QUAND DES MIGRANTS ET DES PARIAS TENAIENT LE MAQUIS DANS LE CANTAL

Anarchistes, pas républicains … des anarchistes espagnols en Résistance, tome 2

Table des matières

Introduction

Le Barrage de l’Aigle, creuset de la réorganisation de la CNT-AIT espagnolE

Les espagnols du Chantier de l’Aigle ne partiront pas à l’organisation TODT

La réorganisation de la Confédération commence dans un village du Cantal

COMMISSION LOCALE DU BARRAGE DE L ‘AIGLE – CIRCULAIRE N ° 2

La police française et la Gestapo bernés par des ouvriers et des parias.

Les relations avec les communistes.

Les relations avec la Résistance Française.

La Résistance, une culture avant d’être un engagement.

Après le débarquement, le temps de l’action.

Le journal Exilio, un lien pour la reconstruction de la CNT-AIT.

QUELQUES PORTRAITS D’ANARCHISTES ESPAGNOLS DU BARRAGE DE L’AIGLE

Juan MONTOLIU DEL CAMPO.

Miguel (ou Manuel) BARBOSA GIRO.

José ASENS VALERA.

Alberto GERMAN GONZALEZ.

José SANTIAGO PAVON, dit « Antonio ORDOÑEZ MUÑEZ ».

Ramon SERRAROLS CAROL.

Paquita et Felipe MARTINEZ CAYUELA.

Luisa et Mateo GARCIA GASCON.

Miguel CAZADOR CASTELLA.

Francisco MONTERO VAQUERO.

Encarnacion et Florentino BARONA CASTRO.

Manuel JODAR SORIANO.

Cristobal DIAZ DIAZ.

Santiago « El CHISPA » BURGUETE TRIAN.

Muzio TOSI, un italien dans la compagnie Espagnole.

José PUJOL CASASUS.

Ricardo et Antonio ROMAN CUERVA

Francisco VALENTIN BLASIO.

Agustin GALERA GONZALEZ.

Jaime VIZCARRO FIBLA.

Baltasar ROMEA ALADEN.

José de LUNA ALBERT et Manuela OLEAGA.

Salvador FERNANDEZ FERNANDEZ et Juanita Oleaga.

José et Paquita GERMAN GONZALEZ.

Antonio LOPEZ ESPEJO et Alfonso LOPEZ ASTURIANO.

Pedro QUILES.

Antonio HEREDIA VICO et Maria FANNE.

José « El CARTAGENA » MARTINEZ REBOLLO.

Juan RODRIGUEZ CAPARROS.

Pedro Garcia Garrigo.

Ginés HERNANDEZ PAGAN.

José HERNANDEZ PEREZ.

Juan « Alcantara » ESCORIZA MARTINEZ.

Gregorio USON ARA.

Antonio GONZALEZ GONZALEZ.

Manuel « Arturo RUSINOL MAURI » RODRIGUEZ URENA.

Autres militants de la CNT-AIT du Barrage de l’Aigle.

Inocente ABAD GARCIA.

José, Blas ASENS GIOL.

D. BARBOA.

Francisco BERGA ORTAL.

José BERRUEZO SILVENTE « CLARIN ».

Ramon CAMI.

Florencio EDO.

Dositeo FERNANDEZ.

José GARCIA.

Sebastian GOMEZ SILVENTE.

LAHOZ.

Manuel MAREY.

José MARQUES CABALLERO.

Bernardo « NARDO » MERINO PERIS.

Manuel « Manolo » MOREY BLANCH.

José OLIVER CALLE.

Miguel RICO.

Tomas SAMITIER URUEN.

Victoriano GOMEZ MARCO.

Version papier disponible contre 3 euros (port compris) à CNT AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (intro)

Introduction de la brochure « ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (tome 1) « 


De tout temps, pour faire face aux crises internes comme externes qui le menace, l’Etat a eu recourt aux exhortations à l’Union Nationale, pour que la Nation fasse corps autour de ses dirigeants. Pour ce faire, l’Etat a besoin de mobiliser des symboles puissants, capable d’incarner son discours idéologique. On assiste donc régulièrement à une instrumentalisation des faits historiques, selon les besoins circonstanciels de ceux qui sont au Pouvoir … ou qui y aspirent

La République française n’échappe pas à ce mouvement, et la Résistance au Nazisme est une pièce de choix dans son dispositif idéologique. L’Histoire de la Résistance a connu plusieurs versions, selon les nécessités du moment du Pouvoir : dans l’après-guerre, les Gaullistes ont écrit la fable d’une résistance massive et générale des français qui se libérèrent eux-mêmes de l’envahisseur honnis. De leur côté les Communistes se sont érigés comme le Parti des Fusillés, résistants de la première heure et plus patriotes que les patriotes.

Pourtant, il faut bien le reconnaître : jusqu’’à ce que la victoire Alliée ne fasse plus de doute en 1944, la Résistance est surtout le fait de « marginaux », souvent étrangers. Comme l’a dit si bien l’humoriste et véritable résistant Pierre Dac « pendant plus de 4 ans, les français ont surtout résisté … à l’envie de résister » Le rôle des réfugiés espagnols dans la Résistance, et encore plus des anarchistes espagnols, fut donc ignoré car ne cadrant pas dans le dispositif idéologique que servait le récit gaullisto-communiste de la France Résistante.

Si aujourd’hui l’Union Nationale est toujours à l’ordre du jour du programme de tous les hommes ou femmes de pouvoir, le consensus social se construit autour de nouvelles figures identitaires. Le discours idéologique dominant actuel proclame que la République, bonne fille, est capable d’accueillir tous ses enfants, dans le respect de leurs différences, dès lors qu’ils se rangent derrière son drapeau pour la défendre. Ainsi, la mémoire des Espagnols de la Résistance est-elle désormais convoquées dans les manuels d’histoire, les noms de rues et lors des commémorations officiels … mais à la condition qu’on les baptise « républicains espagnols » et qu’on « omette » que nombre d’entre eux étaient des anarchistes qui n’avaient qu’un amour très modéré pour la République. Opération de réécriture de l’Histoire d’autant plus facile que les protagonistes sont désormais tous morts. Pas de risque qu’ils viennent contredire le discours officiel d’un Macron évoquant « les camps espagnols » lors de la commémoration du 6 juin 44, en lui rappelant que ces camps de concentration étaient français et bien républicains, car bâtis par la République Française, pour y parquer en février 39 dans des conditions pire que des bêtes ceux qui avaient fui les fascistes franquistes après leur avoir tenus têtes – seuls – pendant 3 ans…

Dans le même mouvement idéologique de réécriture de l’histoire, un Ministre de l’intérieur, le sinistre Castaner l’éborgneur, peut dire sans honte que la Police française fut globalement Résistante. Heureusement, des témoignages écrits, tels celui d’Arthur Koestler – qui gouta les délices de cet internement Républicain au camp du Vernet – permettent de remettre les pendules de l’Histoire à l’heure : « [en 1939] Les flics lisaient les journaux du matin, et ce matin justement, les journaux publiaient un communiqué officiel expliquant que la foule des étrangers qui venaient d’être arrêtés ces jours derniers par « notre vigilante police » représentait les éléments les plus dangereux du Paris interlope, la véritable lie de la terre. »[1] La mémoire aussi est acte de Résistance. Nous n’oublions pas ce que fit la police française.

La mémoire, en même temps qu’elle s’estompe avec les générations, est devenue un enjeu politique. Les enfants et les petits-enfants de « républicains espagnols » deviennent des enjeux électoraux, qu’il s’agit de flatter dans le sens de la mémoire, en espérant capter quelques voix, surtout quand les élections se jouent désormais dans des mouchoirs de poche … Les « gestes symboliques de reconnaissance» envers les descendants se multiplient, en même temps que le potentiel subversif de cette mémoire est désamorcé. Ainsi Hidalgo peut-elle inaugurer à Paris, sous le regard ému des associations de fils et fille de réfugiés espagnol « et en même temps » de la ministre de la Justice du Royaume d’Espagne, un square « Federica Montseny » mais en faisant suivre son nom du qualificatif réducteur et pacifié d’« écrivain libertaire »…

Cette brochure a donc une ambition idéologique et non commémorative. Notre objectif n’est pas de verser une larme nostalgique sur de glorieux ancêtres, mais de partager des faits et arguments pour réfuter le bourrage de crâne et l’enrôlement des anarchistes d’aujourd’hui sous le drapeau républicain.

Nous avons voulu rassembler ici des textes d’analyses, des témoignages, des biographies pour essayer de saisir les trajectoires (dans leur succès comme dans leurs échecs, mais sans jamais renoncer) et les motivations de ces anarchistes espagnols qui, bien que vaincus et exilés dans un pays dont les institutions républicaines les traitaient en parias[2], avaient continuité la lutte pour ce qui fait la Dignité Humaine : la Liberté, la Solidarité, l’Egalité.

Ce qui frappe en lisant le récit de leurs vies, c’est d’une part le fait qu’il s’agit essentiellement de gens simples, des « petites gens », ébénistes, mineurs, ouvriers, paysans, éboueurs même, sans aucune prétention d’héroïsme ni recherche de gloire aucune  ; et d’autre part l’existence d’un principe commun qui les guida en toute circonstances, la conscience de la Dignité et l’esprit de Résistance, c’est-à-dire le refus des capitulations et du conformisme ambiant.

Cette brochure comporte un texte inédit à notre connaissance, le rapport de la Police de Vichy sur les anarchistes espagnols, et la réponse du Directeur du camp de concentration du Vernet au sujet de ses pensionnaires les plus surveillés. Au-delà du caractère historique du document, cela permet de voir en creux l’intelligence tactique et opérationnelle de ces militants qui – malgré leur internement et la surveillance serrée dont ils faisaient l’objet, réussissaient à maintenir un réseau anarchosyndicaliste opérationnel.

Tel le coq qui chante dans la nuit (pour reprendre le titre d’une nouvelle de l’anarchiste Chinois Pa Jin, qui a la même époque résistait avec ses moyens contre le fascisme impérial japonais), ces exemples sont autant d’hymnes au courage et à la liberté et nous donnent malgré-tout des raisons d’espérer.

Pour paraphraser un résistant célèbre, quoiqu’il arrive, la flamme de la Résistance anarchiste ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas …


[1] Arthur Koestler, La Lie de la terre, Paris, Calmann-Lévy, 2013, 302 p., p. 76

[2] Même si heureusement des « français moyens », individus lambda, n’avaient pas oublié ce que le mot Fraternité voulait dire.

Version papier disponible contre 3 euros (port compris) à CNT AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE

(Introduction de la brochure sur les anarchistes espagnols et la Résistance)

De tout temps, pour faire face aux crises internes comme externes qui le menace, l’Etat a eu recourt aux exhortations à l’Union Nationale, pour que la Nation fasse corps autour de ses dirigeants. Pour ce faire, l’Etat a besoin de mobiliser des symboles puissants, capable d’incarner son discours idéologique. On assiste donc régulièrement à une instrumentalisation des faits historiques, selon les besoins circonstanciels de ceux qui sont au Pouvoir … ou qui y aspirent

La République française n’échappe pas à ce mouvement, et la Résistance au Nazisme est une pièce de choix dans son dispositif idéologique. L’Histoire de la Résistance a connu plusieurs versions, selon les nécessités du moment du Pouvoir : dans l’après-guerre, les Gaullistes ont écrit la fable d’une résistance massive et générale des français qui se libérèrent eux-mêmes de l’envahisseur honnis. De leur côté les Communistes se sont érigés comme le Parti des Fusillés, résistants de la première heure et plus patriotes que les patriotes.

Pourtant, il faut bien le reconnaître : jusqu’’à ce que la victoire Alliée ne fasse plus de doute en 1944, la Résistance est surtout le fait de « marginaux », souvent étrangers. Comme l’a dit si bien l’humoriste et véritable résistant Pierre Dac « pendant plus de 4 ans, les français ont surtout résisté … à l’envie de résister » Le rôle des réfugiés espagnols dans la Résistance, et encore plus des anarchistes espagnols, fut donc ignoré car ne cadrant pas dans le dispositif idéologique que servait le récit gaullisto-communiste de la France Résistante.

Si aujourd’hui l’Union Nationale est toujours à l’ordre du jour du programme de tous les hommes ou femmes de pouvoir, le consensus social se construit autour de nouvelles figures identitaires. Le discours idéologique dominant actuel proclame que la République, bonne fille, est capable d’accueillir tous ses enfants, dans le respect de leurs différences, dès lors qu’ils se rangent derrière son drapeau pour la défendre. Ainsi, la mémoire des Espagnols de la Résistance est-elle désormais convoquées dans les manuels d’histoire, les noms de rues et lors des commémorations officiels … mais à la condition qu’on les baptise « républicains espagnols » et qu’on « omette » que nombre d’entre eux étaient des anarchistes qui n’avaient qu’un amour très modéré pour la République. Opération de réécriture de l’Histoire d’autant plus facile que les protagonistes sont désormais tous morts. Pas de risque qu’ils viennent contredire le discours officiel d’un Macron évoquant « les camps espagnols » lors de la commémoration du 6 juin 44, en lui rappelant que ces camps de concentration étaient français et bien républicains, car bâtis par la République Française, pour y parquer en février 39 dans des conditions pire que des bêtes ceux qui avaient fui les fascistes franquistes après leur avoir tenus têtes – seuls – pendant 3 ans…

Dans le même mouvement idéologique de réécriture de l’histoire, un Ministre de l’intérieur, le sinistre Castaner l’éborgneur, peut dire sans honte que la Police française fut globalement Résistante. Heureusement, des témoignages écrits, tels celui d’Arthur Koestler – qui gouta les délices de cet internement Républicain au camp du Vernet – permettent de remettre les pendules de l’Histoire à l’heure : « [en 1939] Les flics lisaient les journaux du matin, et ce matin justement, les journaux publiaient un communiqué officiel expliquant que la foule des étrangers qui venaient d’être arrêtés ces jours derniers par « notre vigilante police » représentait les éléments les plus dangereux du Paris interlope, la véritable lie de la terre. »[1] La mémoire aussi est acte de Résistance. Nous n’oublions pas ce que fit la police française.

La mémoire, en même temps qu’elle s’estompe avec les générations, est devenue un enjeu politique. Les enfants et les petits-enfants de « républicains espagnols » deviennent des enjeux électoraux, qu’il s’agit de flatter dans le sens de la mémoire, en espérant capter quelques voix, surtout quand les élections se jouent désormais dans des mouchoirs de poche … Les « gestes symboliques de reconnaissance» envers les descendants se multiplient, en même temps que le potentiel subversif de cette mémoire est désamorcé. Ainsi Hidalgo peut-elle inaugurer à Paris, sous le regard ému des associations de fils et fille de réfugiés espagnol « et en même temps » de la ministre de la Justice du Royaume d’Espagne, un square « Federica Montseny » mais en faisant suivre son nom du qualificatif réducteur et pacifié d’« écrivain libertaire »…

Cette brochure a donc une ambition idéologique et non commémorative. Notre objectif n’est pas de verser une larme nostalgique sur de glorieux ancêtres, mais de partager des faits et arguments pour réfuter le bourrage de crâne et l’enrôlement des anarchistes d’aujourd’hui sous le drapeau républicain.

Nous avons voulu rassembler ici des textes d’analyses, des témoignages, des biographies pour essayer de saisir les trajectoires (dans leur succès comme dans leurs échecs, mais sans jamais renoncer) et les motivations de ces anarchistes espagnols qui, bien que vaincus et exilés dans un pays dont les institutions républicaines les traitaient en parias[2], avaient continuité la lutte pour ce qui fait la Dignité Humaine : la Liberté, la Solidarité, l’Egalité.

Ce qui frappe en lisant le récit de leurs vies, c’est d’une part le fait qu’il s’agit essentiellement de gens simples, des « petites gens », ébénistes, mineurs, ouvriers, paysans, éboueurs même, sans aucune prétention d’héroïsme ni recherche de gloire aucune  ; et d’autre part l’existence d’un principe commun qui les guida en toute circonstances, la conscience de la Dignité et l’esprit de Résistance, c’est-à-dire le refus des capitulations et du conformisme ambiant.

Cette brochure comporte un texte inédit à notre connaissance, le rapport de la Police de Vichy sur les anarchistes espagnols, et la réponse du Directeur du camp de concentration du Vernet au sujet de ses pensionnaires les plus surveillés. Au-delà du caractère historique du document, cela permet de voir en creux l’intelligence tactique et opérationnelle de ces militants qui – malgré leur internement et la surveillance serrée dont ils faisaient l’objet, réussissaient à maintenir un réseau anarchosyndicaliste opérationnel.

Tel le coq qui chante dans la nuit (pour reprendre le titre d’une nouvelle de l’anarchiste Chinois Pa Jin, qui a la même époque résistait avec ses moyens contre le fascisme impérial japonais), ces exemples sont autant d’hymnes au courage et à la liberté et nous donnent malgré-tout des raisons d’espérer.

Pour paraphraser un résistant célèbre, quoiqu’il arrive, la flamme de la Résistance anarchiste ne doit pas s’éteindre et ne s’éteindra pas …


[1] Arthur Koestler, La Lie de la terre, Paris, Calmann-Lévy, 2013, 302 p., p. 76

[2] Même si heureusement des « français moyens », individus lambda, n’avaient pas oublié ce que le mot Fraternité voulait dire.

Version papier disponible contre 3 euros (port compris) à CNT AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

ANARCHISTES, PAS REPUBLICAINS … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE (tome 1)

Tome 1 : des camps républicains du mépris aux maquis de la Liberté…

Longtemps, la mythologie de la Libération, entretenue par le Pouvoir (tant
Gaulliste que communiste) voulut que les français se soient engagés
massivement dans la Résistance et que la France se soit quasiment libérée ellemême.
Or la Résistance fut avant tout le fait de « marginaux », dont de
nombreux étrangers réfugiés. Leur rôle dans la libération de la France passa aux
oubliettes de la mémoire.

Depuis quelques années, on redécouvre que près de 30 000 espagnols prirent
part, d’une façon ou d’une autre aux combats contre l’occupant nazi. Mais de
nouveau, l’Histoire est prise en otage de considérations politiques et partisanes : ces espagnols sont décrits comme « républicains », alors qu’en fait nombre
d’entre eux étaient anarchistes et révolutionnaires.

Cette brochure essaie de remettre les pendules à l’heure, en rappelant qui
furent ces femmes et ces hommes, anarchistes de conviction et d’action, et dont
la vie fut placée sous le signe de la Résistance dès 1936 avec la Révolution
espagnole et se prolongea bien après la Libération de la France avec la lutte
contre le Franquisme.


Table des matières

INTRODUCTION

Mythologie Française et Républicaine de la « libération »

Les français, libérés malgré eux
Les anarchistes espagnols : enterrés en 1944, déterrés en 2004
Sommes-nous libres ?


PARIS : Inauguration du jardin Federica montseny et exorcisme
républicain

A propos des « Camps espagnols », camps de concentration français et républicains

Les camps espagnols
1939 – 1945 : Les camps dont on parle et ceux dont on ne parle pas
CAMPS D’ARGELES-SUR-MER

A propos des maquis anarchistes en Ariège

Les Anarchistes espagnols dans la résistance au Nazisme

Un mouvement qui s’organise tant bien que mal
La présence des anarchistes
L’UNE, l’hégémonie dans le sang

Etat Français – Ministère de l’Intérieur Très secret : le « Mouvement Libertaire » Espagnol en France (1942)

BREVE CHRONOLOGIE DE L’EXIL ANARCHISTE ESPAGNOL EN France (1939 – 1961)

L’esprit de résistance guida leur vie, quelques portraits d’anarchosyndicalistes
espagnols

María Vázquez BLANCO
Elisa Garrido Gracia “La Mañica”, qui détruisit une usine d’obus
allemands
Alfonsa Bueno Vela, martyre de la déportation
José ESTER BORRAS, ardent défenseur de la cause des déportés
Vicente Moriones BELZUNEGUI, une vie de Résistance
José ALBALAT RIPOLLÉS, ébéniste et passeur
Josep Lladós TARRAGO, l’idéal chevillé au corps
Casto BALLESTA, pionnier de la résistance en Limousin
Juan MONTOLIU DEL CAMPO, éboueur et chef guérillero
José BERRUEZO SILVENTE « CLARIN »
MOREY BLANCH, Manuel « Manolo »
José SANTIAGO PAVON, dit « Antonio ORDOÑEZ MUÑEZ »
José GERMAN GONZALEZ
Antonio SANZ, l’instructeur du Vercors
Manuel JOYA MARTINEZ
Francisco ORTIZ PEREZ
Paulino MALSAND BLANCO
A la mémoire de Tecle HAGOS et des éthiopiens qui partagèrent le sort des anarchistes espagnols
Floréal BARBERA : un siècle de lutte anarchosyndicaliste et antifasciste
Mai 1944 : le sauvetage périlleux de 60 membres de l’Organisation Juive de
Combat

Emile Travé : de la Colonne Durruti à la CNT-AIT Française EN
PASSANT PAR LE BATAILLON LIBERTAD
Ángel et Maria “dynamite” MONBIOLA : l’Amour et l’Anarchie, POUR
LA VIE
Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

Argelès sur mer, 1939, l’accueil de la répulique française aux soldats de la Liberté …

TOME 2 : QUAND DES MIGRANTS ET DES PARIAS TENAIENT LE MAQUIS DANS LE CANTAL

A la mémoire de Tecle HAGOS, mort il y 79 ans au camp de concentration du Vernet. [#BlackLiveMatters]

Il faisait partie d’un groupe d’éthiopiens, souvent étudiants, venus dans les années 36-37 rejoindre leurs frères espagnols dans la lutte commune contre le fascisme, qui venait juste de soumettre militairement l’Ethiopie.

Après la défaite de la république espagnole en 1939, il partit sur les routes de l’exil, avec les espagnols et les internationaux de 54 nationalités dont il avait partagé les espoirs et les défaites. Il fut emprisonné par la république comme « étranger indésirable » au Camp du Vernet d’Ariège, au même titre que 12000 anarchistes de la Colonne Durruti.

À la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois plus tard, ils furent rejoints par des antifascistes allemands ou italiens, internés car « citoyens d’une nation belligérante » … plus tard, à partir de 1942, des juifs raflés par la politique raciste et racialiste de Vichy y furent envoyés.

Les conditions d’internement, décrites par l’écrivain Arthur Koestler (lui-même interné au Vernet d’octobre 1939 à janvier 1940) dans son livre « La Lie de la terre », furent particulièrement terribles. Beaucoup y succombèrent.

Tecle HAGOS est enterré ici, en terre de France, loin de son Ethiopie natale, en compagnie de ses frères de combats, cette « lie de la terre » cosmopolite et mixte, avec qui il avait partagé le rêvé d’une Humanité fraternelle.

N’oublions pas !

In memory of Tecle HAGOS, who died 79 years ago in the Vernet d’Ariège concentration camp. #BlackLiveMatters

He was part of a group of Ethiopians, often students, who came in the years 36-37 to join their Spanish brothers in the common struggle against fascism, which had just submitted Ethiopia militarily.

After the defeat of the Spanish Republic in 1939, he set off on the roads of exile, with the Spaniards and Internationals of 54 nationalities whose he had shared hopes and defeats. He was imprisoned by the democratic French Republic as an « unwanted foreigner » at Camp du Vernet d’Ariège, along with 12,000 anarchists from Column Durruti.

When the Second World War broke out some months after, they were joined by German or Italian anti-fascists, interned as « citizens of a belligerent nation » … later, from 1942, Jews arrested by the racist and racialist policies of French nazi collaboration regime of Vichy were sent there.

The conditions of internment, described by the writer Arthur Koestler (himself interned at Vernet from October 1939 to January 1940) in his book « Scum of the Earth. », were particularly terrible. Many succumbed to it.

Tecle HAGOS is buried here, in the land of France, far from his native Ethiopia, in the company of his fighting brothers, this cosmopolitan and mixed  » scum of the Earth”, with whom he had shared the dream of a fraternal Humanity.

We do not forget !

En memoria de Tecle HAGOS, fallecido hace 79 años en el campo de concentración de Vernet d’Ariège  #BlackLiveMatters

Formaba parte de un grupo de etíopes, a menudo estudiantes, que llegaron en los años 36-37 para unirse a sus hermanos españoles en la lucha común contra el fascismo, que acababa de esclavizar a Etiopía.

Tras la derrota de la república española en 1939, emprendió los caminos del exilio, con españoles e internacionales de 54 nacionalidades cuyas había compartido esperanzas y derrotas. Fue encarcelado por la República democrática francesa como « extranjero indeseables » en el Campo de concentración du Vernet d’Ariège, junto con 12.000 anarquistas de Columna Durruti.

Cuando estalló la Segunda Guerra Mundial pocos meses despues, antifascistas alemanes o italianos, fueron internados como « ciudadanos de una nación beligerante » … más tarde, a partir de 1942, judíos acorralados por las políticas racistas y racialistas de Vichy fueron enviados allí.

Las condiciones de internamiento, descritas por el escritor Arthur Koestler (que fue internado en Vernet desde octubre de 1939 hasta enero de 1940) en su libro « Escoria de la tierra « , fueron particularmente terribles. Muchos sucumbieron a ellas.

Tecle HAGOS está enterrado aquí, en la tierra de Francia, lejos de su Etiopía natal, en compañía de sus hermanos combatientes, este cosmopolita y mixto « escoria de la tierra » con quien había compartido el sueño de una Humanidad fraterna.

No olvidemos !

« La lie de la terre » comme disaient les racialistes de l’époque, un groupe cosmopolite et mixte

Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

20 Août 1944 …

Stèle à la mémoire des 3 anarchistes
fusillés dans la forêt de Ondes

Trois anarchistes tués dans le maquis. Victimes de balles allemandes en France.

Trois vies fauchées en pleine jeunesse, alors que l’âge de la compréhension commençait à poindre. Car quand tu passes le cap des trente ans, tu commences à voir les choses et à les réaliser avec plus de jugement et quand tu exécute un acte tu sais alors pourquoi tu le fait.

Le plus âgé d’entre eux était Aguado, un homme qui avait appartenu au mouvement et à la spécifique [la FAI] depuis qu’il était enfant. Il était le véritable anarchiste. Il ne prenait que ce qu’il avait besoin pour faire sa journée, le reste était de trop. Et s’il avait quelque chose à manger, il devait être partagé avec quelqu’un qui n’en avait pas, il le faisait avec mille amours. Pour lui, il n’y avait pas de privations, sinon des besoins. Tristesse d’une vie fauchée !

L’autre compagnon était García. Un compagnon imprégné des idées et du Mouvement. Il avait été en Espagne le secrétariat des jeunes de la région de Valence. Cela supposait qu’il connaissait cette jeunesse libertaire de 31 à 39 ans qui luttait si durement pour la cause que le peuple en général avait fait sienne. Ce fut sa jeunesse.

Quant à Mombiola, le plus jeune d’entre eux, il était l’exemple du véritable autodidacte, de l’homme véritablement cultivé, doté d’une intelligence claire. L’homme de plume en même temps que de combat. Celui qui propageait les idées par l’exemple. Le vrai compagnon. Je me souviens que pendant la guerre, ils voulaient le nommer commandant d’un Bataillon de la Colonne Durruti. Il répondit : « Je ne veux commander personne, je veux être soldat et rien d’autre. »

Il ne le voulait vraiment pas. Puisqu’il était contre la militarisation. Il aimait être ce qu’il était: un milicien du mouvement révolutionnaire. Mouvement qui s’était tellement accru parmi le peuple espagnol, qui défendait  la cause des travailleurs eux-mêmes. Pas supérieur. Pas inférieur. Ni riche ni pauvre. De cette transformation sociale, Mombiola voulait être soldat. Mais pas d’une armée de militaires.

Et pour ne pas s’être militarisé, il fit partie d’un groupe de dynamiteurs. Et après la perte de l’Aragon, [il entra] dans le bataillon confédéral jusqu’à notre entrée en France en 1939. Où après mille calamités, il rejoint le maquis, où il laissa sa vie, comme les autres compagnons. Et tant d’autres qui la sacrifièrent, en France comme en Espagne.

En leur mémoire, j’écris ces lignes qui prouvent que ceux d’entre nous qui les connaissaient et les aimaient ne peuvent pas les oublier.

Maria MOMBIOLA

Espoir CNT-AIT, n ° 394, Aout 1969

Extrait de la brochure « Anarchistes, pas Républicains … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE » disponible contre 8 euros en chèque à l’ordre de CNT-AIT, adressé à CNT AIT 7 rue St remesy 31000 TOULOUSE

Tres compañeros caídos bajo las balas fascistas

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

20 de Agosto de 1944 …

Tres anarquistas muertos en el maquis. Víctimas de las balas alemanas en Francia.

Tres vidas segadas en plena juventud, cuando principiaba a alborear la edad de la comprensión. Ya que cuando se pasa de treinta años, es cuando uno ve las cosas y las realiza con más juicio y cuando ejecuta un acto sabe porque lo ha hecho.

El mayor de ellos era Aguado, hombre que desde niño había pertenecido al movimiento y a la específica. Era el verdadero anarquista. Con que tuviese para el día, el resto le sobraba. Y si lo que tenía para comer debía compartirlo con alguien que no tuviera, lo hacía con mil amores. Pues para él no había privaciones, sino necesidades. ¡Lástima de vida segada ¡

El otro compañero era García. Compañero compenetrado en las ideas y el movimiento. Había sido en España secretariado de las juventudes de la región valenciana. Eso suponía que conocía a esa juventud libertaria del 31 al 39 que tanto lucho por la causa que el pueblo en general hizo suya. Esa fue su juventud.

En cuanto a Mombiola, el más joven de ellos, era el ejemplo del verdadero autodidacta, el hombre verdaderamente cultivado, dotado de inteligencia preclara. El hombre de pluma al mismo tiempo que de lucha. El que propagaba la ideas con el ejemplo. El verdadero compañero. Recuerdo que durante la guerra quisieron hacerlo comandante de un Batallón de la Columna Durruti. Y dijo: “Yo no quiero mandar a nadie, quiero ser soldado y nada más.”

En más, ni eso quera. Ya que estuvo contra la militarización. Hubiera querido ser lo que era: un miliciano del movimiento revolucionario. Movimiento que tanto incremento tomo entre el pueblo español, que defendía la causa de os trabajadores mismos. Ni superiores. Ni inferiores. Ni ricos, ni pobres. De esa transformación social, Mombiola quería ser soldado. No de un ejército de militares.

Y por no militarizarse, formo parte de un grupo de dinamiteros. Y después de la perdida de Aragón, en el batallón confederal hasta que entramos en Francia en 1939. Donde después de mil calamidades, se incorporó al maquis, en el que dejo su vida, al igual que los otros compañeros. Y tantos y tantos otros que la sacrificaron, lo mismo en Francia que en España.

En recuerdo suyo escribo estas líneas que prueban que los de les conocimos y amamos no podemos olvidarlos.

Maria MOMBIOLA

Espoir, n° 394, Aout 1969

ETAT FRANÇAIS – MINISTERE DE L’INTERIEUR TRES SECRET : LE « MOUVEMENT LIBERTAIRE » ESPAGNOL EN FRANCE (1942)

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

Ce texte fait partie d’une brochure en cours d’édition sur les anarchosyndicalistes espagnols et la résistance

La présence en France, suite à la défaite de la Révolution et la Guerre d’Espagne en 1939, de milliers d’anarchistes fut un motif d’inquiétude tant pour la République que pour Vichy. Si la République les traita en indésirable, Vichy les traita en ennemis de l’intérieur potentiels. ils furent l’objet d’une surveillance particulière.

Nous reproduisons ci-après une lettre du Ministère de l’Intérieur de l’Etat Français adressée au Directeur du Camp de concentration de Vernet d’Ariège, accompagné d’une note qui décrit ce que Vichy connaissait de la réorganisation du Mouvement anarchiste espagnol en France. Il apparait qu’il n’en connaissait qu’une partie émergée de l’iceberg, la partie la plus visible autour notamment du « conseil national ». Mais les regroupements diffus, notamment autour du barrage de l’Aigle dans le Cantal, qui rejoignirent les maquis, ne leur semble pas connus alors. A la suite, nous joignons la reproduction de la réponse du directeur du Camp du Vernet, qui permet de voir comment les membres du « conseil national » avaient berné la surveillance étroite dont ils faisaient l’objet.

MINISTERE DE L’INTERIEUR
———————–
Direction Générale
de la Police Nationale
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Inspection Générale Des Services
De Police Judiciaire
———————–
N°8179 POL.JUD.2.T
rappeler la réf.
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ETAT FRANÇAIS

VICHY, le 26 janvier 1942
Le CONSEILLER D’ETAT
SECRETAIRE GENERAL pour la POLICE
A Monsieur le PREFET de l’ARIEGE
– Cabinet –
A FOIX

OBJET : Action du « Mouvement Libertaire », en France.

PIECES JOINTES : Une note du 20 Janvier 1942 et son annexe.

J’ai l’honneur de vous transmettre, sous ce pli, la copie d’une note, en date du 20 Janvier 1942, et de son annexe, relative à l’action du « Mouvement Libertaire » en France.

Je vous prie de vouloir bien faire procéder, d’extrême urgence, à une enquête approfondie sur les membres de cette organisation anarchiste résident dans votre département, et au domicile desquels il y aura lieu de faire effectuer une perquisition et de saisir tout document intéressant cette propagande étrangère.

Vous voudrez bien me tenir informé dans le moindre délai possible des résultats des opérations et me communiquer avec la notice individuelle, la fiche dactyloscopique en double exemplaire et la photographie des intéressés, contre lesquels je vous laisse le soin de prendre, le cas échéant, toute mesure administrative que vous jugerez utile.

Le Conseiller d’Etat
Secrétaire Général pour la Police

Notes manuscrites dans la marge (vraisemblablement du Préfet ou du Directeur de Cabinet) : En faire une copie supplémentaire pour en Barranchin ( ?) en tout 4

Note manuscrite en bas de page : Copie au Commandant Général, et au Commandant Lundman au Camp du Vernet, en le priant de m’adresser les renseignements demandés internés étrangers désignés dans la note ci jointe [illisible] internés au Vernet.

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Vichy, le 20 Janvier 1942
TRES SECRET


– NOTE –
« LE MOUVEMENT LIBERTAIRE »
Espagnol en France.

Il y a quelques mois, les services de police de Casablanca découvraient un centre de propagande anarchiste dans les milieux espagnols réfugiés au Maroc. Les mots d’ordre de cette propagande étrangère venaient de France où le mouvement semblait être dirigé par les nommés « ‘GERMINAL »  et « MARIN ».

Une enquête effectuée par le Commissaire TAUPIN de l’Inspection Générale des Services de Police Judiciaire devait amener l’identification des animateurs de ce « Mouvement Libertaire » qui s’étaient constitués en « Comité National».

Origine

L’origine de ce « mouvement libertaire » doit être cherchée en Espagne où il prit naissance il y a un peu moins d’un siècle, se développant sous l’influence des théoriciens de la Ière internationale dans les milieux ouvriers espagnols où ils devaient d’ailleurs trouver un terrain favorable, l’individu de par sa nature portant en lui le germe de l’anarchisme.

Le « Mouvement Libertaire » se traduisit sur le plan politique par la création de la Fédération Anarchiste Ibérique et sur le plan syndical par la création de la Confédération Nationale du Travail. Il ne faut pas oublier que la F.A.I. restée toujours clandestine, avait besoin d’un organe officiel aux fins de pouvoir exercer son influence sur les pouvoirs publics. C’est par l’intermédiaire de la C.N.T. dont les membres dirigeants sont en général des adhérents de la F.A.I., ou tout au moins gagnés aux idées libertaires, que cette influence s’exerce. La participation au gouvernement Largo CABALLERO à titre de ministres, de quatre représentants de la C.N.T. en est un exemple frappant, car MONTSENY Frédérica [sic], GARCIA Oliver, Juan PEIRO, et Juan LOPEZ, sont avant tout, les représentants de la F.A.I.

La famille libertaire comprend donc : la C.N.T., la F.A.I., et les Jeunesses Libertaires.

Le Mouvement Libertaire en France :

La débâcle des armées républicaines espagnoles, obligea les dirigeants et les adhérents de la C.N.T. et de la F.A.I. à se réfugier en France.

Le Service d’Evacuation des Réfugiés Espagnols (S.E.R.E.) et la Junta de Auxilio a los Republicanos Espagnoles (J.A.R.E.) organes crées à Paris pour s’occuper des questions d’émigration et d’allocations aux réfugiés républicains, allaient permettre aux chefs du Mouvement Libertaire de tenter un timide essai pour regrouper leurs adhérents, mais cet essai fut sans lendemain le S.E.R.E. et la J.A.R.E. ayant été dissous et leurs dirigeants poursuivis devant les tribunaux de la Seine pour infraction aux décrets des 12 Août et 26 Septembre 1939 .

Malgré ces poursuites, la question d’émigration et d’allocations aux réfugiés continua à être agitée dans les milieux espagnols et les anciens collaborateurs du S.E.R.E. et de la J.A.R.E. continuèrent leur activité en relation avec la Légation du Mexique qui, en vertu des accords Franco-Mexicains du 23 Août 1941, se chargeait en France du problème des réfugiés espagnols se substituant en réalité aux organismes que ceux-ci avaient créées à Paris et qui avaient été, comme nous venons de le voir, dissous.

C’est sous le couvert de correspondances ou de circulaires traitant de ces questions d’émigration qu’allait prendre naissance la propagande libertaire, inspirée par un « Comité National » dont le Secrétaire Général n’était autre que le mari de la [sic] MONTSENY : ESGLEAS-JAIME José, né le 5 Octobre 1903 à Malgrat, dt à Salon (Dordogne), individu figurant sur les listes de suspects de la Police Nationale du 15 Juin 1938, comme anarchiste propagandiste.

Les autres membres du « Conseil National » étaient :

MONTSENY-MANE Frédérica  [sic], femme ESGLEAS, née le 12 février 1905 à Madrid, dt à Salon (Dordogne), ex-Ministre de la Santé Publique et de l’Assistance Sociale dans le Cabinet Largo CABALLERO, propagandiste notoire connue aux archives de la Police Nationale comme anarchiste.

DE SOUZA Germinal, né le 22 Mai 1906 à Porto (Portugal) de nationalité espagnole, Secrétaire de la F.A.I., membre de la C.N.T., figurant sur la liste n°2 des individus suspects de menées terroristes publiée par la Police Nationale avec la mention suivante « expulsé d’Espagne comme anarchiste dangereux ».

ISGLEAS-PIERNAU Francisco, né le 16 Février 1916 à St Féliu de Guixols, ancien Commissaire Politique aux Armées, Conseiller de défense de la Généralité de Catalogne, membre de la Commission politique de la C.N.T., membre de la F.A.I., figure comme terroriste sur la liste des suspects n°1 d’Avril 1939 de la Police Nationale.

MAS-CASAS Valério, né le 24 mai 1894 à Barcelone, Conseiller de l’Economie, des Services Publics, et de l’Assistance Sociale de la Généralité de Catalogne, membre de la C.N.T.

HERRA-CAMARERO Pedro, né le 18 janvier 1909 à Valladolid, Président de la Junte du Commerce Extérieur de Catalogne, Ministre de l’Assistance Sociale et de la Santé Publique dans le Gouvernement de Catalogne. Secrétaire du Syndicat de Catalogne C.N.T. Membre du Comité Péninsulaire de la F.A.I. et délégué du Conseil Général de la S.I.A. (Solidarité Internationale Antifasciste).

Il y a lieu de noter que certains membres du Mouvement Libertaire, entre-autre ceux qui avaient constitué à Madrid, sous la présidence du Général MIAJA, la Junte de défense de cette ville, dernier noyau de la défense républicaine et qui s’étaient réfugiés à Londres, en 1939, ne voulurent pas reconnaître l’autorité d’ESGLEAS ni celle du Comité National.

Cette tendance désignée sous le nom des « Amis de Londres » a pour représentant :

SALAGO Manuel, GONZALEZ José et PRADAS qui se trouveraient à Londres et :

GONZALES-MARIN Manuel : dit « MARIN Manuel », né le 4 juillet 1898 à Archena, dt à Albefeuille-Lagarde (Tarn et Garonne). Membre du Conseil National de la Junte de défense de Madrid et figurant aux archives de la Préfecture de Police comme membre actif de la C.N.T. et de la F.A.I. et comme anarchiste dangereux pour l’ordre public.

VAL-BESCOS Edouardo, dit « VAL », né le 13 octobre 1908 à Jaca, dt à Toulouse, 20 rue Beauséjour, Délégué du Gouvernement pour l’organisation des milices à Madrid. Conseiller de la Junte de défense de Madrid.

PONZAN-VIDAL François, né le 30 mars 1912 à Oviédo, dt chez une dame Vinuales, 41 rue Limarec à Toulouse.

Propagande

Elle se traduit par l’envoi de circulaires, par l’échange de lettres traitant en général des questions d’émigration ou de toute autre question relative au problème des réfugiés espagnols en France, à l’occasion desquelles sont développées des idées philosophiques à tendance anarchiste.

Elle tend à regrouper les adhérents de la C.N.T. à renouer et entretenir entre eux des liens de solidarité du passé et à maintenir le contact en vue d’un retour éventuel en Espagne. Le retour actuel au pays natal est dépeint comme impossible, de même que le départ vers les terres d’Amérique.

Elle a pour résultat de faire rester sur notre sol une masse d’individus ayant fait leurs preuves pendant la guerre civile espagnole et qui, prête à repasser la frontière en cas d’effondrement du régime franquiste, constitue un danger permanent pour l’ordre public de notre pays.

C’est dans ces milieux libertaires espagnols que peuvent être recrutés par le Parti Communiste français ou par les services de renseignement de puissances étrangères, les agents qui ont pour mission de commettre sur notre territoire des actes de sabotages ou des attentats.

La diffusion de circulaires et la propagande par lettres sont des causes d’agitation dans les milieux espagnols réfugiés en France.

Dans certaines villes, les représentants du Mouvement se sont constitués en comité, véritables cellules anarchistes, dont le rôle est de contrôler les adhérents de la région, de diffuser les circulaires et même comme au Maroc de faciliter l’évasion des internés des camps de séjour surveillé ou des compagnies de travailleurs étrangers dans lesquelles le Mouvement a également des représentants.

Le Comité National du Mouvement Libertaire en France, entretient également des liaisons avec les adhérents restés en Espagne et avec ceux réfugiés en Amérique ou en Angleterre. Ces liaisons sont effectuées par des agents.

En ce qui concerne les adhérents se trouvant en France, en Afrique du Nord ou au Maroc, la correspondance s’effectue par l’intermédiaire des nommés :

BARUTA-VILA Mattéo, poste restante, à Marseille, ou de SANCHEZ Francisco, Consulat du Mexique à Marseille ou Felix RAMBAUD, boite postale n°31 dans cette ville. Ces derniers groupent les lettres destinées à
« GERMINAL »  et les expédient au nommé GERMAIN André, boite postale n°49 à Périgueux, qui les fait parvenir au Secrétaire Général du Mouvement Libertaire. Quant à GONZALEZ-MARIN Manuel, il se fait adresser sa correspondance au nom de CAYETANA Alcaïne, 5 rue Bombet à Montauban.

Il y a lieu de noter qu’il est recommandé aux adhérents du Mouvement Libertaire d’employer un langage conventionnel pour leur correspondance.

Les nommés DE SOUZA Germinal, ISGLEAS-PIERNAU Francisco, MAS CASAS Valério et HERRA-CAMARERO Pedro sont actuellement internés au Camp du Vernet (Ariège).

ESGLEAS-JAIME José, dit « GER » dit « GERMI » dit « GERMINAL » ; GONZALEZ-MARIN Manuel ; VAL-BESCOS Eduardo ; BARUTA-VILA Mattéo né le 18 juillet 1901 à Molina de Llobregat, dt Hôtel Sainte Claire, 12 Rue Ste Claire, à Marseille et SANCHEZ-MARTINEZ Francisco, né le 29 Avril 1909 à Villelongue de Santiago, dt 11, rue du Coq à Marseille, ont été arrêté et mis à disposition du Tribunal Militaire permanent de la 17è Division Militaire à Toulouse, sous l’inculpation de menées anarchistes portant atteinte à la sûreté extérieure de l’État, crime prévu par l’article 80 du Code Pénal §2.

PONZAN-VIDAL Francisco a été laissé en liberté provisoire et SANJURJO [sic]-LOPEZ Julio, dt 13 rue de la Redoube à l’Estaque Plage (Bouches du Rhône) en relation avec les militants du Maroc est en fuite.

Au cours des perquisitions de nombreuses adresses furent découvertes notamment celles figurant dans la liste ci-jointe.

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Camp du Vernet d’Ariège
Le Vernet, le 12 Janvier 1942.-
DH N° 80/D

SECRET

LE CHEF DE CAMP
A Monsieur le PREFET DE L’AIEGE
A FOIX

– :- :- :- :- :- :- :- :- :- :- :-

Me référant à votre note en date du 8 courant, transmissive d’une lettre du 2 Janvier de M. Le Conseiller d’Etat, Secrétaire Général pour la Police, à laquelle était joint un rapport d’information sur l’activité de certains anarchistes du camp,

J’ai l’honneur de vous rendre compte de ce qui suit :

Le Camp du Vernet est composé d’internés dont le passé, pour la plupart, plus ou moins chargé à motivé l’internement. Malheureusement, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de le signaler à plusieurs reprises, il est fréquent que ce passé ne soit pas porté à ma connaissance. Ce manque de renseignements précis est très regrettable car il ne permet pas de me faire une opinion immédiate sur les internés.-

Il en résulte que les commandants de quartier ne peuvent se baser pour assurer une bonne marche de leurs quartiers que sur la seule conduite au camp des internés qui leur sont confiés.-

Or, dans ce Camp, on compte une assez forte proportion de communistes d’une part et d’anarchistes italiens ou espagnols d’autre part.-

Ainsi que l’ont fait ressortir de nombreux rapports à ce sujet certains commandants de quartier ayant constaté l’animosité existant entre ces deux catégories d’internés s’en sont servis pour détruire l’action de celle de ces deux catégorie qui essayait de dominer.-

Pendant un certain temps, les communistes par une action lente et continue avaient réussi à obtenir les emplois assez nombreux qui qui ne peuvent être occupés que par des internés et dont ils se servaient comme des leviers de commande pour faciliter leur propagande.-

Afin de paralyser ce mouvement, le plus dangereux pour notre pays, puisque le communisme est international, les commandants de quartiers ont d’abord utilisé les éléments les plus intéressants. Ils ont dû toutefois placer à certains postes des internés ayant une personnalité suffisante pour s’imposer et capables de contrecarrer l’action des communistes. Certains de ces internés ont dû être pris parmi les anarchistes pour lesquels cependant aucun motif d’internement n’avait été communiqué et dont la conduite au camp ainsi que l’attitude à l’égard des autorités avaient toujours été parfaites.-

Ces internés ont certes conservés leur opinion politique mais rien jusqu’à présent n’a pu permettre de les suspecter de poursuivre avec l’extérieur leurs menées anarchistes.-

Lors de son enquête au camp, M. le Commissaire TAUPIN n’a d’ailleurs pu rien établir de positif à leur encontre. Dans la note jointe à la lettre du 2 janvier précitée, ce commissaire part du domaine du probable pour aboutir à une supposition du domaine de la certitude. Il écrit en effet, « que ces internés ont dû être au courant de la vie du mouvement libertaire et des faits qui se sont produits à une époque postérieure à leur internement, preuve qu’ils ont eu des contacts avec l’extérieur ». Il croit trouver cette preuve dans la découverte d’un document chez GONZALEZ-MARIN, suivant lequel un certain VAL devait se rendre au camp du Vernet pour y voir le reste des membres du conseil. Ce document prouve bien que VAL avait l’intention de rendre visite à tous les membres du conseil qu’il savait pour certains être au camp du Vernet mais il ne prouve nullement que ce soit les internés du camp du Vernet qui aient écrit à ce sujet. En tout cas VAL n’est jamais venu au camp.-

Le seul point bien établi à retenir et qui e parait intéressant c’est la découverte au cours d’opérations effectuées à Marseille d’une correspondance émanant d’internés, correspondance ne portant pas le cachet du service de la censure du camp et postée à Pamiers. Quelle était la valeur de cette correspondance ? – Portait-elle sur des questions politiques ou ne donnait-elle que des renseignements d’ordre privé ? –

Il y aurait eu intérêt, semble-t-il à donner des précisions sur ce point et surtout à me signaler ces infractions graves au règlement du camp, ce qui m’aurait permis d’établir une surveillance plus serrée dans un sens bien déterminé et le cas échéant, d’obtenir des éclaircissements voire même de prendre des sanctions, indépendamment de l’avantage pour la Direction d’être tenu au courant de tout fait relevé à l’extérieur du camp sur l’activité des internés.-

En outre, cette correspondance émanait-elle des internés mentionnés à savoir :

DE SOUZA Furtado Germinal

ISGELAS – PIERANU Francisco

HERRERA – CAMARERO Pedro

MAS – CASES Valerio

Pour ce qui est de ces internés, il y a lieu de remarquer que !

1° DE SOUZA est effectivement employé à l’Hôpital comme secrétaire-adjoint du Médecin-Chef. A ce titre, il est chargé de surveiller le travail des internés qui y sont employés. C’est sans doute ce qui fait dire qu’il est chef du personnel. Il contrôle la distribution de la nourriture, établit la liste des internés loqueteux, veille à la propreté des salles et de l’Hôpital.-

Il a toujours accompli son service consciencieusement, avec dévouement et intelligence à l’entière satisfaction du Médecin-Chef qui a pu constater que l’action de DE SOUZA a été heureuse à tous les points de vue.-

Etant également agent de liaison du Médecin-Chef avec les différents services, il a été muni d’une carte de circulation dans le Camp.-

2° ISGLEAS – PIERNAU est chef de baraque au quartier B et a pour mission au bureau central du travail de signaler les internés communistes qui auraient pu être proposés pour une corvée, afin d’éviter leur emploi dans des corvées extérieures.

Il est chargé de se rendre de temps à autre, sur l’ordre du Major des Internés, dans les corvées extérieures pour vérifier si aucune action politique ne s’y est créée.-

Le Major des Internés a toujours été satisfait de ses services et n’a jamais pu relever contre lui aucun acte répréhensible.-

3° HERRERA-CAMARERP est chef de l’équipe de travailleurs mise à la disposition du Lieutenant-Colonel Commandant l’Ecole préparatoire de Gendarmerie de Pamiers. Il est sous la surveillance de la gendarmerie et ne peut quitter seul la caserne.-

4° MAS – CASAS est chef de la corvée agricole mis à la disposition, sur ordre de M. le Préfet de l’Ariège, de M. RETHALER, à la ferme Lafargette commune de BONNAC.-

En aucun cas, le Chef du Camp pas plus que le Commissaire Spécial n’ont eu recours directement à ces internés pour en obtenir des renseignements. Il s’agit là seulement d’une question de cuisine intérieure de quartiers, contrôlée et autorisée certes par la Direction, mais uniquement destinée à faciliter la tâche des commandants de quartiers et du Major des Internés.-

Dans un Camp comme celui du Vernet où il existe des travaux de toutes sortes, tant intérieurs qu’extérieurs, exécutés par des internés, il est absolument indispensable que chaque chef de service puisse se sentir au courant de toutes les manifestations possibles d’opinons parmi les internés dont il a la charge de façon à pouvoir prendre, le cas échéant, toutes les précautions indispensables. Ceci ne va pas sans difficultés. Il y a toujours un risque à courir. C’est à amoindrir ce risque que tend notre action de tous les instants.-

Quoiqu’il en soit, et bien que depuis leur internement aucune preuve d’activité politique avec l’extérieur ou même avec leurs camarades internés n’ait été portée à ma connaissance contre les internés DE SOUZA, ISLGEAS, HERRERA et MAS CASES dont la conduite ici n’a jamais laissé à désirer et dont les services rendus au camp sont certains, j’ai décidé, pour répondre au désir exprimé par l’Inspection générale des Services de Police Judiciaire, de leur faire réintégrer leur quartier et de retirer à ceux qui en étaient détenteurs la carte de circulation qui leur avait été délivrée.-

Il y a 80 ans, le premier convoi de déportation de France partait du Camp du Vernet d’Ariège. N’oublions pas !

Alors que la République française est friande de commémoration en tous genres, censées faire le « devoir de mémoire » tout en « ressoudant le corps de la nation », cet « anniversaire » là n’aura pas le droit à une commémoration officielle.

Et pour cause : il se pourrait que la République Française se sente un peu merdeuse sur ce coup.

25 juillet 1940. L’encre de l’armistice entre la République française et le Reich Nazi, signé le 22 juin, est à peine sèche. Pétain vient à peine de se faire attribuer, le 10 juillet, les pleins pouvoirs par les Députés issus de la Chambre du Front Populaire qui ont voté à la quasi-unanimité pour le « sauveur de la France ». Les entêtes de courriers administratifs portent toujours le devise « République française », les nouveaux avec la mention « Etats français » n’ont pas encore eu le temps d’être imprimés …

L’Etat français vient à peine de se substituer à la République et un de ses premières mesures est de livrer aux autorités nazies 178 exilés et réfugiés qu’il extrait du camp de concentration du Vernet d’Ariège. C’est le début de la COLLABORATION française avec l’occupant allemand.

Ce convoi d’hommes était composé de : 125 Allemands, 12 Autrichiens, 12 Belges, 10 Polonais, 10 Tchécoslovaques, 2 juifs allemands, 2 Luxembourgeois, 2 Sarrois, 1 Estonien, 1 Français, 1 de nationalité indéterminée. Nous ne savons pas ce que ces hommes sont devenus, mais ils ont dû rejoindre les milliers d’opposants politiques et de personnes de « races impures » dans les camps de concentration allemands, dont les premiers avaient été ouverts dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 33. On ne pouvait donc pas dire qu’on ne savait pas le sort qui les attendrait.

Cette déportation a été réalisée par des fonctionnaires français, qui étaient déjà en poste sous la République. Les régimes changent, le personnel reste. Servir est leur devise, quel que soit la nature de leur Maître …

le camp du Vernet d’Ariège

Ce fut assez facile pour eux au demeurant : il leur a suffit d’aller piocher parmi les réfugiés entassés au camp de concentration du Verne d’Ariège. Ce n’est pas Pétain qui les avait mis dans ce camp. C’est la République qui avait ouvert ces camps pour y concentrer derrière des barbelés ceux que, dans une loi de 1938 elle appelait les « indésirables, plutôt que d’ouvrir les bras à ces antifascistes de la première heure qui avaient fuit les persécutions politiques et raciales en Allemagne ou qui avaient combattus contre le fascisme en Espagne».

Pourtant, même enfermés et traités comme des chiens (il faut lire le livre d’Arthur Koestler, lui-même interné au Vernet, « La lie de la terre »), ces « indésirables de la république » n’ont pas abandonné la lutte. Le camp du Vernet concentre notamment de nombreux anarchistes, italiens ou espagnols, dont les miliciens de la colonne Durruti. Ils n’ont pas attendus 1941 et l’invasion de l’URSS pour entrer en résistance. Dans ces camps du mépris, ils retissent des liens, se regroupent, réussissent pour certains à s’enfuir, ou à rejoindre les Groupes de Travailleur étrangers. Ils seront des premiers maquis, comme au Barrage de l’aigle dans le Cantal, ils montent l’un des réseaux d’évasion les plus actif e la seconde guerre mondiale,  le réseau Ponzan(1), qui passera clandestinement plus de 1 500 personnes (résistants, juifs, aviateurs alliés …) à travers les Pyrénées.

Le cimetière du camp du Vernet est représentatif de cette Internationale de l’Humanité qui s’était rendu en Espagne en 1936, pour aller y défendre une certaine idée de la Liberté et de la Solidarité ; On y trouve côté à côte des anarchosyndicalistes espagnols, des communistes allemands ou autrichiens, des italiens antifascistes, jusqu’à des éthiopiens venus se battre coude à coude avec leurs frères européens contre le fascisme international.

Alors que des nuages sombres continuent d’agiter les airs, nous – anarchosyndicalistes – n’oublions pas ce train du 25 juillet 1940 ni les suivants, et restons déterminés dans notre lutte avec la liberté comme base, l’égalité comme moyen, et la fraternité comme but.

(1) Francisco Ponzan, anarchosyndicaliste espagnol, militant de la CNT-AIT,  sera interné au camp du Vernet après d’être réfugié en France en 1939. Il s’en évadera grâce à la complicité de l’Ariégeois Jean Bénazet et mettra tout en œuvre pour libérer des prisonniers… Appréhendé en 1943, à Toulouse, par la police française, il sera emprisonné à la prison Saint-Michel de Toulouse. Le 17 août 1944, deux jours avant la Libération de Toulouse, il est fusillé par les nazis à Buzet (Tarn), avec cinquante autres victimes.

Mai 1944 : le sauvetage périlleux des 60 membres de l’Organisation Juive de Combat

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

L’aventure de cette caravane de Juifs perdus dans les Pyrénées est l’une des histoires les plus impressionnantes que je connaisse au sujet des réseaux d’évasion de la Seconde Guerre mondiale. Je résume l’odyssée, telle que me l’a expliqué Floreal Barberà.I

Il n’avait alors que vingt-trois ans. Alors qu’il était poursuivi par la Gestapo, Mme Cassagnavére, directrice de la Croix-Rouge de Toulouse, lui offrit deux possibilités: soit partir se cacher dans un couvent trappiste, soit participer à une mission de franchissement clandestin de la frontière avec l’Espagne. Il choisit la seconde option …. C’était une aventure et cela pourrait faciliter ses recherches pour retrouver son frère – qui était alors emprisonné à Barcelone parce qu’antifasciste – pour essayer de le ramener en France.

L’Organisation Juive de Combat (OJC)  [1] avait organisé une expédition de combattants juifs qui fuyaient les les nazis. Floreal avait pour mission de protéger la vie d’un certain Dika. Il ne le savait pas, mais Dika était le pseudonyme du Capitaine Jules Jefroykin, fondateur de l’OJC et très recherché par les nasis et leurs valets vichystes. « En cas de confrontation avec les nazis dans la montagne, vous devrez abandonner tout le monde et vous sauverez tous les deux. Dika ne peut pas tomber en vie entre les mains des Allemands. « Tel était l’ordre secret reçu par Floreal Barberà, qui compris clairement qu’il ne pouvait pas non plus se faire prendre vivant.

Maquisards de l’Organisation Juive de Combat à Espinasse

Le réseau organisa clandestinement tous les déplacement des participants de l’expédition pour les rassembler sur différents itinéraires en direction de la montagne, près de Saint-Girons (Ariège). Là y attendait Dika et le reste de l’expédition: deux guides français et soixante-deux personnes, dont cinq filles et quelques hommes âgés. L’un était le beau-père de Dika. Un peu de nourriture et quelques mitraillettes furent réparties : «aussi peu d’armes pour autant de gens», pensa Barberà, équipé d’un pistolet mitrailleur Sten et qui portait par ailleurs son pistolet Beretta.

Ils marchèrent de nuit, en petits groupes. Au sommet de la montagne, les guides furent payés et, après qu’ils aient donné des instructions ax membres du groupe, ils les abandonnèrent. En fait, ils les trahirent. Ils les laissèrent seuls, sans carte ni boussole. C’était le principe de la trahison. Ils leur avaient dit de se rendre à Esterri d’Àneu, où les attendaient un contact de l’organisation. Suivant les instructions des guides, ils commencèrent à marcher, mais au bout de quelques heures, Barberà commença à avoir des soupçons : il avait l’impression qu’ils tournaient en cercle et que leur route ne les conduisait pas en Espagne. Alors Dika, que Floréal avait alerté, lui ordonna de prendre le commandement. Ils reprirent leur route mais sans direction particulière, ne connaissant pas la montagne.

Ils rencontrèrent un berger qui leur indiqua que leurs pas les ramenaient en France et que, dans la forêt devant eux se trouvaient des Allemands. Ils reculèrent rapidement, mais le brouillard se leva et les Allemands commencèrent à tirer. Ils leurs répondirent sans cesser de courir. Ils revinrent à leur point de départ où ils purent se réfugier dans une cabane en bois. Cette nuit-là, il n’arrêta pas de neiger.

Dans le sombre profond de la nuit, Barberà ne pouvait pas dormir : s’il suivait les ordres, il devait quitter le groupe et s’en aller avec Dika. Finalement, il décida de n’abandonner personne, même si cela aurait été plus facile. Il a choisi de désobéir aux ordres.

S’ensuivirent des heures de forte tension. Floreal Barberà supposa que les nazis ne tireraient plus parce qu’ils voulaient capturer Dika vivant. Ne sachant pas pas quelle direction prendre, ils décidèrent de partir à l’opposé de celle indiquée par les guides perfides. Ils gravirent des montagnes très difficiles, marchant pendant des heures et des heures, avec parfois de la neige jusqu’à la taille. Ils étaient perdus Certains tombèrent dans la montagne et il fallait retourner les chercher.

Le beau-père de Dika décéda le lendemain. Certains voulurent l’enterrer et prier, mais Barberà s’y opposa. Leur mission était de sauver les vivants, pas d’enterrer les morts.

En fait, ils n’ont jamais su où ils étaient, m’a-t-il avoué. Ils savaient seulement qu’il fallait partir vers le sud. Le découragement faisait rage. Il y avait des blessés, ils avaient faim, soif, certains avaient des crises d’hystérie, ils mangeaient la neige qui leur brûla la bouche. Ils durent les faire taire en les menaçant de leurs armes pointées, car les allemands auraient pu les entendre. C’était inutile, la nervosité les gagnait parfois.

Floreal forma alors un petit groupe des plus endurcis pour tenter de trouver le bon chemin. L’un d’entre eux mourra en tombant dans un ravin. C’était la deuxième mort de l’expédition.Il faisait très froid, il y avait beaucoup de neige. Dika tomba, Floreal le porta. À un moment donné, l’homme déclara: «Je n’en peux plus. Retournons-en, revenons en France et livrons nous à la police française ». mais Floreal le persuada que l’Espagne se trouvait derrière la prochaine chaîne de montagnes. « Vous êtes le Chef; mais le chef du convoi, c’est moi. Ici personne ne se rend. Donnez moi votre confiance Nous allons nous en sortir. Comment ? Je ne sais pas Mais nous allons réussir.« , répondit Floreal Barberà. Et le lendemain, après beaucoup de dangers et de souffrance, ils réussirent.

Après un bref séjour à la prison de Lleida, Dika et Floreal Barberà furent libérés. L’American Joint Distribution Commmitee (qui s’occupait de récupérer en Espagne les personnes qui fuyaient la persécution nazi) avait très bien tout organisé. Barberà disposait d’un passeport français, au nom de François Buhler. Il aurait pu partir en Afrique du Nord avec le reste de l’expédition, mais il refusa. Il voulait retrouver son frère et fuir avec lui vers l’État français.

En juillet 44, il fut arrêté en Cerdagne alors qu’il effectuait une autre mission. Il fut emprisonné à Gérone et à Barcelone jusqu’à Noël 1945, et son son frère jusqu’à 1946.

Jules Jefroykin et son épouse,
après guerre

En 1957, Jules Jefroykin rencontra à Paris Floreal Barberà et son épouse. Le capitaine lui dit : «Si je suis en vie, c’est grâce votre mari. Mais j’ai aussi un mérite: celui de lui avoir fait confiance. »

Barberà ne revit jamais les autres membres de l’expédition.

[1] L’Armée juive (AJ), ou Organisation juive de combat (OJC), est une organisation de résistance créée en 1942 à Toulouse par Abraham Polonski, qui permet le passage en Espagne de centaines de Juifs, qui en fournit d’autres en faux-papiers et qui participe aux combats de la Libération.