QUAND DES MIGRANTS ET DES PARIAS TENAIENT LE MAQUIS DANS LE CANTAL

Anarchistes, pas républicains … des anarchistes espagnols en Résistance, tome 2

Table des matières

Introduction

Le Barrage de l’Aigle, creuset de la réorganisation de la CNT-AIT espagnolE

Les espagnols du Chantier de l’Aigle ne partiront pas à l’organisation TODT

La réorganisation de la Confédération commence dans un village du Cantal

COMMISSION LOCALE DU BARRAGE DE L ‘AIGLE – CIRCULAIRE N ° 2

La police française et la Gestapo bernés par des ouvriers et des parias.

Les relations avec les communistes.

Les relations avec la Résistance Française.

La Résistance, une culture avant d’être un engagement.

Après le débarquement, le temps de l’action.

Le journal Exilio, un lien pour la reconstruction de la CNT-AIT.

QUELQUES PORTRAITS D’ANARCHISTES ESPAGNOLS DU BARRAGE DE L’AIGLE

Juan MONTOLIU DEL CAMPO.

Miguel (ou Manuel) BARBOSA GIRO.

José ASENS VALERA.

Alberto GERMAN GONZALEZ.

José SANTIAGO PAVON, dit « Antonio ORDOÑEZ MUÑEZ ».

Ramon SERRAROLS CAROL.

Paquita et Felipe MARTINEZ CAYUELA.

Luisa et Mateo GARCIA GASCON.

Miguel CAZADOR CASTELLA.

Francisco MONTERO VAQUERO.

Encarnacion et Florentino BARONA CASTRO.

Manuel JODAR SORIANO.

Cristobal DIAZ DIAZ.

Santiago « El CHISPA » BURGUETE TRIAN.

Muzio TOSI, un italien dans la compagnie Espagnole.

José PUJOL CASASUS.

Ricardo et Antonio ROMAN CUERVA

Francisco VALENTIN BLASIO.

Agustin GALERA GONZALEZ.

Jaime VIZCARRO FIBLA.

Baltasar ROMEA ALADEN.

José de LUNA ALBERT et Manuela OLEAGA.

Salvador FERNANDEZ FERNANDEZ et Juanita Oleaga.

José et Paquita GERMAN GONZALEZ.

Antonio LOPEZ ESPEJO et Alfonso LOPEZ ASTURIANO.

Pedro QUILES.

Antonio HEREDIA VICO et Maria FANNE.

José « El CARTAGENA » MARTINEZ REBOLLO.

Juan RODRIGUEZ CAPARROS.

Pedro Garcia Garrigo.

Ginés HERNANDEZ PAGAN.

José HERNANDEZ PEREZ.

Juan « Alcantara » ESCORIZA MARTINEZ.

Gregorio USON ARA.

Antonio GONZALEZ GONZALEZ.

Manuel « Arturo RUSINOL MAURI » RODRIGUEZ URENA.

Autres militants de la CNT-AIT du Barrage de l’Aigle.

Inocente ABAD GARCIA.

José, Blas ASENS GIOL.

D. BARBOA.

Francisco BERGA ORTAL.

José BERRUEZO SILVENTE « CLARIN ».

Ramon CAMI.

Florencio EDO.

Dositeo FERNANDEZ.

José GARCIA.

Sebastian GOMEZ SILVENTE.

LAHOZ.

Manuel MAREY.

José MARQUES CABALLERO.

Bernardo « NARDO » MERINO PERIS.

Manuel « Manolo » MOREY BLANCH.

José OLIVER CALLE.

Miguel RICO.

Tomas SAMITIER URUEN.

Victoriano GOMEZ MARCO.

Version papier disponible contre 3 euros (port compris) à CNT AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (intro)

Introduction de la brochure « ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (tome 1) « 


De tout temps, pour faire face aux crises internes comme externes qui le menace, l’Etat a eu recourt aux exhortations à l’Union Nationale, pour que la Nation fasse corps autour de ses dirigeants. Pour ce faire, l’Etat a besoin de mobiliser des symboles puissants, capable d’incarner son discours idéologique. On assiste donc régulièrement à une instrumentalisation des faits historiques, selon les besoins circonstanciels de ceux qui sont au Pouvoir … ou qui y aspirent

La République française n’échappe pas à ce mouvement, et la Résistance au Nazisme est une pièce de choix dans son dispositif idéologique. L’Histoire de la Résistance a connu plusieurs versions, selon les nécessités du moment du Pouvoir : dans l’après-guerre, les Gaullistes ont écrit la fable d’une résistance massive et générale des français qui se libérèrent eux-mêmes de l’envahisseur honnis. De leur côté les Communistes se sont érigés comme le Parti des Fusillés, résistants de la première heure et plus patriotes que les patriotes.

Pourtant, il faut bien le reconnaître : jusqu’’à ce que la victoire Alliée ne fasse plus de doute en 1944, la Résistance est surtout le fait de « marginaux », souvent étrangers. Comme l’a dit si bien l’humoriste et véritable résistant Pierre Dac « pendant plus de 4 ans, les français ont surtout résisté … à l’envie de résister » Le rôle des réfugiés espagnols dans la Résistance, et encore plus des anarchistes espagnols, fut donc ignoré car ne cadrant pas dans le dispositif idéologique que servait le récit gaullisto-communiste de la France Résistante.

Si aujourd’hui l’Union Nationale est toujours à l’ordre du jour du programme de tous les hommes ou femmes de pouvoir, le consensus social se construit autour de nouvelles figures identitaires. Le discours idéologique dominant actuel proclame que la République, bonne fille, est capable d’accueillir tous ses enfants, dans le respect de leurs différences, dès lors qu’ils se rangent derrière son drapeau pour la défendre. Ainsi, la mémoire des Espagnols de la Résistance est-elle désormais convoquées dans les manuels d’histoire, les noms de rues et lors des commémorations officiels … mais à la condition qu’on les baptise « républicains espagnols » et qu’on « omette » que nombre d’entre eux étaient des anarchistes qui n’avaient qu’un amour très modéré pour la République. Opération de réécriture de l’Histoire d’autant plus facile que les protagonistes sont désormais tous morts. Pas de risque qu’ils viennent contredire le discours officiel d’un Macron évoquant « les camps espagnols » lors de la commémoration du 6 juin 44, en lui rappelant que ces camps de concentration étaient français et bien républicains, car bâtis par la République Française, pour y parquer en février 39 dans des conditions pire que des bêtes ceux qui avaient fui les fascistes franquistes après leur avoir tenus têtes – seuls – pendant 3 ans…

Dans le même mouvement idéologique de réécriture de l’histoire, un Ministre de l’intérieur, le sinistre Castaner l’éborgneur, peut dire sans honte que la Police française fut globalement Résistante. Heureusement, des témoignages écrits, tels celui d’Arthur Koestler – qui gouta les délices de cet internement Républicain au camp du Vernet – permettent de remettre les pendules de l’Histoire à l’heure : « [en 1939] Les flics lisaient les journaux du matin, et ce matin justement, les journaux publiaient un communiqué officiel expliquant que la foule des étrangers qui venaient d’être arrêtés ces jours derniers par « notre vigilante police » représentait les éléments les plus dangereux du Paris interlope, la véritable lie de la terre. »[1] La mémoire aussi est acte de Résistance. Nous n’oublions pas ce que fit la police française.

La mémoire, en même temps qu’elle s’estompe avec les générations, est devenue un enjeu politique. Les enfants et les petits-enfants de « républicains espagnols » deviennent des enjeux électoraux, qu’il s’agit de flatter dans le sens de la mémoire, en espérant capter quelques voix, surtout quand les élections se jouent désormais dans des mouchoirs de poche … Les « gestes symboliques de reconnaissance» envers les descendants se multiplient, en même temps que le potentiel subversif de cette mémoire est désamorcé. Ainsi Hidalgo peut-elle inaugurer à Paris, sous le regard ému des associations de fils et fille de réfugiés espagnol « et en même temps » de la ministre de la Justice du Royaume d’Espagne, un square « Federica Montseny » mais en faisant suivre son nom du qualificatif réducteur et pacifié d’« écrivain libertaire »…

Cette brochure a donc une ambition idéologique et non commémorative. Notre objectif n’est pas de verser une larme nostalgique sur de glorieux ancêtres, mais de partager des faits et arguments pour réfuter le bourrage de crâne et l’enrôlement des anarchistes d’aujourd’hui sous le drapeau républicain.

Nous avons voulu rassembler ici des textes d’analyses, des témoignages, des biographies pour essayer de saisir les trajectoires (dans leur succès comme dans leurs échecs, mais sans jamais renoncer) et les motivations de ces anarchistes espagnols qui, bien que vaincus et exilés dans un pays dont les institutions républicaines les traitaient en parias[2], avaient continuité la lutte pour ce qui fait la Dignité Humaine : la Liberté, la Solidarité, l’Egalité.

Ce qui frappe en lisant le récit de leurs vies, c’est d’une part le fait qu’il s’agit essentiellement de gens simples, des « petites gens », ébénistes, mineurs, ouvriers, paysans, éboueurs même, sans aucune prétention d’héroïsme ni recherche de gloire aucune  ; et d’autre part l’existence d’un principe commun qui les guida en toute circonstances, la conscience de la Dignité et l’esprit de Résistance, c’est-à-dire le refus des capitulations et du conformisme ambiant.

Cette brochure comporte un texte inédit à notre connaissance, le rapport de la Police de Vichy sur les anarchistes espagnols, et la réponse du Directeur du camp de concentration du Vernet au sujet de ses pensionnaires les plus surveillés. Au-delà du caractère historique du document, cela permet de voir en creux l’intelligence tactique et opérationnelle de ces militants qui – malgré leur internement et la surveillance serrée dont ils faisaient l’objet, réussissaient à maintenir un réseau anarchosyndicaliste opérationnel.

Tel le coq qui chante dans la nuit (pour reprendre le titre d’une nouvelle de l’anarchiste Chinois Pa Jin, qui a la même époque résistait avec ses moyens contre le fascisme impérial japonais), ces exemples sont autant d’hymnes au courage et à la liberté et nous donnent malgré-tout des raisons d’espérer.

Pour paraphraser un résistant célèbre, quoiqu’il arrive, la flamme de la Résistance anarchiste ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas …


[1] Arthur Koestler, La Lie de la terre, Paris, Calmann-Lévy, 2013, 302 p., p. 76

[2] Même si heureusement des « français moyens », individus lambda, n’avaient pas oublié ce que le mot Fraternité voulait dire.

Version papier disponible contre 3 euros (port compris) à CNT AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (tome 1)

Tome 1 : des camps républicains du mépris aux maquis de la Liberté…

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Longtemps, la mythologie de la Libération, entretenue par le Pouvoir (tant
Gaulliste que communiste) voulut que les français se soient engagés
massivement dans la Résistance et que la France se soit quasiment libérée ellemême.
Or la Résistance fut avant tout le fait de « marginaux », dont de
nombreux étrangers réfugiés. Leur rôle dans la libération de la France passa aux
oubliettes de la mémoire.

Depuis quelques années, on redécouvre que près de 30 000 espagnols prirent
part, d’une façon ou d’une autre aux combats contre l’occupant nazi. Mais de
nouveau, l’Histoire est prise en otage de considérations politiques et partisanes : ces espagnols sont décrits comme « républicains », alors qu’en fait nombre
d’entre eux étaient anarchistes et révolutionnaires.

Cette brochure essaie de remettre les pendules à l’heure, en rappelant qui
furent ces femmes et ces hommes, anarchistes de conviction et d’action, et dont
la vie fut placée sous le signe de la Résistance dès 1936 avec la Révolution
espagnole et se prolongea bien après la Libération de la France avec la lutte
contre le Franquisme.


Table des matières

INTRODUCTION

Mythologie Française et Républicaine de la « libération »

Les français, libérés malgré eux
Les anarchistes espagnols : enterrés en 1944, déterrés en 2004
Sommes-nous libres ?


PARIS : Inauguration du jardin Federica montseny et exorcisme
républicain

A propos des « Camps espagnols », camps de concentration français et républicains

Les camps espagnols
1939 – 1945 : Les camps dont on parle et ceux dont on ne parle pas
CAMPS D’ARGELES-SUR-MER

A propos des maquis anarchistes en Ariège

Les Anarchistes espagnols dans la résistance au Nazisme

Un mouvement qui s’organise tant bien que mal
La présence des anarchistes
L’UNE, l’hégémonie dans le sang

Etat Français – Ministère de l’Intérieur Très secret : le « Mouvement Libertaire » Espagnol en France (1942)

BREVE CHRONOLOGIE DE L’EXIL ANARCHISTE ESPAGNOL EN France (1939 – 1961)

L’esprit de résistance guida leur vie, quelques portraits d’anarchosyndicalistes
espagnols

María Vázquez BLANCO
Elisa Garrido Gracia “La Mañica”, qui détruisit une usine d’obus
allemands
Alfonsa Bueno Vela, martyre de la déportation
José ESTER BORRAS, ardent défenseur de la cause des déportés
Vicente Moriones BELZUNEGUI, une vie de Résistance
José ALBALAT RIPOLLÉS, ébéniste et passeur
Josep Lladós TARRAGO, l’idéal chevillé au corps
Casto BALLESTA, pionnier de la résistance en Limousin
Juan MONTOLIU DEL CAMPO, éboueur et chef guérillero
José BERRUEZO SILVENTE « CLARIN »
MOREY BLANCH, Manuel « Manolo »
José SANTIAGO PAVON, dit « Antonio ORDOÑEZ MUÑEZ »
José GERMAN GONZALEZ
Antonio SANZ, l’instructeur du Vercors
Manuel JOYA MARTINEZ
Francisco ORTIZ PEREZ
Paulino MALSAND BLANCO
A la mémoire de Tecle HAGOS et des éthiopiens qui partagèrent le sort des anarchistes espagnols
Floréal BARBERA : un siècle de lutte anarchosyndicaliste et antifasciste
Mai 1944 : le sauvetage périlleux de 60 membres de l’Organisation Juive de
Combat

Emile Travé : de la Colonne Durruti à la CNT-AIT Française EN
PASSANT PAR LE BATAILLON LIBERTAD
Ángel et Maria “dynamite” MONBIOLA : l’Amour et l’Anarchie, POUR
LA VIE
Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

Argelès sur mer, 1939, l’accueil de la répulique française aux soldats de la Liberté …

TOME 2 : QUAND DES MIGRANTS ET DES PARIAS TENAIENT LE MAQUIS DANS LE CANTAL

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (tome 1)

Tome 1 : des camps républicains du mépris aux maquis de la Liberté…

Longtemps, la mythologie de la Libération, entretenue par le Pouvoir (tant
Gaulliste que communiste) voulut que les français se soient engagés
massivement dans la Résistance et que la France se soit quasiment libérée ellemême.
Or la Résistance fut avant tout le fait de « marginaux », dont de
nombreux étrangers réfugiés. Leur rôle dans la libération de la France passa aux
oubliettes de la mémoire.

Depuis quelques années, on redécouvre que près de 30 000 espagnols prirent
part, d’une façon ou d’une autre aux combats contre l’occupant nazi. Mais de
nouveau, l’Histoire est prise en otage de considérations politiques et partisanes : ces espagnols sont décrits comme « républicains », alors qu’en fait nombre
d’entre eux étaient anarchistes et révolutionnaires.

Cette brochure essaie de remettre les pendules à l’heure, en rappelant qui
furent ces femmes et ces hommes, anarchistes de conviction et d’action, et dont
la vie fut placée sous le signe de la Résistance dès 1936 avec la Révolution
espagnole et se prolongea bien après la Libération de la France avec la lutte
contre le Franquisme.


Table des matières

INTRODUCTION

Mythologie Française et Républicaine de la « libération »

Les français, libérés malgré eux
Les anarchistes espagnols : enterrés en 1944, déterrés en 2004
Sommes-nous libres ?


PARIS : Inauguration du jardin Federica montseny et exorcisme
républicain

A propos des « Camps espagnols », camps de concentration français et républicains

Les camps espagnols
1939 – 1945 : Les camps dont on parle et ceux dont on ne parle pas
CAMPS D’ARGELES-SUR-MER

A propos des maquis anarchistes en Ariège

Les Anarchistes espagnols dans la résistance au Nazisme

Un mouvement qui s’organise tant bien que mal
La présence des anarchistes
L’UNE, l’hégémonie dans le sang

Etat Français – Ministère de l’Intérieur Très secret : le « Mouvement Libertaire » Espagnol en France (1942)

BREVE CHRONOLOGIE DE L’EXIL ANARCHISTE ESPAGNOL EN France (1939 – 1961)

L’esprit de résistance guida leur vie, quelques portraits d’anarchosyndicalistes
espagnols

María Vázquez BLANCO
Elisa Garrido Gracia “La Mañica”, qui détruisit une usine d’obus
allemands
Alfonsa Bueno Vela, martyre de la déportation
José ESTER BORRAS, ardent défenseur de la cause des déportés
Vicente Moriones BELZUNEGUI, une vie de Résistance
José ALBALAT RIPOLLÉS, ébéniste et passeur
Josep Lladós TARRAGO, l’idéal chevillé au corps
Casto BALLESTA, pionnier de la résistance en Limousin
Juan MONTOLIU DEL CAMPO, éboueur et chef guérillero
José BERRUEZO SILVENTE « CLARIN »
MOREY BLANCH, Manuel « Manolo »
José SANTIAGO PAVON, dit « Antonio ORDOÑEZ MUÑEZ »
José GERMAN GONZALEZ
Antonio SANZ, l’instructeur du Vercors
Manuel JOYA MARTINEZ
Francisco ORTIZ PEREZ
Paulino MALSAND BLANCO
A la mémoire de Tecle HAGOS et des éthiopiens qui partagèrent le sort des anarchistes espagnols
Floréal BARBERA : un siècle de lutte anarchosyndicaliste et antifasciste
Mai 1944 : le sauvetage périlleux de 60 membres de l’Organisation Juive de
Combat

Emile Travé : de la Colonne Durruti à la CNT-AIT Française EN
PASSANT PAR LE BATAILLON LIBERTAD
Ángel et Maria “dynamite” MONBIOLA : l’Amour et l’Anarchie, POUR
LA VIE
Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

Argelès sur mer, 1939, l’accueil de la répulique française aux soldats de la Liberté …

TOME 2 : QUAND DES MIGRANTS ET DES PARIAS TENAIENT LE MAQUIS DANS LE CANTAL

[La Grève des Loyers] 1911 : Cochon, inventeur du coup médiatique permanent et du « réformisme radical »

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

Georges Alexandre Cochon est souvent présenté comme le premier squatter de l’histoire. Il a pourtant laissé des souvenirs contrastés, notamment dans le milieu anarchiste, et représente bien la dynamique, mais aussi les limites que peut présenter toute lutte pour un droit spécifique (ici celui au logement) – quand elle ne s’inscrit pas dans une perspective révolutionnaire.

Carte postale avec la photo et un autographe
de Cochon

Cochon, ouvrier en tapisserie, gravite autour du mouvement anarchiste parisien dans les années 1900. Marié, père de trois enfants, il a servi dans la marine, pris part à la guerre en Crète et est devenu antimilitariste, ce qui lui valut de passer par les terribles bataillons punitifs d’Afrique pour objection de conscience. Il fondit un phalanstère communiste à Vanves, qui ne dura que deux mois.

Selon un journaliste de l’époque « il parlait de façon très agréable, avec une voix à la fois masculine et tendre, qui devait convaincre plus les femmes que les hommes ». Lorsqu’il avait la trentaine, Cochon aimait se distinguer par son look original et extravagant, mais très élégant : ni bourgeois à chapeau melon ni prolétaire à casquette, il portait un grand chapeau noir cerclé d’une bande de rouge, et arborait énorme moustache et lavallière. Il aimait ne pas passer inaperçu.

Déménagement à la cloche de bois

Renouant avec l’esprit anarchisant de la Ligue des anti-proprios des années 1890 de Joseph Tortelier, et après une première tentative sans lendemain de Syndicat CGT des locataires par l’anarchiste Pennelier en 1903, l’Union syndicale des locataires ouvriers et employés est fondée à Clichy en 1909. Il s’agit de répondre à la création d’une association de propriétaires. L’initiative en revient à Constant, alias Jean Breton, dynamique secrétaire de la Bourse du Travail. Constant a pris part à la Commune de Paris, fut condamné à la déportation, puis amnistié en 1884. Il fut secrétaire du syndicat des voituriers dans le département de la Seine, affilié à la CGT. Il fut un des plus actifs au sein de la Ligue de la grève des loyers et des loyers fermiers en 1884-1888. Élu secrétaire de la Fédération Nationale des Ouvriers en Voiture en 1911, il rejoint la même année la nouvellement créée Fédération Communiste Anarchiste (FCA). Les objectifs de Constant étaient la baisse initiale des loyers, et la réparation des logements délabrés, l’opposition militante aux expulsions, et à long terme, la grève générale des locataires.

Bientôt des tensions apparaissent au sein du syndicat entre les anarchistes, partisans de l’action directe et les socialistes, qui pensaient que les députés socialistes étaient les seuls à pouvoir agir efficacement. C’est à ce moment-là que Cochon, qui cherchait la synthèse entre les deux courants devint trésorier puis secrétaire général de l’Union syndicale, en février 1911.

Les revendications de base de l’Union sont claires :

– l’assainissement des logements insalubres aux frais des propriétaires ;

– l’insaisissabilité du mobilier des locataires ;

– le paiement du loyer à terme échu (en fin de mois et non en avance) ;

– la taxation des loyers pour les propriétaires ;

– la suppression de la prime d’emménagement et du « denier à Dieu » au concierge (pourboires informels, mais obligatoires dus par le locataire)

Les méthodes employées sont originales et cherchent à mettre la population du côté des locataires par le rire et la médiatisation. Cochin avait eu l’idée de créer une fanfare, le fameux « raffut de Saint-Polycarpe » :

« Les pauvres gens qui ne pouvaient payer leur loyer et étaient menacés d’expulsion étaient déménagés – par la porte ou par la fenêtre –, les compagnons entassaient le mobilier dans des charrettes à bras, et, aux accents d’une fanfare hétéroclite, tandis que des compagnons secouaient à tour de bras une énorme cloche de bois, les commandos de Georges Cochon partaient gaiement à l’assaut des logements vides » (May Picqueray, Le Réfractaire, mars 1979). Le chansonnier libertaire Charles d’Avray avait composé pour ces occasions la chanson La marche des locataires.

C’est ainsi que trois ans durant, par l’action directe et en fanfare, Cochon et ses compagnons rivalisent d’astuces subversives pour investir logements libres et lieux publics improbables : occuper la cour de la Préfecture de Police ou la Bourse, construire des abris de fortune dans le Jardin des Tuileries, installer une famille de dompteur – animaux compris – chez un conseiller municipal récalcitrant ou négocier avec la Comtesse de La Rochefoucauld l’hospitalité de son hôtel particulier pour cinquante expulsés.

Installation d’une famille dans une écurie

Doué d’un véritable sens du coup d’éclat (de rire), Cochon gagne la sympathie des chansonniers de Montmartre et de toutes les gauches, de l’intransigeante Guerre Sociale de Gustave Hervé, jusqu’aux socialistes de Jaurès. Même si ce sont les anarchistes qui sont les « petites mains » de ses actions, car comme l’indique le Libertaire du 13 avril 1912 : « Les camarades de Cochon font très bien les choses. C’est l’antichambre de l’expropriation révolutionnaire qu’ils ont institués ».

La personnalité charismatique de Cochon et ses éloges, en musique ou dans la rue, firent de lui une célébrité et le coupèrent du reste des militants du syndicat des locataires. Les actions spectaculaires, bien que mettant en lumière le problème des logements, ne focalisèrent les médias que sur Cochon, ce qui augmenta encore sa popularité.

S’ajoute également à ça la venue de socialistes dans le syndicat. Ces deux évolutions signifiaient que le syndicat commençait à s’éloigner des principes libertaires de ses débuts. Cochon essaya au début de réconcilier les deux pôles, les révolutionnaires et les réformistes. Mais bientôt, il s’éloigna de ses positions anarchistes initiales. L’action directe se confondait avec action médiatique, un simple faire-valoir pour porter des revendications réformistes auprès des politiciens. « Au sein de l’Union Syndicale des locataires, le principe de l’action comme vecteur d’une revendication que l’on porte et non comme action directe est en soi un enjeu de lutte. Par ailleurs, au fur et à mesure que, parallèlement à l’évolution des modes d’action, les objectifs se transforment en revendications, ils se modifient, passant d’une contestation du loyer à une demande de logement pour les familles adressée à l’État. Ces évolutions, parce qu’elles autorisent bientôt l’usage de modes d’action directement liés à la compétition électorale, vont participer de la scission du syndicat ».[1]

La décision fut prise d’envoyer une lettre ouverte au Parlement. Les anarchistes s’y opposèrent vigoureusement, voyant là une façon policée de mettre la pression sur le Parlement plutôt de s’en remettre à l’action directe. En octobre 1911, Cochon devient un employé à temps complet du syndicat. Constant quitte le syndicat qu’il a créé, par dégoût contre « le fonctionnarisme syndical » et plusieurs sections protestent.

Le 14 décembre 1911, menacé d’expulsion, se barricade dans son appartement, accroche une banderole à son balcon, hisse le drapeau rouge et convoque la presse. Le DAL a repris ses méthodes de coups médiatiques pour faire pression sur l’État, 100 ans après

Aveuglé par sa popularité, Cochon annonce sa candidature pour les élections municipales de mai 1912. La fragile synthèse du réformisme et de l’action directe revendicative s’est prise à son propre piège. C’en est trop. La Guerre Sociale titre « quelle triste fin. Cochon, la vanité t’a perdu ». Le Liberaire renchérit « Puisse sont acte guérir du culte des individus. Merci d’avoir été salaud ! ».

Privé du soutien des anarchistes, Cochon finira par saborder la dynamique d’un mouvement trop identifié à son seul leader. Il est exclu du syndicat.

Il continue ses actions, créant un syndicat concurrent, la Fédération nationale et internationale des locataires. Mais seule la presse bourgeoise rend compte des frasques, devenu le bouffon de service de la République.

Le mouvement est achevé par l’entrée dans la Première Guerre mondiale.

Le Petit Journal, supplément illustré, 11 février 1912.

Le 28 janvier 1912, opération « Maison avec Jardin » : le syndicat investit le jardin des Tuileries, y construit une cabane pour dénoncer l’expulsion de la famille Husson. Embarqués au commissariat sans suites, une solution est trouvée pour la famille en la personne d’un bourgeois qui se sent généreux.« On peut lire sur une grande pancarte : maison avec jardin, offerte par l’Union Syndicale de Locataires et le Syndicat du Bâtiment de la CGT, à une famille de 10 personnes sans logis, chassés par les propriétaires parisiens, abandonnés par l’Assistance publique. Un jardin et pas n’importe lequel, un jardin de rois, celui des Tuileries » Le Petit Journal, supplément illustré, 11 février 1912.


[1] Cécile PÉCHU, op. cité.


Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE« 

Chapitre précédent : 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes

Chapitre suivant : 1922 : « Je ne paye pas, je fais la grève des loyers » Quand des internationalistes et des prostituées font exploser la marmite sociale au Mexique….

Le Chant des Anti-proprios

(Annexe de l’article : La Grève des Loyers, 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe )

Emile Pouget dans le Père Peinard, Paris, n° 219, mai 1893.

J’fais partie’ d’un group’ d’anarchistes
Qui a comm’ spécialité d’fair’ les déménag’ments
Pour v’nir en aide aux communistes
Qui s’trouv’nt embêtés pour payer leur logement,
Nous somm’s enn’mis de tout propriétaire,
Mais, par contre, nous somm’s amis du prolétaire :
Voilà pourquoi, parmi les anarchos,
On nous a surnommes la Ligu’ des antiproprios.

Ohé, les zigs ! À bas les flics !

REFRAIN : Un », deux, trois, Marquons l’pas,
Les chevaliers d’la cloch’ de bois.
Un », deux, trois, Marquons l’pas,
C’est la terreur des bourgeois !
Serrons les rangs, Et portons crânement
Le gai drapeau des antiproprios !} (2x)

Qu’un copain s’trouv’ dans la panade
Très emmerdé par les records et le vautour,
Vite il prévient les camarades
Qui n’s’font pas prier pour lui prêter leur concours :
Et, tous en chœur, on radine à sa piôle,
Sans avoir besoin d’ chef pour distribuer les rôles ;
L’un derrière l’autre, on voit les anarchos
Descendre l’escalier avec les meubles sur leur dos.

Devant l’ pipelet ! Tous au complet… (Au Ref.)

Nous avons tous l’humeur guill’rette
Nous ne ratons jamais l’occas’ de rigoler,
Surtout lorsque madam’ Pip’lette
À l’air d’vouloir nous empêcher d’déménager.
Sans la brusquer, on lui dit : La p’tit’ mère,
Ça n’servirait à rien de vous foutre en colère,
Écoutez-nous et rentrez vit’ chez vous,
Et restez bien tranquill’ si vous n’voulez r’cevoir des coups !
Puis sans façons,

Nous la bouclons… (Au Ref.)

Quand viendra la grève générale
Et qu’ils s’ront las de crever de faim, les ouvriers,
Ce jour-là nous f’rons la Sociale,
Au grand chambard nous ne serons pas les derniers.
On nous verra au cri de « Vive l’Anarchie ! »
Écraser d’un poing fort l’ignoble bourgeoisie
Et, supprimant patrons et gouvernants,

Nous venger en un jour de nos misères de mille ans.

Interprétation par le groupe La Gouaille de Lille :

[La Grève des Loyers] 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

Au lendemain de la Commune, le principal affrontement ne met pas face-à-face ouvriers et patrons, mais bien propriétaires et locataires, dans une coupure « nette et douloureuse »[2]. Pour autant, même à ce moment-là, les contestations semblent rester individuelles, discrètes et elles visent des gains marginaux (elles ne défient pas le système)[3]. À la fin du 19e siècle, on constate un double déplacement de ces résistances : d’individuels et discrets, les « déménagements à la cloche de bois » deviennent en effet collectif et ouvert. Les « déménagements à la cloche de bois », appelés aussi à Lille « déménagements à la Saint-Pierre », consistent à partir sans payer son loyer.

Partir subrepticement sans payer son loyer est surement une pratique aussi vieille que le loyer. Marivaux en fait déjà le thème de sa pièce « Le paysan parvenu » au 18e siècle. Dans ses Tableaux de Paris publiés en 1781, Louis Sébastien Mercier indique: « Dans les faubourgs, il y a trois à quatre mille ménages qui ne payent point leur terme, et qui promènent tous les trois mois, de galetas en galetas, des meubles dont la totalité ne vaut pas quatre-vingt francs ; ils déménagent pièce à pièce sans payer, et laissent seulement un de leurs meubles pour dédommagement, de sorte qu’au bout de deux ou trois années ils n’ont plus de meubles ».

Toutefois progressivement, avec le développement du mouvement ouvrier, cette pratique du déménagement clandestin qui était d’abord liée aux difficultés de la vie matérielle va devenir l’expression d’une résistance aux rapports sociaux de propriété de la part des classes démunies, et signifier le peu de légitimité conférée aux exigences des propriétaires[4].

Les précurseurs : Comité révolutionnaire pour la grève des loyers et Ligue des anti-propriétaires

Le premier groupe anarchiste connu à émettre l’idée d’une grève des loyers est le « Comité révolutionnaire pour la grève des loyers ». Il est créé en 1881 par les anarchistes François Hénon, ouvrier chaisier et la femme de Louis Galland, le gérant du Père Peinard. Un rapport de police indique que ce groupement a pour programme le « refus de payer son terme » et, lorsque l’expulsion a lieu, de descendre « avec enfants et mobiliers dans la rue en nombre assez important pour créer des embarras à l’autorité » puis demander la « livraison pour habiter des propriétés inoccupées de l’État ». Mais il ne semble pas avoir été réellement actif, puisqu’un rapport suivant note que ce projet de « grève des loyers » « a été repoussé par la majeure partie des comités révolutionnaires comme étant impraticable, attendu que la loi arme les propriétaires de telle sorte qu’une grève de locataires serait suivie d’expulsions, de saisies de meubles, etc., et que finalement les victimes seraient les grévistes eux-mêmes ». Le rapport ajoute que néanmoins, ces comités révolutionnaires cherchent un moyen plus « praticable ».

Ces précurseurs semblent l’avoir trouvé, puisqu’ils vont bientôt créer une nouvelle organisation, la « Ligue de la grève des loyers et des fermages », en 1883, avec d’autres (Constant, Martin, Borde, Rovet, Couchot et Charpentier).

Déménagement à la cloche de bois

Cette Ligue organise des déménagements collectifs à la cloche de bois, à la veille du terme, dans la capitale. Lors d’une réunion qui annonce la fondation de cette dernière, Gravelle « engage les membres du groupe à ne pas payer leurs loyers » et annonce que cette association « aura pour mission d’aider les prolétaires à déménager sans payer, malgré les propriétaires ». Pourtant, ces déménagements semblent rester furtifs : en effet, Borde, intervenant dans une réunion organisée par les guesdistes, et sollicitant des adhésions à la Ligue, indique le moyen qu’il a lui-même employé « pour déménager sans payer », et qui semble correspondre à l’un des modes opératoires de la Ligue : « Descendre les meubles chez un ami qui, lui, a payé son loyer. – Celui-ci déménage, enlève les deux mobiliers, et le tour est joué. Pour louer, s’informer auprès du comité de la ligue des logements devenus vacants de la sorte, et donner un bon pourboire au concierge qui, ainsi alléché, ne va pas aux renseignements ».

L’idée de grève des loyers comme mode d’action est également reprise par un groupe anarchiste nommé « La Haine », qui appelle par voie d’affiche les « travailleurs » à ne pas payer le terme du 8 juillet 1883, visiblement sans succès.

C’est à partir de la fin de l’année 1886 que les déménagements à la cloche de bois collectifs semblent réellement s’organiser efficacement, avec la fondation à Paris de la « Ligue des anti propriétaires », par un ouvrier menuisier anarchiste, Joseph Tortelier. Tortelier, qui a alors une trentaine d’années, ancien possibiliste converti à l’anarchie en 1884 milite dans un groupe anarchiste du 20e arrondissement, la « Panthère des Batignolles ». Il avait de plus participé à l’organisation de la manifestation des sans-travail de 1883, pour laquelle il fut condamné aux côtés de Louise Michel, déclarant à cette occasion : « Quand on ne donne pas de moyens d’existence à l’ouvrier, il a le droit de prendre où il trouve »[5]. Cette idée de droit de nécessité lui est chère, puisqu’il va appuyer en 1895 une campagne pour le pain gratuit, « considérant qu’avec le logement et le vêtement gratuits on s’acheminera vers une consommation selon les besoins et une société libertaire ». De plus, il est l’un de ceux qui participent à la renaissance en France de l’idée de grève générale, dont il est l’un des principaux propagandistes, au retour d’un séjour aux États-Unis qui l’a convaincu de la pertinence de ce mot d’ordre.

À ses côtés, au sein de la Ligue des Anti-propriétaires, se trouve Édouard Roulier, un ancien communard (il était membre du Comité central des vingt arrondissements de Paris au moment du gouvernement de la Défense nationale, fut l’un des signataires de la fameuse « Affiche rouge » du 6 janvier 1871 puis sous-chef de la police municipale de la Commune), réfugié pendant un temps à Londres, savetier de son état et figure du milieu anarchiste de l’époque. Ce proudhonien d’une cinquantaine d’années était membre de la Première Internationale (AIT).

Soutenues par le journal de Kropotkine, Le Révolté, puis par le Père peinard, les actions de la « Ligue des Anti-propriétaires » bénéficieront d’une bonne publicité, grâce aux comptes-rendus qui paraissent régulièrement dans les deux journaux anarchistes. Formée pour « soutenir les camarades qui ont des démêlés avec leurs propriétaires », elle agira au moins jusqu’en 1892, pour disparaître à la suite de la répression liée à la série d’attentats anarchistes des années 1892-1894.

Mais ces déménagements ne sont pas des coups de force, et la Ligue des Anti- propriétaires s’appuie sur un texte de loi pour prévenir toute intervention de la force publique. En effet, selon les textes, seul un huissier peut s’opposer au moyen d’un acte de saisie-gagerie au déménagement d’un locataire redevable de plusieurs termes, et les militants avancent cette règle face aux policiers, aux concierges ou aux propriétaires qui cherchent à entraver leurs agissements. À la suite de l’action de la Ligue, la préfecture de police est obligée de rappeler cette règle dans une circulaire. De ce fait, les déménagements de la Ligue se font en plein jour et se transforment même parfois en manifestations. Ainsi Le Révolté raconte :

« Malgré les menaces du commissaire et la présence d’une douzaine de sergots, les compagnons ont enlevé les meubles aux applaudissements de plus de deux cents personnes que la bagarre avait amenées, et sont partis en chantant la Carmagnole et en distribuant des manifestes de la Ligue. ».

Etrennes au proprio

La méthode « la plus bath »[6] consiste même … à faire payer le proprio ! Elle consiste à déménager tous ses meubles sauf « les bricoles et le pieu (le lit) », pour faire croire qu’on occupe encore le logement, et à ne consentir à partir que contre argent versé par le propriétaire, qui souvent préfère cette solution amiable aux frais d’une action en justice pour obtenir l’expulsion du locataire.

L’idéologie des « Pieds-Plats »[7] du 19e siècle : action directe publique, mais sans revendication ni appel à l’État

Trois théorisations anarchistes liées entre elles, et qui forment le cœur de la doctrine anarchosyndicaliste à cette époque participent à un contexte idéologique particulier sur lequel il faut revenir pour comprendre la transformation des déménagements à la cloche de bois clandestins en déménagements moins furtifs.

Ces théorisations ont en commun de rejeter le principe même de la revendication. Il s’agit de l’action directe (A), de la propagande par le fait (B) et de l’illégalisme (C).

A. L’action directe

La théorie de l’action directe introduit le thème du « séparatisme ouvrier », en ce sens qu’elle correspond à l’idée que la libération des travailleurs ne pourra qu’être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et non pas d’autres couches sociales ou de l’État agissant comme médiateur. Agitée dans les années 1880, elle débouche sur l’idée de la grève générale comme moyen d’action révolutionnaire. Michelle Perrot écrit à propos de cette dernière qu’elle sera pour le mouvement ouvrier de cette époque une sorte de « messianisme fin de siècle »[8].

L’idée apparaît dès le début de la décennie 1880, dans les milieux des mines et du bâtiment[9], et prend un « caractère antipolitique », c’est-à-dire qu’elle devient « une machine de guerre contre le socialisme politique, et le guesdisme en particulier » à partir d’octobre 1892, à la suite du Ve congrès national de la Fédération des syndicats à Marseille[10].

Émile Pouget, l’un des théoriciens de l’action directe – qui est aussi le fondateur du Père peinard, journal écrit en argot parisien et qui rend régulièrement compte des actions des « anti-propriétaires »[11] –, la définit ainsi : « [l’action directe] signifie que la classe ouvrière, en réaction contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances et des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi les moyens d’action. Elle signifie que, contre la société actuelle qui ne connaît que le citoyen, se dresse désormais le producteur »[12]. Emmanuel Terray explique que la notion introduit ainsi une « méfiance contre toute action qui se donnerait pour but d’obtenir du Parlement telle ou telle loi contraignant le patron, ou contre toute action qui se développerait à travers des institutions légales. Dans l’action directe, l’ouvrier arrache la revendication au patron, il le place d’une certaine façon devant le fait accompli »[13]. Le thème principal de l’action directe est donc bien « pas d’intermédiaire, pas d’écran »[14].

Il implique que les anarchistes doivent répondre eux-mêmes dans les faits à la demande qu’ils se formulent, au lieu d’avancer une revendication à un tiers.

Emile Pouget explique encore que ce type d’action « est la force accouchant du droit nouveau, faisant le droit social » et il cite quatre modes d’action directe : « le boycottage » des produits et des offres d’emplois provenant de « mauvais patrons » ; le « label », mode d’action opposé qui consiste à favoriser les entreprises employant des ouvriers syndiqués ; « la grève » qui permet d’attaquer les profits ; et enfin le « sabotage », aussi bien destruction des machines que grève du zèle[15].

Ce thème de l’action directe est implicitement très présent dans les comptes rendus que Le Révolté et Le Père Peinard font des déménagements à la cloche de bois, et dans leurs appels à l’action contre les propriétaires. Ainsi, rendant compte de tels déménagements, Le Révolté explique :

« Blanqui disait : “Il faut que le lendemain de la Révolution le peuple en sente déjà les bienfaits”. Les anarchistes n’attendent même pas ce jour-là[16] ».

Il s’agit donc bien ici d’arracher la revendication, et non de la présenter. De la même manière que la grève générale est opposée par ses prosélytes au socialisme politique, le « déménagement à la cloche de bois », ainsi que la grève des loyers, sont présentés comme le pendant des démarches parlementaires menées par les guesdistes et les possibilistes au sujet des loyers. Le Père Peinard indique ainsi, lors de son premier compte-rendu d’un déménagement à la cloche, que la personne qui s’est adressée aux anarchistes du 13e arrondissement pour obtenir leur aide est elle-même non anarchiste, mais « en a plein le cul des socialos à l’eau de rose [17]».

De même, dans une réunion guesdiste, un assistant explique son opposition aux campagnes menées par les possibilistes et les guesdistes pour la construction de logements communaux et la taxation des loyers au motif que ces mesures « reconnaissent que la propriété ne nous appartient pas » ; la conclusion s’impose, il faut faire « la grève des loyers »[18], seule apte à nier dans les faits la propriété.

Le Père Peinard cherche par ailleurs à inscrire le déménagement à la cloche de bois comme moyen d’action propre aux anarchistes, en expliquant :

« Sans qu’il y ait eu besoin de discuter trente-six heures, de nommer un président, pas même de délégué, tout bonassement parce qu’on a de la jugeote, de l’initiative, et de l’entente, on a mené la chose à bien : bougrement mieux, que si un trou du cul avait voulu organiser le déménagement [19]».

Le « chant des anti-proprios », rappelant qu’il s’agit « d’un group’ d’anarchistes », explique que l’action se fait « sans avoir besoin d’chef pour distribuer les rôles » et la chanson se termine par un couplet sur « la grève générale »[20]. (Paroles et musiques ici )

Ce thème de l’action directe est intimement lié à celui de la « propagande par le fait », qui apparaît à la même époque.

Le Chant des anti-proprios

B. La propagande par le fait

La « propagande par le fait » est un mode d’action qui a été formulé pour la première fois en 1877 par les anarchistes italiens. Il a été adopté officiellement par le congrès de Londres de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) en juillet 1881. Il y est fait régulièrement référence dans les publications des mouvements anarchistes, durant les années 1880 et 1890 en France, où il finit par ne plus désigner que les attentats à la bombe.

Au départ, il s’agissait pour ses initiateurs, les italiens Cafiero et Malatesta, d’utiliser « le fait insurrectionnel » comme « moyen de propagande le plus efficace », notamment parce que « sans tromper et corrompre les masses », il peut les « pénétrer » et les « attirer »[21]. On retrouve bien là, une méfiance des anarchistes à l’égard de la pensée idéaliste et positiviste, à laquelle on préfère sa matérialisation[22]. Mais cette méfiance a aussi une visée pratique : les ouvriers et les paysans sont censés être trop éreintés pour avoir le loisir de réfléchir à leur sort, et la propagande par le fait est ainsi une « leçon de choses »[23] de socialisme.

Paul Brousse[24] la décrira de manière saisissante : « L’idée sera jetée, non sur le papier, non sur un journal, non sur un tableau, elle ne sera pas sculptée en marbre, ni taillée en pierre, ni coulée en bronze : elle marchera, en chair et en os, vivante, devant le peuple. Le peuple la saluera au passage »[25].

Il y a surtout, dans la propagande par le fait, l’idée de la mise en œuvre de l’illégalité, comme le précise la résolution de l’AIT dont il a déjà été fait mention : « En sortant du terrain légal (…), pour porter notre action sur le terrain de l’illégalité, qui est la seule voie menant à la révolution (…) »[26]. Cafiero et Malatesta mettent en œuvre cette notion de propagande par le fait lors de « l’équipée de Bénévent »[27] en 1877, qui est en fait une tentative pour lancer un mouvement insurrectionnel. Par la suite, la propagande par le fait va s’identifier aux attentats à la bombe. C’est déjà le cas lorsque le congrès de l’AIT en adopte l’idée, puisque la résolution conseille aux membres de l’association de se former aux sciences « techniques et chimiques »[28]. Ce sera particulièrement vrai durant la période 1892-94, qui voit en France une vague d’attentats anarchistes. Pour l’anecdote, on relèvera que Ravachol chantait, en marchant à la guillotine, le 11 juillet 1892, une chanson du Père Duchesne, commençant par « Si tu veux être heureux, Nom de Dieu ! Pends ton propriétaire. » À la suite de son exécution, des photos de Ravachol sont vendues dans Paris, sur lesquelles sont inscrites les paroles de cette chanson, preuve de la popularité alors des sentiments d’hostilité aux propriétaires.( Guerrand, Roger-Henri, Propriétaires et locataires…, op.cit., p.218.)

Pourtant, on peut bien considérer que les « déménagements à la cloche de bois » collectifs des années 1880 sont pour leurs auteurs et pour les journalistes qui en rendent compte des actes de propagande par le fait, et il n’est sans doute pas anodin qu’ils se développent au moment où les journaux anarchistes célèbrent cette dernière. En effet, la propagande par le fait n’est pas en soi nécessairement violente, puisqu’il s’agit de « prouver par l’exemple la vertu des principes anarchistes »[29], et un théoricien anarchiste, Jean Grave, rappellera qu’elle se définit de manière large et ne se limite pas à la bombe[30].

Or les comptes-rendus du Père Peinard insistent sur les vertus de propagande que recèle le déménagement à la cloche de bois, même lorsqu’il est opéré de nuit :

« C’est de la bonne ouvrage que vous avez faite, les camaros. Quand c’est réussi comme ça, on en jacte dans le patelin ; toutes les bonnes bougresses se content l’histoire. Comme elles sont encore emberlificotées de gnoleries bourgeoises, elles la trouvent d’abord mauvaise, et disent que c’est pas convenable d’agir ainsi.

Mais, peu à peu, le bon sens naturel leur revient ; ça se mijote dans leur cafetière, et elles sont pas longtemps pour arriver à se dire : “Eh, mais c’est pas déjà si bête ! Si on n’avait pas le proprio à payer, on pourrait s’acheter une livre de viande ou une miche de pain, dont on est obligé de se priver…” Si bien que l’envie leur vient de faire pareil, nom de dieu !

Et ce n’est qu’en s’habituant à ne pas payer son terme, qu’on se fera à l’idée que les problocs [les propriétaires en argot], c’est des animaux malfaisants, après qui il faudra courir un de ces quatre matins, kif-kif comme après des chiens enragés. [31]»

Lorsqu’il est opéré de jour, cette capacité de propagande est encore plus évidente, notamment parce qu’il permet aux voisins d’exprimer leur solidarité, premier pas vers l’action, comme l’expliquent parfaitement ces deux comptes-rendus :

« Puis, le déménagement bâclé, les quatre peinards ont installé une table au milieu de la cour sur laquelle, frimant le chef d’orchestre, le plus en voix a grimpé et, tous en chœur, à pleins poumons, ils ont clamé le Chant des anti-proprios. Et tous les purotins de voisins de se tordre, d’applaudir et de dire : “Il faudrait que tout le monde en fasse autant !” Ce à quoi les bons bougres ont répondu : “On vous a montré l’exemple, suivez le mouvement ![32]”

« L’autre jour, un des locatos de cette affreuse turne a voulu en décaniller, – sans financer. Il a fait signe à quelques copains qui, en douceur, l’ont déménagé au nez du proprio. Un des déménageurs, – un réjoui va-bon train, – raccrochant les passants : “Ohé, venez donner un coup de collier ! C’est un ami qu’on déménage à la cloche. Vous seriez bien contents qu’on en fasse autant pour vous ?

L’expulsion, Steinlein, 1897

« Parfaitement ! » ont dit une demi-douzaine et, s’enquillant dans la turne, ils ont fait chacun un voyage. Ça rappelle un peu le vieux truc des barricades où les passants étaient priés d’apporter leur pierre, – plus pour faire montre de sympathie envers les insurgés que pour besoin réel. [33]»

C’est d’ailleurs en vertu de cette idée de propagande par le fait que le Père Peinard va finalement prôner les résistances à l’expulsion plutôt que de déménager : « C’est plus hurf que les déménagements à la cloche de bois. Décaniller sans payer, c’est laisser la place nette au proprio : lui reconnaître le droit de vous foutre à la rue. S’enquiller dans sa turne, s’y installer en peinard et y rester jusqu’à plus soif, c’est nier carrément le droit de propriété et démontrer que les maisons sont faites pour ceux qui n’en ont pas. »[34]

C. « L’illégalisme »

« L’illégalisme » ou la « reprise individuelle » est en effet un sujet de débats dans les milieux anarchistes durant les années 1880[35], et elle connaîtra un fort développement entre 1894 et 1914, avec notamment la célèbre « bande à Bonnot ».

En 1886-1887 a lieu « l’affaire Duval », suivie en 1889 de « l’affaire Pini », deux anarchistes condamnés pour vol. A cette occasion resurgit une controverse sur la légitimité de la « reprise », et plusieurs positions se font jour. Cette controverse avait émergé à l’occasion des manifestations de sans-travail, dont l’une, la plus importante, rassemblant 20 000 personnes place des Invalides à Paris le 9 mars 1883, avait donné lieu au pillage de quelques boulangeries. Les organisateurs développeront alors l’idée du droit de nécessité, qui commande de « prendre là où il y avait »[36].

Ainsi, un appel est lancé pour le meeting des ouvriers sans-travail de novembre 1884, qui témoigne bien de cette idée d’illégalisme légitime, concernant autant le pain que le vêtement et le logement :

« Nous tous, qui sommes sans travail et dont beaucoup sont sans gîte et sans pain, qui n’avons que la rue pour domicile et des haillons pour habits, notre droit nous dit de ne pas supporter plus longtemps cette misère.
Nous ne devons pas mourir de faim quand les greniers regorgent de blés. Nous ne devons pas coucher dans la rue quand des milliers de logements sont inoccupés. Nous ne devons pas non plus grelotter sous nos haillons alors que les magasins sont encombrés de vêtements
 »[37].

Le débat qui ressurgit en 1886. Les polémiques concernent en fait deux aspects : d’une part la manière dont est accompli le vol (collectivement ou individuellement), et d’autre part son affectation (« vol pour la propagande », vol pour soi dont « droit de nécessité »). Si le droit à « la reprise collective » est admis par toutes les écoles socialistes et anarchistes[38], seuls certains anarchistes et socialistes défendent le droit à « la reprise individuelle », notamment contre Jules Guesde, le leader marxiste du Parti Socialiste de l’époque. Les positions évolueront à la suite de l’affaire Duval. En 1885, le journal Le Révolté de Kropotkine affiche une position hostile à la reprise individuelle, sauf selon lui lorsqu’elle est « accomplie au grand jour et comme un acte révolutionnaire », mais, si l’on suit le texte qu’il cite, le vol n’est justifié que s’il s’agit d’un vol pour nécessité de survie :

« Les travailleurs s’emparant, soit dans une grève, soit dans une révolte, des ateliers et s’y installant après en avoir chassé leurs exploiteurs ; le locataire qui, ne pouvant payer son terme, ne veut pas se laisser expulser de son local et fait sauter son propriétaire par l’escalier ; l’affamé qui, à bout de ressources, qui soit en groupe, soit isolément, va dans les magasins, s’empare de ce dont il a besoin, voilà les actes dont nous pouvons être solidaires, car ils sont accomplis par de vrais révoltés. En dehors de cela nous n’avons rien à y voir. Tout ce qui vit ou veut vivre sans produire n’est que parasite, par conséquent notre ennemi. » [39]

À l’occasion de l’affaire Duval, le journal fondé par Jules Vallès, Le Cri du Peuple, connaît une scission, plusieurs protagonistes n’étant pas d’accord avec Jules Guesde qui, distinguant « l’acte de conservation individuelle ou familiale » du « coup de feu d’avant-garde », est hostile à Duval. De son côté, le journal Le Révolté modifie sa position théorique et approuve Duval, avec l’argument essentiel qu’il s’agit d’un vol pour la propagande, pendant que d’autres anarchistes défendent plus catégoriquement le principe du vol. Duval de son côté avance le « droit à l’existence » pour justifier son geste[40]. Pini, lui, expliquera qu’il volait pour la cause.

En fait, les anarchistes ne parviennent pas à une prise de position claire sur le sujet et, dans les années suivantes, on peut relever deux thèses : certains défendent par principe le vol qui est comparé au travail (« le vol et le travail ne sont pas d’essence différente », écrira Paul Reclus[41]) – mais la plupart nuancent la moralité de l’acte en fonction du mobile (Élisée Reclus parle ainsi du « “redresseur de torts”, un homme qui cherche la justice, qui rend au travail ce qui appartient au travail »[42]), d’autres comme Jean Grave le condamnent.

Quoi qu’il en soit, les termes du débat sur l’illégalisme montrent que, d’une part, la reprise collective est légitime pour les socialistes et les anarchistes et que, d’autre part, il existe un consensus minimum au sujet de la reprise individuelle pratiquée en cas de nécessité, notamment pour la nourriture et le logement, au nom du droit à l’existence. D’ailleurs, le théoricien anarchiste Kropotkine développera l’idée de l’expropriation totale, s’agissant aussi bien du logement, de la nourriture et du vêtement que des moyens de production[43].

Ça m’étonne pas. Y m’avait
bien dis qu’y payerai pas son terme

C’est aussi ce droit de nécessité que les déménageurs à la cloche de bois invoquent parfois lors de leurs actions. Pendant de la rubrique « À la cloche », Le Père Peinard dispose ainsi de plusieurs rubriques relativement régulières intitulées « Crimes de proprios », « Crimes de problocs » et « La mistoufle », qui racontent notamment les multiples suicides de locataires saisis, ou encore les morts de froid de locataires expulsés, ou bien dont les propriétaires ont ôté portes et fenêtre au logis. La conclusion de ces rubriques est immanquablement que la véritable honnêteté consiste à vivre, et non à payer son loyer.

La chanson « Les anti-propriétaires » de Jules Jouy, que publie le Père Peinard, met très explicitement en scène des déménageurs redresseurs de torts, qui interviennent pour empêcher les locataires de sombrer dans la misère[44]. Mais plus généralement, c’est un droit à la « reprise » qui est invoqué, au motif que les propriétaires sont des « voleurs », puisqu’ils n’ont pas construit la maison, qui a été édifiée par des ouvriers, et qu’ils touchent pourtant un loyer pendant des dizaines d’années. Ils sont aussi des « assassins », puisqu’ils expulsent et poussent au suicide. Cette thématique sera régulièrement reprise par le journal[45].

CONCLUSION

Les actions collectives s’agissant du logement trouvent donc leur origine intellectuelle dans des milieux valorisant l’action directe, au sens large. Propager l’idée selon laquelle payer un loyer est illégitime, tel est donc le but que les anarchistes assignent aux modes d’action qu’ils utilisent. Le passage de formes individuelles et clandestines de déménagement à la cloche de bois à des formes collectives et parfois visibles se nourrit de ces idéologies. Pour autant, il ne s’agit pas de présenter des revendications, mais d’affirmer dans les faits le droit au logement gratuit, en s’appuyant sur des théories plus larges de remise en cause de la loi et surtout du droit de propriété. Ainsi, l’adversaire est ici le propriétaire, et non l’État à qui il n’est rien demandé, et notamment pas la réquisition ni la construction de logements sociaux.

Car la cohérence revendiquée par les anarchistes entre pratique et théorie impose en retour le répertoire d’action qui est acceptable pour ces groupes : toute l’action qui viserait des modifications de la législation est ainsi proscrite. Au contraire, les diverses formes d’illégalité et de violences envers les propriétaires font partie de ce répertoire des possibles.

« L’Union syndicale des locataires ouvriers et employés » qui succédera à ces groupements introduit progressivement une rupture dans la finalité et la stratégie du mouvement (l’action devenant vecteur d’une revendication que l’on porte et non plus action directe à visée révolutionnaire), en même temps qu’elle invente le squat comme mode d’action.


Cartes postales anti propriétaires et anti-concierges, faisant référence à Ravachol qui chantait, en marchant à la guillotine, le 11 juillet 1892, la chanson du Père Duchesne :
« Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu ! Pends ton propriétaire. »


[1] Ce texte s’inspire largement et librement de la publication de C. PÉCHU, de l’Université de Lausanne « Entre résistance et contestation, la genèse du squatt comme mode d’action »

[2] Gaillard, Jeanne, Paris…, op.cit., p.118. Voir aussi Manuel Castells, The city and the grassroots, op.cit., p.23.

[3] James C Scott, Weapons of the weak…, op.cit., p.299.

[4] Les propriétaires sont généralement désignés sous le terme de « Monsieur Vautour » et leur bras droit le concierge, appelé à l’époque locataire-principal, et chargé de récupérer les loyers des habitants, est connu sous le nom de « Pipelet », celui qui rapporte tout aux flics.

[5] Le Voltaire, 15 août 1883.

[6] Certains articles des journaux anarchistes de l’époque étaient rédigés en argot populaire ou parisien, comme celui du Père Peinard. Aujourd’hui, on dirait la méthode qui les fait le plus kiffer (le plus plaisir).

[7] Le terme est utilisé comme synonyme des déménageurs à la cloche de bois dans La Révolte, n° 12, du 2 au 8 décembre 1888, p.1.

[8] . Perrot, Michelle, « Les classes populaires urbaines », art. cité, p.531.

[9] Perrot, Michelle, Jeunesse de la grève. France 1871-1890, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 1984, pp.98-110.

[10] Julliard, Jacques, Ferdinand Pelloutier ou les origines du syndicalisme d’action directe, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1971, pp.79-81.

[11] La femme de son gérant, Louis Galland, est l’une des initiatrices des « Comités révolutionnaires pour la grève des loyers ». Cf. ci-après.

[12] Pouget, Émile, L’Action directe, éditions de la guerre sociale, 1910, p.1

[13] Terray, Emmanuel, « Le syndicalisme révolutionnaire »,

[14]Ibidem, p.155.

[15] Pouget, Émile, L’Action directe, éditions de la guerre sociale, 1910, 28 p., cité in Dubois, Pierre, « Etude d’une pratique revendicative : l’action directe », Revue Française des Affaires Sociales, octobre-décembre 1970, pp.81-82

[16] 150. Le Révolté n° 38, des 8-14 janvier 1887.

[17] Le Père Peinard, n° 69, 13 juillet 1890, p.8.

[18] P.Po Ba 486, pièce 148, compte-rendu d’une réunion du 3 juin 1882.

[19] Le Père Peinard, n° 69, 13 juillet 1890, p.8

[20] Reproduit in Le Père Peinard, n° 219, 28 mai 1893.

[21] Lettre de Cafiero à Malatesta, in Bulletin de la Fédération jurassienne, n° 49, 3-12-1876.

[22] Daniel Colson, « Anarchisme et anarcho-syndicalisme », in Murray Bookchin, Daniel Colson, Marianne Enckell, Jacques Toublet, Anarcho-syndicalisme & anarchisme, Lyon, Atelier de création libertaire, 1994, p.62.

[23] L’expression est de James Guillaume, L’Internationale : documents et souvenirs, t. IV, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1910, p.116.

[24] Alors qu’il était encore anarchiste, et avant de devenir possibiliste.

[25] Paul Brousse, « La propagande par le fait », Bull. de la Fédération jurassienne, 5-08-1877.

[26] . Le Révolté, n° 11, 23 juillet 1881

[27] À ce sujet, voir Maîtron, Jean, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, pp.75-76.

[28] Ibidem, pp.114-115.

[29] Jean-Pierre Machelon, La République contre les libertés, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1976, p.402.

[30] Jean Grave, Les Temps nouveaux, n° 38, 15-21 janvier 1898

[31] Le Père Peinard, n° 100, 15 février 1891, pp.3-4.

[32] 167. Le Père Peinard, n° 10, 27 décembre 1896, p.5.

[33] Le Père Peinard, n° 14, 2e série, 24 janvier 1897, p.4.

[34] Le Père Peinard, n° 201, 22 janvier 1893, pp.3-4

[35] Jean Maîtron, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, 2e partie, chap.3, « La reprise individuelle », pp.183-194 et 3e partie, chap.5, « L’illégalisme », pp.409-439.

[36] Jacques Prolo, Les anarchistes…, op.cit., p.34.

[37] Ce texte est signé par douze centrales syndicales parisiennes et paraît dans Le Cri du Peuple du 20 novembre 1884 (Michelle Perrot, Les ouvriers en grève, op.cit., p.241). Il reprend ainsi les théorisations de Kropotkine (cf. ci-dessous).

[38] Jean Maîtron, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, p.415.

[39] Le Révolté, n° 6, 21 juin – 4 juillet 1885.

[40] Il écrit notamment que « quand la société vous refuse le droit à l’existence, on doit le prendre et non tendre la main, c’est une lâcheté » (Le Révolté, n° 29, 6-12 novembre 1886) et il explicite plus longuement ensuite : « … Je dois vous déclarer qu’à mon point de vue je ne suis pas un voleur. La nature en créant l’homme lui donne le droit à l’existence et ce droit l’homme a le devoir de l’exercer dans sa plénitude. Si donc la société ne lui fournit pas de quoi subsister, l’être humain peut légitimement prendre son nécessaire là où il y a du superflu. » Clément Duval, Le Révolté, n° 41, 29 janvier-4 février 1887

[41] La Révolte, n° 9, 21-27 novembre 1891.

[42] Le Siècle, 13 août 1894 (lettre datée du 19 août 1889)

[43] Kropotkine, Pierre, La conquête du pain, Paris, Tresse et Stock, 1892, pp. 99-111 (reprise d’articles parus en juillet-août 1883 dans Le Révolté).

[44] Le Père Peinard, n° 29, du 9 au 16 mai 1897, p4.

[45] Cf. par exemple Le Père Peinard, n° 162, du 24 avril au 1er mai 1892.

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Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE« 

Chapitre précédent : 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire !

Chapitre suivant : 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

extrait du Journal officiel de la Généralité de Catalogne du 9 janvier 1937

Présidence

Décret

La réforme eugénésique, qui représente l’une des meilleures conquêtes révolutionnaires en matière de Santé, commence son plan d’action en incorporant dans la législation sanitaire un fait qui jusqu’à présent a été mené hors de tout contrôle scientifique, dans l’ombre et par des personnes incompétentes, et qui, à partir de ce moment, devient une catégorie biologique et sociale, en tant que avortement. L’objectif principal poursuivi est de fournir aux travailleuses un moyen sûr et sans risque de réguler la naissance, lorsqu’il existe des causes puissantes, sentimentales, eugéniques ou thérapeutiques qui nécessitent l’interruption artificielle de la grossesse.

L’avortement est pratiqué depuis longtemps par des éléments sans scrupules qui ont spéculé sur les besoins prolétariens pour limiter la prolificité dans certaines situations. Il y a besoin de mettre fin à la honte des avortements clandestins, source de mortalité maternelle, pour que l’interruption de grossesse devienne un instrument au service des intérêts de la race et vérifié par ceux qui ont la crédibilité scientifique et l’autorisation légale.

Pour tout ce qui précède, sur proposition des Conseillers de Santé et d’Assistance Sociale et de la justice et en accord avec le Conseil,

Je décrète :

Art.1. L’interruption artificielle de grossesse effectuée dans les hôpitaux, cliniques et établissements de santé dépendant de la Generalitat de Catalogne est autorisée, dans laquelle le service spécial à cette fin est autorisé.

Art.2. Sont considérées comme des raisons justifiées, pour la pratique de l’avortement, les raisons d’ordre thérapeutique, eugénique ou éthique.

Art.3. Les cas d’avortements non thérapeutiques ou eugéniques seront effectués exclusivement à la demande de l’intéressé, sans qu’aucun de leurs proches ou proches parents ne puisse ultérieurement faire valoir de prétention quant au résultat de l’intervention.

Art.4. Dans les cas où sont dépassés 3 mois de grossesse, l’interruption de grossesse n’aura pas lieu, sauf justification thérapeutique.

Art.5. La même femme ne sera pas autorisée à interrompre une grossesse plus d’une fois par an, si aucune cause thérapeutique ne l’exige.


Ce texte est extrait de la brochure de la CNT-AIT  » LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Autres textes relatifs au décret de 1936 sur l’avortement en Catalogne :

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

La vulgarisation scientifique de l’embryologie par le Docteur anarchiste Isaac Puente : instruire pour reprendre le contrôle de son corps


Modèle de fiche d’examen et fiche d’intervention
 pour l’interruption volontaire de grossesse
Services d’interruption artificielle de grossesse en Catalogne (Mars 1937)

La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

José María Zavala (La Razón, 18-07-2015)

La mise en place du décret du 25 décembre 1936 sur l’interruption de grossesse ne s’est pas faite sans résistance de la part des médecins.

Ainsi, l’opposition des Dr José Roig et Gilabert est documentée. Le Dr Félix Martí Ibáñez, directeur général de la santé du gouvernement catalan, lors d’une visite d’inspection à la maternité de Lérida, a entendu de la bouche même du Dr Roig que s’il n’avait pas pratiqué d’avortement jusque-là, c’est parce qu’il n’avait reçu aucune autorisation officielle pour le faire !

Face à une telle mauvaise foi, Martí organisa l’annonce du nouveau service médical dans toute la presse. [cf. le reportage de Mundo Gráfico ci-après]  Quelques jours plus tard, les premières femmes qui étaient prêtes à subir l’intervention se pressaient dans les centres autorisés. Mais le Dr Roig fit de son mieux pour les décourager. Il ordonna au pharmacien de l’hôpital de ne pas se réapprovisionner en laminaires [algues séchées stérilisées utilisées dans le processus médical]. Le directeur du laboratoire accepta même de falsifier les résultats des tests cliniques pour faire croire aux femmes que l’opération leur était refusée en raison de mauvaises conditions de santé. Et pour finir de les dissuader, le Dr Roig proclama que pour subir un avortement, une hospitalisation minimale de six jours était nécessaire.

Certaines femmes réagirent en achetant leurs propres laminaires avant de se rendre à l’hôpital. L’une d’elles, l’épouse d’un garde d’assaut, a même intimidé le Dr Roig avec un pistolet lorsqu’il a refusé d’intervenir. Mais ce n’est que lorsque la police a menacé de l’arrêter qu’il a accepté de pratiquer l’avorte ment.

Néanmoins, le nombre total d’avortements légaux enregistrés pendant la guerre en Espagne pourrait être estimé entre 1 200 et 2 000.

Un chiffre certainement élevé étant donné que le 30 juillet 1937, le gouvernement a retiré son décret sous la pression des médecins, qui ont ainsi remporté une grande victoire dans leur guerre particulière contre l’avortement, dans une autre guerre encore plus sanglante.

Annonce d’une conférence pour promouvoir « l’avortement et la conception consciente » du Dr Rodriguez à l’Athénée Libertaire d’Igualda, janvier 1937

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La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

D’arpès un texte de Juan Gérvas, Médecin généraliste retraité, Equipe CESCA (Madrid, España) [1]

De l’infanticide à l’avortement

Pendant des centaines de millénaires, le contrôle des naissances a été imposé par la nature, avec la faim et les maladies infectieuses. Lorsqu’il y avait trop d’enfants, l’infanticide était pratiqué, directement ou indirectement, avec peu de soin et d’attention. On pratiquait l’avortement volontaire avec diverses herbes ou avec des moyens mécaniques brutaux qui mettaient en danger la vie des femmes. À la fin du XIXe siècle, l’Église catholique interdit l’avortement volontaire.

La lutte pour le droit à l’avortement a commencé à partir de positions très différentes; d’une part, par des personnes aux préoccupations sociales et féministes qui, face à la réalité de l’avortement désespéré, ont préféré une procédure légale n’impliquant pas la mort de la femme. De l’autre, nous trouvons les courants eugénésiques[2] et néo-malthusiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui considéraient la reproduction aveugle comme un problème, soit parce que se reproduisaient des éléments sociaux peu recommandables, soit parce qu’en général il y avait une reproduction excessive, qui conduirait à une crise des ressources.

Une évolution intéressante a été celle des mouvements néo-malthusiens anarchistes du début du XXe siècle, qui ont renversé une idéologie purement conservatrice (le malthusianisme) pour la mettre au service de la classe ouvrière. «Le néo-malthusianisme de ces années […] était un mouvement proto-écologique, anticapitaliste et féministe de premier ordre […]; c’était un mouvement révolutionnaire face à la réalité socio-politique et économique de l’Espagne et de l’Italie, dans ce qu’il avait consciemment choisi de limiter le taux de natalité des travailleurs »[3]. La propagande de ces théories pénétrait le prolétariat urbain, bien que les difficultés à se procurer des moyens contraceptifs rendent difficile le passage à une application générale. Le soutien que des intellectuels éminents comme Gregorio Marañón ont donné aux mouvements hygiénistes / néo-malthusiens leur donna une patine de respectabilité.

L’Espagne des années 1930

Avec l’arrivée de la démocratie en Espagne en 1931 [chute de la Monarchie et déclaration de la Seconde République], des mouvements progressistes de toutes sortes ont pu étendre leur action sociale, ce qui a conduit à une large diffusion des informations sur l’hygiène sexuelle et même des moyens contraceptifs tels que les coupes vaginales. Le débat sur l’avortement n’était pas généralisé mais limité aux seuls médecins et, bien que les anarchistes le considérèrent comme un outil d’émancipation, leur approche était plutôt centrée sur la contraception.

Lorsque l’armée fractionnelle franquiste fasciste exécuta son coup d’État contre la république et le Front Populaire, la nuit du 17 au 18 juillet 1936, les organisations ouvrières et les partis de gauche réagirent  pour défendre la [Liberté et] la République. Après les premiers moments de confusion et de lutte, avec la stabilisation de la situation et le début de la guerre civile, les institutions de l’État républicain durent s’appuyer sur ces organisations politiques pour la gestion d’une partie de leurs fonctions. Mais dans certains cas le Gouvernement fut simplement submergé par l’action politique des milices révolutionnaires. Celles-ci, notamment les anarchistes regroupés au sein de la CNT-AIT[4], décidèrent de mener la révolution sociale parallèlement à l’effort de guerre. Dans le cas spécifique de Barcelone, où la CNT-AIT était particulièrement forte, il y a eu un remplacement de facto des institutions de la Generalitat [le gouvernement Catalan] par les forces anarchistes. A partir de septembre 1936, la CNT fut intégrée au gouvernement de la Catalogne, en même temps que celui de la République. Cela a permis aux anarchistes, dans les domaines dans lesquels ils étaient impliqués, d’appliquer leurs idées en utilisant la structure étatique. Ainsi, cinq conseillers de la CNT-AIT ont rejoint le gouvernement de la Generalitat en tant que responsables de la santé, en même temps que des ministres cénétistes ont été nommés au gouvernement espagnol de Largo Caballero (PSOE, Parti Socialiste) en septembre 1936.

Félix Martí Ibáñez

Avantages et inconvénients des procédés
anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Le responsable sanitaire anarchiste était le médecin de la CNT, Félix Martí Ibáñez, né en 1911, à Carthagène (Murcie). Martí venait d’une famille valencienne de la classe moyenne supérieure, son père était éducateur et sa mère pédagogue[5].

À Barcelone, il passa son bac puis étudia la médecine, qu’il termina à l’âge de 19 ans. Plus tard, en 1933, il s’installa à Madrid, où il fut fortement influencé par Gregorio Marañón  et par José Ortega y Gasset. En 1934, il présenta sa thèse de doctorat sur « l’Histoire de la psychologie et physiologie mystiques de l’Inde. ; Études de psychologie religieuse ».

Puis il retourna à Barcelone, où il combina sa propre consultation en cabinet avec le travail pour les militants de la CNT-AIT regroupés dans une coopérative de soins de santé.

Il réalisa également un travail important de diffusion de l’idéologie néo-malthusienne et eugénésique, en relation dans son cas également avec son intérêt pour les maladies mentales. Ainsi, il était en charge de la rubrique de la santé du magazine valencien Estudios, une publication libertaire à la pointe dans la diffusion des connaissances sur la santé sexuelle et le contrôle des naissances[6]. Avec le début de la guerre, il participe activement à l’organisation des services médicaux associés à la CNT-AIT, ainsi qu’à l’ensemble de la structure révolutionnaire.

Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse

En septembre 1936, Félix Martí Ibáñez fut nommé Directeur de la Santé Publique et des Services Sociaux du gouvernement catalan et, en même temps, Sous-secrétaire général du ministère de la Santé de la République, poste qu’il n’accepte pas. De son poste catalan, il se battit pour que la structure de la Generalitat applique les politiques de santé dans une perspective anarchiste. L’initiative la plus importante et la plus connue est le décret sur l’interruption artificielle de la grossesse, approuvé le 25 décembre 1936, publié au Journal officiel de la Generalitat de Catalunya le 9 janvier 1937. (Le texte accordait un délai de 15 jours pour l’organisation des services en vue de son application)[7].

Extrait du Journal officiel de la Generalitat de Catalunya du 9 janvier 1937

Il est intéressant de noter ce que Martí Ibáñez commenta au sujet du Décret: «Et comme toute réforme eugénésique doit placer au centre la mère et l’enfant, c’est là que nous avons commencé, en établissant dans le décret susmentionné la liberté de pratiquer l’avortement, quelle que soit la cause qui le motive, effaçant ainsi le charlatanisme meurtrier et dotant le prolétariat d’un moyen scientifique et efficace de contrôler sa natalité, sans crainte des risques que cela pourrait lui apporter »[8].

De cette citation, on peut déduire plusieurs idées :

1) Martí Ibáñez avait une idée claire d’être à l’origine de cette initiative réglementaire ;

2) Il entendait ce décret comme le début d’un processus d’application de politiques eugénésiques ;

3) il n’a pas limité les causes de l’avortement;

4) il a souligné la limitation des naissances comme l’un des objectifs du décret ;

5) D’un point de vue rhétorique, il est clair que Martí Ibáñez a considéré le décret parmi les mesures révolutionnaires visant à l’émancipation du prolétariat ; et

6) Il recherchait la légitimité [réglementaire] pour empêcher la mort de femmes lors de pratiques d’avortement illégal.

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique une volonté d’intervention eugénésique générale sur la société et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Martí Ibáñez développa ces points (notamment celui de l’avortement comme instrument d’émancipation du prolétariat) et mis en évidence la combinaison de l’avortement avec la création de centres dédiés à la diffusion des « moyens contraceptifs ». On y perçoit clairement le désir de créer un ensemble de mesures visant à faciliter le choix reproductif des femmes[9].

Martí Ibáñez poursuivra son travail en collaboration avec le gouvernement de la Generalitat, tant que les anarchistes y participeront; c’est-à-dire jusqu’aux événements de Mai 1937, lorsque la CNT fut expulsée des gouvernements central et catalan. Martí Ibáñez parti alors comme médecin sur le Front de l’Est où il fut blessé, puis participa à des rencontres internationales aux Etats-Unis et au Mexique. Il revint en Espagne alors que la défaite ne faisait plus de doute puis suivit les chemins de l’exil avec ses compagnons, en France puis aux États-Unis, où il fut professeur d’histoire de la médecine à New York[10].

L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique un désir d’intervention eugénésique générale sur la société (bien que l’on ne sache pas clairement quelles seraient ces interventions), et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Aucun type de restriction morale n’est accepté en ce qui concerne le droit à l’avortement, qui est présenté comme un fait de « catégorie biologique et sociale ». On voit ainsi dans le texte les deux influences fondamentales déjà évoquées: le féminisme anarchiste et l’eugénisme / néo-malthusianiste. Comme le dit Marie Nash[11], « La nouvelle réforme eugénésique de l’avortement » a répondu à une approche eugénésique, hygiénique [sic] et de classe « .

D’un point de vue féministe, on peut souligner que, bien que cette législation fût très en avance [sur son époque] et qu’elle légitime l’autonomie totale des femmes, la légitimation de l’avortement est  lié à la maternité, pour qu’elle soit heureuse et féconde. C’est une représentation du rôle des femmes dans la lutte pour le droit à l’avortement en Espagne, une lutte dans laquelle il n’y avait pratiquement pas de femmes et dans laquelle les points de vue étaient éminemment pratiques, et idéologiques uniquement du point de vue global anarchiste et pas de celui de l’émancipation féminine.[12]

L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse

[Dès la promulgation du décret, des réunions sont organisées pour informer la population. Ainsi le Bulletin CNT-FAI d’Igualada du 13 mars 1937 rend compte de la conférence du Dr. J. Rodríguez sur le thème de la « conception consciente de l’avortement ».]

Mais quel a été l’impact de cette législation ? Ce qui peut être dit se fonde sur les données conservées dans les quatre principaux hôpitaux de Catalogne et sur les estimations des professionnels de la santé. Cet aspect a été étudié en profondeur par Marie Nash[13], et nous nous référons à ses données. Ainsi, on estime qu’au début du siècle dernier, il y avait un avortement clandestin pour sept ou huit naissances et, dans les années 1920, environ 20% des grossesses en Catalogne se sont soldées par un avortement provoqué.

La documentation disponible à l’hôpital de San Pau montre des chiffres très bas pour l’avortement volontaire et encadrée par le décret de 1936 sur l’interruption artificielle de la grossesse. Entre 1937 et 1938, seuls 15 avortements sur 281 documentés peuvent être considérés comme tels, ce qui signifie que «l’incidence de la nouvelle législation a été minime puisqu’elle n’a touché que 5% des avortements enregistrés pendant la période d’application du décret. Tout semble indiquer un niveau d’échec élevé dans la mise en œuvre de la réforme de l’avortement eugénésique »[14]. Bien que les données fournies par Félix Martí Ibáñez pour l’hôpital Clínic indiquent un plus grand nombre d’avortements (300 pour le mois de juin 1937), il est possible que les circonstances dans cet hôpital aient été particulières étant donné la présence surplace de Martí Ibáñez lui-même.

Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne

Parmi les quatre ministères que Largo Caballero attribua à la CNT-AIT, se trouvait celui du Ministère de la Santé et de l’Aide sociale, créé en partie pour pouvoir le remettre spécifiquement aux anarchistes[15]. Jusque-là, la santé et l’assistance sociale faisaient partie d’un autre ministère (historiquement, l’Intérieur et depuis 1933, le Travail). De fait, après la courte période où le ministère spécifique dédié à cette seule fonction était sous la responsabilité de Federica Montseny, la santé redevint la charge d’autres ministères – en l’occurrence celui du l’Instruction publique puis de nouveau celui du Travail.

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement dans l’Espagne du XXIe siècle

Outre la grande valeur symbolique d’être la première femme ministre d’un gouvernement espagnol et l’une des premières au monde, Montseny a consacré les six mois que son ministère a duré à introduire des idées de progrès dans le domaine de la santé et de l’assistance sociale, dans un contexte de guerre civile. Bien que certains de ses collaborateurs soient des anarchistes, d’autres venaient également de différentes organisations du Front populaire, et elle essaya pour les choisir de s’appuyer davantage sur l’expertise technique que sur l’idéologie. Les actions fondamentales de son ministère ont été la création de Liberatorios de Prostitución (abris pour les femmes qui voulaient renoncer à la prostitution), des foyers pour enfants, ainsi que des campagnes de santé logiques dans un pays en guerre, en particulier pour éviter les épidémies et soutenir les réfugiés fuyant devant l’avance des troupes factieuses. Le projet de loi sur l’avortement fut également de ceux les plus importants.

La position anarchiste, généralement favorable au droit des femmes de décider librement, était encore plus marquée dans une situation de guerre et de difficultés sociales énormes : «Tous les scrupules religieux ou autres pesaient peu dans la vie des femmes qui ont dû faire face à un tel état de fait. Conscients de la nécessité de trouver une solution à l’affaire, sans être partisan, loin s’en faut, de la pratique de l’avortement, le Dr Mercedes Maestre et moi avons décidé ensemble d’élaborer un décret qui permettrait l’interruption artificielle et volontaire de la grossesse. Décret bloqué dans le portefeuille du président en raison de l’opposition de la majorité des membres du gouvernement »[16]. En effet, [le socialiste] Largo Caballero était contre l’approbation du projet, qui ne réussit donc pas à se concrétiser. ».

Federica Montseny dit dans ses mémoires avoir recouru « au subterfuge de l’extension au reste de l’Espagne républicaine des avantages du décret sur le droit à l’interruption artificielle de grossesse adopté par la Generalitat de Catalogne ». Il n’y a pas de données quant à l’extension du décret d’interruption artificielle de grossesse au reste du territoire de la République. Le droit à l’avortement a duré peu de temps, et a été définitivement oublié lorsque la République fut défaite en 1939 et que le régime de Franco se fut établi.

En synthèse

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a toujours une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement en Espagne aujourd’hui, au 21e siècle, y compris les limites pratiques pour qu’il soit pratiqué dans l’intimité du domicile de la femme, par le médecin généraliste et par des méthodes pharmacologiques simples et sûres.


[1] Traduction annotée et enrichie d’un article qui fait partie d’un texte de Pedro Gérvas (« L’avortement en Espagne. Première législation. Le décret de la Generalitat de Catalunya sur l’interruption artificielle de la grossesse, 1936 »), daté de novembre 2015, pour le master « Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation »(MEEF), Séminaire« Histoire de la pensée féministe en Espagne », avec le professeur Mercedes Yusta Rodrigo, Université Paris 8.

[2]NdT : j’ai choisi d’utiliser le terme “eugénésique” (plutôt qu’eugénisme positif comme il est parfois décrit) pour différencier ce courant de « l’eugénisme négatif », lequel est la base des théories racistes et racialistes notamment nazis, avec lequel il n’entretien aucun lien. NdT

[3] Eduard Masjuan: Procreación consciente y discurso ambientalista: anarquismo y neomalthusianismo en España e Italia, 1900-1936. Ayer. 46, Naturaleza y conflicto social (2002), p. 64.

[4] La Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo) est un syndicat anarchiste fondé en 1910 et dont les origines remontent à la Première Internationale et 1870. L’AIT (Association Internationale des Travailleurs) est l’alliance Internationale des anarchosyndicalistes, fondée à Berlin en 1922, et dont sont toujours membres actuellement tant la CNT-AIT espagnole que la CNT-AIT française. NdT

[5] https://es.wikipedia.org/wiki/Félix_Martí_Ibáñez

[6] Josep Lluis Ausín i Hervella y Josep María Calbert i Camarasa: Félix Martí Ibáñez i l’Institut de Medicina Pràctica (1931-1938). Gimbemat 2000, 34, 181-198. También publicó en la revista anarquista de salud Higia.

[7] http://dogcrepublica.gencat.cat/pdf/republica/1937/19370009.pdf

[8] Félix Martí Ibáñez: En torno a la reforma eugénica del aborto. Estudios, nº160, enero de 1937, 11-12.

[9] Jaume Sobrequés: “Cataluña tuvo durante la República la ley del aborto más progresista de Europa”. El País, 13 de febrero de 1983. http://elpais.com/diario/1983/02/13/espana/413938815_850215.html

[10]http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1294140/pdf/jrsocmed00093-0051.pdf

[11] Mary Nash: Género, cambio social y la problemática del aborto. Historia Social No. 2 (Otoño, 1988), 19-35.

[12] [ « Cette idée est reflétée dans l’annonce des femmes sans cette annoncé des Mujeres Libres « À toutes les femmes libertaires » parue dans Fragua Social le 9 décembre 1936 à Valence: «Nous sommes les pionnières d’une nouvelle société, celles d’entre nous qui doivent accoucher et guider les hommes de demain. Préparons-nous à l’imitation de la Grèce antique, amantes de la Beauté de l’Art et de la Nature, à avoir des enfants sains, sains de corps et d’esprit. Cultivons-nous nous même pour qu’il en soit ainsi. Cultivons-nous pour donner aux enfants des orientations de vie nouvelles et saines, lavées de toutes discordes, de fanatisme, de mensonges et de routines … Un monde nouveau, riant, sain et beau; des hommes libres et forts sortiront de nos ventres… » Cette annonce est intéressante en raison de la claire allusion à la responsabilité qu’implique le fait d’avoir des enfants. Amparo à cette date venait d’arriver à Valence, il n’est pas déraisonnable de penser qu’elle aurait pu l’écrire.L’opinion sur la maternité qui est apparue dans les publications de Mujeres Libres était celle d’un engagement évident envers la «femme en tant que personne», pas seulement en tant que mère. La position de Lucía Sánchez Saornil était que «le concept de mère absorbe celui de femme; la fonction annulant l’individu ». Elles ont insisté sur le fait que la maternité n’était pas quelque chose qui « se produit de forme naturelle » – à l’exception du fait biologique de l’accouchement. Elles pensaient que c’était un fait social et elles insistaient donc sur la préparation pour être de bonnes mères. Voir: Ackelsberg M. Mujeres Libres. op. cit., pp. 196-8. Elles ne firent pas  campagne pour la contraception dans leur magazine et par rapport aux programmes d’alphabétisation, d’emploi, de maternité et d’éducation, ceux liés à la sexualité étaient assez limités » in Ética, anarquismo y sexualidad en Amparo Poch y Gascón, Concepción Gómez Cadenas, Madrid, 2017.]

[13] Mary Nash : Género, cambio social…, pp. 19-35

[14] Mary Nash : Género, cambio social…, p. 32. [NdT : cependant il semble que le Décret a été abrogé par la Generalitat dès le départ des anarchises du Conseil de Santé en juillet 1937 …]

[15] Federica Montseny: La sanidad y la asistencia social durante la guerra civil, 1986. Cf. la traduction ci-après

[16] Ibid.


La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

le Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste «