[La Grève des Loyers] 1911 : Cochon, inventeur du coup médiatique permanent et du « réformisme radical »

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

Georges Alexandre Cochon est souvent présenté comme le premier squatter de l’histoire. Il a pourtant laissé des souvenirs contrastés, notamment dans le milieu anarchiste, et représente bien la dynamique, mais aussi les limites que peut présenter toute lutte pour un droit spécifique (ici celui au logement) – quand elle ne s’inscrit pas dans une perspective révolutionnaire.

Carte postale avec la photo et un autographe
de Cochon

Cochon, ouvrier en tapisserie, gravite autour du mouvement anarchiste parisien dans les années 1900. Marié, père de trois enfants, il a servi dans la marine, pris part à la guerre en Crète et est devenu antimilitariste, ce qui lui valut de passer par les terribles bataillons punitifs d’Afrique pour objection de conscience. Il fondit un phalanstère communiste à Vanves, qui ne dura que deux mois.

Selon un journaliste de l’époque « il parlait de façon très agréable, avec une voix à la fois masculine et tendre, qui devait convaincre plus les femmes que les hommes ». Lorsqu’il avait la trentaine, Cochon aimait se distinguer par son look original et extravagant, mais très élégant : ni bourgeois à chapeau melon ni prolétaire à casquette, il portait un grand chapeau noir cerclé d’une bande de rouge, et arborait énorme moustache et lavallière. Il aimait ne pas passer inaperçu.

Déménagement à la cloche de bois

Renouant avec l’esprit anarchisant de la Ligue des anti-proprios des années 1890 de Joseph Tortelier, et après une première tentative sans lendemain de Syndicat CGT des locataires par l’anarchiste Pennelier en 1903, l’Union syndicale des locataires ouvriers et employés est fondée à Clichy en 1909. Il s’agit de répondre à la création d’une association de propriétaires. L’initiative en revient à Constant, alias Jean Breton, dynamique secrétaire de la Bourse du Travail. Constant a pris part à la Commune de Paris, fut condamné à la déportation, puis amnistié en 1884. Il fut secrétaire du syndicat des voituriers dans le département de la Seine, affilié à la CGT. Il fut un des plus actifs au sein de la Ligue de la grève des loyers et des loyers fermiers en 1884-1888. Élu secrétaire de la Fédération Nationale des Ouvriers en Voiture en 1911, il rejoint la même année la nouvellement créée Fédération Communiste Anarchiste (FCA). Les objectifs de Constant étaient la baisse initiale des loyers, et la réparation des logements délabrés, l’opposition militante aux expulsions, et à long terme, la grève générale des locataires.

Bientôt des tensions apparaissent au sein du syndicat entre les anarchistes, partisans de l’action directe et les socialistes, qui pensaient que les députés socialistes étaient les seuls à pouvoir agir efficacement. C’est à ce moment-là que Cochon, qui cherchait la synthèse entre les deux courants devint trésorier puis secrétaire général de l’Union syndicale, en février 1911.

Les revendications de base de l’Union sont claires :

– l’assainissement des logements insalubres aux frais des propriétaires ;

– l’insaisissabilité du mobilier des locataires ;

– le paiement du loyer à terme échu (en fin de mois et non en avance) ;

– la taxation des loyers pour les propriétaires ;

– la suppression de la prime d’emménagement et du « denier à Dieu » au concierge (pourboires informels, mais obligatoires dus par le locataire)

Les méthodes employées sont originales et cherchent à mettre la population du côté des locataires par le rire et la médiatisation. Cochin avait eu l’idée de créer une fanfare, le fameux « raffut de Saint-Polycarpe » :

« Les pauvres gens qui ne pouvaient payer leur loyer et étaient menacés d’expulsion étaient déménagés – par la porte ou par la fenêtre –, les compagnons entassaient le mobilier dans des charrettes à bras, et, aux accents d’une fanfare hétéroclite, tandis que des compagnons secouaient à tour de bras une énorme cloche de bois, les commandos de Georges Cochon partaient gaiement à l’assaut des logements vides » (May Picqueray, Le Réfractaire, mars 1979). Le chansonnier libertaire Charles d’Avray avait composé pour ces occasions la chanson La marche des locataires.

C’est ainsi que trois ans durant, par l’action directe et en fanfare, Cochon et ses compagnons rivalisent d’astuces subversives pour investir logements libres et lieux publics improbables : occuper la cour de la Préfecture de Police ou la Bourse, construire des abris de fortune dans le Jardin des Tuileries, installer une famille de dompteur – animaux compris – chez un conseiller municipal récalcitrant ou négocier avec la Comtesse de La Rochefoucauld l’hospitalité de son hôtel particulier pour cinquante expulsés.

Installation d’une famille dans une écurie

Doué d’un véritable sens du coup d’éclat (de rire), Cochon gagne la sympathie des chansonniers de Montmartre et de toutes les gauches, de l’intransigeante Guerre Sociale de Gustave Hervé, jusqu’aux socialistes de Jaurès. Même si ce sont les anarchistes qui sont les « petites mains » de ses actions, car comme l’indique le Libertaire du 13 avril 1912 : « Les camarades de Cochon font très bien les choses. C’est l’antichambre de l’expropriation révolutionnaire qu’ils ont institués ».

La personnalité charismatique de Cochon et ses éloges, en musique ou dans la rue, firent de lui une célébrité et le coupèrent du reste des militants du syndicat des locataires. Les actions spectaculaires, bien que mettant en lumière le problème des logements, ne focalisèrent les médias que sur Cochon, ce qui augmenta encore sa popularité.

S’ajoute également à ça la venue de socialistes dans le syndicat. Ces deux évolutions signifiaient que le syndicat commençait à s’éloigner des principes libertaires de ses débuts. Cochon essaya au début de réconcilier les deux pôles, les révolutionnaires et les réformistes. Mais bientôt, il s’éloigna de ses positions anarchistes initiales. L’action directe se confondait avec action médiatique, un simple faire-valoir pour porter des revendications réformistes auprès des politiciens. « Au sein de l’Union Syndicale des locataires, le principe de l’action comme vecteur d’une revendication que l’on porte et non comme action directe est en soi un enjeu de lutte. Par ailleurs, au fur et à mesure que, parallèlement à l’évolution des modes d’action, les objectifs se transforment en revendications, ils se modifient, passant d’une contestation du loyer à une demande de logement pour les familles adressée à l’État. Ces évolutions, parce qu’elles autorisent bientôt l’usage de modes d’action directement liés à la compétition électorale, vont participer de la scission du syndicat ».[1]

La décision fut prise d’envoyer une lettre ouverte au Parlement. Les anarchistes s’y opposèrent vigoureusement, voyant là une façon policée de mettre la pression sur le Parlement plutôt de s’en remettre à l’action directe. En octobre 1911, Cochon devient un employé à temps complet du syndicat. Constant quitte le syndicat qu’il a créé, par dégoût contre « le fonctionnarisme syndical » et plusieurs sections protestent.

Le 14 décembre 1911, menacé d’expulsion, se barricade dans son appartement, accroche une banderole à son balcon, hisse le drapeau rouge et convoque la presse. Le DAL a repris ses méthodes de coups médiatiques pour faire pression sur l’État, 100 ans après

Aveuglé par sa popularité, Cochon annonce sa candidature pour les élections municipales de mai 1912. La fragile synthèse du réformisme et de l’action directe revendicative s’est prise à son propre piège. C’en est trop. La Guerre Sociale titre « quelle triste fin. Cochon, la vanité t’a perdu ». Le Liberaire renchérit « Puisse sont acte guérir du culte des individus. Merci d’avoir été salaud ! ».

Privé du soutien des anarchistes, Cochon finira par saborder la dynamique d’un mouvement trop identifié à son seul leader. Il est exclu du syndicat.

Il continue ses actions, créant un syndicat concurrent, la Fédération nationale et internationale des locataires. Mais seule la presse bourgeoise rend compte des frasques, devenu le bouffon de service de la République.

Le mouvement est achevé par l’entrée dans la Première Guerre mondiale.

Le Petit Journal, supplément illustré, 11 février 1912.

Le 28 janvier 1912, opération « Maison avec Jardin » : le syndicat investit le jardin des Tuileries, y construit une cabane pour dénoncer l’expulsion de la famille Husson. Embarqués au commissariat sans suites, une solution est trouvée pour la famille en la personne d’un bourgeois qui se sent généreux.« On peut lire sur une grande pancarte : maison avec jardin, offerte par l’Union Syndicale de Locataires et le Syndicat du Bâtiment de la CGT, à une famille de 10 personnes sans logis, chassés par les propriétaires parisiens, abandonnés par l’Assistance publique. Un jardin et pas n’importe lequel, un jardin de rois, celui des Tuileries » Le Petit Journal, supplément illustré, 11 février 1912.


[1] Cécile PÉCHU, op. cité.


Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE« 

Chapitre précédent : 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes

Chapitre suivant : 1922 : « Je ne paye pas, je fais la grève des loyers » Quand des internationalistes et des prostituées font exploser la marmite sociale au Mexique….

Le Chant des Anti-proprios

(Annexe de l’article : La Grève des Loyers, 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe )

Emile Pouget dans le Père Peinard, Paris, n° 219, mai 1893.

J’fais partie’ d’un group’ d’anarchistes
Qui a comm’ spécialité d’fair’ les déménag’ments
Pour v’nir en aide aux communistes
Qui s’trouv’nt embêtés pour payer leur logement,
Nous somm’s enn’mis de tout propriétaire,
Mais, par contre, nous somm’s amis du prolétaire :
Voilà pourquoi, parmi les anarchos,
On nous a surnommes la Ligu’ des antiproprios.

Ohé, les zigs ! À bas les flics !

REFRAIN : Un », deux, trois, Marquons l’pas,
Les chevaliers d’la cloch’ de bois.
Un », deux, trois, Marquons l’pas,
C’est la terreur des bourgeois !
Serrons les rangs, Et portons crânement
Le gai drapeau des antiproprios !} (2x)

Qu’un copain s’trouv’ dans la panade
Très emmerdé par les records et le vautour,
Vite il prévient les camarades
Qui n’s’font pas prier pour lui prêter leur concours :
Et, tous en chœur, on radine à sa piôle,
Sans avoir besoin d’ chef pour distribuer les rôles ;
L’un derrière l’autre, on voit les anarchos
Descendre l’escalier avec les meubles sur leur dos.

Devant l’ pipelet ! Tous au complet… (Au Ref.)

Nous avons tous l’humeur guill’rette
Nous ne ratons jamais l’occas’ de rigoler,
Surtout lorsque madam’ Pip’lette
À l’air d’vouloir nous empêcher d’déménager.
Sans la brusquer, on lui dit : La p’tit’ mère,
Ça n’servirait à rien de vous foutre en colère,
Écoutez-nous et rentrez vit’ chez vous,
Et restez bien tranquill’ si vous n’voulez r’cevoir des coups !
Puis sans façons,

Nous la bouclons… (Au Ref.)

Quand viendra la grève générale
Et qu’ils s’ront las de crever de faim, les ouvriers,
Ce jour-là nous f’rons la Sociale,
Au grand chambard nous ne serons pas les derniers.
On nous verra au cri de « Vive l’Anarchie ! »
Écraser d’un poing fort l’ignoble bourgeoisie
Et, supprimant patrons et gouvernants,

Nous venger en un jour de nos misères de mille ans.

Interprétation par le groupe La Gouaille de Lille :

[La Grève des Loyers] 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

Au lendemain de la Commune, le principal affrontement ne met pas face-à-face ouvriers et patrons, mais bien propriétaires et locataires, dans une coupure « nette et douloureuse »[2]. Pour autant, même à ce moment-là, les contestations semblent rester individuelles, discrètes et elles visent des gains marginaux (elles ne défient pas le système)[3]. À la fin du 19e siècle, on constate un double déplacement de ces résistances : d’individuels et discrets, les « déménagements à la cloche de bois » deviennent en effet collectif et ouvert. Les « déménagements à la cloche de bois », appelés aussi à Lille « déménagements à la Saint-Pierre », consistent à partir sans payer son loyer.

Partir subrepticement sans payer son loyer est surement une pratique aussi vieille que le loyer. Marivaux en fait déjà le thème de sa pièce « Le paysan parvenu » au 18e siècle. Dans ses Tableaux de Paris publiés en 1781, Louis Sébastien Mercier indique: « Dans les faubourgs, il y a trois à quatre mille ménages qui ne payent point leur terme, et qui promènent tous les trois mois, de galetas en galetas, des meubles dont la totalité ne vaut pas quatre-vingt francs ; ils déménagent pièce à pièce sans payer, et laissent seulement un de leurs meubles pour dédommagement, de sorte qu’au bout de deux ou trois années ils n’ont plus de meubles ».

Toutefois progressivement, avec le développement du mouvement ouvrier, cette pratique du déménagement clandestin qui était d’abord liée aux difficultés de la vie matérielle va devenir l’expression d’une résistance aux rapports sociaux de propriété de la part des classes démunies, et signifier le peu de légitimité conférée aux exigences des propriétaires[4].

Les précurseurs : Comité révolutionnaire pour la grève des loyers et Ligue des anti-propriétaires

Le premier groupe anarchiste connu à émettre l’idée d’une grève des loyers est le « Comité révolutionnaire pour la grève des loyers ». Il est créé en 1881 par les anarchistes François Hénon, ouvrier chaisier et la femme de Louis Galland, le gérant du Père Peinard. Un rapport de police indique que ce groupement a pour programme le « refus de payer son terme » et, lorsque l’expulsion a lieu, de descendre « avec enfants et mobiliers dans la rue en nombre assez important pour créer des embarras à l’autorité » puis demander la « livraison pour habiter des propriétés inoccupées de l’État ». Mais il ne semble pas avoir été réellement actif, puisqu’un rapport suivant note que ce projet de « grève des loyers » « a été repoussé par la majeure partie des comités révolutionnaires comme étant impraticable, attendu que la loi arme les propriétaires de telle sorte qu’une grève de locataires serait suivie d’expulsions, de saisies de meubles, etc., et que finalement les victimes seraient les grévistes eux-mêmes ». Le rapport ajoute que néanmoins, ces comités révolutionnaires cherchent un moyen plus « praticable ».

Ces précurseurs semblent l’avoir trouvé, puisqu’ils vont bientôt créer une nouvelle organisation, la « Ligue de la grève des loyers et des fermages », en 1883, avec d’autres (Constant, Martin, Borde, Rovet, Couchot et Charpentier).

Déménagement à la cloche de bois

Cette Ligue organise des déménagements collectifs à la cloche de bois, à la veille du terme, dans la capitale. Lors d’une réunion qui annonce la fondation de cette dernière, Gravelle « engage les membres du groupe à ne pas payer leurs loyers » et annonce que cette association « aura pour mission d’aider les prolétaires à déménager sans payer, malgré les propriétaires ». Pourtant, ces déménagements semblent rester furtifs : en effet, Borde, intervenant dans une réunion organisée par les guesdistes, et sollicitant des adhésions à la Ligue, indique le moyen qu’il a lui-même employé « pour déménager sans payer », et qui semble correspondre à l’un des modes opératoires de la Ligue : « Descendre les meubles chez un ami qui, lui, a payé son loyer. – Celui-ci déménage, enlève les deux mobiliers, et le tour est joué. Pour louer, s’informer auprès du comité de la ligue des logements devenus vacants de la sorte, et donner un bon pourboire au concierge qui, ainsi alléché, ne va pas aux renseignements ».

L’idée de grève des loyers comme mode d’action est également reprise par un groupe anarchiste nommé « La Haine », qui appelle par voie d’affiche les « travailleurs » à ne pas payer le terme du 8 juillet 1883, visiblement sans succès.

C’est à partir de la fin de l’année 1886 que les déménagements à la cloche de bois collectifs semblent réellement s’organiser efficacement, avec la fondation à Paris de la « Ligue des anti propriétaires », par un ouvrier menuisier anarchiste, Joseph Tortelier. Tortelier, qui a alors une trentaine d’années, ancien possibiliste converti à l’anarchie en 1884 milite dans un groupe anarchiste du 20e arrondissement, la « Panthère des Batignolles ». Il avait de plus participé à l’organisation de la manifestation des sans-travail de 1883, pour laquelle il fut condamné aux côtés de Louise Michel, déclarant à cette occasion : « Quand on ne donne pas de moyens d’existence à l’ouvrier, il a le droit de prendre où il trouve »[5]. Cette idée de droit de nécessité lui est chère, puisqu’il va appuyer en 1895 une campagne pour le pain gratuit, « considérant qu’avec le logement et le vêtement gratuits on s’acheminera vers une consommation selon les besoins et une société libertaire ». De plus, il est l’un de ceux qui participent à la renaissance en France de l’idée de grève générale, dont il est l’un des principaux propagandistes, au retour d’un séjour aux États-Unis qui l’a convaincu de la pertinence de ce mot d’ordre.

À ses côtés, au sein de la Ligue des Anti-propriétaires, se trouve Édouard Roulier, un ancien communard (il était membre du Comité central des vingt arrondissements de Paris au moment du gouvernement de la Défense nationale, fut l’un des signataires de la fameuse « Affiche rouge » du 6 janvier 1871 puis sous-chef de la police municipale de la Commune), réfugié pendant un temps à Londres, savetier de son état et figure du milieu anarchiste de l’époque. Ce proudhonien d’une cinquantaine d’années était membre de la Première Internationale (AIT).

Soutenues par le journal de Kropotkine, Le Révolté, puis par le Père peinard, les actions de la « Ligue des Anti-propriétaires » bénéficieront d’une bonne publicité, grâce aux comptes-rendus qui paraissent régulièrement dans les deux journaux anarchistes. Formée pour « soutenir les camarades qui ont des démêlés avec leurs propriétaires », elle agira au moins jusqu’en 1892, pour disparaître à la suite de la répression liée à la série d’attentats anarchistes des années 1892-1894.

Mais ces déménagements ne sont pas des coups de force, et la Ligue des Anti- propriétaires s’appuie sur un texte de loi pour prévenir toute intervention de la force publique. En effet, selon les textes, seul un huissier peut s’opposer au moyen d’un acte de saisie-gagerie au déménagement d’un locataire redevable de plusieurs termes, et les militants avancent cette règle face aux policiers, aux concierges ou aux propriétaires qui cherchent à entraver leurs agissements. À la suite de l’action de la Ligue, la préfecture de police est obligée de rappeler cette règle dans une circulaire. De ce fait, les déménagements de la Ligue se font en plein jour et se transforment même parfois en manifestations. Ainsi Le Révolté raconte :

« Malgré les menaces du commissaire et la présence d’une douzaine de sergots, les compagnons ont enlevé les meubles aux applaudissements de plus de deux cents personnes que la bagarre avait amenées, et sont partis en chantant la Carmagnole et en distribuant des manifestes de la Ligue. ».

Etrennes au proprio

La méthode « la plus bath »[6] consiste même … à faire payer le proprio ! Elle consiste à déménager tous ses meubles sauf « les bricoles et le pieu (le lit) », pour faire croire qu’on occupe encore le logement, et à ne consentir à partir que contre argent versé par le propriétaire, qui souvent préfère cette solution amiable aux frais d’une action en justice pour obtenir l’expulsion du locataire.

L’idéologie des « Pieds-Plats »[7] du 19e siècle : action directe publique, mais sans revendication ni appel à l’État

Trois théorisations anarchistes liées entre elles, et qui forment le cœur de la doctrine anarchosyndicaliste à cette époque participent à un contexte idéologique particulier sur lequel il faut revenir pour comprendre la transformation des déménagements à la cloche de bois clandestins en déménagements moins furtifs.

Ces théorisations ont en commun de rejeter le principe même de la revendication. Il s’agit de l’action directe (A), de la propagande par le fait (B) et de l’illégalisme (C).

A. L’action directe

La théorie de l’action directe introduit le thème du « séparatisme ouvrier », en ce sens qu’elle correspond à l’idée que la libération des travailleurs ne pourra qu’être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes, et non pas d’autres couches sociales ou de l’État agissant comme médiateur. Agitée dans les années 1880, elle débouche sur l’idée de la grève générale comme moyen d’action révolutionnaire. Michelle Perrot écrit à propos de cette dernière qu’elle sera pour le mouvement ouvrier de cette époque une sorte de « messianisme fin de siècle »[8].

L’idée apparaît dès le début de la décennie 1880, dans les milieux des mines et du bâtiment[9], et prend un « caractère antipolitique », c’est-à-dire qu’elle devient « une machine de guerre contre le socialisme politique, et le guesdisme en particulier » à partir d’octobre 1892, à la suite du Ve congrès national de la Fédération des syndicats à Marseille[10].

Émile Pouget, l’un des théoriciens de l’action directe – qui est aussi le fondateur du Père peinard, journal écrit en argot parisien et qui rend régulièrement compte des actions des « anti-propriétaires »[11] –, la définit ainsi : « [l’action directe] signifie que la classe ouvrière, en réaction contre le milieu actuel, n’attend rien des hommes, des puissances et des forces extérieures à elle, mais qu’elle crée ses propres conditions de lutte et puise en soi les moyens d’action. Elle signifie que, contre la société actuelle qui ne connaît que le citoyen, se dresse désormais le producteur »[12]. Emmanuel Terray explique que la notion introduit ainsi une « méfiance contre toute action qui se donnerait pour but d’obtenir du Parlement telle ou telle loi contraignant le patron, ou contre toute action qui se développerait à travers des institutions légales. Dans l’action directe, l’ouvrier arrache la revendication au patron, il le place d’une certaine façon devant le fait accompli »[13]. Le thème principal de l’action directe est donc bien « pas d’intermédiaire, pas d’écran »[14].

Il implique que les anarchistes doivent répondre eux-mêmes dans les faits à la demande qu’ils se formulent, au lieu d’avancer une revendication à un tiers.

Emile Pouget explique encore que ce type d’action « est la force accouchant du droit nouveau, faisant le droit social » et il cite quatre modes d’action directe : « le boycottage » des produits et des offres d’emplois provenant de « mauvais patrons » ; le « label », mode d’action opposé qui consiste à favoriser les entreprises employant des ouvriers syndiqués ; « la grève » qui permet d’attaquer les profits ; et enfin le « sabotage », aussi bien destruction des machines que grève du zèle[15].

Ce thème de l’action directe est implicitement très présent dans les comptes rendus que Le Révolté et Le Père Peinard font des déménagements à la cloche de bois, et dans leurs appels à l’action contre les propriétaires. Ainsi, rendant compte de tels déménagements, Le Révolté explique :

« Blanqui disait : “Il faut que le lendemain de la Révolution le peuple en sente déjà les bienfaits”. Les anarchistes n’attendent même pas ce jour-là[16] ».

Il s’agit donc bien ici d’arracher la revendication, et non de la présenter. De la même manière que la grève générale est opposée par ses prosélytes au socialisme politique, le « déménagement à la cloche de bois », ainsi que la grève des loyers, sont présentés comme le pendant des démarches parlementaires menées par les guesdistes et les possibilistes au sujet des loyers. Le Père Peinard indique ainsi, lors de son premier compte-rendu d’un déménagement à la cloche, que la personne qui s’est adressée aux anarchistes du 13e arrondissement pour obtenir leur aide est elle-même non anarchiste, mais « en a plein le cul des socialos à l’eau de rose [17]».

De même, dans une réunion guesdiste, un assistant explique son opposition aux campagnes menées par les possibilistes et les guesdistes pour la construction de logements communaux et la taxation des loyers au motif que ces mesures « reconnaissent que la propriété ne nous appartient pas » ; la conclusion s’impose, il faut faire « la grève des loyers »[18], seule apte à nier dans les faits la propriété.

Le Père Peinard cherche par ailleurs à inscrire le déménagement à la cloche de bois comme moyen d’action propre aux anarchistes, en expliquant :

« Sans qu’il y ait eu besoin de discuter trente-six heures, de nommer un président, pas même de délégué, tout bonassement parce qu’on a de la jugeote, de l’initiative, et de l’entente, on a mené la chose à bien : bougrement mieux, que si un trou du cul avait voulu organiser le déménagement [19]».

Le « chant des anti-proprios », rappelant qu’il s’agit « d’un group’ d’anarchistes », explique que l’action se fait « sans avoir besoin d’chef pour distribuer les rôles » et la chanson se termine par un couplet sur « la grève générale »[20]. (Paroles et musiques ici )

Ce thème de l’action directe est intimement lié à celui de la « propagande par le fait », qui apparaît à la même époque.

Le Chant des anti-proprios

B. La propagande par le fait

La « propagande par le fait » est un mode d’action qui a été formulé pour la première fois en 1877 par les anarchistes italiens. Il a été adopté officiellement par le congrès de Londres de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) en juillet 1881. Il y est fait régulièrement référence dans les publications des mouvements anarchistes, durant les années 1880 et 1890 en France, où il finit par ne plus désigner que les attentats à la bombe.

Au départ, il s’agissait pour ses initiateurs, les italiens Cafiero et Malatesta, d’utiliser « le fait insurrectionnel » comme « moyen de propagande le plus efficace », notamment parce que « sans tromper et corrompre les masses », il peut les « pénétrer » et les « attirer »[21]. On retrouve bien là, une méfiance des anarchistes à l’égard de la pensée idéaliste et positiviste, à laquelle on préfère sa matérialisation[22]. Mais cette méfiance a aussi une visée pratique : les ouvriers et les paysans sont censés être trop éreintés pour avoir le loisir de réfléchir à leur sort, et la propagande par le fait est ainsi une « leçon de choses »[23] de socialisme.

Paul Brousse[24] la décrira de manière saisissante : « L’idée sera jetée, non sur le papier, non sur un journal, non sur un tableau, elle ne sera pas sculptée en marbre, ni taillée en pierre, ni coulée en bronze : elle marchera, en chair et en os, vivante, devant le peuple. Le peuple la saluera au passage »[25].

Il y a surtout, dans la propagande par le fait, l’idée de la mise en œuvre de l’illégalité, comme le précise la résolution de l’AIT dont il a déjà été fait mention : « En sortant du terrain légal (…), pour porter notre action sur le terrain de l’illégalité, qui est la seule voie menant à la révolution (…) »[26]. Cafiero et Malatesta mettent en œuvre cette notion de propagande par le fait lors de « l’équipée de Bénévent »[27] en 1877, qui est en fait une tentative pour lancer un mouvement insurrectionnel. Par la suite, la propagande par le fait va s’identifier aux attentats à la bombe. C’est déjà le cas lorsque le congrès de l’AIT en adopte l’idée, puisque la résolution conseille aux membres de l’association de se former aux sciences « techniques et chimiques »[28]. Ce sera particulièrement vrai durant la période 1892-94, qui voit en France une vague d’attentats anarchistes. Pour l’anecdote, on relèvera que Ravachol chantait, en marchant à la guillotine, le 11 juillet 1892, une chanson du Père Duchesne, commençant par « Si tu veux être heureux, Nom de Dieu ! Pends ton propriétaire. » À la suite de son exécution, des photos de Ravachol sont vendues dans Paris, sur lesquelles sont inscrites les paroles de cette chanson, preuve de la popularité alors des sentiments d’hostilité aux propriétaires.( Guerrand, Roger-Henri, Propriétaires et locataires…, op.cit., p.218.)

Pourtant, on peut bien considérer que les « déménagements à la cloche de bois » collectifs des années 1880 sont pour leurs auteurs et pour les journalistes qui en rendent compte des actes de propagande par le fait, et il n’est sans doute pas anodin qu’ils se développent au moment où les journaux anarchistes célèbrent cette dernière. En effet, la propagande par le fait n’est pas en soi nécessairement violente, puisqu’il s’agit de « prouver par l’exemple la vertu des principes anarchistes »[29], et un théoricien anarchiste, Jean Grave, rappellera qu’elle se définit de manière large et ne se limite pas à la bombe[30].

Or les comptes-rendus du Père Peinard insistent sur les vertus de propagande que recèle le déménagement à la cloche de bois, même lorsqu’il est opéré de nuit :

« C’est de la bonne ouvrage que vous avez faite, les camaros. Quand c’est réussi comme ça, on en jacte dans le patelin ; toutes les bonnes bougresses se content l’histoire. Comme elles sont encore emberlificotées de gnoleries bourgeoises, elles la trouvent d’abord mauvaise, et disent que c’est pas convenable d’agir ainsi.

Mais, peu à peu, le bon sens naturel leur revient ; ça se mijote dans leur cafetière, et elles sont pas longtemps pour arriver à se dire : “Eh, mais c’est pas déjà si bête ! Si on n’avait pas le proprio à payer, on pourrait s’acheter une livre de viande ou une miche de pain, dont on est obligé de se priver…” Si bien que l’envie leur vient de faire pareil, nom de dieu !

Et ce n’est qu’en s’habituant à ne pas payer son terme, qu’on se fera à l’idée que les problocs [les propriétaires en argot], c’est des animaux malfaisants, après qui il faudra courir un de ces quatre matins, kif-kif comme après des chiens enragés. [31]»

Lorsqu’il est opéré de jour, cette capacité de propagande est encore plus évidente, notamment parce qu’il permet aux voisins d’exprimer leur solidarité, premier pas vers l’action, comme l’expliquent parfaitement ces deux comptes-rendus :

« Puis, le déménagement bâclé, les quatre peinards ont installé une table au milieu de la cour sur laquelle, frimant le chef d’orchestre, le plus en voix a grimpé et, tous en chœur, à pleins poumons, ils ont clamé le Chant des anti-proprios. Et tous les purotins de voisins de se tordre, d’applaudir et de dire : “Il faudrait que tout le monde en fasse autant !” Ce à quoi les bons bougres ont répondu : “On vous a montré l’exemple, suivez le mouvement ![32]”

« L’autre jour, un des locatos de cette affreuse turne a voulu en décaniller, – sans financer. Il a fait signe à quelques copains qui, en douceur, l’ont déménagé au nez du proprio. Un des déménageurs, – un réjoui va-bon train, – raccrochant les passants : “Ohé, venez donner un coup de collier ! C’est un ami qu’on déménage à la cloche. Vous seriez bien contents qu’on en fasse autant pour vous ?

L’expulsion, Steinlein, 1897

« Parfaitement ! » ont dit une demi-douzaine et, s’enquillant dans la turne, ils ont fait chacun un voyage. Ça rappelle un peu le vieux truc des barricades où les passants étaient priés d’apporter leur pierre, – plus pour faire montre de sympathie envers les insurgés que pour besoin réel. [33]»

C’est d’ailleurs en vertu de cette idée de propagande par le fait que le Père Peinard va finalement prôner les résistances à l’expulsion plutôt que de déménager : « C’est plus hurf que les déménagements à la cloche de bois. Décaniller sans payer, c’est laisser la place nette au proprio : lui reconnaître le droit de vous foutre à la rue. S’enquiller dans sa turne, s’y installer en peinard et y rester jusqu’à plus soif, c’est nier carrément le droit de propriété et démontrer que les maisons sont faites pour ceux qui n’en ont pas. »[34]

C. « L’illégalisme »

« L’illégalisme » ou la « reprise individuelle » est en effet un sujet de débats dans les milieux anarchistes durant les années 1880[35], et elle connaîtra un fort développement entre 1894 et 1914, avec notamment la célèbre « bande à Bonnot ».

En 1886-1887 a lieu « l’affaire Duval », suivie en 1889 de « l’affaire Pini », deux anarchistes condamnés pour vol. A cette occasion resurgit une controverse sur la légitimité de la « reprise », et plusieurs positions se font jour. Cette controverse avait émergé à l’occasion des manifestations de sans-travail, dont l’une, la plus importante, rassemblant 20 000 personnes place des Invalides à Paris le 9 mars 1883, avait donné lieu au pillage de quelques boulangeries. Les organisateurs développeront alors l’idée du droit de nécessité, qui commande de « prendre là où il y avait »[36].

Ainsi, un appel est lancé pour le meeting des ouvriers sans-travail de novembre 1884, qui témoigne bien de cette idée d’illégalisme légitime, concernant autant le pain que le vêtement et le logement :

« Nous tous, qui sommes sans travail et dont beaucoup sont sans gîte et sans pain, qui n’avons que la rue pour domicile et des haillons pour habits, notre droit nous dit de ne pas supporter plus longtemps cette misère.
Nous ne devons pas mourir de faim quand les greniers regorgent de blés. Nous ne devons pas coucher dans la rue quand des milliers de logements sont inoccupés. Nous ne devons pas non plus grelotter sous nos haillons alors que les magasins sont encombrés de vêtements
 »[37].

Le débat qui ressurgit en 1886. Les polémiques concernent en fait deux aspects : d’une part la manière dont est accompli le vol (collectivement ou individuellement), et d’autre part son affectation (« vol pour la propagande », vol pour soi dont « droit de nécessité »). Si le droit à « la reprise collective » est admis par toutes les écoles socialistes et anarchistes[38], seuls certains anarchistes et socialistes défendent le droit à « la reprise individuelle », notamment contre Jules Guesde, le leader marxiste du Parti Socialiste de l’époque. Les positions évolueront à la suite de l’affaire Duval. En 1885, le journal Le Révolté de Kropotkine affiche une position hostile à la reprise individuelle, sauf selon lui lorsqu’elle est « accomplie au grand jour et comme un acte révolutionnaire », mais, si l’on suit le texte qu’il cite, le vol n’est justifié que s’il s’agit d’un vol pour nécessité de survie :

« Les travailleurs s’emparant, soit dans une grève, soit dans une révolte, des ateliers et s’y installant après en avoir chassé leurs exploiteurs ; le locataire qui, ne pouvant payer son terme, ne veut pas se laisser expulser de son local et fait sauter son propriétaire par l’escalier ; l’affamé qui, à bout de ressources, qui soit en groupe, soit isolément, va dans les magasins, s’empare de ce dont il a besoin, voilà les actes dont nous pouvons être solidaires, car ils sont accomplis par de vrais révoltés. En dehors de cela nous n’avons rien à y voir. Tout ce qui vit ou veut vivre sans produire n’est que parasite, par conséquent notre ennemi. » [39]

À l’occasion de l’affaire Duval, le journal fondé par Jules Vallès, Le Cri du Peuple, connaît une scission, plusieurs protagonistes n’étant pas d’accord avec Jules Guesde qui, distinguant « l’acte de conservation individuelle ou familiale » du « coup de feu d’avant-garde », est hostile à Duval. De son côté, le journal Le Révolté modifie sa position théorique et approuve Duval, avec l’argument essentiel qu’il s’agit d’un vol pour la propagande, pendant que d’autres anarchistes défendent plus catégoriquement le principe du vol. Duval de son côté avance le « droit à l’existence » pour justifier son geste[40]. Pini, lui, expliquera qu’il volait pour la cause.

En fait, les anarchistes ne parviennent pas à une prise de position claire sur le sujet et, dans les années suivantes, on peut relever deux thèses : certains défendent par principe le vol qui est comparé au travail (« le vol et le travail ne sont pas d’essence différente », écrira Paul Reclus[41]) – mais la plupart nuancent la moralité de l’acte en fonction du mobile (Élisée Reclus parle ainsi du « “redresseur de torts”, un homme qui cherche la justice, qui rend au travail ce qui appartient au travail »[42]), d’autres comme Jean Grave le condamnent.

Quoi qu’il en soit, les termes du débat sur l’illégalisme montrent que, d’une part, la reprise collective est légitime pour les socialistes et les anarchistes et que, d’autre part, il existe un consensus minimum au sujet de la reprise individuelle pratiquée en cas de nécessité, notamment pour la nourriture et le logement, au nom du droit à l’existence. D’ailleurs, le théoricien anarchiste Kropotkine développera l’idée de l’expropriation totale, s’agissant aussi bien du logement, de la nourriture et du vêtement que des moyens de production[43].

Ça m’étonne pas. Y m’avait
bien dis qu’y payerai pas son terme

C’est aussi ce droit de nécessité que les déménageurs à la cloche de bois invoquent parfois lors de leurs actions. Pendant de la rubrique « À la cloche », Le Père Peinard dispose ainsi de plusieurs rubriques relativement régulières intitulées « Crimes de proprios », « Crimes de problocs » et « La mistoufle », qui racontent notamment les multiples suicides de locataires saisis, ou encore les morts de froid de locataires expulsés, ou bien dont les propriétaires ont ôté portes et fenêtre au logis. La conclusion de ces rubriques est immanquablement que la véritable honnêteté consiste à vivre, et non à payer son loyer.

La chanson « Les anti-propriétaires » de Jules Jouy, que publie le Père Peinard, met très explicitement en scène des déménageurs redresseurs de torts, qui interviennent pour empêcher les locataires de sombrer dans la misère[44]. Mais plus généralement, c’est un droit à la « reprise » qui est invoqué, au motif que les propriétaires sont des « voleurs », puisqu’ils n’ont pas construit la maison, qui a été édifiée par des ouvriers, et qu’ils touchent pourtant un loyer pendant des dizaines d’années. Ils sont aussi des « assassins », puisqu’ils expulsent et poussent au suicide. Cette thématique sera régulièrement reprise par le journal[45].

CONCLUSION

Les actions collectives s’agissant du logement trouvent donc leur origine intellectuelle dans des milieux valorisant l’action directe, au sens large. Propager l’idée selon laquelle payer un loyer est illégitime, tel est donc le but que les anarchistes assignent aux modes d’action qu’ils utilisent. Le passage de formes individuelles et clandestines de déménagement à la cloche de bois à des formes collectives et parfois visibles se nourrit de ces idéologies. Pour autant, il ne s’agit pas de présenter des revendications, mais d’affirmer dans les faits le droit au logement gratuit, en s’appuyant sur des théories plus larges de remise en cause de la loi et surtout du droit de propriété. Ainsi, l’adversaire est ici le propriétaire, et non l’État à qui il n’est rien demandé, et notamment pas la réquisition ni la construction de logements sociaux.

Car la cohérence revendiquée par les anarchistes entre pratique et théorie impose en retour le répertoire d’action qui est acceptable pour ces groupes : toute l’action qui viserait des modifications de la législation est ainsi proscrite. Au contraire, les diverses formes d’illégalité et de violences envers les propriétaires font partie de ce répertoire des possibles.

« L’Union syndicale des locataires ouvriers et employés » qui succédera à ces groupements introduit progressivement une rupture dans la finalité et la stratégie du mouvement (l’action devenant vecteur d’une revendication que l’on porte et non plus action directe à visée révolutionnaire), en même temps qu’elle invente le squat comme mode d’action.


Cartes postales anti propriétaires et anti-concierges, faisant référence à Ravachol qui chantait, en marchant à la guillotine, le 11 juillet 1892, la chanson du Père Duchesne :
« Si tu veux être heureux,
Nom de Dieu ! Pends ton propriétaire. »


[1] Ce texte s’inspire largement et librement de la publication de C. PÉCHU, de l’Université de Lausanne « Entre résistance et contestation, la genèse du squatt comme mode d’action »

[2] Gaillard, Jeanne, Paris…, op.cit., p.118. Voir aussi Manuel Castells, The city and the grassroots, op.cit., p.23.

[3] James C Scott, Weapons of the weak…, op.cit., p.299.

[4] Les propriétaires sont généralement désignés sous le terme de « Monsieur Vautour » et leur bras droit le concierge, appelé à l’époque locataire-principal, et chargé de récupérer les loyers des habitants, est connu sous le nom de « Pipelet », celui qui rapporte tout aux flics.

[5] Le Voltaire, 15 août 1883.

[6] Certains articles des journaux anarchistes de l’époque étaient rédigés en argot populaire ou parisien, comme celui du Père Peinard. Aujourd’hui, on dirait la méthode qui les fait le plus kiffer (le plus plaisir).

[7] Le terme est utilisé comme synonyme des déménageurs à la cloche de bois dans La Révolte, n° 12, du 2 au 8 décembre 1888, p.1.

[8] . Perrot, Michelle, « Les classes populaires urbaines », art. cité, p.531.

[9] Perrot, Michelle, Jeunesse de la grève. France 1871-1890, Paris, Seuil, coll. « L’univers historique », 1984, pp.98-110.

[10] Julliard, Jacques, Ferdinand Pelloutier ou les origines du syndicalisme d’action directe, Paris, Seuil, coll. « Points Histoire », 1971, pp.79-81.

[11] La femme de son gérant, Louis Galland, est l’une des initiatrices des « Comités révolutionnaires pour la grève des loyers ». Cf. ci-après.

[12] Pouget, Émile, L’Action directe, éditions de la guerre sociale, 1910, p.1

[13] Terray, Emmanuel, « Le syndicalisme révolutionnaire »,

[14]Ibidem, p.155.

[15] Pouget, Émile, L’Action directe, éditions de la guerre sociale, 1910, 28 p., cité in Dubois, Pierre, « Etude d’une pratique revendicative : l’action directe », Revue Française des Affaires Sociales, octobre-décembre 1970, pp.81-82

[16] 150. Le Révolté n° 38, des 8-14 janvier 1887.

[17] Le Père Peinard, n° 69, 13 juillet 1890, p.8.

[18] P.Po Ba 486, pièce 148, compte-rendu d’une réunion du 3 juin 1882.

[19] Le Père Peinard, n° 69, 13 juillet 1890, p.8

[20] Reproduit in Le Père Peinard, n° 219, 28 mai 1893.

[21] Lettre de Cafiero à Malatesta, in Bulletin de la Fédération jurassienne, n° 49, 3-12-1876.

[22] Daniel Colson, « Anarchisme et anarcho-syndicalisme », in Murray Bookchin, Daniel Colson, Marianne Enckell, Jacques Toublet, Anarcho-syndicalisme & anarchisme, Lyon, Atelier de création libertaire, 1994, p.62.

[23] L’expression est de James Guillaume, L’Internationale : documents et souvenirs, t. IV, Paris, Société nouvelle de librairie et d’édition, 1910, p.116.

[24] Alors qu’il était encore anarchiste, et avant de devenir possibiliste.

[25] Paul Brousse, « La propagande par le fait », Bull. de la Fédération jurassienne, 5-08-1877.

[26] . Le Révolté, n° 11, 23 juillet 1881

[27] À ce sujet, voir Maîtron, Jean, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, pp.75-76.

[28] Ibidem, pp.114-115.

[29] Jean-Pierre Machelon, La République contre les libertés, Paris, Presses de la Fondation nationale des Sciences Politiques, 1976, p.402.

[30] Jean Grave, Les Temps nouveaux, n° 38, 15-21 janvier 1898

[31] Le Père Peinard, n° 100, 15 février 1891, pp.3-4.

[32] 167. Le Père Peinard, n° 10, 27 décembre 1896, p.5.

[33] Le Père Peinard, n° 14, 2e série, 24 janvier 1897, p.4.

[34] Le Père Peinard, n° 201, 22 janvier 1893, pp.3-4

[35] Jean Maîtron, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, 2e partie, chap.3, « La reprise individuelle », pp.183-194 et 3e partie, chap.5, « L’illégalisme », pp.409-439.

[36] Jacques Prolo, Les anarchistes…, op.cit., p.34.

[37] Ce texte est signé par douze centrales syndicales parisiennes et paraît dans Le Cri du Peuple du 20 novembre 1884 (Michelle Perrot, Les ouvriers en grève, op.cit., p.241). Il reprend ainsi les théorisations de Kropotkine (cf. ci-dessous).

[38] Jean Maîtron, Le mouvement anarchiste…, op.cit., t.1, p.415.

[39] Le Révolté, n° 6, 21 juin – 4 juillet 1885.

[40] Il écrit notamment que « quand la société vous refuse le droit à l’existence, on doit le prendre et non tendre la main, c’est une lâcheté » (Le Révolté, n° 29, 6-12 novembre 1886) et il explicite plus longuement ensuite : « … Je dois vous déclarer qu’à mon point de vue je ne suis pas un voleur. La nature en créant l’homme lui donne le droit à l’existence et ce droit l’homme a le devoir de l’exercer dans sa plénitude. Si donc la société ne lui fournit pas de quoi subsister, l’être humain peut légitimement prendre son nécessaire là où il y a du superflu. » Clément Duval, Le Révolté, n° 41, 29 janvier-4 février 1887

[41] La Révolte, n° 9, 21-27 novembre 1891.

[42] Le Siècle, 13 août 1894 (lettre datée du 19 août 1889)

[43] Kropotkine, Pierre, La conquête du pain, Paris, Tresse et Stock, 1892, pp. 99-111 (reprise d’articles parus en juillet-août 1883 dans Le Révolté).

[44] Le Père Peinard, n° 29, du 9 au 16 mai 1897, p4.

[45] Cf. par exemple Le Père Peinard, n° 162, du 24 avril au 1er mai 1892.

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Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE« 

Chapitre précédent : 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire !

Chapitre suivant : 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes

[Grève des Loyers] 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire !

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

A la fin du Second Empire et au moment de la Commune, les conditions de logement des ouvriers parisiens sont déplorables. Les logements sont petits, insalubres, dépourvus de tout élément de confort. La situation a été aggravée par les travaux du baron Haussmann qui ont livré le centre de Paris à la spéculation et rejeté les couches populaires vers les arrondissements périphériques. Pendant le Second Empire, les loyers ont plus que doublé. Les salaires sont très loin d’avoir évolué dans les mêmes conditions. La guerre et l’encerclement de Paris par les Prussiens ont aggravé la situation. La plupart des ouvriers se retrouvent au chômage.

Dès sa formation en septembre 1870, après la chute de Napoléon III, le Gouvernement de la Défense nationale du Général Trochu décide d’un régime d’exception pour les loyers et les logements parisiens : les payements des termes des locataires sont suspendus. C’est l’une de ses premières mesures, car le gouvernement est préoccupé par le risque de révolte populaire. Mais en retour l’une des premières mesures de l’assemblée conservatrice et monarchiste, élue en février 1871 et qui s’est installée à Versailles, est de mettre fin au moratoire sur les loyers. Cette disposition a certainement l’une des causes de l’insurrection qui déclenche la Commune de Paris. À tel point que certains n’hésitent pas à dire qu’elle fut « la grève de loyers la plus réprimée de l’histoire ». [1]

L’historienne Jeanne Gaillard, sans aller jusqu’à la, montre bien que le décret versaillais qui met fin le 13 mars 1871 au moratoire des loyers, alors en vigueur depuis six mois, a probablement joué un rôle important en solidarisant différentes couches sociales[2].

Décret de la Commune du 29 mars 1871

D’ailleurs la Commune, dès sa troisième séance du 29 mars, décrète le rétablissement du moratoire sur les loyers [3],avant d’ordonner un mois plus tard, le 25 avril 1871, la réquisition des logements inoccupés en faveur des habitants de maisons bombardées par les Versaillais [4].

Les réquisitions de logements vides furent aussi monnaie courante, que ce soit en faveur des habitants de la banlieue réfugiés à Paris lors de l’investissement de la ville par l’armée prussienne, ou encore en faveur des habitants de Paris chassés de chez eux par les bombardements prussiens, ou, plus tard, par ceux de l’armée versaillaise lors du second siège. Les autorités qui prononçaient ces réquisitions étaient la plupart du temps les mairies d’arrondissement.

Le 19 mai, une affiche officielle déplorait que les propriétaires et les concierges ne s’empressent guère de signaler aux mairies les locaux vacants… En conséquence, « les logements, appartements et chambres garnies de meubles, abandonnés, appartenant aux fuyards sont réquisitionnés et mis à la disposition des citoyens dont le mobilier aura été atteint par un obus Versaillais, et cela après enquête. »

Toutefois le simple moratoire du payement de trois termes pour les locataires « ordinaires » (non bombardés) mis en œuvre par la Commune semblait insuffisant pour les anarchistes. Ainsi dans son fameux livre « la Conquête du Pain », l’anarchiste russe Kropotkine dans son chapitre sur le logement en fait-il la critique. Il est aussi le premier à parler de la grève des loyers et de la gratuité du logement :

« En révolution ou non, il faut au travailleur un abri, un logement. Mais, si mauvais, si insalubre qu’il soit, il y a toujours un propriétaire qui peut vous en expulser. Il est vrai qu’en révolution le propriétaire ne trouvera pas d’huissier ou d’argousins pour jeter vos hardes dans la rue. Mais, qui sait si demain le nouveau gouvernement, tout révolutionnaire qu’il se prétende, ne reconstituera pas la force et ne lancera pas contre vous la meute policière ! On a bien vu la Commune proclamant la remise des termes dus jusqu’au 11, avril, – mais jusqu’au 1er avril seulement ! Après quoi il aurait fallu payer, lors même que Paris était sens dessus dessous, que l’industrie chômait, et que le révolutionnaire n’avait pour toute ressource que ses trente sous !

Il faut cependant que le travailleur sache qu’en ne payant pas le propriétaire, il ne profite pas seulement d’une désorganisation du pouvoir. Il faut qu’il sache que la gratuité du logement est reconnue en principe et sanctionnée, pour ainsi dire, par l’assentiment populaire ; que le logement gratuit est un droit, proclamé hautement par le peuple. »

Souvenir de la Commune
Eh bien monsieur Vautour on s’la déménage
– Et mes trois termes ?
– Et Vive la Commune… ça compte donc pour des prunes !

Procès-verbaux de la Commune de Paris – Séance du 24 avril 1871

Citoyens, nous avons tous les jours, aux différentes mairies, une foule de gens, qui viennent nous demander des logements. Nous ne pouvons satisfaire à toutes ces demandes. Il faudrait un décret d’urgence, autorisant les mairies à réquisitionner les logements inhabités pour les mettre à la disposition des nécessiteux. Les municipalités se trouvent très embarrassées ; elles ne peuvent faire ce qu’elles désireraient pour le bien de tous ; il faut donc leur donner formellement l’autorisation indispensable pour qu’elles puissent procéder comme je l’indique. Je demande donc un décret d’urgence. Ainsi, pour moi, comme adjoint, au maire, j’ai dû, pendant le Siège, loger dans des hôtels une foule de réfugiés. Depuis, je suis assailli de réclamations incessantes. On m’accuse de violation de domicile, etc., etc. Je le répète, cette position est intolérable ; il faut absolument un décret d’urgence. (Approbations.)

Trinquet. – J’ai déposé, il y a trois jours, une proposition relative aux maisons abandonnées ; j’en demande la lecture.

Le président. – Voici le texte du projet de décret présenté par le citoyen Malon :

« La Commune de Paris,

« Considérant qu’il est indispensable de fournir le logement aux victimes du second bombardement de Paris, et considérant qu’il y a urgence,

« Décrète :

« Art. 1er. — Réquisition est faite de tous les appartements abandonnés depuis le 18 mars.

« Art. 2. — Les logements seront mis à la disposition des habitants des quartiers bombardés au fur et à mesure des demandes.

« Art. 3. — La prise en possession devra être précédée d’un état des lieux, dont copie sera délivrée aux représentants des possesseurs en fuite.

« Art. 4. — Les municipalités sont chargées de l’exécution immédiate du présent décret. Elles devront, en outre, dans la mesure du possible, faciliter les moyens de déménagement des citoyens qui en feront la demande ».

Arnould. – Il y a une lacune dans la proposition Malon. Le citoyen Malon demande la réquisition des logements de tous ceux qui ont quitté Paris depuis le 18 mars ; il faut réquisitionner tous les logements vacants quels qu’ils soient. (Appuyé.)

Le président. – Le citoyen Amouroux propose un amendement qui n’a pas trait directement au projet Malon, mais qui peut s’y rattacher. En voici le texte :

« Chaque arrondissement sera tenu… ».

Un membre. – C’est là une question de réglementation et non pas de décret.

Malon. – Je crois, en effet, qu’il n’est pas possible d’obliger les municipalités à fournir chacune un nombre de 50 voitures ; les unes le pourront, et ce sera impossible pour d’autres. Qu’on les invite seulement à faire ce qu’elles pourront. Aujourd’hui, à Batignolles, nous avons plus de 50 voitures toutes prêtes, mais, je le répète, beaucoup de mairies ne pourront en faire autant.

Amouroux. – Ma proposition est plutôt une invitation urgente à faire aux municipalités qu’un amendement ; elle n’aurait d’effet que pour l’armistice.

Babick. – On parle d’armistice ici. Je ne sache pas cependant que la Commune ait voté un armistice.

Le président. – Si tout le monde parle ici, nous ne ferons rien de sérieux.

Lecture du projet Malon.

Tridon. – Il faut ajouter au projet que l’on mettra les scellés sur les armoires. (Bruit.) Mais, il faut mettre les points sur les i.

Clémence. – J’ai déposé un projet analogue, dans lequel je demandais d’abord qu’on disposât des logements de ceux qui ont été décrétés d’accusation.

Malon. – C’est l’affaire des municipalités.

Le décret, proposé par le citoyen Malon et amendé dans le sens indiqué par les citoyens Arnould et Tridon, est adopté.

Vaillant. – Il y a aussi beaucoup de gardes nationaux qui se trouvent sans asile, par suite de la loi sur les loyers. Il faut qu’on en fasse mention.


[1] Manuel Castells, The city and the grassroots. A cross-cultural theory of urban social movements, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1983, p.23.

[2] Gaillard, Jeanne, Paris, la ville (1852-1870), Paris, L’Harmattan, 1997, p.118.

[3] Guerrand, Roger-Henri, Propriétaires et locataires…, op.cit., pp.171-172. Il s’agit bien d’une remise et non d’une prolongation du moratoire, comme il l’a parfois été écrit.

[4] Il s’agit donc de la première réquisition publique pour loger des civils dont on ait connaissance.

Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE »

Chapitre suivant : 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe

GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE

La CNT-AIT vient d’éditer une brochure sur l’histoire des grèves des loyers, depuis la Commune de paris (la grève des loyers la plus réprimée de l’histoire), jusqu’à la Grève actuellement en cours en lien avec le  Covid 19, en passant par les grèves de loyers insurrectionnelles d’Argentine, du Mexique ou d’Espagne d’avant guerre. Elle contient d’ailleurs des textes inédits en français sur ces trois derniers mouvements.

Elle fait 188 pages et peut être téléchargée en ligne ici :

a version papier peut être commandée en envoyant un mail à contact@cnt-ait.info. La brochure faire 184 pages, le prix y compris les frais d’envois est de 8 euros. Vu le confinement prévoir malgré tout un délai pour l’acheminement …

Ci dessous l’intro et le sommaire. Bonne lecture !

INTRODUCTION : « LA PROPRIÉTÉ C’EST LE VOL »

Cette phrase prophétique de Proudhon – le Père de l’Anarchie si on en croit les historiens – fut écrite en 1840, en plein essor de la Révolution Industrielle qui réclamait sans cesse toujours plus d’ouvriers pour faire tourner à plein l’économie de production en plein essor.

Les paysans quittent les campagnes et viennent s’entasser en ville, pour rejoindre le cortège des ouvriers qui se feront avaler par l’usine-Moloch, comme l’a immortalisé Fritz Lang dans son film prophétique Metropolis.

Si les paysans étaient logés par leurs maitres, les ouvriers eux doivent payer pour se loger. Mais rien n’a été prévu pour héberger ces masses qui se pressent toujours plus dans les villes. Les logements sont rares, et donc chers. Les propriétaires n’investissent pas dans l’entretien des immeubles, qui deviennent rapidement des taudis, entraînant leur cortège de maladies telles que la tuberculose. La rénovation du centre de Paris par le baron Hausmann a assuré à la bourgeoisie des conditions de logements très confortables, mais a « oublié » la construction de logements pour les ouvriers : il faut dire que ce n’est pas un secteur rentable. Il existe une véritable crise du logement populaire. Cette cherté du loyer explique l’instabilité de l’ouvrier dans la ville, ses déménagements fréquents, faits parfois à la « cloche de bois » quand il ne peut plus payer le loyer.

Avec la naissance du mouvement ouvrier et l’apparition d’une conscience de classe, les ouvriers vont passer de la prise de conscience – la propriété, c’est le vol – à la résistance individuelle – les déménagements clandestins. Puis avec l’émergence de l’Association Internationale des Travailleurs (AIT) et des sociétés de résistance ouvrière, cette résistance va devenir collective. L’idée d’une grève des loyers, comme il y a la grève du travail, commence à germer.

Les premières associations de locataires se forment. Souvent, ce sont les femmes qui sont à la pointe de la lutte : ce sont elles qui dirigent le foyer et sont chargées des tâches domestiques. Souvent le travail leur est interdit, elles sont donc obligées de rester confinées dans des réduits insalubres alors que leurs hommes eux vont se divertir au café ou au cabaret. Elles sont donc les premières à souffrir de cette situation, et logiquement les premières à se rebeller.

Ce phénomène est universel : l’industrialisation et l’urbanisation sont mondiales, les mêmes causes produisent les mêmes effets, de Paris à Buenos Aires, de Tenerife au Ghetto de Harlem.

Mais le problème du logement n’est qu’un des problèmes liés à l’organisation de la société capitaliste. Il est inséparable de celui du travail et de son mode d’organisation. La contestation sur le logement débouche alors sur une contestation globale du capitalisme. Les anarchosyndicalistes de la FORA en Argentine, de la CGT mexicaine, ou de la CNT-AIT à Barcelone et Tenerife, organisent des grèves de loyer qui prennent des tournures insurrectionnelles. En Italie dans les années 70, c’est toute la société capitaliste de consommation qui est remise en cause par l’Autonomie ouvrière.

Si aujourd’hui dans les pays occidentaux la qualité des logements s’est globalement améliorée, il reste néanmoins des ilots d’insalubrité tels que les foyers pour étrangers. Ceux-ci aussi s’organisent et pratiquent la grève des loyers pour exiger leur dignité.

La question de logement reste centrale pour le budget des familles, notamment les plus modestes. Les luttes et les grèves de loyer sont désormais bien ancrées dans le répertoire de lutte, comme des exemples récents en Angle-terre, en Pologne ou en France contre la hausse des APL nous le montrent.

Cette brochure regroupe différents textes, certains théoriques, la plupart historiques, publiés dans le journal de la CNT-AIT « Anarchosyndicalisme ! », ou bien dans d’autres titres militants. Sont aussi proposés à la lecture des extraits de textes d’universitaires, souvent dans des traductions inédites.

En réalisant cette brochure, il nous a semblé voir apparaitre des traits communs à ces luttes pourtant distantes dans le temps (elles s’étalent sur plus d’un siècle) et l’espace (sur plusieurs continents) :

–    ces luttes se mènent souvent quand la lutte dans l’usine ou l’entreprise est difficile, voire impossible, comme à Glasgow en 1915, où la discipline sévère imposée dans le cadre de l’économie de guerre empêche les ouvriers de se mobiliser sur leurs lieux de travail. Mais ces grèves de loyer quand elles s’étendent et se massifient débordent vite sur les questions salariales, par exemple à Tenerife en 1933.

–    elles dépassent souvent le seul cadre de la classe ouvrière. Elles sont d’ailleurs le plus souvent victorieuses quand elles réussissent à associer toutes les couches populaires au-delà des seuls ouvriers industriels : employés, travailleurs indépendants, étudiants, chômeurs, artisans et petits commerçants de quartiers, voire prostitués.

–    les femmes sont soent en première ligne, pour les raisons expliquées auparavant.

–    ces luttes ne sont pas exclusivement quantitatives (le coût du loyer), mais aussi très souvent qualitatives (des logements sains et de qualité), permettant ainsi une réflexion sur la nature et l’organisation du système capitaliste. Le fait que les femmes soient particulièrement impliquées dans ces luttes explique certainement cette richesse et cette intelligence de la lutte.

–    ce sont souvent des luttes de migrants, qu’il s’agisse de migrants ruraux comme pendant la période de la Commune, ou encore à Barcelone en 1931 ou en Italie dans les années 60, ou de migrants transnationaux comme à Buenos Aires, dans le Mexique post révolutionnaire ou les foyers Sonacotra dans les années 70. Cette diversité des acteurs nécessite que se forge une identité commune pour agir ensemble. Dès lors, la mobilisation et la lutte sont les creusets où se forge cette identité qui n’est plus nationale ou ethnique, ni même religieuse, mais bien politique au sens premier du terme (polis, la ville en grec).

Concernant les méthodes de lutte, il est remarquable de voir que dès les origines, l’action directe est employée : menée par les concernés eux-mêmes, sans intermédiaire entre les deux protagonistes (le locataire d’une part et le propriétaire d’autre part). Et surtout, sans revendication autre que l’action elle-même. Que l’on déménage en cachette ou même bruyamment, que l’on diminue de soi-même son loyer ou qu’on l’annule carrément, s’abstenir de payer son loyer est en premier une stratégie individuelle qui déborde le cadre légal. C’est une décision prise par le locataire lui-même, qu’il met lui-même en application, avec l’appui de la solidarité de ses égaux dans le cas des luttes collectives. De même, dans une grève de loyer il n’y a pas de revendication autre que l’action elle-même. On ne paye pas, point barre. À l’origine et tout au long du 20e siècle, ces luttes ne se menaient pas du point de vue de la légalité, mais du point de vue de la légitimité. Pour reprendre une expression du sociologue Hmed CHOUKRI les grèves de loyer sont des « contestations transgressive ».

Il n’est donc pas étonnant que les anarchistes aient été à l’origine de bien des luttes que nous évoquons dans cette brochure. Du 19e siècle jusqu’à la fin des années 30, on retrouve les sections de l’AIT (première ou seconde époque) dans tous les grands mouvements de grève de loyer, contribuant souvent à leur donner des dimensions quasi insurrectionnelles (Buenos-Aires 1907, Veracruz 1922, Barcelone 1931, Tenerife 1933). Car pour le finalisme révolutionnaire des anarchosyndicalistes, les luttes revendicatives immédiates sont toujours menées dans une finalité révolutionnaire qui structure dès aujourd’hui l’organisation sociale de demain.

Bien sûr, cette potentielle dimension révolutionnaire de la grève des loyers n’est pas du goût de la bourgeoisie ni de l’État. Ce dernier, détenteur du monopole de la violence et garant de l’Ordre public, n’a pas d’autre choix pour faire cesser durablement l’agitation que de faire cesser la cause problème, c’est-à-dire augmenter le nombre de logements disponibles (et ainsi faire baisser les loyers par la « loi du marché ») et améliorer leur qualité. Mais comment faire cela sans que ce soit coûteux pour la bourgeoisie, et même si possible pour que cela lui rapporte sachant que la location sociale n’est pas rentable ? La solution à cette équation passe par l’introduction d’une tierce partie dans l’affrontement locataire – propriétaire : l’État. En chargeant l’État de s’occuper de la construction des logements sociaux, et de leur entretien, la bourgeoisie se dédouane de son obligation de trouver une solution au problème qu’elle a pourtant créé en faisant venir en ville des légions de travail-leurs qui font tourner l’économie à son plus grand profit. Ces logements sociaux seront payés par l’État, c’est-à-dire par les impôts et donc les exploités eux-mêmes contribueront à leur financement (quand ce n’est pas avec un prélèvement effectué sur le travail…).

Par ailleurs, puisqu’elle est propriétaire des terrains constructibles, la bourgeoisie pourra même se faire payer par l’État ce qu’elle devrait autrement mettre à disposition gracieusement. Et mieux encore, par le jeu des appels d’offres pour les travaux de construction et d’entretien, ce qui aurait dû lui coûter va devenir une source de revenus juteux pour la bourgeoisie, ce qui entraîne les scandales à répétitions dans l’immobilier dont nous sommes désormais familiers.

Cette transition a pu s’opérer, car il y a eu des militants, pourtant issus de la mouvance libertaire, qui ont introduit le loup dans la bergerie en abandonnant les pratiques d’action directe au profit d’actions médiatisées. Ils ont dans le même temps abandonné la finalité de la lutte pour y introduire des revendications, lesquelles ne sont pas d’ailleurs pas adressées au premier responsable (le propriétaire), mais à l’État à qui l’on demande de  prendre ce problème en charge (demande de loi pour le logement social, parc locatif de l’État, droit des locataires).

Dès lors, il n’est pas étonnant que sentant tout l’intérêt qu’elle pouvait tirer de ce genre de revendication, la bourgeoisie ait encensé – en lui ouvrant en grand les pages de ses journaux et les carnets d’adresses de ses politiciens – le précurseur de cette stratégie « réformiste radicale » (un radicalisme de pacotille sous forme d’action médiatique au service d’un réformisme politique le plus plat), Georges Cochon et sa bouffonne fanfare de Saint-Polycarpe.

À plus de 70 ans d’écart, les mêmes causes produisant les mêmes effets, alors que la lutte des mal-logés à Paris à la fin des années 80 prenait une tournure d’action directe avec des perspectives révolutionnaires, l’on vit surgir le DAL et ses vedettes médiatiques inamovibles qui, avec ses actions spectaculaires et ses soutiens politiques et médiatiques, a permis de désamorcer une situation explosive en la faisant rentrer dans le jeu de la contestation médiatisée et acceptable. À noter que le DAL a toujours été hostile aux pratiques d’action directe (grève de loyer, squats), privilégiant les négociations avec l’État pour le relogement.

Nous avons souhaité présenter cette richesse d’expérience des luttes, où les anarchosyndicalistes et singulièrement les membres de l’AIT ont souvent pris une part importante, non par nostalgie, mais parce que nous pensons qu’il y a encore des leçons à en tirer pour nos luttes présentes et futures, notamment sur les modes d’organisation, l’articulation entre revendication immédiate et perspective révolutionnaire.

Bonne lecture et n’hésitez pas à nous faire part de vos remarques et commentaires.


Des militants de la CNT-AIT

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– INTRODUCTION : « La propriété c’est le vol »  p.4

– L’exploitation locative et ses conséquences    p. 9

– État, Patrons, Syndicats : 60 ans d’escroquerie en bande organisée    p. 12

– Il resterait plus de 1 million de logements vides si tout le monde était logé !    p. 20

– Grèves de loyers (Dictionnaire des mouvements sociaux, 2009)    p. 22

– 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire    p. 23

– 1890 : Si tu veux être heureux, pend ton propriétaire ! L’invention de l’action directe    p. 28

– 1907 : Balayer l’injustice, la grève des locataires de Buenos-Aires et le rôle des femmes anarchistes    p. 43

– 1911 : Cochon, inventeur du coup médiatique permanent et du « réformisme radical »    p. 48

– 1922 : « je ne paye pas, je fais la grève des loyers », quand des internationalistes et des prostitués font exploser la marmite sociale au Mexique ….    p. 52

– 1931 : Barcelone, la Grève massive des loyers    p. 103

– 1933 : Toit et Dignité, la grève insurrectionnelle du Syndicat des locataires de Ténérife    p. 110

– 1914-2018 : Un siècle DE Grèves des loyers dans les pays anglophones    p. 128

– 1960-1980 : Autonomie populaire et désobéissance civile, les auto-réductions en Italie    p. 132

– 1975-1980 : La grève des loyers des foyers SONACOTRA    p. 142

– 2007 : Levallois, de la lutte pour le logement à la lutte des places…    p. 157

– 2010 : Grève des loyers de Varsovie : succès de l’organisation communautaire dans le contexte de l’atomisation sociale    p. 165

– 2017 : Baisse des APL ? Baissons les loyers  !    p. 177

– 2017-2019  Grande Bretagne : Succès de la grève des loyers contre G4Lets :    p. 179

– COVID19 : Appel à la grève des loyers    p. 182