EN UKRAINE COMME EN FRANCE ! UN SALAIRE DIGNE POUR LES PERSONNELS DE SANTE !

En Ukraine aussi, la politique de privatisation de la santé fait des ravages. Les personnels de santé viennent de lancer un mouvement de lutte contre la politique budgétaire et pour des salaires dignes. Nous assurons les travailleurs de la santé en lutte où qu’ils soient dans le monde de notre entière solidarité internationaliste !

Des travailleurs de la santé de la CNT-AIT


« En 2020, un véritable front de la lutte contre la pandémie s’est ouvert pour tous les médecins et personnels de santé ukrainiens, et, sans surprise, le principal ennemi des descendants d’Hippocrate n’était pas le virus, mais notre propre gouvernement ukrainien. Les fonctionnaires et les oligarques de la médecine, poursuivant le travail de leurs prédécesseurs, détruisent la médecine publique au profit de la médecine privée. Ils le font si cyniquement qu’il n’y aura bientôt plus d’infirmières ou de médecins qualifiés, ni de respect pour leur travail en Ukraine.

Les salaires des médecins restent  disproportionnés par rapport aux risques. C’est difficile à imaginer, mais le salaire moyen des médecins n’atteint pas le salaire moyen en Ukraine ! Selon le ministère de la Santé, le salaire moyen d’un médecin est d’environ 9 000 hryvnia (environ 260 euros), 7 000 hryvnia (environ 203 euros) pour les infirmières confirmées et 5 000 hryvnia (144 euros) pour les infirmières débutantes.

C’est pourquoi, aujourd’hui, nous, anarchistes, ne pouvons pas rester à l’écart et nous soutenons la lutte de ceux qui nous défendent tous et qui ont besoin de notre solidarité! Des militants du « Drapeau Noir » et de « l’Action Populaire » se sont joints aux infirmières pour manifester contre l’oppression sociale perpétrée par le gouvernement néolibéral contre la santé publique.

Lors de l’action, les infirmières ont exprimé leurs revendications :

1. Financement de la médecine à hauteur d’au moins 7% du PIB.

2. Augmentation des salaires du 01.01.2021 pour les travailleurs médicaux au niveau de 23 mille hryvnia pour les médecins, 17 mille pour les infirmières et 12 milles pour le personnel médical junior.

3. Garantie de recevoir des prestations d’assurance contre les maladies professionnelles pour les personnels de santé atteints de COVID-19 (présomption de lien entre la maladie et l’activité professionnelle).

4. Publication des dépenses, des revenus et des budgets des établissements médicaux (comptabilité ouverte), droit collectif de choisir la gestion des établissements médicaux.

5. Lancement d’un programme d’État pour fournir des logements au personnel médical.

6. Arrêter la destruction des institutions des services de maladies contagieuses (tuberculose), de psychiatrie et d’épidémiologie.

7. Transfert des infirmières travaillant dans les établissements scolaires et préscolaires au personnel des établissements de soins de santé du Ministère de la santé.

La solidarité avant tout ! »

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La CNT-AIT est une organisation anarchosyndicaliste. Elle regroupe des travailleuses et des travailleurs, qui face à l’inaction de toutes les structures syndicale, ont décidé de s’auto-organiser. Nous ne pouvons que compter sur nous-mêmes. Organisons nous en collectif, appelons à des AG de luttes de tous les personnels, pour discuter et réfléchir collectivement sur la situation actuelle et ce que nous pouvons faire ensemble, de façon autonome de tout parti ou syndicat traditionnel. Pour tout contact : contact@cnt-ait.info

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медсестрам – гіднy зарплатy : un salaire digne pour les infirmières ! Lviv, 16 décembre 2020

Dans la santé comme partout : travaille et crève

On est très injuste avec ce gouvernement ! Nous pensons tous que sa gestion catastrophique de la crise COVID est due à son incapacité à anticiper et à se préparer. C’est complètement faux et le gouvernement nous donne tous les jours la démonstration qu’il est tout à fait capable de prévoir et de s’organiser, quand il le veut.

Déjà au mois de mars 2020, nous n’avions pas de stock de masques par ce que le gouvernement n’en avait pas commandé. Par contre il n’a pas oublié en novembre 2019 puis de nouveau en avril 2020 de commander plusieurs millions d’euros de gaz lacrymogènes, de LBD et autres drones policiers. Ce gouvernement a le sens des priorités et des urgences !

Dans la santé c’est pareil. Alors que la seconde vague est là, et que l’iceberg de toutes les autres pathologies « reportées » va réapparaître, que croyez-vous que le gouvernement fasse ? Ne parlons pas de cet accord de la honte le Ségur … C’est un accord de trahison, signé par les syndicats réformistes et contre lequel les syndicats dit contestataires n’ont organisé aucune résistance sérieuse (ils ont appelé à des AG dans votre structure ?) alors que l’opinion publique nous était archi favorable. Les 183 euros ne vont même pas couvrir l’inflation des dix dernières années avec point d’indice bloqué !



Alors que nous sommes exténués, que de nombreux collègue sont en burn out, que dans certains services des collègues ont été contaminés par la Covid faute de moyens de protection, que fait le gouvernement ? Il embauche ? il donne des moyens supplémentaires ? Mais non voyons, son éminence Macron nous l’a dit le 6 octobre, en réponse à un collectif de soignants en colère « « Ce n’est pas une question de moyens, mais d’organisation »

Et question organisation, le gouvernement prépare l’avenir : il ouvre le feu vert à la privatisation.

Oh, il le fait en douce, pas franchement, par petites touches. Ça avait commencé avec le décret 2019-1593 du 31 décembre 2019 (pris en pleine période de fêtes de fin d’année, pour passer inaperçu) qui introduit la rupture conventionnelle dans la fonction publique. Autrement dit qui permet de licencier sans le dire des fonctionnaires … Et puis ce 3 septembre, un nouveau décret, le n°2020-1106, relatif aux mesures d’accompagnement en cas de suppression d’emploi dans la fonction publique hospitalière.

Certes ce décret ne parle pas de licenciement, il explique juste ce qui va se passer lors des fermetures d’hôpitaux. Bien sûr ce texte dit que l’agent pourra rester en activité, même si sa structure de rattachement est fermée. Mais le texte prévoit que l’État n’a pas obligation de lui trouver une nouvelle affectation… Or si l’État ferme des structures, ce n’est pas pour en rouvrir d’autres, ni pour gonfler les effectifs de celles existantes car l’heure est au « dégraissage du mammouth »… Si l’agent est sans affectation, il ne percevra plus aucune prime liée à l’exercice de ses fonction  ! Autrement dit son revenu sera largement amputé, de telle façon que si l’agent a une famille, des remboursements à payer, des enfants étudiants il ne gagnera plus assez pour subvenir à ses besoins…  L’agent sera alors poussé à négocier son départ de la fonction publique avec l’illusion qu’en s’installant en activité libérale ou en rejoignant des structures privées, il pourra trouver une meilleure alternative.

On le comprend, ce texte n’est rien de moins qu’un texte de harcèlement institutionnel officialisé, pour pousser les agents vers la sortie … L’État aura beau jeu de dire qu’il ne privatise pas et que ce sont les agents qui partent vers le privé « à leur demande », mais auront-ils le choix ? Et pour les patrons des structures privées ce sera sans risque : l’article 16 permet une période d’essai pour le salarié qui peut aller pendant un an dans une structure privée, en mise à disponibilité. Ainsi si « la greffe » ne prend pas, le patron peut se séparer de son employé sans risque et en prendre un autre. Qui a dit que l’État ne pensait pas à tout et ne préparait rien ?

Là encore, on n’entend pas les syndicats sur ce véritable plan de privatisation et de harcèlement institutionnel…

Alors nous aussi il faut nos préparer à riposter, pour ne pas laisser faire.
La crise Covid a montrée que la santé était un bien public, et qu’une gestion strictement comptable produisait catastrophe sanitaire et injustice. Et la future « organisation », privatisée, n’arrangera rien !

A nous de nous mobiliser, soignants et patients ensemble, pour exiger plus de lits dans nos hôpitaux, des embauches massives des salaires dignes.

De lits, + de personnel, un salaire digne,
Retrait de l’accord de trahison Ségur,

Pour un système de santé
universel, socialisé, solidaire !

Vive la sociale !

Des travailleurs du secteur santé de la CNT-AIT (Anarchosyndicaliste)

Cochin-Broca –Hôtel-Dieu, décembre  2020

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Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

D’arpès un texte de Juan Gérvas, Médecin généraliste retraité, Equipe CESCA (Madrid, España) [1]

De l’infanticide à l’avortement

Pendant des centaines de millénaires, le contrôle des naissances a été imposé par la nature, avec la faim et les maladies infectieuses. Lorsqu’il y avait trop d’enfants, l’infanticide était pratiqué, directement ou indirectement, avec peu de soin et d’attention. On pratiquait l’avortement volontaire avec diverses herbes ou avec des moyens mécaniques brutaux qui mettaient en danger la vie des femmes. À la fin du XIXe siècle, l’Église catholique interdit l’avortement volontaire.

La lutte pour le droit à l’avortement a commencé à partir de positions très différentes; d’une part, par des personnes aux préoccupations sociales et féministes qui, face à la réalité de l’avortement désespéré, ont préféré une procédure légale n’impliquant pas la mort de la femme. De l’autre, nous trouvons les courants eugénésiques[2] et néo-malthusiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui considéraient la reproduction aveugle comme un problème, soit parce que se reproduisaient des éléments sociaux peu recommandables, soit parce qu’en général il y avait une reproduction excessive, qui conduirait à une crise des ressources.

Une évolution intéressante a été celle des mouvements néo-malthusiens anarchistes du début du XXe siècle, qui ont renversé une idéologie purement conservatrice (le malthusianisme) pour la mettre au service de la classe ouvrière. «Le néo-malthusianisme de ces années […] était un mouvement proto-écologique, anticapitaliste et féministe de premier ordre […]; c’était un mouvement révolutionnaire face à la réalité socio-politique et économique de l’Espagne et de l’Italie, dans ce qu’il avait consciemment choisi de limiter le taux de natalité des travailleurs »[3]. La propagande de ces théories pénétrait le prolétariat urbain, bien que les difficultés à se procurer des moyens contraceptifs rendent difficile le passage à une application générale. Le soutien que des intellectuels éminents comme Gregorio Marañón ont donné aux mouvements hygiénistes / néo-malthusiens leur donna une patine de respectabilité.

L’Espagne des années 1930

Avec l’arrivée de la démocratie en Espagne en 1931 [chute de la Monarchie et déclaration de la Seconde République], des mouvements progressistes de toutes sortes ont pu étendre leur action sociale, ce qui a conduit à une large diffusion des informations sur l’hygiène sexuelle et même des moyens contraceptifs tels que les coupes vaginales. Le débat sur l’avortement n’était pas généralisé mais limité aux seuls médecins et, bien que les anarchistes le considérèrent comme un outil d’émancipation, leur approche était plutôt centrée sur la contraception.

Lorsque l’armée fractionnelle franquiste fasciste exécuta son coup d’État contre la république et le Front Populaire, la nuit du 17 au 18 juillet 1936, les organisations ouvrières et les partis de gauche réagirent  pour défendre la [Liberté et] la République. Après les premiers moments de confusion et de lutte, avec la stabilisation de la situation et le début de la guerre civile, les institutions de l’État républicain durent s’appuyer sur ces organisations politiques pour la gestion d’une partie de leurs fonctions. Mais dans certains cas le Gouvernement fut simplement submergé par l’action politique des milices révolutionnaires. Celles-ci, notamment les anarchistes regroupés au sein de la CNT-AIT[4], décidèrent de mener la révolution sociale parallèlement à l’effort de guerre. Dans le cas spécifique de Barcelone, où la CNT-AIT était particulièrement forte, il y a eu un remplacement de facto des institutions de la Generalitat [le gouvernement Catalan] par les forces anarchistes. A partir de septembre 1936, la CNT fut intégrée au gouvernement de la Catalogne, en même temps que celui de la République. Cela a permis aux anarchistes, dans les domaines dans lesquels ils étaient impliqués, d’appliquer leurs idées en utilisant la structure étatique. Ainsi, cinq conseillers de la CNT-AIT ont rejoint le gouvernement de la Generalitat en tant que responsables de la santé, en même temps que des ministres cénétistes ont été nommés au gouvernement espagnol de Largo Caballero (PSOE, Parti Socialiste) en septembre 1936.

Félix Martí Ibáñez

Avantages et inconvénients des procédés
anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Le responsable sanitaire anarchiste était le médecin de la CNT, Félix Martí Ibáñez, né en 1911, à Carthagène (Murcie). Martí venait d’une famille valencienne de la classe moyenne supérieure, son père était éducateur et sa mère pédagogue[5].

À Barcelone, il passa son bac puis étudia la médecine, qu’il termina à l’âge de 19 ans. Plus tard, en 1933, il s’installa à Madrid, où il fut fortement influencé par Gregorio Marañón  et par José Ortega y Gasset. En 1934, il présenta sa thèse de doctorat sur « l’Histoire de la psychologie et physiologie mystiques de l’Inde. ; Études de psychologie religieuse ».

Puis il retourna à Barcelone, où il combina sa propre consultation en cabinet avec le travail pour les militants de la CNT-AIT regroupés dans une coopérative de soins de santé.

Il réalisa également un travail important de diffusion de l’idéologie néo-malthusienne et eugénésique, en relation dans son cas également avec son intérêt pour les maladies mentales. Ainsi, il était en charge de la rubrique de la santé du magazine valencien Estudios, une publication libertaire à la pointe dans la diffusion des connaissances sur la santé sexuelle et le contrôle des naissances[6]. Avec le début de la guerre, il participe activement à l’organisation des services médicaux associés à la CNT-AIT, ainsi qu’à l’ensemble de la structure révolutionnaire.

Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse

En septembre 1936, Félix Martí Ibáñez fut nommé Directeur de la Santé Publique et des Services Sociaux du gouvernement catalan et, en même temps, Sous-secrétaire général du ministère de la Santé de la République, poste qu’il n’accepte pas. De son poste catalan, il se battit pour que la structure de la Generalitat applique les politiques de santé dans une perspective anarchiste. L’initiative la plus importante et la plus connue est le décret sur l’interruption artificielle de la grossesse, approuvé le 25 décembre 1936, publié au Journal officiel de la Generalitat de Catalunya le 9 janvier 1937. (Le texte accordait un délai de 15 jours pour l’organisation des services en vue de son application)[7].

Extrait du Journal officiel de la Generalitat de Catalunya du 9 janvier 1937

Il est intéressant de noter ce que Martí Ibáñez commenta au sujet du Décret: «Et comme toute réforme eugénésique doit placer au centre la mère et l’enfant, c’est là que nous avons commencé, en établissant dans le décret susmentionné la liberté de pratiquer l’avortement, quelle que soit la cause qui le motive, effaçant ainsi le charlatanisme meurtrier et dotant le prolétariat d’un moyen scientifique et efficace de contrôler sa natalité, sans crainte des risques que cela pourrait lui apporter »[8].

De cette citation, on peut déduire plusieurs idées :

1) Martí Ibáñez avait une idée claire d’être à l’origine de cette initiative réglementaire ;

2) Il entendait ce décret comme le début d’un processus d’application de politiques eugénésiques ;

3) il n’a pas limité les causes de l’avortement;

4) il a souligné la limitation des naissances comme l’un des objectifs du décret ;

5) D’un point de vue rhétorique, il est clair que Martí Ibáñez a considéré le décret parmi les mesures révolutionnaires visant à l’émancipation du prolétariat ; et

6) Il recherchait la légitimité [réglementaire] pour empêcher la mort de femmes lors de pratiques d’avortement illégal.

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique une volonté d’intervention eugénésique générale sur la société et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Martí Ibáñez développa ces points (notamment celui de l’avortement comme instrument d’émancipation du prolétariat) et mis en évidence la combinaison de l’avortement avec la création de centres dédiés à la diffusion des « moyens contraceptifs ». On y perçoit clairement le désir de créer un ensemble de mesures visant à faciliter le choix reproductif des femmes[9].

Martí Ibáñez poursuivra son travail en collaboration avec le gouvernement de la Generalitat, tant que les anarchistes y participeront; c’est-à-dire jusqu’aux événements de Mai 1937, lorsque la CNT fut expulsée des gouvernements central et catalan. Martí Ibáñez parti alors comme médecin sur le Front de l’Est où il fut blessé, puis participa à des rencontres internationales aux Etats-Unis et au Mexique. Il revint en Espagne alors que la défaite ne faisait plus de doute puis suivit les chemins de l’exil avec ses compagnons, en France puis aux États-Unis, où il fut professeur d’histoire de la médecine à New York[10].

L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique un désir d’intervention eugénésique générale sur la société (bien que l’on ne sache pas clairement quelles seraient ces interventions), et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Aucun type de restriction morale n’est accepté en ce qui concerne le droit à l’avortement, qui est présenté comme un fait de « catégorie biologique et sociale ». On voit ainsi dans le texte les deux influences fondamentales déjà évoquées: le féminisme anarchiste et l’eugénisme / néo-malthusianiste. Comme le dit Marie Nash[11], « La nouvelle réforme eugénésique de l’avortement » a répondu à une approche eugénésique, hygiénique [sic] et de classe « .

D’un point de vue féministe, on peut souligner que, bien que cette législation fût très en avance [sur son époque] et qu’elle légitime l’autonomie totale des femmes, la légitimation de l’avortement est  lié à la maternité, pour qu’elle soit heureuse et féconde. C’est une représentation du rôle des femmes dans la lutte pour le droit à l’avortement en Espagne, une lutte dans laquelle il n’y avait pratiquement pas de femmes et dans laquelle les points de vue étaient éminemment pratiques, et idéologiques uniquement du point de vue global anarchiste et pas de celui de l’émancipation féminine.[12]

L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse

[Dès la promulgation du décret, des réunions sont organisées pour informer la population. Ainsi le Bulletin CNT-FAI d’Igualada du 13 mars 1937 rend compte de la conférence du Dr. J. Rodríguez sur le thème de la « conception consciente de l’avortement ».]

Mais quel a été l’impact de cette législation ? Ce qui peut être dit se fonde sur les données conservées dans les quatre principaux hôpitaux de Catalogne et sur les estimations des professionnels de la santé. Cet aspect a été étudié en profondeur par Marie Nash[13], et nous nous référons à ses données. Ainsi, on estime qu’au début du siècle dernier, il y avait un avortement clandestin pour sept ou huit naissances et, dans les années 1920, environ 20% des grossesses en Catalogne se sont soldées par un avortement provoqué.

La documentation disponible à l’hôpital de San Pau montre des chiffres très bas pour l’avortement volontaire et encadrée par le décret de 1936 sur l’interruption artificielle de la grossesse. Entre 1937 et 1938, seuls 15 avortements sur 281 documentés peuvent être considérés comme tels, ce qui signifie que «l’incidence de la nouvelle législation a été minime puisqu’elle n’a touché que 5% des avortements enregistrés pendant la période d’application du décret. Tout semble indiquer un niveau d’échec élevé dans la mise en œuvre de la réforme de l’avortement eugénésique »[14]. Bien que les données fournies par Félix Martí Ibáñez pour l’hôpital Clínic indiquent un plus grand nombre d’avortements (300 pour le mois de juin 1937), il est possible que les circonstances dans cet hôpital aient été particulières étant donné la présence surplace de Martí Ibáñez lui-même.

Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne

Parmi les quatre ministères que Largo Caballero attribua à la CNT-AIT, se trouvait celui du Ministère de la Santé et de l’Aide sociale, créé en partie pour pouvoir le remettre spécifiquement aux anarchistes[15]. Jusque-là, la santé et l’assistance sociale faisaient partie d’un autre ministère (historiquement, l’Intérieur et depuis 1933, le Travail). De fait, après la courte période où le ministère spécifique dédié à cette seule fonction était sous la responsabilité de Federica Montseny, la santé redevint la charge d’autres ministères – en l’occurrence celui du l’Instruction publique puis de nouveau celui du Travail.

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement dans l’Espagne du XXIe siècle

Outre la grande valeur symbolique d’être la première femme ministre d’un gouvernement espagnol et l’une des premières au monde, Montseny a consacré les six mois que son ministère a duré à introduire des idées de progrès dans le domaine de la santé et de l’assistance sociale, dans un contexte de guerre civile. Bien que certains de ses collaborateurs soient des anarchistes, d’autres venaient également de différentes organisations du Front populaire, et elle essaya pour les choisir de s’appuyer davantage sur l’expertise technique que sur l’idéologie. Les actions fondamentales de son ministère ont été la création de Liberatorios de Prostitución (abris pour les femmes qui voulaient renoncer à la prostitution), des foyers pour enfants, ainsi que des campagnes de santé logiques dans un pays en guerre, en particulier pour éviter les épidémies et soutenir les réfugiés fuyant devant l’avance des troupes factieuses. Le projet de loi sur l’avortement fut également de ceux les plus importants.

La position anarchiste, généralement favorable au droit des femmes de décider librement, était encore plus marquée dans une situation de guerre et de difficultés sociales énormes : «Tous les scrupules religieux ou autres pesaient peu dans la vie des femmes qui ont dû faire face à un tel état de fait. Conscients de la nécessité de trouver une solution à l’affaire, sans être partisan, loin s’en faut, de la pratique de l’avortement, le Dr Mercedes Maestre et moi avons décidé ensemble d’élaborer un décret qui permettrait l’interruption artificielle et volontaire de la grossesse. Décret bloqué dans le portefeuille du président en raison de l’opposition de la majorité des membres du gouvernement »[16]. En effet, [le socialiste] Largo Caballero était contre l’approbation du projet, qui ne réussit donc pas à se concrétiser. ».

Federica Montseny dit dans ses mémoires avoir recouru « au subterfuge de l’extension au reste de l’Espagne républicaine des avantages du décret sur le droit à l’interruption artificielle de grossesse adopté par la Generalitat de Catalogne ». Il n’y a pas de données quant à l’extension du décret d’interruption artificielle de grossesse au reste du territoire de la République. Le droit à l’avortement a duré peu de temps, et a été définitivement oublié lorsque la République fut défaite en 1939 et que le régime de Franco se fut établi.

En synthèse

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a toujours une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement en Espagne aujourd’hui, au 21e siècle, y compris les limites pratiques pour qu’il soit pratiqué dans l’intimité du domicile de la femme, par le médecin généraliste et par des méthodes pharmacologiques simples et sûres.


[1] Traduction annotée et enrichie d’un article qui fait partie d’un texte de Pedro Gérvas (« L’avortement en Espagne. Première législation. Le décret de la Generalitat de Catalunya sur l’interruption artificielle de la grossesse, 1936 »), daté de novembre 2015, pour le master « Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation »(MEEF), Séminaire« Histoire de la pensée féministe en Espagne », avec le professeur Mercedes Yusta Rodrigo, Université Paris 8.

[2]NdT : j’ai choisi d’utiliser le terme “eugénésique” (plutôt qu’eugénisme positif comme il est parfois décrit) pour différencier ce courant de « l’eugénisme négatif », lequel est la base des théories racistes et racialistes notamment nazis, avec lequel il n’entretien aucun lien. NdT

[3] Eduard Masjuan: Procreación consciente y discurso ambientalista: anarquismo y neomalthusianismo en España e Italia, 1900-1936. Ayer. 46, Naturaleza y conflicto social (2002), p. 64.

[4] La Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo) est un syndicat anarchiste fondé en 1910 et dont les origines remontent à la Première Internationale et 1870. L’AIT (Association Internationale des Travailleurs) est l’alliance Internationale des anarchosyndicalistes, fondée à Berlin en 1922, et dont sont toujours membres actuellement tant la CNT-AIT espagnole que la CNT-AIT française. NdT

[5] https://es.wikipedia.org/wiki/Félix_Martí_Ibáñez

[6] Josep Lluis Ausín i Hervella y Josep María Calbert i Camarasa: Félix Martí Ibáñez i l’Institut de Medicina Pràctica (1931-1938). Gimbemat 2000, 34, 181-198. También publicó en la revista anarquista de salud Higia.

[7] http://dogcrepublica.gencat.cat/pdf/republica/1937/19370009.pdf

[8] Félix Martí Ibáñez: En torno a la reforma eugénica del aborto. Estudios, nº160, enero de 1937, 11-12.

[9] Jaume Sobrequés: “Cataluña tuvo durante la República la ley del aborto más progresista de Europa”. El País, 13 de febrero de 1983. http://elpais.com/diario/1983/02/13/espana/413938815_850215.html

[10]http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1294140/pdf/jrsocmed00093-0051.pdf

[11] Mary Nash: Género, cambio social y la problemática del aborto. Historia Social No. 2 (Otoño, 1988), 19-35.

[12] [ « Cette idée est reflétée dans l’annonce des femmes sans cette annoncé des Mujeres Libres « À toutes les femmes libertaires » parue dans Fragua Social le 9 décembre 1936 à Valence: «Nous sommes les pionnières d’une nouvelle société, celles d’entre nous qui doivent accoucher et guider les hommes de demain. Préparons-nous à l’imitation de la Grèce antique, amantes de la Beauté de l’Art et de la Nature, à avoir des enfants sains, sains de corps et d’esprit. Cultivons-nous nous même pour qu’il en soit ainsi. Cultivons-nous pour donner aux enfants des orientations de vie nouvelles et saines, lavées de toutes discordes, de fanatisme, de mensonges et de routines … Un monde nouveau, riant, sain et beau; des hommes libres et forts sortiront de nos ventres… » Cette annonce est intéressante en raison de la claire allusion à la responsabilité qu’implique le fait d’avoir des enfants. Amparo à cette date venait d’arriver à Valence, il n’est pas déraisonnable de penser qu’elle aurait pu l’écrire.L’opinion sur la maternité qui est apparue dans les publications de Mujeres Libres était celle d’un engagement évident envers la «femme en tant que personne», pas seulement en tant que mère. La position de Lucía Sánchez Saornil était que «le concept de mère absorbe celui de femme; la fonction annulant l’individu ». Elles ont insisté sur le fait que la maternité n’était pas quelque chose qui « se produit de forme naturelle » – à l’exception du fait biologique de l’accouchement. Elles pensaient que c’était un fait social et elles insistaient donc sur la préparation pour être de bonnes mères. Voir: Ackelsberg M. Mujeres Libres. op. cit., pp. 196-8. Elles ne firent pas  campagne pour la contraception dans leur magazine et par rapport aux programmes d’alphabétisation, d’emploi, de maternité et d’éducation, ceux liés à la sexualité étaient assez limités » in Ética, anarquismo y sexualidad en Amparo Poch y Gascón, Concepción Gómez Cadenas, Madrid, 2017.]

[13] Mary Nash : Género, cambio social…, pp. 19-35

[14] Mary Nash : Género, cambio social…, p. 32. [NdT : cependant il semble que le Décret a été abrogé par la Generalitat dès le départ des anarchises du Conseil de Santé en juillet 1937 …]

[15] Federica Montseny: La sanidad y la asistencia social durante la guerra civil, 1986. Cf. la traduction ci-après

[16] Ibid.


La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

le Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

EN MARCHE VERS LA PRIVATISATION TOTALE DE LA SANTÉ PUBLIQUE

La crise du Covid a mis en évidence l’état de délabrement de notre système de santé publique en France, et particulièrement dans les hôpitaux. Cette situation n’est pas un hasard : il s’agit d’une politique délibérée, suivit depuis des dizaines d’années par tous les gouvernements, sans exception, de droite comme de gauche. Tous ont fermés des dizaines de milliers de lit, Macron n’a fait que poursuivre les politiques de démantèlement de Hollande, Sarkozy Chirac et même Mitterrand. Leur objectif est d’en finir avec le système de santé français qui a certes des défauts mais à surtout le grand avantage d’être universel et basé sur la solidarité. Sous prétexte de « trou de la Sécurité sociale », c’est une privatisation rampante que préparent les politiciens, pour le plus grand bénéfice des assureurs privés.

Les financiers espèrent bien profiter de la crise du Covid pour donner le coup de pied final qui fera s’écrouler le système de santé publique en France. Leur campagne d’influence de l’opinion publique bat son plein. Cet été, ils se sont payé une pleine page dans le journal de référence Le Monde pour faire la promotion de la privatisation de la santé. Sur les plateaux télés, les pseudos experts se succèdent pour distiller leur venin en faveur de la « libéralisation » de la santé publique…

Mais il y a un pays qui a déjà mis en œuvre la privatisation dont ils rêvent : l’Espagne. Or aujourd’hui, l’Espagne est le pays d’Europe où la situation du Covid est la plus catastrophique, avec des milliers de gens morts chez eux ou dans des résidences de personnes âgées, faute de place dans les hôpitaux. Les système de santé publique et les soignants sont au bord de la rupture, par manque de moyens, de lits, de personnels. Nous reproduisons ci-après (cliquer ici) un texte de nos compagnons du Syndicat de la santé de la CNT-AIT de Barcelone, qui expliquent le cauchemar de la situation du système de santé espagnol.

En Espagne les personnels hospitaliers ont fait confiance aux syndicats traditionnels pour essayer de freiner cette évolution fatale. Ils ont voté pour eux aux élections syndicales, ils ont écoutés les permanents syndicaux leur dire d’être raisonnables, de se contenter de se balader de journée d’action en journée d’action, sans mélanger leur lutte à celle des autres secteurs. Les travailleurs de la santé ont été spectateurs de toutes les tables rondes, round de négociations et autres « accords de sauvetage », laissant les permanents syndicaux parler en leur nom et à leur place. Bref, la révolte légitime des personnels a été anesthésiée par les syndicats classiques à coup de belles paroles et de promesses électorales sans lendemain. Voilà ce qui risque de nous arriver en France …

Le personnel hospitalier de l’AP-HP, qui n’a pas compté ses heures, n’en peut plus ! Nous ne sommes ni des super-héros ni des soldats qu’on sacrifie ! En plus du burn-out qui guette, des services ont été durement touchés par le Covid, des chefs de service ont aussi démissionné. CES FAITS SONT GRAVES. POURQUOI CE SILENCE COMPLICE DES SYNDICATS ?

Il est temps que cela change ! Pour des AG de luttes !

Face à l’inaction de toutes les structures syndicale, nous ne pouvons que compter sur nous-mêmes. Organisons nous en collectif, appelons à des AG de luttes de tous les personnels, pour discuter et réfléchir collectivement sur la situation actuelle et ce que nous pouvons faire ensemble, de façon autonome de tout parti ou syndicat traditionnel.

+ de lits, + de personnel, un salaire digne,
retrait de l’accord de trahison Ségur,
Pour un système de santé universel, socialisé, solidaire !
Vive la sociale !

Des travailleurs du secteur santé de la CNT-AIT (Anarchosyndicaliste)

Cochin-Broca –Hôtel-Dieu, septembre octobre 2020 cntaitcochin@gmail.com

DE LA PRIVATISATION DE LA SANTÉ PUBLIQUE : le cas espagnol …

(Le cauchemar espagnol … demain en France ?)

Jamais auparavant il n’y avait eu autant de conscience en Espagne de la valeur de la santé publique et des graves lacunes dont elle souffre que pendant cette crise du Covid-19.

En Espagne, c’est en 1997 que la porte a été ouverte à la privatisation de la santé publique, avec l’adoption de la loi sur la mise en place de nouvelles formes de gestion du système national de santé. Cette loi établit que tout centre de santé et partenaire de santé dans l’État espagnol peut être géré par n’importe quel type d’entreprise privée.

Jusque-là, la loi générale sur la santé de 1986 empêchait ce type de participation des entreprises privées au système public de santé … mais dans son article 90, la loi indique que lorsque le système public n’arrive pas à fournir suffisamment de service, une activité spécifique peut être organisée avec des hôpitaux privés, en tant que mesure « in extremis ».

Mais sous prétexte de moderniser les soins de santé et d’être plus efficace (et de faire des économies budgétaires pour l’Etat), la gestion privée de la santé publique a été introduite. Il en a résulté une réduction des lits et du personnel de santé, ce qui a entraîné une augmentation des listes d’attente en santé publique et une augmentation de la souscription de polices d’assurance santé privées.

Les listes d’attente ont servi à augmenter les dépenses de santé, en concertation avec les cliniques privées, qui ont profité de l’article 90 de la Loi du système de santé. Le secteur privé a établi des listes de pathologie rentables, indiquant les actes, les analyses et les opérations qu’il accepte de réaliser et laissant au public les autres, non rentables. Et pour ces actes rentables, le privé collecte l’argent destiné à la santé publique.

D’autre part, pour éviter les listes d’attentes, les personnes qui peuvent se le permettre décident de souscrire une assurance santé privée et avoir ainsi accès au système privé. Ce faisant, ils payent doubles cotisations, celle de la Sécurité sociale et celle de l’assureur privé. Pour ceux qui n’ont pas les moyens, nombreux sont ceux qui auraient eu besoin de certains services de santé, mais qui ont ressentis dans leurs chairs les effets des coupes budgétaires. Cet abandon de la santé publique est évident aujourd’hui plus que jamais.

Mais alors que nous avons constaté que, alors que la santé publique connaissait un scénario de manque total de ressources, pendant le Covid la santé privée orientait les patients Covid vers les hôpitaux publics et / ou fermait ses propres centres. Nous avons constaté que, alors que les agents de santé publique travaillaient sans fin, les agents de santé privés étaient renvoyés chez eux par l’intermédiaire des plans sociaux (ERTE).

Or du fait du manque d’équipement de protection individuelle, les patients n’étaient pas pris en charge dans les centres de santé ; les patients n’ont pas non plus été admis dans les d’hôpitaux, mais ont été contraints de rester à la maison ou dans des EHPAD en raison du manque de lits dans les hôpitaux publics. Nous avons été témoins de l’horreur de la façon dont les gens sont morts à la maison et dans des résidences pour personnes âgées sans être soignés, alors que dans des hôpitaux privés financés par des fonds publics, des unités hospitalières ou des centres de soins entiers étaient fermés. Nous avons été témoins de la participation des militaires à un problème de santé depuis le début … Nous avons assisté à l’effondrement du système de santé publique …

Nous ne pouvons pas permettre cela. La seule façon d’arrêter le démantèlement de la santé publique est de sauver ce qui a été privatisé pour avoir un système de santé publique autogéré et universel.

CNT-AIT de Barcelone

Le jour où les méprisants voleront, Macron sera chef d’escadrille !

Le SEGUR est du pur mépris : la revalorisation des « héros de première ligne », de celles et ceux que les ministres et députés LREM sommaient par twitt d’’applaudir tous les soirs à 20 heures, de celles et ceux pour lesquels les artistes ont composé tant de chansons et de clips plus ou moins réussis en disant des « merci merci merci », de celles et ceux dont le salaire n’avait pas évolué depuis 10 ans mais à qui Macron a promis qu’ils ne seraient pas oubliés, qu’ils allaient voir concrètement la générosité pour leur sacrifice et ce – promettait Véran – dès le 1er juillet …bref NOTRE revalorisation n’ira pas plus loin que 183 euros nets mensuels. Soit, pour un salaire de 1500 euros nets, 9 euros de plus que l’inflation de ces dix dernières années …

Il n’aurait plus d’argent en caisse, l’Etat a déjà déboursé 7,5 milliards pour les soignants qu’ils s’estiment heureux.
« les gars il faut rester cool » dirait Macron.

Pourtant l’Etat a encore de l’argent : il a trouvé les moyens d’acheter en mars 2020 pour 3,6 millions d’euros de gaz lacrymogène et en avril pour 3,8 millions d’euros de drones policiers. Ne nous plaignons pas : il y a fort à parier que nous serons servis EN NATURE les prochaines fois où nous exprimerons notre saine colère du mépris de l’Etat …

Mais, cerise sur le gâteau, ce début juillet ce ne sont pas augmentations promises par Véran que nous avons eu le plaisir de voir, mais … les avions de la Patrouille de France !

Cette « unité militaire de prestige », pour remercier les soignants qui ne lui ont rien demandé, est venue faire des ronds de fumée autour des hôpitaux parisiens et de l’Est. Au-delà de l’aberration écologique de cette opération de communication, quel est son coût ?

En 2018, un général avait été épinglé pour avoir utilisé un alpha jet, avion de la patrouille de France, pour son usage personnel. BFM – que l’on ne peut soupçonner d’antimilitarisme primaire – avait calculé alors qu’une heure de vol coûte au contribuable entre 13 000 et 15 000 euros rien qu’en kérosène ![1] Les survols des hôpitaux en disposition « diamants » – soit 8 avions – coutent donc au moins 120 000 euros et comme il y a une trentaine de survols prévus, on peut estimer cette galéjade coûte au minimum 3,6 millions d’euros au budget de l’Etat … là encore, toujours ça en moins sur notre feuille de paye !

Alors que l’Etat brule nos impôts dans le ciel, il continue de programmer la fermeture des hôpitaux  Bichat et Beaujon  (Clichy- Paris 17ème). A Broca (13ème arrondissement de Paris) les lits USLD  fermés  pour « cause » du COVID ne sont pas rouverts. Des postes de soignant-e-s sont menacés de disparaître au nom de ces fermetures ! Ce dont nous avons besoin ce ne sont pas d’applaudissements ni de vroum vroum polluants dans le ciel, mais des actes et une mobilisation populaire pour dire NON AUX FERMETURES D’ETABLISSEMENT ET DE  LITS ! DES EMBAUCHES !

Après le Ségur de mépris et de trahison, ils nous envoient la patrouille de France et ses fumigènes bleu blanc rouge : est-ce qu’on va se faire enfumer encore longtemps ???

Le pognon pour la santé,
pas pour l’armée !

Vive la sociale !

Des travailleurs du secteur santé
de la CNT-AIT (Anarchosyndicaliste)

cntaitcochin@gmail.com


[1] https://bfmbusiness.bfmtv.com/entreprise/un-general-soupconne-d-utilisation-privee-d-un-alpha-jet-combien-couterait-le-vol-1196706.html                                                                                         

SEGUR : un accord INDIGNE et de TRAHISON …

L’accord SÉGUR a donc été signé. 183 €, après 10 ans de blocages des salaires…

Rappelons que depuis 2010 l’inflation cumulée est de  + 11,64 % (source INSEE). exemple pour un salaire  NET environ à 1500  Euros en 2010, il faudrait qu’il gagne NET 1674 euros aujourd’hui pour avoir le même pouvoir d’achat. Cela signifie qu’avec 183 euro l’augmentation est de … 9 EUROS ! CA MERITE DES APPLAUDISSEMENTS !

De plus, les 183 €  annoncés  vous ne les verrez pas tout de suite, mais seulement partiellement à partir de JANVIER puis MARS 2021,alors que Véran avait promis que l’augmentation serait effective dès le 1er juillet !!!

A ce niveau, cet accord est surtout une INSULTE À NOTRE DIGNITÉ !

CFDT, UNSA et FO sont les complices de ce doigt d’honneur aux soignants. Mais ce doigt d’honneur-là ne sera pas critiqué par la presse aux ordres, contrairement à celui de l’infirmière Farida …. CFDT, UNSA, sans surprise ; on sait qu’ils se couchent devant la direction, même quand elle ne leur demande pas. Mais attardons nous sur le cas de FO, qui se veut plus revendicatif. FO Santé ose déclarer dans son tract « Négociations Ségur VICTOIRE ». Heureusement que le ridicule ne tue pas … Voyons de quelle victoire il s’agit :

Une victoire pour les salaires ? pas vraiment …

Déjà on l’a vu la revalorisation ne suffira même pas à rattraper le blocage des salaires depuis 10 ans.

En plus pourquoi attendre 2021 pour mettre en place la revalorisation ? Pour Air France, l’Etat n’a pas attendu pour débloquer directement 3  milliards. Est-ce que la santé est moins importante que les avions ? Est-ce pour être sûr que les soignants continueront de se sacrifier si jamais il y avait une seconde vague à l’automne, en agitant cette carotte sous leur nez ?

Par ailleurs, cette revalorisation n’est pas claire et nette. L’accord ne prévoit pas une augmentation du point d’indice ni du traitement mais un « complément de traitement indiciaire à hauteur  (sic) de 49 points  représentant 183 euros nets par mois ». En gros c’est comme une prime : un complément ça peut être annulé du jour au lendemain, sans préavis, car ce n’est pas intégré définitivement dans le salaire. Avec la crise qui s’annonce, autant dire que cette revalorisation risque de faire long feu … 

Et que veut dire « à hauteur » : que ce sera un maximum qui pourra être atteint mais sans garantie ? Car l’esprit de ce texte est de renvoyer au niveau local les négociations sur les indemnités et les primes, bonus etc. Application sur la base d’accords locaux signés avec les organisations syndicales. Lécheurs de cul de la Direction, l’avenir vous sourit ! 

Enfin, cet « accord » prévoit de « simplifier » les fiches de paie  en fusionnant toutes les indemnités : « Les parties au présent accord  conviennent qu’une rénovation du régime indemnitaire  des personnels de la fonction publique hospitalière sera  entreprise  [sur le]  principe suivant : le nouveau  régime indemnitaire a vocation  à fusionner l’ensemble des régimes indemnitaires existants.».

Concrètement cela veut dire qu’à terme le complément indemnitaire de 183 euros risque d’absorber toutes les indemnités actuelles, comme par exemple l’indemnité de sujétion pour un Aide-soignant de Classe 3, qui est de 165 euros par mois et qui avait été acquis par une lutte en 1991. Belle victoire du SÉGUR en effet que de supprimer les victoires de nos précédentes luttes ! 

Une victoire pour les conditions de travail  et l’organisation des services  ? pas vraiment …

Le texte prévoit également que les syndicats conviennent de la mise en place de la gestion des emplois et des compétences,  avec des plannings autogérés par les soignants eux-mêmes. Mais le texte ne dit rien – ou peu – sur les moyens matériels pourtant nécessaires pour exercer nos fonctions dans des conditions DIGNES.

 Au contraire, le texte prévoit même de continuer les fermetures de lits en « développant les hospitalisations programmées et ambulatoires » ! (cf. Bichat Beaujon 35% de lits en moins …) En absence de moyens matériels supplémentaires et massifs, en absence de nouveaux lits, en absence de nouvelles embauches fermes et massives, ce sera surtout  l’autogestion de la misère et de notre propre exploitation.

Souvenons de ce qui s’est passé l’été dernier : alors que le personnel réclamait des MOYENS en pleine canicule (climatiseurs, aérations en bon fonctionnement, postes de soins réfrigérés, …), FO Cochin réclamait une PRIME-Canicule. Or les primes n’empêchent pas la dégradation des conditions de travail.

Le texte ouvre aussi la boîte de pandore de la remise en cause des « 35 heures » (même si on sait bien que ça n’a jamais été les réelles 35 heures) : « Il sera procédé  après concertation , à des modifications réglementaires , notamment  le décret  N° 2002-9 du 4 janvier 2002 relatif à l’aménagement et à la réduction du temps de travail  dans  la fonction publique hospitalière , pour mettre en oeuvre les dispositions visant à améliorer l’organisation du travail sans remettre  en cause le cadre légal  . »

Le rappel au cadre légal ne doit pas faire illusion : le cadre légal ce ne sont pas les « 35 heures hebdomadaire » mais bien « l’annualisation du temps de travail »- prévu dans la loi dite des 35 heures. Avec l’accord SÉGUR, « dans le cadre des accords locaux », la Direction pourra toucher à vos 35 heures, à vos RTT, à planifier des 12 heures partout  » sur la base du volontariat » … et mon cul sur la commode …Regardez  Cornill ( pneumologie Cochin ) au nom du COVID, ils étaient  tous passés en 12 heures sans qu’aucune organisation syndicale  ne dise rien …. Il faut dire que les permanents syndicaux étaient exemptés du « volontariat » ( imposé de fait )  : les 12 heures c’est bien mais pour les travailleurs, par pour leurs « représentants » …

Il faut souligner la ruse introduite par cet accord : sous couvert d’autonomie d’organisation, la remise en cause du mode d’organisation du travail se faisant au niveau local, structure par structure, chacun partira éventuellement en lutte dans son coin, pour essayer de contrer sa direction, mais sans qu’il y ait un mouvement généralisé. C’est la bonne vieille stratégie du « diviser pour mieux régner ». On sait que la lutte dans une structure isolée aura moins de poids, et donc moins de chance de réussir, qu’une grève générale de l’ensemble du secteur hospitalier. Or le soutien populaire aux hospitaliers suite à la crise COVID nous mettait dans un rapport de force favorable vis-à-vis de l’Etat et des Directions hospitalières. Les syndicats, en acceptant de participer aux négociations SÉGUR, nous ont désarmé et ont saboté notre rapport de force favorable.

Au final, les seuls victorieux ce sont les syndicalistes garde-chiourmes de notre colère …

Ce qui est proprement incroyable c’est que des syndicalistes aient signé ce texte qui est une reddition en rase campagne avant même d’avoir engagé toute lutte !!!

Mais en fait, ce texte correspond bien à leur conception du syndicalisme, un syndicalisme de service, d’accompagnement, de concertation et de discussion, qui apporte aux syndicalistes des avantages (permanents, décharges syndicales, locaux, heures de formation et restos…) en échange de leur docilité. (cf. l’article du Canard Enchaîné de cette semaine qui confirme notre analyse)

Que SUD ou  la CGT n’aient pas signé l’accord ne doit pas nous leurrer : ils n’ont pas besoin de signer, puisque les autres le font à leur place. Cela leur permet de jouer le rôle des rebelles, mais dans le fond ils n’agissent pas tellement différemment des autres syndicats (. Au fait est ce que ces syndicats ont appelé à des assemblées de lutte pendant qu’ils négociaient ? Non ! cela montre bien qu’aucun d’entre eux ne voulait vraiment engager de bras de fer.).

Et surtout ils ne crachent pas sur les avantages que leur confère leur statut de syndicat « représentatif ». S’ils étaient réellement des structures de lutte, ils refuseraient les avantages octroyés par l’Etat pour assurer leurs mandats, de façon à être réellement libres et indépendants.

Cet accord est une INSULTE contre notre dignité. 

L’objectif de l’accord n’est pas d’augmenter le salaire des soignants, mais de nous faire travailler encore plus, dans des conditions matérielles qui seront toujours aussi dégradées, avec les syndicats dans le rôle des gardes-chiourmes, qui s’assureront que les accords qu’ils auront « négocié » soient bien respectés par les soignants. Et les syndicats tireront des avantages sonnants et trébuchants de cette Collaboration. Sous couvert d’autonomie de gestion, l’accord va en fait surtout servir à augmenter la pression sur les personnels, en les obligeants à gérer eux même leur propre misère. 

Macron nous a affirmé au début de l’épidémie « La santé n’a pas de prix. Le gouvernement mobilise tous les moyens financiers nécessaires, quoi qu’il en coûte ». Le SEGUR montre que encore une fois, MACRON A MENTI : finalement c’est bien la logique comptable qui prévaut sur les considérations sanitaires …

Aujourd’hui nous sommes à l’heure des choix. Ne pas dénoncer cet accord, c’est se rendre complice. S’il reste des syndicalistes sincères à FO ou ailleurs, s’ils ne déchirent pas leur carte, c’est qu’ils couvrent cette trahison.

Ce pseudo-accord est une usine à gaz dirigée contre nous, ceux qui se sont sacrifiés sans compter pendant la crise. Le Capitalisme porte en lui la guerre et la misère, et se fout bien de notre santé comme de nos conditions de vie. Seule une révolution sociale permettra d’en finir avec l’exploitation généralisée tant de la Planète que des Humains. Mais d’ici là exigeons :

  • Le retrait immédiat de cette fumisterie de plan Notat-Ségur ;
  • Respect par Macron de sa parole «la santé avant l’économie,  quel qu’en soit le coût » et salaire unique pour tous les soignants, sur la base du traitement des directeurs d’ARS (après tout, nous n’avons pas été moins déméritant qu’eux pendant la crise COVID) ;
  • Création massive de lits supplémentaires ;
  • Embauches massives d’au moins 300 000 personnels en secteur hospitalier et EHPAD.

Pour défendre nos intérêts, n’attendons rien des syndicats officiels. Organisons nous nous-mêmes, refus de la représentation, pour l’action directe créons nos assemblées de lutte, pour libérer la parole et les initiatives et faire aboutir nos revendications.

  Pour un véritable militantisme sans décharges syndicales, contre les permanents à vie !

Pour un système de santé universel, socialisé, solidaire.

Vive la sociale !

Des travailleurs du secteur santé de la CNT-AIT (Anarchosyndicaliste)
Cochin-Broca –Hôtel-Dieu, juillet-août 20
20

Si vous souhaitez prolonger la discussion avec nous, vous pouvez nous contacter par mail : cntaitcochin@gmail.com

http://cnt-ait.info

EPHAD : LES YEUX DE L’HUMILIATION

Les yeux de l’humiliation…
Ce soir, j’ai été appelé pour une diahree profuse chez une dame en EHPAD.
Lorsque je suis entrée dans la chambre, ce n’est ni l’odeur ni les excréments déversés sur le fauteuil roulant et partout sur les draps qui ont frappé mon esprit .
Non. C’est le regard désespéré de cette femme et ses gémissements, nue, assise sur son lit, en train d’être nettoyée par une aide soignante. Les gémissements et les yeux de la honte.
« Regardez ce que je leur fait subir à ces dames » me dit elle. Je n’avais pas encore tourné les yeux pour découvrir que son mari était allongé dans le lit en face, détournant le regard.
Parce qu’elles ne sont pas assez d’effectifs pour cette femme handicapée dépendante, il n’était pas possible de faire sortir son mari pour la nettoyer dans l’intimité ni assez de temps pour qu’elle profite d’une douche chaude et salvatrice pendant qu’un autre changerait les draps souillés .
Non,il n’y avait qu’une aide soignante, douce, qui tentait de la rassurer, elle, nue, frileuse et tremblante, pendant qu’on lui passait un gant savonné sur son dos taché d’excréments.
C’est cela Mme Buzyn, Mr Macron que vous ne voyez pas dans vos tableaux et que vous ne verrez probablement jamais. Ce sont ces yeux là, ce regard désespéré qui dit « pardon » alors qu’il ne devrait pas.

Les yeux de l’humiliation…
Ce soir, j’ai été appelé pour une diahree profuse chez une dame en EHPAD.
Lorsque je suis entrée dans la chambre, ce n’est ni l’odeur ni les excréments déversés sur le fauteuil roulant et partout sur les draps qui ont frappé mon esprit .
Non. C’est le regard désespéré de cette femme et ses gémissements, nue, assise sur son lit, en train d’être nettoyée par une aide soignante. Les gémissements et les yeux de la honte.
« Regardez ce que je leur fait subir à ces dames » me dit elle. Je n’avais pas encore tourné les yeux pour découvrir que son mari était allongé dans le lit en face, détournant le regard.
Parce qu’elles ne sont pas assez d’effectifs pour cette femme handicapée dépendante, il n’était pas possible de faire sortir son mari pour la nettoyer dans l’intimité ni assez de temps pour qu’elle profite d’une douche chaude et salvatrice pendant qu’un autre changerait les draps souillés .
Non,il n’y avait qu’une aide soignante, douce, qui tentait de la rassurer, elle, nue, frileuse et tremblante, pendant qu’on lui passait un gant savonné sur son dos taché d’excréments.
C’est cela Mme Buzyn, Mr Macron que vous ne voyez pas dans vos tableaux et que vous ne verrez probablement jamais. Ce sont ces yeux là, ce regard désespéré qui dit « pardon » alors qu’il ne devrait pas.
C’est cette douche qui lui aurait fait tant de bien qu’elle n’aura pas à cause de vos tableaux Excel dans lesquels il est écrit que l’heure est à servir le repas pour 80 personnes au lieu de s’occuper d’une.
Ensuite, j’ai du prescrire des perfusions d’hydratation pour 3 patientes, à ajouter au travail des infirmières parce que les effectifs ne sont pas suffisants pour stimuler les patients à boire dans la journée.

Voilà messieurs dames les dirigeants la déclinaison de vos décisions et de vos calculs à mille lieux du réel, c’est celle de la désespérance de nos aînés que l’on tente tant bien que mal de réparer avec nos mots et nos sourires parce que nous n’avons plus que ça…
J’espère que vous lirez ce post pour, qu’à défaut d’en répondre à vos concitoyens, vous en répondrez à votre conscience .

MAISONS DE RETRAITE et EHPAD : QUAND LA MALTRAITANCE EST INSTITUTIONNELLE

A propos des EHPAD et des maisons de retraites …

Il se déroule actuellement un mouvement de grève touchant de très nombreux établissements du secteur de la santé (urgences, EHPAD, …). Ce mouvement lutte pour la dignité des travailleurs du secteur et celle des résidents et patients. Ce qui est nouveau, c’est que ce mouvement, inspiré par la dynamique des gilets jaunes, vient des travailleurs eux mêmes, en dehors des syndicats (même si ils courent après pour essayer de le rattraper et le canaliser)

Pour comprendre ce qui est en jeu, nous republions un article que nous avions écrit il y a exactement 10 ans , en 2009, lorsque nous avions appuyé des luttes et grèves des personnels de différentes maisons de retraite. mais comme ces mouvements étaient restés localisés, il n’avaient pas pu enclencher de dynamique collective capable d’inverser le rapport de force,

Sur le fond si rien n’a fondamentalement changé (à part le nom des ministres, mais pas leur politique …), peut être la prise de conscience généralisée née de ce mouvement pourra amener à une grève générale (et non des luttes isolées) qui permettrait d’obtenir un rapport de force suffisant ?

A propos des EHPAD et des maisons de retraites …

Il se déroule actuellement un mouvement de grève touchant de très nombreux établissements du secteur de la santé (urgences, EHPAD, …). Ce mouvement lutte pour la dignité des travailleurs du secteur et celle des résidents et patients. Ce qui est nouveau, c’est que ce mouvement, inspiré par la dynamique des gilets jaunes, vient des travailleurs eux mêmes, en dehors des syndicats (même si ils courent après pour essayer de le rattraper et le canaliser)

Pour comprendre ce qui est en jeu, nous republions un article que nous avions écrit il y a exactement 10 ans , en 2009, lorsque nous avions appuyé des luttes et grèves des personnels de différentes maisons de retraite. mais comme ces mouvements étaient restés localisés, il n’avaient pas pu enclencher de dynamique collective capable d’inverser le rapport de force,

Sur le fond si rien n’a fondamentalement changé (à part le nom des ministres, mais pas leur politique …), peut être la prise de conscience généralisée née de ce mouvement pourra amener à une grève générale (et non des luttes isolées) qui permettrait d’obtenir un rapport de force suffisant ?

MAISONS DE RETRAITE : LA MALTRAITANCE EST INSTITUTIONNELLE

(Article écrit en février 2009)

Un scandale permanent

C’était il y a pile 10 ans, en 1998 [soit plus de 20 ans en 2019 … Une génération !]. La revue « 60 millions de consommateurs » publiait un dossier sur les maisons de retraite. Son titre ? « Le scandale ». Un mot qui n’a pas fini de revenir chaque fois qu’il est question du sujet. Et qui n’est pas là par hasard !

Face à l’émotion du public devant ce « monde hermétique, …, où trop souvent le seul objectif est l’appât du gain », on nous en promet, alors, des choses ! Pas sur le fond, car les responsables de notre société, basée sur la ségrégation, n’envisagent nullement de mettre en place d’autres modes de vie, plus humains, pour les personnes âgées. Mais, sur la forme : « On va moraliser les maisons de retraite » devient leur leitmotiv des pouvoirs publics.

Dix ans après, ça continue, pas en mieux, sinon en pire ! Entre temps, des dossiers, des émissions, des bouquins, des témoignages, des réunions de concertation, des formations, des rapports… ce n’est pas ça qui a réellement manqué.

Prenons quelques exemples chez des gens peu suspects de sympathies anarchosyndicalistes. Après la canicule, dont la gestion lamentable constitue, un crime d’Etat, Le Figaro, journal hautement sarkozyste écrivait sous le titre « Maisons de retraite : le scandale continue » : « Plus de 4 600 des 15 000 victimes de l’été dernier ont trouvé la mort dans ces établissements censés les protéger. » Comme « protection », en effet, on fait mieux… Coupable d’avoir laissé crever de déshydratation 15 000 personnes âgées, le gouvernement renouvelle ses promesses, avec, cette fois-ci, à la clef, une idée « lumineuse » : la création d’une nouvelle taxe, la fameuse journée dite de solidarité, qui devait – promis, juré – améliorer définitivement le sort des vieux. Résultat : nous, on paye ; eux, ils ont toujours rien vu.

Et tout a continué comme avant. Autre exemple entre mille : en 2007, Zone Interdite (M6) diffusait le documentaire : « Héritages détournés, maisons de retraite sans scrupule : le scandale des personnes âgées maltraitées ». Résumé de la présentation de cette émission : « Des témoignages accablants. Vexations, privations, méchancetés. Au banc des accusés, les conditions de travail : moyens insuffisants, absence de contrôle, manque de personnel qualifié … dans cet univers caché où règne la loi du silence. » En 2008, d’autres émissions télé à forte audience faisaient le même constat (« Maisons de retraite, du scandale à l’espoir », sachant que « l’espoir » apparaissait bien lointain…). Ceux qui voudraient, en 2009, montrer de nouvelles images ne manqueront pas de matière !

Plus ça change, plus c’est la même chose

En effet, si les conditions de vie sont variables d’une maison à l’autre, il ne faut pas « gratter » beaucoup pour avoir des détails honteux ! Il suffit d’interroger les familles… à distance, à cause de la loi du silence : certaines maisons menacent de renvoyer un pensionnaire si la famille se montre trop loquace…

Cela ne suffit pas à faire taire les témoins, même s’ils sont obligés de se réfugier dans l’anonymat. Ici, « Les toilettes du matin ne se terminent que vers 11 heures alors, on prend le petit déjeuner vers 11h30 !!! ». Là, « … des petits trucs m’ont alertée, lorsque je venais et que je donnais à manger à ma mère elle dévorait comme si elle n’avait rien mangé depuis 15 jours, ensuite une jeune stagiaire avec qui j’avais sympathisé m’a dit « Votre mère est restée toute une après-midi assise liée dans son fauteuil avec son verre d’eau en face d’elle sur la table mais comme elle ne peut pas boire toute seule elle a donné des coups de pieds dans la table pour le faire tomber, je le lui ai donné moi-même ». Ailleurs « Ma mère de 92 ans, qui vit dans une chambre de neuf mètres carrés, ne quitte jamais son étage. Elle n’a pas mis un pied dehors depuis des mois parce que l’ascenseur est trop petit pour son fauteuil roulant ». Ou encore ce constat d’un médecin « Les prescriptions médicamenteuses sont trop importantes avec beaucoup de calmants, de psychotropes », bel euphémisme pour dire qu’on les abrutit de calmants. Tout ça, sans parler des patients souillés qui attendent des heures qu’on puisse les changer,… le tout sur fond de misère affective et psychologique.

La raison de la maltraitance : l’appât du gain

La raison de cette maltraitance institutionnelle est évidente et bien connue, « … le seul objectif est l’appât du gain » disait déjà »60 Millions de consommateurs ».

D’où les tarifications exorbitantes. C’est facile : l’incurie des politiciens face au vieillissement de la population (un phénomène pourtant hautement prévisible) a créé la pénurie. Résultat, le taux d’occupation des maisons de retraite atteint les 98 % et il y a des listes d’attente ! D’où aussi la réduction « des coûts de production » et avant tout, la compression des frais de personnel, et donc un sous effectif constant et une sous-qualification. Sans oublier les petits bénéfices : on rogne sur la qualité des repas, le chauffage, la literie… quant aux sorties et distractions, et même à la véritable rééducation fonctionnelle au quotidien, elles fondent comme neige au soleil.

Jean Charles Escribano, auteur de « On achève bien nos vieux » et réputé bon connaisseur de la question, donne des chiffres très intéressants dans une interview au « Mensuel de l’Université ». Il reprend une déclaration du président de l’Association des maisons de repos belges : dans ce pays, il y a en moyenne un professionnel par personne âgée (contre un pour deux personnes âgées en France). Et pourtant, le tarif de base est pour les familles de l’ordre de 1 300 euros par mois, contre plus de 2 300 euros en France (sommes auxquelles il convient d’ajouter, dans les deux cas, des financements publics de même nature). Or, Le coût de la vie en Belgique et en France est du même ordre. La différence ne doit pas être perdue pour tout le monde…

L’organisation de la maltraitance

Effectivement, la norme pour pouvoir s’occuper d’une population de personnes âgées dont une forte proportion est grabataire, c’est un salarié pour une personne (de façon à couvrir les besoins jours et nuit à longueur d’année). En maintenant leurs personnels à mi-effectif, les maisons de retraite organisent la maltraitance institutionnelle : les personnels, malgré toute leur bonne volonté, n’ont pas d’autre choix que de travailler vite, très vite. On voudrait les pousser à commettre des erreurs, qu’on ne s’y prendrait pas autrement.

Ici aussi les situations sont variables d’un établissement à l’autre, mais les témoignages (souvent de professionnels qui ont quitté le circuit, loi du silence oblige) abondent : Marie-Claude, infirmière : « A …, il y a une femme pour faire 15 toilettes, nettoyer 25 chambres et servir 25 petits déjeuners en trois heures et demie ». Mathilde, femme de ménage : « Chez nous, la nuit, nous ne sommes que deux pour 96 personnes âgées dont plusieurs sont lourdement dépendantes, parfois en soins palliatifs. Bien sûr, il n’y a pas la moindre infirmière de nuit. Il faut se « débrouiller » toutes seules. Quant un patient décède, il nous est interdit de réveiller la directrice, il paraît que ça dérange son mari. Il nous faut faire la toilette mortuaire. Moralement, c’est éprouvant, surtout quant ce sont des personnes auxquelles on s’est attachées. On en crève ». Jeannine : « Notre travail, c’est de l’abattage, comme dans une usine. Nous travaillons à flux tendu. Faute de temps et de personnel, certaines personnes âgées n’ont pas plus d’une douche par mois ». Le tout aboutit à des situations tragiques comme dans cette maison de retraite de Saint-Germain-en-Laye où, sous un amas de matelas et un amas de cartons fut découvert le cadavre d’une pensionnaire… disparue depuis un an. Une maison pourtant certifiée, comme toutes les autres, par la DDASS. Cela n’étonne pas les professionnels : les directions connaissent toujours les dates des contrôles des DDASS suffisamment en avance pour « faire ce qu’il faut ».

La maltraitance institutionnelle : les salariés en pâtissent aussi

En sous-effectif constant, les personnels sont, ne serait-ce que de ce fait, profondément maltraités

Pas tous cependant. Il y a une notable exception : les directeurs. Dans notre pays où même les crottes de chien sur les trottoirs sont règlementées, il y a quelque chose qui ne l’est pas encore vraiment : être directeur de maison de retraite. Ça montre, si besoin en était, l’intérêt que l’Etat porte à la sécurité des personnes âgées… A ce jour en effet, en pratique, n’importe qui peut diriger une maison de retraite.

En février 2007, un décret a quand même été pris pour imposer aux directeurs un minimum de compétence, mais il leur laisse un délai de… presque 10 ans pour se mettre en conformité !

Mais pareille mansuétude ne s’applique pas aux salariées de base. Pour elles (ce sont essentiellement des femmes), les conditions sont extrêmement dures : travail de jour ou de nuit, les jours fériés aussi, … au bon vouloir de l’employeur qui a toute facilité pour changer les plannings ; locaux inadaptés (d’où surcharge de travail) ; lits et matériel tout aussi inadaptés (d’où maladies musculo-tendineuses, sciatiques, …), confrontation au vieillissement et à la mort sans soutien (d’où dépressions, anxiété)… et pression pour qu’elles fassent des actes techniques qu’elles n’ont pas le droit de faire (comme distribuer des médicaments pour des personnels de service), tout cela pour des salaires minables : SMIC horaire ou à peine plus (souvent, pour éviter les primes d’ancienneté, ces patrons de choc se débrouillent pour « faire partir » les salariées les plus anciennes). De plus ces véritables industries à forte rentabilité imposent souvent à leurs salariées des temps partiels, les condamnant à la précarité.

Là ne s’arrêtent pas les pratiques maltraitantes : outre les changements d’horaires (ce qui est une bonne façon de pousser les employées à la démission, cas par exemple de Latifa, mère de famille, dix ans d’ancienneté sans aucun reproche, pour laquelle les horaires étaient devenus tout d’un coup incompatibles avec la mise de ses enfants en crèche), outre les primes « à la tête du client » et les plannings de même (application du fameux principe « Diviser pour régner ») beaucoup de maisons cherchent à faire porter le poids de la maltraitance institutionnelle sur leurs employées. Cette culpabilisation, assortie de la menace de licenciement et même de poursuites, est une épée de Damoclès sur leur tête. Sans compter les directions qui font un usage abusif des « mise à pieds »… Autant de façons de harceler les salariés.

!!!!la réponse du gouvernement : répression et baratin

L’épée de Damoclès, le gouvernement la brandit lui aussi avec cynisme. On vient de le voir, avec les affaires des hôpitaux : à Nice, un urgentiste surmené travaille vite (mais bien), en garde-à-vue ! A Paris, une infirmière qui court partout faute de collègues en nombre suffisant, se trompe de flacon : en garde-à-vue, et poursuivie ! Le régulateur Samu de l’Essonne ne trouve pas, malgré 27 appels, de place pour un mourant, la ministre de la santé s’en étonne publiquement et laisse entendre qu’il est incompétent ! Pendant ce temps, les véritables responsables ne se sentent toujours pas coupables. Entre deux bronzages outre-mer ou quelques réveillons entre « pipoles », ils font les naïfs, se renvoient la balle, et continuent toujours la même politique. Et hôpitaux ou maisons de retraite, c’est du pareil au même. Loin de reconnaître ses immenses responsabilités, le pouvoir manie le bâton (menaces et gardes-à-vue) et la carotte sous forme de la « fameuse-formation-qui-va-enfin-nous-apprendre-à-bient-travailler ». Le tout sur fond du fameux couplet « On va moraliser les maisons de retraite ». Mais toujours, il fait semblant d’oublier l’essentiel, qu’il faut commencer par doubler les effectifs du personnel de base !

Enfin du nouveau : des salariés et des familles pas décidés à se laisser faire

Il y a quand même des choses nouvelles. La première, c’est que tout le monde sait maintenant que la maltraitance institutionnelle, organisée pour augmenter la rentabilité, est une réalité. En particulier, des familles comprennent que, ce qui leur arrive, n’est pas un cas isolé, un dysfonctionnement local, dû à une « mauvaise employée » mais la conséquence d’un système qui tire tout son profit de sa rapacité. La deuxième, c’est que les salariés eux-mêmes commencent à comprendre que maltraitance sur personne âgée et harcèlement du personnel ne sont jamais que les deux faces d’une même médaille !

Ce n’est pas la première fois que la CNT-AIT aborde la question des maisons de retraite et autres lieux du même acabit. A chaque fois, et c’est le cas cette fois-ci encore, c’est à l’appui d’actions de salariés. De défense de travailleurs licenciés sous les prétextes les plus fallacieux en campagnes de protestation, nous constatons, que ces mini-actions laissent des traces et que la compréhension des enjeux ainsi que la combativité se manifestent, parfois là où on l’attendait le moins. Tout comme il devient évident pour un nombre croissant de salariés que ces patrons de choc ne sont finalement que des colosses aux pieds d’argile, et qu’il en faudrait assez peu pour faire cesser leurs pratiques scandaleuses : un peu d’union entre nous, des liens avec les familles, en évitant soigneusement tous les « médiateurs » qui ont pour rôle de faire que cela ne change jamais (« représentants » du personnel, syndicats de collaboration, …). Qu’on se le dise. Si nous sommes plus nombreux à le comprendre, à le dire, à le faire, certains patrons, ceux par exemple qui se sentiront visés en lisant les témoignages, pourraient être obligés de changer de pratiques…

 »Gérontologix » » »

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In English : RETIREMENT HOMES and ELDERLY NURSING HOMES (EHPAD) : WHEN ABUSE IS INSTITUTIONAL

Italiano : CASE PER ANZIANI, RESIDENZE SANITARIE ASSISTENZIALI (Rsa), OSPEDALE : QUANDO IL MALTRATTAMENTO È ISTITUZIONALE

In Portuguese : CASAS DE APOSENTADORIA, CASAS DE ENFERMAGEM IDOSAS (EHPAD) E HOSPITAL : QUANDO MALTRAITÂNCIA É INSTITUCIONAL