle de la visibilité médiatique est largement utilisée par le capitalisme et l’État pour maintenir la domination de classe. Un précédent article de notre journal-. [1] soulignait qu’il ne s’agit pas là de simples « outils » dénués de contenu mais au contraire des notions idéologiques, porteuses en elles-mêmes d’aliénation. De là leur incompatibilité de fond avec l’ensemble de la pensée libertaire.

Cet article a provoqué de nombreuses discutions et des réponses. Ce n’est pas étonnant, puisque d’autres organisations qui utilisent le sigle CNT (en l’occurrence la CNT-Vignoles et la CNT SO ), ont fait le choix stratégique de rechercher à labelliser leur représentativité institutionnelle dans les entreprises. Comment des libertaires peuvent-ils justifier une telle contradiction ?

Pour certains, ils s’en sortent en disant que de toute façon ils ne sont pas anarchistes mais « syndicalistes révolutionnaires » et que donc le refus de la représentativité et la délégation de pouvoir qui l’accompagne ne les concerne pas.

Mais pour ceux qui persistent à se dire anarchosyndicalistes, leur justification repose in fine sur deux grands arguments que nous allons commenter tour à tour. Le débat, et nous nous en félicitons, se poursuit donc. A chacun de chercher à l’approfondir. Les enjeux sont en effet bien plus importants qu’une analyse superficielle peut le laisser croire.

1) « La représentativité, c’est dans les luttes qu’elle s’acquiert …« 

Après avoir critiqué le fait que « … cette société valorise la parole experte et la délégation« , ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord, le premier article qui nous répond affirme : « La représentativité c’est dans les luttes, dans les pratiques qu’elle s’acquiert » [2]. En clair, le premier argument que nous opposent les défenseurs de la représentativité repose sur une critique de la délégation suivie de l’affirmation que la représentativité est valable si elle est obtenue par l’action.

Or, pourquoi une représentativité obtenue par l’action (même directe), n’aurait-elle pas les mêmes résultats négatifs qu’une représentativité obtenue par toute autre voie ? Voilà ce à quoi la réponse qu’on nous fait se garde bien de répondre ! Et c’est pourtant là que se trouve le nœud du problème : c’est la représentativité qui crée la subordination, pas la façon dont on acquiert cette représentativité.

Deux remarques s’imposent ici :

Tout d’abord, nous constatons, qu’en réalité, c’est rarement par la lutte (même si lutte il y a) que les groupes CNT-Vignoles ou encore CNT-SO parviennent à imposer leur représentativité et qu’au contraire, c’est devant les tribunaux que cela finit le plus souvent. Lutte ou pas, la reconnaissance de la représentativité se fait donc en pratique par un des piliers de l’État.

Ensuite et surtout, pour en revenir au cas général, le fait qu’elle ait été acquise « dans les luttes, dans les pratiques » ne garantit nullement que la représentativité ne servira pas de marche pied à de nouveaux bureaucrates, voire à de nouveaux oppresseurs. Tout au contraire, l’histoire abonde de « représentants » directement issus des luttes du prolétariat qui ont tout aussi directement trahi, exactement comme s’ils avaient été élus ou reconnus par une quelconque « autorité » (judiciaire, militaire…).

Pour ne citer qu’un exemple, qu’on se rappelle l’histoire du syndicat de combat SOLIDARNOSC, en Pologne dans les années 1980, et le parcours de son leader le plus représentatif, Lech Walesa.

2) « …Pas de syndicalisme autrement« 

Comme le premier argument, qui fait dépendre la valeur de la représentativité de la façon dont on l’a obtenue, se décompose dès qu’on l’examine, un deuxième, plus tactique, est avancé : on ne peut pas faire autrement, car sinon on n’aurait pas de droits. Ainsi peut-on lire que : « Dans le privé … si une section syndicale n’est pas représentative aucun droit n’est accordé ! » [3] . Le texte se garde bien de préciser à qui ces droits ne seraient pas accordés. On peut même comprendre que c’est de l’ensemble des salariés dont on parle.

La vérité, c’est qu’aucun droit supplémentaire n’est accordé à la section et à ses représentants. Car la seule chose qui change en cas de reconnaissance de représentativité, c’est l’attribution de divers avantages (et non de droits) à la section et surtout à ses représentants (heures de délégation…) [4]. Pour l’ensemble des salariés normaux, la reconnaissance ne change rien du tout.

D’autant que, puisqu’on parle de droit formel, il est toujours utile de rappeler qu’en dépit d’une rumeur savamment entretenue par tous les professionnels du syndicalisme, les salariés du privé ont, section syndicale ou pas, des droits. En particulier un droit essentiel : celui de se mettre en grève sans avoir besoin ni de représentativité, ni de délégué du personnel, ni de délégué syndical, ni d’élu au comité social et économique CSE [5]. C’est tout à fait légal de se mettre en grève (il suffit d’être deux cf « comment faire grève sans syndicat »), et ne pas passer par un quelconque représentant aide à construire un rapport de force autonome à la base.

Il n’est pas inutile de rappeler aussi que, représentativité ou pas, pour les salariés qui veulent lutter, les risques sont au moins les mêmes. Sur ce point aussi, les preuves abondent. La CNT-Vignoles elle-même est bien obligée de le reconnaître régulièrement. Ainsi, chez « 3M », quand une section a été enfin reconnue représentative, elle a eu deux élus et a nommé un délégué syndical. Et, que s’est-il passé ? : « Une fois nos compagnons élus, la Direction part à la chasse aux syndicalistes … Il s’agit de trouver un prétexte pour casser la section syndicale d’entreprise. Notre compagnon qui est en même temps le secrétaire de la section est licencié pour faute grave » [6]. Bref, les fameux « droits » et la « protection« que devait apporter la « représentativité » se soldent par un licenciement. [7]

En pratique, la représentativité n’apporte aucun droit essentiel à l’ensemble des travailleurs. Elle apporte des avantages particuliers aux délégués et se tourne facilement contre eux s’ils ne comprennent pas assez vite que les avantages légaux qui leur sont octroyés le sont en échange de leur collaboration avec le patron.

LE SERPENT QUI SE MORD LA QUEUE

L’article déjà cité du Monde Libertaire affirme (ce qui est une variante de l’argument précédent) que c’est le refus de participer aux comités d’entreprise qui oblige les Vignoles à demander la représentativité [8]. On ne peut que se féliciter de ce refus de participer à un organisme de collaboration de classes. Mais, qu’est-ce qui se produit quand une section Vignoles est enfin reconnue représentative ? Elle profite de cette reconnaissance pour participer au comité d’entreprise et faire ratifier par un tribunal la désignation d’un représentant au dit comité [9].

Bref, la lutte pour la représentativité soi-disant imposée par le refus de participation conduit à participer lorsque l’on est déclaré représentatif ! Le maximum de l’incohérence étant ainsi atteint, reste maintenant à répondre à la question essentielle : pourquoi mettre tant d’énergie à obtenir des « représentativités » ?

Une des hypothèses, c’est que la représentativité est la conséquence d’une logique d’appareil. Dès lors, on défend non des idées mais une chapelle. Consciemment ou pas, on s’inscrit non pas dans une démarche d’autonomisation de la classe ouvrière mais dans un processus de prise de pouvoir sur les salariés. Et, lorsque des salariés révolutionnaires (dont ceux de la CNT AIT) militent sans publicité aucune au sein de leurs entreprises. il est tentant de les apostropher de la sorte , comme dans l’article du « Libertaire » déjà cité : « Quel travail syndical réel effectuez-vous dans les entreprises de plus de 50 salariés ?« . Sous-entendu, vous n’êtes pas représentatifs, il ne vous reste donc plus qu’à vous taire.

Cette dernière citation illustre parfaitement notre critique principale et fondamentale de la représentativité : ceux qui en bénéficient, même à des niveaux totalement confidentiels, s’en servent pour reproduire immédiatement des schémas de domination.

# CQFD


[1] envoi gratuit sur simple demande et sans engagement à toute personne qui le demande …

[2] Le Monde Libertaire

[3] Le Libertaire

[4] Or, ces « avantages » contribuent largement à éloigner les conditions de travail des représentants de celles des autres et les mettent rapidement en situation de leaders.

[5] « Mémoire d’une lutte à 3M « , brochure écrite par la CNT Vignoles

[6] même brochure

[7] A ce sujet, cf. également le cas de Fathy à dans la grève du nettoyage à Arcade …

[8] Il est écrit textuellement dans cet article : « …refus de participation aux comités d’entreprise du secteur privé (ce qui l’oblige, dans ce secteur, à défendre systématiquement en justice sa qualité de syndicat)« . On notera une fois de plus que la conséquence juridique tirée du refus de participer est juridiquement fausse : ce n’est pas la qualité de syndicat qui est en cause mais bien le fait qu’il veuille s’octroyer les avantages des syndicats représentatifs.

[9] Ainsi, dans un communiqué, « Victoire de la CNT Interior’s » (Le Libertaire, N°244, mars 2004), les Vignoles se félicitent de la décision d’un tribunal qui, le 5 février 2004 confirme « sa représentativité au sein de la société Interior’s est établie« , lequel tribunal « déclare valable la désignation de M. B… en qualité de représentant syndical au comité d’entreprise…« .

La raison contre la peur

Paru dans Anarchosyndicalisme !, n° 169, septembre octobre 2020

L’histoire de l’humanité n’est pas un long fleuve tranquille. Des évènements, guerres, innovations technologiques culturelles ou religieuses, modifient parfois brusquement le cours prévisible des choses, les manières de vivre, de travailler ou de penser. Ces événements constituent des ruptures par rapport à l’évolution normale des sociétés, ils sont des révolutions. D’un seul coup des traditions culturelles, des rapports sociaux, des comportements qui semblaient immuables deviennent obsolètes.

À coup sûr l’irruption de la Covid dans nos société et surtout les techniques mises en œuvre par l’État pour gérer cette crise constituent un de ces événements. Il y a eu un « avant Covid », nous entrons dans « l ’ après ». En soi pourtant l’arrivée d’un nouveau virus n’a rien d’extraordinaire. Depuis le néolithique, les sociétés humaines se sont habituées à cohabiter avec des virus et des microbes. Ils se rappellent à notre bon souvenir chaque année en causant des épidémies de grippe, de gastro ou d’autres maladies plus ou moins bénignes. En France, chaque année quelques milliers de personnes sont tuées par le virus de la grippe sans que nos autorités s’en émeuvent outre mesure.

À l’inverse, l’apparition des premiers cas de Covid a suscité dans la population un sentiment d’effroi et a amené le gouvernement à prendre des mesures radicales pour éviter, nous a-t-on dit, l’effondrement du système de soin. Nombre de ces mesures sont de simple bon sens et on ne peut que s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en œuvre auparavant. Après tout, puisque de simples mesures de distanciation physique sont efficaces pour limiter la diffusion de la Covid pourquoi ne pas les avoir préconisées pour lutter contre les autres épidémies ? Dans nombre de pays, ces mesures sont expliquées aux populations qui les appliquent sans rechigner. Les gens ne sont pas stupides et voient vite où est leur intérêt.

En France, nos gouvernants doivent penser que les citoyens manquent de bon sens car non seulement ils n’avaient auparavant jamais jugé utile de leur expliquer l’intérêt des mesures de distanciation en période d’épidémie mais en plus, dès que contraints et forcés par la virulence du microbe, ils les ont décrétées, ils les ont immédiatement assorties de sanctions lourdes en cas de non-respect. Et du jour au lendemain, nous avons découvert que nous ne pouvions plus sortir de chez nous que durant un temps limité, qu’il nous fallait pour cela emporter avec nous une attestation signée, que nous ne pouvions plus déambuler que dans un périmètre restreint etc… En bref, du jour au lendemain, comme dans un mauvais film de science fiction, nous avons découvert qu’une de nos libertés fondamentales, celle de pouvoir aller et venir à notre guise nous était retirée.

Le plus extraordinaire est que personne ou presque n’a protesté. La population comme tétanisée par la peur (remarquons le rôle joué par les médias) a courbé l’échine ; les Français prétendument si attachés à la Liberté ont joué le jeu, présentant leur attestation aux policiers, ouvrant leurs sacs pour montrer que le but de leurs sorties était alimentaire et payant les amendes infligées (quelques centaines de milliers). Si nombre d’entre eux ont triché, photocopiant des fausses attestations à qui mieux mieux, il n’y a pas eu de remise en cause collective de ces mesures liberticides. Si comme le dit Goya « le sommeil de la raison engendre des monstres », constatons que la peur endort la raison.

Mais me direz-vous ces mesures exceptionnelles, n’avaient pour but que de nous protéger, d’éviter que l’épidémie ne devienne ingérable, l’État nous répète qu’il ne les a mise en place que pour notre bien. Soyons clairs, il ne s’agit pas de refuser la réalité de l’épidémie, personne ne songe à nier l’intérêt des mesures de distanciation mais pourquoi les accompagner de sanctions ? Quelle est la fonction réelle de cette attestation dérogatoire ? Aurait-elle une vertu magique qui nous protégerait du virus ou ne serait elle pas plutôt le signe de notre allégeance à l’État, la marque de la toute puissance que l’État exerce sur nos vies ?

C’est une chose d’expliquer, de démontrer, de recommander en bref de donner à une population les moyens de s’auto-protéger et c’en est une autre que de la contrôler à tout va, de la sanctionner, de lui imposer par la force des règles, en bref de la violenter. Curieuse conception qui nous ramène à des temps d’ailleurs pas si lointains où des religieux enseignaient à des enfants leurs dogmes à grands coups de bâtons et n’imaginaient pas qu’il puisse en être autrement. Preuve que du point de vue de l’État, les citoyens, ceux-là même qui sont appelés à voter et à élire, sont des incapables, des enfants indisciplinés et rebelles ne comprenant exclusivement que le langage de la force.

Ce qui n’empêche pas d’ailleurs dans un autre registre nos gouvernants de se prétendre les défenseurs des libertés individuelles. Vous êtes libres, libres nous disent-ils, libres de déposer le bulletin de votre choix dans une urne, (qu’importe le bulletin puisque de toute façon, rien ne changera), libres d’acheter dans un super marché la marque A au lieu de la B, mais si vous veniez à faire un mauvais usage de votre liberté, pour vous protéger dans l’intérêt supérieur de la collectivité, nous vous la retirerons. C’est la grande leçon de l’épisode Covid notre liberté est toujours suspendue au bon vouloir de l’État. Nous vivons en liberté surveillée mais même ce simulacre de liberté peut nous être retiré à tout moment.

Covid aujourd’hui, demain terrorisme, après-demain catastrophes environnementales, les menaces dont l’État peut prétendre nous protéger sont multiples. On peut en la matière faire confiance à son imagination. Le message envoyé par les tenants de l’ordre établi à tous les révoltés, aux gilets jaunes, à tous les perdants de la lutte des classes, à tous ceux qui ne se satisfont plus des simulacres que nous sert le système est clair : ne rêvez plus, résignez-vous, le monde actuel est indépassable et faites confiance à vos gouvernants !

Mais de plus en plus de personnes constatent combien ce discours est creux et mensonger. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir combien ce monde est injuste, inégalitaire, mortifère et suicidaire et ce sont bien les politiques décidées par les élites, les logiques économiques chères à nos classes dirigeantes qui sont les causes des catastrophes économiques ou écologiques qui nous menacent (la Covid en fait partie). Pour se maintenir au pouvoir, pour que rien ne change, les états criminels sèment l’effroi dans les populations en les menaçant des pires catastrophes si elles ne sont pas soumises. Ces stratégies dignes des états totalitaires ne pourront être mises en échec que par l’usage de la raison, et c’est la raison qui nous incite à réfléchir ensemble, à élaborer ensemble, à imaginer une autre société basée sur des paradigmes différents de l’actuelle si nous voulons que le futur ait un sens.

Sur le même thème :

Claude Bernard, Bachelard et Feyerabend : trois scientifiques contre le scientisme.


texte paru dans Anarchosyndicalisme !, journal de la CNT-AIT

Téléchargeable en ligne : http://www.cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1049

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LA LUTTE C’EST PAS DU CINEMA !

Dans certaines entreprises de projection cinématographique, derrière les discours radicaux citoyennistes, altermondialistes voire anti-néo-libéraux, il y a parfois des pratiques plus conciliantes avec l’exploitation salariale …. La lutte déclarée au libéralisme économique et à l’uniformisation culturelle prend alors une tournure anti-lutte de classes ; et devant l’objectif ultime de la Culture et de sa promotion militante des patrons – avec l’assentiment de certains militants de gôche – s’arrangent finalement de l’exploitation salariale et ses extravagances. Mais la Résistance s’organise … Récits de luttes dans différents cinémas en France et en Allemagne.

Utopia, ABC, Les Carmes, BABYLON KINO, etc.
DANS LES ENTREPRISES CULTURELLES,
DES PATRONS COMMES LES AUTRES …

Dans certaines entreprises de projection cinématographique, derrière les discours radicaux citoyennistes, altermondialistes voire anti-néo-libéraux, il y a parfois des pratiques plus conciliantes avec l’exploitation salariale …. La lutte déclarée au libéralisme économique et à l’uniformisation culturelle prend alors une tournure anti-lutte de classes ; et devant l’objectif ultime de la Culture et de sa promotion militante des patrons – avec l’assentiment de certains militants de gôche – s’arrangent finalement de l’exploitation salariale et ses extravagances. Mais la Résistance s’organise … Récits de luttes dans différents cinémas en France et en Allemagne.

« La classe ouvrière et la classe patronale
n’ont rien en commun. »

Préambule à la constitution des IWW, 1905

Ces mots qui introduisent le préambule des IWW, organisation syndicaliste révolutionnaire américaine sont plus que centenaires mais sont toujours d’actualité : « la classe ouvrière et la classe patronale n’ont rien en commun ».

Ce qui est une évidence pour tout militant de gauche, et a fortiori révolutionnaire, s’évanouit pourtant souvent quand on aborde le secteur de la « culture » … Ah la Culture ! La Culture – ou plutôt devrait-on dire l’industrie du divertissement avec un habillage plus ou moins intello  – serait un secteur « à part », où les lois du marché ne s’appliqueraient pas vraiment, où – sous couvert de faire réfléchir le gens – tout serait permis. On trouve dans le secteur du divertissement culturel une multitude de structures économiques : certaines sont un peu plus dégagées de la profitabilité économique directe comme les associations, d’autres sont un peu moins inégalitaires et hiérarchique dans la prise de décision comme les coopératives, mais on y trouve aussi une pléthore d’entreprises commerciales de statut classique, notamment des SARL. Il est fréquent que ces SARL développent, pour faire la promotion de leur production, un discours citoyenniste, altermondialiste, écologiste, anti-néo-libéral voire même anticapitaliste. Ces entreprises déclarent la guerre au libéralisme économique et à l’uniformisation culturelle. Mais en interne c’est souvent une autre histoire …

Sous prétexte que certaines entreprises « culturelles » auraient une démarche « militantes », cela leur permettrait de s’affranchir des règles en matière de travail … d’ailleurs ce n’est plus un travail ni une exploitation, mais un plaisir et un véritable don de soi pour la cause … Des pratiques qui sont intolérables –avec raison – dans le moindre Mac Do (heures non payées, hiérarchie autoritaire, embrigadement et adhésion à l’idéologie portée par le patron), deviennent soudainement « normales » et même des vertus.

On nous rétorquera que les entreprises culturelles s’en tirent souvent difficilement économiquement. Certes, mais pas plus que les PME de l’agroalimentaire, ou les artisans plombiers-zingueurs. Est-ce que cela excuse pour autant l’exploitation qu’ils font subir à leurs salariés ? Comme le disaient les salariés grévistes du Cinéma des Carmes d’Orléans « On nous a reproché de sous-estimer les difficultés financières du cinéma, que ce n’était pas le bon moment d’entamer une crise (sociale) au sein d’une entreprise dont la pérennité n’est pas assurée : nous aimerions savoir alors à quel moment nous devions nous “plaindre” ? et faut-il tout accepter quand une entreprise a des difficultés ? »

Oui mais c’est que les entreprises culturelles ne génèreraient pas de capital autre que « culturel ». Cela reste à voir : dans le cas des cinémas par exemple, il arrive que les patrons militants soient par ailleurs les propriétaires – via une SCI – des murs, ce qui leur assure – quand ils seront revendus une fois la retraite venue – un joli pactole, accumulé grâce à l’extorsion de la plus-value du travail de leurs salariés pour parler comme un vulgaire marxiste … Et quand bien même, est ce que la fin justifie les moyens ? Comme le disaient toujours les grévistes des Carmes : « On nous a aussi reproché de méconnaître voire d’ignorer la spécificité attendue de fonctionnement d’un cinéma d’art et d’essai, d’une entreprise indépendante, d’une programmation audacieuse: si nous sommes d’accord sur le constat, nous pouvons diverger sur la méthode : être salarié d’un cinéma d’art et d’essai implique-t-il une disponibilité et un investissement personnel plus importants que dans un autre cinéma ? dans quelle mesure, et avec quelle limite ? faut-il enfin ne pas critiquer une organisation du travail interne parce que le projet final (montrer des films différents) serait plus décisif ? »

Il nous semble donc important de rappeler cette évidence : une entreprise culturelle c’est avant tout une entreprise, c’est-à-dire des propriétaires / patrons et des salariés ; or la classe ouvrière et la classe patronale n’ont rien en commun. Cela nous semble d’autant plus important à rappeler aujourd’hui : après la crise dramatique du Covid19, l’industrie du divertissement culturel fait face à une crise économique majeure, d’une ampleur inouïe. Déjà des voix s’élèvent dans l’intelligentsia pour exiger le sauvetage de l’industrie culturelle, c’est-à-dire le sauvetage de ses entreprises, appelant l’Etat à la rescousse à coup de subventions. Mais il y a fort à parier qu’en contrepartie l’Etat demande aux entreprises de réduire leurs « charges » (et pas leurs profits …). Déjà l’Etat fait appel à l’esprit de l’Union Sacrée, il nous demande d’oublier les divergences d’intérêts de classes entre patrons et salariés. Dans un mouvement paradoxal, on peut s’attendre à ce que les entreprises culturelles « militantes » cherchent à nous faire croire qu’elles ont dépassé leur statut d’entreprise privée pour se hisser au rang de « symbole de résistance culturelle » qu’il faut sauver, à tout prix, pour montrer qu’un des bastions de l’ « anti-néo-libéralisme » tient encore et contre tout. Et au nom de la lutte contre l’Union Sacrée on demandera aux salariés … de faire l’union avec leurs patrons militants… pour le plus grand profit de ces derniers !

Encore une fois, il y a fort à parier que ceux qui payeront réellement la note du « sauvetage économique » de cette industrie ce seront les salariés à qui on va demander d’accepter de faire des heures non payées, de réduire leurs salaires, de travailler plus pour gagner moins … avec ces arguments imparables propres à cette industrie « c’est pour la culture ! », « c’est de la Résistance au néolibéralisme ! ».

Nous avons voulu dans cette brochure rappeler un cycle de luttes, que la CNT-AIT avait activement soutenues, menées dans les années 2004-2010 dans le secteur de la projection cinématographique. Ce secteur est emblématique de cette industrie du divertissement culturel, qui prend un alibi militant pour couvrir ses pratiques managériales brutales. Ces luttes, qui se sont déroulés dans plusieurs villes de France et même en Allemagne, ont connues des scénarios sommes toutes assez semblables :des patrons « militants », exigeant une adhésion totale des salariés au projet managérial, impliquant leur dévotion corps et âmes à l’entreprise (horaires extensibles et non payés, primes à la gueule du patron, licenciement des éléments récalcitrants, …) et avec des pratiques hiérarchiques et salariales identiques voire pire que dans des entreprises non militantes, un rideau de fumée organisé par le copinage patrons / organisations de gauches, chacun trouvant son intérêt dans la promotion pour son propre compte d’une image de questionnement social voire de contestation, mais qui n’est en fait que la consommation d’un spectacle pour public de gauche averti mais qui ne fait pas le lien entre ce qu’il voit à l’écran et la réalité de sa production.

La répétition de ces faits dans des entreprises qui n’ont aucun lien entre elles, montre qu’il ne s’agit pas d’un problème de personnes, mais bien d’un problème structurel, ancré de longue date dans l’industrie du divertissement culturel. Ce problème ne pourra être dépassé que par un changement structurel profond, d’un niveau global, qui fasse disparaitre l’Etat et le Capitalisme, et leurs soubassements idéologiques tels que la propriété et la hiérarchie. Bref, une Révolution. Et en attendant, rien n’interdit que dans le domaine « culturel » et du divertissement, d’autres formes que celle de l’entreprise commerciale soient expérimentées, même si elles n’ont pas à elles-seules la capacité de remettre en cause le modèle social et économique dominant.

La lutte ce n’est pas du cinéma. Que ceux qui veulent être acteurs de leur destin et non des figurants, sachent que la CNT-AIT sera toujours au côté de ceux qui luttent contre ceux qui les exploitent.

Des travailleurs de la CNT-AIT

TABLE DES MATIERES


– INTRODUCTION : « La classe ouvrière et la classe patronale n’ont rien en commun. »

LUTTE A UTOPIA TOULOUSE

– La maladie du Docteur Utopia

– Cinémas UTOPIA : danger patrons de Gôche (2005).

– Quelle est la différence entre un patron de « Gôche » et un patron…

– Sauve qui peut Utopia!

– A propos d’un « droit de réponse patronal »

– Danger : Faizant de gauche !

– Petit voyage en Utopia

– Justice : le cinéma toulousain, chantre de la dénonciation des injustices sociales, épinglé par le conseil des prud’hommes (2007)

– Utopia mon amour

– Cracher dans la soupe et mordre la main qui nourrit

– Courrier de spectateur solidaire

– La fabrique de l’Opinion … Tentative d’enfumage gauchiste

– Utopia, l’envers du discours

– Malaise social au cinéma Utopia (2018)

– «Utopia, un cinéma alternatif, une entreprise comme les autres»

LUTTE AU CINEMA DES CARMES

– Rappels aux spectateurs du cinéma les Carmes d’Orléans (2004)

– 2 salariés du cinéma les Carmes d’Orléans sont en grève ce mercredi 28 juillet

– Suite et fin de grève au cinéma les Carmes

– Cinéma des Carmes – Orléans (45) : Il y a compromission et compromission

– Nous soutenons les grévistes dans les films … et dans les cinémas

– ATTAC 45 et les Amis du Monde Diplo : pour soutenir une SARL, c’est la lutte des places

LUTTE AU CINEMA ABC

– Exploitation… cinématographique ! (2005)

– Licenciement à l’ABC : j’y tiens pas … (2008)

– ABC : polémique autour des licenciements

LUTTE AU CINEMA BABYLON (BERLIN)

– La lutte des travailleurs du Cinéma Babylon de Berlin (2010)

– Lettre ouverte aux militants du « Parti de Gauche » et à tous ceux pour qui les notions de lutte de classe et de solidarité ouvrière ont encore un sens …

– La révolte des travailleurs des cinémas

– TRAVAILLEUR, CHOMEUR, ETUDIANT


Claude Bernard, Bachelard et Feyerabend : trois scientifiques contre le scientisme.

Editorial de Anarchosyndicalisme !, n° 1-9, septembre octobre 2020

Une communauté scientifique divisée, des mensonges gouvernementaux légitimés par un conseil scientifique, des injonctions sanitaires contradictoires, des prévisions systématiquement fausses, un droit de prescription des médecins bafoué par le Conseil de l’Ordre… Comme aux pires heures de la catastrophe de Tchernobyl, le constat est posé, une certaine science s’est servilement mise au service de l’État.

Cet accouplement monstrueux signe la persistance d’un projet politique aussi ancien que pervers, consistant en la mise en œuvre d’une politique ancrée sur des dogmes ayant pour but de nier la liberté des individus au profit d’un ordre social et économique figé et donc sans perspective de changement. Ce projet est parfaitement explicité par une figure des Anti- Lumières, Ernest Renan. Dans « L’avenir de la science » publié en 1890, il appelait de ses vœux « un gouvernement scientifique, où des hommes compétents et spéciaux traiteraient les questions gouvernementales comme des questions scientifiques et en chercheraient rationnellement la solution. » .

Rappelons qu’à cette époque la dictature de Porfirio Diaz, qui allait être balayée par la Révolution Mexicaine , avait pris ce modèle en s’appuyant sur « los Científicos » c’est à dire un conglomérat de personnages richissimes utilisant la technocratie et les statistiques pour exploiter une population réduite à la misère.
Une telle idéologie scientiste s’est très rapidement heurtée à la pensée scientifique moderne, dés 1865, Claude Bernard écrivait un premier avertissement vis-à-vis de l’émergence des études statistiques en matière médicale et surtout de leur tendance à transformer des probabilités en certitudes et ces certitudes en fantasmes.

« Quant à la statistique, on lui fait jouer un grand rôle en médecine, et dès lors elle constitue une question médicale qu’il importe d’examiner ici. La première condition pour employer la statistique, c’est que les faits auxquels on l’applique soient exactement observés afin de pouvoir être ramenés à des unités comparables entre elles. Or, cela ne se rencontre pas le plus souvent en médecine. Tous ceux qui connaissent les hôpitaux savent de quelles causes d’erreurs grossières ont pu être empreintes les déterminations qui servent de base à la statistique. Très souvent le nom des maladies a été donné au hasard, soit parce que le diagnostic était obscur, soit parce que la cause de mort a été inscrite sans y attacher aucune importance scientifique, par un élève qui n’avait pas vu le malade, ou par une personne de l’administration étrangère à la médecine. Sous ce rapport, il ne pourrait y avoir de statistique pathologique valable que celle qui est faite avec des résultats recueillis par le statisticien lui même. Mais dans ce cas même, jamais deux malades ne se ressemblent exactement ; l’âge, le sexe, le tempérament, et une foule d’autres circonstances apporteront toujours des différences, d’où il résulte que la moyenne ou le rapport que l’on déduira de la comparaison des faits sera toujours sujet à contestation. Mais, même par hypothèse, je ne saurais admettre que les faits puissent jamais être absolument identiques et comparables dans la statistique, il faut nécessairement qu’ils diffèrent par quelque point, car sans cela la statistique conduirait à un résultat scientifique absolu, tandis qu’elle ne peut donner qu’une probabilité, mais jamais une certitude » ( Dans introduction à la médecine expérimentale).

Ce passage qui garde toute son actualité est peut-être destiné à rester dans l’oubli tant il est évident qu’il ne peut que déplaire à un système basé sur l’accumulation de données au profit des industriels du numérique. Au pire, il leur sera facile de déboulonner Claude Bernard, fondateur de la médecine expérimentale, au motif qu’il a largement pratiqué la vivisection. Mais il n’en demeure pas moins qu’en affirmant cette vérité fondamentale que « jamais deux malades ne se ressemblent exactement », il remet déjà en cause une médecine fondée sur les big data et défend pour chaque patient en tant qu’être unique le droit de ne pas être traité comme un numéro. C’est pourquoi la médecine pensée comme connaissance de l’humain débute toujours par un colloque singulier et direct entre la praticien et son patient.

Cette critique du réductionnisme mathématique va s’élargir un siècle plus tard. D’abord sous les coups de Bachelard qui dénonce dans « l’engagement rationaliste » la superstition scientifique des formalistes et des logiciens débitant une dialectique qui « peut conduire peut-être à une morale et à une politique générales. » mais absolument pas « à un exercice quotidien des libertés d’esprit, » contre ce rationalisme étriqué et bourgeois qui « prend alors un petit goût scolaire. ..élémentaire et pénible, gai comme une porte de prison, accueillant comme une tradition. » Bachelard écrit que « pour penser, on aurait d’abord tant de choses à désapprendre ! Il propose ce qu’il nomme une démarche surrationnaliste.

« Le risque de la raison doit d’ailleurs être total. C’est son caractère spécifique d’être total . Tout ou rien. Si l’expérience réussit, je sais qu’elle changera de fond en comble mon esprit. Je fais une expérience de physique pour changer mon esprit. Que ferais-je, en effet, d’une expérience de plus qui viendrait confirmer ce que je sais et, par conséquent, ce que je suis. Toute découverte réelle détermine une méthode nouvelle, elle doit ruiner une méthode préalable. Autrement dit, dans le règne de la pensée, l’imprudence est une méthode. Il n’y a que l’imprudence qui peut avoir un succès. Il faut aller le plus vite possible dans les régions de l’imprudence intellectuelle. Les connaissances longuement amassées, patiemment juxtaposées, avaricieusement conservées, sont suspectes. Elles portent le mauvais signe de la prudence, du conformisme.. »
En 1975, ce discours contre une méthode figée et que les politiciens voudraient hégémonique est amplifié par Feyerabend qui va écrire son essai « Contre la méthode » avec en sous-titre Esquisse d’une théorie anarchiste de la connaissance.

Pour Feyerabend, il s’agit avant tout de pointer ce qu’il nomme le chauvinisme scientifique , c’est à dire un corpus de savoirs s’appuyant sur une méthode ad-hoc et dont l’État favorise la prolifération. Pour lui, il faut séparer la science de l’État, comme on a séparé l’État de la religion, de façon à ce chaque individu soit en mesure de choisir librement ce qu’il doit penser. En tous les cas on assiste plus souvent au renouvellement de la connaissance qu’à son dépassement au sens étymologique du terme. Ainsi Copernic renouvelle Aristarque et la physique du XX ème siècle renouvelle l‘intuition des atomistes grecs. La prétention scientiste à renvoyer les connaissances passées aux poubelles de l’histoire et à mépriser des connaissances extra occidentales est nuisible à l’imaginaire nécessaire au renouvellement de la pensée scientifique et donc à son progrès.

Ce qu’on a appelé la crise sanitaire a mis en évidence cette bataille séculaire entre un savoir au service du système dominant et une science libre et ouverte. Version moderne de la croisade positiviste d’Auguste Comte pour qui la science devait être au service de l’ordre bourgeois contre l’esprit des Encyclopédistes responsables à ses yeux des troubles de la Révolution Française. N’oublions jamais en tous cas que contrairement à ce qu’écrivait Shakespeare, le pouvoir n’a jamais peur d’un temps où des « des idiots dirigent des aveugles ».

CNT-AIT

Editorial de Anarchosyndicalisme !, n° 1-9, septembre octobre 2020

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LES ELECTIONS PROFESSIONNELLES CONTRE LES LUTTES SOCIALES

Première publication : dimanche 2 décembre 2001

Délégués du personnel, représentants aux commissions paritaires, aux comités d’entreprises, conseillers prud’hommes, chambres d’agriculture, … on vote beaucoup sur le lieu de travail. Si quelques petits patrons y sont encore réfractaires, le patronat public (fonction publique territoriale, d’Etat ou hospitalière) et le grand patronat privé est furieusement pour. Tant d’énergie dépensée par nos patrons pour nous amener à voter pour nos “défenseurs” cache bien évidemment quelque chose.

L’entreprise, privée ou publique ressemble de plus en plus à la société dans son ensemble : on voudrait nous faire croire qu’il n’y existe pas une féroce exploitation collective de tous les salariés mais simplement, parfois, rarement même, des problèmes individuels de tel ou tel d’entre nous. Dans l’usine, le chantier, le bureau ou le magasin, nous ne sommes plus des ouvriers ou des employés ; mais après être devenus voici quelques années “techniciens de surface”, “force de vente” “agents de réception”… nous voici “citoyens” dans l’entreprise comme nous le serions dans la cité. Tout au long de ces dernières années, il s’ est agi pour le patronat d’éradiquer la dimension collective de la lutte pour l’atomiser, la ramener à une défense individuelle, si possible négociée. Les institutions de représentation des personnels ont joué un rôle capital dans ce processus de désagrégation des luttes.

Dans l’entreprise comme dans la cité, voter c’est en effet abdiquer sa volonté et son pouvoir, confier à quelques personnes ses intérêts individuels et de classe. Les différentes institutions ont été conçues pour “calmer le jeu” en institutionnalisant la négociation, en l’ individualisant. Du point de vue patronal, elle ont magnifiquement fonctionné Les “Commissions paritaires” sont, dans la fonction publique, l’ exemple extrême de ce processus. Loin d’être un lieu de contestation, de revendication collective ; elles sont devenues au fil des ans un lieu de défense de quelques individus en difficulté avec leur hiérarchie pour finir par être essentiellement un lieu privilégié de marchandage entre les syndicats et l’administration, permettant tous les coups de piston et fermant les yeux sur toutes les magouilles. Ce qui est vrai pour ces fameuses commissions paritaires l’est pour l’ensemble des institutions censées assurer la représentation du personnel par voie électorale.

Le bilan qu’on peut tirer de plus de cinquante ans d’élections professionnelles est catastrophique : ces dizaines de milliers d’élus ont-ils servi réellement à quelque chose ? Tout au plus, ils ont aidé quelques salariés [1]Mais, ont-ils empêché le démantèlement de la fonction publique, les vagues de privatisation ? Ont-ils empêché dans le privé les grandes vagues de licenciement, la montée du chômage ? Ont-ils l’installation de la précarité, de la flexibilité ? Evidemment, Non, Non et Non.

Quels que soient les arguments, finalement assez minables, de ceux qui défendent encore ces institutions, le bilan est clair : la classe ouvrière, les salariés qui, dans leur ensemble, avaient confié bien imprudemment leur “défense” à des élus se trouvent bernés. La régression sociale que nous vivons actuellement est un des fruits pourris de l’électoralisme sur les lieux de travail.

Il faut dire que le système électoraliste a donné au patronat une arme de choix : quand l’élu est un gars honnête, “qui y croit encore”, qui essaye vraiment de défendre les collègues … le patron le vire sans aucun problème et sans scrupule [2] ; dans les autres cas, il l’achète. Un exemple qui illustre bien ces propos nous est fourni par le géant Vivendi (le groupe qui possède La Générale des Eaux, …). Ce patron de choc à le bon goût de laisser aux “représentants des travailleurs” le soin de fixer eux-mêmes leur note professionnelle. Or, nous apprend “Le Canard enchaîné”, “une bonne note entraîne une bonne prime : jusqu’à cent quatre vingt mille francs de plus par an pour les cadres. Deuxième recette employée par Vivendi pour amadouer les syndicalistes et leur faire trahir la classe ouvrière : l’embauche des parents et des copains. “La belle fille d’un chef cégétiste a été ainsi engagée en 48 heures et sans formalité à un grade élevé” nous apprend le même journal. Un délégué FO au conseil d’administration a pris sa retraite (après soyez en sûr de “bons et loyaux” services) avec, toujours selon les informations du Canard [3] , “une superbe indemnité transactionnelle”. On n’en finirait pas de donner des exemples.

De plus en plus de salariés le comprennent et refusent de voter [4]. Ils ont raison : refuser de légitimer ceux qui ont trahi la classe ouvrière est un premier pas, il est indispensable pour permettre un retour des luttes collectives.

Dans l’entreprise comme dans la cité, ne nous laissons plus embobiner. Abstention et action doivent être nos mots d’ordre.

Marc F. (CNT-AIT 31)

Vous pouvez commander notre brochure « Les élections professionnelles contre le syndicalisme » pour 2 Euros auprès du syndicat de Toulouse CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE



[1] Si l’on peut appeler “aider” obtenir quelques milliers de francs d’indemnité pour un licenciement qui vous met en quelques années à la rue !

[2] Le Monde du 10 mai 99 révélait que, en une seule année, 13 521 salariés élus (et légalement “protégés”) ont été virés (avec l’accord de l’Inspection du travail).

[3] “Vivendi fiche les mauvais sujets et cajole les bons syndicalistes”, Le Canard enchaîné, 12 avril 2000.

[4] La dernière consultation nationale, celle des Prud’hommes, s’est traduite par une vrai raclée anti-électorale : l’abstention étant majoritaire avec 65,6 % de non votants.

USA : Déclaration du WSA à l’occasion de la fête du travail 2020

Si dans certains pays le 1er Mai es un jour officiellement chômé ce n’est pas le cas partout, et notamment aux Etats Unis. Aux USA, le jour officiel est le 4 septembre, et ce n’est pas la journée des travailleurs mais la journée du Travail, lequel est ainsi sacralisé dans une célébration censée réunir ensemble patrons et salariés. C’est d’ailleurs ce même intitulé – fête du Travail – que donnera Pétain à la journée du 1er mai, quand il la déclarera pour la première fois fériée, à l’instigation de son Ministre du Travail, l’ancien syndicaliste CGT René Belin.

Aux USA comme pour Pétain, l’objectif est le même : enlever la charge symbolique du 1er Mai, où l’on commémore l’assassinat des anarchistes de Haymarket, Chicago, par l’Etat pour le compte des patrons ; enlever toute dimension de lutte à cette journée de solidarité pour en faire un jour férié de célébration corporatiste. (sur l’hitoire du 1er mai cf. cet article ) Nos compagnons du WSA, amis de l’AIT aux USA, nous rappellent les orignes de cette journée du travail du 4 septembre aux USA, et la signification particulière qu’elle a eu en cette année 2020


L’heure est venue !

Il y a plus de cent ans, le président américain Grover Cleveland, effrayé par la montée des révoltes sociales, a poussé le Congrès à reconnaître la fête du travail comme un jour férié fédéral en 1894.

Le congé de septembre a été observé pour la première fois en 1882 par la Central Labor Union of New York. [le 1er Mai 1886, a lieu la grève des travailleurs de Mac Cormick à Chicago, réprimée par le massacre de Haymarket]

[Cete époque est une période d’intense agitation sociale, les Etats Unis sont traversés de grèves souvent violentes. Une panique financière s’empare du pays en 1893, du fait d’un krach boursier lié à la surproduction dans la construction ferroviaire]. Suite à la grève sauvage des cheminots de la Pullman company, qui s’étend à tous le secteur ferroviaire du pays, le Président envoie les U.S. Marshals et les soldats qui tirent sur les grévistes. 13 travailleurs sont assassinés par les fédéraux, 57 blessés.

Pour calmer le jeu, le président Cleveland décide de jeter des miettes aux masses, et institue la fête du travail. Dans ce qui était peut-être une sage décision, il s’est assuré que cette fête ne tomberait pas le 1er mai, jour de la Fête internationale des travailleurs déjà existante, ni même à proximité. Le 1er mai, les travailleurs du monde entier commémorent un événement qui a eu lieu au cœur même des États-Unis (Haymarket, 3 mai 1886 et adopté au niveau international en 1889 par un congrès international de socialistes, d’anarchistes et de travailleurs radicaux) et ils appellent souvent à un changement radical, voire à la révolution. Aussi sûr que l’eau descend la colline, la miette de la fête du travail n’a fait que taquiner le ventre vide des travailleurs qui exigent une vie meilleure. Aujourd’hui encore, toute une histoire de lutte a été écrite et ses nouveaux chapitres se déroulent sous nos yeux.

Tout au long de cette histoire, les travailleurs ont manié les armes de la solidarité et de l’action directe afin de protéger et de promouvoir leurs propres intérêts. Avec les grèves, le sabotage, les sit-in et sit-downs et autres actions, les travailleurs se sont défendus les uns les autres depuis que les patrons ont commencé à les exploiter. Souvent, au cours de ces luttes, les travailleurs ont été abandonnés et condamnés, souvent par leurs propres dirigeants syndicaux, et laissés démoralisés et forcés soit de poursuivre la lutte par eux-mêmes, soit de capituler devant le patron.

2020 a été une année particulièrement difficile pour les travailleurs. Le virus Corona a frappé de plein fouet les travailleurs du secteur des services, de la restauration, de la transformation de la viande, de l’agriculture, du commerce de détail, de la fabrication et des transports. Les travailleurs à bas salaires sont particulièrement touchés. Des pans entiers de l’économie, comme l’hôtellerie et la restauration, ont été mis en veilleuse ou vidés de leur substance. Les travailleurs du secteur de la santé, qu’il s’agisse des aides-soignants à domicile moins bien payés, des femmes de ménage, des infirmières et même des médecins, ont été poussés à bout et mis en danger.

Capitalism kill, workers rise-up : le Capitalisme tue, travailleurs levez-vous !



Le chômage a explosé, des millions de personnes sont toujours au chômage et beaucoup vont bientôt être privées d’assurance-chômage. Les parents, et surtout les mères, constatent la précarité de la garde des enfants, les crèches et les écoles maternelles ayant fermé ou diminué leur disponibilité. Les enfants plus âgés restent également à la maison. Les parents, surtout les mères, doivent trouver un équilibre entre la garde des enfants et le travail ou réduire leurs heures de travail afin de pouvoir s’occuper de leurs enfants de tous âges. La nature invisible de la garde d’enfants devient peut-être plus visible durant cette pandémie.

Mais le travail de garde non rémunéré et sous-payé est toujours négligé et risque de devenir un dommage collatéral à l’avenir, car le problème a été exacerbé par la pandémie. « Partout dans le monde, les femmes, en particulier les femmes de la classe ouvrière, les femmes de couleur, les femmes migrantes et les femmes vivant dans les communautés rurales effectuent la plus grande partie du travail social reproductif sous-payé, ou totalement non rémunéré ». (Varsity, Cambridge, Royaume-Uni, septembre 2020)

Au cours des six derniers mois, les travailleurs, qu’ils soient dans les usines de conditionnement de la viande ou dans les hôpitaux, ont souvent mené des luttes auto-organisées pour obtenir des conditions de travail plus sûres et des équipements de protection individuelle. Des actions directes et des mini-grèves des travailleurs ont largement, mais pas exclusivement, éclaté spontanément dans tout le pays. Même chez Amazon, où les travailleurs ne sont pas formellement organisés, il y a eu un certain nombre de luttes et de petites actions contre la volonté de productivité et de rendement du mastodonte.

Même si ce n’a pas été es grèves massives, ni même des grèves en tant que telles mais plus des arrêts de travail comme ceux en solidarité avec le mouvement des Black Lives Matter, tous ces petits faits mis bout à bout ont envoyé un message fort. Pour ceux d’entre nous qui sont des fans de sport, un grand respect à ces joueurs de basket qui ont organisé une grève sauvage contre le racisme en augmentation et les meurtres racistes qui se produisent dans ce pays.

La crise des travailleurs ne se limite pas au seul lieu de travail. Les dizaines de millions de chômeurs sont également aux prises avec des problèmes de logement, dans l’incapacité de payer, en tout ou en partie, leur loyer ou leur prêt. Chaque semaine, les propriétaires s’apprêtent à les expulser de leurs appartements et de leurs maisons. La pression du manque de travail, la pression pour payer le loyer ou le prêt conduiront finalement à une crise majeure. Les mises en suspens temporaires des loyers ou des prêt dureront éternellement. Et lorsque le barrage se rompra, le coût humain pour les sans-abris sera immense.

2020 a été une année particulièrement brutale et raciste. Des hommes et des femmes de couleur ont été abattus ou étouffés par les mains des hommes en bleu dans tout le pays. Breonna Taylor dans le Kentucky, a été tuée dans son lit par des flics enragés lors d’une expédition de chasse.

Avec l’encouragement du Klansman en Chef qui tente agressivement de montrer qui est au pouvoir et au contrôle, les rues se transforment en zones de guerre avec ses forces de choc, les troupes fédérales dont les agents ne portent pas de signes d’identification. En outre, le Klansman en chef a fait plus qu’un clin d’œil : il a envoyé des signes d’approbation aux milices et aux justiciers racistes et fascistes.

S’il y a jamais eu un temps pour la création de nouveaux mouvements, à la base, pour le contrôle par les travailleurs et les communautés, c’est maintenant. Le temps est venu d’aider à développer des mouvements sociaux antiracistes d’en bas qui capturent le meilleur de l’esprit de l’action directe et de l’action de masse.

Le temps est maintenant venu de raviver l’esprit de combativité de la classe ouvrière. Nous cherchons à organiser et à construire un mouvement ouvrier indépendant, militant, autogéré et auto-organisé. Un mouvement directement démocratique, libre et non bureaucratique qui promeut des objectifs anti-discriminatoires, pro-écologiques et anti-capitalistes. Avec la menace du changement climatique, le besoin d’un mouvement ouvrier militant qui peut exiger une transition juste pour s’éloigner des combustibles fossiles et pour créer des emplois plus respectueux de l’environnement s’est accru.

Parallèlement, il est de plus en plus nécessaire de remplacer à terme les marchés par une économie autogérée par tous, car le déplacement des coûts du marché et les externalités négatives ne sont pas écologiquement viables. Nous pensons que ce besoin peut être satisfait par un socialisme libertaire où chacun a son mot à dire dans les décisions économiques, dans la mesure où il est concerné par celles-ci.

Ce type de mouvement ne peut être instauré du haut vers le bas, et ne peut avoir de patrons. Le mouvement ne défendra les intérêts des travailleurs de la base que tant que la base le contrôlera de bas en haut, démocratiquement. Afin de s’enraciner solidement, il devra pouvoir inclure non seulement les travailleurs salariés actuels, mais aussi tous ceux qui sont, seront et travailleront sans rémunération. En d’autres termes, tous ceux qui se trouvent impuissants dans cette société chaotique doivent travailler ensemble pour en forger une nouvelle. Elle doit refléter dans sa structure le type de société que nous souhaitons construire, une société vide de hiérarchie et pleine de démocratie.

Vous avez peut-être trouvé que les miettes, même si elles sont souvent jetées des tables de marbre, ne semblent jamais remplir votre estomac vide. Sachez que d’autres en ont également assez des miettes et souhaitent avoir le gâteau entier à la place.

N’hésitez pas à nous contacter pour en savoir plus sur la façon de combattre votre patron au travail, pour en savoir plus sur le socialisme libertaire et la lutte de la classe ouvrière, ou simplement pour discuter de la situation plus en détail.

L’heure est venue !

Workers’ Solidarity Alliance (Alliance de solidarité des travailleurs)

https://workersolidarity.org

http://www.ideasandaction.info

دلورس پرات

در چنین روزی، ۱۲ سپتامبر ۲۰۰۱، آنارشیست اسپانیایی و کارگر منسوجات دلورس پرات* در سن ۹۶ سالگی درگذشت. به عنوان انقلابی مادام‌العمر او از نوجوانی برای ۸ ساعت کاری در روز مبارزه کرد، در انقلاب اسپانیا شرکت کرد و در پی شکست آن به فرانسه گریخت، جایی که او و خانواده‌اش در اردوگاه کار اجباری به کارآموزی گماشته شدند و بعد به اسپانیا دیپورت شدند. او توانست با نوردیدن پیرنه از مرگ قطعی بگریزد و به فرانسه برود و در معدن کار پیدا کند. او در تبعید در اتحادیه‌ی آنارشیست CNT-AIT فعال باقی ماند و در سن ۹۱ سالگی به طور فعال آغاز به حمایت از مهاجران بدون ویزا کرد. هر سال از ۱۹۹۶، گروهی از مردم مسیر او را از کاتالونیا تا فرانسه از بین کوه‌ها دنبال می‌کردند.

Dios y dólares (11 de septiembre de 2001)

Armados con dioses y dólares, algunos hinchados de arrogancia , otros consumidos por la ambición, dos clanes megalómanos chocan sacrificando grandes masas de humanos anónimos.

Algunos matan a diario con ataques aéreos, saqueos organizados del planeta, bloqueos asesinos: 300.000 muertos en la ex Yugoslavia bajo las bombas de la OTAN, 200.000 muertos por falta de medicamentos en Irak, 30 millones muertes por VIH porque las compañías farmacéuticas estadounidenses no quieren renunciar a sus derechos comerciales y sus patentes, 40.000 niños que mueren de hambre o enfermedades todos los días. Es un llamado al odio, una invitación a la barbarie.

Los otros, reyezuelos en petrodólares o dictadores sin imperio, beben de la desesperación de los oprimidos, de su miseria, de sus sufrimientos, y fabrican tropas asesinas prometiendo el eterno espejismo de un paraíso poblado de muertos.

El capitalismo o la religión son dos caras de una misma dominación, a través de la explotación, la sumisión y el terror. Los miles de estadounidenses muertos responden a los millones de muertos en el planeta por historias falsas de dioses y verdaderas historias de dólares.

La carnicería del 11 de septiembre nos recuerda que ninguna tecnología bélica o mortal puede igualar la desesperación. Ningún poder, por moderno y civilizado que sea, puede negar la vida de los hombres sin morir a su vez.

Los laudatores del mundo mercantilista han olvidado que si pueden matar de hambre o de comida basura a los seres humanos, si pueden comprar los o vendar los, los seres humanos no pueden vivir sin dignidad y sin esperanza.

CNT / AIT – Asociación Internacional de los Trabajadores, 13 de septiembre de 2001

En Frances : http://cnt-ait.info/2001/09/11/dieux-et-dollars-11-septembre-2011

En Esperanto : http://cnt-ait.info/2001/09/11/dio-kaj-dolaro-la-11-an-septembro-2001/

En Aleman : http://cnt-ait.info/2001/09/11/gott-und-dollars-11-september-2001/