L’anarchosyndicalisme aujourd’hui : questions / réponses

L’anarchosyndicalisme aujourd’hui : questions / réponses
suivi de :
Fédéralisme et réseau : pour une organisation anarchosyndicaliste fédérale du XXIème siècle

Cet ensemble de questions / réponses est le fruit de l’expérience des luttes, des discussions et des réflexion des membres de la CNT-AIT des 20 premières années du XXIème siècle, qui les ont amené à redéfinir ce qu’était pour eux les principes, tactiques et finalités de l’anarchosyndicalisme. Il ne s’agit pas d’un dogme figé et indépassable, mais un point de départ pour continuer le débat avec les personnes intéressées par l’anarchosyndicalisme, principe et outil vivant en perpétuel façonnement.

L’anarchosyndicalisme aujourd’hui : questions / réponses

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Fédéralisme et réseau : pour une organisation anarchosyndicaliste fédérale du XXIème siècle

Cet ensemble de questions / réponses est le fruit de l’expérience des luttes, des discussions et des réflexion des membres de la CNT-AIT des 20 premières années du XXIème siècle, qui les ont amené à redéfinir ce qu’était pour eux les principes, tactiques et finalités de l’anarchosyndicalisme. Il ne s’agit pas d’un dogme figé et indépassable, mais un point de départ pour continuer le débat avec les personnes intéressées par l’anarchosyndicalisme, principe et outil vivant en perpétuel façonnement.

Table des matières :

1.    Anarchosyndicalisme : notre définition

2.    Voter, est-ce agir ?

3.    La violence des masses est-elle contre-révolutionnaire ?

4.    Le syndicalisme doit-il être non-idéologique (neutre) ?

5.    Les syndicats réformistes sont-ils un « mal nécessaire » ?

6.    L’unité, avec qui ?

7.    Comment de telles structures doivent-elles fonctionner ?

8.    Qui a besoin de la représentativité ?

9.    Faut-il lutter pour des revendications immédiates ?

10.    Quel mode d’organisation construisons-nous ?

11.    Fédéralisme et réseau

     a)    LE FEDERALISME
     b)    LE RESEAU
          i)    Tout d’abord, qu’entendons-nous par organisation en réseau ?
          ii)    Le réseau s’oppose-t-il au fédéralisme ?
     c)    ANARCHO-SYNDICALISME & RESEAU

12.    Militer en reseau fédéral

     a)    MAIS QU’EST-CE QU’UNE ORGANISATION ?
     b)    STRATEGIE ORGANISATIONNELLE…
     c)    … & QUESTIONS PRATIQUES    
     d)    LA GESTION DU RESEAU

13.    Fédéréseau

     a)    Le fédéralisme pyramidal
     b)    Le fédéralisme en réseau

14.    LES RAISONS DE LA COLERE

TECHNIQUES DE LUTTES

Ce texte (qui est issu d’une brochure) est en fait la compilation de 20 ans d’expérience des militants de la CNT-AIT en terme de luttes en entreprise. Parce que nous sommes convaincus, et ntore pratique le démontre, qu’il y a d’autres alternatives pour la lutte en entreprise que de se présenter aux élections professionnelles. Nous sommes persuadés – et l’expérience le montre – que l’action directe paye, et plus que la médiation et la représentation.

Ce texte cherche à faire découvrir ou populariser les techniques de lutte syndicale car dans toute bataille, il faut partir de quelques idées fortes :

Porter à l’adversaire plus de coups qu’il ne peut vous en porter, voire lui porter des coups qu’il ne peut rendre.

Analyser le rapport de force :

-  Numériquement, combien nous sommes ;
-  L’impact sympathie/rejet de la lutte par les autres salariés, par la population ;
-  Les contraintes financières, c’est à dire les moyens en fric pour continuer la luttes.

Eviter l’épuisement des forces, des luttes dures d’emblée peuvent être une faiblesse : le patronat a, dans sa gestion, programmé ce type d’effets sporadiques : production transférable, reprise de production ailleurs, stocks, jaunes, intérim, réserves financières, etc.

Savoir stopper une lutte, éviter le jusqu’au-boutisme quand on n’est pas en situation favorable. Continuer à occuper minoritairement l’entreprise finit par offrir au patron des mécontents manœuvrables contre les grévistes. Les pertes de salaires sont telles que la reprise d’une lutte deviendra difficile. L’écœurement joue contre la mobilisation.

Prévoir des solutions de replis, de luttes ou de revendications.

Analyser l’histoire, la stratégie, les buts des forces en jeu : Bourgeoisie/salariés (patronat dur ou modéré, salariés plutôt revendicatifs ou pas) Organisation/luttes (si les syndicats sont plutôt mous ou radicaux, si les luttes bénéficient d’expérience autonome, etc.)

LES LUTTES SE DEFINISSENT PAR LES CATEGORIE SALARIALE, LEUR TERRITORIALITE OU ENCORE PAR LEUR CONTENU :

Catégories salariales : Luttes des OS, des ouvriers qualifiés, des postiers ou des infirmières, des IATOSS ou des enseignants etc…, appelées luttes catégorielles. Si la luttes est le fait de toute une entreprise ou établissement et porte sur des revendications pour l’ensemble du personnel, la lutte est inter-catégorielle.

Territorialité : Si la lutte a lieu dans un seul établissement, c’est une lutte au niveau du site. Exemples : luttes au CHU de Caen, à Moulinex, Caen.

Une lutte au niveau du groupe se situe sur plusieurs sites mais au sein d’un même groupe. Exemple : luttes au niveau du groupe Renault.

La lutte peut être celle d’un secteur d’activité (branche). Exemples : secteur santé, chimie ou métallurgie. Une lutte peut avoir lieu sur l’ensemble des secteurs d’activité et des sites.

Contenu : Le contenu revendicatif de la lutte peut être matériel (salaires, retraites, condition et temps de travail, Sécu …), politique (retrait d’une loi, critique d’une politique anti-sociale, conquête de nouveaux droits syndicaux, constitution de contre pouvoirs salariés dans une entreprise …). Il peut aussi évidemment mélanger les 2 aspects : par exemple, simplification et homogénéisation par le haut d’une grille de qualification dans une branche donnée. Cette revendication matérielle permet également de favoriser l’unification des travailleurs de cette même branche et donc d’ouvrir des perspectives de luttes plus importantes.

Les luttes peuvent aussi être menées tout simplement en solidarité avec d’autres luttes.

LES DIFFERENTS TYPES DE LUTTE :

-  La protestation verbale : c’est le type de lutte le plus simple.

-  La pétition : c’est un écrit dénonçant, réclamant, exprimant un désaveu, un désir. La pétition peut quelque fois influencer, faire obtenir de menus avantages le plus souvent illusoires et démagogiques. Certains syndicats ne faisant ou ne voulant rien faire, ils se dédouanent par une pétition à des fins électorales ou pour avoir bonne conscience

-  Le débrayage : c’est la cessation d’activité pendant une courte durée maximum quelques heures. Le débrayage exprime déjà un mécontentement plus grand, la naissance d’une certaine radicalité. Le débrayage est utilisé comme pression pour des négociations sur des effets à court terme ou des revendications mineures. Exemple : manque de chauffage, problèmes de primes, de salissures ou de casse-croûte etc.

-  La grève perlée : débrayage d’une partie du personnel puis reprise tandis qu’une autre partie débraye et ainsi de suite. Avantage : perte de salaire minimum par individu tandis que l’établissement est pratiquement paralysé et que l’employeur paie ses salariés devenus peu productifs voire inactifs. L’employeur tentera de faire travailler les non grévistes, l’encadrement, ou les intérimaires. Si cela ne s’avère pas suffisant, il fermera l’entreprise pour un temps, c’est le lock out qui lui évite de verser des salaires à des gens inactifs.

-  Le coulage : freiner la production en étant le moins productif possible.

-  La grève du zèle : application stricte ou excessive des consignes et des règlements entravant le bon fonctionnement de la production.

-  La grève limitée : les salariés cessent le travail pour une durée limitée.

-  La grève illimitée : cessation du travail par les salariés jusqu’à ce que ceux-ci décident de reprendre le travail. Avantage : exprime une certaine radicalité, une participation à la lutte, bloque tout ou partie de la production. Inconvénient : perte de salaire importante pour les grévistes. L’établissement peut continuer à produire avec des intérimaires, des non grévistes. La production peut être réalisée sur un autre site.

-  Le piquet de grève : mise en place de barrages pour empêcher les non grévistes de pénétrer dans l’établissement pour réaliser l’ouvrage. Les conditions matérielles du piquet sont souvent déplorables : pas d’abris, soumis aux intempéries. Une partie des non grévistes arrivent parfois à pénétrer dans l’établissement ou bloqués à l’intérieur ils continuent d’assurer la production.

-  La grève avec occupation : les grévistes investissent le secteur visé, évacuent les non grévistes, détournent à leur profit la logistique : salles de réunions, réfectoires, dortoirs, photocopieuses, téléphones et véhicules.

-  yLa lutte intra muros : se limite à l’intérieur de l’établissement.

  La lutte extra muros : aller envahir et occuper tel établissement ou une administration favorable à l’employeur : Direction Départementale du Travail et de Emploi, justice, mairie, local de parti politique, siège d’un journal, Chambre de Commerce et d’Industrie, quartier résidentiel des cadres ou de l’employeur, entreprise où a été transférée la production.

LA LUTTE DOIT CHERCHER LA COMPLICITE ET LE SOUTIEN DE LA POPULATION, EXPLIQUER LES REVENDICATIONS ET EVITER DE GENER LE PLUS POSSIBLE LES SALARIES ET/OU LES USAGERS.

  La manifestation de ville : elle fait découvrir le conflit, popularise la lutte, maintient la pression, permet de jauger le rapport de force.

  La manifestation nationale voire internationale obéit aux mêmes règles que celle de ville mais à une plus grande échelle.

  L’intox : produire rumeurs, informations en tout genre pour fragiliser l’adversaire.

  Le discrédit : rendre publiques des critiques sur la qualité des produits ou services de l’établissement.

  Le sabotage : (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°15 : « Le sabotage » par Emile Pouget) Cette vieille méthode de lutte est toujours pratiquée bien que non médiatisée. Elle doit être manipulée par des individus conscients des risques ou de l’effet catastrophique à terme de certaines destructions pouvant entraîner la fermeture de l’entreprise. Peut être qu’une graduation doit être introduite pour éviter des problèmes néfastes. Le sabotage est une arme très efficace, peu coûteuse pour les grévistes, très nocive pour l’employeur. Il faut toujours conserver à l’esprit que la lutte doit nuire à l’employeur mais pas aux usagers salariés eux-mêmes, ex : les services publics, les transports, EDF, santé, alimentation, etc.

  La ré appropriation : reprise sous le contrôle des salariés de biens produits par l’entreprise c’est-à-dire par eux-mêmes.

  La vente sauvage : vente par les grévistes des stocks de l’entreprise pour constituer un trésor de guerre qui les indemnisera.

  La production sauvage : les grévistes utilisent les machines de l’entreprise pour produire des biens qu’ils vendent directement à la population en en réduisant le prix ce qui satisfera tout le monde et apportera des liquidités aux grévistes.

  Le travail sauvage : utilisant leurs propres outils les grévistes réparent fabriquent ou rendent des services aux particuliers moyennant finances. Exemples les coiffeurs de Rennes qui, sur une place publique coupèrent les cheveux. L’argent payé pour ce service allait à la caisse de grève. En Australie, les chauffeurs de tramway, pendant une grève mirent les trams en circulation gratuitement pour la population.

  Le boycott : sur demande des salariés en lutte dans une entreprise, ne pas utiliser ou acheter telle production ou tel service fournis par cette même entreprise. Exemple : le comité de lutte appelle la population à ne pas consommer telle marque de produit tant que les revendications ne sont pas satisfaites.

  La désobéissance civile : refus d’appliquer, de se soumettre aux lois de l’Etat. Exemple : soutenir et aider des personnes réprimées. Ne pas payer l’impôt, refuser de présenter ses papiers d’identité, de faire l’armée… etc.

  La grève généralisée : situation de grève touchant tout un secteur ou plusieurs secteurs de production ou bien une région, un pays ou un groupe de pays.

  La grève générale : grève intercatégorielle, intersectorielle sur un territoire donné région, pays, international. Action consciente et concertée, ce qui la différencie de la grève généralisée. C’est l’arme voulue, souhaitée, défendue par les anarcho-syndicalistes. C’est l’acte ou toute une masse, qu’elle le sache ou non, s’anarchosyndicalise. En effet, à ce stade, les gens en lutte entendent défier leurs adversaires. Ils ne s’en remettent pas au verdict des urnes, ni au gouvernement qui en est issu, ni aux promesses à venir. Les gens en lutte, s’appuyant sur l’action directe, entendent ici et maintenant faire aboutir leurs revendications. La grève générale marque et exprime l’affrontement de classes clairement. Si elle est massive, le rapport de force est optimum et d’autres choix peuvent apparaître.

  La grève générale insurrectionnelle : les grévistes, pour diverses raisons, deviennent émeutiers, barricadiers. Partout le peuple en armes se soulève ouvrant la perspective d’une possible expropriation des capitalistes.

  La grève générale expropriatrice : les grévistes, maîtres de la rue, s’emparent des moyens de production, d’échange, de communication. Les entreprises, le commerce, les administrations sont placés sous le contrôle des comités de luttes. C’est le prélude à un changement social profond d’où, à notre avis, devrait sortir le communisme libertaire.

QUELQUES CONSEILS

Voici donc présentés un certain nombre de techniques de luttes faisant partie de la culture syndicale. Il appartient à chacun d’en juger l’usage. Mais je pense que chaque technique doit correspondre à l’enjeu. Inutile de déployer de gros moyens pour un petit enjeu. Exemple : pour une petite revendication, le débrayage, la grève perlée, le coulage, le zèle sont suffisants.

Si cela s’avérait insuffisant, graduer le passage à des luttes plus radicales. Toujours maintenir la pression, aller crescendo car partir fort puis revenir en arrière marque une faiblesse que l’adversaire sait analyser et travailler.

Se méfier des faux radicaux, analyser si ceux qui propagent le radicalisme sont sincères, même s’ils ont raison ou tort sur le moment. Ceux qui poussent à un conflit dur non adapté, tentent soit de jouer dur pour coller avec les grévistes afin d’obtenir leur confiance et, par la suite, tuer la lutte, ou bien, sachant que l’échec est assuré, veulent capitaliser en terme d’élection la sympathie obtenue. S’ils sont de mèche avec l’adversaire, ils feront éclater un conflit dur aboutissant à un échec qui pèsera lourd quand une attaque du patron (restructuration, licenciements, etc.) sera à l’ordre du jour car les pertes de salaire subies ne permettront pas aux travailleurs de redémarrer un conflit.

Analyser les rapports de force. Exemple : la proximité d’élections syndicales ou politiques qui poussent les pouvoirs publics à éviter des conflits,

Analyser le niveau de mécontentement de l’opinion publique ou encore la situation financière et économique des établissements où les grévistes veulent agir.

Examiner l’état des stocks, s’ils sont importants, l’employeur pourra continuer à vendre ses produits et, parallèlement, baisser sa masse salariale (salaires versés) pour des raisons de grève. En revanche, des stocks faibles ou périssables le gênent beaucoup. Attention à l’annualisation du temps de travail (flexibilité) qui l’avantage suivant la loi d’annualisation, l’employeur peut faire faire plus d’heures de travail que la durée légale hebdomadaire et, de fait, reproduire plus rapidement ses stocks et honorer les commandes en retard suite au conflit (voir le cahier de l’anarcho-syndicalisme n°5 : « Réflexion sur le chômage »).

Examiner l’état des commandes, l’importance des réserves financières, les possibilités de transfert de production sur un autre site. On peut préparer le terrain d’une lutte en utilisant, combinés ou pas, la grève perlée, le zèle, le coulage, le sabotage, l’absentéisme pour réduire la production.

Eviter la répression en faisant en sorte que les grévistes ne soient pas identifiés, que l’adversaire ignore le plus possible qui est qui et qui fait quoi. Occulter si possible le nombre de personnes en conflit, les dates et lieux de leurs réunions. Décider au tout dernier moment des actions pour éviter les divulgations.

Opter pour un comité de lutte plus large que les seules sections syndicales. Le comité de grève, lieu unitaire, doit être géré par l’assemblée générale des grévistes.

Multiplier les commissions : médias, bouffe, propagande, finance, production sauvage, travail sauvage. Cela oblige l’adversaire à multiplier l’intervention de jaunes contre les grévistes.

Appliquer la démocratie directe des assemblées générales souveraines pour éviter qu’un petit groupe s’empare de la lutte à des fins autres que celles décidées par l’A.G.

Inutile d’envoyer des personnes discuter avec le patron, le directeur, le conseil d’administration. Inutile d’envoyer les délégués du personnel et autres personnes soi-disant spécialistes de la négociation. Elles ne servent à rien sinon à vous faire croire à leur utilité ou vous obliger à la délégation de pouvoir et vous persuader de la nécessité des syndicats réformistes. La bourgeoisie sait utiliser et utilise des outils pour analyser un malaise. Ex : que la production ralentisse ou que la mauvaise qualité de l’ouvrage, l’absentéisme ou le sabotage augmentent, elle conclura très vite que les salariés sont mécontents même si elle le nie ou le cache. Qu’une grève éclate ne nécessite en rien que les soi-disant représentants élus des salariés se précipitent devant la direction pour le lui dire, elle le sait, elle sait même ce qu’elle proposera aux grévistes. Le délégué du personnel ne sert à rien.

Envoyez à la presse, à la population ou à l’employeur par courrier signé du comité de lutte vos revendications.

Si l’employeur veut négocier ou proposer ou satisfaire les revendications, qu’il fasse connaître ses propositions par la presse, par voie d’affichage ou prise de parole devant les salariés. Le comité répondra par écrit. Inutile d’envoyer des délégués négocier, ils risquent fort de se contenter de miettes ou de défendre leurs idées plutôt que les vôtres surtout s’il s’agit d’élus des syndicats réformistes.

Obligez l’adversaire à signer un accord de non répression suite au conflit. Le contraindre au paiement des jours de grève. Il faut tenter de minimiser les incidences financières du conflit pour les salariés, de cette façon, si le patron tente de contre-attaquer, les salariés, non affaiblis, pourront déclencher un nouveau conflit.

Dans cette logique, faites des collectes, des concerts, des fêtes de soutien financier. Agissez sur les mairies, les aides sociales, les caisses de secours (Sécu, ASSEDIC, Comités d’Entreprise, etc.) pour trouver du fric.

LEGALISME – ILLEGALISME

Il faut user le plus possible de la légalité et éviter ainsi des problèmes de répression éventuelle. Mais nous devons constater que la légalité s’accommode mal de nos intérêts. Très vite, pour satisfaire leurs objectifs, les travailleurs doivent agir illégalement : piquets de grève, occupations, production sauvage. Mais nous devons en analyser froidement les avantages et les répercussions. Vous découvrirez très vite que la loi légitimée par l’Etat n’est pas neutre et sert l’intérêt de la bourgeoisie.

Partant de l’idée de Bakounine « Le droit n’est que le fait illustré par la force », deviendra légal ce que nous imposerons.

VIOLENCE – NON VIOLENCE

A l’occasion ce n’est pas forcément l’une ou l’autre, ça peut être les deux un conflit plutôt pacifique avec des poussées violentes et vice versa.

Tantôt un conflit non violent et déterminé peut être efficace, tantôt ce sera le contraire. Une bonne manifestation massive et sage peut être efficace mais une manifestation violente peut l’être tout autant. C’est une question de contexte et de choix des gens en lutte.

Toutefois, se méfier de la violence et de qui la provoque (si ce sont les grévistes ou les adversaires).

Les anarcho-syndicalistes sont partisans d’un monde sans violence, sans armes tel est leur but.

Hélas, nous constatons que la résistance agressive active des salariés est légitime face à la violence de la bourgeoisie : exploitations, licenciements, guerres, prisons, pollutions.. .etc.

S’ORGANISER

Nous devons aussi penser le mode d’organisation adéquat pour lutter. Le syndicalisme actuel de gauche défend-t-il réellement les intérêts des travailleurs ou quels autres intérêts ? Est-il adapté à la lutte, la défend-t-il, n’introduit-il pas des modes de concertation, de médiation favorables à la bourgeoisie ? Pacifie-t-il ? Faut-il radicaliser ? Les protections juridiques des élus sont-elles efficaces ? Les élus syndicaux sont-ils bien protégés ?

Apparemment, vu les milliers d’entre eux qui ont été licenciés, non. De fait, élu ou pas, protégé ou pas, participer à des actions illégales vous expose aux licenciements. Donc les protections dans ce cadre ne servent à rien.

Pire, essayer de se protéger par les moyens légaux conduit les adeptes de ces pratiques à respecter la loi favorable aux patrons, à ne pas participer aux luttes sortant du cadre légal donc à défendre la légalité bourgeoise et à être contre-révolutionnaire.

Jouer le double langage, légaliste en façade et illégaliste dans les faits, n’est souvent pas tenable car les élus syndicaux ou politiques, consciemment ou inconsciemment, sont obligés de défendre le cadre légal donc de le renforcer et de taire leurs critiques pour obtenir les protections légales dues à leur mandat. Surtout que, par la suite, le cadre légal offrant des avantages à l’individu, il devient difficile de le rejeter (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°10, « A propos des institutions représentatives du personnel »).

Et puis, n’ayez crainte, si la lutte menace la bourgeoisie, celle-ci saura faire fi des lois et renverra les élus de toute sorte méditer sur le droit.

Un militant anarcho-syndicaliste

(publication initiale sur internet : mardi 28 mars 2006)

Version en arabe / العربية : http://cnt-ait.info/2019/10/05/technique-ar

Version en portugais / portuguêse : http://cnt-ait.info/2019/06/05/tecnicas-de-luta

Version en anglais / in english : http://cnt-ait.info/2019/12/21/methods-of-struggle-anarchosyndicalist-tactics/

II. La mise en place d’une santé publique anarchiste

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE

LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938)

Nous continuons notre série sur l’oeuvre de Santé publique des anarchosyndicalistes pendant la Révolution espagnole .

Le premier volume ( LIEN ) était consacré aux mesures prises en urgence face à un évènement sanitaire et politique, imprévu et brutal, en l’occurrence une Révolution. Nous avons vu comment les anarchosyndicalistes ont dû faire face, dans l’urgence, pour prendre en main le système de santé publique, alors qu’ils manquaient de personnel qualifié et de matériels, et qu’ils devaient en plus affronter une guerre civile. Le fait que les anarchosyndicalistes se soint préparés, idéologiquement et pratiquement, pendant des dizaines d’années, à cette éventualité, y compris dans le domaine sanitaire, leur a permis de faire preuve des qualités requises pour le gestion des crises sanitaires : anticipation, préparation (preparadness), réactivité. Ainsi il n’y eu pas dans le camp républicain d’effondrement du système sanitaire, il n’y eu pas d’épidémie par exemple, au grand étonnement des délégations de la Croix Rouge et du Comité d’Hygiène de la Société des Nations venus inspecter sur place.

Dans ce second volume, nous abordons la question de quelle politique de santé publique de long terme a été mise en place par les anarchosyndicalistes une fois le temps  de l’urgence absolue réglée. Car c’est un fait significatif que – même si la situation sanitaire a toujours été sous une tension très critique du fait de la guerre civile – les anarchosyndicalistes ont malgré tout essayé d’ébaucher ce que ce serait une Santé publique « d’après crise » :  universelle, au service de la population,  mettant l’accent sur la prévention,  socialisée et décentralisée.

Des réformes structurelles ambitieuses et visionnaires – qui ne furent mises en place parfois que plusieurs dizaines d’années après dans nos « démocraties libérales » – furent initiées : laïcisation des services de santé et d’assistance, socialisation, médecine préventive, légalisation de l’avortement, réforme de la psychiatrie, approche intégrée de la santé (concept « One health ») … Cette vision culmina avec le Congrès National de la Santé de 1937 qui equissa une proposition de concept de Santé publique d’un point de vue anarchiste, qui reste d’une actualité brûlante. La santé y est en effet décrite comme un état total de bien être, physique, mental et social, définition que l’OMS reprendra à son compté mais sans vraiment mettre l’accent sur le domaine social …

Ce second volume contient des traductions d’articles d’époque ou d’articles universitaires, dont certains pour la première fois en Français comme le décret sur l’avortement de 1936 en Catalogne, l’analyse retrospective de Federica Montseny sur son action dans le domaine de la santé ou encore l’oeuvre de  de Félix Martí Ibáñez, qui écrivit une psychanalyse de la Révolution Espagnole en plein coeur de l’action en 1937, et qui peut toujours nous servir comme support de réflexion et de débat sur les objectifs et l’organisation d’un mouvement révolutionnaire.

Vos commentaires et remarques sont toujours les bienvenus,

Bonne lecture !

La brochure fait 104 pages, au forma A5. Elle peut être téléchargée ici :

On peut aussi la commander au format papier en envoyant un mail à contact@cnt-ait.info, prix 8 Euros, frais de port compris.

INTRODUCTION : la Santé par la Révolution, la Révolution par la Santé

– L’anarchisme espagnol dans le débat sur la santé en Espagne: santé, maladie et médecine (1930-1939)

1.Introduction: le débat autour de la santé, de la salubrité et de l’hygiène
2. La CNT et le concept de médecine sociale
3. Le discours anarchiste sur les «maladies sociales»
4. Le problème de santé pendant la guerre civile : la CNT et le contrôle de la santé catalane
5. Conclusions

– Vers une définition de la Santé Anarchiste : le Congrès National de la Santé de mars 1937

Finalité : la santé d’un point de vue anarchiste
Principe : Le système de santé d’un point de vue anarchiste
Tactiques : mise en œuvre des principes pour atteindre la finalité

– La santé dans la Révolution sociale et libertaire de 1936

La culture sanitaire dans le mouvement libertaire
La Révolution en Catalogne et son impact sur le système de santé
La Révolution à Valence et son impact sur le système de santé
La Révolution en Aragon et son impact sur le système de santé

– La Santé et l’Assistance Sociale pendant la Guerre Civile par Federica MONTSENY (1986)

Organisation du Ministère
Santé
Le Comité d’Hygiène de la Société des Nations
Assistance Sociale
Invitation du Comité d’Hygiène de la Société des Nations
Création de l’Office Central d’Evacuation et d’Assistance aux Réfugiés
Le problème de l’avortement
La lutte contre la prostitution
Considérations finales

– Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

De l’infanticide à l’avortement
L’Espagne des années 1930
Félix Martí Ibáñez
Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse
L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse
L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse
Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne
En synthèse

– Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

– Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

– Psychologie et Anarchisme dans la Guerre Civile espagnole : l’œuvre de Félix Martí Ibáñez

Données biographiques
Martí-Ibáñez et la psychologie avant la guerre civile
La réforme de la psychiatrie pendant la guerre civile
Psychanalyse de la guerre civile
Le travail psychologique d’un exilé

Annexes

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE

LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938)

Premier Volume : Un exemple de réponse anarchosyndicaliste à une crise sanitaire et politique soudaine et  inédite


Les questions de santé ont joué un très grand rôle dans la structuration de la pensée anarchiste en Espagne, depuis son apparition à la fin du XIXème siècle, et les professionnels de santé, médecins, infirmières, aides-soignants, pharmaciens … ont joué un rôle très actif tant du point de vue idéologique, théorique que pratique et organisationnel.

Ce phénomène n’est pas exclusif à l’Espagne. Dans tous les pays où les idées libertaires ont pris racine, il est courant de trouver des professionnels de la santé parmi ses militants . C’est même logique : les médecins et autres agents de santé ont été les témoins directs des effets de la révolution industrielle sur les conditions de vie et de travail du prolétariat. Il est fréquent que dans leurs publications ils proposent des mesures en solution à ces problèmes de santé, véritables épidémies sociales. Certains considèrent même que la seule thérapie possible est la transformation radicale de la société.

Mais en Espagne, la participation des « sanitarios » dans le mouvement libertaire à connue des proportions véritablement structurantes. Le livre « la finalité de la CNT-AIT, le Communisme Libertaire », véritable boussole de référence du mouvement anarchosyndicaliste espagnol, n’a-t-il pas été écrit par le médecin Isaac Puente, dont Federica Montseny – future ministre anarchiste de la santé – a pu dire : « indiscutablement, le docteur Isaac Puente fut le principal inspirateur des réalisations collectives de la Révolution espagnole ».

La spécificité du mouvement anarchiste espagnol,  particulièrement dans le secteur de la santé, est qu’il a tenté de mettre en application, sur une grande échelle géographique, les principes anarchistes et de les confronter à  la réalité, même si ce fut dans les conditions effroyables d’une guerre civile, qui rendait les problèmes de santé encore plus aigus (blessés de guerre, réfugiés, pénuries de personnels et de matériel, risque d’épidémies, …).

Témoin de cette intense participation des professionnels de santé dans le mouvement anarchiste espagnol, la presse libertaire espagnole, dont le nombre de titres continue de surprendre les historiens et les militants actuels, a recueilli un grand nombre d’articles, d’informations, de courriers des lecteurs et de conférences données par des professionnels de la santé dans les centres libertaires et les athénées (centre sociaux libertaires). Cela ne signifie pas que tous les auteurs de ces articles, pas même la majorité sûrement, partageaient l’intégralité des idées anti-autoritaires des journaux dans lesquels ils s‘exprimaient, mais ils savaient que c’était là le moyen le plus direct de rapprocher leurs idées de la partie la plus active du prolétariat. Il y eu des influences réciproques entre le mouvement anarchosyndicaliste et les mouvements populaires de santé d’autres obédiences – socialiste notamment – tant et si bien que lors de la Révolution de 1936, la vision globale de l’organisation de la santé révolutionnaire était globalement partagée, dans le sens anarchiste d’un système de santé socialisé (pas forcément étatisé), universel, laïque et gratuit, avec un système de santé intégré, laissant une plus grande part à la prévention.

Cette série de brochures en 4 parties  essaye de mettre en lumière ce qui a animé ces centaines et ces milliers de militants, sur plus d’un siècle : l’aide mutuelle et la solidarité, l’humanisme avant tout. Ils étaient persuadés que la meilleure des thérapies face à une société malade, reste encore la Révolution, sociale et libertaire.

L’objectif de ce travail de compilation de textes, écrits par des militants dans le feu de l’action ou par des universitaires plusieurs décennies après que la passion révolutionnaire soit retombée, n’est pas de se complaire dans la nostalgie d’une Utopie perdue qui ne reviendrait jamais.
Alors que l’Humanité est secouée par une crise sanitaire, qui se transforme en crise politique et économique majeure dont on dit qu’elle annonce un changement d’organisation du Monde ; il nous semble essentiel de revenir sur cette période de la Révolution espagnole dont on sait qu’elle a été l’annonciatrice des bouleversements mondiaux ultérieurs.

Il est de bon ton, chez les commentateurs académiques, universitaires, journalistiques ou politiques, de dire que l’Anarchie est une situation de désordre absolu, et que les Anarchistes sont au mieux de doux rêveurs, au pire de dangereux casseurs. La crise que nous vivons en ce moment avec le Covid 19 nous démontre au contraire que le désordre absolu que nous vivons actuellement n’est pas l’Anarchie mais le chaos, et qu’il  n’est pas le fruit d’une politique anarchiste, mais bien le résultat combiné de l’action du Capitalisme et de l’État.

L’expérience de la CNT-AIT en Espagne nous montre que – confronté à une situation aussi soudaine que celle du Covid-19, les anarchosyndicalistes ont néanmoins réussi à refaire tourner quasi immédiatement le système de santé, et ce alors que la plupart des cadres de santé avait fui et qu’ils manquaient d’absolument tout. La différence vient du fait que si la crise (le Révolution) n’avait pas été prévue par les anarchistes (le facteur déclenchant est venu d’un coup d’état fasciste qui n’avait pas été annoncé), au moins l’avaient ils prédite – et même appelée de leurs vœux – et donc ils s’étaient patiemment organisés, et ce pendant plus de 70 ans, pour être prêt, le jour venu, à faire face.

C’est cela qui manque au Capitalisme et à l’état pour faire face aux épidémies : le sens de l’Histoire. Or on sait qu’en cas d’épidémie, les facteurs clés pour empêcher sa propagation sont la préparation, la détection précoce et la réaction rapide. Et que ce n’est pas en temps de « guerre » que ces aptitudes se préparent.

Les militants anarchosyndicalistes espagnols ont fait la preuve de leur capacité d’anticipation et de préparation et si la révolution espagnole a débouché sur une crise politique majeure puisque Guerre Civile, au moins faut il leur reconnaître qu’elle n’a pas débouché sur une crise sanitaire puisque – du moment que les anarchistes étaient responsables de la santé de la population en zone républicaine, aucune épidémie n’a été à déplorer, et ce au grand étonnement même des meilleurs spécialistes mondiaux qui étaient venus inspecter la situation s’attendant à trouver une situation sanitaire explosive.

Si l’on compare ce que les ouvriers, les paysans espagnols, et quelques médecins et infirmières qui étaient restés ont pu accomplir en si peu de temps en 1936 en temps de guerre, avec les prouesses de 2019 du système de santé des armées françaises, qui coûte des millions d’euros et qui dispose de profusion de matériel et de personnel mais qui n’a pas été foutu de monter une tente barnum avec 30 lits de réanimation en moins de 3 semaines pendant l’épidémie Covid, on ne peut s’empêcher de penser que oui, décidément, l’Anarchie est la plus haute expression de l’Ordre, et qu’il serait souhaitable pour notre santé et le bien-être de l’humanité et de la planète, que l’on prenne exemple sur les révolutionnaires espagnols de 1936 …

La définition anarchiste de la santé est « État total de bien-être, physique, mental et social » ». Pour rétablir l’Harmonie, entre les humains comme avec la Planète, condition sine qua none pour vivre en plénitude de notre santé, nous devons en finir avec le Capitalisme et l’Etat. Il y a urgence.

Des travailleurs de la santé de la CNT-AIT

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CONTENU DE LA BROCHURE :

– INTRODUCTION : la Santé par la Révolution, la Révolution par la Santé    1

– Quelques précurseurs :  critiques anarchistes de la médecine    5

– Bref Panorama historique de la santé anarchiste en Espagne    7

a) Les débuts de la première internationale en Espagne (1870-1900) : les bases rationnelles et scientifiques de l’anarchisme espagnol    7
b) Les apports du néo-malthusianisme et du naturisme (1900-1920)    8
c) Durant la dictature de Primo de Rivera (1923 – 1931) : maturation des apports idéologiques    9
d) La seconde République (1931-1936) : affirmation du  communisme libertaire comme finalité de l’anarchosyndicalisme et remède aux maladies sociales    9
e) La Révolution Sociale (1936-1937) : mise en pratique de 70 ans de préparation conceptuelle et idéologique.    10
f) L’Ordre contre l’Utopie sanitaire et sociale : les communistes puis l’exil, la résistance intérieure, la clandestinité (1938-1975)    10

– Sur le rôle des techniciens en période révolutionnaire    13

– Anarchosyndicalisme et santé à l’arrière et au front : le cas de Valence et de la Colonne de fer  dans la guerre civile espagnole ((1936-1937)    15 – « Santé, performance et activité  » ! L’Organisation Sanitaire Ouvrière, la CNT-AIT et la collectivisation des services médico-sanitaire au déclenchement de la révolution à Barcelone    49

– L’hôpital de campagne de la CNT-AIT de Villajoyosa (Alicante)    54

– « À l’hôpital …»    55

– Les affiches de la CNT-AIT en soutien aux hôpitaux de campagne, témoins de la Révolution et de la guerre d’Espagne    57

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La brochure peut être commandée au format Papier, 8 Euros frais de port compris, chèques à l’ordre de CNT-AIT à adresser à CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 Toulouse

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Autres Volumes de la série :

I.    Un exemple de réponse anarchosyndicaliste à une crise sanitaire et politique soudaine et  inédite

II.    La mise en place d’une santé publique anarchiste :
–    La Santé et l’Assistance Sociale pendant la Guerre Civile par Federica MONTSENY ;
–    Psychologie et Anarchisme dans la Guerre Civile espagnole : l’œuvre de Félix Martí Ibáñez
–    Histoire du décret sur l’avortement de 1936

III.    Du serment d’Hippocrate à la Révolution sociale : des femmes et des hommes engagées pour la Santé et la Révolution (deux tomes) [En préparation]

IV.    L’hygiène et l’éducation à la santé : pour une pratique populaire de santé publique ; innovation médicale pendant la révolution et la Guerre d’Espagne ; L’Internationalisme sanitaire [En préparation]

Bulletin d’Information – Special Covid19 SRAS2 – Travailleurs de la santé

Bulletin d’Information – Special Covid19 SRAS2 – Travailleurs de la santé

La pandémie de Coronavirus touche tous les pays et va avoir un impact – direct ou indirect – sur la vie de milliards de personnes. Il est important malgré la crises que nous traversons de conserver notre esprit critique, pour essayer de comprendre comment nous sommes arrivés dans cette situation, comment faire face, et comment imaginer des solutions pour après la crise.

L’AIT est l’Association internationale des travailleurs. Elle regroupe des travailleurs qui se reconnaissent dans les principes, tactiques et finalités de l’anarchosyndicalisme dans le monde entier. Nous voulons contribuer à ce travail de réflexion critique collective, Par ce bulletin, nous avons rassemblés les textes produits par des groupes de l’AIT qui sont actifs dans le secteur de la santé et des soins. Il ressort de ces articles que globalement la situation est la même partout : manque de moyens, manque de formation, personnels sacrifiés par une impréparation des services de santé qui ont été détruit depuis plusieurs années au nom de l’efficacité managériale et de la rentabilité financière. On voit en effet aujourd’hui l’efficacité de ces restructurations … Cette désorganisation et ce chaos même ne sont pas les fruits du hasards, ils ne sont pas dus aux anarchistes, ils sont le résultat de l’action combiné de l’Etat et du Capitalisme. Pour sauver l’humanité, nous n’avons pas d’autre choix que de nous organiser collectivement pour en finir avec l’Etat et le Capitalisme.

Si vous souhaitez continuer à recevoir ce bulletin, contacter votre section de l’AIT de votre pays ou bien le secrétariat  de l’AIT : secretariado@iwa-ait.org

« L’Anarchie est la plus haute expression de l’ordre. « (E RECLUS)
Finissons-en avec le chaos de l’Etat et du Capitalisme !

Table des matières

L’organisation des travailleurs soignant en temps de pandemie (SolFed, Grande-Bretagne, 2020-04-10)    2

Le triage de guerre, le confinement et le rôle de la classe ouvrière (CNT-AIT, Espagne, 2020-04-03)    3

Les travailleurs de la santé: chair à canon du Coronavirus ? (SolFed, Grande-Bretagne, 2020-04-08)    5

Chaos dans les hôpitaux, contre l’absence de sens … Partageons les expériences. Déclaration de la Section Santé de la CNT-AIT de Madrid (CNT-AIT, Espagne, 2020-03-28)    7

Les élections professionnelles ne protègent pas les syndicalistes, elles sont un leurre et un piège! Non à la répression contre les travailleurs du secteur de la santé! (CNT-AIT, France, Espagne, 2020-04-07)    10

MEME (SURTOUT) EN CAS DE CRISE, L’ACTION DIRECTE PAYE ! (CNT-AIT, France, 2020-04-07)    11

LES SOIGNANTS NE SONT PAS DES SOLDATS ! (CNT-AIT, France, 2020-04-05)    11

L’entraide en action : exemples d’actions concrètes des sections de l’AIT (BASF-IWA Bangladesh, ZSP-IWA Pologne, Mars 2020)    12

Ce système nous rend malades (Secrétariat de l’AIT , 2020-03-16)    13

Position de la Confédération des travailleurs autonomes de Bulgarie sur la pandémie mondiale et l’introduction de l’tat d’urgence (ARC, Bulgarie, 2020-03-13)    15

#CORONAVIRUS : QUAND LES POLITICIENS PARLOTENT, LES TRAVAILLEURS TRINQUENT ! (CNT-AIT, France, 2020-03-08)    15

In English : http://cnt-ait.info/2020/05/01/information-bulletin/

En Español : http://cnt-ait.info/2020/05/08/boletin/

GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE

La CNT-AIT vient d’éditer une brochure sur l’histoire des grèves des loyers, depuis la Commune de paris (la grève des loyers la plus réprimée de l’histoire), jusqu’à la Grève actuellement en cours en lien avec le  Covid 19, en passant par les grèves de loyers insurrectionnelles d’Argentine, du Mexique ou d’Espagne d’avant guerre. Elle contient d’ailleurs des textes inédits en français sur ces trois derniers mouvements.

Elle fait 188 pages et peut être téléchargée en ligne ici :

a version papier peut être commandée en envoyant un mail à contact@cnt-ait.info. La brochure faire 184 pages, le prix y compris les frais d’envois est de 8 euros. Vu le confinement prévoir malgré tout un délai pour l’acheminement …

Ci dessous l’intro et le sommaire. Bonne lecture !

INTRODUCTION : « LA PROPRIÉTÉ C’EST LE VOL »

Cette phrase prophétique de Proudhon – le Père de l’Anarchie si on en croit les historiens – fut écrite en 1840, en plein essor de la Révolution Industrielle qui réclamait sans cesse toujours plus d’ouvriers pour faire tourner à plein l’économie de production en plein essor.

Les paysans quittent les campagnes et viennent s’entasser en ville, pour rejoindre le cortège des ouvriers qui se feront avaler par l’usine-Moloch, comme l’a immortalisé Fritz Lang dans son film prophétique Metropolis.

Si les paysans étaient logés par leurs maitres, les ouvriers eux doivent payer pour se loger. Mais rien n’a été prévu pour héberger ces masses qui se pressent toujours plus dans les villes. Les logements sont rares, et donc chers. Les propriétaires n’investissent pas dans l’entretien des immeubles, qui deviennent rapidement des taudis, entraînant leur cortège de maladies telles que la tuberculose. La rénovation du centre de Paris par le baron Hausmann a assuré à la bourgeoisie des conditions de logements très confortables, mais a « oublié » la construction de logements pour les ouvriers : il faut dire que ce n’est pas un secteur rentable. Il existe une véritable crise du logement populaire. Cette cherté du loyer explique l’instabilité de l’ouvrier dans la ville, ses déménagements fréquents, faits parfois à la « cloche de bois » quand il ne peut plus payer le loyer.

Avec la naissance du mouvement ouvrier et l’apparition d’une conscience de classe, les ouvriers vont passer de la prise de conscience – la propriété, c’est le vol – à la résistance individuelle – les déménagements clandestins. Puis avec l’émergence de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) et des sociétés de résistance ouvrière, cette résistance va devenir collective. L’idée d’une grève des loyers, comme il y a la grève du travail, commence à germer.

Les premières associations de locataires se forment. Souvent, ce sont les femmes qui sont à la pointe de la lutte : ce sont elles qui dirigent le foyer et sont chargées des tâches domestiques. Souvent le travail leur est interdit, elles sont donc obligées de rester confinées dans des réduits insalubres alors que leurs hommes eux vont se divertir au café ou au cabaret. Elles sont donc les premières à souffrir de cette situation, et logiquement les premières à se rebeller.

Ce phénomène est universel : l’industrialisation et l’urbanisation sont mondiales, les mêmes causes produisent les mêmes effets, de Paris à Buenos Aires, de Tenerife au Ghetto de Harlem.

Mais le problème du logement n’est qu’un des problèmes liés à l’organisation de la société capitaliste. Il est inséparable de celui du travail et de son mode d’organisation. La contestation sur le logement débouche alors sur une contestation globale du capitalisme. Les anarchosyndicalistes de la FORA en Argentine, de la CGT mexicaine, ou de la CNT-AIT à Barcelone et Tenerife, organisent des grèves de loyer qui prennent des tournures insurrectionnelles. En Italie dans les années 70, c’est toute la société capitaliste de consommation qui est remise en cause par l’Autonomie ouvrière.

Si aujourd’hui dans les pays occidentaux la qualité des logements s’est globalement améliorée, il reste néanmoins des ilots d’insalubrité tels que les foyers pour étrangers. Ceux-ci aussi s’organisent et pratiquent la grève des loyers pour exiger leur dignité.

La question de logement reste centrale pour le budget des familles, notamment les plus modestes. Les luttes et les grèves de loyer sont désormais bien ancrées dans le répertoire de lutte, comme des exemples récents en Angle-terre, en Pologne ou en France contre la hausse des APL nous le montrent.

Cette brochure regroupe différents textes, certains théoriques, la plupart historiques, publiés dans le journal de la CNT-AIT « Anarchosyndicalisme ! », ou bien dans d’autres titres militants. Sont aussi proposés à la lecture des extraits de textes d’universitaires, souvent dans des traductions inédites.

En réalisant cette brochure, il nous a semblé voir apparaitre des traits communs à ces luttes pourtant distantes dans le temps (elles s’étalent sur plus d’un siècle) et l’espace (sur plusieurs continents) :

–    ces luttes se mènent souvent quand la lutte dans l’usine ou l’entreprise est difficile, voire impossible, comme à Glasgow en 1915, où la discipline sévère imposée dans le cadre de l’économie de guerre empêche les ouvriers de se mobiliser sur leurs lieux de travail. Mais ces grèves de loyer quand elles s’étendent et se massifient débordent vite sur les questions salariales, par exemple à Tenerife en 1933.

–    elles dépassent souvent le seul cadre de la classe ouvrière. Elles sont d’ailleurs le plus souvent victorieuses quand elles réussissent à associer toutes les couches populaires au-delà des seuls ouvriers industriels : employés, travailleurs indépendants, étudiants, chômeurs, artisans et petits commerçants de quartiers, voire prostitués.

–    les femmes sont soent en première ligne, pour les raisons expliquées auparavant.

–    ces luttes ne sont pas exclusivement quantitatives (le coût du loyer), mais aussi très souvent qualitatives (des logements sains et de qualité), permettant ainsi une réflexion sur la nature et l’organisation du système capitaliste. Le fait que les femmes soient particulièrement impliquées dans ces luttes explique certainement cette richesse et cette intelligence de la lutte.

–    ce sont souvent des luttes de migrants, qu’il s’agisse de migrants ruraux comme pendant la période de la Commune, ou encore à Barcelone en 1931 ou en Italie dans les années 60, ou de migrants transnationaux comme à Buenos Aires, dans le Mexique post révolutionnaire ou les foyers Sonacotra dans les années 70. Cette diversité des acteurs nécessite que se forge une identité commune pour agir ensemble. Dès lors, la mobilisation et la lutte sont les creusets où se forge cette identité qui n’est plus nationale ou ethnique, ni même religieuse, mais bien politique au sens premier du terme (polis, la ville en grec).

Concernant les méthodes de lutte, il est remarquable de voir que dès les origines, l’action directe est employée : menée par les concernés eux-mêmes, sans intermédiaire entre les deux protagonistes (le locataire d’une part et le propriétaire d’autre part). Et surtout, sans revendication autre que l’action elle-même. Que l’on déménage en cachette ou même bruyamment, que l’on diminue de soi-même son loyer ou qu’on l’annule carrément, s’abstenir de payer son loyer est en premier une stratégie individuelle qui déborde le cadre légal. C’est une décision prise par le locataire lui-même, qu’il met lui-même en application, avec l’appui de la solidarité de ses égaux dans le cas des luttes collectives. De même, dans une grève de loyer il n’y a pas de revendication autre que l’action elle-même. On ne paye pas, point barre. À l’origine et tout au long du 20e siècle, ces luttes ne se menaient pas du point de vue de la légalité, mais du point de vue de la légitimité. Pour reprendre une expression du sociologue Hmed CHOUKRI les grèves de loyer sont des « contestations transgressive ».

Il n’est donc pas étonnant que les anarchistes aient été à l’origine de bien des luttes que nous évoquons dans cette brochure. Du 19e siècle jusqu’à la fin des années 30, on retrouve les sections de l’AIT (première ou seconde époque) dans tous les grands mouvements de grève de loyer, contribuant souvent à leur donner des dimensions quasi insurrectionnelles (Buenos-Aires 1907, Veracruz 1922, Barcelone 1931, Tenerife 1933). Car pour le finalisme révolutionnaire des anarchosyndicalistes, les luttes revendicatives immédiates sont toujours menées dans une finalité révolutionnaire qui structure dès aujourd’hui l’organisation sociale de demain.

Bien sûr, cette potentielle dimension révolutionnaire de la grève des loyers n’est pas du goût de la bourgeoisie ni de l’État. Ce dernier, détenteur du monopole de la violence et garant de l’Ordre public, n’a pas d’autre choix pour faire cesser durablement l’agitation que de faire cesser la cause problème, c’est-à-dire augmenter le nombre de logements disponibles (et ainsi faire baisser les loyers par la « loi du marché ») et améliorer leur qualité. Mais comment faire cela sans que ce soit coûteux pour la bourgeoisie, et même si possible pour que cela lui rapporte sachant que la location sociale n’est pas rentable ? La solution à cette équation passe par l’introduction d’une tierce partie dans l’affrontement locataire – propriétaire : l’État. En chargeant l’État de s’occuper de la construction des logements sociaux, et de leur entretien, la bourgeoisie se dédouane de son obligation de trouver une solution au problème qu’elle a pourtant créé en faisant venir en ville des légions de travail-leurs qui font tourner l’économie à son plus grand profit. Ces logements sociaux seront payés par l’État, c’est-à-dire par les impôts et donc les exploités eux-mêmes contribueront à leur financement (quand ce n’est pas avec un prélèvement effectué sur le travail…).

Par ailleurs, puisqu’elle est propriétaire des terrains constructibles, la bourgeoisie pourra même se faire payer par l’État ce qu’elle devrait autrement mettre à disposition gracieusement. Et mieux encore, par le jeu des appels d’offres pour les travaux de construction et d’entretien, ce qui aurait dû lui coûter va devenir une source de revenus juteux pour la bourgeoisie, ce qui entraîne les scandales à répétitions dans l’immobilier dont nous sommes désormais familiers.

Cette transition a pu s’opérer, car il y a eu des militants, pourtant issus de la mouvance libertaire, qui ont introduit le loup dans la bergerie en abandonnant les pratiques d’action directe au profit d’actions médiatisées. Ils ont dans le même temps abandonné la finalité de la lutte pour y introduire des revendications, lesquelles ne sont pas d’ailleurs pas adressées au premier responsable (le propriétaire), mais à l’État à qui l’on demande de  prendre ce problème en charge (demande de loi pour le logement social, parc locatif de l’État, droit des locataires).

Dès lors, il n’est pas étonnant que sentant tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de ce genre de revendication, la bourgeoisie ait encensé – en lui ouvrant en grand les pages de ses journaux et les carnets d’adresses de ses politiciens – le précurseur de cette stratégie « réformiste radicale » (un radicalisme de pacotille sous forme d’action médiatique au service d’un réformisme politique le plus plat), Georges Cochon et sa bouffonne fanfare de Saint-Polycarpe.

À plus de 70 ans d’écart, les mêmes causes produisant les mêmes effets, alors que la lutte des mal-logés à Paris à la fin des années 80 prenait une tournure d’action directe avec des perspectives révolutionnaires, l’on vit surgir le DAL et ses vedettes médiatiques inamovibles qui, avec ses actions spectaculaires et ses soutiens politiques et médiatiques, a permis de désamorcer une situation explosive en la faisant rentrer dans le jeu de la contestation médiatisée et acceptable. À noter que le DAL a toujours été hostile aux pratiques d’action directe (grève de loyer, squats), privilégiant les négociations avec l’État pour le relogement.

Nous avons souhaité présenter cette richesse d’expérience des luttes, où les anarchosyndicalistes et singulièrement les membres de l’AIT ont souvent pris une part importante, non par nostalgie, mais parce que nous pensons qu’il y a encore des leçons à en tirer pour nos luttes présentes et futures, notamment sur les modes d’organisation, l’articulation entre revendication immédiate et perspective révolutionnaire.

Bonne lecture et n’hésitez pas à nous faire part de vos remarques et commentaires.


Des militants de la CNT-AIT

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– INTRODUCTION : « La propriété c’est le vol »  p.4

– L’exploitation locative et ses conséquences    p. 9

– État, Patrons, Syndicats : 60 ans d’escroquerie en bande organisée    p. 12

– Il resterait plus de 1 million de logements vides si tout le monde était logé !    p. 20

– Grèves de loyers (Dictionnaire des mouvements sociaux, 2009)    p. 22

– 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire    p. 23

– 1890 : Si tu veux être heureux, pend ton propriétaire ! L’invention de l’action directe    p. 28

– 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes    p. 43

– 1911 : Cochon, inventeur du coup médiatique permanent et du « réformisme radical »    p. 48

– 1922 : « je ne paye pas, je fais la grève des loyers », quand des internationalistes et des prostitués font exploser la marmite sociale au Mexique ….    p. 52

– 1931 : Barcelone, la Grève massive des loyers    p. 103

– 1933 : Toit et Dignité, la grève insurrectionnelle du Syndicat des locataires de Ténérife    p. 110

– 1914-2018 : Un siècle DE Grèves des loyers dans les pays anglophones    p. 128

– 1960-1980 : Autonomie populaire et désobéissance civile, les auto-réductions en Italie    p. 132

– 1975-1980 : La grève des loyers des foyers SONACOTRA    p. 142

– 2007 : Levallois, de la lutte pour le logement à la lutte des places…    p. 157

– 2010 : Grève des loyers de Varsovie : succès de l’organisation communautaire dans le contexte de l’atomisation sociale    p. 165

– 2017 : Baisse des APL ? Baissons les loyers  !    p. 177

– 2017-2019  Grande Bretagne : Succès de la grève des loyers contre G4Lets :    p. 179

– COVID19 : Appel à la grève des loyers    p. 182

METHODS OF STRUGGLE – ANARCHOSYNDICALIST TACTICS

A text from the French CNT-AIT written in March 2006, covering anarcho-syndicalist tactics and strategy.

METHODS OF STRUGGLE
Thursday 29th July 2010

The following text was written to help people discover, remind themselves or popularize the various syndicalist methods of struggle because in any battle, one must start from a few key ideas:

Hitting the enemy harder than they can hit you, or better – hitting them so they can’t hit back.

Analysing the power balance:
-How great are our numbers
-How much other workers and the general population will sympathise with or reject our struggle
-What are our financial constraints, ie. financial and material resources available to continue the fight

Avoiding exhaustion: fighting too arduously from the start can be a weakness: the employers are prepared to overcome short term difficulties by transferring production, resuming production in other places, maintaining stocks, using scabs, financial reserves, etc.

Knowing how to stop a fight, avoiding fighting to the end when the situation is unfavourable. A continued minority occupation of a business ends up offering the boss discontented people who can he can turn against the strikers. Wages lost become so great that resuming a struggle becomes difficult. Disillusionment makes mobilisation harder.

Allowing for a return to the struggles or demands.

Analysing the history, strategy, and objectives of the forces in play: Bosses/workers: (moderate or hardline employers, combative or passive employees) Organisation/struggles (whether the unions are weak or radical, if the fights benefit from autonomous experience etc..)

—The fights are defined by the employment category, territorial extent or by their content.—

Employment category: struggles of unskilled workers, skilled workers, postal workers or nurses, white collar workers, teachers, technicians etc … called sectional struggles. If the struggle involves the entire company or institution and deals with claims for all staff, the struggle is industrial.

Territoriality: if the struggle takes place in one particular location of a business, it is a local fight. Example: Visteon.

A fight at the group level is located in several places but within the same company: Example: the postal strikes.

The struggle may be in a sector or industry: examples: the health sector or education sector. The struggle can take place in all business lines and sites.

Content: content of the struggle can be material (wages, pensions, working conditions hours, health and safety), political (changing a law, a critique of anti social policy, gaining new union rights, the formation of worker counter-power within a company…) It can also of course combine the two aspects: for example the simplification and standardisation over grades and qualifications in a given industry. This material claim allows the unification of workers in the same industry and thus open the prospect of larger struggles.

The fight may also simply be held in solidarity with other struggles.

A text from the French CNT-AIT written in March 2006, covering anarcho-syndicalist tactics and strategy.

METHODS OF STRUGGLE
Thursday 29th July 2010

The following text was written to help people discover, remind themselves or popularize the various syndicalist methods of struggle because in any battle, one must start from a few key ideas:

Hitting the enemy harder than they can hit you, or better – hitting them so they can’t hit back.

Analysing the power balance:
-How great are our numbers
-How much other workers and the general population will sympathise with or reject our struggle
-What are our financial constraints, ie. financial and material resources available to continue the fight

Avoiding exhaustion: fighting too arduously from the start can be a weakness: the employers are prepared to overcome short term difficulties by transferring production, resuming production in other places, maintaining stocks, using scabs, financial reserves, etc.

Knowing how to stop a fight, avoiding fighting to the end when the situation is unfavourable. A continued minority occupation of a business ends up offering the boss discontented people who can he can turn against the strikers. Wages lost become so great that resuming a struggle becomes difficult. Disillusionment makes mobilisation harder.

Allowing for a return to the struggles or demands.

Analysing the history, strategy, and objectives of the forces in play: Bosses/workers: (moderate or hardline employers, combative or passive employees) Organisation/struggles (whether the unions are weak or radical, if the fights benefit from autonomous experience etc..)

—The fights are defined by the employment category, territorial extent or by their content.—

Employment category: struggles of unskilled workers, skilled workers, postal workers or nurses, white collar workers, teachers, technicians etc … called sectional struggles. If the struggle involves the entire company or institution and deals with claims for all staff, the struggle is industrial.

Territoriality: if the struggle takes place in one particular location of a business, it is a local fight. Example: Visteon.

A fight at the group level is located in several places but within the same company: Example: the postal strikes.

The struggle may be in a sector or industry: examples: the health sector or education sector. The struggle can take place in all business lines and sites.

Content: content of the struggle can be material (wages, pensions, working conditions hours, health and safety), political (changing a law, a critique of anti social policy, gaining new union rights, the formation of worker counter-power within a company…) It can also of course combine the two aspects: for example the simplification and standardisation over grades and qualifications in a given industry. This material claim allows the unification of workers in the same industry and thus open the prospect of larger struggles.

The fight may also simply be held in solidarity with other struggles.

—The different types of struggle—

Verbal protest : this type of struggle is the most simple.

Petition: a written denunciation, a complaint, expressing a desire, a disapproval. The petition can, sometimes, exert influence to obtain a list of benefits, often illusory, insubstantial or demagogic (designed for political power by appealing to rhetoric). Some unions which do or wish to do little or nothing engage in petitions for an election or to keep their conscience clean.

Walkout: the cessation of activity for a few hours at most. The stoppage expresses a greater dissatisfaction, the birth of a certain radicalisation. The stoppage is used as pressure for negotiations on short term or minor claims. Example: the lack of ventilation or heating, breaks, bonus issues, problems with safety equipment etc.

Partial strike: Workers stopping in rotation. Advantage: minimum loss of wage to individuals whilst the company is practically paralysed and the company still pays its employees who are now less productive or indeed idle. Employers try to put to work non striking employees, supervisors, agency staff or contractors. If this proves insufficient it may close the company for a while, locking workers out rather than paying people to be idle.

Go slow: a reduction in the rate or work to become as unproductive as possible.

Work to rule: excessively strict observance of instructions and regulations which hinders the proper functioning of the work.

Limited strike: workers stop working for a specific amount of time.

Indefinite strike: cessation of work by employees until they have resolved the issues in the conflict (or otherwise decide to return) Advantage: expresses a degree of radicalisation, involvement in struggle, blocks all or part of production. Disadvantage: substantial loss of wages for the striking workers. The company may continue production with non striking workers, contracted staff or they may move production to another site.

Picket line: The creation of barriers to prevent non striking workers entering the workplace. The material conditions of pickets are often deplorable: no shelter, being subject to the weather. Some non striking workers sometimes manage to enter the premises or remain inside to ensure continued production.

Occupation: The striking workers occupy the workplace and evacuate all non striking workers. They take control of meeting rooms, canteens, dormitories, copiers, telephones and vehicles.

The internal action: limited to within the company, confined within the institution.

The exterior action: the invasion and occupation of institutions, establishments, administrations or government departments favourable to the employer: the Department for Work and Pensions, courts, city halls, local political offices, newspaper headquarters, the Chamber of Commerce, management’s living quarters, or a company to which production has been moved or which is linked to the conflict.

The fight should seek to obtain the support and collusion of the general public, explain the demands and avoid disturbing other workers and the public where possible.

Local demonstration: It publicises the conflict, popularizes the fight, maintains pressure, helps to assess the balance of power.

National or international demonstration: follows the same rules as local but on a large scale.

Rumours: spread rumours, information of all types to weaken the enemy.

Discredit: make public criticisms of the quality of the products or facilities of the business.

Sabotage: (See “Sabotage” by Emile Pouget) This ancient method of fighting is quick and direct. It is still practised but not publicised. It should be handled by people aware of the risks. Catastrophic destruction can even result in the closure of the company. Perhaps a scale of actions may be made to avoid major problems. Sabotage is very effective, low cost for the strikers whilst very damaging to the employer. Always remember that the action must be harmful to the employers but not to users themselves, eg. utilities, transport, electricity, healthcare, food etc…

Re-appropriation: Recovery and control by workers of goods produced by the company – that is to say produced by the workers themselves.

(Unauthorised) Sale of stock: Selling the company’s stock to build a war chest and compensate workers.

Autonomous production: The strikers use the company’s machines to produce good which can be sold directly to the people at lower cost. This will satisfy everyone and bring funds to the strikers.

Unauthorised work: using their own tools strikers repair, manufacture or provide services to individuals for a fee. The proceeds are put into the strike fund. (Example: hairdressers in Rennes, cut people’s hair in a public square. In Australia the tram drivers ran the trams freely for the population.)

Boycott: On the request of workers struggling in a company people do not buy the products or services provided by that company.

Civil disobedience: refusal to comply with the laws of the state. Eg. To support and assist repressed people. Refusal to pay taxes, refusing to show identification etc.

Generalised strike: A strike situation which affects one or several sectors of production (or commerce) in a region, country or several countries.

General strike: A strike which crosses sectors in a region, country or internationally. It is a conscious and concerted action, which differentiates it from the generalised strike. It is the weapon desired by and defended by anarcho-syndicalists. It is an act by the masses, the population, which is anarcho-syndicalist whether they understand it or not. Indeed, at this stage, people want and intend to fight and challenge their adversaries. They do not rely upon governmental elections, or promises for the future, to effect reform. The people struggle, here and now, relying on direct action, intend to resolve their demands. The general strike expresses the conflict of opposed classes clearly. If it is large, the balance of power is favourable and new choices may appear.

The insurrectionary general strike: for various reasons the strikers form barricades, create disorder and riots. Everywhere the people rise up in arms, opening the prospect of the expropriation of the capitalists.

The expropriatory general strike: the strikers, masters of the street, seize the means of production, exchange and communication. Businesses, commerce, governments are under the control of the committees of struggle. This is the prelude to a profound social change which, in our opinion, will lead to libertarian communism.

—Some Advice—

A number of techniques of struggle from syndicalist history and practise have been presented. It is necessary for everyone to judge their usefulness. Each technique must match the stake. It is not necessary to deploy heavy means for a small gain. Example: for a small struggle, walkouts, partial strikes, go-slows and work to rule are sufficient.

After applying a technique, evaluate it. If it proves to be insufficient, graduate to a more radical method. Always keep the pressure applied. Starting at too high a level and stepping back may expose, or be considered to be, weakness which the enemy can take advantage of.

Beware of false radicals: consider whether those who spread radicalism are sincere or not (even if they are right at that moment in what they say). There are those who come forward and push for unsuitable conflict, they try to play hard in order to stick with and gain the trust of the strikers, eventually to do away with the movement or kill the fight, or knowing that defeat is assured, they wish to capitalise on the trust they have gained in an election. If they are in collusion with the enemy, they will start a tough and ultimately doomed struggle which will weigh heavily when the boss attacks later (with restructuralisation, redundancies, etc.), because the previous defeat will make it hard for the workers to fight back.

Analyse the relationships of power: for example, upcoming union or political elections which will pressure the powers that be to avoid conflict.

Analyse the level of public discontent, and the financial and economic situation at the company where the strike action is to occur.

Analyse the status of stock held by the company, if they have large amounts the employers will continue to sell their products whilst simultaneously reducing their payroll due to the strike. In contrast, low levels of stocks, or perishable stocks will disadvantage the employers a great deal. Note that after the strike the employer may attempt to force increased overtime work in order to make up for losses suffered during the strike and catch up on delayed orders.

Review the status of upcoming orders, the extent of financial reserves, possibilities for transferring production to other locations. We can prepare the ground for a fight by using a combination of techniques such as a go slow, limited strikes, sabotage, work to rule, or absenteeism to reduce production.

Avoid retaliation by ensuring that the identities of those taking action remain unknown. Make sure the employer knows as little as possible about who is who and who does what. Obscure the number of people involved in the conflict, as well as dates and locations of meetings. Agree to actions at the last minute to avoid disclosure.

Opt for a strike committee which is wider than the union branches. The strike committee must emanate from and be directed by the general assembly of the strikers.

Multiply the base of your actions: media, propaganda, finance, independent production and unauthorised work in support. This forces the enemy to draw upon more of their resources to fight the strike.

Apply direct democracy in the general meetings to avoid having a small group seizing control for purposes other than those decided upon by the general assembly. Close attention is required when people advocate a vanguard party or trade union: even if legal it cannot serve the interests of the people. If conspiracies are suspected, or closed meetings, document and report them.

It is useless to send people to negotiate with the boss, the director or the board of directors. Nor is it useful to send staff representatives or ‘experts’ in negotiation. They serve no purpose except make you believe in them, and impose a delegation of responsibility, persuading people of the necessity of reformist unions. The bourgeoisie knows how to use tools to analyse unrest. For example, production slows or quality falls, absenteeism and sabotage increase. The employers will quickly understand that the workers are unhappy, even if they try to deny or hide this. The management knows the grievance and what it will propose to the workers: representatives are useless.

Send to the press, the population and the employer a list of demands signed by the strike committee.

If the employer wants to negotiate or offer to meet some demands, they can make their proposals known through the media, publishing them in the press, by posting a notice or by speaking to the workers at an assembly. The committee will respond in writing. There is no need to send delegates to a negotiation who risk being satisfied with crumbs, or will defend their own ideas instead of remaining with the agenda of demands, especially if they are representatives of a reformist trade union.

Force the opponent to sign an agreement not to engage in repression after the conflict. Require pay for strike days. Try to minimise the financial impact of the conflict for employees, so if the management decided to counter attack, the employees are not weakened and can bring about a new conflict.

With the same thing in mind, raise funds, hold concerts and festivals to gain financial support for the fight. Take action to seek material support for the fight.

—Legalism – Illegalism—

You should stay within the law as far as possible in order to avoid repression. But we should note that the law does not support our interests. Very quickly, workers have to act illegally in order to meet their goals: picketing, occupations, independent production. But we need to analyse calmly the advantages and implications. You’ll quickly discover that the law, legitimised by the state, is not neutral and serves the interests of the bourgeoisie above all.

Based on Bakunin’s idea “Law merely reflects the existing state of affairs backed by force” what we impose will become legal.

—Violence – Non Violence—

The situation doesn’t necessarily have to be one or the other, it could be a largely non-violent struggle with occasional violent incidents, or vice versa.

Sometimes a non violent and determined conflict can be effective, sometimes not. A large well behaved protest can be effective, but a rowdy one can be even more so. It’s a question of context and the choice of the people engaged in the struggle.

However, be cautious about violence and who is provoking it (whether it is the strikers or their opponents).

Anarcho syndicalists are supporters of a world without violence, without weapons: this is our goal. But we also see that aggressive resistance of employees can be legitimate violence against the violence of the bourgeoisie: repression, prisons, exploitation, lay-offs, wars, pollution etc…

—Organising Ourselves—

We must now consider the type of organisation appropriate to the fight. Does the unionist left defend the interests of the workers, or other interests? Does it prepare for the fight, defend it, without introducing models of conciliation and mediation favourable to the bourgeoisie? Does it pacify struggle? Can it be radicalised? Is the legal protection of trade union representatives [élus] effective? Do recognised unions guarantee the protection of union members?

Apparently, given the thousands of union members who have been laid off: no. In any case, recognised or not, protected or not, participating in illegal actions will expose you to lay-offs. So the protection is in this case useless.

Worse, trying to protect themselves through legal means leads the supporters of these methods to comply with laws which are favourable to the employers, to not engage in fights outside the legal framework and therefore to defend the bourgeois legality become counter revolutionary.

Engaging in double talk: having the façade of legality whilst acting illegally, is unsustainable because union officials will be obliged, consciously or unconsciously, to defend the legal framework, strengthening themselves whilst weakening their critics in order to maintain the legal protections they enjoy. Furthermore, when the legal framework protects some individuals it becomes difficult to reject it.

And don’t doubt: if the struggle threatens the bourgeoisie’s position they will ignore the law, and union officials will be left to reflect upon their supposed rights under the law.

An anarcho-syndicalist militant.

Translated for libcom by 888 and cobbler July 2010.

In French / en français : http://cnt-ait.info/2020/06/17/techniques-de-luttes/

In Arabic / العربية : http://cnt-ait.info/2019/10/05/technique-ar

In Portuguese / en portugais : http://cnt-ait.info/2019/06/05/tecnicas-de-luta/

21 septembre 2001, TOULOUSE, AZF : UNE JOURNEE SOUS LA TERREUR

Alors que le PDG de Total vient d’annoncer depuis New York, en plein sommet sur la crise climatique, des profits colossaux de 11,4 MILLIARDS d’euros (contre 8,6 l’an passé) et une augmentation annuelle des dividendes aux actionnaires de 5% (contre 3% habituellement),

Alors que Grande paroisse, filiale de total (donc TOTAL ) a été condamné par la Cours d’appel de Paris du 30 octobre 2017 pour production de produits incompatibles sur le même site, violation de l arrêté préfectoral, abus de sous traitante etc etc MAIS condamnation pas effectuée car TOTAL s’est pourvu en cassation et que l’examen du dossier est en cours (c’est comme pour Balkani : ça prend plus de temps que pour juger une Gilet Jaune ou un voleur de sandwich),

il nous semble important de rappeler ce qui s’est passé il y 18 ans, le 21 septembre 2001 à Toulouse : AZF, le plus grave accident industriel de France …
TOTAL MISE SUR L’OUBLI ET LA CONFUSION. RESTONS VIGILANTS. AFFAIRE À SUIVRE

=====
21 septembre 2001, TOULOUSE, AZF: UNE JOURNEE SOUS LA TERREUR

10 heures 15. Castanet Tolosan (5 km de l’usine AZF). Je suis au boulot, en réunion avec trois collègues dans un bureau. Soudain, tout se met à trembler, les portes claquent, des vitres pètent. On entend un grondement sourd, qui s’amplifie. Tout le monde se regarde sans un mot. Je fonce à l’extérieur du bâtiment. Le grondement vient de Toulouse. Il finit par s’arrêter. Beaucoup de collègues sont dehors, tous regardent vers Toulouse.

Je pense à un attentat et à l’ONIA en même temps. Un copain allume la radio dans sa voiture. On se regroupe autour pour écouter. Rien… Je regarde en direction de la colline qui nous protège de l’ONIA, on ne voit rien, pas de fumée, pas de flamme. Puis les premières nouvelles tombent sur France Info : « trois ou quatre explosions sur Toulouse – Explosions à la FNAC et l’ONIA. Panique à Tou-louse, le centre ville touché … ». Je retourne au bureau, j’essaie de téléphoner. Rien, ça ne passe pas. Je ressors du bâtiment car j’ai la trouille qu’il s’écroule. Un collègue me lance : « C’est AZF, La Grande Paroisse qui a sauté. Il y a un nuage toxique sur Toulouse et le Mirail ». La radio dit tout et n’importe quoi, je n’y comprends plus rien. Attentat ? Accident ? Personne ne parle de la SNPE qui est une poudrière et un lieu de stockage de gaz mortel. Je regarde le vent. J’ai du bol, ça souffle vers Toulouse. Je pense à ma gosse, aux copains du Mirail, à tous ces gens dans la ville. Je veux en avoir le cœur net.

24 Septembre 2019 : Alors que le PDG de Total vient d’annoncer depuis New York, en plein sommet sur la crise climatique, des profits colossaux de 11,4 MILLIARDS d’euros (contre 8,6 l’an passé) et une augmentation annuelle des dividendes aux actionnaires de 5% (contre 3% habituellement),

Alors que Grande paroisse, filiale de total (donc TOTAL ) a été condamné par la Cours d’appel de Paris du 30 octobre 2017 pour production de produits incompatibles sur le même site, violation de l arrêté préfectoral, abus de sous traitante etc etc MAIS condamnation pas effectuée car TOTAL s’est pourvu en cassation et que l’examen du dossier est toujours en cours … (c’est comme pour Balkani : ça prend plus de temps que pour juger une Gilet Jaune ou un voleur de sandwich),

il nous semble important de rappeler ce qui s’est passé il y 18 ans, le 21 septembre 2001 à Toulouse : AZF, le plus grave accident industriel de France …

TOTAL MISE SUR L’OUBLI ET LA CONFUSION. RESTONS VIGILANTS.  AFFAIRE À SUIVRE

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21 septembre 2001, TOULOUSE, AZF: UNE JOURNEE SOUS LA TERREUR

10 heures 15. Castanet Tolosan (5 km de l’usine AZF). Je suis au boulot, en réunion avec trois collègues dans un bureau. Soudain, tout se met à trembler, les portes claquent, des vitres pètent. On entend un grondement sourd, qui s’amplifie. Tout le monde se regarde sans un mot. Je fonce à l’extérieur du bâtiment. Le grondement vient de Toulouse. Il finit par s’arrêter. Beaucoup de collègues sont dehors, tous regardent vers Toulouse.

Je pense à un attentat et à l’ONIA en même temps. Un copain allume la radio dans sa voiture. On se regroupe autour pour écouter. Rien… Je regarde en direction de la colline qui nous protège de l’ONIA, on ne voit rien, pas de fumée, pas de flamme. Puis les premières nouvelles tombent sur France Info : « trois ou quatre explosions sur Toulouse – Explosions à la FNAC et l’ONIA. Panique à Tou-louse, le centre ville touché … ». Je retourne au bureau, j’essaie de téléphoner. Rien, ça ne passe pas. Je ressors du bâtiment car j’ai la trouille qu’il s’écroule. Un collègue me lance : « C’est AZF, La Grande Paroisse qui a sauté. Il y a un nuage toxique sur Toulouse et le Mirail ». La radio dit tout et n’importe quoi, je n’y comprends plus rien. Attentat ? Accident ? Personne ne parle de la SNPE qui est une poudrière et un lieu de stockage de gaz mortel. Je regarde le vent. J’ai du bol, ça souffle vers Toulouse. Je pense à ma gosse, aux copains du Mirail, à tous ces gens dans la ville. Je veux en avoir le cœur net.

Je prends la voiture et je file vers Pech David, une zone verte située sur la colline juste au dessus d’AZF. Lorsque je passe devant la fac de Rangueil, c’est le bordel le plus complet. Des centaines de gosses du lycée en face, d’étudiants, de gens de tous âges marchent en silence, le pas pressé, les uns avec un mouchoir sur le visage, les autres sans rien. Personne ne court, tout le monde marche. Les regards trahissent l’inquiétude. Les visages sont blêmes. Dans les rues, les voitures sortant de Toulouse sont à l’arrêt. J’entends les premières sirènes de voitures de flics, d’ambulances et de pompiers. En montant au pas vers la colline, je vois une flopée d’ambulances qui quittent l’hôpital de Rangueil. Elles n’y vont pas, elle le quittent. Aucune n’est vide. Elles sont toutes chargées de malades ou de blessés. L’hôpital a dû morfler. Des gens sortent à pied de l’hôpital, un masque blanc sur le visage. Une fille demande à un type en voiture de l’emmener. Mais la voiture n’avance pas et le type fait la sourde oreille. La fille se met à courir sur le trottoir. Elle va plus vite que les voitures. Je gare la voiture et je fais le reste du chemin à pied. J’ai la trouille : du gaz malgré le vent, de ce que je vais découvrir en haut de la colline.

Lorsque j’arrive enfin au belvédère de Pech David, il est 11 h 15. Je regarde AZF. Sur les trois cheminées, il n’en reste plus qu’une. Ça fume, blanc, épais et ça part sur la ville : Empalot, le Mirail, St Cyprien. Je vois aussi une fumée plus jaune dans le fond. Je regarde vers la SNPE. On dirait que ça va, il n’y a rien qui fume, les bâtiments n’ont plus de vitres, mais ils sont debout. C’est con, mais ça me rassure. Cette putain de poudrière, j’ai toujours su que c’était une bombe aux portes de la ville. Et puis il y a le phosgène, ce gaz mortel inodore et incolore. Il y a tellement de fumée autour d’AZF que l’on ne voit rien sinon des carcasses de bâtiments, des enchevêtrements de poutrelles, des hangars sans toit. J’ai la rage qui monte, et la peine aussi. Depuis le temps que l’on gueule contre cette merde aux portes de la ville, ça devait arriver. Je me souviens d’un projet d’affiche : une photo des cheminées avec, marqué en gros dessus « AZF vous remercie de tousser en silence ! ». On était loin du compte.

Je retourne vers la voiture et je tente de redescendre vers Toulouse. Tout est bloqué. Les gens sont pris au piège dans leurs voitures, aux arrêts de bus. J’allume la radio. Ils racontent toujours tout et n’importe quoi, mais sur la SNPE, pas un mot, sur le Mirail pas un mot, sur Empalot, pas un mot. Putain de journalistes. Sur le trottoir, je vois deux petits vieux une valise dans chaque main qui se hâtent en peinant vers la gare. Je les prends en voiture. Le papy pleure. La mamie se tait. On est à St Michel, je laisse la voiture, on ne peut plus avancer. Je laisse papy et mamie partir vers la gare et je pars à pied vers la route de Seysses chez un pote qui habite à moins de 800m de cette merde fumante. Il est 12 heures. Partout des gens qui marchent, un foulard sur le visage ou le regard perdu. C’est vrai, maintenant ça me pique les yeux et la gorge. La trouille revient, mais je me dis « trop tard ».

Sur le pont de la Garonne, il y a une ribambelle de voitures de pompiers, sans blessés. Ils auscultent la Garonne, ça promet. Ça et là, des vitrines brisées, des panneaux arrachés, des volets tordus. Surtout, ça grouille de flics et de pompiers. Les camions rouges passent par des routes dégagées et contrôlées par la police municipale. Soudain une horde de grosses bagnoles grises se pointe dans la rue toutes sirènes hurlantes. Ça s’arrête devant un lycée complètement dévasté, et une horde de barbouzes en costard surgit des bagnoles et écarte tout le monde. Je jette un œil, c’est le premier ministre,  Jospin, qui fait sa campagne électorale en visitant les décombres. Quand j’arrive enfin vers chez mon pote, route de Seysses, on dirait qu’il y a la guerre. Les maisons sont comme déchiquetées de l’intérieur. Les murs tiennent debout mais les toits, les fenêtres, les portes, tout est tordu, troué, arraché. On dirait un bombardement. Les gens sont sur le trottoir. Ils se parlent entre voisins à voix basse et s’entraident. Mon pote est là assis dans le salon en short et en marcel. Je cherche une connerie à dire : « Salut ! Alors, le capitalisme se fissure ? » – « Le capitalisme, peut être ! Mais la baraque de mes vieux, c’est sûr, regarde ! ». Tout est broyé. Les plafonds tombés, plus de porte ni de fenêtre. Un bordel indescriptible. Quand ça a pété, il n’était pas là, il rentrait de courses. Il a tout de suite compris que c’était cette putain d’usine. Son père lui disait que son grand-père avant la guerre s’était battu avec les maraîchers pour sa fermeture. On pioche dans le frigo. Il n’a besoin de rien, il va aider la voisine à ramasser le verre cassé. J’ai peur de déranger. Je file chez Boris au Mirail. Par terre, c’est plein de suie noire et ocre. Sur un capot de voiture couverte de suie, quelqu’un a écrit du bout du doigt « BAGDAD ».

Ça pique encore plus la gorge. Je croise Karim. Il me dit que chez lui c’est le carnage. Sa sœur vient d’emmener sa mère à l’hôpital. Elle a des éclats de verre plein la tronche. Lui, il va voir « cette saloperie ». « T’en veux une toute fraîche ? » me dit il. « Il y a 5 minutes, j’ai croisé un keuf. Quand je lui ai demandé ce que c’était, il m’a répondu : Vous devez le savoir, VOUS ! » ce connard de schmit.

Je laisse Karim et je continue vers la Reynerie. Il est 14 heures 30. Les gens regroupés sur la pelouse en groupes, en grappes. Hommes, femmes, enfants. On parle, on grogne, on se réconforte, on s’aide à porter des sacs, à ramasser du verre au pied des immeubles. Et pas une ambulance, pas une voiture de pompier. Juste une bagnole de la police municipale qui passe au loin au ralenti. Au nouveau commissariat, les keufs sont planqués derrière leurs grilles. Les salauds. Ici, on peut crever la gueule ouverte. Les immeubles sont comme cabossés. Ici, c’est comme ailleurs, plus de fenêtre, les parois des murs tombés ou fissurés, les cages d’ascenseurs défoncées. Je monte chez Boris. Il est sur ce qui lui reste de balcon et il fume un clope en regardant fumer l’usine. « Tu veux un coup de main ? ». On range un peu le bordel. Va en falloir des sacs, vu ce qu’on accumule dans un coin de la pièce. Il y a des bouts de verre plantés dans les murs. Lui, il était dans la pièce à côté, il n’a rien sauf ce putain de goût dans la bouche. Il n’ose pas se servir de l’eau du robinet.

A 17 heures, on craque. Coups de fil sur son portable, ça passe. Les copains vont bien, sa mère est rassurée. Ma fille et sa maman vont bien. Moi aussi, je suis rassuré. Avec les copains, on a rendez-vous à 19 heures au local pour faire le point. On y va à pied. Les gens sont plus calmes. Presque plus personne ne met un mouchoir devant son nez. Plus on se rapproche du coin de l’ONIA, plus il y a de flics. On croise même deux cars de CRS qui se garent discrètement dans une petite rue. Impossible d’approcher, même à pied. Le pouvoir a de nouveau la situation en main. C’est le balai des ambulances, des pompiers, des croix rouges, des protections civiles. Le Mirail ne doit pas être sur leur carte à tous ceux-là. On passe devant une agence du Crédit Populaire… Eventrée… On sourit et on continue la route. Il y a moins de gens dans les rues. Ça parle peu, ou ça parle bas. Avec Boris, on ne parle pas. On marche, on marche. Arrivés au local, on retrouve les copains. Personne n’a rien, sauf Raymond, qui a pris des éclats de verre. Mais des copains ont leur appartement éventré. Celui dans lequel on fait « Le Combat Syndicaliste » n’a pas échappé au massacre. Bon, c’est que du matériel. On s’en tire bien… pour le moment.

En quittant le local vers 23 heures 30, j’entends un moteur au dessus de ma tête. C’est un hélicoptère de flics avec un gros projecteur pointé vers les rues, pour veiller sur les boutiques éventrées des commerçants toulousains. La gorge ne me pique plus, mais j’ai un drôle de goût dans la bouche.

Franck

Article publié initialement dans le Journal de la CNT-AIT Midi Pyrénées (Toulouse),  Octobre – Novembre 2001

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Brochure sur AZF :

Toulouse, 21 septembre 2001, un crime industriel

Cette brochure a été élaborée à partir d’articles rédigés par des militants, militantes et sympathisants de la cnt-ait, a propos de l’explosion de l’usine AZF à Toulouse le 21 septembre 2001.

Ces articles sont initialement parus dans l’édition Midi-Pyrénées du journal de la CNT-AIT.

Cette édition a été revue et augmentée.

PRESTIGE DE LA TERREUR (de Georges Henein)

Ce texte a été écrit par le poète surréaliste égyptien Georges HENEIN, au lendemain du bombardement d’Hiroshima, le 8 août 1945.

Publié initialement aux Éditions Masses du Caire, ce pamphlet politique Prestige de la Terreur, exprime toute sa révolte et fureur contre l’infamie du feu nucléaire.

Face à cette terreur des guerres dites « justes », et contre la dictature des « moyens », il en appelle aux prestiges de l’utopie, concluant son texte par ses mots, en majuscules : « IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES… »

Alors que se profilent de nouvelles guerres « justes » de par le monde, ce texte reste terriblement d’actualité …

Ce texte a été écrit par le poète surréaliste égyptien Georges HENEIN, au lendemain du bombardement d’Hiroshima, le 8 août 1945.

Publié initialement aux Éditions Masses du Caire, ce pamphlet politique Prestige de la Terreur, exprime toute sa révolte et fureur contre l’infamie du feu nucléaire.

Face à cette terreur des guerres dites « justes », et contre la dictature des « moyens », il en appelle aux prestiges de l’utopie, concluant son texte par ses mots, en majuscules : « IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES… »

Alors que se profilent de nouvelles guerres « justes » de par le monde, ce texte reste terriblement d’actualité …

Finir les fers au pied, c’eût été le but d’une vie. Mais c’est une volière à barreaux. Indifférent, autoritaire, sans gêne, le bruit du monde fluait et refluait à travers le grillage ; le captif, au fond, était libre : il pouvait prendre part à tout, rien ne lui échappait au dehors ; il eût pu même déserter la cage ; les barreaux se distendaient sur la largeur d’un mètre ; il n’était même pas pris.

FRANZ KAFKA.

LE 8 AOUT 1945.

Ceci n’est pas une thèse. Car une thèse non seulement s’écrit de sang froid et avec toutes les précautions littéraires d’usage, mais encore nécessite une accumulation de références et de données plus ou moins statistiques à quoi je m’en voudrais de sacrifier le mouvement de révolte et de fureur qui me dicte ce texte. De plus, l’ancien public des thèses, désertant toute réflexion prolongée, se complait aujourd’hui dans la lecture des multiples  » Digest  » en circulation et dans le récit des intrigues sentimentales, diplomatiques et policières qu’une presse rompue à toutes les ignominies lui sert, chaque matin, avec le déjeuner.

Ceci n’est pas une thèse et ne se satisfait pas de n’être qu’une protestation. Ceci est ambitieux. Ceci demande à provoquer les hommes couchés dans le mensonge ; à donner un sens et une cible et une portée durable au dégoût d’une heure, à la nausée d’un instant. Les valeurs qui présidaient à notre conception de la vie et qui nous ménageaient, ça et là, des îlots d’espoir et des intervalles de dignité, sont très méthodiquement saccagées par des événements où, pour comble, l’on nous invite à voir notre victoire, à saluer l’éternelle destruction d’un dragon toujours renaissant. Mais à mesure que se répète la scène, n’êtes vous pas saisi du changement qui s’opère dans les traits du héros ? Il vous est pourtant facile d’observer qu’à chaque nouveau tournoi, Saint-Georges s’apparente sans cesse de plus près au dragon. Bientôt Saint-Georges ne sera plus qu’une variante hideuse du dragon. Bientôt encore, un dragon camouflé, expert à nous faire croire, d’un coup de lance, que l’Empire du Mal est terrassé !

Le 8 Août 1945, restera pour quelques uns, une date intolérable. Un des grands rendez-vous de l’infâmie fixés par l’Histoire. Les journaux rapportent avec délices les effets de la bombe atomique, futur instrument de polémique, de peuple à peuple. Les émissions radiophoniques de la soirée annoncent l’entrée en guerre de l’Union Soviétique contre les cendres et les ruines du Japon. Deux événements, d’ampleur inégale sans doute, mais qui participent de la même horreur.

L’opinion mondiale s’était, il y a dix ans, dressée frémissante pour protester contre l’usage de l’ipérite par les aviateurs fascistes lâchés sur l’Éthiopie. Le bombardement du village de Guernica, rasé au sol par les escadrilles allemandes en Espagne, a suffi à mobiliser – dans un monde encore fier de sa liberté – des millions de consciences justes. Quand Londres, à son tour, fut mutilée par les bombes fascistes, on sut de quel côté de l’incendie se situaient les valeurs à défendre. Puis l’on nous apprit que Hambourg brûlait du même feu que Londres, l’on nous instruisit des bienfaits d’une nouvelle technique de bombardement appelée  » bombardement par saturation  » à la faveur de laquelle d’immenses zones urbaines étaient promises à un nivellement inéluctable. Ces pratiques perfectionnées, ces suprêmes raffinements dans le meurtre n’avaient rien qui pût rehausser la cause de la liberté, le parti de l’homme. Nous étions plus que quelques uns, ici, en Grande Bretagne, en Amérique, à les tenir pour aussi détestables que les diverses formes de supplice mises au point par les Nazis. Un jour, c’était une ville entière qui était  » nettoyée  » par un raid de terreur. Le lendemain, une gare où s’entassaient des milliers de réfugiés, est, grâce à un super-viseur scientifique, criblée à mort. Ces jeux inhumains apparaissent soudain dérisoires, maintenant que la bombe atomique a pris service et que des bombardiers démocratiques en essaient les vertus à même le peuple japonais ! Qu’importe en effet l’assassinat prémédité de quelques dizaines, de quelques centaines de milliers de civils japonais. Chacun sait que les japonais sont des jaunes et, par surcroît d’impudence, de méchants jaunes, – les chinois représentant les jaunes  » gentils « . Un personnage qui n’est pas un  » criminel de guerre  » mais l’Amiral William Halsey, n’a-t-il pas déclaré :  » Nous sommes en train de brûler et de noyer ces singes bestiaux de Japonais à travers tout le Pacifique, et nous éprouvons exactement autant de plaisir à les brûler qu’à les noyer « . Ces mots exaltants et rassurants quant à l’idée que les chefs militaires veulent bien se faire de la dignité humaine, ces mots ont été prononcés devant un opérateur d’actualités …

Saint-Georges exagère. Il commence à nous paraître plus répugnant que le dragon.

* * *

Au point auquel nous ont portés les derniers développements de la politique et de la guerre, il est indispensable d’affirmer que le bien-fondé d’une cause doit se juger, essentiellement et d’abord, sur les moyens qu’elle met en œuvre. Il est indispensable d’établir, au profit des causes qui risquent encore d’en appeler au meilleur de l’homme, un inventaire des moyens non-susceptibles d’obscurcir le but poursuivi. Le recours à la délation face à une nécessité passagère, se traduit, en peu de temps, par une administration de la délation. Il se forme aussitôt chez une partie des citoyens, un pli de la délation, – chez l’autre partie, une hantise de la délation. Voulez-vous aiguiller le débat vers les fins ultimes desquelles chacun se réclame, on se lèvera, en inspectera le pilier et l’aspect de l’escalier, on fermera ensuite la porte à double tour et l’on ne s’exprimera qu’en termes mesurés et selon un mode d’esprit devenu subitement académique. Le moyen est passé à l’état d’institution. Il coupe en deux la vie d’une nation, la vie de chaque homme. Et il en va de même des autres moyens volés à l’ennemi pour mieux le dominer et le détruire, mais dont on découvre – à victoire remportée – qu’ils ont été élevés au rang de difformités nationales, de tares intellectuelles soigneusement protégées contre les révoltes possibles de la raison. C’est ainsi que le culte de l’infaillibilité du chef, le renforcement délirant des fausses hiérarchies, la mainmise sur toutes les sources d’information et tous les instruments de diffusion, l’organisation frénétique du mensonge d’État à toutes les heures de la journée, la terreur policière croissante à l’égard des citoyens attachés à leur relative lucidité, – sont devenus des formes communément admises du progrès politique et social ! Et c’est précisément contre un si puissant concours d’aberrations qu’il faut nous répéter, sans répit, l’évidence suivante :

Que le prolétariat ne saurait songer a s’élever en recourant aux moyens par lesquels ses ennemis s’abaissent. Qu’une sorte de socialisme qui devrait son avènement à des prodiges d’intrigue, de délation, de chantage politique et d’escroquerie idéologique, serait vicié à l’origine par les instruments mêmes de sa victoire, et l’homme et les peuples pécheraient par excès de candeur s’ils en attendaient autre chose qu’un changement de ténèbres.

Le 8 Août 1945, alors que fume encore la plaie béante d’Hiroshima, ville-martyre choisie pour l’essai de la première bombe atomique, la Russie de Staline assène au Japon le fameux coup-de-poignard-dans-le-dos breveté par Mussolini. Cependant celui-ci aurait tort de se retourner dans sa tombe, en rêvant de droits d’auteur. Car on ne s’est pas contenté de plagier ses beaux gestes ; on a voulu ajouter à son apport historique. Le texte de la déclaration de guerre soviétique nous informe en effet que cette entrée en guerre de l’URSS n’a d’autre but que  » d’abréger la guerre  » et  » d’épargner des vies humaines  » ! Trêve de petits moyens, – voilà donc une fin en elle-même, une fin dont nul ne contestera qu’il soit difficile d’égaler la noblesse. Et pendant des siècles à venir, les trouvères staliniens de la Mongolie extérieure auront loisir d’épiloguer sur le caractère pacifiste et humanitaire de la décision du Maître.

Le 8 Août 1945 est une des dates les plus basses dans la carrière de l’humanité.

DES GUERRES JUSTES ET DU DANGER DE LES GAGNER.

Plusieurs années avant que le monde ne soit précipité dans la guerre contre le fascisme, d’âpres discussions firent rage dans les mouvements de gauche entre adeptes du pacifisme intégral et militants de la lutte à mort contre la tyrannie. Un des thèmes qui revenaient le plus souvent dans ce long échange d’idées et d’arguments, était celui des  » guerres justes « . Avec une habileté qui n’était pas toujours à toute épreuve, les pacifistes intégraux s’employaient à démontrer qu’il n’existait pas de guerres justes. Que prétendre combattre la tyrannie par la guerre c’était se livrer soi-même à la tyrannie d’un appareil militaire sans frein, de lois d’exception sans pitié, de politiciens investis des pouvoirs les plus arbitraires et plus ou moins dispensés d’en rendre compte. La guerre en elle-même et à elle seule, constitue une tyrannie qui ne le cède en rien à celle que vous vous proposez d’abattre, nous disaient sans nous convaincre les théoriciens du pacifisme intégral.

Ils se trompaient. Il existe des guerres justes. Mais le propre des guerres justes est de ne pas le demeurer longtemps.

N’oublions pas que les guerres  » justes « , si elles produisent des Hoche et des Marceau, produisent par ailleurs des Bonaparte, ce qui est, pour elles, une façon particulièrement démoniaque de cesser d’être justes. Mais d’autre part – et en l’absence de tout Bonaparte à l’horizon – une guerre  » juste  » se distingue des ordinaires expéditions de brigandage, en ce qu’elle impose à ceux qui en prennent charge, un rythme et des exigences qui leur sont difficilement tolérables. Pour tenir en éveil une entreprise fondée sur la ferveur populaire, il faut que les équipes responsables de la conduite de la guerre aient la claire audace de laisser aux forces mouvantes sur lesquelles elles s’appuient, leur caractère de masses en combustion, – de masses en plein devenir et conscientes du sens de leur élan. Mais la règle persistante chez les meneurs de peuples – souvent même chez ceux qui semblent venir tout droit de la ligne de feu ou du meeting d’usine est d’user de leur poids hiérarchique pour ramener les forces motivantes qui leur sont confiées, dans les cadres traditionnels d’un pays en guerre. Et quand je dis  » cadres traditionnels « , j’entends rationnement de la vérité, rationnement de l’enthousiasme, rationnement de l’idéal. J’entends raidissement arbitraire des forces mouvantes d’une nation, sur l’ordre de ceux qui redoutent dans le  » mouvement  » d’aujourd’hui, le  » bouleversement  » de demain. Ces cadres traditionnels – simples masques à poser sur le visage de telle ou telle guerre pour en effacer l’expression originale et la rendre semblable à toutes les autres – on peut les emprunter tantôt des archives du Musée de la Guerre, tantôt des pratiques de l’ennemi. Cela s’appelle : dans un cas,  » s’inspirer des leçons du passé « , dans l’autre,  » profiter de ce que votre adversaire vous apprend « .

Ce ternissement des valeurs vives du présent que l’on est toujours prêt à envelopper dans de vieilles formules sacramentelles comme dans un linceul, ce transfert dans le camp de la justice des procédés et des routines mentales de l’ennemi, le déroulement de la guerre contre le fascisme ne nous en offre que trop d’exemples. Il me souvient nettement que le premier communiqué de guerre soviétique s’achevait par la mention d’un soldat allemand, cité nommément, qui s’était dirigé vers un poste russe en déclarant ne pas vouloir prendre les armes contre un État prolétarien. Cette seule phrase du communiqué rendait, devant l’histoire, un son plus éclatant que les exploits motorisés qui la précédaient ou qui l’ont suivie. Elle attestait, par-dessus le fracas du combat, que la fraternité des travailleurs gardait et devait garder le pas sur la division des hommes en groupes ethniques et nationaux. Là était le bien à préserver entre tous, – la vertu susceptible de faire craquer les cadres vermoulus de la guerre entre nations. Et pourtant c’est, encore une fois, vers ces cadres traditionnels, que les travailleurs furent reconduits, furent égarés. Au lieu d’exalter les héros populaires russes et allemands qui s’étaient jadis tendu la main en de mêmes luttes libératrices, les services de propagande soviétiques se complurent très vite dans un pathos effroyable d’où n’émergèrent que des figures parmi les plus sinistres de l’histoire de Russie. Le prince Alexandre Nevsky connut à nouveau toutes les enflures de la gloire parce qu’en l’an 1242 il eut la bonne fortune de mettre en déroute les Chevaliers de l’Ordre Teutonique. Par contre le souvenir d’un Pougachev et d’un Stenka Razin – champions légendaires de la cause paysanne – fut mis en veilleuse car il était jugé que ces personnages avaient par trop malmené les autorités de leur temps. Le 7 Novembre 1941, s’adressant aux combattants de l’Armée Rouge, Staline offrit à leur vaillance d’étranges antécédents :  » Puissiez-vous, leur dit-il, être inspirés par les courageuses figures de vos ancêtres : Alexandre Nevsky, Dimitri Donskoy, Kuzma Minin, Dimitri Pozharsky, Alexander Suvorov, Mikhail Kutuzov.  » [1]

L’héroïsme ancestral n’a, dans aucune armée, eu beaucoup de prise sur le moral des soldats. Mais quant aux ancêtres taillés en icônes par Staline et présentés au pieux baiser des masses, il n’en est pas un seul qui n’ait eu, par rapport aux luttes du peuple russe pour s’arracher à son grabat de misère, une fonction réactionnaire et haïssable. Que l’on ait tenu à détourner vers de tels noms l’imagination héroïque des défenseurs de l’URSS, il y avait déjà là de quoi frapper de sénilité une guerre dont certains attendaient qu’elle améliorât le monde. La suite lut à la hauteur de ce début. L’exhumation d’Alexandre Nevsky entraîna la révision de huit siècles d’histoire européenne. Empruntant non plus du passé mais de l’ennemi, Staline opposa à la théorie hitlérienne de la mobilisation de l’Europe contre l’assaut asiate, un retour pur et simple au panslavisme le plus borné. Les débats des différents Congrès Panslaves organisés au cours de cette guerre, sur l’initiative de Moscou, ont fait reculer l’intelligence au même titre que les émissions de Radio-Berlin. Le long développement de l’Europe n’apparut plus que comme prétexte à divisions raciales, – sujet à un conflit ans cesse renaissant entre Slaves et Germains. Le dernier Congrès Panslave (Sofia, février 1945) a consacré l’existence d’un bloc slave héritier d’une union scellée à travers des siècles de batailles et remontant à la victoire de Grunewald (1410) remportée par les armées slaves unies contre les Germains. Ainsi l’on a fini par se battre bloc contre bloc, race contre race, insanité contre insanité ! Ainsi les guerres  » justes’’ ne résistent-elles pas longtemps à l’infamante contagion des idées qu’il leur était demandé d’anéantir. [2]

Je dis que nous assistons actuellement à une pénétration du comportement politique hitlérien dans les rangs de la démocratie. Cette pénétration ne scandalise presque personne ; trop de gens y trouvent leur convenance matérielle et leur confort moral. Cette pénétration s’étale dans tous les journaux, dans toutes les nouvelles qui nous parviennent sur le sort que l’on se prépare à faire au monde. Par exemple, l’annexion de territoires sans l’agrément préalable des populations était communément considéré comme un outrage au droit, relevant de la frénésie impérialiste d’un Hitler. Or aujourd’hui, voilà que la chose se présente tout différemment et sous le seul rapport de l’utilité nationale ; tel port m’est tout-à-fait utile et j’aimerai qu’il me fût octroyé, déclare une puissance, – et si on lui objecte que ce port a toujours fait partie d’une autre unité nationale, elle répondra que c’est possible, mais qu’elle en a fort besoin et que sa victoire lui donne droit à ce petit larcin. Ainsi en va-t-il désormais non pis d’un port ou d’une ville isolée, mais de vastes ensembles de territoires devenus parfaitement mobiles et aptes à changer de propriétaire en l’espace d’une nuit. Le transfert de populations passait également pour une opération cruelle à laquelle seuls les régimes de force se permettaient de recourir. Ces transferts sont cependant envisagés aujourd’hui sur une échelle non inférieure à celle des rafles sombres du nazisme. Ici, je laisse la parole à Louis Clair, un des principaux collaborateurs de la revue américaine  » Politics  » dont la capacité d’indignation nous aide à respirer encore : Les peuples sont déplacés comme du bétail ; si vous me donnez 500.000 allemands-sudètes, je m’arrangerais pour vous remettre une certaine quantité de tyroliens ; peut-être pourrions-nous, échanger quelques allemands contre des machines-outils. Hitler, ici aussi, a mis en marche un mécanisme qui est en train de prendre d’inquiétantes proportions … La précipitation avec laquelle les puissances victorieuses se disputent la seule marchandise qui, en dépit des perfectionnements de la technique, reste plus demandée que jamais – le labeur d’esclave – est quelque chose de véritablement obscène. [3]

Une guerre a été gagnée. Mais est-on tellement sûr que Hitler ait perdu la sienne ?

 » FAUTE DE MIEUX… « 

Lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui tendent à convertir une guerre  » juste  » en une guerre ordinaire, en une guerre tout court, et plus généralement lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui enlèvent aux masses le contrôle des causes élevées auxquelles elles se dédient, l’on se trouve vite enfermé dans un circuit hallucinant. D’une part en effet, l’ampleur et la concentration de la vie économique moderne ont fait de chaque parti, de chaque syndicat, de chaque administration, des organismes quasi-totalitaires qui poursuivent leur route en s’abandonnant à leur propre poids spécifique et nullement en se référant aux cellules individuelles qui les composent. Ces partis, ces syndicats, ces administrations étatiques modernes sont protégés contre les démarches de la raison critique (aussi bien d’ailleurs que contre les sursauts affectifs et les révoltes du cœur) par leur seule et souveraine pesanteur. Ces édifices déconcertants fonctionnent par la grâce d’une humanité toute spéciale, d’une humanité d’initiés. Pour être admis à présenter une motion au terme du Congrès d’un parti de gauche tolérant quelque échange d’opinion, il faut une année de manœuvres extrêmement délicates à travers un dédale de secrétariats et de comités qui rappellent à s’y méprendre les mystères de l’inaccessible Tribunal où Kafka laisse trembler dans  » Le Procès  » – l’image indéfiniment réfléchie de notre angoisse. Et si ces épreuves initiatrices sont favorablement surmontées, si nul faux-pas n’est venu contrarier l’avance de la motion, alors sans doute son objet se sera suffisamment estompé pour ne plus susciter qu’un intérêt rétrospectif et presque de la pitié pour qui se hasarderait à lui accorder son soutien. D’autre part, les citoyens clairvoyants et énergiques, mieux encore, les individus disposant d’un certain prestige intellectuel, qui seraient tentés d’intervenir afin de rectifier l’orientation d’un parti, d’un syndicat ou d’un gouvernement, savent trop bien que ces différents organismes ont les moyens de tisser autour d’eux une toile mortelle, – une toile de silence qui ne tarderait pas à les retrancher de toute vie publique. Cette toile de silence s’est refermée à jamais sur quelques uns des plus brillants esprits de la société soviétique, – écrivains, savants, journalistes, militants ; elle serre de plus en plus près, en Europe et en Amérique, d’autres esprits, résistants et purs, exagérément épris de liberté … Il est quelque chose de pire pour l’être civilisé que sa perte de pouvoir sur les organismes qui le représentent et agissent en son nom. C’est la résignation à cette perte. Résignation dont nous informent des signes innombrables et flagrants. Résignation que nous reconnaissons – en guerre comme en paix – à l’attitude-standard de personnes douées, cultivées et portées à l’action, – et cependant confites dans leur propre défaite. Cette résignation tient en trois mots :  » Faute de mieux..  » Si on adhère au Parti Communiste (ou à tout autre…) sans être le moins du monde rassuré sur sa politique présente et future, c’est  » faute de mieux « … Si l’on finit par s’accommoder d’une redistribution de territoires dont on s’avoue qu’elle ne rendra aux peuples ni le sourire, ni l’abondance, c’est  » faute de mieux « . Si l’on vote pour un candidat dont l’aspect moral vous répugne et dont la fermeté politique s’annonce douteuse, c’est  » faute de mieux « . Si l’on s’abonne à un journal qui sacrifie volontiers son souci de la vérité à des considérations publicitaires ou commerciales, c’est  » faute de mieux  » … Cette femme que l’on embrasse fébrilement en bafouillant des serments éternels :  » faute de mieux « . Ce cinéma où l’on s’enfonce, tête baissée, pour s’épargner une heure de présence sur terre :  » faute de mieux « . Ce livre auquel l’on s’attarde parce qu’il a été couronné, alors que tout vous invite à en vomir le contenu :  » faute de mieux « . Ce chef sublime au culte duquel l’on se rallie en soupirant, imprégné que l’on est du répertoire de sa grandeur :  » faute de mieux  » …  » Faute de mieux  » devient un placement, une philosophie, un état civil, un maître, une boutade, un alibi, une prière, une arme, une putain, un sanglot, une salle d’attente, une pirouette, l’art de se faire l’aumône, une boussole pour piétiner sur place, une épitaphe, un 8 Août 1945 … Deux hommes, voisins par la pensée, sont cependant capables de s’entredétruire parce qu’ayant la même conception du  » mieux  » et ce  » mieux  » leur faisant défaut, ils se rabattent sur deux modes concurrents d’existence compensatoire, sur deux systèmes de convictions et de gestes tangents du  » mieux  » commun, mais non tangents du même côté. Alors, d’approximations en approximations, de substitutions en substitutions, l’on se trouve refoulé, insensiblement, poliment, vers on ne sait quel coin abject où mûrissent des cloportes… On s’effare, mais à tort. Celà n’est pas un cachot ; c’est une demeure… Il fait plus que nuit … Au loin, des trains sifflent avec un air de partir … On voudrait hurler, ameuter des gardiens imaginaires … Demain matin, où en sera-t-on de soi-même ? Vous laissera-t-on seulement passer ? Oui, sans doute, l’on vous permettra de fuir, d’aller vous bâtir au Congo une seconde vie … Une vie sur pilotis avec, dans l’ombre, le même cancer triomphant où pactisent les forces de l’ennui et l’horreur panique de la liberté

LE DROIT A LA TERREUR

Tout se passe, depuis deux siècles, comme si chaque invocation de la liberté, chaque soulèvement marqué de son nom, devaient se traduire – à travers les appareils politiques et étatiques surgis au plus fort de ces soubresauts – par un surcroît de règles oppressives auxquelles l’homme est redevable d’un graduel rétrécissement de la vie. Une nouvelle génération d’Encyclopédistes qui procéderait de la même impertinence que l’autre, serait, aujourd’hui, mise hors la loi ou, tout au moins, rapidement réduite à la mendicité.

Tout se passe comme si l’homme ne recherchait, dans cette longue série d’ambitions malheureuses, qu’une certaine forme de sécurité dans la terreur. L’âpres et sévère ouvrage d’Erich Fromm –  » The fear of Freedom  » – nous enseigne à quel point l’homme redoute le tête-à-tête avec la liberté, à quel point il lui tarde de se dérober aux responsabilités qu’elle lui assigne, à quel point – dans les conditions actuelles de chaos – la grisaille, l’opacité et l’anonymat lui sont des refuges désirables contre le vertige de la liberté.

A cette disposition individuelle de l’être affolé par la complexité du monde qui le sollicite, les grands organismes collectifs sont venus apporter une contribution décisive. Ils ont fixé, avec la rigueur voulue, ce pauvre minimum d’attitudes humaines qui ne se laisse transgresser qu’aux risques et dépens du contrevenant. Le bon citoyen peut se payer un sommeil de plomb, maintenant que la bombe atomique le protège…

Les signes de la terreur montante ne trompent pas. Le premier en gravité est l’effacement progressif du droit d’asile. Mauvaise idée que de s’installer réfugié politique, par ces temps qui tuent… ! Depuis 1930 déjà, Léon Trotsky avait été pourchassé comme un sanglier à travers tout le continent européen, de Turquie en Norvège via Paris. Puis vint Vichy qui, d’une main sans remords, livra Pietro Nenni à l’Italie, Breitscheid à l’Allemagne et Companys à l’Espagne. Vichy a disparu mais non cette indéracinable aversion des autorités – démocratiques ou pas – envers le réfugié politique, dernier et beau vestige de la sédition humaine.

Signe de terreur aussi, la déportation organisée des travailleurs, dont il n’est pas question qu’elle prenne fin avec la défaite du Nazisme. Les économistes sont là pour veiller au rendement croissant du bétail qui leur est imparti en matériel expérimental. Les conférences internationales ont besoin de graphiques ascendants ! Signe de terreur l’engloutissement de milliers d’êtres dans une nuit d’où rien ne transparaît. Partis sans laisser d’adresse. Car il y a du bois à couper sur les rivages de la Mer Blanche. Avis aux amateurs !

Dernière tristesse, dans le domaine qui a toujours su se soustraire aux pressions des régimes arbitraires du passé, dans le domaine de la pensée attaquante, de la pensée politique, hier encore porteuse d’espoir, on assiste à une étrange adaptation à l’ordre cruel et vain qui se précise sous nos yeux. En témoigne la timidité embarrassée d’une revue comme  » La Pensée  » qui, avant la guerre, manifestait une curiosité agitante envers toutes les formes du devenir scientifique et social, et ranimait d’un souffle inquisiteur des problèmes essentiels déjà gagnés par le vieillissement général d’une société qui ne tolère point que l’on ne vieillisse pas avec elle. Les grands noms qui patronnent  » La Pensée  » ne couvrent plus, en 1945, qu’un concert de formules statiques et de raisonnements débilitants. On se trouve en présence d’une revue qui semble avoir pour tâche de nous avertir que la pensée marxiste a atteint le point mort. Il en va d’elle aujourd’hui comme d’une force qui, au lieu de dominer le cauchemar contemporain et d’y tracer ses avenues conductrices de lumière, le laisse déposer dans une éprouvette de sûreté où nulle séparation explosive du viable et du non-viable, de l’entraînant et de l’accablant, de l’actuel et du périmé, n’est à craindre pour l’heure présente. Par ailleurs, ne voyons-nous pas Aragon insister, dans un article retentissant, pour que l’on retire des librairies de France, les ouvrages de M. Charles Maurras. L’auteur d’une pareille demande ne se rend apparemment pas compte qu’il fait là acte de défaitisme à l’égard de ce qui devrait être le pouvoir d’attraction de son propre message politique. Il nous faut croire que Maurras et lui-même occupent des positions symétriques l’une de l’autre, et qu’ayant renoncé à se départager par les voies de la raison, ils s’en remettent, l’un après l’autre, à l’arbitrage peu recommandable des policiers. Ainsi quand elle ne travaille pas à visage découvert, la terreur reste toujours latente, à fleur de débat, prête à accueillir le premier vœu, le premier appel d’un de ses loyaux sujets.

Quant aux individus hors série – particulièrement certaines catégories d’intellectuels et d’écrivains qui n’acceptent pas encore de vivre selon la trajectoire commune – ils sont, eux aussi, happés par le vent de terreur. Leur seul espoir est de renverser le vent ; c’est-à-dire d’exercer, eux, la terreur. Ils sont fascinés non par un Gide ou un Breton ; mais par Lawrence d’Arabie et le Malraux de la période chinoise. Pour la plupart, ils ont aimé cetteguerre car elle leur apermisde se mettre en règle avec eux-mêmes en faisant sauter un train, en démolissant un viaduc avant de retourner à leur appartement, à leurs maîtresses émoussées et à leur fidèle routine quotidienne de récits saisissants. Incarner, ne serait-ce que l’espace d’un chapitre, un rôle d’aventurier en marge de tout, récupérer par cet artifice de vocation une partie des élans dont la vie sociale l’a amputé, l’intellectuel moderne rie demande pas, au fond, d’autre pourboire à un monde qu’il n’a plus l’honnêteté de récuser.

LE CRAN D’ARRET.

Dans ce glissement collectif vers une condition sécurité dans la terreur, qui déclenchera le cran d’arrêt ? Qui fera justice de ce que les hommes vont s’habituer à prendre pour leur droit à la terreur et presque pour l’aboutissement normal de leurs anciennes aspirations à la liberté ?

Pas un parti certes, ni aucune des organisations totalitaires préposées à la garde de l’homme. Pas un parti, mais peut-être des partisans d’un genre nouveau qui abandonneraient les modes classiques de l’agitation pour des gestes de perturbation hautement exemplaires. Beaucoup avaient espéré que le mouvement de la résistance en Europe occupée ménagerait enfin une ouverture dans l’impasse politique et sociale de notre temps. Les grands partis de masses ont été les premiers à flairer ce danger. Eh quoi, on s’apprêtait donc à se dispenser de leurs services ? La volonté populaire se targuait maintenant de se passer d’intermédiaire ? L’alerte fut de courte durée. De même que les forces militaires de la résistance furent rapidement intégrées aux cadres permanents de l’armée, – de même ses forces politiques ne tardèrent pas, la flatterie se mêlant à l’intrigue, à regagner la souricière des grands Partis. L’épisode – j’ai failli dire l’incident – est clos. Mais quelque chose d’autre devient possible, devient même la seule chose possible. L’ère de la guérilla politique commence et c’est à elle que doivent aller nos réserves de confiance et d’enthousiasme.

Sans doute n’est-il pas facile d’annoncer l’allure que prendra cette guérilla et les exploits qui ne manqueront pas de la distinguer. On pourrait cependant considérer l’attitude vaillamment indépendante d’un Camus – et, sur d’autres plans, d’un Breton, d’un Calas, d’un Rougemont – comme une indication pour l’avenir. L’appareil de la terreur est encore loin d’être sans hésitations et sans fissures. C’est donc au point où cet appareil se fait le plus menaçant – et au fur et à mesure de ses menaces renouvelées – que doivent se porter tout notre esprit de refus, tout ce qu’il y a dans le monde, à un moment donné, d’êtres en état de refus. Et que cela se fasse avec éclat ! Et que cela s’inscrive en exemples troublants dans la conscience des multitudes ! Et que cela se transmette et s’amplifie à travers la vaste prairie humaine, par contagieux sillons de grandeur !

A ce point, j’entends fuser les sarcasmes meurtriers :  » Eh, quoi ! vous cherchez à discréditer les Partis politiques, à en ruiner le prestige, à en compromettre l’action ; – vous poursuivez donc l’œuvre insidieuse de ces fascistes d’avant et d’après le fascisme, qui jettent le doute sur tous les instruments de délivrance et de progrès ! « . En réalité, je ne poursuis rien, je désire ne rien poursuivre qu’une certaine logique de la liberté. Le phénomène fasciste, vu en fonction de l’évolution des partis, n’a servi qu’à précipiter de façon décisive le développement de l’éléphantiasis morale et matérielle qui afflige les puissantes institutions de  » gauche  » où la voix des masses se perd presque aussi aisément que celle des individus. Le but dernier de la guérilla qui s’engage maintenant n’est pas d’éliminer les partis au profit (le quelque nouveau système d’exercice de la vie politique. Il est d’arracher aux partis le monopole de la pensée sociale qui se rouille dans leurs comités d’étude ; il est de leur enlever, dans le domaine idéologique, un droit d’initiative auquel ils s’accrochent d’autant plus qu’ils sont bien décidés à n’en faire que l’usage le plus masquant le plus retors. Il s’agit, pour serrer le problème d’aussi près qu’il se peut, de réduire les partis à une condition purement réceptive quant à la maturation et au mouvement général des idées, et purement administrative quant à l’exécution de ces idées. En un mot, il s’agit d’amener les partis à reconnaître les foyers idéologiques qui prendraient naissance en dehors d’eux et à drainer vers l’action pratique tout ce qui se dégagera de valable de l’effervescence ainsi entretenue. Que l’on y prenne garde : la situation objective des partis a considérablement changé depuis vingt ans. Ils tendent tous à devenir des organismes para-étatiques, des appendices de l’États La notion même – et la fonction — de parti d’opposition est mortellement affectée par ce changement. En Angleterre, aux États-Unis, en France, en Belgique, l’opposition est plus souvent solidaire des pouvoirs, qu’elle n’en est l’ennemie. A cette règle nouvelle des partis doivent correspondre des obligations toujours plus nettes pour les francs-tireurs de la pensée. La première de ces obligations est le transfert des activités idéologiques à des foyers étrangers aux vicissitudes des partis et à leur enlisement progressif dans les cadres de l’États Mais surtout, cette guérilla n’aura d’effet durable que dans la mesure où elle saura favoriser, dans sa lutte contre le pragmatisme bureaucratique des partis, une plongée dans les frais courants de l’utopie, une renaissance de la spéculation utopique avec tout ce qu’elle comporte d’édifiant et de joyeux.

Il y a une dizaine d’années de cela, nous pouvions prendre comme thème de ralliement des paroles telles que celles de Nicolas Boukharine, l’avant-dernier des grands théoriciens du socialisme :

Une analyse de l’état réel des choses nous fait entrevoir non pas la mort de la société, mais la mort de sa forme historique concrète et un passage inévitable à la société socialiste, passage  » déjà commencé, passage vers une structure sociale supérieure. Et il ne s’agit pas seulement de passer à un style supérieur de. la vie, mais précisément supérieur à celui qui est aujourd’hui le sien.

Peut-on parler de cette forme sociale supérieure en général ? Ceci ne nous entraîne-t-il pas vers le subjectivisme ? Peut-on parler de critiques objectives quelconques dans ce domaine ? Nous le pensons. Dans le domaine matériel, un tel critérium est représenté par la puissance du rendement du travail social et par l’évolution de ce rendement, car ceci détermine la somme de travail superflu dont dépend toute la culture spirituelle. Dans le domaine des relations inter- humaines immédiates, un tel critérium est donné par l’amplitude du champ de sélection des talents – créateurs. C’est justement lorsque le rendement du travail est très élevé et le champ de sélection très large, qu’on verra s’effectuer le maximum d’enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes, pris non pas comme une somme arithmétique, mais comme un en semble vivant, comme collectivité sociale. [4]

Aujourd’hui nous ne pouvons faire à moins de nous demander où en est cet  » enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes « . Il n’est pas douteux hélas, que le chemin parcouru depuis Avril 1936, c’est-à-dire depuis que nous furent jetés ces mots d’espoir, n’a fait que nous éloigner des perspectives Boukhariniennes, n’a fait que sceller, d’étape en étape, l’avènement d’un conformisme intraitable qui réduit la  » vie intérieure  » à son expression la plus humble et la plus craintive.

Il n’est pas douteux qu’à ce critère de  » l’enrichissement intérieur  » se soit substitué le critère inverse, et n’en voudrions-nous qu’une preuve entre des milliers, la plus éloquente n’est autre que la  » liquidation  » de Boukharine lui-même et le peu de cas qui a été fait de cette  » liquidation  » dans le camp du socialisme et dans le camp de l’intelligence.

A ce conformisme qui sévit dans tous les domaines, sauf dans celui des raffinements terroristes où ces messieurs prennent toujours plaisir à innover, il n’est possible d’opposer avec succès que les forces précisément les plus décriées par lui : la rêverie d’Icare, l’esprit d’anticipation délirant de Léonard, les coups de sonde aventureux des socialistes utopiques, la vision généreuse et tamisée d’humour d’un Paul Lafargue ! Le socialisme scientifique s’est dégradé jusqu’à n’être plus pour ses disciples qu’un pompeux exercice de récitation. Une large aération de l’ambiance et de l’idée sociales s’impose, si l’on veut ménager à l’homme un avenir qui ne soit pas desséché d’avance et qui ne rompe pas à d’injustifiables disciplines, sa faculté de toujours entreprendre.

Contre l’odieux accouplement du conformisme et de la terreur, contre la dictature des  » moyens  » oublieux des fins dont ils se recommandent, la Joconde de l’utopie peut, non pas l’emporter, mais faire planer à nouveau son sourire et rendre aux hommes l’étincelle prométhéenne à quoi se reconnaîtra leur liberté recouvrée.

IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES …

Le Caire, le 17 Août 1945.


[1] Stalin and Eternel Russia (p. 87) by WALTER KOLARZ (Lindsay and Drummond London).

[2]  » Entraînés par nécessité, à contre-coeur, à accomplir au jour le jour, une série d’actes en tous points semblables à ceux de l’ennemi, comment éviterons-nous de tendre avec lui à une limite commune, s’inquiète André Breton ? Prenons-y garde : du fait même que nous sommes contraints d’adopter ses moyens, nous risquons d’être contaminés par ce dont nous croirons que nous triomphons « . In Lumière Noire par ANDRÉ BRETON, cf.  » L’Arche  » No. 7.

[3] European Newsreel by LOUIS CLAIR, Cf-  » Politics  » June 1945.

[4] Les problèmes fondamentaux de la culture contemporaine, par NICOLAS J. BOUKHARINE («  les documents de la Russie neuve « , Paris, 1936).

ALGERIE : 2001 – 2019, INSURRECTIONS POUR LA LIBERTE ET LA DIGNITE [BROCHURE]

Depuis le 22 février 2019, Alger, comme des dizaines d’autres villes du pays, vit au rythme d’une contestation dont le point d’orgue sont les manifestations massives chaque vendredi. Ce mouvement d’une ampleur inédite frappe par ses aspetcs massifs, bons-enfants et moqueurs, mais surtout par son auto-organisation.

Mais ce mouvement ne vient pas de nulle part. Il est en partie l’écho des mouvements de lutte et de révolte de la période précédente, notamment du «Printemps noir » de 2001.

Il nous a semblé intéressant de republier des textes libertaires, analyses de fond ou articles d’illustration, de cette période et de les mettre en rapport « à chaud » avec la révolte actuelle qui secoure l’Algérie.

Georges Rivière, infatigable compagnon libertaire, qui a participé au mouvement des Arrch et participe au mouvement de actuel, a eu l’extrême sympathie d’écrire à chaud un texte d’introduction à cette compilation, pour essayer de faire ressortir ce que ces mouvements ont de différents ou de communs à 18 ans d’intervalle.

Au moment où nous éditons cette brochure, nul ne peut dire quelle direction prendra le mouvement en Algérie. Mais au moins il aura mis en évidence que le feu de la liberté et de la dignité couve toujours sous la braise.

Depuis le 22 février 2019, Alger, comme des dizaines d’autres villes du pays, vit au rythme d’une contestation dont le point d’orgue sont les manifestations massives chaque vendredi. Ce mouvement d’une ampleur inédite frappe par ses aspetcs massifs, bons-enfants et moqueurs, mais surtout par son auto-organisation.

Mais ce mouvement ne vient pas de nulle part. Il est en partie l’écho des mouvements de lutte et de révolte de la période précédente, notamment du «Printemps noir » de 2001.

Il nous a semblé intéressant de republier des textes libertaires, analyses de fond ou articles d’illustration, de cette période et de les mettre en rapport « à chaud » avec la révolte actuelle qui secoure l’Algérie.

Georges Rivière, infatigable compagnon libertaire, qui a participé au mouvement des Arrch et participe au mouvement de actuel, a eu l’extrême sympathie d’écrire à chaud un texte d’introduction à cette compilation, pour essayer de faire ressortir ce que ces mouvements ont de différents ou de communs à 18 ans d’intervalle.

Au moment où nous éditons cette brochure, nul ne peut dire quelle direction prendra le mouvement en Algérie. Mais au moins il aura mis en évidence que le feu de la liberté et de la dignité couve toujours sous la braise.

INTRODUCTION

18 ans séparent les textes que la CNT-AIT présente ici et qui expriment la perception engagée qu’ont eu, à l’époque, des théoriciens et/ou des acteurs libertaires de ces mouvements populaires algériens. Ce sont des textes écrits à travers un filtre d’analyse anti-autoritaire, c’est-à-dire percevant ce que la lutte d’émancipation porte comme autonomie, réappropriation du politique, autogestion.Ces deux mouvements — celui de de 2001, mouvement assembléiste (conclaves) dit des « ‘arouchs », et celui en cours actuellement en mai 2019, « Hirak » (mouvement en arabe) – malgré leurs différences, ont de quoi en effet passionner les militants anti-autoritaires.

 Ce sont des mouvements puissants qui se sont inscrits dans la durée, nous permettant de percevoir clairement les dynamiques et les contradictions qui les parcourent (le premier a duré presque 2 ans, le deuxième en sera à 12 semaines de marches le 10 mai 2019).

Ce sont des mouvements de démocratie directe, extra-parlementaires, affichant une farouche volonté d’horizontalité, et manifestant une défiance totale de la représentation politique. Ils viennent de la base, réfutent toute verticalité. Que ce soit en 2001 ou en 2019, les partis politiques et autres instances de représentation institutionnelle habituels y sont mis hors-jeu, ou alors sous très haute surveillance et à distance respectable. Les acteurs sont alors contraints de se réinventer les modes de lutte, de discussion, de décision, de représentation. Chacun à leur façon.La légitimité de la délégation de pouvoir est au coeur des discussions.

Il y a une intelligence extrêmement affutée des risques de bureaucratisation, de prise de pouvoir par les uns et les autres, la conscience intime que le pouvoir,l’organisation et la responsabilité sont des choses bien différentes. On se répartit les missions, on les valide, on les contrôle, sans que soit pour autant créée une hiérarchie. Si la citation d’Elisée Reclus, dans sa formulation un peu datée, selon laquelle « L’anarchie est la plus haute expression de l’ordre » a du sens c’est bien ici. Du moins dans le mode d’organisation.

Il n’y a pas, pour la majorité des gens, de modèle pré-établi, de recette toute faite.Le mouvement est une ré-invention, faite d’expérimentation, de succès, d’échecs. Ilest à ce titre très instructif.Enfin la revendication islamique en est absente.

Cependant il faut faire preuve de prudence lorsqu’on met en perspective des mouvements populaires. Ils ont, bien sur, en commun cette construction autogestionnaire – et à partir de la base – de la contestation mais aussi comportent des différences substantielles qui peuvent peser sur l’appréciation qu’on en a.

— Quantitativement.

• Le mouvement de 2001 est totalement localisé en Kabylie et ne parvient pas à s’étendre au reste du pays. Il est minoritaire. Le pouvoir algérien, radicalement remis en cause, maître dans l’art de la désinformation, unique dispensateur de l’information des médias lourds (radio et télévision) parvient à créer une vive suspicion : celle de l’éclatement du pays en identités multiples. Le mouvement est taxé de régionalisme, de séparatisme, voire de tribalisme. Le FFS (social-démocrate) se voyant contestée le traite même de fasciste (!). Tout est fait pour dresser les Algériens les uns contre les autres. L’emblème amazigh (« berbère ») est interdit de séjour dans les régions non berbérophones.

• Celui de 2019 est généralisé, massif, se généralise, embrase tout le pays. Les slogans, les revendications se répandent comme une trainée de poudre, s’unifient, se complètent, les images se répandent, les détournements rivalisent d’humour et de professionnalisme. Le drapeau amazigh fleurit partout et coexiste pacifiquement à coté du drapeau national. La suspicion a disparue.

Et c’est là de toute évidence la conséquence des nouveaux moyens de communication, internet, Facebook, la photo numérique, les téléphones portables.Rien ne peut être ignoré. Les médias unifient au lieu de désunir. Les réseaux se constituent en dehors des canaux traditionnels. Mais c’est aussi dû à une nouvelle génération qui n’a pas connu la terreur islamiste et les horreurs de la décennie noire. Elle n’a pas peur. Elle n’a pas connu le règne des assassinats lorsque les militant.e.s ne se retrouvaient plus que dans les cimetières. C’est pourquoi elle est au devant de la génération plus politisée des années 80-90, mais qui a été blessée, usée, parfois désabusée, et qui s’est un peu repliée sur elle même.

— Qualitativement.

• Le mouvement de 2001 a des revendications sociales, culturelles, identitaires et aussi l’établissement d’un état de droit. Il est issu de la désignation de délégués parles villages et en reflète la composition sociologique. À ce titre les femmes en sont presque totalement absentes. Les présidences du mouvement – tournantes et révocables – dûment mandatées, sont exclusivement masculines.

• Celui de 2019 a d’emblée des revendications exclusivement politiques : elles évoluent et se radicalisent au fil des semaines en termes politiques, de l’arrêt du 5emandat de Bouteflika, à un « dégagisme » de tous les représentants du pouvoir d’État, jusqu’à la suppression du système lui-même. Il n’y a aucun délégué. Aucune représentation. Les discussions se nourrissent de semaine en semaine, sur les marches des théâtres, dans les jardins publics, dans des appartements devenus les lieux de « think thank ». Cette absence est sans doute une force (les délégués des‘arouchs avaient fini par être compromis), elle peut aussi à moyen terme être un frein aux décisions.

Les femmes sont très présentes dans la rue et dans les espaces de discussion. Les féministes forment parfois des « carrés » (Alger, Oran) et poussent les revendications pour un code civil égalitaire (abrogation du code de la famille).La différence est enfin, évidemment, le niveau de violence entre les deux époques sans doute dû à l’importance des marcheurs ( jusqu’à 25 millions de marcheurs dans toute l’Algérie ! )…

Comme on le voit ces insurrections ont de quoi nourrir notre réflexion et notre solidarité, car elles sont indiscutablement porteuses d’une dimension libertaire.Pour autant on ne peut pas dire — pour l’instant — que le Hirak du 22 février soit révolutionnaire. Il est inter-classiste — c’est pourquoi j’utilise le mot de « populaire» —, et démocratique, en ce qu’il définit l’exigence d’un mode de gestion « juste »de la société capitaliste. Dehors les mafieux et les gangs (au sens strict du terme)qui ont fait main basse sur la société, fait un hold-up sur l’indépendance, et dérobé des centaines de milliards de dollars qu’ils ont mis dans les banques étrangère(d’ailleurs on ferait bien de veiller, ici, à faire rendre gorge aux receleurs, banquiers et autres, qui planquent l’argent volé). La population demande un véritable service de l’éducation, de la santé (avec des hôpitaux qui ne soient pas des mouroirs), de la propreté des villes (non plus des dépotoirs), de l’entretien du bâti (des maisons s’écroulent sur les gens, la Casbah tombe en ruine), la restitution des espaces volés(les plages du Club des Pins), la liberté associative, une « juste répartition des richesses », des lois égalitaires, l’arrêt de la corruption … et de véritables « dirigeants». L’armée est même appelée en appui, pour autant qu’on lui demande ensuite de rentrer dans les casernes. C’est pourquoi, tout en valorisant la grande qualité de ces mouvements, qui changeront durablement les mentalités pour l’avenir (ne serait-ce que la dignité retrouvée, la fierté d’être Algérien, le regard changé sur la jeunesse et les femmes, la réconciliation avec son histoire) je ne parle pas de mouvement révolutionnaire. Car ce n’est pas un mouvement anti-capitaliste. Il porte en germe d’autres conflits.

Les couches moyennes émergentes, les cadres formés, frustrés d’être exclus des centres de décisions — actuellement voués à l’incompétence — en descendant dans la rue à côté des prolétaires et de la jeunesse exclue, ne demandent pas forcement la même chose qu’eux et ne donnent pas aux mots de liberté et de justice le même contenu. Ils demandent — implicitement pour eux — l’accession au pouvoir par le jeu d’élections classiques non truquées. La Constituante demandée ouvrira le champ à des élections présidentielles classiques. Ce sera une révolution bourgeoise. La glorification de certains capitaines d’industrie « honnêtes » est à cet égard significative.

Dans une société économiquement fragilisée, sur laquelle le FMI pose son regard prédateur, lorsque des efforts seront demandés aux travailleurs et aux classes populaires, dans une vision capitaliste et marchande classique, avec la complicité objective des démocrates de gauche (« il faut savoir attendre », « il ne faut pas désespérer Billancourt ») on verra comment le passage de témoin entre la revendication démocratique et la revendication de classe se fera et si l’ardent esprit libertaire du Hirak aura marqué les esprits.

Georges Riviére,

Alger, le 8 mai 2019.

Le Peuple refuse l’intrusion de tout parti politique dans le projet du Peuple