ALGERIE : CARNET DE ROUTE (Décembre 2003)

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

Trois interviews empruntés à la revue autonome MACACHE («Macache : expression de la négation, rien. Rien, parce que, de cette société de classe, il n’y a rien à vouloir, de sa démocratie rien à attendre. Rien, parce que, face au capital, il n’y a rien à négocier, face à l’État rien à revendiquer. Rien, rien que la guerre sociale !».)

1.LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR (entretien Salem, fin décembre 2003

 2.ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger), décembre 2003

 3.CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !, décembre 2003

LE MOUVEMENT A BRISE LA PEUR

entretien Salem, fin décembre 2003.

S : L’étincelle du mouvement c’est l’assassinat de Massinissa Guerma, le 18 avril 2001. Au sein de l’université de Béjaïa on a eu l’information, q’un jeune a été assassiné au sein de l’enceinte de la gendarmerie de Beni Douala. C’était autour du 20 avril, moment où l’on commémore le mouvement de 1980.

A Béjaïa, il a fallu attendre le 21 avril que des collégiens d’Amizour soit kidnappé en présence de leur enseignant. Cela a déclenché un mouvement très spontané à Amizour dès l’après-midi. Le 22, toute la région, les daira, bouillonait. Le jeunes était très violents, les barricades étaient montées, les édifices publics sont attaqués, la gendarmerie commençait à assassiner…

A l’université nous avons tenté de tenir une assemblée générale, exactement nous avions une AG prévu le 23, nous avons donc intégré les évènements de Kabylie dans l’ordre du jour. On n’a pas pu faire passer la motion dénonçant la repression et de soutien aux jeunes en lutte au nom du CNES. On s’est donc replié sur les étudiants, on a alors lancé l’initiative du AG pour le 25 avril en présence de toute la communauté universitaire. Constatant l’anarchie du mouvement et l’expérience des mouvements antérieurs (ex : après l’assassinat de Matoub, 15 jours d’émeutes et puis plus rien). Il n’y avait pas eu d’explication, ni d’orientation politique du mouvement. Donc, nous avons le devoir d’intervenir, en tant qu’universitaire. (Nous avions prévu de relancer le mouvement social à partir du 19 mai 2001, l’insurrection nous a devancé). A l’AG, nous avons appelé à la structuration de ce mouvement, cad l’organisation de la violence des jeunes, dans le but d’un mouvement populaire national.Nous appellons à la création de comité de quartier. Nous n’appelons pas les jeunes à rentrer chez eux, mais à s’auto-organiser ; pour donner un sens politique à la violence des jeunes qui est légitime, mais qui si elle ne s’organise pas retombera dans le sporadique, le conjoncturelle.

Le même jour, nous proposons une marche populaire pour le 29 avril 2001, avec une réunion de préparation le 28 avril. Les comités ont préparé la marche, le 29 la marche démarre de l’unviersité, au bout d’1 km il y a eu des affrontements avec la gendarmerie et la police. C’est le 1er combat de rue organisé. Le même jour nous avons tenu une AG et nous avons appelé pour une marche pour le 3 mai.

Q : Quel contenu y-a-t-il dans ces assemblées ?

S : Pour le comité populaire, même si la Kabylie bouillonnait autour de la commémoration du 20 avril, et donc des revendications culturelles ; c’est d’abord la misère sociale qui est le moteur de cette insurrection. Les jeunes sur le barricades le disait, « nous n’avons rien à perdre. Ils peuvent pas nous tuer, car nous sommes déjà mort. » « Nous n’avons rien à perde parceque nous n’avons rien eu. » « Nous sommes des chômeurs, et des chômeurs déjà agés » . Le mouvement est fondamentalement social (réclamation de travail, logement), et pour les libertés. Des slogans appellent à en finir avec le pouvoir en place. En plus, on trouve la demande de reconnaissance de l’Amazigh.

Q : Les partis politique se sont fait saccagé leur siège pendant cette insurrection.

S : Oui. Dès le début (le 22, 23, 24). Pour les émeutiers, les partis politiques sont responsables de la misère que chacun vivent. Ils ne se reconnaissent plus dans la classe politique, la nouvelle forme d’organisation, sous forme de mouvement, d’assemblée leur convient alors.

Q : D’où vient la référence aux aarouchs ?

S : Nous avions à Bougi un comité populaire lors du mouvement de 1980. Nous voulions le relancer. Un mouvement pas citoyen ou aarouch, mais un mouvement populaire. Le terme aarouchs est venu un mois après, de Tizi-Ouzou. C’est une trace de tribalisme. La notion de aarch passe sous silence, et même nie, la dimension de la lutte de classe du mouvement.

La presse a bien sûr préféré utiliser le terme de aarch, plutôt que de comité populaire.

Q : Comment les partis ont réussi à se replacer dans le mouvement ?

S : Ils ne l’ont jamais quitté, en fait. Le simple militant ira dans les assemblées, pas au nom du parti bien sûr. Mais au nom de village, de la famille ect. Par démocratisme, ces militants n’ont pas été exclu du mouvement.

Q : Les aarchs sont ils une nouvelle bureaucratie politique ?

S : Les aarouchs sont éclaté, c’est très pluriel. La tendance totalitaire y était de puis le début. Quand dans le comité populaire de Béjaïa réunissait des femmes, des travailleurs, des chômeurs, des intellectuelles. Les aarouchs s’attachaient eux à l’apartenance au village. Ils ont exlu d’abord les femmes, au nom de la tradition. En suite les syndicaliste (en les voyant à juste titre comme une bureaucratie).

On se retrouve alors avec des assembée de notable. Quand les militants du FFS et du RCD se sont fait élire dans leur village, ils ont pu reproduire le pratique politicienne. Aujourd’hui plus personne ne se reconnait dans les aarrouchs. ILs dialoguent avec le pouvoir…

Q : Une des particularité du mouvement c’est d’avoir durée, pendant presque deux ans. Quel sens cela a ?

S : Le mouvement perdure par la plate-forme, l’abscence de classe politique. Dans la conscience des gens ce mouvement a apporté un espoir. Il n’y a pas d’autres alternatives. La crise que nous vivons aujourd’hui est politique. Sans un mouvement qui exprime les intérets des opprimés, des chômeurs, des classes laborieuses, on ne peut avoir de perspectives.

Ce mouvement a brisé la peur, la peur de la gendarmerie, la peur des islamistes, la peur du pouvoir.


ENTRETIEN AVEC LE CLA (Conseil des Lycées d’Alger)

Redouane Osmane, professeur de littérature de français à Bab el-oued, porte parole du CLA (Conseil des Lycées d’Alger.)

R : La grève des enseignants à démarrer sur une accumulation de mécontentements. Face à une administration omnipotente et injonctive et une détérioraton très importante du niveau de vie des enseignants. (par ex : en 1990 je touchais 6000 DA, aujourd’hui j’en touche 1500 DA), même avec l’augmentation que l’on vient de nous donner, suite à la grève, ça ne rattrape pas la perte du pouvoir d’achat des enseignants.

Pour arrondir la fin de mois, les professeurs font maintenant des petits boulots. Toutes ces frustrations laissait présager d’un mouvement de la part des enseignants. Ce mouvement qui est parti de l’algérois, c’est aussi 15 ans de militantisme de proximité. Dans le reste du pays c’est plutôt un mouvement spontané, suite aux grèves à Alger.

Q : Le mouvement revendiquait quoi ?

R : Dès septembre, ce sont des revendications corporatiste, pour une augmentation de salaire, la retraite au bout de 25 ans de travail, et la reconnaissance de la pénibilité de notre travail (statut particulier).

Le corporatisme des enseignants du secondaire, le fait de vouloir s’organiser en tant que tel, s’est heurté aux syndicats traditionnels et par les pouvoirs publics. Un nouvel acteur indépendant dans le champ syndical doit être brisé. L’enjeu était donc, non pas un problème d’argent ou de céder aux revendications, mais comment effacer de l’imaginaire des algériens un mouvement indépendant et offensif devenu un symbole pour l’ensemble de la société.

Q : Comment s’est constitué la coordination des lycées d’Alger ?

R : Une association avec de nombreux contacts au niveau des lycées, regroupant des précaires à lancé un appel. Ce sont des enseignants non-régularisés au niveau de leur fonction qui étaient en opposition à l’intérieur de l’UGTA. Cette association a permis l’avènement d’un texte fondateur, disant « l’enseignement va mal, les enseignants vont mal, que les enseignants doivent sortir de leur invisibilité, qu’ils doivent apparaitre au niveau de la société. Cet appel s’’est très vite propagé, et les enseignants du secondaire se sont donné une identité. Dans les lycées se sont constitué des Assemblée Générale de Lycées (AGR), elles ont élu un collectif, avec une rotation, qui constitue le bureau du CLA. (chaque jour deux ou trois délégués sont élu pour faire partie du bureau). Ensuite, nous n’avons plus demander d’autorisation pour faire des AG, on a bloqué l’administration. On a installé un réseau de contact, par ex pour les piquets de grève, les enseignants allaient les uns chez les autres pour faire les piquets ect.

A Alger nous sommes resté CLA, dans d’autres Daira certains voulaient refaire l’expérience d’un appareil syndical, nous nous avons refusé et nous sommes resté CLA.

Q : Et le CNAPEST ?

R : Entre le CLA et CNAPEST c’est une différence entre le centre et la périphérie… Ensuite, nos pratiques de démocratie dans le mouvement, comme par ex la participation des femmes -très importante sur Alger- n’est ni comprise ni accepté par le CNAPEST et hors d’Alger. Le CNAPEST a un fonctionnement autoritariste, 5 personnes peuvent décider pour l’ensemble, un conseil national peut décider pour l’ensemble des Assemblée Générale. Par ex l’accord avec le ministre signé par le CNAPEST, les grévistes l’ont appris à la télévision. Au CLA, et donc àà Alger, si on va chez le ministre, tout est discuté avant en AG, et tout est redit après. (on s’en méfie comme la peste, d’ailleurs on l’appelle le CNA-PESTE).

Mais dans le reste du pays, des gens sont sur la même dynamique que le CLA, bien que suel le CNAPEST existe dans ces régions. Nous allons lancer des assises nationales pour discuter et coordoner les personnes sur la même identités que nous.

Q : Quelles sont les perspectives du mouvement aujourd’hui ?

R : En Algérie défendre les liberté, c’est très important. Il y a des paradoxes extraordinaire ici. C’est une société extrèmement policée. Quand nous avons interdit les RG à rentrer dans nos réunions, les gens nous prenaient pour des fous. Avec le terrorisme la police était omniprésente, les gens ont perdu leur réflexe même d’une réunion privée. S’il n’ y a pas de recul de la société, nous avions un soutien large pendant cette grève de la société. Nous devons participer à donner la parole à la société, à nos élèves aussi.

La perspective pour le CLA c’est d’organiser le mouvement à l’échelle nationale et de lui donner une identité qui le fera sortir de son corporatisme, c’est de faire reconnaitre un acteur social qui ne soit pas contrôlé.

entretien réaliser à Alger, le 30 décembre 2003, par Nestor Pantruche.


CHÔMEURS : ON EST ASSIS SUR UN BARIL DE POUDRE !

Entretien avec des chômeurs, dans les quartiers populaires de Béjaïa, Décembre 2003. Les prénoms des intervenants ont été volontairement changés.

Moussa : Le 18 avril 2001, Massinissa Guermah a été assassiné dans la gendarmerie de Beni-Douala. Le 22 avril, des lycéens d’Amizour sont kidnappés par la gendarmerie. Ces événements semblent être la cause du printemps noir. En vérité, c’était un ras-le-bol populaire, le marasme social a conduit à ces événements.

Après 1990, la restructuration économique demandait des sacrifices. L’Etat ne les a faits uniquement sur le dos du peuple. Le peuple pense avoir beaucoup trop sacrifié. L’Etat a fait preuve de mutisme face aux demandes du peuple. Nous nous sommes donc tournés vers d’autres formes de revendications. Affronter un blindé avec une pierre, par exemple.

Rachid : Les émeutes ont eu lieu essentiellement en Kabylie, mais c’est une crise sociale qui concerne l’ensemble de l’Algérie. La mort de G et l’enlèvement des collégiens, c’est la goutte qui a fait déborder le vase. W : Les banderoles, c’était : « Vivre un jour debout, plutôt que 100 ans à genoux. » « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ». Ce sont des mots qui expriment une certaine mélancolie, un chagrin.

Q : Comment sont apparus les comités de quartiers, de villages ?

Mohamed : Les émeutes se sont propagées très vite, en deux jours la Kabylie était embrasée. L’Etat n’a pas eu le temps de renvoyer des renforts. Le peuple s’est organisé pour assurer la sûreté des quartiers. Ces comités ont aussi la charge de représenter la voix de chaque quartier dans les réunions qui vont se tenir au sein du territoire. Djamel : Les délégués des comités ne font pas partie de la révolte, ce ne sont pas des « faiseurs de révolte ». Parfois même ils sont contre les émeutes, ils te disent qu’il ne faut pas casser ceci ou cela, etc.

Toufik : Mais le jeune qui veut exprimer sa révolte, il n’a pas d’autres moyens de se faire entendre que d’aller affronter un policier ! Les comités se sont constitués afin de canaliser la révolte.

Dans les comités de quartiers il y a 3 ou 4 couleurs politiques qui s’expriment dedans. Le peuple kabyle est très politisé, la façon dont on mange du pain, il y a une tendance politique qui s’en dégage.

Q : Au-delà des affrontements avec la police, des objectifs ont été visés par les émeutiers, les mairies, les partis politiques...

Aziz : On saccage ce qui représente l’Etat, il y a aussi la Sonelgas (EDF-GDF locale), les PTT, etc. On n’a pas touché aux écoles, bien que j’aurais aimé que l’on y touche parce qu’elles ne nous ont rien donné. J’ai besoin de papier, à chaque fois que je vais à la mairie, on me fait attendre, donc je vais saccager la mairie. Je paye depuis 10 ans ma facture d’eau, mais l’eau qui sort de mon robinet 2 heures par jour n’est pas potable, je saccage le siège de l’eau et ainsi de suite.

Kader : Les sièges des partis, c’est une manière de dire, « on ne veut pas de couleur partisane dans notre mouvement ». Les partis sont totalement discrédités, ils n’ont rien apporté. Le mouvement dit « je parle en mon nom, seul, et à ma manière ».

Q : Et le boycott des élections.

Tarik : Les Kabyles sont un peuple boycotteur à la naissance.

Massinissa : ça sert à rien de voter, les élections ne nous ont jamais rien apporté. Un élu, une fois élu, nous tourne le dos.

Q : Et les aarouchs dans tout ça ?

Moussa : Quand on me parle d’aarouchs, j’ai l’impression que l’on me parle de quelque chose qui m’est étranger. Ils sont présentés comme nos tuteurs… Ils représentent la population aux yeux de l’Etat, mais ils ne représentent qu’eux-mêmes !

Les aarouchs sont opposés entre deux pôles, les dialoguistes et les non-dialoguistes. En vérité ils sont 50, divisé en deux.

Farid : Ces délégués ont étouffé le mouvement. Ça sert à rien d’arrêter quand on a 123 jeunes qui sont assassinés, ça sert à quoi de continuer de vivre quand ton frère est mort dans les émeutes, tu y vas. On vivra tous ou on meurt tous. Vivre dignement ou mourir.

Aujourd’hui rien n’a changé, l’étincelle peut reprendre à tout moment.

Moussa : On est assis sur un baril de poudre !

Voyage en Algerie (2003)

(Article paru initiallement dans le journal de la CNT-AIT de Toulouse en septembre 2003)

Après une longue absence, nous décidons, une amie et moi, d’aller faire un petit tour de l’autre côté de la Méditerranée. Nous arrivons donc par une belle journée d’hiver à l’aéroport d’Oran. Des amis nous attendent et nous embarquent faire un tour au centre ville et le long de la corniche.

Tard dans la nuit, on se retrouve dans une boite de nuit où les groupes de musique de raï battent leur plein. Moi qui avais pris bien soin de choisir mes vêtements pour là-bas, je n’en revenais pas de voir toutes ces filles en petites jupes (elles arrivaient avec de longs manteaux), ces garçons qui affichaient leur homosexualité et ces flots d’alcools qui coulaient ! Détail révélateur d’une société complètement schizophrène et hypocrite, où la vie n’est pas la même pour tous et où les gens ne sont pas tous des intégristes ou des mekla corrompus.

(Article paru initiallement dans le journal de la CNT-AIT de Toulouse en septembre 2003)

Après une longue absence, nous décidons, une amie et moi, d’aller faire un petit tour de l’autre côté de la Méditerranée. Nous arrivons donc par une belle journée d’hiver à l’aéroport d’Oran. Des amis nous attendent et nous embarquent faire un tour au centre ville et le long de la corniche.

Tard dans la nuit, on se retrouve dans une boite de nuit où les groupes de musique de raï battent leur plein. Moi qui avais pris bien soin de choisir mes vêtements pour là-bas, je n’en revenais pas de voir toutes ces filles en petites jupes (elles arrivaient avec de longs manteaux), ces garçons qui affichaient leur homosexualité et ces flots d’alcools qui coulaient ! Détail révélateur d’une société complètement schizophrène et hypocrite, où la vie n’est pas la même pour tous et où les gens ne sont pas tous des intégristes ou des mekla corrompus.

  Le lendemain dans l’après-midi, ma copine et moi prenons la route pour aller rendre visite à sa famille. Il fallait se dépêcher pour éviter de rouler de nuit. Nous avions un trajet de 400 km à faire. La route est longue et surtout dangereuse car la ville natale de ma copine et pratiquement toutes les régions environnantes font partie de ce qu’on appelle le triangle de la mort. Après les plaines d’Oran, la route serpente à travers collines et montagnes. On était un vendredi, jour de prière, où les routes sont généralement peu fréquentées. Tout au long du parcours, il y avait des barrages de militaires ou de gendarmes. La vue de chacun d’eux me glaçait. Il pouvait s’agir d’un faux barrage, et même avec les vrais, on ne sait jamais ce qui peut nous arriver, surtout que nous étions deux rzalettes ! Il fallait, dans tous les cas, arrêter la musique, la cigarette, marquer un stop, dire notre destination, éviter tout mouvement, se faire tout petit… Il est 17h45, il fait déjà nuit et nous sommes à 30 mn de notre destination. La route devient de plus en plus étroite, de plus en plus sinueuse. On ne dit plus un mot. Et puis ma copine se met à me parler d’une voix très calme, monotone. Elle me dit qu’un des premiers attentats revendiqués par le GIA avait eu lieu juste au virage que nous venions de passer. Il s’agissait de l’assassinat d’une délégation de 19 personnes dont un préfet. Vers l’entrée de la ville, en chuchotant presque, elle m’indique l’endroit où deux de ses frères ont été victimes d’un attentat. L’un d’eux a trouvé la mort tandis que l’autre a été gravement blessé. Un peu plus loin, c’était au tour de son neveu de trouver la mort. Il a été tué par balle en plein centre ville. Comme les parents de ma copine habitent dans une petite ferme isolée, elle me propose de passer la nuit en ville chez une de ses belles-sœurs. Elle me précise que pas très loin de la ferme, 13 personnes ont été assassinées dont 5 membres de sa famille. Nous arrivons enfin à la maison. Il fait chaud, ça sent bon et ça me rassure !

  Le soir, nous nous sommes tous assis autour d’une meïda garnie de café, de thé et de gâteaux. Ma copine me précise que je peux fumer. Nous échangeons des nouvelles de France et d’Algérie. Soudain, on frappe à la porte, tout le monde sursaute car la belle-sœur n’attendait personne. A travers la double porte en fer, le neveu reconnaît la voix de son oncle. Un homme d’une soixantaine d’années, d’une stature impressionnante, accompagné de sa petite fille, vient nous saluer. Il porte à l’épaule une kalachnikov. Il l’a adossée sur le mur, là, en face de nous, mais personne, même les enfants, n’avaient l’air d’y prêter attention, sauf moi. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de cette chose.  » C’est un Klach me dit-il, tu n’en as jamais vu ? Ici tout le monde a une arme. Nous ne sommes en sécurité nulle part et il faut bien se défendre « . Je n’osais pas répondre et puis je ne savais pas quoi lui dire. Ils se moquaient gentiment de ma peur. Petit à petit, chacun d’eux se mit à raconter des bribes de leur vie de ces dernières années. La famille, très nombreuse, vivait à 3 km de la ville dans un climat permanent de peur et d’angoisse.  » Ça a commencé par des appels téléphoniques anonymes, annonçant la mort de chacun de nous. Ils nous récitaient des versets coraniques destinés aux veillées funèbre et nous demandaient de préparer le linceul de notre prochain enterrement. Nous allons enlever vos enfants disaient-ils, et vous n’aurez que les têtes ! Ensuite, c’était au tour des lettres de menaces, et puis toutes ces exécutions. Nous vivions avec la peur de mourir, la peur de ne pas arriver au travail, de ne plus rentrer chez nous, la peur d’être enlevés, torturés, violés. A la maison, nous nous organisions avec les moyens du bord. Nous faisions des gardes de nuit à tour de rôle pour surveiller la venue des terroristes et nous avions muré les fenêtres. Les enfants ne pouvaient plus aller à l’école, ni sortir jouer dehors. Ils étaient cloîtrés à la maison. Les adultes qui travaillaient à l’extérieur, ou qui allaient acheter du ravitaillement en nourriture et autres besoins, changeaient en permanence leurs horaires et leurs itinéraires pour ne pas être repérés. Ceux d’entre nous qui avaient reçu des lettres de menace, ne dormaient même plus à la maison et « nomadisaient » d’un endroit à un autre. On se demandait quel serait le prochain d’entre nous et nous n’avions même plus de larmes pour pleurer nos morts ! « .

  Le lendemain dans l’après-midi, nous sortons faire un petit tour. Au bas d’un chemin, ma copine me montre un hameau de grabas. Ici, me dit-elle, 28 personnes ont trouvé la mort de façon atroce, et la rumeur dit que ce sont les militaires qui ont fait le coup. Toutes les familles assassinées étaient soupçonnées d’avoir des liens plus ou moins directs avec les groupes islamistes. Au retour, nous traversons le marché d’Oran. A côté d’étalages regorgeant de produits de tous genres, s’étalait la misère des gens : des enfants qui mendiaient ; d’autres proposant – vieille pratique coloniale – de porter nos sacs ; des vielles femmes assises sur des tabourets tentant de vendre tout ce qui pouvait l’être ; des cireurs de chaussures ; des « gareurs » de voitures.

Triste réalité.

Fadila

ALGERIE , UNE POPULATION MARTYRISEE : LES DESSOUS DES CARTES (été 2001)

(Article paru dans le journal de la CNt-AIT Toulouse en 2001)

Voilà presque dix ans maintenant que l’Algérie est en guerre. Le nombre de morts donné par les institutions officielles est de 150.000 et plus de 20 000 disparitions. Un décompte macabre pour l’an 2000 montre à qui l’on s’en prend dans ce terrible conflit : parmi les 9006 victimes de cette année recensées, on compte 1025 « terroristes », 603 militaires, et 117 membres des groupes d’autodéfense, tout le reste c’est-à-dire plus des trois quarts sont des civils, des villageois surtout !

(Article paru dans le journal de la CNT-AIT Toulouse en 2001)

Voilà presque dix ans maintenant que l’Algérie est en guerre. Le nombre de morts donné par les institutions officielles est de 150.000 et plus de 20 000 disparitions. Un décompte macabre pour l’an 2000 montre à qui l’on s’en prend dans ce terrible conflit : parmi les 9006 victimes de cette année recensées, on compte 1025 « terroristes », 603 militaires, et 117 membres des groupes d’autodéfense, tout le reste c’est-à-dire plus des trois quarts sont des civils, des villageois surtout !

Morts par balle et morts de faim !

Drôle de guérilla qui est sensée s’attaquer à la classe dominante et qui tue tant de civils. Dix ans de guerre pour le pouvoir entre clans et 1800 morts par mois ! Dix ans de guerre que ni le gouvernement ni l’opposition (islamistes, nouvelle bourgeoisie naissante pseudo intello-progressiste et/ou régionaliste) ne semblent vouloir arrêter tant que l’appropriation des biens, de tous les biens, par une clique ou par un autre ne sera pas réalisée. J’ai dit opposition ?

Quelle opposition, il n’y a pas d’opposition puisque tous se battent pour le pouvoir, puisque tous rêvent d’être khalife à la place du khalife. Et tous sont prêts à nous sacrifier, à boire notre sang jusqu’à la dernière goutte s’il le faut pour y accéder. Voilà pourquoi, dix ans de guerre. et la liste des morts ne finira pas de s’allonger. Les morts, ce sont des algérois, des oranais, des jijilien, des timimouniens, des chaouis, des mouzabites ou. des kabyles, peu importe, ils ont tous au moins un point en commun : des exploités. Il y a ceux qui meurent à coup de balles, à coup de bombes ou à coup de sabre. Il y a ceux de plus en plus nombreux qui meurent à coup de faim et de misère absolue. Des dizaines de familles entières se sont suicidées collectivement cette année tant était immense leur désespoir et le délabrement de leurs conditions de vie (on s’enferme dans la maison et on ouvre le gaz). Mais que se cache derrière ces crimes ?

A la fin des années 80 l’effondrement de l’économie algérienne est à son comble. Une brèche est alors ouverte pour amorcer le plan de restructuration recommandé par le F.M.I. et la banque mondiale sensée redresser cette économie défaillante mais qui n’est en fait qu’un cheval de Troie pour libéraliser le marché et asseoir les lois de la mondialisation et du capitalisme. Les usines et les établissements publics sont en ébullition du fait de la suppression des maigres avantages sociaux. L’explosion a finalement lieu le 5 octobre 1988 : la population descend dans la rue pour exprimer son ras le bol détruisant tous les symboles de l’État et du F.L.N.. Ils réclament la justice, la démission du président Chadli et la fin de la hogra [1]. Cela se termine dans un bain de sang. On fait sortir les chiens de gardes de leurs casernes qui tirent sans aucun état d’âme sur la foule : entre 500 et 1500 morts, plusieurs centaines de personnes torturées dans les commissariats et des dizaines de disparues. C’était pour les médias occidentaux et le pouvoir en place un chahut de gamins !

En attendant, la pression pour les réformes économiques se fait de plus en plus grande. L’Occident via le F.M.I. se montre très prévenant envers la sphère dominante : octroi de crédits, rééchelonnement de la dette extérieure (30 milliards de dollars) que l’Algérie ne pouvait plus payer depuis 1991, investissement de plusieurs milliards dans les secteurs stratégiques de la prospection et de l’extraction de gaz naturel… Il faut dire que les gouvernants algériens leur rendaient bien : Ils s’avèrent d’excellents exécutants des programmes d’ajustement structurel imposés par le F.M.I..

Grâce à cette guerre, et pendant que les médias se penchent sur « la complexité du problème » et nous « expliquent » qui tue, ces fameuses réformes économiques passent comme une lettre à la poste et détériorent chaque jour un peu plus les conditions sociales de la population. Plus de 300 000 emplois ont été supprimés entre 1998 et 1999 et des centaines de milliers d’autres ne reçoivent leurs salaires de misère que de façon irrégulière (entre 1 et 14 mois). Le taux de chômage a atteint 40%. Les subventions de l’État, (lorsqu’elles n’ont pas été carrément supprimées) ont été réduites de façon massive et le Dinar en constante dévaluation ont entraîné une hausse des prix et une chute du niveau de vie jamais égalée. La viande est devenue un produit de luxe et l’achat des médicaments est de plus en plus problématique. Même le pain qui est l’aliment de base des algériens a atteint des prix faramineux. Des milliers de familles ne peuvent plus envoyer leurs enfants à l’école et des maladies autrefois éradiquées comme le paludisme et le typhus apparaissent à nouveau.

Malgres la terreur, des luttes sociales

Des branches entières de l’économie ont été complètement démantelées. Seuls les secteurs de la production de pétrole et de gaz naturel restent rentables. Cependant, 70% de ces rentes servent à rembourser… les intérêts de la dette extérieure. Dans tous les secteurs, les fermetures d’entreprises sont monnaie courante. Au nom de l’économie mondiale et du libéralisme, on privatise et on rationalise à tout va. Malgré ce climat de terreur, toutes ces réformes ne sont pas acceptées sans protestations. Des grèves fleurissent dans bon nombre d’entreprises. En 1996 et pour le seul secteur du bâtiment on comptait environ 200 grèves, mais elles ont été étouffées et occultées.

Enfin, voilà un exemple qui montre bien le cynisme avec lequel agissent les gouvernants algériens et occidentaux, et qui met en lumière tout ce qui peut se cacher derrière une guerre. Les tueries ont pratiquement toutes lieu dans la plaine de la Mitidja.(surnommé le triangle de la mort). Une des conséquences de cette tactique de la terreur, c’est que les survivants quittent leurs villages et leurs champs. Grâce à ce dépeuplement massif et radical, des terres se libèrent, ces terres qui sont aujourd’hui propriété publique doivent se privatiser comme tout le reste sur ordre du F.M.I. Cet état de délabrement total des conditions de vie constitue un véritable terreau pour la propagation de tous les nationalismes (religieux, linguistico-culturel…) et ne sert finalement qu’à diviser les exploités pour mieux les asservir.

Finalement tout le monde trouve son compte dans cette histoire. Le régime en place, qui ne veut qu’une chose : perdurer et se remplir les poches. L’occident qui se lèche les babines devant ce nouveau comptoir commercial, et toute l’opposition qui n’est rien d’autre que la bourgeoisie naissante et qui grâce au multipartisme se retrouve dans le gouvernement et participe enfin à ce pillage. Oui tous y trouvent leur compte sauf la population qu’elle soit du nord de l’Algérie, du sud, de l’Est ou de l’Ouest, elle continue chaque jour un peu plus à être saignée à blanc à agoniser à mourir à petit feu. Quelle « formidable » diversion que la guerre !

Derrière cette guerre, qui s’habille de démocratie, d’islamisme ou de nationalisme se cache un long et cynique saignement de l’Algérie. Et cela, les médias prennent soin de ne jamais en parler. Les enjeux de cette guerre que l’on se garde bien de dénoncer c’est les enjeux de l’argent, du pouvoir, du profit, de l’exploitation et du pillage. C’est en un mot les enjeux du CAPITALISME.

AICHA


[1] un mélange de mépris et d’abus de pouvoir

LA RUMEUR DE LA CASBAH [1998]

(Article paru dans le journal de la CNT-AIT Toulouse, été 1998)
Algérie : En Algérie, dans cette sale guerre qui ne veut pas dire son nom, il y a des rumeurs qui courent. Et la rumeur, c’est aussi une stratégie de guerre. Mais toutes les rumeurs n’ont pas la même destinée.

(Article paru dans le journal de la CNT-AIT Toulouse, été 1998)

Algérie : En Algérie, dans cette sale guerre qui ne veut pas dire son nom, il y a des rumeurs qui courent. Et la rumeur, c’est aussi une stratégie de guerre. Mais toutes les rumeurs n’ont pas la même destinée.

Certaines sont amplifiées. Médiatisées et d’autres passées sous silence, transmises seulement de bouche à oreille entre copains, entre gens de quartiers, lorsqu’on se connaît, lorsqu’on est presque sûr.. Il en est justement une qui m’est parvenue par des copains algériens de passage en France.

Ca se passe à la Casbah, haut lieu de combat pendant la guerre de libération. Son architecture lui confère certaines particularités. Si on n’est pas du coin, on s’y perd dans ses ruelles en labyrinthes. Mais si on est du coin, et si la population vous soutient, alors la casbah offre mille possibilités de se planquer et de disparaître par les terrasses, si jamais on est poursuivi.

Fief islamiste ayant voté majoritairement FIS lors des fameuses législatives de 1992, le quartier est sous haute surveillance militaire et policière depuis 94. La zone est quadrillée 24 heures sur 24, et les habitants sont systématiquement contrôlés et fouillés à l’entrée et à la sortie. Pourtant, les islamistes et leurs branches armées sont restés dans la casbah, de plus en plus actifs. Les attentats à la bombe contre les conunisariats, les assassinats de flics, les sabotages… étaient monnaie courante. Les quadrillages et les opérations de police n’avaient que peu d’impact sur l’activité des islamistes.

Et là, justement, mes copains me racontent -ce qu’on n’entend jamais par ailleurs- qu’à la casbah, comme dans beaucoup d’autres coins « chauds » (Ben talha, Shaoula, Blida, Médéa … ) les islamistes oeuvrait avec la complicité de la population. Les gens s’organisaient en assemblées générales, constituées aussi bien de la population civile que des intégristes. On y décidait collectivement des actions à mener..

Mais depuis 1996, la situation a changé. L’armée a réussi à « nettoyer » le quartier, alors qu’elle en était incapable entre 94 et 95. Le nombre d’attentats et de meurtres dans la casbah a considérablement chuté. Il y a bien sûr, la mise en place d’un système de lutte contre la guérilla urbaine de plus en plus perfectionné, ayant pour objectif d’éradiquer les intégristes, mais aussi de terroriser la population entière et l’obliger par la peur à changer de camp. Mais, une des raisons que mes amis avancent, et qui leur semble tout à fait essentielle, serait que la population s’est désolidarisée du mouvement intégriste, à partir du moment où ce dernier n’a plus respecté les décisions prises en A.G., concernant notamment le rejet des assassinats de civils et de commerçants qui refusaient de se faire racketter (dont une famille entière de Mozabites)…

Tant qu’il s’agissait de porter atteinte à l’appareil de l’état et à ses représentants, la population était solidaire ; elle n’a pas accepté que la branche dure du F.I.S. fasse passer ses propres « valeurs », sa propre logique avant la sienne. Ce n’est peut-être qu’une rumeur comme les autres, c’est possible. Mais de celles qui sont tues. Elles ne sont pas dans l’ordre des choses dans un pays où les militaires font régner leur conception très particulière de la démocratie. Et pourtant, elle pourrait bien être éclairante sur les relations (réelles ou supposés) des algériens avec les intégristes, puisqu’elle casserait la légende entretenue par certains médias d’un « peuple d’intégristes ».

Fadila

L’AUTRE FACE DE LA GUERRE : ARGENT, PROFIT, EXPLOITATION, PILLAGE (1998)

(article paru en 1998 dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT de Toulouse]

L’Algérie est en guerre depuis sept ans. Totalitarisme d’Etat contre totalitarisme religieux. Le nombre de morts donne par les croque-morts officiels est de 500 000.

Sept ans de luttes de pouvoir entre des clans ! 200 morts par jour Et cela ne s’arrêtera pas tant que l’appropriation des biens, de tous les biens, par une clique ou l’autre ne sera pas réalisée. Après cela, la guerre se terminera peut-être, à moins qu’un soulèvement social ne se produise, tant est immense le délabrement des conditions de vie du peuple. Derrière cette guerre, qui s’habille de démocratie ou d’islamisme, se cache un cynique dépeçage de l’Algérie. Et cela, les médias prennent soin de ne jamais en parler. Alors, de retour d’Alger et de quelques villes du sud, je veux dénoncer l’autre face de cette guerre, celle de l’argent, du profit, de l’exploitation, du pillage.

(article paru en 1998 dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT de Toulouse]

L’Algérie est en guerre depuis sept ans. Totalitarisme d’Etat contre totalitarisme religieux. Le nombre de morts donne par les croque-morts officiels est de 500 000.

Sept ans de luttes de pouvoir entre des clans ! 200 morts par jour Et cela ne s’arrêtera pas tant que l’appropriation des biens, de tous les biens, par une clique ou l’autre ne sera pas réalisée. Après cela, la guerre se terminera peut-être, a moins qu’un soulèvement social ne se produise, tant est immense le délabrement des conditions de vie du peuple. Derrière cette guerre, qui s’habille de démocratie ou d’islamisme, se cache un cynique dépeçage de l’Algérie. Et cela, les médias prennent soin de ne jamais en parler. Alors, de retour d’Alger et de quelques villes du sud, je veux dénoncer l’autre face de cette guerre, celle de l’argent, du profit, de l’exploitation, du pillage.

Grace a cette guerre, le FMI (Fonds monétaire international) met en place en toute tranquillité un plan de restructuration qui consiste à libéraliser le marché, privatiser les entreprises, licencier les travailleurs (70 000 licenciements en quatre ans). Sous Boumediene et consorts, grâce aux ressources énergetiques du pays (gaz, pétrole), le peuple, s’il n’avait pas droit a l’opulence du clan au pouvoir, ne mourait pas de faim. L’Etat subventionnait tous les produits d’importation de première nécessité, l’école était réellement gratuite, ainsi que la sant. Le khalife Boumediene et sa cohorte de militaires règnaient en pères et maitres, sans instabilité politique, sans soulèvements sociaux. A l’heure de la mondialisation, cette lutte de pouvoir était certainement la bienvenue. Rien n’est autant inhibiteur que la peur. « La terreur rend les peuples muets », bien des dictateurs vous le diront. Grace a cette guerre, des concessions pétrolières ont été cédées aux capitalistes américains, allemands, canadiens, français et italiens.

Dans ces sites, pas un attentat, pas un faux barrage, pas une boucherie, pas un carnage. Le pétrole et le gaz coulent a flots. La surveillance est infaillible. Les Américains ont amené dans leurs bagages leurs propres chiens de garde. Aucun civil ne peut y pénétrer sans un sauf-conduit. « Un pays dans le pays. » On a découvert des gisements d’or dans le Sahara central. Une entreprise d’exploitation a déjà été mise en place en partenariat avec les Sud-africains. Durant l’hiver 1998-99, une équipe d’americains, de canadiens et d’australiens a été invitée par les autorités algériennes pour la visite d’autres sites et pour la négociation des concessions futures. Il parait que ceux-la sont plus gourmands et ne veulent pas des traditionnels 49 % des parts de l’entreprise, mais 50 %.

Grace a cette guerre, des militaires et des représentants de l’Etat se sont accaparés tous les gros marchés (pharmaceutique, immobilier, café, sucre, bananes), et la société nationale de production de médicaments (ENPHARM), après avoir été coulée par cette clique, a été mise en Bourse en février 1999, les gros actionnaires étant toujours les mêmes militaires et politicards.

Grace a cette guerre, les multinationales, Coca-Cola, Daewoo, se sont enfin implantées en Algérie.

Grace a cette guerre, et avec l’aide du FMI, l’inflation a atteint des proportions insupportables pour la plupart des gens. Et ce n’est pas fini, ce n’est que le début. La misère s’est installée partout. Il n’existe plus de classe moyenne. Il y a les riches, les très riches, il y a les moyennement pauvres et il y a les totalement démunis. Le fosse entre riches et pauvres se creuse a une allure vertigineuse.

En effet comment peut-on-s’en sortir lorsque le salaire d’un smicard est de 5 000 dinars, celui d’un cadre moyen de 15 000 dinars, alors que la baguette de pain coûte 9 dinars, le litre de lait 22, le kilo de semoule 40, le kilo de riz 60, les pâtes 70, les légumes secs entre 50 et 80, le kilo de viande 500, les crevettes entre 500 et 1 000, le poulet 150, la sardine (le poisson des pauvres dans les années 70-80) 70, et l’oeuf 6 dinars ? Comment peut-on se soigner lorsqu’une ordonnance médicale des plus banales (les soins pour une grippe ou une angine) revient au bas mot a 1 000 dinars et que la sécurité sociale n’en rembourse que 20 a 40 % ? Une amie médecin m’a dit que les gens n’achetaient plus que les médicaments les plus « nécessaires ». Pour le reste, « prends ton mal en patience ! »

Comme l’Etat se désengage de plus en plus de tous les services publics (santé, éducation, logement, emploi ….), il y a aussi le problème dramatique du logement qui n’a fait qu’empirer depuis la guerre. Avec la privatisation et la libéralisation du marché, les prix des loyers se sont envolés ! Pour un F2 dans la banlieue pauvre d’Alger, on paie entre 8 000 et 13 000 dinars par mois. Certaines agences font des contrats d’un an renouvelables et exigent le prix d’une annee de loyer d’avance

Pour s’en sortir, il reste encore le réseau familial, quand les enfants sont en âge de travailler, et s’ils arrivent à décrocher un boulot. Sinon, il reste le système D. Dans tout Alger, il y a des jeunes qui vendent des cigarettes au détail parce que les gens ne peuvent plus se permettre de s’acheter un paquet entier. Il y a la vente à la sauvette de tout et de rien (bien sûr des articles d’importation). Il y a ces vieilles femmes et ces petits enfants qui vendent, autour des marches Closel et Messonier, du pain, du couscous, des bricoles. Il y a la mendicité, qui, en quatre ans, s’est répandue partout dans Alger. Des enfants entre 8 et 12 ans, des vieux, des vieilles femmes qui arpentent les rues à longueur de journée, qui rentrent dans les magasins, les restos, les agences de voyage et à qui on n’a pas encore le courage de dire d’aller mendier dehors. Il y a aussi ceux qui ont pêté les plombs, les « fous », de plus en plus nombreux, qui errent en gueulant en parlant, en tenant des discours politiques pas si incohérents qu’on pourrait le penser.

Et tout cela n’est que le début, le pire n’est pas encore arrive. Il reste encore au pouvoir a s’accaparer le foncier. Les textes relatifs a la privatisation des terres sont ficelés. Mais qui en seront les bénéficiaires ?

Les fellahs, qui ont travaillé ces terres pendant la période de la révolution agraire avec le slogan « la terre est a celui qui la travaille » ? Les anciens propriétaires d’avant la guerre d’indépendance (puisque, à cette époque, le système social était de type « tribal » et que les terres communautaires appartenaient aux tribus) ? Ou les grosses fortunes liées au pouvoir (militaires et autres mafias) ? Il faut peut-être souligner ici que le fameux « triangle de la mort », comme la presse occidentale le nomme, n’est rien d’autre que la grande plaine de la Mitidja : les terres les plus fertiles d’Algérie. Est-ce une tactique de la guerre économique qui consiste par la terreur et les massacres de familles entières a vider ces terres de ses occupants pour faciliter leur appropriation par ceux qui sont en train de se partager le pays ?

Ce qui se cache derrière cette guerre, comme derrière toutes les autres, d’ailleurs (la guerre du Golfe, le Kosovo, le Rwanda, la Palestine occupée), ce sont des intérêts économiques et des enjeux géostrategiques. Un nouveau partage du monde est en train de se faire, avec une lutte acharnée entre Américains et Européens. Les peuples peuvent crever, de bombes, de coups de sabre ou de faim : 30 millions de personnes meurent chaque année de faim. Voila le plus grand des génocides de notre siècle, mais cela leur importe peu. Ce qui les intéresse, c’est d’établir leur nouvel ordre policier et économique, avec la complicité des gouvernants sur place, qu’ils soient fachos, intégristes ou totalitaires, et la collaboration active des médias, qui taisent tout cela consciemment.

Je voudrais terminer par une phrase que m’a dite un ami d’Alger. « Plus que tout c’est le tissu social, la solidarité, la convivialité, la chaleur, le sens de l’hospitalité que l’on est en train de detruire. ». Et, quand ce sera totalement fait, ils auront réussi leur coup. Chacun ne pensera qu’a sa peau pour sortir de la galère. Nous deviendrons des individualistes. Et l’individualisme est l’une des bases fondamentales du capitalisme.

Fadila

L’AUTRE ALGERIE : CELLE DES LUTTES SOCIALES (Sept 1999)

L’Algérie est toujours en guerre (article publié en Septembre 1999). L’Armée, les Affairistes de la politique et les Integristes de tous poils continuent de prendre la population en otage, de pratiquer le meurtre et la terreur. Dans ce climat de peur et d’oppression, des syndicalistes se battent pour défendre encore un espace de liberté et des conditions de vie décentes. L’un a écrit à la CNT-AIT de Toulouse, pour parler des luttes dans le domaine de l’éducation. Bien que nous ne partagions pas toutes ses analyses sur le rôle du syndicalisme et ses modes d’action, nous publions sa lettre car elle parle d’une Algérie inconnue des grands médias et de luttes gardées sous silence…

L’Algérie est toujours en guerre (article publié en Septembre 1999). L’Armée, les Affairistes de la politique et les Integristes de tous poils continuent de prendre la population en otage, de pratiquer le meurtre et la terreur. Dans ce climat de peur et d’oppression, des syndicalistes se battent pour défendre encore un espace de liberté et des conditions de vie décentes. L’un a écrit à la CNT-AIT de Toulouse, pour parler des luttes dans le domaine de l’éducation. Bien que nous ne partagions pas toutes ses analyses sur le rôle du syndicalisme et ses modes d’action, nous publions sa lettre car elle parle d’une Algérie inconnue des grands médias et de luttes gardées sous silence…

ALGERIE : LUTTES SOCIALES

Le conflit CNES (Conseil National des Enseignants du Superieur) – MESRS (Ministere de l’Enseignement Superieur et de la Recherche Scientifique) dure depuis 1991, toujours autour de revendications salariales principalement. En novembre 1991 déjà, les enseignants universitaires étaient sortis dans la rue et avaient essaye de faire un rassemblement pacifique devant le siège du gouvernement ; ils ont été déloges à coups de matraques par les forces de l’ordre.

Las de voir leur situation sociale se dégrader, et ne pouvant plus de ce fait assumer pleinement leur travail, les enseignants ont déclenché fin 1996 un mouvement de grève a l’échelle nationale ; la grève s’imposait, en l’absence d’écoute des pouvoirs publics. Malgré la durée de la grève (3 mois en pleine année universitaire), les responsables du secteur et les autorités du pays ont utilise tous les moyens possibles et imaginables pour casser le mouvement de grève et le syndicat autonome des enseignantq : intimidations, mises en demeure, blocage des salaires, tentatives de division… Les enseignants ont arrete leur mouvement de grève a la mi-janvier 1997 pour sauver ce qui restait de année universitaire, sans que leurs revendications ne soient reellement prises en charges ; seul acquis arrache lors : une augmentation négligeable des salaires et la promesse ferme des autorités de tutelle d’elaborer avant la fin de année universitaire le statut particulier de l’enseignant-chercheur universitaire.

En 1998, la situation sociale et les conditions de travail de l’enseignant se sont encore dégradées. Sur cette base, les délégués syndicaux avertissent les autorités de tutelle qu’en absence d’une prise en charge sérieuse des doléances des enseignants, une grève nationale serait déclenchée à la rentrée suivante (octobre 1998). La grève a donc démarré le 17 octobre 1998, avec comme principales revendications la revalorisation des salaires et l’élaboration du statut particulier de l’enseignant-chercheur.

Pendant 3 mois, : silence radio de toutes les autorités du pays malgré les appels répétés du CNES a des négociations, malgré des marches et des manifestations des enseignants dans plusieurs villes universitaires, malgré trois rassemblements pacifiques (réduits à cela à cause de l’interdiction, y compris par la force, des marches prévues) des enseignants en plein centre d’Alger. A signaler que les enseignants ont même été empêchés par la force d’accéder à leur ministère de tutelle le 11 décembre 1998, date de leur premier rassemblement a Alger. Au cours des manifestations, des enseignants et des enseignantes qui brandissaient leurs stylos pour signifier que c’était la seule arme dont ils disposaient, ont été tabasses par les forces de l’ordre. A signaler aussi que des bus emmenant des enseignants de l’interieur du pays a ces rassemblements ont été interceptes sur le périphérique et empêches de rejoindre Alger et le lieu du rassemblement.

Pendant trois mois donc, tout se passait du coté des pouvoirs publics et même des médias du secteur public, comme s’il ne se passait rien. La quasi-totalité des établissements universitaires du pays bloquée ou fortement perturbée dans leur fonctionnement, près de 10 000 enseignants (sur 15 000 au total) en grève, la majorité des 500 000 étudiants de l’université prives de cours, tout cela était apparemment négligeable, en tout cas pas assez important pour amener les responsables du secteur à se pencher sérieusement sur les revendications des enseignants et à essayer de trouver une issue au conflit. La seule initiative prise par le pouvoir pendant ces 3 mois a été le blocage, à partir de novembre, des salaires des enseignants, et cela en totale contradiction avec les lois régissant les conflits du travail. En effet, une circulaire ministérielle datant de 1991 prévoit dans ce type de conflit une ponction de 3 jours de salaire par mois pendant toute la durée de la grève, si celle-ci est légale, ce qui était le cas. Il faut relever ici la légéreté avec laquelle les premiers responsables du pays bafouent les lois qu’ils ont eux-mêmes élaborées. Se rendant compte de leur erreur, et en réponse a la plainte déposée par le CNES auprès du tribunal, ils ont façonné dans la précipitation une autre circulaire, datée du 25 novembre 1998, qui leur permet de suspendre totalement les salaires.

Pendant cette période, les enseignants se sont organises (au moins une assemblée générale hebdomadaire dans chaque établissement) pour subvenir à leurs besoins et ceux de leurs familles. Des bons de solidarité ont été édités et distribues par les enseignants eux-mêmes dans leur entourage. Les fonds ainsi collectes ont permis de parer au plus presse pour les plus nécessiteux d’entre eux (distribution selon les besoins). Sinon, les circuits habituels de solidarité (amis, commerçants, familles, connaissances … ) ont permis à de nombreux enseignants de tenir le coup. Un espoir de voir le conflit se terminer est ne fin janvier 1999, avec nomination d’un nouveau Premier ministre qui a donne instruction au ministre de l’enseignement supérieur de recevoir et écouter les enseignants. Ce qui fut fait, mais après plusieurs réunions, il fallait se rendre à l’évidence : les pouvoirs publics ne voulaient rien ceder et tenaient invariablement le meme discours « reprenez le travail et on verra ». Assez rapidement, l’analyse suivante s’imposait ce qui dérange les autorités, ce n’est pas tant de répondre, au moins en partie (le CNES était prêt à faire des concessions), aux doléances des enseignants, mais c’est surtout le fait de satisfaire les revendications d’un syndicat autonome, un cadre d’organisation érigé par les enseignants en dehors des rouages du système ; une « victoire » aurait donne à réfléchir à d’autres travailleurs, d’autres secteurs…

Apres l’échec des réunions CNES-MESRS, les responsables du secteur se sont souvenus (après 4 mois de grève !) de l’existence d’une législation du travail qui prévoit, dans ce type de conflit, un règlement reposant soi-disant sur une médiation, en fait sur une procédure contrôlée par l’Etat et son complice l’UGTA [1]. La décision rendue par la CNA (Commission nationale d’arbitrage) a été la suivante : il était ordonne, dans une premiere partie, aux enseignants grevistes de reprendre immediatement le travail. Dans la 2eme partie, il était ordonne à la tutelle la mise en application d’un certain nombre de mesures en faveurs des enseignants. Le texte de cette 2eme partie reprend en fait mot a mot une série de propositions – plutôt simulacres de propositions – faites par la tutelle aux délégués du CNES un mois auparavant, lors des réunions MESRS-CNES, et rejetées alors en bloc par les représentants des enseignants.

Cette procédure était en fait qu’un moyen pour les pouvoirs publics de casser le syndicat autonome des enseignants universitaires ou tout autre syndicat qui ne suit pas la voix de son maître et de museler toute tentative de mouvement de grève et de soulèvement social dans les autres secteurs. Les enseignants ont repris leurs cours le 28 février 1999, prenant acte de la décision de la CNA, mais résolus à continuer leur combat sous d’autres formes, autour de leur syndicat, le CNES, et ce, jusqu’a l’aboutissement de leurs revendications.

Nidal


[1] UGTA = Union Générale des Travailleurs Algériens (syndicat sous la botte complète du pouvoir).