BLASPHEME ! Ces anarchistes ne respectent donc rien ! (2)

Tome 2 : En Asie non plus !

Le blasphème, « Parole qui outrage la divinité, la religion, le sacré, et, par extension une personne ou une chose considérée comme quasi sacrée » selon le dictionnaire, est un acte de salubrité mentale qui a toujours fait partie de la pratique anarchiste.

Alors qu’aujourd’hui, y compris parmi les libertaires, on entends des discours tendant à vouloir restreindre cette liberté humaine fondamentale, il nous semble important de réaffirmer notre droit le plus sacré à cracher à la gueule de toutes les religions, de tous les dogmes.

Nous avons édité deux brochures pour rappeler aux trafiquants de mémoire, aux relativistes postmodernes et autres falsificateurs idéologiques que le blasphème fut pratiqué en tout temps et sur tous les continents où furent présents les anarchistes, et qu’ils entendent bien continuer car le combat contre la religion et ses dogmes n’est pas près d’être achevé.

Si tu veux être heureux, nom de Dieu, fout le bon dieu dans la merde !

Les brochures peuvent être téléchargées ici (tome 1) et (tome 2). Pour les recevoir au format papier, adressez un chèque de 8€ à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

TOME 2 : EN ASIE NON PLUS !

Le blasphème, crime imaginaire
INDE : Bhagat SINGH, pourquoi je suis athée
IRAN : Soheil ARABI : l’anarchisme c’est s’envoler pour toujours
CHINE : les anarchistes chinois, à l’origine de l’iconoclasme de la nouvelle culture
JAPON Uchiyama GUDO : le moine bouddhiste anarchiste et le crime de lèse-majesté
BANGLADESH : Lettre ouverte À Mark Zuckerberg
BLASPHEMES ! (en vietnamien, français et anglais)

Les pionniers de la liberte : quand les anarchistes juifs inventaient les apéros saucissons devant les synogogues …

Dans les années 1880 – 1914, l’anarchisme était le principal mouvement révolutionnaire dans le monde[1]. Dans les pays où ils étaient historiquement présents (Europe, Etats unis, Argentine), des juifs s’impliquèrent fortement dans le mouvement anarchiste et y jouèrent un rôle important.

Trois facteurs- permettent d’expliquer leur engagement dans le mouvement révolutionnaire anarchiste :

– D’une part un facteur économique : dans les empires de l’Est européen (Autriche-Hongrie, Russie), les juifs étaient pratiquement en voie de clochardisation, alors que dans les pays d’émigration (Allemagne, France, Grande Bretagne, Etats unis, argentine), de par leur statut de réfugiés, ils se trouvaient dans une situation d’extrême pauvreté.

– L’antisémitisme – virulent et public à cette époque – joua également un rôle important en les cantonnant dans les marges de la société. Cela eu deux effets diamétralement opposés : soit de pousser les juifs à un repli identitaire (ce qui donnera notamment les courants sionistes) soit de les inciter à la révolte, et donc à rejoindre ceux qui luttaient pour un dépassement de toutes les identités particulières, les anarchistes.

– Enfin une forte haine de la religion, notamment parmi les réfugiés qui venaient de l’Est : il faut rappeler que dans la « zone de résidence » russe[2], les Juifs subissaient une terreur mystique de la part des religieux intégristes. De plus, les rabbins collaboraient souvent avec les pouvoirs locaux et la bourgeoisie juive. La religion n’était pas un ferment de résistance mais au contraire de soumission[3].

Les juifs réfugiés dans les démocraties libérales, bénéficiant de la liberté d’association, se regroupèrent par affinité idéologique. Les premiers groupes anarchistes juifs se créent dans les années 1880, notamment à Londres puis à New-York dans le groupe « les pionniers de la liberté ». Du fait qu’ils étaient marginalisés en tant que juifs et même souvent rejetés par le reste de la société [4], l’essentiel de l’activité politique des anarchistes juifs se déployait vers leur communauté.

Une de leur priorité était de lutter contre l’emprise de la religion et des religieux sur les prolétaires juifs : d’une part, la religion était ciblée comme incompatible avec les principes révolutionnaires basés sur la Raison et la science ; d’autre part l’essentiel du prolétariat juif était employé par des petits patrons juifs, dans la fabrication des habits et des chaussures, dans des ateliers où sévissait le sweating system (système de la sueur). Le travail (quand il y en avait) s’effectuait dans des taudis pour des salaires de misère, de l’aube au soir. Cette exploitation féroce, proche de l’esclavage, était permise par le discours messianique des rabbins, qui encourageaient les travailleurs juifs à la résignation et à la passivité. D’autant plus que la plupart de ces prolétaires étaient immigrés de fraîche date, ne parlant pas la langue du pays mais seulement le Yiddish, et donc avaient plus que tendance à se replier sur leur communauté et à suivre les recommandations de leurs leaders spirituels.

Le grand rabbin de l’empire britannique, Adler, avait refusé de condamner franchement le sweating system. Au contraire, il avait exprimé publiquement qu’il trouvait les rapports officiels sur la question étaient « exagérés » [5]. Il avait même répondu à des juifs pauvres venus lui demander un soutien  que lui aussi « travaillait dur du matin jusqu’au soir et probablement avait dû travailler plus que quiconque et était malade du fait de cet extrême surmenage »[6].

L’attitude de mépris de classe du grand rabbin déclencha la colère de nombreux prolétaires juifs, mais tous n’étaient pas encore convaincus. Pour démontrer la collusion entre les institutions juives et les patrons, mais aussi pour faire pression sur les institutions communautaires, des juifs socialistes révolutionnaires organisèrent une « synagogue parade », dans le quartier populaire de Whitchapel à Londres le samedi (soit en plein shabbat …) 16 mars 1889. Le cortège de chômeurs et de victimes du sweating system se rendit jusqu’à la grande synagogue pour protester contre la passivité des institutions juives et exiger le soutien du Grand Rabbin contre les patrons exploiteurs. Ce qui bien sûr n’arriva pas …

La parade était ouverte par une fanfare qui jouait des airs révolutionnaires et des chansons en Yiddish tant dans le style réaliste que parodique. La forme théâtrale du défilé, avec musique et spectacle visuel, diffusait des sentiments de solidarité et d’optimisme politique et était conçue pour plaire aux travailleurs de l’East End et les inciter à vaincre leurs craintes à rejoindre le mouvement. Ces parades, avec des banderoles flottantes et des fanfares affirmant bruyamment leur présence, renforçaient le moral des prolétaires juifs.

Cependant des divergences apparurent entre socialistes et anarchistes. Alors que les anarchistes se fixaient comme objectif l’émancipation des travailleurs de toute domination y compris la domination religieuse [7], les socialistes n’osaient pas trancher franchement avec les institutions juives et les traditions. Les socialistes estimaient que les anarchistes en faisaient trop, exagéraient dans leur propagande anti-religieuse, qu’elle était contre-productive car éloignait beaucoup de travailleurs juifs qui restaient attachés aux pratiques religieuses. Les socialistes révolutionnaires cherchèrent à rallier à leur cause le Grand Rabbin, en multipliant les demandes de rencontres et d’entretien. De même ils continuaient d’utiliser la religion comme référence culturelle. Ainsi, lors d’une grève des tailleurs de 1892, le dirigeant syndical des juifs socialistes tenta de motiver les tailleurs opprimés en annonçant que «Notre grand professeur, Moïse, était le premier socialiste. La législation de l’Ancien Testament – les lois foncières, les règles du mariage, les tendres soins pour les pauvres, la subordination des droits de propriété aux intérêts des ouvriers – tout cela est du pur socialisme! »

Pour les anarchistes, en plus des luttes sociales, il fallait donc mener une lutte culturelle, spécifiquement antireligieuse. Cette lutte ne devrait plus ménager les institutions juives, ni le Grand Rabbin, qui n’étaient pas des alliés et ne le seraient jamais.

Yom Kipour – le Grand Pardon – est la fête la plus sacrée des Juifs, celle que respectent tous les Juifs, même les moins pratiquants. Pour obtenir le pardon divin pour ses fautes et bien commencer la nouvelle année, le pratiquant doit prier, faire l’aumône et jeuner. Dès le commencement de leurs activités, les anarchistes juifs avaient mis la lutte contre la religion à l’ordre du jour de leur combat. Et comme ils n’étaient pas dénués d’humour, ils utilisaient souvent les caricatures, les blagues ou les chansons pour se moquer de Dieu et ses servants. Quoi de mieux pour dénoncer la superstition et l’hypocrisie religieuse que de tourner en dérision cette fête sacrée en organisant ce jour-là des réjouissances blasphématoires ?

En 1888 le groupe anarchiste juif de Londres, autour du journal Arbayter Fraynd (l’ami du travailleur) décida d’organiser le premier bal de Yom Kipour :

«Nous informons par la présente tous nos amis que nous préparons un dîner qui se tiendra dans notre club. Cela aura lieu en l’honneur de la grande fête du, Yom Kippour, lorsque tous les ânes et hypocrites se frappent la poitrine, se repentent des péchés qu’ils ont commis et jeûnent. Pour un shilling, vous pourrez recevoir un bon dîner et passer une journée des plus agréables en bonne compagnie. Le dîner sera suivi de chants et de danses. Il y aura également un certain nombre de brèves conférences et récitations. … Nous publierons des tracts pour informer ceux qui, assis dans les synagogues se faufileraient de temps en temps en dehors pour fumer et manger un morceau ».

Le bal était précédé par des rassemblements devant les synagogues où – sacrilège ultime – les anarchistes juifs mangeaient au vu et au su de tous du saucisson et autres délicatesses à base de viande de porc !

Le fait de manger du porc et de faire la fête, surtout en ce jour dit « saint », était le blasphème ultime ! On pourrait dire – par provocation – que les anarchistes juifs sont les inventeurs de l’apéro saucisson-pinard. Toutefois le sens de cette fête blasphématoire est radicalement opposé aux pseudos « apéros saucissons pinard » organisés par l’extrême droite à Paris en 2010. En effet, les bals de Yom Kippour étaient en premier lieu des actes anti-identitaires, tournant en dérision la propre culture et les propres traditions des organisateurs, et ayant une portée universaliste puisqu’il s’agissait d’inviter les prolétaires juifs à rejoindre le prolétariat mondial pour l’émancipation humain [8]. Alors que les rassemblements d’extrême droite dit « apéros saucissons pinards » des années 2010 étaient au contraire une affirmation identitaire sans aucune dérision, assignant à résidence chacun dans sa communauté d’origine, dans une finalité de ségrégation xénophobe. Ils n’avaient aucune dimension transgressive, au contraire des bals de Yom Kipour. Toujours est-il qu’il est intéressant de rappeler aux identitaires nationalistes – qui sont aussi de fieffés antisémites – qu’ils n’ont aucune imagination car ils ne font qu’imiter une action inventée par des juifs il y a plus de cent ans, l’esprit radical subversif et l’humour en moins.

Si on devait comparer les bals de Yom Kippour à des mouvements contemporains, ce serait plutôt aux personnes ou groupes qui s’expriment – avec de plus en plus de difficulté – en pays ou zones de tradition musulmane pour le droit de manger publiquement pendant le Ramadan.

A l’annonce de l’organisation de ce bal de Yom Kippour en 1888, la réaction ne se fit pas attendre. Les religieux attaquèrent immédiatement le lieu prévu pour le bal, pour le saccager. En réponse les anarchistes diffusèrent la veille de la fête un tract titrant «A bas la superstition ! Longue vie à l’esprit de liberté ! ». 

Le jour même, la salle était entourée d’une foule de religieux en colère, et des troupes de police étaient stationnées dans les rues adjacentes. Mais le bal fut un succès grandiose. « En raison de la fréquentation étonnamment élevée, la nourriture fut bientôt épuisée et trois personnes durent aller chercher plus de nourriture dans un restaurant voisin. Au retour ils se frayèrent leur chemin à travers une foule furieuse  ». La police finit par intervenir et arrêta plusieurs anarchistes. Malgré les perturbations, l’Arbayter Fraynd se félicita: «Ainsi, le jour, un jour qui peut vraiment être qualifié d’historique, s’est passé de manière festive.»

Le premier bal de Yom Kippour se termina sur une note victorieuse. La participation à l’événement avait dépassé de loin les attentes des organisateurs et le mouvement avait gagné le soutien des masses. Les tentatives de perturber le rassemblement avaient échoué. Au premier tour, l’anarchisme avait gagné, la religion avait perdu.

Le bal de Londres fut donc reconduit l’année suivante. Dans la salle de Christchurch Hall, dans l’East-End Benjamin Feigenbaum [9] fit une conférence restée dans les mémoires. À l’intérieur de la salle, se massaient des centaines de radicaux juifs laïques et de curieux. Tous les yeux sont rivés sur Feigenbaum. Né de parents Juifs hassidiques en Pologne, s’étant radicalisé en Belgique son premier pays d’émigration, il s’apprète à prononcer une conférence blasphématoire pour Yom Kippour : «Y-a-t-il un Dieu?». Il commença par démonter de manière quasi-chirurgicale les aspects philosophiques et scientifiques de la croyance et remit en question les prétendus pouvoirs surnaturels des divinités religieuses. Puis il arriva à l’essentiel : « si il y a un dieu et si il est tout-puissant comme le prétende les religieux, je lui donne deux minutes pour me tuer sur-le-champ afin qu’il puisse prouver son existence». Il compta à rebours théâtralement puis s’écria triomphalement à l’expiration du décompte  : «Vous voyez ! Il n’y a pas de Dieu!». La foule explosa de joie, une fanfare entonna une tonitruante Marseillaise, après quoi Feigenbaum annonça l’ouverture du buffet où les ouvriers affamés pourraient se régaler au lieu de jeûner.

Devant le succès du premier bal de Londres, l’idée fut reprise par le groupe anarchiste juif de New-York « Les Pionniers de la Liberté » (Pioneers of Liberty), puis par les autres groupes anarchistes juifs aux Etats-Unis – Philadelphie, Boston, Chicago, Montréal, Baltimore, Providence, Saint-Louis, et même la Havane en 1925.


Annonce pour le bal de Yom Kippour, Di varhayt (La Vérité), New York, Septembre, 1889.

Les scénarios étaient similaires au bal initial de Londres. Le bal avait lieu dans une grande salle publique qui pouvait rassembler plusieurs centaines de participants et même jusqu’à 6000 personnes pour le bal organisé en 1893 par le journal anarchiste yiddish Fraye Arbeter Shtime (La voix du travailleur libre) au Clarendon Hall de New York [10], «avec un buffet agréable… et de bon goût».

Les annonces, placardées à la sortie des ateliers et des usines, indiquaient «  Grand bal du Yom Kippour ball. Arrangé avec le consentement de tous les nouveaux rabbins de la liberté, en l’année 6651 après l’invention des idoles Juives, et en 1890 après la naissance du faux Messie, la Kol Nidre sera offert par Johann Most. Music, dance, buffet, “Marseillaise” et autres hymnes contre Satan ». Il y avait de la musique, de la dance, un buffet, mais aussi des conférences et des débats animés par des orateurs radicaux juifs et non juifs sur des sujets tels que la révolution, l’anarchisme, la religion et l’athéisme etc. Il y avait aussi des chansons qui se moquaient des prières rituelles juives de Yom Kippour (Kol Nidre). Le bal organisé par les anarchistes juifs « durait pendant les 25 heures complètes de Yom Kippour,  non seulement pour se battre pour le droit de faire la fête, mais également pour se libérer du dictats religieux oppressifs avec lesquels ils avaient été éduqués » [11].

Ce n’était pas seulement la provocation qui motivait les gens à s’engager dans ce que les critiques religieux considéreraient comme une activité extrêmement odieuse. Certaines personnes participaient pour montrer leur rejet d’un dieu auquel elles ne croyaient pas. D’autres le faisaient pour contrarier leurs parents. Mais le principal motif, commun à tous les participants, étaient certainement d’attaquer les rabbins et l’establishment religieux étouffant.

« En tant que jeune homme à New York, Cahan avait été l’un des principaux moteurs du groupe de libres penseurs qui se réjouissaient de se moquer de Yom Kippour lors des bals de Yom Kippour parrainés par le quotidien anarchiste, Warheit. La veille de Yom Kippour, alors que les juifs commençaient leur jeûne, Cahan et ses amis s’étaient réunis à Clarendon Hal sur la trentième rue pour danser et chanter la Marseillaise et d’autres hymnes à la place du Kol Nidre en se régalant de porc.

Cahan lui-même était l’auteur des parodies grivoises en yiddish des prières d’expiation utilisées pendant le service solennel de Yom Kippour. Plus d’une fois, ce blasphème jubilatoire avait provoqué des affrontements avec des juifs pieux qui avaient nécessité l’intervention de la police. [12]

Emeute dans l’East-Side.La police reste mobilisée.
La foule d’Hébreux n’a pas supporté le vue de leurs
coreligionnaires mangeant pendant le jour du Pardon
New-York Times, 27/09/1898

Comme à Londres, ces provocations ne manquaient pas d’attiser la colère de la communauté orthodoxe, qui voyait – non sans raison – ces actes comme des offenses directes à leur foi religieuse. La bourgeoisie juive était particulièrement scandalisée par l’attitude des jeunes manifestants, comme en témoigne un éditorial du Jewish Times de Montréal de 1905 intitulé «L’outrage à Yom Kippour». Les institutions juives déclarèrent que ceux qui participaient à ces bals se mettaient en dehors de la communauté et ne devaient plus être considérés comme juifs. Certains organismes de charité refusaient leur secours à celles et ceux qui auraient participés au bal.

Les journaux juifs conservateurs contribuèrent largement à la publicité des bals en écrivant des éditoriaux au vitriol pour les dénoncer, ce qui eut l’effet inverse d’y intéresser de nombreux lecteurs.

Certains bals donnèrent lieux à des émeutes de la part des Juifs orthodoxes, qui n’hésitaient pas à se rassembler en nombre devant les bals pour essayer de les interrompre. Les violences de la part des religieux étaient telles que souvent la police devait souvent intervenir pour départager les belligérants. En 1891, la police fit même interdire le bal de New-York de façon préventive.

Pour justifier leur violence, les agresseurs orthodoxes justifiaient le manque de respect à leur égard : « c’était une bataille pour une bonne cause. Ces gens non pas le droit de nous insulter. Ce sont des blasphémateurs et ni les Juifs ni les Gentils n’auraient supporté leurs insultes»[13].

L’impact des bals de Yom Kippour dépassa largement l’ampleur des événements eux-mêmes. Les bals eux-mêmes ne réunissaient finalement qu’une petite partie des communautés juives dans lesquelles ils se déroulaient, et pourtant la réponse collective fut énorme.

Un facteur qui sert à expliquer cet écart est la nouveauté de l’événement, qui se déroulait dans une communauté d’immigrants nouvelle et en développement où les structures de pouvoir traditionnelles étaient remises en question. L’observance religieuse, pierre angulaire de la vie juive traditionnelle en Europe de l’Est, s’est avérée être la plus vulnérable de ces structures. Après tout, le bal du Yom Kippour remettait en question, rejetait et remplaçait l’événement le plus sacré de la vie juive, et il le faisait d’une manière nouvelle et sans précédent : un rassemblement de masse médiatisé avec nourriture, boisson, gaieté et discours antireligieux. Certes même dans les communautés les plus traditionnelles en Europe, il arrivait que des individus et des petits groupes choisissent de ne pas observer Yom Kippour, mais ils le faisaient toujours en cachette. Le bal de Yom Kippour représentait la première affirmation publique de transgression, et de façon collective et « massive ». Jamais dans la «Vieille maison» en Europe un tel événement n’avait eu lieu, c’était proprement impensable. Le bal du Yom Kippour était strictement une invention de la «Nouvelle maison». Un autre facteur expliquant l’impact de ces événements est très certainement la pure énergie et l’enthousiasme des militants anarchistes.

Les bals du Yom Kippour servaient plusieurs fonctions. Pour les révolutionnaires radicaux déjà convaincus, le bal du Yom Kippour leur fournissait un lieu où se retrouver entre personnes partageant la même affinité anti-religieuse, alors que presque toute la communauté se trouvait la Synagogue. Il ne fallait pas rester isolé mais au contraire se regrouper pour se soutenir moralement et affirmer la force de ses convictions. Pour ceux qui n’étaient pas encore engagés dans le mouvement, le bal du Yom Kippour fournissait aux migrants juifs une alternative à la synagogue et offrait l’opportunité d’avoir une présentation de la pensée anarchiste. A chaque bal du Yom Kippour, un discours sur le thème de la religion était au programme, associé à des récitations, des chants, des rafraîchissements et une ambiance générale d’enthousiasme qui non seulement diffusait le message mais attirait de nouveaux adhérents. En termes simples, le bal du Yom Kippour servait d’outil de propagande et recrutement privilégié. Aucun organisateur anarchiste, ne pouvait espérer meilleure publicité. Au moins pour un temps.

En plus des bals de Yom Kippour, les anarchistes organisaient régulièrement des conférences sur les thèmes religieux, pour démystifier la religion et critiquer les religieux qui abusaient de la crédulité des croyants, comme cette conférence donnée en 1899 par Emma Goldman à Londres.

Voulez-vous savoir ce qu’est la tsedakah? Voulez-vous savoir qui donne la tsédaka et pourquoi ? Alors venez le vendredi soir 8 décembre 1899 à 19h30 précises à Christchurch Hall, Hanbury Street où la célèbre oratrice anarchiste de New York Emma Goldman qui a eu le plus grand succès lors de ses précédentes conférences, donnera une conférence sur le sujet de la Tsedakah.
Les questions et discussions sont les bienvenue.
Hommes et femmes vennez en masse !
Venez à l’heure pour avoir la meilleure place, lorsque la salle sera pleine, plus personne ne sera autorisé à entrer
Organisateur : Arbayter Fraynd.
Coût d’entrée: 2 centimes

Aux Etats Unis, Ces bals perdurèrent jusqu’au début du XXème siècle. Mais différents évènements tragiques, dont le pogrom en Kichinev en 1905, firent perdre l’insouciance et le sens de la dérision des juifs radicaux et anarchistes. La répression joua également son rôle, tant de la part de la police (notamment après l’assassinat en 1901 du Président des Etats unis par l’anarchiste polonais Leon Czolgosz, après quoi l’immigration aux USA fut interdite aux anarchistes), que de la part de la bourgeoisie juive qui voyait d’un mauvais œil les tentatives des prolétaires juifs pour s’organiser dans la lutte de classe. Après le bal de 1893, le journal Fraye Arbeter Shtime subit des pressions extérieures, tant économiques que policières, et cessa de paraitre. [14] Le zèle insurrectionnel des anarchistes juifs marqua le pas et la confrontation anti-religieuse se fit moins directe : une partie importante du prolétariat restait attaché aux traditions religieuses et se lassa de la propagande outrancière des révolutionnaires. Les bals se transformant en pique-nique plus discrets

Il convient de signaler que les bals de Yom Kippour et les parades ne résument pas l’ensemble de la pratique anti-religieuse des anarchistes juifs. A côté de ces aspects blasphématoires et ludiques, ils organisèrent également des activités plus « profondes », avec comme objectif la création d’une véritable contre-culture, détachée de la religion, autonome vis-à-vis des institutions communautaires : cours de langue anglaise, pour favoriser l’intégration des immigrants nouveaux arrivés ; conférences sur des sujets scientifiques afin de lutter contre l’obscurantiste, associations d’entraide et solidarité. Mais surtout leur principal outil de propagande et d’union fut leurs journaux, qui furent toujours d’une très grande qualité littéraire. Ils traduisirent en Yiddish non seulement les classiques de l’anarchisme (Reclus, Kropotkine, Bakounine, Proudhon) mais aussi les grandes œuvres littéraires classiques ou d’avant-garde (Tourgueniev, Henrik Ibsen, Olive Schreiner, Oscar Wilde). Leurs journaux, ouvraient également leurs colonnes aux principaux auteurs Yiddish tels que Avrom Reyzen, H. Leivick ou encore le poète David Edelstad.

Cette nouvelle « tradition » séculaire des bals de Yom Kippour traversa l’Atlantique et se maintint en Europe jusque dans les années 30, comme le montre cet extrait du journal Haynt, l’un des quotidiens yiddish de Varsovie, de 1927:

« Dans le secteur non religieux, tout s’est déroulé selon la tradition. Les libres-penseurs ont également rempli leur «mission sainte» et ont tenu une réunion pendant le Kol nidre à la Maison des travailleurs au cours de laquelle la religion, Yom Kippour et l’athéisme ont été discutés.

« Après leur réunion, les libres penseurs sont sortis dans les rues juives le matin de Yom Kippour et colporté de vieux numéros du magazine «Le Libre Penseur» alors que les gens étaient en route pour la shul [15]. À cause de cela, un certain nombre de bagarres ont eu lieu entre les juifs religieux et les porteurs des «saints rouleaux» qui vendaient les magazines.

Quelques incidents se sont également produits au cours de la journée, quand un groupe de libres-penseurs est venu sur les rues Karmelitska, Dzika et Nalevkes, certains avec des cigarettes allumées et d’autres avec des pommes dans la bouche.

A cause de cette provocation, une sérieuse bataille a éclaté entre les «manifestants» et les passants religieux. De l’eau a été déversée d’une fenêtre de la rue Karmelitska sur la tête des libres penseurs.

En outre, un déjeuner gratuit a été organisé au domicile des travailleurs au 23 rue Karmelitska pour ceux qui ne pouvaient pas manger à la maison à cause de leurs parents ou de leur femme.

Le nombre de participants pour ce déjeuner gratuit était si grand que la file d’attente s’étendait jusqu’à la porte d’entrée du bâtiment, où une grande foule s’est rassemblée. Certains protestaient contre ceux qui mangent, d’autres pour les défendre. Parfois, les disputes sont devenues si vives que la police a dû intervenir.

Des scènes similaires se sont également produites au local du Bund « le Coin des Travailleurs », au 9 rue Pshiazd, où la lutte pour le déjeuner était si grande que les cris et les hurlements pouvaient être entendus jusque dans la rue. De plus, certains de ceux qui mangeaient montraient leur gros appétit devant les fenêtres, provoquant beaucoup d’angoisse parmi les juifs religieux qui passaient par là. »

En France, les socialistes révolutionnaires et les anarchistes juifs ont continué jusqu’en 1939 cette propagande antireligieuse par le fait. Maurice RAJFUS, d’une famille d’immigrés juifs athées polonais, raconte dans ses souvenirs d’enfance d’avant-guerre, qu’un de ses oncles juif libre-penseur et anticlérical l’emmenait participer aux parades à la porte des synagogues pour y blasphémer et provoquer les croyants.

En Europe, les organisations prolétaires juives disparurent quasiment du fait de l’extermination des juifs d’Europe par les nazi. Aux Etats Unis, elles disparurent avec l’intégration économique et sociale des juifs dans l’american way of life.

Néanmoins les anarchistes juifs, en organisant les bals du Yom Kippour, avaient opéré une rupture radicale avec les traditions de leur communauté ainsi qu’avec les institutions religieuses qui les encadraient. En démontrant qu’on pouvait danser, chanter et même manger du porc pendant ce jour sacré sans en retour être frappé des foudres du ciel divin, qui demeurait vide, ils ont ouvert la porte à la sécularisation et la laïcisation des juifs, séparant identité culturelle et observance religieuse, et favorisant ainsi leur assimilation.

Alors qu’aujourd’hui les questions identitaires prennent des tournures inquiétantes qui augurent d’affrontements intercommunautaires, cet épisode de l’histoire du mouvement ouvrier devrait éclairer les révolutionnaires, les libres-penseurs et plus largement les humanistes. L’émancipation ne viendra pas de l’extérieur des communautés, ce doit être un mouvement qui vient du cœur même de la tradition, pour la faire imploser. Le lien culturel de la tradition est si fort qu’une approche graduelle, transitoire, réformiste semble illusoire, au moins dans un premier temps. L’émancipation sera certainement l’œuvre dans un premier temps de « minorités agissantes » qui oseront se dresser contre leur propre communauté, ses traditions et ses croyances. Quant aux révolutionnaires extérieurs à la communauté, pour peu qu’ils aient un rôle à jouer dans cette émancipation, ce n’est certainement pas celui d’encourager ceux qui prônent le repli sur leurs propres traditions et croyances communautaires, mais au contraire de soutenir en parole et en actes celles et ceux qui – de l’intérieur même de leur propre communauté – n’hésitent pas à rompre publiquement avec ces traditions et croyances, même si elles ou ils utilisent le blasphème pour y parvenir.

Sarah et Ibrahim

Juin 2019 : Des femmes en soutien-gorge font fuir des ultra-orthodoxes à Jérusalem qui veulent interdire les sorties pendant le shabbat

Tunis, 2017, « en quoi ça te dérange : tu jeunes, je mange » manifestation pour le droit de ne pas faire ramadan

[1] Ce n’est qu’après la révolution Russe que le Marxisme prendra l’ascendant.

[2] En Russie, les Juifs étaient déclarés indésirables, en particulier, à Moscou et à Saint Pétersbourg et forcés d’habiter dans la « zone de résidence », vaste région située à l’Ouest du pays. Par la suite, ils ont été également expulsés des régions rurales situées à l’intérieur de la « zone » et obligés de vivre seulement dans des villages spécifiques shtetls. La vie des juifs dans la zone était marquée par une grande pauvreté, les agressions des cosaques et les pogroms.

[3] Le faire-part de décès de Maurice Rajfus, écrit par ses enfants, rappelle que leurs ancêtres avaient quitté la Pologne dans les années 20 pour « fuir autant l’antisémitisme que le carcan étouffant de la religion ».

[4] Ce n’était toutefois pas le cas des anarchistes des pays de résidence. Les anarchistes juifs participaient aux grèves des ouvriers du pays, et les groupes anarchistes des pays exprimaient aussi leur solidarité

[5] Lloyd P. Gartner, The Jewish Immigrant in England, 1870-1914, Wayne State University Press, 1960, p. 116

[6] Anne J. Kershen, Uniting the Tailors: Trade Unionism amoungst the Tailors of London and Leeds, Routledge, 2014, p. 135

[7] Dans un discours prononcé à Whitechapel dans les années 1890, l’anarchiste américaine Emma Goldman liait les 3 exploitations, tout en plaçant la religion en premier : « Je suis venu chez vous dans l’East End de Londres depuis les États-Unis d’Amérique. Mes amis, je suis anarchiste et je vais vous dire pourquoi. L’anarchisme est le grand libérateur de l’Humain des fantômes qui l’ont retenu captif. Quels sont ces fantômes? La religion, la domination de l’esprit humain, la propriété, la domination des besoins humains, et le gouvernement, la domination de la conduite humaine, représentent le bastion de l’esclavage de l’Homme et de toutes les horreurs qu’il entraîne. Brisez vos entraves mentales, dit Anarchisme à l’Homme, car ce n’est que lorsque vous pensez et jugez par vous-même que vous vous débarrasserez de la domination des ténèbres, le plus grand obstacle à tout progrès. »

[8] Le journal Fraye Arbeter Stimme embrassait explicitement la logique universaliste et assimilationniste, déclarant que la Révolution sociale créera une société « où les termes juifs, chrétiens, nation ou foi disparaîtront ». Kenyon Zimmer, Immigrants against State: Yiddish and Italian Anarchism in America, University of Illinois Press, 2015

[9] Anarchiste puis socialiste, rédacteur de l’Arbeter Fraynd, Feigenbaum était également extrêmement critique du sionisme et de l’usage par les sionistes de gauche de la religion et des écritures bibliques pour promouvoir une spiritualité socialiste.

[10] Rebecca E. Margolis, Jewish Roots, Canadian Soil: Yiddish Culture in Montreal, 1905-1945, McGill-Queen’s Studies in Ethnic History, 2011.

[11] Eddy Portnoy, The Festive Meal, When Yom Kippur was a time to eat, drink, and be merry, https://www.tabletmag.com, September 24, 2009,

[12] John Nathan, A Bintel Brief, Xlibris Corporation, 2011, p. 97.

[13] Article du Jewish Times de Montréal suite aux émeutes après le bal de 1905

[14] “Undzer notitsn”, Fraye Arbeter Shtime, Sept. 29, 1893

[15] Synagogue enYiddish

BLASPHEME ! Ces anarchistes ne respectent donc rien ! (1)

Tome 1 : de Ravachol à Mila, FOUT L’BON DIEU DANS LA MERDE !

Le blasphème, « Parole qui outrage la divinité, la religion, le sacré, et, par extension une personne ou une chose considérée comme quasi sacrée » selon le dictionnaire, est un acte de salubrité mentale qui a toujours fait partie de la pratique anarchiste.

Alors qu’aujourd’hui, y compris parmi les libertaires, on entends des discours tendant à vouloir restreindre cette liberté humaine fondamentale, il nous semble important de réaffirmer notre droit le plus sacré à cracher à la gueule de toutes les religions, de tous les dogmes.

Nous avons édité deux brochures pour rappeler aux trafiquants de mémoire, aux relativistes postmodernes et autres falsificateurs idéologiques que le blasphème fut pratiqué en tout temps et sur tous les continents où furent présents les anarchistes, et qu’ils entendent bien continuer car le combat contre la religion et ses dogmes n’est pas près d’être achevé.

Si tu veux être heureux, nom de Dieu, fout le bon dieu dans la merde !

Les brochures peuvent être téléchargées ici (tome 1) et là (tome 2). Pour les recevoir au format papier, adressez un chèque de 8€ à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

TOME 1 : de Ravachol à Mila, Fout l’bon dieu DANS LA MERDE !

Liberté de conscience

Si tu veux être heureux, fout l’bon Dieu dans la merde ! (La chanson du Père Duchesne 1892)

Dieu est-il un être ? S’il en est un c’est de la merde. (Antonin Arthaud + Maurice RAJFUS)

NOTRE DAME : ENFIN UNE EGLISE QUI ILLUMINE !

MAIS CHÂTREZ-LES DONC !

DIEU N’EXISTE PAS (Lucifer)

Les pionniers de la liberte : quand les anarchistes juifs inventaient les apéros saucissons devant les synogogues …

La grève des locataires de Guadalajara de 1922 : Syndicat révolutionnaire des locataires contre Syndicat catholique

LA PESTE RELIGIEUSE (Johan Most)

Du Wahhabisme à l’athéisme : Abdallah Al Quassimi

A propos du « respect » : que messieurs les religieux commencent

L’obscurantisme est tout sauf respectable

Charlie Hebdo : après la tuerie (7 janvier 2015)

Ayons le culte de l’esprit critique

Le « mais » qui tue

Camarades, contre l’État et contre tous les prêtres, Vive le blasphème !

LUMIÈRES D’AUJOURD’HUI EN PAYS MUSULMANS

Rébellions et résistances

Sourate Corona

Lettre de Cavanna aux culs-bénits

Osons la vérité

TOME 2 : EN ASIE NON PLUS ILS NE RESPECTENT RIEN !

Cliquer ici

Uchiyama GUDO : le moine bouddhiste anarchiste et le crime de lèse-majesté

En novembre 1867, le Japon connait un tournant radical dans son histoire : alors que l’île vivait volontairement repliée sur elle-même,  fermée aux étrangers depuis plus de 120 ans, le dernier shôgun Tokugawa (1837-1912) abdique, restaurant tous les pouvoirs à l’empereur et mettant fin à l’isolationnisme.

Sous le règne de l’empereur Meiji (1852-1912) – qui choisit ce nom qui signifie « gouvernement éclairé » – le Japon connait une refonte radicale des systèmes politiques, économiques et sociaux aboutissant à une modernisation extrêmement rapide du pays : c’est la restauration Meiji. Edo est rebaptisée Tokyo et devient la capitale impériale dès 1868. Les daimyos et les samouraïs perdent leurs droits et privilèges, non sans regret. Promulguée en 1889, la première constitution impériale du Japon investit l’empereur d’un pouvoir central fort. Sur le plan sociétal, le régime rend l’enseignement obligatoire et créé les universités impériales de Tokyo et Kyoto. L’abandon du calendrier luni-solaire chinois au profit du calendrier grégorien est un marqueur de l’introduction progressive de la culture occidentale au sein du pays.

Cette modernisation à marche forcée est illustrée par la devise de l’empereur : fukoku kyôhei « enrichir le pays, renforcer l’armée« . Il s’agit de développer rapidement et conjointement l’économie nationale et de la force militaire, pour hisser le Japon au rang de puissance mondiale capable de rivaliser avec les occidentaux et éviter ainsi d’être colonisé comme la Chine à la même époque.

Au contraire, s’appuyant sur sa nouvelle armée moderne, le Japon entreprend une politique d’expansion territoriale. Les opérations militaires se succèdent : guerre sino-japonaise en 1894-1895, guerre russo-japonaise en 1904-1905. Sa zone d’influence s’étend de façon considérable grâce à l’annexion des îles Ryûkyû en 1879, de Taïwan en 1895 puis de toute la Corée en 1910.

Cette politique impérialiste et guerrière rencontre un mécontentement grandissant, notamment dans les campagnes où l’industrialisation accélérée détruit le mode de vie collectif communaliste des paysans, tout en prenant leurs fils pour aller se faire tuer à la guerre.

Les premiers groupes socialises se créent en 1901, dont certains évoluent en 1905 vers l’anarchisme à l’image du journaliste radical Kôtoku Shûsui (辛徳秋水). C’est dans ce contexte qu’apparait un moine bouddhiste zen au parcours singulier et qui partagera le triste destin de Kôtoku, le jeune Uchiyama Gudô (内山 愚童).

La formation d’un esprit libre

Uchiyama Gudô est né le 17 mai 1874 à Ojiya, un village du département de Nigita. Prénommé Keikichi, il était l’aîné de 4 enfants. Bon élève à l’école primaire, il reçoit une récompense préfectorale pour ses résultats excellents. Très jeune il s’intéresse à Sakura Sôgorô, un paysan légendaire qui s’était rebellé contre l’injustice au XVIIème siècle. Les discussions sur les questions comme l’émancipation de la femme et la nécessité de la réforme agraire pour mettre fin à la misère dans les campagnes firent partie intégrante de son éducation enfantine.

Toutefois il doit interrompre ses études pour aider son père, charpentier ébéniste spécialisé dans les temples et objets liturgiques, puis dans les moules en bois pour biscuits. Il garda de son enfance un goût et un certain talent  pour la sculpture sur bois, réalisant à l’âge adulte entre autre des statuettes de Bouddha pour les fidèles de son temple et des supports pour pierre à encre pour ses compagnons anarchistes tels Kôtoku Shûsui et Morichika Unpei (森近運平).

Son père meurt quand il a 16 ans, en 1890. Alors qu’en tant que fils aîné, il était censé reprendre l’entreprise familiale, il quitte sa maison pour suivre son désir de poursuivre des études. Après une période d’errance dans le pays à la recherche de sa voie. Il rejoint la secte Soto, au contact de son oncle Aoyagi Norimichi, lui-même moine de cette église. Il prend la tonsure comme bonze bouddhiste le 12 avril 1897, sous le nom de Tenshitsu Gudô 天至,#、童. Il suivit tous les enseignements et les rituels qu’un moine Soto doit accomplir afin de devenir prêtre dans un temple (jushoku 住 職) et reçoit sa kesa (robe de transmission) le 7 juillet 1902 au temple principal de la secte Soto de Eihei-ji. Il ne fallut que 5 ans à Gudô pour achever sa formation, ce qui est un laps de temps particulièrement court et dénote ainsi son ambition et sa force de travail. Mais déjà son caractère rebelle est affirmé : on retrouve dans le curriculum vitae d’Uchiyama conservé aux archives de la secte Soto une réprimande du siège de la secte datée de janvier 1904 «pour avoir enfreint les règlements; [élève] certifié avant d’avoir accompli une ancienneté suffisante dans le Dharma [la loi religieuse] »(法 臘 未 満 立身 ニ 付 、 違規 懺 謝).

A la mort soudaine de son maitre, Jitsumyo, le 5 avril 1903, il emménage dans le temple de Rinsen-ji (林泉寺) du village d’Ohiradai, dans la région rurale des montagnes de Hakone, dont il devient le prêtre en titre en février 1904. Ohiradai était un petit village exclusivement rural, sans aucune industrie, et la vie des villageois était d’une extrême pauvreté. Le temple dont la direction venait d’échoir à Gudô était on ne peut plus modeste. Il ne disposait pour seule ressource que des offrandes de quarante familles pauvres et, en dehors d’un petit pavillon à toit de chaume, il ne possédait guère que deux arbres, un kaki et un châtaignier. Selon la tradition orale du village, Gudô invitait les habitants dans l’enceinte du temple chaque année à l’automne et partageait équitablement entre eux tous la récolte de fruits des deux arbres.

La même année que sa nomination comme prêtre, Gudô, en quête d’une alternative à l’injustice qu’il observe, s’intéresse à la sangha, la communauté bouddhiste traditionnelle chinoise comme un modèle de mode de vie commun sans propriétés privée :

« C’était en 1904 … lorsque je pensais à la formation religieuse suivie dans la Chine des temps anciens par les bonzes de mon école, j’étais frappé par sa beauté. Il y avait là, au même endroit et à la même époque, deux ou trois cents personnes qui partageaient un mode de vie collectif, mangeaient la même nourriture et portaient les mêmes vêtements. Dans mon idéal, un système formidable verrait le jour si l’on parvenait à appliquer ce mode de vie à l’échelle d’un village, d’un canton ou d’un pays [1]»

Gudô se préoccupait beaucoup de la pauvreté rurale dans ses contacts avec les jeunes du village. La racine du problème selon lui résidait dans l’injustice d’un système social où une poignée d’individus possédait la majeure partie de la terre, tandis que le fermage était le lot du plus gros de la population rurale. Gudô en vint à plaider ouvertement pour la réforme agraire distributive et encourageait les paysans à ne pas payer de taxes.

Un autre problème frappait les jeunes, celui du service militaire obligatoire. La période pendant laquelle Gudô exerce sa fonction au temple de Rinsen-ji coïncide avec la guerre russo-japonaise (du 8 février 1904 au 5 septembre 1905). Le service militaire, qui avait été mis en place en 1873 par l’Empereur Meiji, était très impopulaire chez les paysans, qui voyaient leurs jeunes partir pour une guerre qui ne le concernait pas et dont ils ne retireraient aucun bénéfice mais que des sacrifices. Gudô exhorta les paysans à refuser de participer à l’effort de guerre et refuser d’envoyer les enfants faire leur service.

Caricature du Heimin Shimbun du 17 Janvier 1904 : militaires, élites politiques, religieuses et économiques essaient de faire entrer le paysan pauvre dans le temple de la guerre, dont le portique est constitué de deux fusils et d’un sabre

C’est également en 1904 que Gudô entra en contact avec un mouvement de réforme sociale de beaucoup plus grande ampleur et laïc celui-là, le socialisme anarchiste. Cette rencontre fut permise par la soif de connaissance et l’ouverture d’esprit de Gudô. Alors que la quasi-totalité des moines bouddhistes zen de l’époque versaient dans les études de chinois classiques, s’exerçant dans l’art traditionnel zen de l’écriture de poème et soutenaient de tout leur cœur l’empereur, Uchiyama lisait la presse progressiste de Tokyo : d’abord le Yorozu Choho 萬草月幸艮 (Information diverse du matin) puis le Heimin Shimbun 平民亲斤聞 (Le journal des gens du peuple)., fondé par Kôtoku et d’autres journalistes qui quittèrent le Yorozu quand celui-ci passa d’une position pacifiste à une position pro-guerre.

Gudô, du bouddhisme à l’anarchisme

Siège de la « Société des gens communs / ordinaires » (Heimin-sha) en janvier 1907, qui publie le Heimin Shimbun.

Les sympathies politiques de Gudô passèrent rapidement de la social-démocratie à l’anarchisme. Il commence à s’identifier comme un anarchiste après en avoir découvert l’idéologie dans le journal de Kôtoku, le Heimin Shimbun Le journal eu une influence décisive sur le jeune bonze, qui déclara par la suite « quand je commençais à lire le Heimin Shinbin, je réalisai que les principes qu’il défendait étaient identiques aux miens et c’est ainsi que je devins un socialiste anarchiste ».

Gudô commença alors à organiser des réunions pour les jeunes au temple Rinsen-ji, où étaient lues des sections du Heimin Shimbun  et où il les encourageait à s’organiser collectivement. Il donna également des cours gratuits d’éducation à la lecture et à l’écriture.[2]

Il ne se contenta pas d’être un simple lecteur et contribua au journal en lui adressant des articles. Dans le premier article qu’il envoya, paru dans le numéro de janvier 1904 (avant qu’il ne soit nommé prêtre officiellement) et titré « Comment je suis devenu socialiste ? », il s’appuie encore sur des paraboles bouddhistes pour étayer ses idées. Mais par la suite, ses écrits seront exempts de toute référence explicite au bouddhisme :

« Comme prédicateur bouddhiste, j’enseigne que « tous les êtres sensibles ont la nature de Bouddha » et qu’« tous les Dharmas sont égaux, aucun n’est supérieur ni inférieur ». De plus, j’enseigne que « tous les êtres sensibles sont mes enfants ». Ce sont les règles d’or qui sont la base de notre foi. J’ai découvert qu’ils sont en accord complet avec les principes du socialisme. C’est ainsi que je suis devenu un croyant du socialisme6. »

Cette conception égalitariste, où il n’y a ni supérieur ni inférieure vient du Sutra du Diamant. Elle l’amena à approfondir sa réflexion pour aboutir à une critique solidement argumentée de la notion de karma et de réincarnation, pourtant l’une des bases du bouddhisme, qu’il qualifie même de superstition :

« la pauvreté est-elle, comme le disent les bouddhistes, la rétribution de vos mauvaises actions passées ? Ecoutez mes amis, si, à l’aube du XXème siècle, vous vous laissez abuser par ce genre de superstition, cela voudrait dire que vous ne valez pas mieux que des bœufs ou des chevaux. Est-ce là ce que vous voulez ? »

Gudô s’était bien rendu compte que le clergé bouddhiste utilisait la doctrine du karma pour justifier les inégalités sociales et économiques : si les fermiers étaient pauvres ils n’avaient qu’à s’en prendre à eux-mêmes et à leurs actions passées. Le maître zen Shaku Sôen [3], contemporain de Gudô, justifiait ainsi les inégalités : «  nous sommes nés dans le monde de la diversité, certains sont pauvres et malheureux, d’autres riches et heureux. Cette diversité se répètera sans fin dans nos vies futures. Mais à qui nous plaindrons nous de notre misère ? A personne d’autre que nous-mêmes ! »

Gudô exprima également son désaccord avec les pratiques corrompues en vigueur dans le clergé bouddhiste. Ainsi il adressa à Orishasi Daikô, supérieur du temple Josen-ji, une lettre de protestation dans laquelle il demandait que sa secte en finisse avec l’habitude de vendre les charges de chef de temple au plus offrant. Le supérieur ayant refusé de le suivre sur ce terrain, Gudô exprima sa détermination à se battre seul pour sa cause.

Poursuivant sa réflexion et ses lectures au-delà des seuls textes bouddhistes, empruntant des références à d’autres cultures et d’autres civilisations (ce qui aujourd’hui serait taxé d’appropriation culturelle) Gudô en arrive progressivement à se réclamer de la raison comme principe et moteur de l’action individuelle et collective. Même si il se considéra comme un bonze tout le long de sa brève vie, on ne peut s’empêcher de s’interroger de ce qu’aurait été la suite de son évolution philosophique si l’empereur du japon ne l’avait pas fait assassiner. Ainsi, dans un de ses derniers textes qui nous soit parvenu, intitulé Gokuchû nite no kansô (souvenirs de prison) du 28 octobre 1909, il nous dit :

« Shakuyamuni était un religieux qui abandonna son trône pour devenir mendiant. Diogène était un philosophe qui a passé, dit-on, sa vie entière dans un tonneau. Ce genre de vie ne les a pas empêchés de connaître une joie qu’aucun monarque n’aurait pu leur retirer. Cloué sur la croix, le Christ n’en a pas moins été heureux d’offrir sa vie pour racheter tous les péchés du monde. On peut en déduire que le bonheur appartient à ceux dont les comportements sont conformes à leur propre raison. Cela étant, n’est-on pas en droit de dire que les gens qui agissent en accord avec la raison sont ceux qui se consacrent à faire avancer, ne serait-ce qu’un petit peu, la cause de la répartition équitable du travail entre les hommes et de la satisfaction de leurs besoins en terme de nourriture, de vêtement et d’abri ? Celui qui, après avoir agi conformément à la raison, devrait mourir sur l’échafaud, ou subir l’humiliation de la crucifixion, ou finir ses jours glacés jusqu’aux os dans l’enfer souterrain des mers du Nord, celui-là pourrait rester parfaitement calme et recueilli. C’est de ces gens-là qu’on peut dire qu’ils ont trouvé le vrai bonheur dans la vie ».

L’observation de la réalité sociale qui l’entourait avait amené Gudô à une réflexion sur les bases mêmes du bouddhisme, et au rejet d’un certain nombre de règles fondamentales. Or la restauration de l’empereur s’était appuyée sur la religion, renforçant le principe du caractère divin de l’empereur, qui était littéralement Dieu sur terre. La Constitution japonaise de 1899 déclare la personne de l‘empereur «sacrée et inviolable». On ne peut le toucher, ni le regarder et surtout pas lui manquer de respect. Logiquement, Gudô étendit sa critique de la religion à celle de l’empereur, rejetant catégoriquement les fondements affectifs et spirituels su système impérial mis en place sous l’ère Meiji :

« Il y a trois sangsues qui sucent le sang du peuple : l’empereur, les riches et les grands propriétaires terriens. Contrairement à ce que voudraient vous faire croire vos maîtres d’écoles et d’autres individus, l’empereur, grand patron du gouvernement actuel, n’est pas le fils des dieux. Ses ancêtres sont venus d’un coin du Kyushu, tuant et volant en chemin. Puis ils ont massacré leurs complices, Nagasune-hiko et bien d’autres ; réfléchissez un instant et l’évidence que l’empereur n’est pas un dieu vous sautera aux yeux.

Lorsqu’on entend dire que la dynastie impériale existe depuis 2500 ans, on pourrait croire que l’empereur actuel est divin, il se trouve pourtant que les empereurs ont toujours été la proie des attaques de leurs adversaires étrangers et, sur leur propre territoire, traités comme des marionnettes par leurs vassaux. Bien qu’il s’agisse là de faits notoires, les professeurs d’université et les étudiants, qui sont tous des poules mouillées, se refusent à dire ou écrire quoi que ce soit là-dessus. Ils préfèrent au contraire se tromper eux-mêmes et tromper les autres en débitant des mensonges en pleine connaissance de cause ».

Un premier procès pour ses écrits blasphématoires

Gudô tira entre mille et deux mille exemplaires du tract dont est extrait le passage ci-dessus et les envoya par la poste, dans des petits paquets enveloppés dans du papier ordinaire, à d’anciens lecteurs du Heimin Shinbun qui venait d’être interdit. Les propos blasphématoires du bonze, notamment son attaque en règle contre le régime impérial, causèrent à certains d’entre eux tant de frayeurs qu’ils brûlèrent sur le champ tous les exemplaires reçus. D’autres en revanche en éprouvèrent une telle excitation qu’ils se précipitèrent dans la rue pour distribuer le tract aux passants. Il ne fallut pas longtemps pour que des exemplaires arrivent entre les mains de la police, qui déclencha des recherches dans tout le pays pour retrouver l’auteur du tract, l’endroit où celui-ci avait été imprimé et le matériel utilisé.

En effet, après l’affaire du drapeau rouge en 1908, les persécutions du gouvernement avaient poussé les anarchistes et les mouvements pacifistes du Japon dans la clandestinité, suspendant la publication des journaux. Face à cette situation, Uchiyama avait décidé de réagir et de promouvoir l’anarchisme par le biais de publications clandestines. Il alla rencontrer Kôtoku à Tokyo en septembre 1908. Puis il acheta l’équipement nécessaire pour installer secrètement une presse à imprimer, sous l’autel de Bouddha de son temple du Rinsen-ji. Il démontra aussi sa grande habilité manuelle en gravant les blocs de bois qui lui permirent d’imprimer de nombreux tracts et pamphlets anarchistes, ainsi que certains de ses écrits.

La police finit par retrouver la trace de Gudô et le 24 mai 1909, elle arrêta le bonze alors qu’il retournait au temple après un mois de pratique zen au temple Eihei-ji. Inculpé, pour commencer, de violation des lois sur la presse et la publication, il crut qu’il s’en tirerait avec une simple amende. Mais les policiers affirmèrent avoir trouvé également des bâtons de dynamites dans le temple. Et pour aggraver son cas, ils avaient également trouvé la photo du prince héritier Yoshihito (嘉仁), fils de l’empereur Meiji, qui avait été découpée dans une revue et qui, pour leur plus grande vexation, avait été épinglée sur la porte des toilettes du temple. Ce détail aura toute son importance par la suite  … 

Très rapidement, le 6 juillet 1909 ; et avant même qu’il ne soit jugé, les responsables de la secte soto, lui retirèrent sa charge de supérieur du temple Rinsen-ji. Une fois son inculpation prononcée, ils réagirent encore plus vigoureusement en l’excluant carrément de la secte le 21 juin 1910. Il fut condamné à 7 ans d’emprisonnement par la cour du district de Yokohama le5 novembre 1909.

Le second procès : l’incident du crime de lèse-majesté

Alors que Gudô était en train de purger sa peine en prison, la police arrêta le 25 mai 1910 deux ouvriers anarchistes d’une scierie d’Akashina, Miyashita Takichi (宮下太吉) et Kanno Suga (菅野スガ), accusés d’avoir comploté pour tuer l’empereur. La perquisition chez Miyashita Takichi mis en évidence – outres des produits chimiques pouvant servir à produire des explosifs – un exemplaire du tract de Uchiyama Gudô.

Les autorités, avec à leur tête le premier ministre Katsura Tarô, virent tout de suite l’usage qu’elles pouvaient faire de cette découverte opportune. Elles décrétèrent qu’une vaste conspiration était à l’œuvre pour assassiner l’empereur. Cette «affaire du crime de lèse-majesté » (大逆事件, Taigyaku Jiken), allait permettre de liquider le mouvement anarchiste.

Le conseiller de l’Empereur (genro) Yamagata Aritomo donna l’instruction de se montrer impitoyable avec les anarchistes [4]. En effet, Yamagata «était particulièrement choqué par le fait que les anarchistes ne croyaient pas au caractère divin de l’empereur ». A ses yeux, ce manque de respect pour le fondement de l’Etat représentait une menace sérieuse pour l’avenir de la nation et il fallait l’éradiquer par tous les moyens nécessaires. Par ailleurs, au moment de l’arrestation, le gouvernement japonais préparait l’annexion de la Corée (qui aura lieu en août 1910). Le colonialisme japonais rendait nécessaire de faire taire les éléments radicaux, qui menaçaient de saper ses plans dans l’opinion publique [5].

Le chat impérial s’apprête à manger la peste socialiste, caricature parue dans les journaux japonais à l’époque du procès

Gudô, bien qu’emprisonné depuis un an et donc n’ayant pu participer au « complot », fut considéré comme l’un des plus dangereux anarchiste avec Kôtoku : ils étaient considérés responsables moralement du « crime de lèse-majesté » par leurs écrits passés et leur influence. Dans le rapport d’instruction, le procureur Hiranuma Kiichirô déclara même que les écrits de Gudô constituaient « le livre le plus haineux qui ait été écrit dans toute l’histoire du Japon ».

Le 18 octobre 1910, Gudô fut inculpé de trahison pour avoir comploté en vue d’assassiner le prince héritier Yoshihito. Le procès commença le 1er décembre 1910, et se conclut le 18 janvier 1911. Aucun témoin ne fut entendu, démontrant qu’il s’agissait d’un coup-monté du pouvoir pour en finir définitivement avec les anarchistes. Il est vrai que l’article 73 de la constitution prévoyait que dans le cas de crime de lèse-majesté il suffisait au ministère public de démontrer « l’intention de nuire aux membres de la famille impériale» pour requérir la peine de mort, même s’il n’existait aucune preuve que les accusés aient entamé la moindre action pour concrétiser cette intention. Sans surprise, tous les accusés furent déclarés coupables et 24 d’entre eux – dont Gudô et deux autres moines – furent condamnés à mort. La sentence fut prononcée devant plus de deux cents policiers et quelques dizaines de kempei  憲兵(gendarmes). Le lendemain, un ordre impérial commua la peine de 12 des accusés en prison à vie, mais pas celle de Gudô ni Kôtoku. Ce qui n’empêcha pas que les deux moins épargnés, Tagaki Kenmyô et Mineo Setsudô, moururent en prison.

Les condamnés sont emmenés menottés, la tête couverte d’une cagoule Tokyo Asahi Shimbun, 10/12/1910

La condamnation à mort de Gudô et celle des autres militants, symbolisa l’ascension d’un système politique d’Etat décidé à éliminer tout mouvement révolutionnaire et posa un jalon dans la formation du fascisme japonais [6] dont l’exaltation de l’institution impériale fut le pivot.

Gudô et ses coaccusés furent exécutés par pendaison, dans la cours de leur prison, le matin du 24 janvier 1911, soit moins d’une semaine après leur condamnation. Le gouvernement voulait rendre une justice « à la vitesse d’un cheval au galop » selon le grand juriste Imamura Rikisaburo (今ネナカ三良). Gudô fut le 5ème à monter à l’échafaud, à 11h23. Il avait 36 ans et 8 mois. Selon l’historien Kyûichi Yoshida (吉田久一), « il ne montrait pas le moindre signe de détresse émotionnelle. Son apparence était au contraire sereine, et même joyeuse – à telle point que l’aumônier s’inclina sur son passage ». Le lendemain, quand son jeune frère Senji vint récupérer le corps, il demanda à ce qu’on ouvrit le cercueil. Voyant l’expression paisible de Gudô il s’exclama : «Ô, frère ainé, tu es parti sans souffrir. Quel splendide visage tu as dans la mort. »

Par une de ces bizarrerie administrative dont toutes les bureaucraties du monde ont le secret, alors que les autorités avaient essayé de faire disparaitre toutes les traces des activités et écrits de Gudô, elles rendirent à son frère en même que le corps les maigres possession de Gudô, plusieurs de ses textes dont le Heibon no jikaku (la conscience ordinaire) qui est le testament politique de Gudô, véritable profession de foi anarchiste et universaliste, adressée à l’espèce humaine, et dans laquelle toute référence au bouddhisme a disparu même si il y a une influence zen perceptible dans le titre [7] :

« vous devez en toute chose agir conformément à ce que vous croyez juste. Alors les autres n’ont aucun droit de vous entraver ou de faire obstacle. Autrement dit, de même que vous respectez les intentions des autres, les autres doivent pleinement respecter les vôtres. C’est la condition d’une vie paisible. En bref, le but ultime de l’espèce humaine réside d’une part dans l’indépendance et l’autonomie, et de l’autre dans l’entraide et la solidarité, ou en d’autres termes dans la liberté, l’égalité et le souci d’autrui. Vu dans la perspective de l’évolution de la politique, du droit, de la religion et de la morale, on peut dire que le progrès est venu de l’extérieur avant d’être intériorisé par les individus. On apprend à se diriger et à se contrôler tout en mettant sa propre richesse au service au service de la satisfaction des besoins des autres. Ce faisant, l’être humain va naturellement vers l’accomplissement de sa finalité. Nous autres, êtres humains, n’avons rien à voir avec les vaches et les chevaux, qui ne peuvent vivre sans une puissance qui les domine et les contrôle. Au contraire, nous devons être capables de vivre et d’agir en toute liberté, maîtres de nous-même et fermement plantés sur nos deux pieds [8]» 

La réaction du clergé bouddhiste : de l’excommunication à la récupération post-mortem tardive …

Comme on l’a vu, dès la première arrestation de Gudô en 1909, la secte Soto lui avait retiré sa charge puis l’avait promptement exclu, sans attendre même qu’il fut officiellement déclaré coupable et condamnée du premier procès.

Mais cette haute trahison d’un bonze somme toute ordinaire qui avait osé remettre en cause les principes de la religion bouddhiste et à la suite rejeter le système impérial secoua tout l’édifice religieux de la secte Soto. La secousse se fit également sentir dans les autres écoles religieuses zen aux quelles appartenaient les autres moines impliquées.

La réponse de la direction du siège de la secte Soto lors du procès fut d’envoyer une note au ministère de l’Intérieur et au tribunal déclarant qu’Uchiyama avait déjà été radié des listes de la secte Soto, et s’excusant pour leur négligence dans le contrôle de la situation.

Les 16 et 18 février 1911, soit moins d’un mois après l’exécution de Gudô, la secte Soto organisa en son siège une grande conférences au sommet intitulée «blâme pour une souillure » (Kunkai ippan 卡 一 荡), dont elle publia dès le 30 mars le compte rendu, de façon à diffuser auprès de tous ses membres les instructions sur la conduite à tenir « pour expier ce crime qui entache gravement les milles premières années de la secte »[9]

. Pendant deux jours, tout l’encadrement de la secte soit plus d’une centaine de dirigeants, directeurs d’école et enseignants, furent réunis. Parmi les orateurs figuraient Shiba Junrokuro (其if波浮ハ良), directeur du département des religions du ministère de l’intérieur, Inoue Yuichi (井上友一), directeur du département des sanctuaires; Inoue Tetsujiro (井上哲次良), professeur de l’Université impériale de Tokyo et Koyama Atsushi (i小山温), directeur du département des prisons du ministère de la Justice. Les prêtres en chef des deux principaux temples de la secte, Eihei-ji et Soji-ji furent réprimandés. Le responsable administratif de la secte, Morita Goyo, fit  une déclaration abjecte pour s’excuser de n’avoir pas exercé un contrôle adéquat sur Gudô et ses semblables : « je suis profondément choqué qu’un individu comme Uchiyama Gudô ait pu trouver sa place dans notre église, une église qui depuis sa fondation a fait du respect de l’empereur et de la protection de l’Etat son principe fondamental. C’est pourquoi je me confonds en profondes excuses et m’engage à guider et éduquer les moines de notre secte pour qu’ils consacrent toute leur énergie aux tâches qui leur incombe et remplissent avec zèle leur devoir envers la société ».

La conférence rappela que le bouddhisme japonais était basé sur l’idée d’honorer l’empereur et de «protéger le pays » (尊皇護国), que le bouddhisme est inséparable de la famille impériale, et que cela n’était pas seulement vrai historiquement, mais devait également être pris pour acquis comme naturel et juste du point de vue de la politique nationale. Il s’agit là d’une expression concise de la position de base des bouddhistes, toute tendance confondue, de l’ère Meiji. En effet les autres églises bouddhistes zen ne furent pas en reste dans la course à qui dénoncerait le plus fort le blasphème des anarchistes.

La secte shin blâma également le comportement de son moine Takagi Kenmyô, qui avait été arrêté dans le cadre de l’affaire du crime de lèse-majesté et condamné à mort, avant que sa peine soit commuée en emprisonnement à vie. Le 20 janvier 1911, les deux directeurs administratifs de la secte envoyaient à tous les temples affiliés une lettre de remontrance :

« L’an dernier, certaines personnes dévouées à la cause de l’extrémisme anarchiste, ont ourdi un extraordinaire complot. Ce faisant elles ont non seulement violé le principe fondamental de notre secte, qui enseigne la coexistence de la vérité relative et la vérité absolue, mais encore rejeté la doctrine bouddhique de la causalité. Ce n’est pas ainsi que doivent se comporter les moines de notre secte, et pourtant il y a un moine de cette secte qui fait partie de ces gens-là… les membres de notre secte qui ont un rôle dirigeant doivent tout spécialement prêter attention à ce que font les moines et les laïcs qu’ils ont la charge de surveiller. Vous devez éliminer les idées fausses sans jamais relâcher votre surveillance.[10]»

Même les sectes dont aucun moine n’était concerné par l’affaire s’empressèrent d’affirmer leur fidélité à l’empereur divin. Ainsi, la secte rinzai publia une mise en garde en direction de ses membres « Depuis sa fondation dans ce pays, le rôle de la secte rinzai a consisté pour l’essentiel à protéger la nation par la diffusion du zen. C’est pour cette raison que nous avons révérencieusement placé devant l’image principale du Bouddha qui se trouve dans les temples de la secte une tablette portant l’inscription « puisse l’empereur actuel vivre mille ans », faisant ainsi de nos temps des centres de formation consacrés à la pacification et à la protection du pays. Nous veillons à ce que les membres de notre secte gardent toujours présent l’esprit d’amour du pays et de loyauté absolue envers l’empereur, à ce qu’ils ne négligent pas la doctrine du karma ni ne tombent dans le piège de la croyance en l’idée hérétique de «pernicieuse égalité » prônée entre autre par les anarchistes [11] ». 

Mais il ne faut pas croire que cette chasse aux blasphémateurs ne concernait que la religion bouddhiste. Les autres religions présentes au Japon, le Shintoïsme et le Christianisme, firent aussi une grande démonstration de servilité.

Les représentants des cultes shinto et chrétien participèrent avec enthousiasme à la conférence des 3 religions (sankyô kaydô) organisée par le gouvernement japonais le 25 février 1912. Cette conférence plaida pour une coopération entre politique, religion et enseignement, dans l’intérêt de la prospérité nationale. La participation officielle des chrétiens à la conférence montrait que la ferveur patriotique déployée par cette religion pendant les guerres contre la Chine et la Russie leur avait enfin ouvert les portes de la reconnaissance officielle.

La conférence eu pour résultat d’inciter nombre de dirigeants influents des hiérarchies bouddhiques et chrétiennes à travailler ensemble pour le renforcement de l’Etat, du patriotisme, de l’unité nationale, et du moral de la population pour le soutien à l’empereur. La soumission aveugle de tous les cultes présents au japon, et pas seulement du bouddhisme, à la politique impériale et au militarisme allait permettre l’embrigadement de la population dans la guerre impitoyable de conquête qui s’annonçait … Qu’un simple moine, sans aucun pouvoir, puisse menacer cet édifice par ses paroles simples et directes, dans un langage ordinaire pour des gens ordinaires, était insupportable pour le pouvoir et il devait donc mourir. Sa liberté et sa simplicité était le véritable blasphème. Il se devait, ainsi que ses co-accusés de disparaitre de l’Histoire. Plus de 50 ans après les faits, alors que les descendants demandaient la réouverture du procès, le Ministère de la justice avoua que les archives du procès avaient été détruites par les autorités de l’époque [12], désireuses de faire disparaitre toute trace de leur existence même.

Après sa défaite dans la seconde guerre mondiale, le Japon ne chercha pas vraiment à analyser les raisons qui l’avaient amené à ce désastre humain et moral. L’empereur Hirohito, petit-fils de Meiji, était resté sur le trône par la bonne grâce des USA. Une légende se créé autour de l’Empereur selon laquelle il ne porte aucune responsabilité sur les évènements et la guerre, et rien ne doit venir troubler ce conte à dormir debout. En 1961, une requête en révision du procès fut déposée,  mais elle est rejetée par la Cour Suprême le 5 juillet 1967, mettant un point d’arrêt définitif à toute démarche juridique de réouverture du procès. Le blasphème de Gudô et ses compagnons avait gardé toute sa charge subversive, il fallait le laisser sous sa chape de plomb. Plus de cent ans après les faits, aucune révision officielle n’est imaginable, malgré le changement de Constitution de l’après-guerre.

Mais dans nos époques modernes, où le faux devient un moment du vrai, en nos temps orwelliens où la paix c’est la guerre, il devenait difficile de maintenir Gudô et son esprit libre enfermés dans leur cachot de l’Histoire. La meilleure façon de désamorcer la charge subversive n’est plus de l’enfouir pour la dérober au regard mais au contraire de la prendre à bras le corps, de l’embrasser au sens propre pour ainsi mieux l’étouffer. Ainsi la secte Soto s’avisa-t-elle en 1993 (il était temps !) de créer un « bureau pour la protection et la défense des droits de l’homme », dont une des premières décisions fut de réinstaurer à titre posthume Gudô – qui n’avait rien demandé – comme membre de la secte et comme prêtre, « pour assurer la consolation de son esprit ». Il va de soi que c’était surtout pour la consolation de la secte elle-même que cette décision fut prise. Car au-delà des mots ronflants qui accompagnait la décision de la secte l’essentiel était d’affirmer que «  son exclusion avait été une erreur due à l’adhésion de la secte à la politique répressive du gouvernement ». Autrement dit, si Gudô avait été victime, la secte l’était un peu elle aussi et s’exonérait de toute responsabilité non seulement dans l’assassinat de Gudô par le gouvernement mais aussi de toute participation active et même proactive  dans la production d’une idéologie religieuse favorable au militarisme et à l’impérialisme japonais qui avait fait des millions de morts. La secte n’aurait été que passive, suivant la politique gouvernementale sans se pose de question. C’est une seconde manière d’assassiner Gudô, et d’ensevelir sous les fausses repentances et les larmes de crocodiles ses paroles blasphématoires et prophétiques. Gudô ne fut pas le modèle immaculé du Bouddhiste pacifique luttant contre l’injustice et l’oppression, que les religieux et les bouddhistes parfois affublés du qualificatif « libertaire » essaient de nous vendre. Gudô était un anarchiste, partisan de l’action directe, qui écrivit : « Les mains qui tiennent un chapelet doivent aussi toujours tenir une bombe ».


[1] Compte-rendu de son interrogatoire qui a précédé son procès. M. Inagaki, Henkaku o motometa bukkuôsha, p. 112

[2] https://www.facebook.com/bottledwasp/

[3] Shaku Soyen (釈 宗演?, écrit en japonais moderne Shaku Sôen ou Kôgaku Shaku Sôen), né le 10 janvier 1860 à Kanagawa au Japon et décédé à l’âge de 59 ans le 29 octobre 1919 à Kamakura, est un prêtre japonais qui fut le premier maître bouddhiste zen à enseigner aux États-Unis.

[4] Mikisono Hane

[5] Masako Gavin, Ben Middleton, Japan and the High Treason Incident, Routledge, 2013

[6] Le procureur, chargé de « l’enquête » sur cette affaire, Hiranuma Kiichirô devint vice-ministre de la Justice en août 1911, et fut l’un des dirigeants actifs dans la montée du militarisme et du fascisme japonais. Il fut premier ministre en 1939.

[7] Le titre faire référence à une phrase du célèbre maître zen  Nansen fugen « la conscience ordinaire est la voie »

[8] 柏木, 隆法, /  Ryûhô Kashiwagi, 大逆事件と内山愚童 / Taigyaku jiken to uchiyama gudô, JCA 出版, 1979

[9] Sôtô shûhô, n°340, 15 février 1911

[10] Chûgai nippô, n° 3259, 29 janvier 1911

[11] Ketelaar J.E., Of heretics and martyrs in Meiji Japan, p. 134

[12] Lévy Christine, Kôtoku Shûsui et l’anarchisme,  Ebisu, n°28, 2002. p. 66.

NB : Les principales sources pour rédiger ce texte ont été : Brian Victoria, le zen en guerre, Seuil, 2001 ; Ishikawa Rikizan, The Social Response of Buddhists to the Modernization of Japan – The Contrasting Lives of Two Soto Zen Monks, Japanese Journal of Religious Studies 1998 25/1-2 ; Fabio Rambelli, Zen Anarchism: The Egalitarian Dharma of Uchiyama Gudô (1874-1911), Berkeley: Institute for Buddhist Studies, 2013

Lettre ouverte à Mark Zuckerberg

Lettre ouverte à Mark Zuckerberg

Nous avons traduit une lettre ouverte adressé à Mark Zuckerberg par Riaz Osmani. Ce dernier est originaire du Bangladesh. Il s’adresse au patron de Facebook suite à la fermteure sans préavis sur la plateforme électronique de nombreux sites de libres-penseurs du Bangladesh, et ce dans l’indifférence la plus totale …

Le Bangladesh est un des pays les plus pauvres du monde. Pauvre sur le plan matériel, mais pas sur le plan intellectuel. C’est un pays qui s’enorgueillit d’avoir une longue tradition de poètes, d’écrivains et de penseurs, et même de libre-penseurs, dont la plus célèbre est sans doute Taslima Nasreen.

Ils ont en commun de s’appuyer sur la raison, d’interroger le monde et la société bangladaise sous le prisme scientifique et rationnel, de rejeter les traditions, de critiquer les fondamentalismes religieux; et pour certains, revendiquer leur liberté de ne pas croire

Souvent ils ont payé cette liberté de penser de leur vie, tel l’écrivain Avijit Roy, qui avait fondé le blog des libres penseurs bangladais Mukto-Mona assassiné à coup de machette en 2015 par un commando islamiste la sortie d’un salon du livre, ou encore l’éditeur Shahjahan Bachchu, assassiné en 2018 par un autre commando en moto.

Nos compagnons anarchosyndicalistes de la BASF qui essaient de développer les principes anarchosyndicalistes au Bangladesh, et à ce titre partagent les valeurs de la raison critique et de l’athéisme, sont aussi l’objet d’intimidation physique de la part des groupes religieux. Certains ont réchappé à des tentatives d’homicide.

Les anarchosyndicalistes du Bangladesh sont aussi victimes de la censure de facebook, qui a bloqué les liens vers leur site internet, les privant ainsi d’un outil de propagande utile.

Cette précieuse liberté de pensée, si fragile, avait trouvé un espace pour s’exprimer sur internet, et notamment sur Facebook. C’était insupportable par les ennemis de la liberté, les fondamentalistes religieux. Ils ont réussi à faire fermer ces voix libres virtuelles, aidés en cela par des algorythmes et des robots sans intelligence humaine, mais programmés selon des considérations de pure rentabilité financière. Que pèsent quelques voix discordantes face aux vociférations en masse ? le modèle économique de facebook favorisera toujours le pool de consommateurs potentiels le plus nombreux …

Nos compagnons libres penseurs et anachistes du bangladesh doivent faire face à une spirale infernale de calamités. Outre la violence politique et sectaire déjà mentionnée, le Covid a privé de revenus des millions de travailleurs. Dans les plantations de thés ce sont plus de 2000 familles que nos compagnons du BASF essaient d’aider à survivre. Les inondations viennent de ravager plus d’un tiers du pays. Plus que jamais notre solidarité est nécessaire !

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Lettre ouverte à Mark Zuckerberg

Par: Riaz Osmani

Cet article s’adresse à Mark Zuckerberg ainsi qu’à l’autorité Facebook en général. Je tiens à souligner le fait que Facebook a délibérément ou non désactivé les comptes de nombreux athées, ex-musulmans et libres-penseurs au Bangladesh. Il est concevable qu’une situation similaire existe dans d’autres pays à majorité musulmane. Facebook est devenu presque indispensable pour la population jeune et technophile du Bangladesh, en raison de la disponibilité de smartphones bon marché et de la possibilité de publier et de commenter  [dans leur langage habituel ], en Bangla. Cela a donné naissance à un vibrant monde en ligne dynamique dans le pays, où les gens peuvent désormais se connecter et converser d’une manière qui n’avait jamais été possible auparavant.

Un phénomène de ce dynamique monde Facebook est que les prédicateurs islamiques ont trouvé un nouveau moyen de faire passer leur message. De même, le groupe auparavant silencieux d’athées, d’ex-musulmans et de libres-penseurs a également trouvé une nouvelle façon de contester certaines des idées profondément ancrées des musulmans. Ces païens impies ont pris sur eux de discuter de divers versets du Coran et des Hadith avec ce qui suit à l’esprit. Les musulmans croient que le Coran est la parole absolue de Dieu, tandis que Hadith est une compilation de diverses paroles du prophète Mahomet. Dans des pays comme le Bangladesh, le Coran et le Hadith sont sacro-saints. Il ne faut pas les remettre en question, mais croire et obéir.

Pour ajouter une touche à tout cela, la plupart des Bangladais n’ont pas lu le Coran ou les Hadith dans une langue qu’ils comprennent. Le Coran et les Hadith ont été écrits en arabe classique et il n’y a pas d’effort social pour se concentrer sur les traductions en Bangla. Les enfants dès leur plus jeune âge apprennent à réciter des lettres et des mots arabes, et apprennent ainsi à prononcer et à réciter tout le Coran au fil du temps. Beaucoup sont même encouragés à tout mémoriser. Il manque dans tout cela toute compréhension de ce qui est lu. La plupart des musulmans du Bangladesh et de nombreux pays non arabophones n’ont pas une connaissance approfondie de ce qu’ils récitent jour après jour.

La connaissance du contenu de ces livres est limitée à ce que divers prédicateurs islamiques connus sous le nom d’imams sermonnent régulièrement à une congrégation soit dans une mosquée, soit dans un autre type d’événement religieux. Ces prêcheurs, enseignants ou érudits traduisent et expliquent de manière sélective le message du Coran et des Hadith d’une manière qui maintient de bonnes relations publiques. Ce sont ces versets sélectifs que les adeptes de l’Islam, jeunes et vieux, prennent à cœur et régurgitent à la première occasion. C’est cette connaissance sélective qui forme la base de la foi pour la plupart des musulmans au Bangladesh et il n’est pas fortement encouragé à approfondir les Écritures. Cela est laissé aux capacités des prédicateurs et des érudits.

Les athées, les ex-musulmans et les libres penseurs du Bangladesh ont trouvé sur Facebook l’occasion de mettre en évidence des versets du Coran et des Hadith qui sont habilement écartés par les prédicateurs. Des versets qui ont été utilisés pendant 1400 ans par les sociétés islamiques dominées par les hommes pour subjuguer le statut des femmes, de la communauté LGBT et des non-croyants, ont été mis en lumière et discutés. Cela a suscité la colère de nombreux utilisateurs musulmans de Facebook qui ont signalé que de tels messages étaient dégradants envers l’islam et la communauté musulmane. Étant donné que la plupart des publications et des discussions concernant ce qui précède sont en langue Bangla, Facebook ne dispose pas de suffisamment de ressources pour enquêter sur les plaintes des utilisateurs de Facebook en colère. Si les publications d’un athée, d’un ex-musulman ou d’un libre-penseur sont régulièrement signalées à Facebook comme contrevenant aux règles de la part de membres musulmans, Facebook  (ne vérifie par leurs affirmation et] finit par désactiver le compte de celui qui a publié les messages signalés.

D’un autre côté, chaque fois que nous avons signalé des articles de fondamentalistes musulmans appelant à la mort à tous les homosexuels et athées du Bangladesh, nous avons reçu une réponse standardisée indiquant que les messages en question ne violaient pas les normes communautaires de Facebook. Vraiment?

Je pense que Mark Zuckerberg sera d’accord avec moi pour dire que discuter de divers versets du Coran et des Hadith, sur la façon dont ils ont été utilisés pour subjuguer des femmes, des gais et des non-croyants, ainsi que ces derniers temps pour commettre certaines des pires atrocités terroristes dans les pays musulmans comme non musulmans, n’équivaut pas à de l’islamophobie ou au dénigrement d’un groupe religieux particulier. Au contraire, c’est une discussion légitime qui est d’ailleurs interdite dans l’Islam. Et pourtant, nous, athées bangladais, ex-musulmans et libres-penseurs, voyons maintenant nos voix étouffées et notre liberté d’expression restreinte, car Facebook a désactivé nos comptes après avoir reçu de nombreuses plaintes de croyants.

J’espère que Mark Zuckerberg sera également d’accord avec moi qu’il s’agit d’une discussion légitime à avoir, sur la façon dont les religions comme l’islam ont en général supprimé la libre pensée, l’épanouissement de l’individualité, la liberté de la sexualité et la réalisation de la connaissance par la science. L’Islam est une foi hautement textualisée basée sur les réalités de l’Arabie d’il y a plus de 1400 ans. Il déclare lui-même qu’il forme un mode de vie complet et immuable et interdit à ses adeptes de poursuivre une manière d’être non prescrite. La plupart des musulmans choisissent cependant les aspects de ce mode de vie complet qui conviennent à leur situation actuelle et prétendent ensuite être des musulmans pieux et justes. C’est une discussion légitime pour condamner cette hypocrisie surtout quand cette hypocrisie est utilisée pour juger des gens différents, que ce soit des musulmans moins observants, des non-musulmans, des apostats ou des personnes LGBT (musulmanes ou non).

C’est une discussion légitime que de mettre en évidence les viols systématiques de garçons et d’autres formes de torture physique qui sont infligés aux jeunes élèves pauvres et orphelins de sexe masculin dans les écoles islamiques appelées madrasas. Celles-ci sont infligées par les enseignants des madrasas résidentielles non mixtes ainsi que par des étudiants masculins plus âgés. Il est légitime de souligner le fait que de nombreux imams eux-mêmes sont impliqués dans des viols de jeunes filles et de femmes. La violence physique contre les enfants et les femmes n’a plus besoin d’être mentionnée.

C’est une discussion légitime que de mettre en lumière la vie du Prophète Mahomet, même des aspects de sa vie portant sur les questions personnelles de mariage et de relations sexuelles telles que racontées dans les Écritures. Tous les aspects de la vie du prophète Mahomet, et pas seulement quelques-uns, devraient être discutés car la plupart des musulmans masculins au Bangladesh (et ailleurs) expriment ouvertement leur désir de suivre ses traces dans leur intégralité (y compris jusque dans leur apparence personnelle).

C’est une discussion légitime que de remettre en question l’authenticité même de l’Islam et de son histoire telle que racontée dans le Coran et les Hadiths. Il est légitime en tant qu’être humain librement pensant de remettre en question l’authenticité même du Coran et des Hadith et comment ces livres ont vu le jour. Il est également valable de remettre en question l’idée même d’un système de croyance, tel que prescrit par l’Islam ou toute autre religion organisée. Il est valable de souligner qu’un tel système de croyance qui maintient la notion de «je crois aveuglément et donc cela doit être vrai», est contre toute forme de raisonnement et de preuve rationnels.

M. Zuckerberg, plusieurs de nos comptes Facebook ont été désactivés, y compris le mien. Nous pensons également que Facebook cède aux demandes du gouvernement de pays comme le Bangladesh de museler notre voix. C’est là que Facebook échoue dans son engagement à protéger la liberté d’expression et à connecter les gens du monde entier. Et Facebook nous fait cela avec en toile de fond le fait que de nombreux athées, ex-musulmans, libres penseurs, écrivains, blogueurs, dirigeants de confessions non musulmanes, militants culturels et militants des droits des homosexuels ont été tués au Bangladesh par des terroristes islamiques, le tout en le nom de l’Islam, il y a quelques années. Les musulmans du pays, en général, ne déplorent pas ces incidents, car c’est leur foi qui aurait été critiquée par ceux qui ont perdu la vie, leur foi qui aurait été « souillée » par les comportements « indécents » de ces derniers.. Telle était également la position politique générale du gouvernement. Mais Monsieur Zuckerberg, savez-vous où ces meurtres ont été encouragés à se concrétiser? Sur Facebook lui-même.

J’espère que vous et votre équipe examinerez sérieusement cette question. Nos comptes Facebook doivent être réactivés et des procédures doivent être mises en place pour que les discussions légitimes et les critiques de l’islam ne soient pas supprimées. De plus, Facebook doit embaucher suffisamment d’experts en langue bangla pour que les membres de votre équipe puissent analyser attentivement les publications et les commentaires et être en mesure de prendre des décisions plus appropriées à leur sujet.

Merci beaucoup, monsieur Zuckerberg. Mes meilleurs vœux vont à tous les athées, ex-musulmans et libres penseurs du Bangladesh et du monde entier.

Pour en savoir plus sur Mukto-mona (en anglais) : http://home.mukto-mona.com/en-US/about.html

Le site web de nos compagnons de la Bangladesh Anarcho-Syndicalist Federation BASF : https://www.bangladeshasf.org/

Pourquoi je suis athée ? (Bhagat SINGH)

D’après un texte de Patrice Dartevelle, de l’Association belge des Athées

En 1930, en Inde, est publié un petit livre au titre éloquent : Pourquoi je suis athée, disponible depuis peu en français grâce aux Éditions de l’Asymétrie. On peut dire de certains livres qu’ils sont des drapeaux. » Pourquoi je suis athée ? » du libertaire indien Baghat Singh, devrait être le drapeau on ne peut plus actuel des libertaires du monde entier. On peut dire de certains livres qu’ils sont des combats. Cette édition qui regroupe des commentaires de militants athées et libertaires du monde indien et du monde arabe réengage un combat universel : sur toute la planète, au même titre que la lutte des classes, la lutte contre l’obscurantisme et le fascisme religieux est à l’ordre du jour.

Son jeune auteur, Bhagat Singh, est né en 1907. C’est un sikh du Pendjab, région passée depuis au Pakistan. C’est un militant indépendantiste indien. Hostile aux modérés du Parti du Congrès, il milite dans l’Hindoustan Republic Association dont il suit l’aile gauche marxiste en 1928 au sein de l’Hindoustan Socialist Republic Association. En 1926, il avait fondé la NBS (ou Youth Society of India) qui organisait des banquets mêlant toutes les castes et toutes les religions. Il sera proche des premiers communistes indiens.

À la fin de 1928, il participe à un attentat – réussi – contre un responsable policier anglais. Il est en 1929 un de ceux qui lancent une bombe – assez inoffensive (quelques blessés très légers) – sur les bancs de l’Assemblée centrale, sorte de parlement des associations indépendantistes. Il est arrêté, condamné à mort et exécuté en 1931. Il laisse le manuscrit de plusieurs livres, écrits en captivité, dont celui-ci.

L’athéisme de Bhagat Singh

Si on examine la vingtaine de pages laissée par l’athée indien, on y voit une autonomie certaine dans son passage à l’athéisme même si son engagement à gauche n’a pu manquer d’interférer dans sa réflexion. Mais en aucun cas il ne peut s’agir de l’effet d’un encadrement de la structure de groupe.

Au sein de sa famille, chez son père, son oncle, il peut trouver une tradition militante anticolonialiste mais pas athée. Quand il entre au parti révolutionnaire– je suppose le HSRA – dit-il, ses premiers chefs sont soit très prudents en matière de religion soit carrément très religieux.

Cependant, au départ du militantisme anticolonialiste, certaines évidences se sont imposées à lui, à commencer le désir et le besoin d’arguments pour être en mesure de convaincre. La lecture des révolutionnaires européens comme Bakounine va l’amener à réfléchir. Surtout il y a la logique d’une pensée révolutionnaire anticolonialiste mais aussi sociale qui ne peut se concevoir sans une attitude critique et indépendante. C’est du moins ce qui semblait évident à une époque où les insatisfaits ne préféraient pas le recours à la religion. C’est tout cela qui le pousse à se déclarer athée en 1926. Il avait dix-neuf ans.

L’observation des religions concrètes joue aussi un rôle. Un Indien de cette époque voit bien l’hindouisme, le sikhisme, l’islam et la version surtout anglicane du christianisme. Bhagat Singh constate les contradictions des religions entre elles et les conflits au sein de celles-ci. Sa situation au sein du sous-continent indien le met aux prises avec un problème très rarement traité en Europe : la croyance en la réincarnation. Elle est pour lui un pur conte de fées. Être réincarné en âne pour avoir commis un crime dans sa vie humaine précédente, dit-il, n’a jamais changé le comportement de qui que ce soit. Si c’est une punition, on peut lui prêter une totale inefficacité.

Sa théorie de la religion n’est pas caricaturale. Malgré son engagement politique, il ne soutient pas que les religions aient été créées par les exploiteurs. Les religions s’accommodent facilement de la tyrannie, voilà tout. Selon Singh, la religion s’installe quand les hommes ont pris conscience de leurs lacunes et de leurs faiblesses. La doctrine correspond à la théorie de l’intervalle du sociologue et philosophe belge Eugène Dupréel (1879-1967), qui explique par elle le constant recul des religions, l’intervalle entre les souhaits des hommes et leurs possibilités se restreignant avec les progrès des sciences et des techniques.

Je retiendrai aussi son opinion selon laquelle, pour chaque personne soucieuse de progrès il est indispensable d’analyser et de comprendre les religions. La règle a été trop souvent oubliée et bien des athées sont pris de court aujourd’hui face à l’islam, aux évangéliques ou prêts à croire que les sectes ne sont pas des religions et que le terme Dieu signifie quelque chose.

Ses arguments contre l’existence de Dieu sont classiques. Si Dieu a créé le monde et l’homme, pourquoi permet-il que des millions de gens meurent de faim ? S’il l’a voulu, il mérite les mêmes condamnations que Néron (B. Singh s’en tient à l’historiographie dominante de l’époque) et Gengis Khan. Si Dieu doit utiliser la contrainte, recourir à la loi, est-il réellement tout-puissant ? Pourquoi n’arrête-t-il pas la main de celui qui va commettre un crime ?

Un point essentiel des convictions de Bhagat Singh porte sur la notion de progrès. Sa manière d’en parler peut sembler refléter un monde qui a disparu :

« Nous croyons dans la nature et pensons que le progrès humain découle de la domination de l’homme sur la nature. Il n’y a aucune puissance consciente derrière la nature. Ceci est notre philosophie. »

On connaît a contrario les avatars récents d’un culte sud-américain, couvé par bien des écologistes, de la Terre-mère, de la Mère nature, parfaitement irrationnel et régressif. Il est utile de rapporter un point de vue, nullement isolé en son temps, qui, s’il ignore nos questionnements vu son époque – et son origine – montre bien ce qu’il y avait de riche et d’essentiel, de prométhéen sans doute, dans la vision occidentale du progrès, dominante jusqu’il a peu, sauf auprès des gentlemen farmers.

Singh n’a pas d’illusion face à son destin de martyr de l’indépendance : il ira retourner au Rien. Se consacrer à une juste cause est le seul sens possible de la vie.

L’atéhisme aujourd’hui en Asie du Sud-Est

L’éditeur bangladais Raihan Abir, cofondateur du site de libres penseurs Mukto-Mona (« Libre Penseur »), exilé au Canada a rédigé l’introduction au volume et pose le bon problème :

« Le monde, à bien des égards, a changé depuis [Bhagat Singh]. Nous aimerions penser qu’il a changé pour le mieux, mais les événements qui se déroulent depuis une décennie ont prouvé la dialectique de ces bouleversements et la terrible régression qui les accompagne. La liberté d’expression reste un concept insaisissable. Aujourd’hui, les mots prononcés par Bhagat Singh en 1930, s’ils étaient prononcés à haute voix seraient considérés comme blasphématoires dans de nombreux pays du monde et entraîneraient la peine de mort. Même les mouvements progressistes et les classes moyennes, dont on aurait pu penser que le soutien à la liberté d’expression serait sans équivoque, professent des récits uniquement centrés sur l’économie et cherchent le plus souvent des compromis avec les idées régressives prônées par les groupes religieux extrémistes. Cela a rendu la vie ô combien difficile pour les athées et les libres penseurs de nombreux pays en développement… »

Si nul ne peut être forcé à devenir athée, les fondamentalistes montrent combien les religions peuvent être dangereuses. C’est en principe un problème de liberté d’expression mais on ne pourra le régler, comme on l’a fait en Europe, qu’en s’en prenant à la religion elle-même, en réduisant sa sphère d’influence, en contestant ses dogmes les plus fondamentaux ou, à tout le moins, en forçant intellectuellement les croyants à un autre regard sur leurs croyances.

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Note de Lecture « Pourquoi je suis athée ? »

(paru dans « Anarchosyndicalisme ! » n°152, décembre 2016/Janvier 2017)

On peut dire de certains livres qu’ils sont des drapeaux. La traduction en français par les Éditions de l’Asymétrie de « Pourquoi je suis athée ? » du libertaire indien Baghat Singh, devrait être le drapeau on ne peut plus actuel des libertaires du monde entier. On peut dire de certains livres qu’ils sont des combats. Cette édition qui regroupe des commentaires de militants athées et libertaires du monde indien et du monde arabe réengage un combat universel : sur toute la planète, au même titre que la lutte des classes, la lutte contre l’obscurantisme et le fascisme religieux est à l’ordre du jour.

Quand j’ai lu ces textes, j’ai pensé au sordide bruit de fond qu’on entend dans un certain milieu qui consiste à nier, parfois avec violence, l’existence et le sort de ceux qui meurent dans les pays sous dictature religieuse pour avoir défendu la Liberté et la Raison. Elle nous serine que, parce qu’ils vivent dans un autre continent que le nôtre, il faudrait taire le fait que ces militants athées et libertaires sont égulièrement massacrés par des islamistes, qu’il faudrait même aller jusqu’à taire leur existence.

Ce bruit de fond sordide voudrait étouffer les cris de révolte, par exemple ceux de Shammi Haqui et Ananya Azead qui nous expliquent qu’en Inde il n’a pas fallu 20 ans pour que se développe un extrémisme religieux bipolaire capable, tel un poison lent, de changer radicalement le tissu et le psychisme de la population. Elle voudrait les étouffer parce que ces cris nous alertent : la religion n’est une drogue apaisante qu’au début, à terme c’est un poison lent. Et on en connaît le résultat par avance, pour peu qu’on veuille bien ouvrir les yeux et les oreilles.

A l’encontre de ceux qui fabriquent ce bruit de fond et qui se réduisent au rôle de complice des fanatiques et des fascistes, ce livre nous rappelle que s’il n’existe pas de frontières géographiques – puisqu’ils habitent au même endroit – il existe des frontières idéologiques. Il est bon de souligner que nous ne sommes pas du même côté de la barrière que ces nouveaux négationnistes. Hier comme aujourd’hui et aujourd’hui comme demain, il existe bel et bien une frontière entre un fanatique religieux et un libertaire, il existe bel et bien une frontière entre un fasciste et un anarchiste.

Du coup j’en suis venu à une question, « No border » (Pas de frontières) disons-nous… Mais qu’est ce que ça veut dire de vouloir abolir les frontières géographiques sans combattre ce relativisme culturel qui nie à toute force l’existence et le droit à l’existence de nos compagnons du monde entier ?

Qu’est ce que ça veut dire de vouloir accueillir tout le monde sans combattre clairement ce bruit de fond sordide qui exclut de ce monde ceux qui ne pensent pas comme les puissants, les tyrans et leurs complices, veulent qu’on pense ? No border disons-nous, oui, mais encore ?

Relire l’histoire

Qu’est-ce qui a empêché en février 1939 les réfugiés espagnols de base d’être massacrés par les franquistes lancés à leur poursuite, si ce n’est l’existence de la frontière française ? Qui aurait eu intérêt, en 1939, à brûler le poste frontière du Perthus en criant « No border » ?

Inversement, en 1945, à l’instar du fils de Mussolini ou du chef des terribles oustachis, Ante Pavelic, un nombre prodigieux de fascistes se réfugièrent en Amérique du Sud. Les nazis y furent accueillis à bras ouverts, tels le tristement célèbre docteur Mengele. Ce médecin du camp de concentration d’Auschwitz, qui avait pratiqué sur les détenus d’horribles expériences, avait gagné l’Argentine en 1949, comble d’ironie sinistre, avec un passeport de la Croix Rouge. Quel sens cela aurait-il eu à cette période en Argentine de crier « Bienvenue aux réfugiés » ?

Poser ces questions c’est y répondre. Oui les libertaires sont pour l’abolition des frontières géographiques mais pas uniquement, surtout pas uniquement, car si l’on met sous le boisseau l’existence de frontières idéologiques on ne fait rien d’autre que de rendre possible l’avènement d’un monde totalitaire dirigé par un gouvernement mondial. Un pur cauchemar.

Alors comme l’écrit la sociologue algérienne Marième Helie Lucas, il faut

« … rappeler à tous ceux qui, ici même, nient notre histoire libertaire au nom d’une identité qu’ils supposent nécessairement religieusement définie et accordent un pouvoir politique croissant aux représentants des religions, que l’alliance morbide entre les prédicateurs religieux et les détenteurs du pouvoir constitue un suprême danger ».

« Pour rendre hommage aux blogueurs bengalis et saoudiens, aux militants pakistanais contre les lois sur le blasphème, aux dessinateurs français qui se sont battus pour notre liberté à tous » , il faut acheter « Pourquoi je suis athée ? » d’autant plus que les bénéfices des ventes seront reversés au site internet MUKTO-MONA (Libre Pensée) qui héberge les blogs de plusieurs athées bengalis.

Ce texte écrit en prison en 1 930 par Bhagat Singh, constitue un brûlot malmenant à la fois les religions, les castes et le colonialisme. Encore très diffusé aujourd’hui en Inde, il exerce une influence toujours déterminante sur les luttes contre tous les fanatismes, notamment celles des blogueurs, éditeurs et libres penseurs d’Asie et du monde arabe. L’édition de cette œuvre, en septembre 201 6, par les Editions de l’Asymétrie comprend des préfaces de Raihan Abir, éditeur du site Mukto-Mona , de Shammi Haque, blogueuse et activiste féministe de la Ganajagaran Mancha ( Mass awakening Platform / Plate-forme pour le réveil des masses ), et de Marieme Helie Lucas, sociologue, fondatrice et coordinatrice des réseaux Secularism is a Women’s Issue et Women living under Muslim Laws ainsi que des Postfaces de Chaman Lal, historien, JNU-Delhi, et d’Ahmedur Rashid Chowdhury (Tutul), éditeur, Shuddhashar. Le prix d’achat est de 10 euros

Complément Juillet 2020 :

Désormais épuisé, le livre est disponible en pdf gratuit, et en audio (sans les notes de bas de page) sur le site de Richard MONVOISIN (qu’on remercie pour cette initiative !) . Si vous ne savez pas quoi faire des 10 euros ainsi économisés, il est toujours possible d’acheter autre chose chez les éditions Asymétrie (https://editionsasymetrie.org/), ou de soutenir Mukto-Mona d’un manière ou d’une autre.

هناك اشخاص تدعي ان الحياة بدون الايمان و الدين بدون معنى، انا شخصيا لا اوافق على ذالك لعدة اسباب .

هناك اشخاص تدعي ان الحياة بدون الايمان و الدين بدون معنى، انا شخصيا لا اوافق على ذالك لعدة اسباب .

هناك اشخاص تدعي ان الحياة بدون الايمان و الدين بدون معنى، انا شخصيا لا اوافق على ذالك لعدة اسباب .
سؤالي لكل من يفكر بهذه الطريقة هو : اذا كان معنى الحياة هو الدين او العبادة لكي ندخل الجنة بعد الموت ، فما هو معنى او الهدف في الجنة ؟ هل هو فقط ان ناكل ونسبح في نهر الخمرة ونكح الحوريات ؟

Il y a des gens qui prétendent que la vie sans foi ni religion n’a pas de sens, ce que je ne partage pas personnellement pour plusieurs raisons.


Ma question à quiconque pense de cette façon est la suivante: si le sens de la vie est religion ou culte pour entrer au paradis après la mort, quel est le sens ou le but du paradis? Est-ce juste pour manger, nager dans la vin et baiser des nymphes?

تا اندیشه مان در قید و بند خرافات و مذهب باشد ، آزادی معنی نخواهد داشت

تا اندیشه مان در قید و بند خرافات و مذهب باشد ، آزادی معنی نخواهد داشت .

Traduction du Farsi (langue de l’Iran) au français :

Tant que nos pensées sont dans les limites de la superstition et de la religion, la liberté n’aura pas de sens.

Dieu est-il un être ? S’il en est un c’est de la merde (Antonin Arthaud)

Là où ça sent la merde,
ça sent l’être.
L’homme aurait très bien pu ne pas chier,
ne pas ouvrir la poche anale,
mais il a choisi de chier
comme il aurait choisi de vivre
au lieu de consentir à vivre mort.

Dieu est-il un être ?
S’il en est un c’est de la merde.

Antonin Artaud (pour en finir avec le jugement de Dieu)

« Dans ce qu’il qualifiait de « recherche de la fécalité », Artaud manifestait sa douleur, cette nécessité de vivre dans les excréments : « l’homme a eu peur de perdre la merde, ou plutôt il a désiré la merde. »

Au talent près, ces imprécations rejoignent les paroles de la chanson entonnée par Ravachol lorsqu’il marchait vers la guillotine : « si tu veux être heureux, nom de Dieu, pends ton propriétaire et fous l’bon Dieu dans la merde ; » Tout comme Artaud, François Claudius Koenigstein, dit Ravachol, associait Dieu et la merde, ce qui, finalement redonnait toute sa dimension à l’homme. De son côté, Le Père Peinard, de l’anarchiste Emile Pouget, rendait compte du procès de Ravachol en décrivant la cour d’assise de la Seine : « Ça sent la merde dans toute la salle ! » ….

Ces rappels injurieux à Dieu, au milieu de mes déchirements, ce sursaut d’humour pour tenir tête au désespoir [étaient malgré ma situation] très plaisants. »

Maurice Rajfus (Le chagrin et la Colère, 2005)

Si tu veux être heureux, fout ’bon Dieu dans la merde ! (La chanson du Père Duchesne 1892)

La Chanson du Père Duchesne apparaît comme un anonyme en 1892. Ravachol la chantait en montant sur la guillotine le 11 juillet 1892 dans la prison de Montbrison. L’exécution interrompit Ravachol à la fin de l’avant-dernier couplet : « fout l’bon dieu dans l a merde ! »

On y retrouve, à travers la référence au Père Duchesne et à Marat, les revendications sociales des Enragés et des Bras-nus de la Première Révolution Française. Les travailleurs qui se dressent contre la société de classes y désignent encore leurs ennemis, voués à la lanterne, sous les seules figures traditionnelles du propriétaire et du prêtre.

Le Père Duchesne

1892

Né en nonante-deux. 

Nom de Dieu !

Mon nom est Pèr’ Duchesne. 

Marat fut un soyeux, 

Nom de Dieu !

A qui lui porte haine, 

Sang-Dieu !

Je veux parler sans gêne 

Nom de Dieu !

Je veux parler sans gêne !

Coquins, flioux, peureux 

Nom de Dieu !

Vous m’appelez canaille. 

Dès que j’ouvre les yeux ! 

Nom de Dieu !

Jusqu’au soir je travaille. 

Nom de Dieu !

Et je couch’ sur la paille 

Nom de Dieu !

Et je couch’ sur la paille !

On nous promet les cieux. 

Nom de Dieu !

Pour toute récompense. 

Tandis que ces messieurs. 

Nom de Dieu !

S’arrondissent la panse, 

Sang-Dieu !

Nous crevons d’abstinence 

Nom de Dieu !

Nous crevons d’abstinence ! 

Pour mériter les cieux, 

Nom de Dieu !

Voyez-vous ces bougresses. 

Au curé le moins vieux. 

Nom de Dieu !

S’en aller à confesse 

Nom de Dieu !

Se faire peloter les fesses,

Nom de Dieu !

Se faire peloter les fesses ! 

Quand ils t’appellent gueux, 

Nom de Dieu ! 

Sus à leur équipage !

Un pied sur le moyeu. 

Nom de Dieu !

Pour venger cet outrage, 

Sang-Dieu !

Crache-leur au visage. 

Nom de Dieu !

Crache-leur au visage !

Si tu veux être heureux. 

Nom de Dieu !

Pends ton propriétaire, 

Coup’ les curés en deux, 

Nom de Dieu !

Fouts les églises par terre, 

Sang-Dieu !

Et l’bon Dieu dans la merde,

Nom de Dieu !

Et l’bon Dieu dans la merde ! 

Peuple trop oublieux. 

Nom de Dieu !

Si jamais tu te lèves. 

Ne sois pas généreux, 

Nom de Dieu !

Patrons, bourgeois et prêtres, 

Sang-Dieu !

Méritent la lanterne, 

Nom de Dieu !

Méritent la lanterne