A la mémoire de Tecle HAGOS, mort il y 79 ans au camp de concentration du Vernet. [#BlackLiveMatters]

Il faisait partie d’un groupe d’éthiopiens, souvent étudiants, venus dans les années 36-37 rejoindre leurs frères espagnols dans la lutte commune contre le fascisme, qui venait juste de soumettre militairement l’Ethiopie.

Après la défaite de la république espagnole en 1939, il partit sur les routes de l’exil, avec les espagnols et les internationaux de 54 nationalités dont il avait partagé les espoirs et les défaites. Il fut emprisonné par la république comme « étranger indésirable » au Camp du Vernet d’Ariège, au même titre que 12000 anarchistes de la Colonne Durruti.

À la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois plus tard, ils furent rejoints par des antifascistes allemands ou italiens, internés car « citoyens d’une nation belligérante » … plus tard, à partir de 1942, des juifs raflés par la politique raciste et racialiste de Vichy y furent envoyés.

Les conditions d’internement, décrites par l’écrivain Arthur Koestler (lui-même interné au Vernet d’octobre 1939 à janvier 1940) dans son livre « La Lie de la terre », furent particulièrement terribles. Beaucoup y succombèrent.

Tecle HAGOS est enterré ici, en terre de France, loin de son Ethiopie natale, en compagnie de ses frères de combats, cette « lie de la terre » cosmopolite et mixte, avec qui il avait partagé le rêvé d’une Humanité fraternelle.

N’oublions pas !

In memory of Tecle HAGOS, who died 79 years ago in the Vernet d’Ariège concentration camp. #BlackLiveMatters

He was part of a group of Ethiopians, often students, who came in the years 36-37 to join their Spanish brothers in the common struggle against fascism, which had just submitted Ethiopia militarily.

After the defeat of the Spanish Republic in 1939, he set off on the roads of exile, with the Spaniards and Internationals of 54 nationalities whose he had shared hopes and defeats. He was imprisoned by the democratic French Republic as an « unwanted foreigner » at Camp du Vernet d’Ariège, along with 12,000 anarchists from Column Durruti.

When the Second World War broke out some months after, they were joined by German or Italian anti-fascists, interned as « citizens of a belligerent nation » … later, from 1942, Jews arrested by the racist and racialist policies of French nazi collaboration regime of Vichy were sent there.

The conditions of internment, described by the writer Arthur Koestler (himself interned at Vernet from October 1939 to January 1940) in his book « Scum of the Earth. », were particularly terrible. Many succumbed to it.

Tecle HAGOS is buried here, in the land of France, far from his native Ethiopia, in the company of his fighting brothers, this cosmopolitan and mixed  » scum of the Earth”, with whom he had shared the dream of a fraternal Humanity.

We do not forget !

En memoria de Tecle HAGOS, fallecido hace 79 años en el campo de concentración de Vernet d’Ariège  #BlackLiveMatters

Formaba parte de un grupo de etíopes, a menudo estudiantes, que llegaron en los años 36-37 para unirse a sus hermanos españoles en la lucha común contra el fascismo, que acababa de esclavizar a Etiopía.

Tras la derrota de la república española en 1939, emprendió los caminos del exilio, con españoles e internacionales de 54 nacionalidades cuyas había compartido esperanzas y derrotas. Fue encarcelado por la República democrática francesa como « extranjero indeseables » en el Campo de concentración du Vernet d’Ariège, junto con 12.000 anarquistas de Columna Durruti.

Cuando estalló la Segunda Guerra Mundial pocos meses despues, antifascistas alemanes o italianos, fueron internados como « ciudadanos de una nación beligerante » … más tarde, a partir de 1942, judíos acorralados por las políticas racistas y racialistas de Vichy fueron enviados allí.

Las condiciones de internamiento, descritas por el escritor Arthur Koestler (que fue internado en Vernet desde octubre de 1939 hasta enero de 1940) en su libro « Escoria de la tierra « , fueron particularmente terribles. Muchos sucumbieron a ellas.

Tecle HAGOS está enterrado aquí, en la tierra de Francia, lejos de su Etiopía natal, en compañía de sus hermanos combatientes, este cosmopolita y mixto « escoria de la tierra » con quien había compartido el sueño de una Humanidad fraterna.

No olvidemos !

« La lie de la terre » comme disaient les racialistes de l’époque, un groupe cosmopolite et mixte

Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

20 Août 1944 …

Stèle à la mémoire des 3 anarchistes
fusillés dans la forêt de Ondes

Trois anarchistes tués dans le maquis. Victimes de balles allemandes en France.

Trois vies fauchées en pleine jeunesse, alors que l’âge de la compréhension commençait à poindre. Car quand tu passes le cap des trente ans, tu commences à voir les choses et à les réaliser avec plus de jugement et quand tu exécute un acte tu sais alors pourquoi tu le fait.

Le plus âgé d’entre eux était Aguado, un homme qui avait appartenu au mouvement et à la spécifique [la FAI] depuis qu’il était enfant. Il était le véritable anarchiste. Il ne prenait que ce qu’il avait besoin pour faire sa journée, le reste était de trop. Et s’il avait quelque chose à manger, il devait être partagé avec quelqu’un qui n’en avait pas, il le faisait avec mille amours. Pour lui, il n’y avait pas de privations, sinon des besoins. Tristesse d’une vie fauchée !

L’autre compagnon était García. Un compagnon imprégné des idées et du Mouvement. Il avait été en Espagne le secrétariat des jeunes de la région de Valence. Cela supposait qu’il connaissait cette jeunesse libertaire de 31 à 39 ans qui luttait si durement pour la cause que le peuple en général avait fait sienne. Ce fut sa jeunesse.

Quant à Mombiola, le plus jeune d’entre eux, il était l’exemple du véritable autodidacte, de l’homme véritablement cultivé, doté d’une intelligence claire. L’homme de plume en même temps que de combat. Celui qui propageait les idées par l’exemple. Le vrai compagnon. Je me souviens que pendant la guerre, ils voulaient le nommer commandant d’un Bataillon de la Colonne Durruti. Il répondit : « Je ne veux commander personne, je veux être soldat et rien d’autre. »

Il ne le voulait vraiment pas. Puisqu’il était contre la militarisation. Il aimait être ce qu’il était: un milicien du mouvement révolutionnaire. Mouvement qui s’était tellement accru parmi le peuple espagnol, qui défendait  la cause des travailleurs eux-mêmes. Pas supérieur. Pas inférieur. Ni riche ni pauvre. De cette transformation sociale, Mombiola voulait être soldat. Mais pas d’une armée de militaires.

Et pour ne pas s’être militarisé, il fit partie d’un groupe de dynamiteurs. Et après la perte de l’Aragon, [il entra] dans le bataillon confédéral jusqu’à notre entrée en France en 1939. Où après mille calamités, il rejoint le maquis, où il laissa sa vie, comme les autres compagnons. Et tant d’autres qui la sacrifièrent, en France comme en Espagne.

En leur mémoire, j’écris ces lignes qui prouvent que ceux d’entre nous qui les connaissaient et les aimaient ne peuvent pas les oublier.

Maria MOMBIOLA

Espoir CNT-AIT, n ° 394, Aout 1969

Extrait de la brochure « Anarchistes, pas Républicains … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE » disponible contre 8 euros en chèque à l’ordre de CNT-AIT, adressé à CNT AIT 7 rue St remesy 31000 TOULOUSE

Tres compañeros caídos bajo las balas fascistas

20 de Agosto de 1944 …

Tres anarquistas muertos en el maquis. Víctimas de las balas alemanas en Francia.

Tres vidas segadas en plena juventud, cuando principiaba a alborear la edad de la comprensión. Ya que cuando se pasa de treinta años, es cuando uno ve las cosas y las realiza con más juicio y cuando ejecuta un acto sabe porque lo ha hecho.

El mayor de ellos era Aguado, hombre que desde niño había pertenecido al movimiento y a la específica. Era el verdadero anarquista. Con que tuviese para el día, el resto le sobraba. Y si lo que tenía para comer debía compartirlo con alguien que no tuviera, lo hacía con mil amores. Pues para él no había privaciones, sino necesidades. ¡Lástima de vida segada ¡

El otro compañero era García. Compañero compenetrado en las ideas y el movimiento. Había sido en España secretariado de las juventudes de la región valenciana. Eso suponía que conocía a esa juventud libertaria del 31 al 39 que tanto lucho por la causa que el pueblo en general hizo suya. Esa fue su juventud.

En cuanto a Mombiola, el más joven de ellos, era el ejemplo del verdadero autodidacta, el hombre verdaderamente cultivado, dotado de inteligencia preclara. El hombre de pluma al mismo tiempo que de lucha. El que propagaba la ideas con el ejemplo. El verdadero compañero. Recuerdo que durante la guerra quisieron hacerlo comandante de un Batallón de la Columna Durruti. Y dijo: “Yo no quiero mandar a nadie, quiero ser soldado y nada más.”

En más, ni eso quera. Ya que estuvo contra la militarización. Hubiera querido ser lo que era: un miliciano del movimiento revolucionario. Movimiento que tanto incremento tomo entre el pueblo español, que defendía la causa de os trabajadores mismos. Ni superiores. Ni inferiores. Ni ricos, ni pobres. De esa transformación social, Mombiola quería ser soldado. No de un ejército de militares.

Y por no militarizarse, formo parte de un grupo de dinamiteros. Y después de la perdida de Aragón, en el batallón confederal hasta que entramos en Francia en 1939. Donde después de mil calamidades, se incorporó al maquis, en el que dejo su vida, al igual que los otros compañeros. Y tantos y tantos otros que la sacrificaron, lo mismo en Francia que en España.

En recuerdo suyo escribo estas líneas que prueban que los de les conocimos y amamos no podemos olvidarlos.

Maria MOMBIOLA

Espoir, n° 394, Aout 1969

ETAT FRANÇAIS – MINISTERE DE L’INTERIEUR TRES SECRET : LE « MOUVEMENT LIBERTAIRE » ESPAGNOL EN FRANCE (1942)

Ce texte fait partie d’une brochure en cours d’édition sur les anarchosyndicalistes espagnols et la résistance

La présence en France, suite à la défaite de la Révolution et la Guerre d’Espagne en 1939, de milliers d’anarchistes fut un motif d’inquiétude tant pour la République que pour Vichy. Si la République les traita en indésirable, Vichy les traita en ennemis de l’intérieur potentiels. ils furent l’objet d’une surveillance particulière.

Nous reproduisons ci-après une lettre du Ministère de l’Intérieur de l’Etat Français adressée au Directeur du Camp de concentration de Vernet d’Ariège, accompagné d’une note qui décrit ce que Vichy connaissait de la réorganisation du Mouvement anarchiste espagnol en France. Il apparait qu’il n’en connaissait qu’une partie émergée de l’iceberg, la partie la plus visible autour notamment du « conseil national ». Mais les regroupements diffus, notamment autour du barrage de l’Aigle dans le Cantal, qui rejoignirent les maquis, ne leur semble pas connus alors. A la suite, nous joignons la reproduction de la réponse du directeur du Camp du Vernet, qui permet de voir comment les membres du « conseil national » avaient berné la surveillance étroite dont ils faisaient l’objet.

MINISTERE DE L’INTERIEUR
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Direction Générale
de la Police Nationale
———————–
Inspection Générale Des Services
De Police Judiciaire
———————–
N°8179 POL.JUD.2.T
rappeler la réf.
———————–

ETAT FRANÇAIS

VICHY, le 26 janvier 1942
Le CONSEILLER D’ETAT
SECRETAIRE GENERAL pour la POLICE
A Monsieur le PREFET de l’ARIEGE
– Cabinet –
A FOIX

OBJET : Action du « Mouvement Libertaire », en France.

PIECES JOINTES : Une note du 20 Janvier 1942 et son annexe.

J’ai l’honneur de vous transmettre, sous ce pli, la copie d’une note, en date du 20 Janvier 1942, et de son annexe, relative à l’action du « Mouvement Libertaire » en France.

Je vous prie de vouloir bien faire procéder, d’extrême urgence, à une enquête approfondie sur les membres de cette organisation anarchiste résident dans votre département, et au domicile desquels il y aura lieu de faire effectuer une perquisition et de saisir tout document intéressant cette propagande étrangère.

Vous voudrez bien me tenir informé dans le moindre délai possible des résultats des opérations et me communiquer avec la notice individuelle, la fiche dactyloscopique en double exemplaire et la photographie des intéressés, contre lesquels je vous laisse le soin de prendre, le cas échéant, toute mesure administrative que vous jugerez utile.

Le Conseiller d’Etat
Secrétaire Général pour la Police

Notes manuscrites dans la marge (vraisemblablement du Préfet ou du Directeur de Cabinet) : En faire une copie supplémentaire pour en Barranchin ( ?) en tout 4

Note manuscrite en bas de page : Copie au Commandant Général, et au Commandant Lundman au Camp du Vernet, en le priant de m’adresser les renseignements demandés internés étrangers désignés dans la note ci jointe [illisible] internés au Vernet.

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Vichy, le 20 Janvier 1942
TRES SECRET


– NOTE –
« LE MOUVEMENT LIBERTAIRE »
Espagnol en France.

Il y a quelques mois, les services de police de Casablanca découvraient un centre de propagande anarchiste dans les milieux espagnols réfugiés au Maroc. Les mots d’ordre de cette propagande étrangère venaient de France où le mouvement semblait être dirigé par les nommés « ‘GERMINAL »  et « MARIN ».

Une enquête effectuée par le Commissaire TAUPIN de l’Inspection Générale des Services de Police Judiciaire devait amener l’identification des animateurs de ce « Mouvement Libertaire » qui s’étaient constitués en « Comité National».

Origine

L’origine de ce « mouvement libertaire » doit être cherchée en Espagne où il prit naissance il y a un peu moins d’un siècle, se développant sous l’influence des théoriciens de la Ière internationale dans les milieux ouvriers espagnols où ils devaient d’ailleurs trouver un terrain favorable, l’individu de par sa nature portant en lui le germe de l’anarchisme.

Le « Mouvement Libertaire » se traduisit sur le plan politique par la création de la Fédération Anarchiste Ibérique et sur le plan syndical par la création de la Confédération Nationale du Travail. Il ne faut pas oublier que la F.A.I. restée toujours clandestine, avait besoin d’un organe officiel aux fins de pouvoir exercer son influence sur les pouvoirs publics. C’est par l’intermédiaire de la C.N.T. dont les membres dirigeants sont en général des adhérents de la F.A.I., ou tout au moins gagnés aux idées libertaires, que cette influence s’exerce. La participation au gouvernement Largo CABALLERO à titre de ministres, de quatre représentants de la C.N.T. en est un exemple frappant, car MONTSENY Frédérica [sic], GARCIA Oliver, Juan PEIRO, et Juan LOPEZ, sont avant tout, les représentants de la F.A.I.

La famille libertaire comprend donc : la C.N.T., la F.A.I., et les Jeunesses Libertaires.

Le Mouvement Libertaire en France :

La débâcle des armées républicaines espagnoles, obligea les dirigeants et les adhérents de la C.N.T. et de la F.A.I. à se réfugier en France.

Le Service d’Evacuation des Réfugiés Espagnols (S.E.R.E.) et la Junta de Auxilio a los Republicanos Espagnoles (J.A.R.E.) organes crées à Paris pour s’occuper des questions d’émigration et d’allocations aux réfugiés républicains, allaient permettre aux chefs du Mouvement Libertaire de tenter un timide essai pour regrouper leurs adhérents, mais cet essai fut sans lendemain le S.E.R.E. et la J.A.R.E. ayant été dissous et leurs dirigeants poursuivis devant les tribunaux de la Seine pour infraction aux décrets des 12 Août et 26 Septembre 1939 .

Malgré ces poursuites, la question d’émigration et d’allocations aux réfugiés continua à être agitée dans les milieux espagnols et les anciens collaborateurs du S.E.R.E. et de la J.A.R.E. continuèrent leur activité en relation avec la Légation du Mexique qui, en vertu des accords Franco-Mexicains du 23 Août 1941, se chargeait en France du problème des réfugiés espagnols se substituant en réalité aux organismes que ceux-ci avaient créées à Paris et qui avaient été, comme nous venons de le voir, dissous.

C’est sous le couvert de correspondances ou de circulaires traitant de ces questions d’émigration qu’allait prendre naissance la propagande libertaire, inspirée par un « Comité National » dont le Secrétaire Général n’était autre que le mari de la [sic] MONTSENY : ESGLEAS-JAIME José, né le 5 Octobre 1903 à Malgrat, dt à Salon (Dordogne), individu figurant sur les listes de suspects de la Police Nationale du 15 Juin 1938, comme anarchiste propagandiste.

Les autres membres du « Conseil National » étaient :

MONTSENY-MANE Frédérica  [sic], femme ESGLEAS, née le 12 février 1905 à Madrid, dt à Salon (Dordogne), ex-Ministre de la Santé Publique et de l’Assistance Sociale dans le Cabinet Largo CABALLERO, propagandiste notoire connue aux archives de la Police Nationale comme anarchiste.

DE SOUZA Germinal, né le 22 Mai 1906 à Porto (Portugal) de nationalité espagnole, Secrétaire de la F.A.I., membre de la C.N.T., figurant sur la liste n°2 des individus suspects de menées terroristes publiée par la Police Nationale avec la mention suivante « expulsé d’Espagne comme anarchiste dangereux ».

ISGLEAS-PIERNAU Francisco, né le 16 Février 1916 à St Féliu de Guixols, ancien Commissaire Politique aux Armées, Conseiller de défense de la Généralité de Catalogne, membre de la Commission politique de la C.N.T., membre de la F.A.I., figure comme terroriste sur la liste des suspects n°1 d’Avril 1939 de la Police Nationale.

MAS-CASAS Valério, né le 24 mai 1894 à Barcelone, Conseiller de l’Economie, des Services Publics, et de l’Assistance Sociale de la Généralité de Catalogne, membre de la C.N.T.

HERRA-CAMARERO Pedro, né le 18 janvier 1909 à Valladolid, Président de la Junte du Commerce Extérieur de Catalogne, Ministre de l’Assistance Sociale et de la Santé Publique dans le Gouvernement de Catalogne. Secrétaire du Syndicat de Catalogne C.N.T. Membre du Comité Péninsulaire de la F.A.I. et délégué du Conseil Général de la S.I.A. (Solidarité Internationale Antifasciste).

Il y a lieu de noter que certains membres du Mouvement Libertaire, entre-autre ceux qui avaient constitué à Madrid, sous la présidence du Général MIAJA, la Junte de défense de cette ville, dernier noyau de la défense républicaine et qui s’étaient réfugiés à Londres, en 1939, ne voulurent pas reconnaître l’autorité d’ESGLEAS ni celle du Comité National.

Cette tendance désignée sous le nom des « Amis de Londres » a pour représentant :

SALAGO Manuel, GONZALEZ José et PRADAS qui se trouveraient à Londres et :

GONZALES-MARIN Manuel : dit « MARIN Manuel », né le 4 juillet 1898 à Archena, dt à Albefeuille-Lagarde (Tarn et Garonne). Membre du Conseil National de la Junte de défense de Madrid et figurant aux archives de la Préfecture de Police comme membre actif de la C.N.T. et de la F.A.I. et comme anarchiste dangereux pour l’ordre public.

VAL-BESCOS Edouardo, dit « VAL », né le 13 octobre 1908 à Jaca, dt à Toulouse, 20 rue Beauséjour, Délégué du Gouvernement pour l’organisation des milices à Madrid. Conseiller de la Junte de défense de Madrid.

PONZAN-VIDAL François, né le 30 mars 1912 à Oviédo, dt chez une dame Vinuales, 41 rue Limarec à Toulouse.

Propagande

Elle se traduit par l’envoi de circulaires, par l’échange de lettres traitant en général des questions d’émigration ou de toute autre question relative au problème des réfugiés espagnols en France, à l’occasion desquelles sont développées des idées philosophiques à tendance anarchiste.

Elle tend à regrouper les adhérents de la C.N.T. à renouer et entretenir entre eux des liens de solidarité du passé et à maintenir le contact en vue d’un retour éventuel en Espagne. Le retour actuel au pays natal est dépeint comme impossible, de même que le départ vers les terres d’Amérique.

Elle a pour résultat de faire rester sur notre sol une masse d’individus ayant fait leurs preuves pendant la guerre civile espagnole et qui, prête à repasser la frontière en cas d’effondrement du régime franquiste, constitue un danger permanent pour l’ordre public de notre pays.

C’est dans ces milieux libertaires espagnols que peuvent être recrutés par le Parti Communiste français ou par les services de renseignement de puissances étrangères, les agents qui ont pour mission de commettre sur notre territoire des actes de sabotages ou des attentats.

La diffusion de circulaires et la propagande par lettres sont des causes d’agitation dans les milieux espagnols réfugiés en France.

Dans certaines villes, les représentants du Mouvement se sont constitués en comité, véritables cellules anarchistes, dont le rôle est de contrôler les adhérents de la région, de diffuser les circulaires et même comme au Maroc de faciliter l’évasion des internés des camps de séjour surveillé ou des compagnies de travailleurs étrangers dans lesquelles le Mouvement a également des représentants.

Le Comité National du Mouvement Libertaire en France, entretient également des liaisons avec les adhérents restés en Espagne et avec ceux réfugiés en Amérique ou en Angleterre. Ces liaisons sont effectuées par des agents.

En ce qui concerne les adhérents se trouvant en France, en Afrique du Nord ou au Maroc, la correspondance s’effectue par l’intermédiaire des nommés :

BARUTA-VILA Mattéo, poste restante, à Marseille, ou de SANCHEZ Francisco, Consulat du Mexique à Marseille ou Felix RAMBAUD, boite postale n°31 dans cette ville. Ces derniers groupent les lettres destinées à
« GERMINAL »  et les expédient au nommé GERMAIN André, boite postale n°49 à Périgueux, qui les fait parvenir au Secrétaire Général du Mouvement Libertaire. Quant à GONZALEZ-MARIN Manuel, il se fait adresser sa correspondance au nom de CAYETANA Alcaïne, 5 rue Bombet à Montauban.

Il y a lieu de noter qu’il est recommandé aux adhérents du Mouvement Libertaire d’employer un langage conventionnel pour leur correspondance.

Les nommés DE SOUZA Germinal, ISGLEAS-PIERNAU Francisco, MAS CASAS Valério et HERRA-CAMARERO Pedro sont actuellement internés au Camp du Vernet (Ariège).

ESGLEAS-JAIME José, dit « GER » dit « GERMI » dit « GERMINAL » ; GONZALEZ-MARIN Manuel ; VAL-BESCOS Eduardo ; BARUTA-VILA Mattéo né le 18 juillet 1901 à Molina de Llobregat, dt Hôtel Sainte Claire, 12 Rue Ste Claire, à Marseille et SANCHEZ-MARTINEZ Francisco, né le 29 Avril 1909 à Villelongue de Santiago, dt 11, rue du Coq à Marseille, ont été arrêté et mis à disposition du Tribunal Militaire permanent de la 17è Division Militaire à Toulouse, sous l’inculpation de menées anarchistes portant atteinte à la sûreté extérieure de l’État, crime prévu par l’article 80 du Code Pénal §2.

PONZAN-VIDAL Francisco a été laissé en liberté provisoire et SANJURJO [sic]-LOPEZ Julio, dt 13 rue de la Redoube à l’Estaque Plage (Bouches du Rhône) en relation avec les militants du Maroc est en fuite.

Au cours des perquisitions de nombreuses adresses furent découvertes notamment celles figurant dans la liste ci-jointe.

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Camp du Vernet d’Ariège
Le Vernet, le 12 Janvier 1942.-
DH N° 80/D

SECRET

LE CHEF DE CAMP
A Monsieur le PREFET DE L’AIEGE
A FOIX

– :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-

Me référant à votre note en date du 8 courant, transmissive d’une lettre du 2 Janvier de M. Le Conseiller d’Etat, Secrétaire Général pour la Police, à laquelle était joint un rapport d’information sur l’activité de certains anarchistes du camp,

J’ai l’honneur de vous rendre compte de ce qui suit :

Le Camp du Vernet est composé d’internés dont le passé, pour la plupart, plus ou moins chargé à motivé l’internement. Malheureusement, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de le signaler à plusieurs reprises, il est fréquent que ce passé ne soit pas porté à ma connaissance. Ce manque de renseignements précis est très regrettable car il ne permet pas de me faire une opinion immédiate sur les internés.-

Il en résulte que les commandants de quartier ne peuvent se baser pour assurer une bonne marche de leurs quartiers que sur la seule conduite au camp des internés qui leur sont confiés.-

Or, dans ce Camp, on compte une assez forte proportion de communistes d’une part et d’anarchistes italiens ou espagnols d’autre part.-

Ainsi que l’ont fait ressortir de nombreux rapports à ce sujet certains commandants de quartier ayant constaté l’animosité existant entre ces deux catégories d’internés s’en sont servis pour détruire l’action de celle de ces deux catégorie qui essayait de dominer.-

Pendant un certain temps, les communistes par une action lente et continue avaient réussi à obtenir les emplois assez nombreux qui qui ne peuvent être occupés que par des internés et dont ils se servaient comme des leviers de commande pour faciliter leur propagande.-

Afin de paralyser ce mouvement, le plus dangereux pour notre pays, puisque le communisme est international, les commandants de quartiers ont d’abord utilisé les éléments les plus intéressants. Ils ont dû toutefois placer à certains postes des internés ayant une personnalité suffisante pour s’imposer et capables de contrecarrer l’action des communistes. Certains de ces internés ont dû être pris parmi les anarchistes pour lesquels cependant aucun motif d’internement n’avait été communiqué et dont la conduite au camp ainsi que l’attitude à l’égard des autorités avaient toujours été parfaites.-

Ces internés ont certes conservés leur opinion politique mais rien jusqu’à présent n’a pu permettre de les suspecter de poursuivre avec l’extérieur leurs menées anarchistes.-

Lors de son enquête au camp, M. le Commissaire TAUPIN n’a d’ailleurs pu rien établir de positif à leur encontre. Dans la note jointe à la lettre du 2 janvier précitée, ce commissaire part du domaine du probable pour aboutir à une supposition du domaine de la certitude. Il écrit en effet, « que ces internés ont dû être au courant de la vie du mouvement libertaire et des faits qui se sont produits à une époque postérieure à leur internement, preuve qu’ils ont eu des contacts avec l’extérieur ». Il croit trouver cette preuve dans la découverte d’un document chez GONZALEZ-MARIN, suivant lequel un certain VAL devait se rendre au camp du Vernet pour y voir le reste des membres du conseil. Ce document prouve bien que VAL avait l’intention de rendre visite à tous les membres du conseil qu’il savait pour certains être au camp du Vernet mais il ne prouve nullement que ce soit les internés du camp du Vernet qui aient écrit à ce sujet. En tout cas VAL n’est jamais venu au camp.-

Le seul point bien établi à retenir et qui e parait intéressant c’est la découverte au cours d’opérations effectuées à Marseille d’une correspondance émanant d’internés, correspondance ne portant pas le cachet du service de la censure du camp et postée à Pamiers. Quelle était la valeur de cette correspondance ? – Portait-elle sur des questions politiques ou ne donnait-elle que des renseignements d’ordre privé ? –

Il y aurait eu intérêt, semble-t-il à donner des précisions sur ce point et surtout à me signaler ces infractions graves au règlement du camp, ce qui m’aurait permis d’établir une surveillance plus serrée dans un sens bien déterminé et le cas échéant, d’obtenir des éclaircissements voire même de prendre des sanctions, indépendamment de l’avantage pour la Direction d’être tenu au courant de tout fait relevé à l’extérieur du camp sur l’activité des internés.-

En outre, cette correspondance émanait-elle des internés mentionnés à savoir :

DE SOUZA Furtado Germinal

ISGELAS – PIERANU Francisco

HERRERA – CAMARERO Pedro

MAS – CASES Valerio

Pour ce qui est de ces internés, il y a lieu de remarquer que !

1° DE SOUZA est effectivement employé à l’Hôpital comme secrétaire-adjoint du Médecin-Chef. A ce titre, il est chargé de surveiller le travail des internés qui y sont employés. C’est sans doute ce qui fait dire qu’il est chef du personnel. Il contrôle la distribution de la nourriture, établit la liste des internés loqueteux, veille à la propreté des salles et de l’Hôpital.-

Il a toujours accompli son service consciencieusement, avec dévouement et intelligence à l’entière satisfaction du Médecin-Chef qui a pu constater que l’action de DE SOUZA a été heureuse à tous les points de vue.-

Etant également agent de liaison du Médecin-Chef avec les différents services, il a été muni d’une carte de circulation dans le Camp.-

2° ISGLEAS – PIERNAU est chef de baraque au quartier B et a pour mission au bureau central du travail de signaler les internés communistes qui auraient pu être proposés pour une corvée, afin d’éviter leur emploi dans des corvées extérieures.

Il est chargé de se rendre de temps à autre, sur l’ordre du Major des Internés, dans les corvées extérieures pour vérifier si aucune action politique ne s’y est créée.-

Le Major des Internés a toujours été satisfait de ses services et n’a jamais pu relever contre lui aucun acte répréhensible.-

3° HERRERA-CAMARERP est chef de l’équipe de travailleurs mise à la disposition du Lieutenant-Colonel Commandant l’Ecole préparatoire de Gendarmerie de Pamiers. Il est sous la surveillance de la gendarmerie et ne peut quitter seul la caserne.-

4° MAS – CASAS est chef de la corvée agricole mis à la disposition, sur ordre de M. le Préfet de l’Ariège, de M. RETHALER, à la ferme Lafargette commune de BONNAC.-

En aucun cas, le Chef du Camp pas plus que le Commissaire Spécial n’ont eu recours directement à ces internés pour en obtenir des renseignements. Il s’agit là seulement d’une question de cuisine intérieure de quartiers, contrôlée et autorisée certes par la Direction, mais uniquement destinée à faciliter la tâche des commandants de quartiers et du Major des Internés.-

Dans un Camp comme celui du Vernet où il existe des travaux de toutes sortes, tant intérieurs qu’extérieurs, exécutés par des internés, il est absolument indispensable que chaque chef de service puisse se sentir au courant de toutes les manifestations possibles d’opinons parmi les internés dont il a la charge de façon à pouvoir prendre, le cas échéant, toutes les précautions indispensables. Ceci ne va pas sans difficultés. Il y a toujours un risque à courir. C’est à amoindrir ce risque que tend notre action de tous les instants.-

Quoiqu’il en soit, et bien que depuis leur internement aucune preuve d’activité politique avec l’extérieur ou même avec leurs camarades internés n’ait été portée à ma connaissance contre les internés DE SOUZA, ISLGEAS, HERRERA et MAS CASES dont la conduite ici n’a jamais laissé à désirer et dont les services rendus au camp sont certains, j’ai décidé, pour répondre au désir exprimé par l’Inspection générale des Services de Police Judiciaire, de leur faire réintégrer leur quartier et de retirer à ceux qui en étaient détenteurs la carte de circulation qui leur avait été délivrée.-

Il y a 80 ans, le premier convoi de déportation de France partait du Camp du Vernet d’Ariège. N’oublions pas !

Alors que la République française est friande de commémoration en tous genres, censées faire le « devoir de mémoire » tout en « ressoudant le corps de la nation », cet « anniversaire » là n’aura pas le droit à une commémoration officielle.

Et pour cause : il se pourrait que la République Française se sente un peu merdeuse sur ce coup.

25 juillet 1940. L’encre de l’armistice entre la République française et le Reich Nazi, signé le 22 juin, est à peine sèche. Pétain vient à peine de se faire attribuer, le 10 juillet, les pleins pouvoirs par les Députés issus de la Chambre du Front Populaire qui ont voté à la quasi-unanimité pour le « sauveur de la France ». Les entêtes de courriers administratifs portent toujours le devise « République française », les nouveaux avec la mention « Etats français » n’ont pas encore eu le temps d’être imprimés …

L’Etat français vient à peine de se substituer à la République et un de ses premières mesures est de livrer aux autorités nazies 178 exilés et réfugiés qu’il extrait du camp de concentration du Vernet d’Ariège. C’est le début de la COLLABORATION française avec l’occupant allemand.

Ce convoi d’hommes était composé de : 125 Allemands, 12 Autrichiens, 12 Belges, 10 Polonais, 10 Tchécoslovaques, 2 juifs allemands, 2 Luxembourgeois, 2 Sarrois, 1 Estonien, 1 Français, 1 de nationalité indéterminée. Nous ne savons pas ce que ces hommes sont devenus, mais ils ont dû rejoindre les milliers d’opposants politiques et de personnes de « races impures » dans les camps de concentration allemands, dont les premiers avaient été ouverts dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 33. On ne pouvait donc pas dire qu’on ne savait pas le sort qui les attendrait.

Cette déportation a été réalisée par des fonctionnaires français, qui étaient déjà en poste sous la République. Les régimes changent, le personnel reste. Servir est leur devise, quel que soit la nature de leur Maître …

le camp du Vernet d’Ariège

Ce fut assez facile pour eux au demeurant : il leur a suffit d’aller piocher parmi les réfugiés entassés au camp de concentration du Verne d’Ariège. Ce n’est pas Pétain qui les avait mis dans ce camp. C’est la République qui avait ouvert ces camps pour y concentrer derrière des barbelés ceux que, dans une loi de 1938 elle appelait les « indésirables, plutôt que d’ouvrir les bras à ces antifascistes de la première heure qui avaient fuit les persécutions politiques et raciales en Allemagne ou qui avaient combattus contre le fascisme en Espagne».

Pourtant, même enfermés et traités comme des chiens (il faut lire le livre d’Arthur Koestler, lui-même interné au Vernet, « La lie de la terre »), ces « indésirables de la république » n’ont pas abandonné la lutte. Le camp du Vernet concentre notamment de nombreux anarchistes, italiens ou espagnols, dont les miliciens de la colonne Durruti. Ils n’ont pas attendus 1941 et l’invasion de l’URSS pour entrer en résistance. Dans ces camps du mépris, ils retissent des liens, se regroupent, réussissent pour certains à s’enfuir, ou à rejoindre les Groupes de Travailleur étrangers. Ils seront des premiers maquis, comme au Barrage de l’aigle dans le Cantal, ils montent l’un des réseaux d’évasion les plus actif e la seconde guerre mondiale,  le réseau Ponzan(1), qui passera clandestinement plus de 1 500 personnes (résistants, juifs, aviateurs alliés …) à travers les Pyrénées.

Le cimetière du camp du Vernet est représentatif de cette Internationale de l’Humanité qui s’était rendu en Espagne en 1936, pour aller y défendre une certaine idée de la Liberté et de la Solidarité ; On y trouve côté à côte des anarchosyndicalistes espagnols, des communistes allemands ou autrichiens, des italiens antifascistes, jusqu’à des éthiopiens venus se battre coude à coude avec leurs frères européens contre le fascisme international.

Alors que des nuages sombres continuent d’agiter les airs, nous – anarchosyndicalistes – n’oublions pas ce train du 25 juillet 1940 ni les suivants, et restons déterminés dans notre lutte avec la liberté comme base, l’égalité comme moyen, et la fraternité comme but.

(1) Francisco Ponzan, anarchosyndicaliste espagnol, militant de la CNT-AIT,  sera interné au camp du Vernet après d’être réfugié en France en 1939. Il s’en évadera grâce à la complicité de l’Ariégeois Jean Bénazet et mettra tout en œuvre pour libérer des prisonniers… Appréhendé en 1943, à Toulouse, par la police française, il sera emprisonné à la prison Saint-Michel de Toulouse. Le 17 août 1944, deux jours avant la Libération de Toulouse, il est fusillé par les nazis à Buzet (Tarn), avec cinquante autres victimes.

Mai 1944 : le sauvetage périlleux des 60 membres de l’Organisation Juive de Combat

L’aventure de cette caravane de Juifs perdus dans les Pyrénées est l’une des histoires les plus impressionnantes que je connaisse au sujet des réseaux d’évasion de la Seconde Guerre mondiale. Je résume l’odyssée, telle que me l’a expliqué Floreal Barberà.I

Il n’avait alors que vingt-trois ans. Alors qu’il était poursuivi par la Gestapo, Mme Cassagnavére, directrice de la Croix-Rouge de Toulouse, lui offrit deux possibilités: soit partir se cacher dans un couvent trappiste, soit participer à une mission de franchissement clandestin de la frontière avec l’Espagne. Il choisit la seconde option …. C’était une aventure et cela pourrait faciliter ses recherches pour retrouver son frère – qui était alors emprisonné à Barcelone parce qu’antifasciste – pour essayer de le ramener en France.

L’Organisation Juive de Combat (OJC)  [1] avait organisé une expédition de combattants juifs qui fuyaient les les nazis. Floreal avait pour mission de protéger la vie d’un certain Dika. Il ne le savait pas, mais Dika était le pseudonyme du Capitaine Jules Jefroykin, fondateur de l’OJC et très recherché par les nasis et leurs valets vichystes. « En cas de confrontation avec les nazis dans la montagne, vous devrez abandonner tout le monde et vous sauverez tous les deux. Dika ne peut pas tomber en vie entre les mains des Allemands. « Tel était l’ordre secret reçu par Floreal Barberà, qui compris clairement qu’il ne pouvait pas non plus se faire prendre vivant.

Maquisards de l’Organisation Juive de Combat à Espinasse

Le réseau organisa clandestinement tous les déplacement des participants de l’expédition pour les rassembler sur différents itinéraires en direction de la montagne, près de Saint-Girons (Ariège). Là y attendait Dika et le reste de l’expédition: deux guides français et soixante-deux personnes, dont cinq filles et quelques hommes âgés. L’un était le beau-père de Dika. Un peu de nourriture et quelques mitraillettes furent réparties : «aussi peu d’armes pour autant de gens», pensa Barberà, équipé d’un pistolet mitrailleur Sten et qui portait par ailleurs son pistolet Beretta.

Ils marchèrent de nuit, en petits groupes. Au sommet de la montagne, les guides furent payés et, après qu’ils aient donné des instructions ax membres du groupe, ils les abandonnèrent. En fait, ils les trahirent. Ils les laissèrent seuls, sans carte ni boussole. C’était le principe de la trahison. Ils leur avaient dit de se rendre à Esterri d’Àneu, où les attendaient un contact de l’organisation. Suivant les instructions des guides, ils commencèrent à marcher, mais au bout de quelques heures, Barberà commença à avoir des soupçons : il avait l’impression qu’ils tournaient en cercle et que leur route ne les conduisait pas en Espagne. Alors Dika, que Floréal avait alerté, lui ordonna de prendre le commandement. Ils reprirent leur route mais sans direction particulière, ne connaissant pas la montagne.

Ils rencontrèrent un berger qui leur indiqua que leurs pas les ramenaient en France et que, dans la forêt devant eux se trouvaient des Allemands. Ils reculèrent rapidement, mais le brouillard se leva et les Allemands commencèrent à tirer. Ils leurs répondirent sans cesser de courir. Ils revinrent à leur point de départ où ils purent se réfugier dans une cabane en bois. Cette nuit-là, il n’arrêta pas de neiger.

Dans le sombre profond de la nuit, Barberà ne pouvait pas dormir : s’il suivait les ordres, il devait quitter le groupe et s’en aller avec Dika. Finalement, il décida de n’abandonner personne, même si cela aurait été plus facile. Il a choisi de désobéir aux ordres.

S’ensuivirent des heures de forte tension. Floreal Barberà supposa que les nazis ne tireraient plus parce qu’ils voulaient capturer Dika vivant. Ne sachant pas pas quelle direction prendre, ils décidèrent de partir à l’opposé de celle indiquée par les guides perfides. Ils gravirent des montagnes très difficiles, marchant pendant des heures et des heures, avec parfois de la neige jusqu’à la taille. Ils étaient perdus Certains tombèrent dans la montagne et il fallait retourner les chercher.

Le beau-père de Dika décéda le lendemain. Certains voulurent l’enterrer et prier, mais Barberà s’y opposa. Leur mission était de sauver les vivants, pas d’enterrer les morts.

En fait, ils n’ont jamais su où ils étaient, m’a-t-il avoué. Ils savaient seulement qu’il fallait partir vers le sud. Le découragement faisait rage. Il y avait des blessés, ils avaient faim, soif, certains avaient des crises d’hystérie, ils mangeaient la neige qui leur brûla la bouche. Ils durent les faire taire en les menaçant de leurs armes pointées, car les allemands auraient pu les entendre. C’était inutile, la nervosité les gagnait parfois.

Floreal forma alors un petit groupe des plus endurcis pour tenter de trouver le bon chemin. L’un d’entre eux mourra en tombant dans un ravin. C’était la deuxième mort de l’expédition.Il faisait très froid, il y avait beaucoup de neige. Dika tomba, Floreal le porta. À un moment donné, l’homme déclara: «Je n’en peux plus. Retournons-en, revenons en France et livrons nous à la police française ». mais Floreal le persuada que l’Espagne se trouvait derrière la prochaine chaîne de montagnes. « Vous êtes le Chef; mais le chef du convoi, c’est moi. Ici personne ne se rend. Donnez moi votre confiance Nous allons nous en sortir. Comment ? Je ne sais pas Mais nous allons réussir.« , répondit Floreal Barberà. Et le lendemain, après beaucoup de dangers et de souffrance, ils réussirent.

Après un bref séjour à la prison de Lleida, Dika et Floreal Barberà furent libérés. L’American Joint Distribution Commmitee (qui s’occupait de récupérer en Espagne les personnes qui fuyaient la persécution nazi) avait très bien tout organisé. Barberà disposait d’un passeport français, au nom de François Buhler. Il aurait pu partir en Afrique du Nord avec le reste de l’expédition, mais il refusa. Il voulait retrouver son frère et fuir avec lui vers l’État français.

En juillet 44, il fut arrêté en Cerdagne alors qu’il effectuait une autre mission. Il fut emprisonné à Gérone et à Barcelone jusqu’à Noël 1945, et son son frère jusqu’à 1946.

Jules Jefroykin et son épouse,
après guerre

En 1957, Jules Jefroykin rencontra à Paris Floreal Barberà et son épouse. Le capitaine lui dit : «Si je suis en vie, c’est grâce votre mari. Mais j’ai aussi un mérite: celui de lui avoir fait confiance. »

Barberà ne revit jamais les autres membres de l’expédition.

[1] L’Armée juive (AJ), ou Organisation juive de combat (OJC), est une organisation de résistance créée en 1942 à Toulouse par Abraham Polonski, qui permet le passage en Espagne de centaines de Juifs, qui en fournit d’autres en faux-papiers et qui participe aux combats de la Libération.

1939-1944 : Le Barrage de l’Aigle, creuset de la réorganisation de la CNT-AIT espagnole en exil

Extrait d’une brochure à venir sur les anarchistes espagnols et la Résistance

Au cours de l’hiver 1939, 500 000 espagnols fuient la victoire des fasciste et les représailles prévisibles et se réfugient en France. Malgré quelques gestes de sympathie d’une partie de la population, la République ne voit pas d’un bon œil l’arrivée de ces combattants de la liberté, qu’elle désigne en fait sous le vocable d’ « indésirables ». Alors qu’ils s’attendaient à être accueillis en frères, les réfugiés sont jetés dans des camps « du mépris », où ils sont traités de façon inhumaine.

Des camps aux GTE : l’intégration des réfugiés à l’effort de guerre

Avec la déclaration de guerre de la France à l’Allemagne nazi, certains républicains demandent à s’engager dans les bataillons étrangers de l’armée française Mais les officiers français ont de la méfiance envers ceux qu’ils nomment les « Rouges », les communistes étant liés à l’Allemagne nazi par le Pacte germano-soviétique.

Toutefois, de nombreux français étant  mobilisés sur le Front, il manque des bras notamment pour les travaux de force sur les chantiers, dans les forêts, dans les fermes ou dans les mines.  La République voit l’intérêt qu’elle peut tirer des réfugiés (espagnols ou autres) et les intègre à l’effort de guerre par le biais des Compagnies de travailleurs étrangers (CTE). Pour les réfugiés, c’est surtout l’opportunité d’échapper au camp, à ses brimades et à ses privations. Les autorités françaises vont puiser dans les camps de concentration les bras dont ils ont besoin pour les travaux pénibles et dangereux.

 « Le mois de décembre 1939 commencèrent à arriver au barrage en qualité de main-d’œuvre, les premiers réfugiés espagnols. Quelques-uns s’embauchèrent individuellement. Les autres, provenaient des camps de concentration. D’abord ce fut un groupe de 22 hommes, en provenance du camp de Saint-Cyprien. Puis, pendant les mois de janvier, février, mars 1940, ils arrivèrent au nombre de plus de 400. Ils venaient pieds-nus ; d’autres plus fortunés, portaient les pieds enveloppés de bandes faites avec des sacs ; ils allaient déchirés, habillés avec des haillons, tels que les avaient laissé la déroute et le camp de concentration [1]»

Après que la Chambre du Front Populaire ait voté les pleins pouvoirs à Pétain, l’Etat Français se substitua à la République française. Nécessité faisant loi, il y a avait des centaines de millier de prisonniers et la France manquait de bras … Les CTE devinrent des GTE (groupements de travailleurs étrangers) et ils continuèrent leurs activités, toutefois avec un contrôle renforcé des autorités policières, les travailleurs réfugiés passant du statut d’indésirable à celui de potentiels  ennemis intérieurs.

Les réfugiés, une main d’œuvre corvéable … et convoitée !

Les GTE dans le Cantal regroupaient des travailleurs de toutes nationalités, mais principalement d’espagnols, de polonais et de membres de la communauté juive, sachant que beaucoup de polonais étaient de confession juive. Le cynisme des autorités de Vichy allant jusqu’à désigner ces derniers sous le terme de
« Palestiniens », ou de manière plus stigmatisante, « d’Israélites oisifs »…. Le 431ème GTE, constitué d’environ 400 espagnols installé à Mauriac et Tourniac, et le 437ème GTE constitué d’environ 200 espagnols installé à Mauriac, étaient destiné tout principalement à la construction de barrages. Le 664ème GTE, constitué d’environ 200 polonais et juifs de diverses nationalités, installé à Mauriac, était également destiné à la construction de barrages, ainsi qu’à l’exploitation forestière et aux travaux agricoles au profit d’entreprises privées ou de particuliers.

Par la suite, les nazis cherchent aussi à tirer profit de cette main-d’œuvre corvéable à merci. Eux aussi avaient besoin de bras pour construire leur Mur de l’Atlantique qui devait les protéger d’une invasion alliée. Entre 1942 et 1943, 26 000 Espagnols travailleurs des GTE ou autres sont envoyés dans le cadre du STO sur les chantiers de l’Organisation Todt sur la façade atlantique.

Les ingénieurs du barrage de l’Aigle partageaient avec les ouvriers espagnols l’esprit de résistance. Aucun homme, aucun matériau ne devait aller aux nazis. La résistance, avant d’être de hauts faits d’armes, ce fut surtout le refus obstiné et silencieux de servir et d’obéir.

« le barrage de l’Aigle n’est pas seulement un ouvrage de résistance matérielle. Il a été aussi un repère de résistance à l’envahisseur allemand. Ni la guerre, ni la déroute, ni l’occupation n’ont arrêté le travail continu du barrage. Tout au contraire : il fallait empêcher que le béton aille grossir le mur de l’Atlantique et que les hommes quittent le chantier pour des chantiers allemands. Dans ces montagnes nées pour cacher des maquis, la résistance a été tellement bien organisée que pas un seul homme, pas un mètre cube de béton, pas un kilo de ferraille ne sont allés collaborer avec les Allemands ».

Il fallait donc faire en sorte que le chantier progresse, mais pas trop vite non plus pour freiner sur la fin la mise en service de l’usine qui risquait de fournir de l’énergie à l’effort de guerre allemand.

Dans un article paru dans Notre Barrage, la gazette du chantier, les compagnons espagnols détaillent les différentes tactiques utilisées pour écapper aux réquisitions

Les espagnols du Chantier de l’Aigle ne partiront pas à l’organisation TODT

Notre barrage, Novembre 1944

Non et non. Ils nepartiront pas.

La lutte a duré deux ans, avec des périodes de crise et des accalmies, mais toujours renaissante. Ils ne sont finalement pas partis, mais au prix d’une résstance plus ou moins élastique, qui a pris toutes les formes : la pagaie, le vide, les épidémies, le chantage, les cartes de nationalité.

La pagaie

La tactique consistait d’abord à tout embrouiller. En téléphonant simultanément aux services de Paris, de Limoges, de Clermont, d’urillac, dont nous dépendions à des titres divers, on finissait bien, malgré la prudence administrative bien connue, par trouver une fissuer, ou une contradiction, même de détail. Après c’était l’enfance de l’art.

Mais quelque fois le procédé ne rendait pas. Il s’agissait alors de gagner du temps, quelques jours ou même quelques heures : les départs étaient impérativement fixés pour telle date. Et on avait remarqué par expérience que passée cette date, la question retombait en sommeil jusqu’à la prochaine fois.

Le vide

Gagner du temps pouvai se faire par des voies administratives, ce que, respectueux de la bonne règle, nous commençons par essayer, osus un pretexte quelconque, mais on fut parfois réduit à employer l’ultume méthode : le vide. Dès que des cars pour le « ramassage » étaient groupés à Mauriac, tous les espagnols du chantier, obéissant à un mystérieux mot d’ordre, disparaissaient et les forces de police tombaient dans ce vide. Sans douter que sous le plancher de la cabine téléphonique d’où ils annonçaient leur déconvenue à l’autorité supérieure et hiérarchique – dans cette église devant laquelle ils passaient – dans ce buisson qui bordait la route, et, surtout, massivement, de l’autre côté de la Dordogne, ils étaient écoutés, observés, épiés, etc … par des tas de type qui la couverture roulée autour du corps et le casse-croûte dans la musette, prêts à aller un peu plus loin en cas de besoin, surveillaient le passage des cars place Ponge.

Mais un jour, on parla de cerner les environs du chantier. Sur le moment, nous fûmes impressionés et on avait une autre méthode, celle des épidémies. [nous l’avons utilisé à deux reprises]

Les épidémies

On n’avait refoulé à priori que la polyomiélite pour ne pas affoler les gens dela cité, mais à part cela il suffisait à un épidémie de typhoïde ou de je ne sais quoi (affaire de toubib)  de se déclarer juste au bon moment, à la grande colère des administrateurs chargés de la rafle, qui n’étaient pas dupe, mais n’y pouvaient rien, les formes étant respectées. On n’osa tout de même pas recomencer une troisième fois.

Inertie, forme : alliées imprévues mais excellentes quand on sait les manier pour une bonne cause.

Le chantage

Finalement, on recourut au chantage, on fit courir le bruit (Dieu sait si c’est facile) que si des opérations de police recommençaient, les maquis de Corrèze s’en mêleraient et que ça pourrait tourner au drame. Des techniciens officiels et bien intentionnés estimèrent que, dans ces conditions, il fallait 5 000 hommes pour ramasser la centaine d’espagnols tant convoités. Or la Région de Clermont ne disposait pas de ces importantes forces armées, il lui fallait donc demander le concours de la région de Limoges. Inutile de dire qu’administrativement, faire passer quoi que ce soit, et notemment des forces de police, d’une Région à l’autre est un problème insoluble. L’opération n’eut pas lieu.

Les carte de nationalités.

Malgré cela, des gens bien-pensants commençaient à s’inquiéter du danger des Espagnols « rouges ». La presse de paris, dont nous citons par ailleurs un éloquent extrait, commençait à s’en mêler. Les Allemands risquaient d’intervenir. Il fallait trouver une solution officielle, d’apparence au moins.

Ce fut la protection de chaque ouvrier espagnol par les cartes de nationalité, argument un peu acrobatique sur lequel il serait indiscret d’insister, mais qui nous permit d’attendre le message « Coup d’envoi à 15 heures » et le débarquement.

La preuve était faite qu’avec un peu de ténacité {n peut toujours arriver à ses fins]

Un article de l’Espagne républicaine de 1945 revient également sur ces épisodes

Une fausse épidémie de fièvre typhoide

L’Espagne républicaine, n°20,
10 Novembre 1945

Un  inspecteur de Vichy fut envoyé spécialement pour se rendre compte de la main-d’œuvre qu’on pouvait enlever au barrafe au bénéfice des Allemands. Quand i arriva au barrage, il se trouva devant une épidémie : à l’infirmerie, plusieurs Espagnols étaient au lit, victimes de typhus. Il pouvait bien le constater à l’aide de graphiques de fièvres, aux lèvres pâles et à l’état des malades. Le pauvre inspecteur ne voulut rien savoir et s’empressa de repartir pour échapper à l’effroyable maladie. Après quoi, les malades ayant prouvé leur mauvais état de santé à l’inspecteur, se levèrent et se remirent au travail, car l’épidémie avait été inventé de toutes pièces, aussi pour tromper Vichy que pour échapper aux Allemands.

Pendant la période de clandestinité, français et espagnols faisaient le guet sur les routes amenant au barrage ? Dès qu’ils découvraient des Allemands, tous les hommes, et même quelques femmes, laissaient le chantier et gagnaient la montagne.

La réorganisation de la Confédération commence dans un village du Cantal

Dès leur arrivée au camp, les vétérans de la CNT-AIT espagnole commencent à recréer des liens affinitaires, dans le but de recréer l’organisation clandestine. Durant l’année 1940, le groupe initial est créé : la Fédération Locale d’Aynes. Ses membres multiplient les contacts avec des militants isolés repérés dans les villages alentour, travaillant sur d’autres chantiers ou dans des fermes, avec les nouveaux arrivants sur le chantier du barrage. La 1ère réunion clandestine ouverte aux militants sûrs se tient en octobre 1941. Dès lors, s’enchainent des circulaires, le groupe du barrage, dans l’impossiblit d’établir des contacts avec le Conseil national de a CNT en exil, décide de se constituer en Commission réorganisatrice du Mouvement libertaire en exil.

La première circulaire de liaison des anarchistes du barrage de l’aigle, de novembre 1941, se fixe comme premier objectif de regrouper les compagnons qui souhaitent reprendre la lutte.

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COMMISSION D’ORGANISATION DU MOUVEMENT LIBERTAIRE ESPAGNOL EN FRANCE – CIRCULAIRE N ° 1

Compagnon: Sans être officiellement organisées, les circulaires que le Conseil du Mouvement Libertaire nous a envoyées sont arrivées entre vos mains. Aujourd’hui, nous supposons qu’en raison des circonstances, le silence le plus absolu règne autour de nous. La réalité crue nous montre que le salut ne viendra pas d’un hypothétique débarquement. C’est un rêve irréalisable dont ce sont déjà réveillés ceux d’entre nous qui ont vécu la vie de ce camp de concentration avec des montagnes de barbelés.

Les hommes de la CNT, la FAI. et les FIJ ne sont pas de ceux qui se laissent décourager par les événements, ni de ceux qui sont intimidés par les dangers. Le groupe qui a reçu les circulaires depuis notre arrivée du Camp de Saint Cyprien a pris soin de les envoyer à ceux que, par leurs manifestations d’intérêt et leurs attitudes, nous avons noté comme compagnons; Compte tenu de la responsabilité que nous pourrions encourir si nous nous laissions influencer par le découragement général, nous avons convoqué une réunion du groupe, que nous avons étendu à différents compagnons, d’où sont issues les résolutions suivantes :

– Premièrement : Nommer une Commission de réorganisation locale.

– Deuxièmement : Donner pleine confiance à la Commission afin qu’elle essaie de regrouper le plus grand nombre de compagnons dans les plus brefs délais.

– Troisièmement : Une fois que les compagnons regroupés se sont ajustés en groupes d’affinité ou de besoin, organisation à des fins d’information et de réunion.

– Quatrièmement : Entre-temps, lancer des efforts pour localiser la résidence des membres du Conseil du mouvement libertaire.

– Cinquièmement : Une fois le travail de regroupement effectué, convoquer des réunions de groupe pour nommer officiellement la Commission et fixer les directives à suivre, les cotisations à payer, etc. etc.

T’estimant digne de notre confiance, tu indiqueras au même compagnon qui te remet cette circulaire si tu connais un autre compagnon [intéressé], en même temps que tu indiqueras avec lequel ou lesquels tu préfèrerais être groupé.

Ce n’est pas le moment de manquer de responsabilité face aux dangers; prends tes précautions comme le fait la Commission. Ne fais confiance à personne tant que tu n’es pas sûr de sa qualité de compagnon; Si tu nous en présente un autre, communique avec la Commission qui se chargera de vérifier tes indications.

En espérant que tu feras honneur à la confiance que nous t’accordons et que rejoindra notre Organisation, nous te saluons fraternellement.

Pour la Commission, José Germán.
Novembre 1941.

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Les efforts d’organisation commencent à porter leurs fruits : dans la seconde circulaire de Janvier 42, à peine plus d’un mois après la première, le groupe annonce regrouper déjà 80 compagnons répartis en 5 groupes. Par contre les mesures de protections sont renforcées : alors que la première circulaire avait été largement distribuée parmi les groupes de travailleurs espagnols, cette seconde circulaire – et les suivantes – sera diffusée sous forme orale, par un membre de la Commission d’organisation. En effet, ne disposant pas de machine à écrire, la première circulaire était manuscrite et un compagnon avait fait remarquer qu’on pouvait reconnaître l’écriture de son auteur … ce n’est seulement qu’à partir de 1944 que le groupe put faire imprimer clandestinement ses documents, nous y reviendrons.

Parmi les autres décisions, l’adoption d’une cotisation de 10 francs – ce qui pour l’époque représentait une somme significative, les ouvriers étant payé journalièrement au tarif de 5 francs de l’heure et les ouvriers anarcosyndicalistes se refusant par éthique syndicale de faire la moindre heure supplémentaire. Cette cotisation servait essentiellement (plus de 80% selon les rapports financiers transmis avec les circulaires suivantes) à la solidarité notamment avec les réfugiés restés dans les camps de concentration.

Se pose la question du « camouflage » des compagnons qui ont besoin d’échapper aux persécutions : des contacts ont été pris avec des français (vraisemblablement les ingénieurs du barrage tel que Decelle, qui fut toujours extrêmement loyal et humain avec les espagnols, les considérant au même titre que les ouvriers français et s’assurant qu’ils disposent eux aussi du ravitaillement, de vétêments d’hiver et de chaussures), faut il continuer les relations de manières individuelle ou de manière semi-offcielle. En d’autre mots faut il prendre contact de façon organique avec la Résistane française ?

Enfin, la solidarité avec les réfugiés doit elle s’étendre à tous les espagnols, sans considération de leur affiliation idéologique ? Autrement dit, quelles doivent être les relations avec le Pari Communiste et ses membres ?

Ces questions sont renvoyées pour discussion aux groupes locaux, qui feront remonter leur opinion. Les prochaines circulaires donneront la synthèse des réponses à ces questions.

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COMMISSION LOCALE DU BARRAGE DE L ‘AIGLE – CIRCULAIRE N ° 2

Compagnon :

Un peu plus d’un mois depuis notre première circulaire, nous reprenons la plume pour prendre contact avec toi, te faire connaître nos travaux afin que, discutés au sein de ton Groupe, ils puissent être approuvés ou rejetés dans la prochaine réunion que cette commission aura avec les délégués du groupe, que vous nommerez définitivement.

RAPPORT DES TRAVAUX RÉALISÉS

Premièrement.— Récupération des compagnons

Actuellement, environ 80 compagnons ont se sont manifestés pour accepter la responsabilité d’être organisés. Il y a d’autres camarades qui pourraient nous rejoindre, mais à cause de leur manque de caractère, il nous semble dangereux de les accueillir jusqu’à ce que nous ayons mieux structuré la défense du Mouvement.

Deuxièmement.— Groupes organisés.

Il y a le groupe Laferriére, qui contrôle les camarades isolés de Valette, Spontour et Las Combes, celui de Soursac et ceux de Mauriac, de Chalvignac et du Barrage

Troisièmement.— Relation avec le Conseil [National]

Malgré les nombreux efforts et la correspondance soutenue avec d’autres noyaux nombreux de compagnons [2], personne n’a la moindre idée de l’endroit où sont les membres [du Conseil National]. Pensez-vous qu’il soit opportun pour nous d’envoyer des délégués vers les groupes de compagnons susmentionnés afin qu’ils puissent s’organiser et voir comment entrer en contact avec le Conseil ou créer un organe qui relie tous les libertaires et confédérés en exil ?

Quatrièmement. – Pensez-vous qu’il serait utile de payer 10 francs par mois de cotisation, dont le maximum possible servirait à aider les compagnons dans les camps, qui en font la demande directement ou par l’intermédiaire d’autres compagnons ?

Cinquièmement. – un membre de cette Commission a rencontré, à titre personnel, des relations qui peuvent servir à « camoufler » des collègues persécutés ou qui ont besoin de travail, pensez-vous qu’il est souhaitable que ces relations se poursuivent sur un plan privé ou bien semi-officiel ?

Sixièmement. – Pouvons-nous étendre cette occasion de solidarité aux autres exilés, appartenant à n’importe quelle organisation ou parti?

Confiants que vos délégués parviendront à des accords sur nos objectifs et à de nouvelles suggestions pour normaliser le rythme de notre organisation bien-aimée.

Avec nos salutations libertaires.

Pour la Commission, José Germán

L’Aigle, janvier 1942.

Note: La Commission a convenu qu’un de ses membres se déplacera avec la circulaire parmi les groupes pour contrôler sa diffusion et donner des éclaircissements s’il y a de la place.

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Le travail d’organisation se poursuit. En mars 1942, en absence de signe du vie du Comité National, le réseau du barrage de l’Aigle décide de se nommer « mouvement libertaire CNT en France » et d’intensifier ses contacts avec les autres noyaux dispersés sur le territoire français,pour reconstituer une organisation nationale. Les contacts pour le « camouflage » des militants persécutés seront maintenus à titre « privés », pour ne pas exposer l’organisation, et la solidarité sera étendu à tout réfugié, quelque soit son affiliation idéologique. Toutefois, la circulaire numéro 3 mentionne que des confrontations avec les Communistes sont à prévoir dans le futur, ceux-ci essayant aussi de se réorganiser bien qu’ils soient moins nombreux que les cénétistes.

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M.L.— C.N.T. en France. Commission locale du Barrage de l’Aigle. CIRCULAIRE N°3

Chers compagnons, ceci pour vous informer du résultat de la réunion de cette Commission avec les délégués du Groupe et des accords conclus, qui sont les suivant :

Premièrement.— Soutenir le développement de l’organisation.

  1. Prendre des précautions pour les nouveaux venus.
  2. Avoir la discrétion la plus absolue sur les détails qui pourraient coûter cher. La Gestapo veille ; chaque compagnon et chaque comité a la confiance nécessaire pour remplir les objectifs de sa mission, à la fois responsabilité et confiance absolues.

Deuxièmement. — À compter de maintenant, chaque réunion de groupe sera suivie par un délégué de la Commission locale. Il ne sera connu que des délégués du groupe, et nommé par eux.

Troisièmement. – La cotisation est fixée à 10 francs et la forme de solidarité telle qu’indiqué dans la circulaire n ° 2, c’est-à-dire par proposition directe, est acceptée.

Quatrièmement. — Vu la difficulté de former des comités pour chaque branche, nous décidons de nous nommer « Mouvement Libertaire — CNT en France ».

Cinquièmement.— Il est décidé d’envoyer des délégués dans d’autres noyaux militants et la Commission est habilitée à utiliser les compagnons appropriés comme liens vers les noyaux indiqués afin qu’ils s’organisent dans le même sens que nous, c’est-à-dire trouver ou donner forme à un organisme national.

Sixièmement.— Il est convenu d’utiliser les relations du compagnon sur  un plan personnel, les étendant à tous les compatriotes qui en ont besoin sans distinction de parti ou d’organisation.

Comme vous le verrez, pour notre part, nous faisons de notre mieux pour donner le plus tôt possible corps à une série d’organisations de noyau qui nous permettra d’e nous confronter sur le plan national avec des organisations exilées qui avec moins de force que nous commencent néanmoins à montrer des signes de vie, comme le Parti Communiste avec ses deux soldats et son caporal.

Nous promettons de faire honneur à la confiance que vous nous accordez

Pour la Commission, José Germán
L’Aigle, mars 1942.

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Les relations avec la Résistance Française

Comme on l’a vu, il était hors de question pour les militants de la CNT-AIT d’avoir une quelconque relation avec les Communistes, qui les avaient trahis en Espagne. Par ailleurs, on sait que les Communistes ne rentrèrent que tardivement en Résistance, pas avant l’invasion de l’URSS par l’Allemagne Nazi, à l’été 41. Il est vrai qu’avant la Patrie du Socialisme réel était liée à l’Allemagne Nazi par le pacte germano-soviétque.

Sur le chantier du barrage, les ingénieurs responsables du projet ne se résignaient pas à la défaite. Sous l’impulsion d’André COYNE, chef du Service Technique des Grands Barrages et ingénieur polytechnicien qui avait fait la guerre de 14, un premier groupe de résistance est créé en 1942, dont le responsable sera l’ingénieur André Decelle (qui dans la résisatnce prendra le pseudonyme de Didier). Ce groupe est lié à l’ORA (Organisation de la Résistance de l’Armée). L’ORA est surtout constitué de militaires qui ne se reconnaissent pas dans Pétain. Leur ojectif est de Constituer clandestinement, avec les personnels les plus sûrs, un centre d’accueil pouvant assurer le fonctionnement d’un État-Major de commandement opérationnel avec les liaisons et la protection nécessaires, Ils recommandaient la discretion absolue, rien ne devant dévoiler l’organisation, qui ne devait entreprendre aucune action visible avant instructions formelles ou soulèvement national,

Les relations entre Coyne, Decelle et les espagnols sont bonnes dès le début « Il se sont efforcés de rendre le plus confortable possible la vie des ouvriers espagnols…Monsieur André Coyne, salua l’arrivée des réfugiés espagnols en des termes très humains et élogieux, en leur offrant son aide pour tous les problèmes qui relèveraient de ses compétences, leur ouvrant aussi la porte d’entrée, avec tous les honneurs, dans la Résistance française opposée aux troupes allemandes…Un autre jeune ingénieur, Monsieur André Decelle, se révéla également très chaleureux et compréhensif ».

L’ORA étant composée d’anciens militaires, elle pense que la Résistance selon l’O.R.A. doit rester une activité de professionnels, c’est à dire des cadres de l’armée. Par ailleurs l’ORA est anticommnuiste et antirévolutionnaire. Paradoxalement, ça ne l’empêche pas d’être en relation avec les anarchistes de la CNT-AIT espagnole ! En fait chacune des deux parties y trouve son avantage : les français ont besoin de l’expertise de la guerre de guerilla des espagnols, ils savent qu’ils pourront compter sur eux le temps venu. Et ils savent aussi que ce ne sont pas des communistes. Pour la CNT-AIT espagnole, la « discrétion » de l’ORA, va faciliter le travail de ses militants qui a besoin d’un lieu sécurisé pour avancer dans la reconstruction de la CNT. Ainsi, les relations entre l’ORA et la CNT-AIT peuvent se définir comme une « tolérance réciproque », la participation à la Résistance en 1944 se fera dans l’indépendance entre CNT-AIT et ORA-FFI, avec la présence d’un maquis anarchiste autonome.

Mais il faut noter que la CNT-AIT reconstituée aura plus de rapports avec d’autres mouvements de résistance, plus proches politiquement : groupes « Combat », « Libération»,et « Francs tireurs ». Ces trois organisations fusionneront le 26 janvier 1943 dans le « Mouvement Uni de la Résistance » (M.U.R.). La CNT-AIT travaillera essentiellement en relation avec l’ « Armée secrète », la branche armée du MUR, notamment pour l’exécution de sabotages [3].

La Résistance, une culture avant d’être un engagement

La première résistance fut essentiellement morale, faute de moyens matériels et notamment d’armes. Au-delà de l’organisation d’un réseau, rapidement, une bibliothèque est créée. José Oliver Calle expert de la mise en scène qui avait milité au syndicat des spectacles publics de la CNT-AIT de Barcelone, créé un groupe artistique composé de Français, d’Italiens et d’ Espagnols, qui offrit des spectacles de grande qualité dans et hors le barrage…Un autre compatriote, Manuel Morey Blanch (ex directeur des Écoles Rationalistes de Catalogne, secrétaire de la propagande de la CNT-AIT au barrage de l’Aigle), réussit à organiser une exposition sur la révolution espagnole… Musicien aux qualités exceptionnelles, Bautista Gimeno organise un orchestre et donne des cours de violons. Un folkloriste, Ginés Sicilia, a présenté d’admirables représentations de danses espagnoles. L’instituteur du village, M. Gaillard, organise des cours de français pour les espagnols, qui facilitent la communication avec les mouvements de Résistance. Il prête aussi une salle de classe pour que les enfants qui le souhaitent, sans distinction de nationalité, suivent des cours d’espagnol, deux heures par jour du mardi au vendredi, sous la responsabilité de Manuel Morey et de José BERREZUO [4]. En ces temps de nationalisme exacerbé et de méfiance institutionnelle envers les « étrangers rouges », les anarchistes espagnols mettent pratique la fraternisation et l’internationalisme. La Résistance est un état d’esprit avant d’être un engagement

Après le débarquement, le temps de l’action

Il faudra attendre les parachutages alliés de l’été 44 et qu’un avion de reconnaissance allemand s’écrase en juillet 44 pour que le groupe Espagnol puisse disposer d’armement. C’est après le débarquement du 6 juin 44 que la Compagnie espagnole, intégrée au bataillon Didier, passera enfin à l’action.

Le journal « Notre barrage », journal du chantier destiné aux ouvriers, qui avait fini par être interdit par Vichy pour propos séditieux et qui réapparu brièvement après la Libération, consacar  » chhaud » plusieurs articles aux espagnols, afin d’informer les français sur leur participation à la Résistance et ce qu’ils leur devaient pour leur Libération.

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Des exilés pleins de fierté et de noblesse

Notre barrage, décembre 1944

Une Espagne nouvelle accueillera espérons-le, ceux de ses fils qui ont continué la lutte de l’exil. Leur fierté et leur noblesse leur ont conquis sympathie et respect.

L’un deux, chef ferrailleur au Barrage, nous est particulièrement connu. Nous avions d’bord parlé avec lui plan de ferraillage, délais d’exécution et détails techniques. Puis il s’était agi d’empêcher les départs pour l’Orgainsation Todt et d’héberger les réfractaires espagnols venant d’autres régions. Enfin le moment vint de préparer de concert l’insurrection pour la libération.

Notre ami eut à jouer un rôle de premier plan dans la mise sur pied des groupements de libération espagnols Nous l’avons rencontré à l’œuvre à Limoges, à Toulouse, à Roanne, mais souvent nous ne trouvions pas nos correspondants : la gestapo était passée par là et des semaines, parfois des mois étaient perdus, tout était à recommencer et les fils à renouer, patiemment.

Au débarquement [du 6 juin 44], Germain (sic) Gonzalès, qui était devenu délégué régional, prit aussi le commandemet de la Compagnie Espagnole du bataillon Didier, qui en assurant toutes les missions territoriales, nous permit de partir au loin rechercher l’accrochage.

Aujourd’hui nous le retrouvons à l’hôpital : il recommence seulement à marcher. Une grave chute de moto en service commandé l’a immobilisé à partir du 5 août. La mort dans l’âme, il a dû renoncer au moment où il était le plus utile. Le sort une fois de plus lui était cruel

* * *

Nous nous excusons auprès de lui de nos indiscrétions, mais il faut qu’en France on connaisse la tragédie des familles espagnoles déchirées par la guerre civile, et la vie dangereuse de ceux qui n’ont pas renoncé. Et son cas est particulièrement typique.

Nous lui posons quelques questions, car dans nos rencontres brèves parce que surveillées d’autrefois, beaucoup de choses avaient dû rester dans l’ombre.

Le tragique destin d’une famille espagnole.

  • A quel groupe antifasciste espagnol appartenez vous ?
  • A la CNT (l’équivalent de notre CGT (sic) )
  • Quelle était votre profession abavnt la gerre civile ?
  • Entrepreneur général de travaux publis
  • Combien étiez-vous dans votre famille ?
  • Neuf personnes, qui vivions tous en Catalogne.
  • Combien restez-vous ?
  • Cinq, dont trois en France. Ma mère a été tuée au cours d’un bombardement pendant l’exode en 1939 ; mon frère Armando a été tué à l’ennemi à 25 ans (chef de centurie à la colonne Durutti à Madrid) ; mon frère Adolpho a été tué à 23 ans aux attaque de Montsec (comme chef du 4ème bataillon de la 120ème brigade) ; ma tante est morte de chagrin en France ; un autre frère Xavier est prisonnier en Afrique ; mon père s’est exilé au Mexique.
  • Comment êtes-vous entrés en France ?
  • Mon Etat-major et moi par le Perthus le 5 février 1938, mon père avec mon jeune frère de 14 ans, ma jeune sœur de 14 ans et ma tante.
  • Où avez-vous été dirigés ?
  • Ma tante et ma sœur dans la Creuse, mon père au camp du vernet d’où en 1940 il partit pour l’Amérique, moi-même au camp de Saint-Cyprien.

Arrêté par la Gestapo

  • Comme membre de la résistance, vous avez eu affaire à la gestapo ou à la milice, dans quelles circonstances ?
  • A Montpellier, en mars 1944, je fus arrêté à la gare et conduit au siège de la Gestapo. Je circulais avec un faux permis, de l’argent et des papiers compromettants de la CNT en poche et, dissimulée dans ma cravate, la moitié du billet qui devait me faire reconnaître du délégué national que je devais rencontrer à Marseille. Dans une pochette sur une feuille de papier à cigarette, j’avais les adresses de 12 délégués espagnols de la CNT.
  • Comment avez-vous pu faire disparaitre ces documents dont la découverte vous aurait fait inévitablement fusiller ?
  •  Les papiers de la CNT ? Je demandais à l’allemand qui m’avait enlevé mon portefeuille de recompter mon argent. Il me répondit : « soit tranquille ! Nous ne te prendrons pas l’argent, nous en commandons au kilo ! Tu peux recompter ». En recomptant, je subtilisait les papiers et les fourrai dans une poche avec mon mouchoir. Plus tard, en cours de route, en me mouchant, je les déchirai dans le mouchoir et en jetai les morceaux dans un virage, en faisant semblant de remonter mon col et tout en surveillant les Allemands qui pouvaient me regarder dans le rétroviseur.

     En arrivant à la Gestapo, j’avalais le papier à cigarette sur lequel était inscrite
     la liste.

     Restaient le faux permis et le demi-billet. Pour le premier rien à faire et pour
     le demi-billet, impossibilité matérielle de dénouer la cravate sous la
     surveillance sévère et constante d’un ou plusieurs policiers. Mais par chance,
     le permis, qui avait toutes les apparences d’authenticité, ne parut pas suspect
     et par ailleurs on ne me fit pas enlever la cravate.

  • Comment avez-vous opéré pour tromper la police allemande ?
  • Tout d’abord, au « mouton » [5] en présence de qui je me trouvai à la Gestapo et qui se prétendait arrêté parce que de la Résistance, je déclarai que j’étais un voyageur qui allait voir sa famille et chercher du travail.

     A un premier interrogatoire, précédé de l’annonce par un policier des tortures
     possibles, je restai impassible – lagré la cravate.

Au deuxième interrogatoire, serré et rapide sous des lampes à souder (à arc)
     je répétai exactement mon alibi – malgré les nouvelles menaces de torture
     (chambre frigorifique, machines électriques, barre tournante) et les cris qui        semblaient venir de la chambre de torture.

Au troisième interrogatoire, trois heures plus tard, je maintins strictement
     mes dires. Si bien que deux heures plus tard, j’étais libre et pus partir avec mon demi-billet dans la cravate.

Nouvelles alertes

D’autre fois l’alerte fut moins chaude. C’est ainsi qu’un jour, à Toulouse, dans  un quatrième étage après une réunion clandestine de nuit, je dormais dans la cuisine, le camarade marié, qui me donne l’hospitalité, occupant avec sa femme l’autre pièce… 5 heures, il part… 6 heures, réveil brutal : coups de sifflets ; appels, pas précipités. On monte dans l’escalier C’est la rafle. Je cache en vitesse les papiers compromettants dans la cuisinière et m’allonge sur le lit voisin pendant que la femme de mon camarade ouvre.

« Police ! » Un agent français en civil, deux membres de la Feldgendarmerie. « Qui habite ici ? » – Moi, avec mon mari. – C’est votre mari, ce monsieur ? – Non, c’est mon cousin. Mon mari est absent. Il ne rentre que le dimanche. » Le policier vérifie ses faux papiers e il traduit ce qui lui a été dit et qu’il croit vrai… Il ajoute « j’ai compris comment vous êtes cousins … » Et il part avec les Frtiz, satisfait de sa perspicacité.

Il y a des vides dans les rangs…

Mais par contre, combien fut triste cette réunion de Marseille du Comité National [de la CNT] où quatre places restèrent vides, quatre de nos vaillants camarades ayant été arrêté par la Gestapo porteurs de papiers du secrétariat.

Cette rénuion avait été tenue malgré une surveillance sévère à la demande des anciens : Buenarosa, Acracio, Bartolome, Mohéra, Pujol. Rien n’aurait pu faire fléchir leur volonté de continuer la lutte et leur foi en la liberté.

[1] L’Espagne républicaine, n° 20, 10 novembre 1945

[2] Notamment dans les mines d’Alès dans le Gard et d’autres chantiers dans le Sud., tels le Barrage de Laroque-brou ou le Barrage de La Maronne

[3]Libre pensée du Cantal, « Une page de l’histoire cantalienne occultée », https://lp15.pagesperso-orange.fr/espagne-mai.html

[4] José BERREZUO, Contribucion a la historia de la CNT en exilio Mexico, 1967

[5] Personne placée dans la cellule de garde à vue, qui se prétend arrêtée mais qui en fait travaille pour la police, essayant de gagner la confiance des autres personnes pour en obtenir des confidences qui seront ensuite utilisées contre lui.

A Suivre : 19 Juillet 1944 : EXILIO, première publication clandestine de la CNT-AIT espagnole en exil

19 Juillet 1944 : EXILIO, première publication clandestine de la CNT-AIT espagnole en exil

extrait d’une brochure en préparation sur les anarchistes espagnols et la Résistance. Chapitre précédent : 1939-1944 : Le Barrage de l’Aigle, creuset de la réorganisation de la CNT-AIT espagnole en exil

Le journal « Exilio », un lien pour la reconstruction de la CNT-AIT

Dans son effort de réorganisation, le groupe du Cantal devait se doter d’un organe de presse militant, qui permette de faire le lien entre les noyaux et les individus, et qui permette aussi d’éclairer et d’orienter la future organisation. Il s’agissait aussi de se doter d’un moyen de contrer la propagande communiste dans le milieu espagnol, qui bénéficiait du soutien logistique du Parti Communiste français :

« un nuage de feuille imprimées pompeusement intitulées « Reconquête de l’Espagne « , était périodiquement répartit dans tous les lieux où existaient des groupes d’émigrants Espagnols. De plus la presse du Parti  communiste français concentrait toute sa propagande vers l’objectif de présenter leurs camarades espagnols sont les seuls à pouvoir faire tomber le régime de Franco.

Dans la Région n ° 3, l’Auvergne, où le terrain accidenté permet l’organisation de divisions fantastiques avec plus de généraux que de soldats, cette situation exceptionnelle avait fait l’objet d’une étude approfondie lors de différentes réunions militantes convoquées à cet effet. Il n’y a eu aucune discordance. Tout le contraire. Tous les militants consultés convinrent que l’apparition d’un journal qui soit l’organe de la région et porte-parole du ML-CNT était une nécessité de premier ordre. Mais comment et où serait-il imprimé? La seule presse à imprimer qui existait dans la proximité de la ville de Mauriac était étroitement contrôlée par la police. La quantité de papier qui lui était attribuée par le gouvernement de Vichy était extrêmement réduite. Pendant les semaines suivantes, les rencontres militantes se succédaient, chaque jour plus préoccupées par le désir de contrer la propagande « unioniste » » C’est la publication par les communistes de Reconquista de España d’un article élogieux sur le politicien de droite Gil ROBLES, [6] qui incita les compagnons à passer à l’action. La rédaction du journal fut confié à Manuel Rico et son administration à Manuel Morey Blanch (Manolo).

Symboliquement, le premier numéro du journal Exilio est daté du 19 juillet 1944, qui marque le 8ème anniversaire de la Révolution espagnole de 1936. C’est certainement la première publication de la CNT-AIT espagnole en exil en France à part quelques journaux de camps, la plupart du temps manuscrits et qui ne sortaient pas au-delà des barbelés. Le premier numéro fut réalisé en « ronéo », sur une vieille machine qui n’en pouvait plus, et seuls quelques exemplaires furent distribués localement. Néanmoins, il remplit de fierté les compagnons, et leur donna du courage pour la suite.

Le second numéro publié, daté du 3 août 1944, qui de fait fut également désigné numéro 1, fut imprimé clandestinement, sur une machine d’imprimerie. La diffusion de ce journal, bien imprimé, eu un effet moral important sur tous les militants et noyaux où il fut expédié.

Le papier fut détourné des bureaux d’étude de la Société de la Moyenne Dordogne jusqu’au numéro 6, puis acheté au marché noir pour les numéros 7 à 8. Il faudra attendre le départ des allemands et le numéro 9 pour que le journal sorte de la clandestinité et qu’apparaisse la mention de l’imprimeur : VÉRZY à Mauriac (Cantal).

Sous titré originellement «CNT  Région n°3 » (laquelle correspondait à l’Auvergne), au fur et à mesure de l’expansion de sa diffusion il sera sous-titré «Organe officiel du mouvement Libertaire», «Bulletin intérieur de la Confédération nationale du travail-MLE en France », etc.

Dès la Plénière d’Auvergne réunit à Clermont en septembre 1944, la publication prend toute son importance et deux objectifs principaux lui sont assigné : défendre la CNT-AIT et entamer une lutte ouverte pour combattre les manœuvres hégémoniques que le Parti communiste espagnol (PCE) mène à travers l’Union nationale espagnole (UNE).

La ligne éditoriale soutenait les positions « collaborationnistes », de participation au gouvernement républicain en exil, soutenant le projet d’alliance syndicale avec l’UGT socialiste et préparant l’environnement pour la constitution de l’Alliance des forces démocratiques qui regroupait toutes les forces républicaines de gauche, à l’exception des communistes.

Parmi les contributeurs, on relève les noms suivants : José Albagés, Ramón Álvarez, Armesto, Jacint Borràs Bousquet, Manuel Buenacasa, J.Jan Domènech, J.Fernández Escobés, José Germán González, Juan Manuel Molina Mateo (Juanel), Leiva, Horacio Martínez Prieto, Manuel Morey, Josep Oliver Calle, Penido, Domingo Torres et Emilio Vivas, entre autres.

Au moins 48 numéros ont été publiés jusqu’en 1948.

Meeting commun ML-CNT et CNT-AIT Française à Clermont-Ferrand, le 18 Mai 1947

[6] Chef de la droite conservatrice espagnols des années 30 mais qui fut relégué aux seconds rôles par Franco lors de la guerre civile

Floreal Barberà : un siècle de lutte anarchosyndicaliste et antifasciste

Les compagnons de la CNT-AIT de Catalogne nous informent dans le journal « Solidaridad Obrera » de la disparition de Floreal Barberà, à l’âge de 98 ans, survenue le 20 juillet dernier, soit le lendemain de la commémoration du 83ème anniversaire du déclenchement de la Révolution Espagnole.

Fils d’un des fondateurs de la CNT-AIT en Espagne en 1910, il a subi au cours de sa longue vie trois exils.

Le premier exil, en 1924, lorsque sa famille s’enfuit à Toulouse à cause des activités anarcho-syndicalistes de son père. Enfant étranger, il sera scolarisé comme son frère Calmisto (qui participera lui aussi à la lutte anarchosyndicaliste) à l’école française. La maitrise de la langue et la culture française lui sera fondamentale dans le succès de ses futures missions clandestines. Lorsque la Révolution éclate en Espagne, la famille retourne en Espagne, à Barcelone. Le père présidera l’Industrie de fonderie socialisée, tandis que les deux fils intégreront les milices confédérales et se battront en première ligne contre les fascistes franquistes.

Le second exil, en 1939, alors que la guerre civile était déjà perdue, il est contraint de fuir Barcelone et traverse la frontière à pied, comme des centaines de milliers d’anarchistes et de républicains. L’accueil est terrible : c’est le sinistre camp de concentration d’Argelès, où l faut essayer de dormir le soir dans des trous creusés dans le sable, sans couverture. Pendant l’occupation nazi, il s’enfuie du camp et part rejoindre la lutte armée clandestine. Agent de liaison libertaire indépendant, il sera cependant bien connecté avec la résistance française (FFI), comme les services secrets alliés. Il réalisa pour leur compte de nombreuses missions d’information en France ou en Espagne, et participa au sauvetage de nombreux juifs pour le compte de l’Organisation Juive de combat (OJC).

Poursuivi par les polices Franquistes, françaises et la Gestapo, il finira par être arrêté, interrogé et torturé. A Toulouse, il était lié à Francisco PONZAN, autre militant de la CNT-AIT, qu’il fut un des derniers à le voir en vie avant son exécution par les nazis le 17 aout 1944, deux jours avant la libération de la ville.

Les compagnons de la CNT-AIT de Catalogne nous informent dans le journal « Solidaridad Obrera » de la disparition de Floreal Barberà, à l’âge de 98 ans, survenue le 20 juillet dernier, soit le lendemain de la commémoration du 83ème anniversaire du déclenchement de la Révolution Espagnole.

Fils d’un des fondateurs de la CNT-AIT en Espagne en 1910, il a subi au cours de sa longue vie trois exils.

Le premier exil, en 1924, lorsque sa famille s’enfuit à Toulouse à cause des activités anarcho-syndicalistes de son père. Enfant étranger, il sera scolarisé comme son frère Calmisto (qui participera lui aussi à la lutte anarchosyndicaliste) à l’école française. La maitrise de la langue et la culture française lui sera fondamentale dans le succès de ses futures missions clandestines. Lorsque la Révolution éclate en Espagne, la famille retourne en Espagne, à Barcelone. Le père présidera l’Industrie de fonderie socialisée, tandis que les deux fils intégreront les milices confédérales et se battront en première ligne contre les fascistes franquistes.

Le second exil, en 1939, alors que la guerre civile était déjà perdue, il est contraint de fuir Barcelone et traverse la frontière à pied, comme des centaines de milliers d’anarchistes et de républicains. L’accueil est terrible : c’est le sinistre camp de concentration d’Argelès, où l faut essayer de dormir le soir dans des trous creusés dans le sable, sans couverture. Pendant l’occupation nazi, il s’enfuie du camp et part rejoindre la lutte armée clandestine. Agent de liaison libertaire indépendant, il sera cependant bien connecté avec la résistance française (FFI), comme les services secrets alliés. Il réalisa pour leur compte de nombreuses missions d’information en France ou en Espagne, et participa au sauvetage de nombreux juifs pour le compte de l’Organisation Juive de combat (OJC).

Poursuivi par les polices Franquistes, françaises et la Gestapo, il finira par être arrêté, interrogé et torturé. A Toulouse, il était lié à Francisco PONZAN, autre militant de la CNT-AIT, qu’il fut un des derniers à le voir en vie avant son exécution par les nazis le 17 aout 1944, deux jours avant la libération de la ville.

En décembre 1944, au retour d’une mission effectuée en Espagne pour le compte de l’OJC, il est de nouveau arrêté en Cerdagne et emprisonné à Gérone et à Barcelone jusqu’en 1945. Après sa sortie de prison, il revint en France où il essaya d’organiser un réseau de combat contre le régime franquiste qui avait le soutien du gouvernement en exil de la République espagnole. Mais finalement, en 1948, le financement légal promis n’arrivant pas et devant les dissensions autour de ce mode d’action, le projet fut abandonné.

Commença alors sont troisième et dernier exil, cette fois au Venezuela, où il a continué à travailler pour la réunification confédérale et la lutte contre Franco. Il rencontre García Oliver et Octavio Alberola, alors exilés au Mexique, mais la distance qui les séparait était trop grande pour mener à bien leurs projets. Finalement ces deux derniers déménagèrent à Paris où ensemble, avec Cipriano Mera et d’autres compagnons, ils fondèrent à la demande du Mouvement Libertaire espagnol en Exil (CNT-AIT, FIJL et FAI) la « Defensa interior », groupe armé antifranquiste d’idéologie anarcosyndicaliste, qui va mener des actions de guerillas et de maquis en Espagne dans les années 60.

La vie militante de Floréal fut très intense et avec son départ, c’est l’un des meilleurs témoins de l’histoire de la CNT-AIT qui a vécu ses moments les plus aigus et intenses, les meilleurs (la révolution) comme les pires (la guerre et la répression). La lutte pour ses idéaux l’a conduit à lutter contre le fascisme en Espagne et en France dans la résistance, ce qui lui vaudra d’être décorée par le pays voisin, en 2001.

Humainement, parmi ceux qui l’ont connu personnellement, nous retiendrons les mots de Xavier Montanyà, qui nous ont servi à écrire ce mémorial :  Homme aux idées fermes, intelligent, constant et rigoureux, sans peur du risque, lutteur né, activiste clandestin,  Floréal était  un homme fraternel, discret, mais aussi réservé, qui mesurait bien ses paroles. Ce fut un des grands hommes de la lutte antifasciste.»

A toujours, Floréal.

Des compagnons de la CNT-AIT de Barcelone et de Toulouse

A suivre :

Floreal Barbera, Joan Catala, Luis-Andres Edo, Xavier Montanya ; Debat sur le groupe Ponzan. Barcelone, 2000, Espai-Obert

André Bösiger (1913 – 2005) : rebelle pour la vie !

André Bösiger

Dans une Suisse que l’on se plaît à voir paisible, l’existence d’André Bosiger fait figure d’exception. Après une enfance et une adolescence jurassiennes, toutes faites de résistance à un milieu hostile et étouffant, l’itinéraire de cet homme libre croisera les luttes des travailleurs, la Ligue d’Action du Bâtiment (LAB-FOBB) – dont il sera l’un des principaux acteurs -, puis les évènements du 9 novembre 1932 à Genève, qui l’amèneront à se révolter contre toutes les injustices et à découvrir peu à peu un idéal libertaire de solidarité. Réfractaire, il passera deux années en prison, s’engagera ensuite dans la Révolution Espagnole, dans la Résistance Française, avant de rejoindre la lutte des Algériens, celle des anti-franquistes de l’après-guerre, tout en assurant, au travers de mille difficultés, la vie matérielle des siens.

André Bösiger 1913 – 2005


André ne défilera pas ce premier mai 2005 à Genève, comme il l’a fait pendant tant d’années, il est mort le 13 avril.

On a pu lire dans Le Courrier [de Genève] du 26 avril que André Bösiger représentait  » le vénérable ancêtre  » du mouvement anarchiste… genevois ? suisse? international ? Soyons sérieux: pour qui l’a entendu évoquer, avec un copain de sa génération, les  » vieux  » anarchistes de Genève qu’ils avaient rejoints alors qu’ils étaient de jeunes ouvriers, André n’a jamais été un  » vénérable « , ni un ancêtre. Mais un copain qui a eu la chance de vivre et de rester lucide longtemps et aussi le mérite de garder la maison, lorsque que d’autres l’avaient désertée.

André Bösiger a raconté, dans un livre souvenir*, les principales étapes de son engagement libertaire. Nous n’en évoquerons ici que les éléments qui nous ont semblé les plus marquants.

Ayant quitté son Jura natal, il rejoint en 1929, à l’âge de 16 ans, la Ligue d’Action du Bâtiment. Bras anarcho-syndicaliste du syndicat FOBB, la LAB pratiquait l’action directe sur les chantiers pour faire respecter les conventions collectives, empêcher les heures supplémentaires et le travail du samedi. Elle luttait aussi contre les expulsions et saisies dont étaient victimes les chômeurs qui ne pouvaient payer leur loyer.

Athée, allergique à l’autorité, c’est en toute logique que André Bösiger rejoint, à la même époque, le groupe anarchiste genevois. Si on en croit son témoignage, ce groupe, qui réunissait entre 20 et 50 personnes chaque semaine, était alors constitué d’une majorité de militants d’âge moyen, parmi lesquels beaucoup d’ouvriers italiens ayant fui le fascisme. Et sa principale activité était  » la pratique syndicaliste, surtout dans le bâtiment  » !

Lors du massacre perpétré par l’armée suisse contre la manifestation antifasciste du 9 novembre 1932, André voit Melchior Allemann, son meilleurs ami, debout à ses côtés s’effondrer d’une balle dans la tête. Mobilisé peu après, il refuse bien sûr de servir. Son insoumission lui vaudra près de deux ans de prison.

A sa sortie du pénitencier, au début de l’année 1937, il veut s’engager au coté des anarchistes espagnols pour se battre contre l’armée franquiste. Mais son ami Louis Bertoni – rédacteur du Réveil anarchiste – l’en dissuade en lui disant  » Là-bas, il y a trois hommes qui attendent qu’un autre tombe, pour ramasser son fusil (…) ici tu es bien plus utile « . André se chargera donc de faire transiter par la France des armes pour la CNT-AIT et la FAI… Par la suite, il continuera d’aider le mouvement libertaire espagnol, n’hésitant pas, pour cela, à se rendre dans l’Espagne franquiste à de nombreuses reprises.

André n’était pas un anarchiste dogmatique et les choix de ses combats furent guidés par le bon sens et le libre arbitre bien plus que par des idées préconçues. Ainsi, il aida la résistance française durant la seconde guerre mondiale, puis la résistance algérienne, faisant passer la frontière suisse à de nombreux indépendantistes algériens et à des insoumis français. Il disait souvent: « j’ai lutté pour la libération de la France de l’occupation nazie, il était normal que j’aide les Algériens à se libérer de l’occupation française. » Toujours très concret, il participera ensuite à la création de coopératives dans ce pays… avant que celui-ci n’évolue vers un système dictatorial. Sa curiosité et sa volonté de réaliser ses idées, ici et maintenant, l’amèneront aussi à s’intéresser à l’autogestion yougoslave… dont les réalisations ne le convaincront pas.

Des déceptions, sa vie militante lui en a, sans doute, beaucoup apportées. La plus grande désillusion étant certainement la trahison de Lucien Tronchet, le militant le plus en vue du mouvement libertaire genevois qui devait rejoindre le parti socialiste à la fin de la seconde guerre mondiale. Mais André Bösiger était un optimiste aux engagements multiples, un bon vivant et une force de la nature qui n’a jamais baissé les bras. Fondateur et soutien indéfectible du Centre International de Recherche sur l’Anarchisme, André était aussi un pilier de la Libre Pensée…

Et quand notre groupe (Direct! AIT) a décidé de réaliser son premier périodique L’Affranchi, c’est vers lui que nous nous sommes tournés pour lui demander d’être notre éditeur responsable. Il a accepté en nous faisant entièrement confiance et en nous laissant toujours la complète liberté du contenu du journal.

Personnalité profondément anti-autoritaire (ce qui n’est pas le cas, et loin de là, de tous ceux qui se revendiquent de l’anarchisme) André Bösiger a aussi constitué avec sa femme Coucou (Ruth Bösiger décédée en 1990) un couple de militants, ce qui n’était pas fréquent dans sa génération et n’est toujours pas très répandu d’ailleurs.

La classe ouvrière suisse a perdu un élément de ce qu’elle a produit de meilleur, espérons que le siècle qui débute verra naître d’autres personnalités de cette trempe.

Ariane Miéville et José Garcia

* André Bösiger, Souvenirs d’un rebelle, Canevas Éditeur, 1992 (et plusieurs rééditions).

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André BÖSIGER

Ayant quitté le Jura bernois après un conflit avec son employeur, André Bösiger adhéra en 1929 à Genève, à l’âge de 16 ans, à la Ligue d’Action du Bâtiment (LAB), tendance anarcho-syndicaliste de la Fédération des ouvriers du bois et du bâtiment (FOBB), qui sur les chantiers pratiquait l’action directe, empêchant les heures supplémentaires ou le travail du samedi. La LAB luttait aussi contre les expulsions et les saisies dont étaient victimes les chômeurs ne pouvant plus acquitter leurs loyers.

Bösiger rejoignit également le groupe anarchiste genevois qui, selon son témoignage, réunissait chaque semaine entre 20 et 50 personnes, dont beaucoup d’ouvriers italiens ayant fui le fascisme, et se lia d’amitié avec en particulier Luigi Bertoni* et Lucien Tronchet*. Le 9 novembre 1932, il participa à la manifestation antifasciste au cours de laquelle l’armée, protégeant une réunion fasciste, ouvrit le feu et tua 13 manifestants dont un ami d’André mort à côté de lui d’une balle en pleine tête.

Appelé peu après sous les drapeaux, André se déclara insoumis et fut condamné à plusieurs peines de prison successives. C’est au cours de sa détention à la prison de Saint-Antoine (Genève) qu’il apprit vraiment à lire et à écrire et qu’il fit la lecture de A- Z du Petit Larousse ; il ajoutait malicieusement « Est-ce que ça fait long deux ans de prison ? En fait j’aurais eu besoin de deux années de plus pour finir tout ce que j’avais à lire. » A sa sortie du pénitencier en 1937, il fut dissuadé de partir comme volontaire en Espagne par L. Bertoni qui considérait qu’il était plus utile en Suisse. André Bösiger se consacra alors à faire transiter des armes – dissimulées dans des camions de ravitaillement et de vêtements – de Suisse en France pour les compagnons espagnols ; elles étaient prises en charge à Annemasse par un négociant en primeurs, Déturche, qui les convoyait en Espagne. Il s’occupa également de la prise en charge d’enfants espagnols orphelins de guerre. En 1937, il fut expulsé de France pour ces activités.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, réduit au chômage pour ses activités syndicales, il survécut en pratiquant le braconnage et assura également de nombreux passages de frontière (hommes et armes) pour le compte de la résistance française. A la Libération il fut extrêmement déçu par l’attitude de son ami Lucien Tronchet, qui entraîna avec lui de nombreux autres militants syndicalistes et anarchistes au Parti socialiste.

Pendant la guerre d’Algérie, Bösiger continua ses activités de passeur au profit d’exilés espagnols, d’insoumis et de déserteurs français, ainsi que de militants algériens du FLN qu’il hébergea souvent et pour lesquels il trouvait papiers et travail. Il déclarait souvent : « J’ai lutté pour la libération de la France de l’occupation nazie, il était normal que j’aide les Algériens à se libérer de l’occupation française ». Il fut pendant quelques années très lié à l’UGAC et à Guy Bourgeois, notamment au travers de réunions régionales entre Rhône-Alpes et Suisse, mais aussi temporairement à des proches de l’AOA de Raymond Beaulaton, souhaitant toujours reconstituer une Internationale libertaire et révolutionnaire. Ses relations avec les militants antifranquistes espagnols étaient du même ordre : il soutint activement la frange de la FIJL qui organisait des actions directes, enlèvements et attentats (voir Octavo Alberola), mais aussi l’Alianza sindical obrera dans les années soixante, qui espérait reconstituer un mouvement libertaire au prix d’alliances parfois délicates avec des institutions en place en Espagne.

En 1957, André Bösiger participa à la création du Centre International de Recherches sur l’Anarchisme (CIRA) à Genève et à l’aménagement du local puis à ses déménagements successifs. Il fut à la même époque le gérant d’une nouvelle série du journal bilingue Le Réveil anarchiste (Genève, janvier 1957-décembre 1960). Dans les année 1980, il assura l’aménagement de l’hôtel-café libertaire du Soleil à Saignelégier (Jura) et participa aux activités anarchistes à Genève ainsi qu’à la Ligue des droits de l’homme.

En 1990 il perdit sa compagne Ruth dite Coucou. Il fut ensuite le gérant de L’Affranchi, organe de la section suisse de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs).

André Bösiger, qui était également un militant actif de la Libre Pensée, est mort le 13 avril 2005 à Genève.

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« Les algériens que je faisais parfois passer en groupe, j’ai également aidé des insoumis et des déserteurs de l’armée française qui refusaient d’aller se battre en Algérie … Je bénéficiais de la complicité de douaniers tant français que suisses, qui me signalaient les moyens de franchir les passages. (j’ai hébergé) des algériens … Pour moi, ils étaient tous des réfugiés et ce qui comptais, c’était leur lutte pour l’Algérie indépendante. »

André BÖSIGER, P 93-99, Souvenirs d’un rebelle, 60 ans le lutte d’un libertaire jurassien, Dôle, 1991, 134 p.

« Au début de 1955, le premier responsable de la Wilaya 3 vint me rendre visite accompagné de Jean Ramet… C’est lui qui fut l’initiateur d’une présence communiste libertaire directe dans la région (Bourgogne) dans la lutte algérienne… Le groupe libertaire de Mâcon (1) assurait le stockage t les transports ds carnets (de cotisation). Nous passions par la filière suisse, animée par « André » (Bösinger), vieux militant anarchiste… J’ai été protégé par le responsable de Saône-et-Loire de la DST (Direction dela Surveillance du Territoire), qui était franc-maçon et qui me faisait prévenir par le « Vénérable » de Mâcon … »

(1) Notre compagnon Leandre VALERO participait aux activités clandestines de ce groupe.

Témoignage de Guy Bourgeois (Gérard dans la clandestinité), l’insurrection algérienne et les communistes libertaires, p. 6-7, Alternative ibertaire (UCL), Paris, 1992