REPRESENTATIVITE ET VISIBILITE

(Publication initiale vendredi 9 janvier 2004)

Etre représentatifs, être visibles … Il est fréquent de voir une organisation se battre pour sa représentativité ou des militants libertaires se confier aux journalistes. Certes, l’anarchosyndicaliste n’est pas un clandestin. Nous ne cherchons pas à nous infiltrer en cachant nos idées … mais est-ce que cela passe par la représentativité et la visibilité médiatique ? C’est ce que nous allons tenter d’analyser ici.

L’Anarchosyndicalisme et le « problème » de la représentativité syndicale.

Dans sa brochure « Les élections professionnelles contre le syndicalisme », la CNT-AIT évoque la question en parlant du « problème de la représentativité », sans dire en quoi consiste le problème. Un premier éclairage peut être apporté par ce constat : c’est surtout dans le secteur public que l’anarchosyndicalisme a retrouvé une deuxième jeunesse en France. Ceci explique peut être cela. L’activité syndicale et le droit de grève sont soumis dans le public à une réglementation rigide. La représentativité y est un enjeu, ne serait-ce que pour pouvoir lancer un appel à la grève. Dans le secteur public, tout préavis de grève doit en effet être déposé par un syndicat représentatif. Tel n’est pas le cas dans le secteur privé où le principal avantage que confère en fait la représentativité est de pouvoir se présenter au premier tour des élections professionnelles. Pour l’instant, l’essentiel (l’action des salariés et leur droit de grève) n’est pas conditionné par la représentativité. Et c’est tant mieux. Dans le secteur privé, le rapport de force supplante la notion de représentativité. Et le rapport de force, c’est l’affaire des anarchosyndicalistes.

Cette question de la représentativité syndicale travaille les politiciens de la république plus qu’on ne le pense. En ce moment, ils planchent sur la préparation d’un projet de loi qui va élargir les règles. Les grandes organisations syndicales nationales perdraient leur monopole de présentation au premier tour des élections professionnelles. La candidature serait ouverte à tous les syndicats légalement constitués. Faut-il dire avec plus de précision ce que cela signifie ? : Le pouvoir a besoin de la représentativité. Parce qu’il a besoin d’interlocuteurs afin de pouvoir contrôler l’action éventuelle des salariés, action qu’il prévoit dure, au regard des mesures « sociales » qu’il prépare. Et gouverner c’est prévoir ! Or, les interlocuteurs traditionnels sont non seulement grillés, comme la CFDT, mais, qui plus est, souvent absents des entreprises privées. A défaut de grives, le capitalisme se contentera de merles. Un tas de petits syndicats, alternatifs, autonomes voire syndicalistes révolutionnaires et anarchosyndicalistes ont deux ou trois militants, quelques sympathisants, dans telle ou telle entreprise. Ils pourraient faire l’affaire. C’est-à-dire jouer le rôle de tampon entre l’action directe de salariés poussés à bout, et un patronat de plus en plus arrogant.

La représentativité c’est donc le problème du pouvoir, non celui des anarchosyndicalistes. Et pourtant, depuis 30 ans, que d’énergie gaspillée dans des affaires de représentativité dans le privé !

Dernière en date : celle d’une section CNT-Vignoles au Havre, qui compterait une trentaine d’adhérents (ce qui n’est pas rien). Très significativement, dans son communiqué d’appel à la solidarité, elle fait passer au deuxième plan les préoccupations de l’ensemble des travailleurs. Que n’ont-ils commencé par mener directement la lutte, avec si possible les autres salariés, au sujet de leurs conditions de travail ? Ils auraient alors probablement vu leur patron, celui-là même qui conteste aujourd’hui leur représentativité, leur demander de se présenter comme interlocuteurs … (auquel cas d’ailleurs, il leur aurait fallu refuser !). Car le but de la représentativité dans la lutte de classe est de remplacer le tout, l’action collective, l’Assemblée Générale des travailleurs (à ne pas confondre avec une intersyndicale !) par une simple partie (la ou les section[s] syndicale[s]). Ce qui aboutit tout d’abord et rapidement à la liquidation de ce tout (généralement : fin de l’AG) puis progressivement à l’affaiblissement de la partie (par l’institutionnalisation sous-jacente ou la répression). Subodorant ce piège, le syndicat CNT de St-Etienne (également adhérent aux Vigno-les) déclare quant à lui : « La CNT est représentative de par la réalité de son action syndicale et son indépendance financière ». Ceci nous semble bien plus juste que de chercher une reconnaissance juridique, car, d’évidence, il n’est possible de représenter que ses militants et sympathisants. Une section CNT n’existe que par la réalité de son action et le contenu de sa réflexion. C’est cette existence de facto qui est notre objectif, et non de représenter qui que soit d’autres que nous-mêmes.

De la visibilité militante

Tout militant révolutionnaire cherche à se grouper avec les personnes qui pensent comme lui. Partant de là, il est naturel qu’il tente de se faire connaître. Des moyens existent pour ce faire.

Mais depuis une dizaine d’années, une théorie a fait son émergence. D’après cette dernière, nous pourrions utiliser les médias plus que ceux-ci nous utilisent. Cette théorie n’a que peu ou pas été débattue. Elle s’est imposée par elle-même.

Pourtant, plus que dans une société de répression brutale et directe, nous vivons dans une société « d’information massive ». En « informant » on formate, ceci est dénoncé quotidiennement avec raison. Mais on peut également réprimer en informant. Quoi de plus simple en effet que de réprimer une envie de faire quelque chose (mettons, la révolution) en informant que les autres sont contre cette envie ? Tant pis, si ces mêmes autres refreinent individuellement cette même envie en se référant à une information collective et normative. A ce stade là, information et désinformation se mêlent. La naissance d’une norme produite artificiellement mais massivement propagée devient une information véritable quand suffisamment d’individus sont convaincus de sa réalité. C’est toute l’histoire du phénomène dit du « sentiment d’insécurité ».

Mais ce n’est pas tout, car à ce processus d’inhibition s’ajoute le besoin de reconnaissance.

Vouloir être représentatif ou visible trouve trop souvent sa source dans un mécanisme exacerbé par notre société et bien connu des psychologues : le besoin de reconnaissance sociale. Le pouvoir s’appuie sur ce mécanisme psychologique. Il est classique d’observer qu’un individu qui « fait quelque chose » ressent l’envie que son action soit « reconnue » par autrui. Or, le pouvoir a les moyens de lui permettre d’assouvir ce besoin, tout simplement, en lui tendant micros et caméras. Or, personne ne l’ignore, l’intervention dans les médias n’est acceptable par le système que si le fond est aseptisé et si la forme est, comme on dit fort justement, « médiatique ». Très rapidement, pour continuer à passer « à la télé », notre militant révolutionnaire en mal de reconnaissance utilisera, en s’auto-censurant, un discours qui n’était pas le sien au départ mais qui est celui recevable par les médias et il adoptera la mise en scène adéquate. Et, très rapidement aussi, ce fond et cette forme deviendront son fond, c’est-à-dire sa manière de penser, et sa forme, sa façon de concevoir ses interventions. Sans compter la création de phénomènes de leadership ! Ceux qui s’agitent frénétiquement devant les caméras, qui veulent peser sur l’événement, qui interviennent à tout propos dans la presse en tant que porte-parole de ceci ou de cela, qui font la cour aux journalistes … devraient s’interroger sur le sens véritable du message qu’ils font en définitive passer aux autres et sur les conséquences de leur stratégie sur eux-mêmes !

# L’homme invisible

Suite : ANARCHOSYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

ANARCHO-SYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

Suite du débat sur la stratégie syndicale des anarcho-syndicalistes

(Paru initialement le lundi 6 septembre 2004)

La pratique de la représentativité, tout comme celle de la visibilité médiatique est largement utilisée par le capitalisme et l’État pour maintenir la domination de classe. Un précédent article de notre journal-. [1] soulignait qu’il ne s’agit pas là de simples « outils » dénués de contenu mais au contraire des notions idéologiques, porteuses en elles-mêmes d’aliénation. De là leur incompatibilité de fond avec l’ensemble de la pensée libertaire.

Cet article a provoqué de nombreuses discutions et des réponses. Ce n’est pas étonnant, puisque d’autres organisations qui utilisent le sigle CNT (en l’occurrence la CNT-Vignoles et la CNT SO ), ont fait le choix stratégique de rechercher à labelliser leur représentativité institutionnelle dans les entreprises. Comment des libertaires peuvent-ils justifier une telle contradiction ?

Pour certains, ils s’en sortent en disant que de toute façon ils ne sont pas anarchistes mais « syndicalistes révolutionnaires » et que donc le refus de la représentativité et la délégation de pouvoir qui l’accompagne ne les concerne pas.

Mais pour ceux qui persistent à se dire anarchosyndicalistes, leur justification repose in fine sur deux grands arguments que nous allons commenter tour à tour. Le débat, et nous nous en félicitons, se poursuit donc. A chacun de chercher à l’approfondir. Les enjeux sont en effet bien plus importants qu’une analyse superficielle peut le laisser croire.

1) « La représentativité, c’est dans les luttes qu’elle s’acquiert …« 

Après avoir critiqué le fait que « … cette société valorise la parole experte et la délégation« , ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord, le premier article qui nous répond affirme : « La représentativité c’est dans les luttes, dans les pratiques qu’elle s’acquiert » [2]. En clair, le premier argument que nous opposent les défenseurs de la représentativité repose sur une critique de la délégation suivie de l’affirmation que la représentativité est valable si elle est obtenue par l’action.

Or, pourquoi une représentativité obtenue par l’action (même directe), n’aurait-elle pas les mêmes résultats négatifs qu’une représentativité obtenue par toute autre voie ? Voilà ce à quoi la réponse qu’on nous fait se garde bien de répondre ! Et c’est pourtant là que se trouve le nœud du problème : c’est la représentativité qui crée la subordination, pas la façon dont on acquiert cette représentativité.

Deux remarques s’imposent ici :

Tout d’abord, nous constatons, qu’en réalité, c’est rarement par la lutte (même si lutte il y a) que les groupes CNT-Vignoles ou encore CNT-SO parviennent à imposer leur représentativité et qu’au contraire, c’est devant les tribunaux que cela finit le plus souvent. Lutte ou pas, la reconnaissance de la représentativité se fait donc en pratique par un des piliers de l’État.

Ensuite et surtout, pour en revenir au cas général, le fait qu’elle ait été acquise « dans les luttes, dans les pratiques » ne garantit nullement que la représentativité ne servira pas de marche pied à de nouveaux bureaucrates, voire à de nouveaux oppresseurs. Tout au contraire, l’histoire abonde de « représentants » directement issus des luttes du prolétariat qui ont tout aussi directement trahi, exactement comme s’ils avaient été élus ou reconnus par une quelconque « autorité » (judiciaire, militaire…).

Pour ne citer qu’un exemple, qu’on se rappelle l’histoire du syndicat de combat SOLIDARNOSC, en Pologne dans les années 1980, et le parcours de son leader le plus représentatif, Lech Walesa.

2) « …Pas de syndicalisme autrement« 

Comme le premier argument, qui fait dépendre la valeur de la représentativité de la façon dont on l’a obtenue, se décompose dès qu’on l’examine, un deuxième, plus tactique, est avancé : on ne peut pas faire autrement, car sinon on n’aurait pas de droits. Ainsi peut-on lire que : « Dans le privé … si une section syndicale n’est pas représentative aucun droit n’est accordé ! » [3] . Le texte se garde bien de préciser à qui ces droits ne seraient pas accordés. On peut même comprendre que c’est de l’ensemble des salariés dont on parle.

La vérité, c’est qu’aucun droit supplémentaire n’est accordé à la section et à ses représentants. Car la seule chose qui change en cas de reconnaissance de représentativité, c’est l’attribution de divers avantages (et non de droits) à la section et surtout à ses représentants (heures de délégation…) [4]. Pour l’ensemble des salariés normaux, la reconnaissance ne change rien du tout.

D’autant que, puisqu’on parle de droit formel, il est toujours utile de rappeler qu’en dépit d’une rumeur savamment entretenue par tous les professionnels du syndicalisme, les salariés du privé ont, section syndicale ou pas, des droits. En particulier un droit essentiel : celui de se mettre en grève sans avoir besoin ni de représentativité, ni de délégué du personnel, ni de délégué syndical, ni d’élu au comité social et économique CSE [5]. C’est tout à fait légal de se mettre en grève (il suffit d’être deux cf « comment faire grève sans syndicat »), et ne pas passer par un quelconque représentant aide à construire un rapport de force autonome à la base.

Il n’est pas inutile de rappeler aussi que, représentativité ou pas, pour les salariés qui veulent lutter, les risques sont au moins les mêmes. Sur ce point aussi, les preuves abondent. La CNT-Vignoles elle-même est bien obligée de le reconnaître régulièrement. Ainsi, chez « 3M », quand une section a été enfin reconnue représentative, elle a eu deux élus et a nommé un délégué syndical. Et, que s’est-il passé ? : « Une fois nos compagnons élus, la Direction part à la chasse aux syndicalistes … Il s’agit de trouver un prétexte pour casser la section syndicale d’entreprise. Notre compagnon qui est en même temps le secrétaire de la section est licencié pour faute grave » [6]. Bref, les fameux « droits » et la « protection« que devait apporter la « représentativité » se soldent par un licenciement. [7]

En pratique, la représentativité n’apporte aucun droit essentiel à l’ensemble des travailleurs. Elle apporte des avantages particuliers aux délégués et se tourne facilement contre eux s’ils ne comprennent pas assez vite que les avantages légaux qui leur sont octroyés le sont en échange de leur collaboration avec le patron.

LE SERPENT QUI SE MORD LA QUEUE

L’article déjà cité du Monde Libertaire affirme (ce qui est une variante de l’argument précédent) que c’est le refus de participer aux comités d’entreprise qui oblige les Vignoles à demander la représentativité [8]. On ne peut que se féliciter de ce refus de participer à un organisme de collaboration de classes. Mais, qu’est-ce qui se produit quand une section Vignoles est enfin reconnue représentative ? Elle profite de cette reconnaissance pour participer au comité d’entreprise et faire ratifier par un tribunal la désignation d’un représentant au dit comité [9].

Bref, la lutte pour la représentativité soi-disant imposée par le refus de participation conduit à participer lorsque l’on est déclaré représentatif ! Le maximum de l’incohérence étant ainsi atteint, reste maintenant à répondre à la question essentielle : pourquoi mettre tant d’énergie à obtenir des « représentativités » ?

Une des hypothèses, c’est que la représentativité est la conséquence d’une logique d’appareil. Dès lors, on défend non des idées mais une chapelle. Consciemment ou pas, on s’inscrit non pas dans une démarche d’autonomisation de la classe ouvrière mais dans un processus de prise de pouvoir sur les salariés. Et, lorsque des salariés révolutionnaires (dont ceux de la CNT AIT) militent sans publicité aucune au sein de leurs entreprises. il est tentant de les apostropher de la sorte , comme dans l’article du « Libertaire » déjà cité : « Quel travail syndical réel effectuez-vous dans les entreprises de plus de 50 salariés ?« . Sous-entendu, vous n’êtes pas représentatifs, il ne vous reste donc plus qu’à vous taire.

Cette dernière citation illustre parfaitement notre critique principale et fondamentale de la représentativité : ceux qui en bénéficient, même à des niveaux totalement confidentiels, s’en servent pour reproduire immédiatement des schémas de domination.

# CQFD


[1] envoi gratuit sur simple demande et sans engagement à toute personne qui le demande …

[2] Le Monde Libertaire

[3] Le Libertaire

[4] Or, ces « avantages » contribuent largement à éloigner les conditions de travail des représentants de celles des autres et les mettent rapidement en situation de leaders.

[5] « Mémoire d’une lutte à 3M « , brochure écrite par la CNT Vignoles

[6] même brochure

[7] A ce sujet, cf. également le cas de Fathy à dans la grève du nettoyage à Arcade …

[8] Il est écrit textuellement dans cet article : « …refus de participation aux comités d’entreprise du secteur privé (ce qui l’oblige, dans ce secteur, à défendre systématiquement en justice sa qualité de syndicat)« . On notera une fois de plus que la conséquence juridique tirée du refus de participer est juridiquement fausse : ce n’est pas la qualité de syndicat qui est en cause mais bien le fait qu’il veuille s’octroyer les avantages des syndicats représentatifs.

[9] Ainsi, dans un communiqué, « Victoire de la CNT Interior’s » (Le Libertaire, N°244, mars 2004), les Vignoles se félicitent de la décision d’un tribunal qui, le 5 février 2004 confirme « sa représentativité au sein de la société Interior’s est établie« , lequel tribunal « déclare valable la désignation de M. B… en qualité de représentant syndical au comité d’entreprise…« .

La raison contre la peur

Paru dans Anarchosyndicalisme !, n° 169, septembre octobre 2020

L’histoire de l’humanité n’est pas un long fleuve tranquille. Des évènements, guerres, innovations technologiques culturelles ou religieuses, modifient parfois brusquement le cours prévisible des choses, les manières de vivre, de travailler ou de penser. Ces événements constituent des ruptures par rapport à l’évolution normale des sociétés, ils sont des révolutions. D’un seul coup des traditions culturelles, des rapports sociaux, des comportements qui semblaient immuables deviennent obsolètes.

À coup sûr l’irruption de la Covid dans nos société et surtout les techniques mises en œuvre par l’État pour gérer cette crise constituent un de ces événements. Il y a eu un « avant Covid », nous entrons dans « l ’ après ». En soi pourtant l’arrivée d’un nouveau virus n’a rien d’extraordinaire. Depuis le néolithique, les sociétés humaines se sont habituées à cohabiter avec des virus et des microbes. Ils se rappellent à notre bon souvenir chaque année en causant des épidémies de grippe, de gastro ou d’autres maladies plus ou moins bénignes. En France, chaque année quelques milliers de personnes sont tuées par le virus de la grippe sans que nos autorités s’en émeuvent outre mesure.

À l’inverse, l’apparition des premiers cas de Covid a suscité dans la population un sentiment d’effroi et a amené le gouvernement à prendre des mesures radicales pour éviter, nous a-t-on dit, l’effondrement du système de soin. Nombre de ces mesures sont de simple bon sens et on ne peut que s’étonner qu’elles n’aient pas été mises en œuvre auparavant. Après tout, puisque de simples mesures de distanciation physique sont efficaces pour limiter la diffusion de la Covid pourquoi ne pas les avoir préconisées pour lutter contre les autres épidémies ? Dans nombre de pays, ces mesures sont expliquées aux populations qui les appliquent sans rechigner. Les gens ne sont pas stupides et voient vite où est leur intérêt.

En France, nos gouvernants doivent penser que les citoyens manquent de bon sens car non seulement ils n’avaient auparavant jamais jugé utile de leur expliquer l’intérêt des mesures de distanciation en période d’épidémie mais en plus, dès que contraints et forcés par la virulence du microbe, ils les ont décrétées, ils les ont immédiatement assorties de sanctions lourdes en cas de non-respect. Et du jour au lendemain, nous avons découvert que nous ne pouvions plus sortir de chez nous que durant un temps limité, qu’il nous fallait pour cela emporter avec nous une attestation signée, que nous ne pouvions plus déambuler que dans un périmètre restreint etc… En bref, du jour au lendemain, comme dans un mauvais film de science fiction, nous avons découvert qu’une de nos libertés fondamentales, celle de pouvoir aller et venir à notre guise nous était retirée.

Le plus extraordinaire est que personne ou presque n’a protesté. La population comme tétanisée par la peur (remarquons le rôle joué par les médias) a courbé l’échine ; les Français prétendument si attachés à la Liberté ont joué le jeu, présentant leur attestation aux policiers, ouvrant leurs sacs pour montrer que le but de leurs sorties était alimentaire et payant les amendes infligées (quelques centaines de milliers). Si nombre d’entre eux ont triché, photocopiant des fausses attestations à qui mieux mieux, il n’y a pas eu de remise en cause collective de ces mesures liberticides. Si comme le dit Goya « le sommeil de la raison engendre des monstres », constatons que la peur endort la raison.

Mais me direz-vous ces mesures exceptionnelles, n’avaient pour but que de nous protéger, d’éviter que l’épidémie ne devienne ingérable, l’État nous répète qu’il ne les a mise en place que pour notre bien. Soyons clairs, il ne s’agit pas de refuser la réalité de l’épidémie, personne ne songe à nier l’intérêt des mesures de distanciation mais pourquoi les accompagner de sanctions ? Quelle est la fonction réelle de cette attestation dérogatoire ? Aurait-elle une vertu magique qui nous protégerait du virus ou ne serait elle pas plutôt le signe de notre allégeance à l’État, la marque de la toute puissance que l’État exerce sur nos vies ?

C’est une chose d’expliquer, de démontrer, de recommander en bref de donner à une population les moyens de s’auto-protéger et c’en est une autre que de la contrôler à tout va, de la sanctionner, de lui imposer par la force des règles, en bref de la violenter. Curieuse conception qui nous ramène à des temps d’ailleurs pas si lointains où des religieux enseignaient à des enfants leurs dogmes à grands coups de bâtons et n’imaginaient pas qu’il puisse en être autrement. Preuve que du point de vue de l’État, les citoyens, ceux-là même qui sont appelés à voter et à élire, sont des incapables, des enfants indisciplinés et rebelles ne comprenant exclusivement que le langage de la force.

Ce qui n’empêche pas d’ailleurs dans un autre registre nos gouvernants de se prétendre les défenseurs des libertés individuelles. Vous êtes libres, libres nous disent-ils, libres de déposer le bulletin de votre choix dans une urne, (qu’importe le bulletin puisque de toute façon, rien ne changera), libres d’acheter dans un super marché la marque A au lieu de la B, mais si vous veniez à faire un mauvais usage de votre liberté, pour vous protéger dans l’intérêt supérieur de la collectivité, nous vous la retirerons. C’est la grande leçon de l’épisode Covid notre liberté est toujours suspendue au bon vouloir de l’État. Nous vivons en liberté surveillée mais même ce simulacre de liberté peut nous être retiré à tout moment.

Covid aujourd’hui, demain terrorisme, après-demain catastrophes environnementales, les menaces dont l’État peut prétendre nous protéger sont multiples. On peut en la matière faire confiance à son imagination. Le message envoyé par les tenants de l’ordre établi à tous les révoltés, aux gilets jaunes, à tous les perdants de la lutte des classes, à tous ceux qui ne se satisfont plus des simulacres que nous sert le système est clair : ne rêvez plus, résignez-vous, le monde actuel est indépassable et faites confiance à vos gouvernants !

Mais de plus en plus de personnes constatent combien ce discours est creux et mensonger. Il suffit d’ouvrir les yeux pour voir combien ce monde est injuste, inégalitaire, mortifère et suicidaire et ce sont bien les politiques décidées par les élites, les logiques économiques chères à nos classes dirigeantes qui sont les causes des catastrophes économiques ou écologiques qui nous menacent (la Covid en fait partie). Pour se maintenir au pouvoir, pour que rien ne change, les états criminels sèment l’effroi dans les populations en les menaçant des pires catastrophes si elles ne sont pas soumises. Ces stratégies dignes des états totalitaires ne pourront être mises en échec que par l’usage de la raison, et c’est la raison qui nous incite à réfléchir ensemble, à élaborer ensemble, à imaginer une autre société basée sur des paradigmes différents de l’actuelle si nous voulons que le futur ait un sens.

Sur le même thème :

Claude Bernard, Bachelard et Feyerabend : trois scientifiques contre le scientisme.


texte paru dans Anarchosyndicalisme !, journal de la CNT-AIT

Téléchargeable en ligne : http://www.cntaittoulouse.lautre.net/spip.php?article1049

Abonnement 10€ / an, 20€ et plus en soutien, écrire à CNT-AIT 7, rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

TECHNIQUES DE LUTTES

Ce texte (qui est issu d’une brochure) est en fait la compilation de 20 ans d’expérience des militants de la CNT-AIT en terme de luttes en entreprise. Parce que nous sommes convaincus, et ntore pratique le démontre, qu’il y a d’autres alternatives pour la lutte en entreprise que de se présenter aux élections professionnelles. Nous sommes persuadés – et l’expérience le montre – que l’action directe paye, et plus que la médiation et la représentation.

Ce texte cherche à faire découvrir ou populariser les techniques de lutte syndicale car dans toute bataille, il faut partir de quelques idées fortes :

Porter à l’adversaire plus de coups qu’il ne peut vous en porter, voire lui porter des coups qu’il ne peut rendre.

Analyser le rapport de force :

-  Numériquement, combien nous sommes ;
-  L’impact sympathie/rejet de la lutte par les autres salariés, par la population ;
-  Les contraintes financières, c’est à dire les moyens en fric pour continuer la luttes.

Eviter l’épuisement des forces, des luttes dures d’emblée peuvent être une faiblesse : le patronat a, dans sa gestion, programmé ce type d’effets sporadiques : production transférable, reprise de production ailleurs, stocks, jaunes, intérim, réserves financières, etc.

Savoir stopper une lutte, éviter le jusqu’au-boutisme quand on n’est pas en situation favorable. Continuer à occuper minoritairement l’entreprise finit par offrir au patron des mécontents manœuvrables contre les grévistes. Les pertes de salaires sont telles que la reprise d’une lutte deviendra difficile. L’écœurement joue contre la mobilisation.

Prévoir des solutions de replis, de luttes ou de revendications.

Analyser l’histoire, la stratégie, les buts des forces en jeu : Bourgeoisie/salariés (patronat dur ou modéré, salariés plutôt revendicatifs ou pas) Organisation/luttes (si les syndicats sont plutôt mous ou radicaux, si les luttes bénéficient d’expérience autonome, etc.)

LES LUTTES SE DEFINISSENT PAR LES CATEGORIE SALARIALE, LEUR TERRITORIALITE OU ENCORE PAR LEUR CONTENU :

Catégories salariales : Luttes des OS, des ouvriers qualifiés, des postiers ou des infirmières, des IATOSS ou des enseignants etc…, appelées luttes catégorielles. Si la luttes est le fait de toute une entreprise ou établissement et porte sur des revendications pour l’ensemble du personnel, la lutte est inter-catégorielle.

Territorialité : Si la lutte a lieu dans un seul établissement, c’est une lutte au niveau du site. Exemples : luttes au CHU de Caen, à Moulinex, Caen.

Une lutte au niveau du groupe se situe sur plusieurs sites mais au sein d’un même groupe. Exemple : luttes au niveau du groupe Renault.

La lutte peut être celle d’un secteur d’activité (branche). Exemples : secteur santé, chimie ou métallurgie. Une lutte peut avoir lieu sur l’ensemble des secteurs d’activité et des sites.

Contenu : Le contenu revendicatif de la lutte peut être matériel (salaires, retraites, condition et temps de travail, Sécu …), politique (retrait d’une loi, critique d’une politique anti-sociale, conquête de nouveaux droits syndicaux, constitution de contre pouvoirs salariés dans une entreprise …). Il peut aussi évidemment mélanger les 2 aspects : par exemple, simplification et homogénéisation par le haut d’une grille de qualification dans une branche donnée. Cette revendication matérielle permet également de favoriser l’unification des travailleurs de cette même branche et donc d’ouvrir des perspectives de luttes plus importantes.

Les luttes peuvent aussi être menées tout simplement en solidarité avec d’autres luttes.

LES DIFFERENTS TYPES DE LUTTE :

-  La protestation verbale : c’est le type de lutte le plus simple.

-  La pétition : c’est un écrit dénonçant, réclamant, exprimant un désaveu, un désir. La pétition peut quelque fois influencer, faire obtenir de menus avantages le plus souvent illusoires et démagogiques. Certains syndicats ne faisant ou ne voulant rien faire, ils se dédouanent par une pétition à des fins électorales ou pour avoir bonne conscience

-  Le débrayage : c’est la cessation d’activité pendant une courte durée maximum quelques heures. Le débrayage exprime déjà un mécontentement plus grand, la naissance d’une certaine radicalité. Le débrayage est utilisé comme pression pour des négociations sur des effets à court terme ou des revendications mineures. Exemple : manque de chauffage, problèmes de primes, de salissures ou de casse-croûte etc.

-  La grève perlée : débrayage d’une partie du personnel puis reprise tandis qu’une autre partie débraye et ainsi de suite. Avantage : perte de salaire minimum par individu tandis que l’établissement est pratiquement paralysé et que l’employeur paie ses salariés devenus peu productifs voire inactifs. L’employeur tentera de faire travailler les non grévistes, l’encadrement, ou les intérimaires. Si cela ne s’avère pas suffisant, il fermera l’entreprise pour un temps, c’est le lock out qui lui évite de verser des salaires à des gens inactifs.

-  Le coulage : freiner la production en étant le moins productif possible.

-  La grève du zèle : application stricte ou excessive des consignes et des règlements entravant le bon fonctionnement de la production.

-  La grève limitée : les salariés cessent le travail pour une durée limitée.

-  La grève illimitée : cessation du travail par les salariés jusqu’à ce que ceux-ci décident de reprendre le travail. Avantage : exprime une certaine radicalité, une participation à la lutte, bloque tout ou partie de la production. Inconvénient : perte de salaire importante pour les grévistes. L’établissement peut continuer à produire avec des intérimaires, des non grévistes. La production peut être réalisée sur un autre site.

-  Le piquet de grève : mise en place de barrages pour empêcher les non grévistes de pénétrer dans l’établissement pour réaliser l’ouvrage. Les conditions matérielles du piquet sont souvent déplorables : pas d’abris, soumis aux intempéries. Une partie des non grévistes arrivent parfois à pénétrer dans l’établissement ou bloqués à l’intérieur ils continuent d’assurer la production.

-  La grève avec occupation : les grévistes investissent le secteur visé, évacuent les non grévistes, détournent à leur profit la logistique : salles de réunions, réfectoires, dortoirs, photocopieuses, téléphones et véhicules.

-  yLa lutte intra muros : se limite à l’intérieur de l’établissement.

  La lutte extra muros : aller envahir et occuper tel établissement ou une administration favorable à l’employeur : Direction Départementale du Travail et de Emploi, justice, mairie, local de parti politique, siège d’un journal, Chambre de Commerce et d’Industrie, quartier résidentiel des cadres ou de l’employeur, entreprise où a été transférée la production.

LA LUTTE DOIT CHERCHER LA COMPLICITE ET LE SOUTIEN DE LA POPULATION, EXPLIQUER LES REVENDICATIONS ET EVITER DE GENER LE PLUS POSSIBLE LES SALARIES ET/OU LES USAGERS.

  La manifestation de ville : elle fait découvrir le conflit, popularise la lutte, maintient la pression, permet de jauger le rapport de force.

  La manifestation nationale voire internationale obéit aux mêmes règles que celle de ville mais à une plus grande échelle.

  L’intox : produire rumeurs, informations en tout genre pour fragiliser l’adversaire.

  Le discrédit : rendre publiques des critiques sur la qualité des produits ou services de l’établissement.

  Le sabotage : (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°15 : « Le sabotage » par Emile Pouget) Cette vieille méthode de lutte est toujours pratiquée bien que non médiatisée. Elle doit être manipulée par des individus conscients des risques ou de l’effet catastrophique à terme de certaines destructions pouvant entraîner la fermeture de l’entreprise. Peut être qu’une graduation doit être introduite pour éviter des problèmes néfastes. Le sabotage est une arme très efficace, peu coûteuse pour les grévistes, très nocive pour l’employeur. Il faut toujours conserver à l’esprit que la lutte doit nuire à l’employeur mais pas aux usagers salariés eux-mêmes, ex : les services publics, les transports, EDF, santé, alimentation, etc.

  La ré appropriation : reprise sous le contrôle des salariés de biens produits par l’entreprise c’est-à-dire par eux-mêmes.

  La vente sauvage : vente par les grévistes des stocks de l’entreprise pour constituer un trésor de guerre qui les indemnisera.

  La production sauvage : les grévistes utilisent les machines de l’entreprise pour produire des biens qu’ils vendent directement à la population en en réduisant le prix ce qui satisfera tout le monde et apportera des liquidités aux grévistes.

  Le travail sauvage : utilisant leurs propres outils les grévistes réparent fabriquent ou rendent des services aux particuliers moyennant finances. Exemples les coiffeurs de Rennes qui, sur une place publique coupèrent les cheveux. L’argent payé pour ce service allait à la caisse de grève. En Australie, les chauffeurs de tramway, pendant une grève mirent les trams en circulation gratuitement pour la population.

  Le boycott : sur demande des salariés en lutte dans une entreprise, ne pas utiliser ou acheter telle production ou tel service fournis par cette même entreprise. Exemple : le comité de lutte appelle la population à ne pas consommer telle marque de produit tant que les revendications ne sont pas satisfaites.

  La désobéissance civile : refus d’appliquer, de se soumettre aux lois de l’Etat. Exemple : soutenir et aider des personnes réprimées. Ne pas payer l’impôt, refuser de présenter ses papiers d’identité, de faire l’armée… etc.

  La grève généralisée : situation de grève touchant tout un secteur ou plusieurs secteurs de production ou bien une région, un pays ou un groupe de pays.

  La grève générale : grève intercatégorielle, intersectorielle sur un territoire donné région, pays, international. Action consciente et concertée, ce qui la différencie de la grève généralisée. C’est l’arme voulue, souhaitée, défendue par les anarcho-syndicalistes. C’est l’acte ou toute une masse, qu’elle le sache ou non, s’anarchosyndicalise. En effet, à ce stade, les gens en lutte entendent défier leurs adversaires. Ils ne s’en remettent pas au verdict des urnes, ni au gouvernement qui en est issu, ni aux promesses à venir. Les gens en lutte, s’appuyant sur l’action directe, entendent ici et maintenant faire aboutir leurs revendications. La grève générale marque et exprime l’affrontement de classes clairement. Si elle est massive, le rapport de force est optimum et d’autres choix peuvent apparaître.

  La grève générale insurrectionnelle : les grévistes, pour diverses raisons, deviennent émeutiers, barricadiers. Partout le peuple en armes se soulève ouvrant la perspective d’une possible expropriation des capitalistes.

  La grève générale expropriatrice : les grévistes, maîtres de la rue, s’emparent des moyens de production, d’échange, de communication. Les entreprises, le commerce, les administrations sont placés sous le contrôle des comités de luttes. C’est le prélude à un changement social profond d’où, à notre avis, devrait sortir le communisme libertaire.

QUELQUES CONSEILS

Voici donc présentés un certain nombre de techniques de luttes faisant partie de la culture syndicale. Il appartient à chacun d’en juger l’usage. Mais je pense que chaque technique doit correspondre à l’enjeu. Inutile de déployer de gros moyens pour un petit enjeu. Exemple : pour une petite revendication, le débrayage, la grève perlée, le coulage, le zèle sont suffisants.

Si cela s’avérait insuffisant, graduer le passage à des luttes plus radicales. Toujours maintenir la pression, aller crescendo car partir fort puis revenir en arrière marque une faiblesse que l’adversaire sait analyser et travailler.

Se méfier des faux radicaux, analyser si ceux qui propagent le radicalisme sont sincères, même s’ils ont raison ou tort sur le moment. Ceux qui poussent à un conflit dur non adapté, tentent soit de jouer dur pour coller avec les grévistes afin d’obtenir leur confiance et, par la suite, tuer la lutte, ou bien, sachant que l’échec est assuré, veulent capitaliser en terme d’élection la sympathie obtenue. S’ils sont de mèche avec l’adversaire, ils feront éclater un conflit dur aboutissant à un échec qui pèsera lourd quand une attaque du patron (restructuration, licenciements, etc.) sera à l’ordre du jour car les pertes de salaire subies ne permettront pas aux travailleurs de redémarrer un conflit.

Analyser les rapports de force. Exemple : la proximité d’élections syndicales ou politiques qui poussent les pouvoirs publics à éviter des conflits,

Analyser le niveau de mécontentement de l’opinion publique ou encore la situation financière et économique des établissements où les grévistes veulent agir.

Examiner l’état des stocks, s’ils sont importants, l’employeur pourra continuer à vendre ses produits et, parallèlement, baisser sa masse salariale (salaires versés) pour des raisons de grève. En revanche, des stocks faibles ou périssables le gênent beaucoup. Attention à l’annualisation du temps de travail (flexibilité) qui l’avantage suivant la loi d’annualisation, l’employeur peut faire faire plus d’heures de travail que la durée légale hebdomadaire et, de fait, reproduire plus rapidement ses stocks et honorer les commandes en retard suite au conflit (voir le cahier de l’anarcho-syndicalisme n°5 : « Réflexion sur le chômage »).

Examiner l’état des commandes, l’importance des réserves financières, les possibilités de transfert de production sur un autre site. On peut préparer le terrain d’une lutte en utilisant, combinés ou pas, la grève perlée, le zèle, le coulage, le sabotage, l’absentéisme pour réduire la production.

Eviter la répression en faisant en sorte que les grévistes ne soient pas identifiés, que l’adversaire ignore le plus possible qui est qui et qui fait quoi. Occulter si possible le nombre de personnes en conflit, les dates et lieux de leurs réunions. Décider au tout dernier moment des actions pour éviter les divulgations.

Opter pour un comité de lutte plus large que les seules sections syndicales. Le comité de grève, lieu unitaire, doit être géré par l’assemblée générale des grévistes.

Multiplier les commissions : médias, bouffe, propagande, finance, production sauvage, travail sauvage. Cela oblige l’adversaire à multiplier l’intervention de jaunes contre les grévistes.

Appliquer la démocratie directe des assemblées générales souveraines pour éviter qu’un petit groupe s’empare de la lutte à des fins autres que celles décidées par l’A.G.

Inutile d’envoyer des personnes discuter avec le patron, le directeur, le conseil d’administration. Inutile d’envoyer les délégués du personnel et autres personnes soi-disant spécialistes de la négociation. Elles ne servent à rien sinon à vous faire croire à leur utilité ou vous obliger à la délégation de pouvoir et vous persuader de la nécessité des syndicats réformistes. La bourgeoisie sait utiliser et utilise des outils pour analyser un malaise. Ex : que la production ralentisse ou que la mauvaise qualité de l’ouvrage, l’absentéisme ou le sabotage augmentent, elle conclura très vite que les salariés sont mécontents même si elle le nie ou le cache. Qu’une grève éclate ne nécessite en rien que les soi-disant représentants élus des salariés se précipitent devant la direction pour le lui dire, elle le sait, elle sait même ce qu’elle proposera aux grévistes. Le délégué du personnel ne sert à rien.

Envoyez à la presse, à la population ou à l’employeur par courrier signé du comité de lutte vos revendications.

Si l’employeur veut négocier ou proposer ou satisfaire les revendications, qu’il fasse connaître ses propositions par la presse, par voie d’affichage ou prise de parole devant les salariés. Le comité répondra par écrit. Inutile d’envoyer des délégués négocier, ils risquent fort de se contenter de miettes ou de défendre leurs idées plutôt que les vôtres surtout s’il s’agit d’élus des syndicats réformistes.

Obligez l’adversaire à signer un accord de non répression suite au conflit. Le contraindre au paiement des jours de grève. Il faut tenter de minimiser les incidences financières du conflit pour les salariés, de cette façon, si le patron tente de contre-attaquer, les salariés, non affaiblis, pourront déclencher un nouveau conflit.

Dans cette logique, faites des collectes, des concerts, des fêtes de soutien financier. Agissez sur les mairies, les aides sociales, les caisses de secours (Sécu, ASSEDIC, Comités d’Entreprise, etc.) pour trouver du fric.

LEGALISME – ILLEGALISME

Il faut user le plus possible de la légalité et éviter ainsi des problèmes de répression éventuelle. Mais nous devons constater que la légalité s’accommode mal de nos intérêts. Très vite, pour satisfaire leurs objectifs, les travailleurs doivent agir illégalement : piquets de grève, occupations, production sauvage. Mais nous devons en analyser froidement les avantages et les répercussions. Vous découvrirez très vite que la loi légitimée par l’Etat n’est pas neutre et sert l’intérêt de la bourgeoisie.

Partant de l’idée de Bakounine « Le droit n’est que le fait illustré par la force », deviendra légal ce que nous imposerons.

VIOLENCE – NON VIOLENCE

A l’occasion ce n’est pas forcément l’une ou l’autre, ça peut être les deux un conflit plutôt pacifique avec des poussées violentes et vice versa.

Tantôt un conflit non violent et déterminé peut être efficace, tantôt ce sera le contraire. Une bonne manifestation massive et sage peut être efficace mais une manifestation violente peut l’être tout autant. C’est une question de contexte et de choix des gens en lutte.

Toutefois, se méfier de la violence et de qui la provoque (si ce sont les grévistes ou les adversaires).

Les anarcho-syndicalistes sont partisans d’un monde sans violence, sans armes tel est leur but.

Hélas, nous constatons que la résistance agressive active des salariés est légitime face à la violence de la bourgeoisie : exploitations, licenciements, guerres, prisons, pollutions.. .etc.

S’ORGANISER

Nous devons aussi penser le mode d’organisation adéquat pour lutter. Le syndicalisme actuel de gauche défend-t-il réellement les intérêts des travailleurs ou quels autres intérêts ? Est-il adapté à la lutte, la défend-t-il, n’introduit-il pas des modes de concertation, de médiation favorables à la bourgeoisie ? Pacifie-t-il ? Faut-il radicaliser ? Les protections juridiques des élus sont-elles efficaces ? Les élus syndicaux sont-ils bien protégés ?

Apparemment, vu les milliers d’entre eux qui ont été licenciés, non. De fait, élu ou pas, protégé ou pas, participer à des actions illégales vous expose aux licenciements. Donc les protections dans ce cadre ne servent à rien.

Pire, essayer de se protéger par les moyens légaux conduit les adeptes de ces pratiques à respecter la loi favorable aux patrons, à ne pas participer aux luttes sortant du cadre légal donc à défendre la légalité bourgeoise et à être contre-révolutionnaire.

Jouer le double langage, légaliste en façade et illégaliste dans les faits, n’est souvent pas tenable car les élus syndicaux ou politiques, consciemment ou inconsciemment, sont obligés de défendre le cadre légal donc de le renforcer et de taire leurs critiques pour obtenir les protections légales dues à leur mandat. Surtout que, par la suite, le cadre légal offrant des avantages à l’individu, il devient difficile de le rejeter (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°10, « A propos des institutions représentatives du personnel »).

Et puis, n’ayez crainte, si la lutte menace la bourgeoisie, celle-ci saura faire fi des lois et renverra les élus de toute sorte méditer sur le droit.

Un militant anarcho-syndicaliste

(publication initiale sur internet : mardi 28 mars 2006)

Version en arabe / العربية : http://cnt-ait.info/2019/10/05/technique-ar

Version en portugais / portuguêse : http://cnt-ait.info/2019/06/05/tecnicas-de-luta

Version en anglais / in english : http://cnt-ait.info/2019/12/21/methods-of-struggle-anarchosyndicalist-tactics/

ORGANISATION ET SPONTANEITE (Paul Mattick, 1949)

Bon anniversaire les Gilets Jaunes !

« Tout mouvement à ses débuts paraît dérisoire au regard des objectifs qu’il se donne ; mais si réduit, si infime qu’il soit, ce n’est pas là une raison de désespérer. Ni le pessimisme ni l’optimisme ne permettent d’aborder les problèmes réels de l’action sociale. Ces deux attitudes n’affectent pas d’une manière décisive les actions et les réactions des individus, déterminées qu’elles sont par des forces sociales que ces individus ne sauraient maîtriser. L’interdépendance de toutes les activités sociales, si elle offre un moyen de dominer les hommes, assigne également des limites à cette domination. Etant donné que, sur le plan de la technologie comme sur celui de l’organisation, le processus du travail dépend simultanément de forces anonymes et de décisions d’ordre personnel, il est doué en raison de sa souplesse d’une autonomie relative, laquelle suffit à rendre malaisée sa manipulation totalitaire. Les manipulateurs eux-mêmes ne peuvent en effet sortir du cadre spécifique qui découle de la division du travail, et qui restreint souvent les pouvoirs des instances de contrôle centralisées. Ils doivent compter avec le degré atteint par l’industrialisation, faute de quoi leur domination sera mise en cause. En ce cas, la résistance prendra des formes multiples, tantôt absurdes ou vouées d’emblée à l’échec, tantôt efficaces. Alors que certaines formes présentes d’action peuvent n’avoir aucune espèce de portée, des formes anciennes peuvent ressurgir du fait de certaines affinités entre la structure totalitaire et les régimes autoritaires du passé. Si la politique des syndicats ouvriers a cessé de signifier l’action  » sur le tas  » pour se borner à des tractations entre autorités constituées, des méthodes de sabotage et de lutte aussi nouvelles qu’efficaces sont parfaitement susceptibles d’apparaître dans l’industrie et, dans la production en général. Et si les partis politiques sont autant d’expressions de la tendance au totalitarisme, il reste possible de concevoir toute une gamme de formes d’organisation capables de rassembler les forces anticapitalistes en vue d’actions concertées. Pour que ces actions soient adaptées aux réalités du système totalitaire et mènent à son renversement, il faudra mettre au premier plan l’autodétermination, l’entente mutuelle, la liberté et la solidarité. »

Paris, 8 décembre 2018 …

ORGANISATION ET SPONTANEITE
Paul Mattick (1949)

décembre 2002

1

La question de l’organisation et de la spontanéité a toujours été posée au sein du mouvement ouvrier comme un problème de conscience de classe, lié aux rapports de la minorité des révolutionnaires avec la grande masse d’un prolétariat imbu d’idéologie capitaliste. Tout portait à croire, disait-on, que la conscience révolutionnaire fût le propre seulement d’une minorité, laquelle, en s’organisant, l’entretiendrait et la traduirait en actes. Quant aux masses ouvrières, ce n’est que contraintes et forcées qu’elles passeraient à l’action révolutionnaire. Lénine envisageait cette situation avec optimisme. D’autres, à l’instar de Rosa Luxemburg, étaient d’un avis tout différent. Le premier visant à instaurer une dictature de parti, accordait une primauté absolue aux questions d’organisation. A l’inverse, Rosa Luxemburg, voulant parer au danger d’une nouvelle dictature sur les travailleurs, mettait l’accent sur la spontanéité. Ils étaient toutefois persuadés l’un comme l’autre que si dans certaines conditions, la bourgeoisie déterminait les idées et le comportement des masses laborieuses, dans d’autres conditions, une minorité révolutionnaire pourrait en faire autant. Mais, à l’époque même où Lénine considérait cela comme un facteur on ne peut plus favorable à la réalisation du socialisme, Rosa Luxemburg ne cachait pas ses craintes de voir une minorité quelconque, ayant accédé à la position de classe dominante, penser et agir à la manière exacte de la bourgeoisie d’hier.

A là base de cette attitude se trouvait, dans les deux cas, la conviction que le développement économique du capitaliste obligerait les masses à se dresser contre le système. Lénine, tout en tablant dessus, craignait les révolutions d’origine spontanée. Aussi, pour justifier la nécessité d’une intervention consciente dans des mouvements de ce type, il invoquait le degré d’arriération des masses prolétariennes qui faisait de la spontanéité un élément sans doute important, mais destructif et non point constructif. Plus le mouvement spontané se révélait puissant, plus donc il était indispensable de l’encadrer et de le diriger, cette mission incombant, selon Lénine, à un parti hiérarchisé et agissant en fonction d’un plan d’ensemble. Il fallait en quelque sorte défendre les ouvriers contre leurs propres impulsions, faute de quoi, en raison de leur ignorance, ils courraient à la défaite et, consumant en vain leurs forces, fraieraient la voie à la contre-révolution.

Rosa Luxemburg soutenait une conception opposée, certaine comme elle l’était que la contre-révolution habitait déjà les organisations et les instances traditionnelles et risquait fort de se propager au sein du mouvement révolutionnaire lui-même. Elle espérait que les mouvements spontanés viendraient mettre un terme à l’influence de ces organisations qui n’aspiraient qu’à une chose : centraliser le pouvoir dans leurs mains. Bien qu’aux yeux de Luxemburg comme à ceux de Lénine, l’accumulation du capital fût par excellence un processus générateur de crises, la première tenait les crises pour un phénomène infiniment plus catastrophique que le second ne le croyait. Pour elle, plus une crise aurait des effets dévastateurs, plus amples et plus vigoureuses seraient les actions spontanées ; moindre aussi serait la nécessité d’une orientation consciente des luttes et de leur direction centralisée, le prolétariat ayant dans un tel cas des possibilités plus grandes d’apprendre à penser et à agir conformément à ses besoins historiques. Selon Rosa Luxemburg, les organisations devaient se borner à déclencher l’essor des forces créatrices inhérentes aux actions de masse pour se fondre ensuite dans les tentatives indépendantes du prolétariat cherchant à jeter les bases d’une société nouvelle. Cette conception présupposait non une conscience révolutionnaire, à la fois tranchée et omnisciente, mais une classe ouvrière hautement développée, capable de mettre au service de la société socialiste et l’appareil productif et ses aptitudes propres.

Les petites organisations ouvrières insistaient volontiers sur le rôle du facteur de la spontanéité. Ainsi des syndicalistes révolutionnaires français, et du théoricien Georges Sorel, qui voyaient dans la grève spontanée et sa systématisation le grand moyen d’apprentissage de la révolution sociale. Mais, par là, ces organisations ne faisaient que rationaliser leur faiblesse. Ne sachant comment transformer la société, elles laissaient à l’avenir le soin de résoudre le problème. Telle perspective n’était pas sans fondement, eu égard au développement de facteurs comme les progrès rapides de la technologie, la concentration et la centralisation du capital allant de pair avec l’essor de la production, la fréquence accrue des conflits sociaux, etc. Mais, en vérité, c’était là un simple espoir, destiné surtout à compenser la faiblesse de ces organisations et l’incapacité où elles se trouvaient d’agir efficacement. En invoquant la spontanéité, on cherchait à donner un tant soit peu de  » réalité  » à une mission qu’elles étaient bien en peine de remplir, à excuser leur inactivité forcée, à justifier leur intransigeance.

Quant aux grandes organisations, elles avaient tendance à faire fi de la spontanéité. Trouvant dans leurs succès des raisons de se montrer optimistes, elles ne songeaient guère au concours que des mouvements spontanés seraient susceptibles de leur apporter à une date peut-être lointaine encore. Leurs dirigeants soutenaient ou bien que seule la force organisée est capable de vaincre la force organisée, ou bien que la voie de l’action quotidienne, sous la direction du parti et des syndicats, amènerait un nombre d’ouvriers toujours plus grand à prendre conscience de la nécessité inéluctable de changer les rapports sociaux existants. Pour eux, croissance régulière des organisations et développement de la conscience de classe étaient une seule et même chose et, à certains moments, ils caressaient l’idée de voir un jour ces organisations englober la classe ouvrière dans son ensemble.

Cependant, toutes les organisations ouvrières doivent s’insérer dans les structures sociales. Loin de jouir d’une  » indépendance  » absolue, elles sont déterminées par la société et la détermine à leur tour. Au sein du capitalisme, aucune organisation ne peut durablement faire preuve d’un anticapitalisme intransigeant. L’ » intransigeance  » est le fait d’une activité idéologique limitée et l’apanage de sectes et d’individus isolés. Lorsqu’elles veulent acquérir une importance au niveau de la société globale, les organisations doivent se rallier à l’opportunisme tant pour affecter le processus de la vie sociale que pour atteindre leurs objectifs propres.

Opportunisme et  » réalisme  » sont apparemment une seule et même chose. Le premier ne saurait être vaincu par des groupes radicaux, dont l’idéologie attaque de front les rapports sociaux existants sous tous leurs aspects. Il est impossible de rassembler petit à petit les forces révolutionnaires dans le cadre d’organisations puissantes, prêtes à passer à l’action le moment venu. Toutes les tentatives esquissées en ce sens ont échoué. Seules ont pu prendre une importance quelconque les organisations qui ne gênaient pas la bonne marche de l’ordre établi. Chaque fois qu’elles ont pris pour point de départ un corps d’idées révolutionnaires, leur croissance a engendré par la suite une antinomie grandissante entre l’idéologie et la fonction pratique. Opposées au capitalisme, mais aussi organisées en son sein, elles n’ont pu éviter de soutenir leurs adversaires. Après avoir résisté victorieusement aux assauts de leurs rivaux politiques, elles ont fini, en raison de leurs propres succès, par succomber aux forces du capitalisme.

Voici donc le dilemme que les groupements d’inspiration radicale affrontent inévitablement : pour avoir un écho suffisant au niveau de la société globale, les actions doivent être organisées ; mais les actions organisées se transforment en moyens d’intégration au capitalisme. Désormais, tout se passe comme si pour pouvoir faire quelque chose, il fallait faire le contraire de ce qu’on voulait, et comme si pour ne pas faire de faux pas, il fallait ne rien faire du tout. Est-il sort plus lamentable que celui du militant aux idées radicales qui se sait utopiste et va d’échec en échec ? Aussi, par un réflexe d’autodéfense, le radical, sauf s’il est un mystique, place toujours la spontanéité au premier plan, tout en restant plus ou moins convaincu en son for intérieur que c’est un non-sens que cela. Mais son obstination semble indiquer qu’il ne cesse jamais de percevoir quelque sens caché dans ce non-sens.

Le fait de se réfugier ainsi dans l’idée de spontanéité dénote une inaptitude réelle ou imaginaire à constituer des organisations efficaces et un refus de s’opposer de manière  » réaliste  » aux organisations en place. En effet, pour combattre avec succès ces dernières, il faudrait créer des contre-organisations dont l’existence, en soi, irait à l’encontre de leur raison d’être. Opter pour la  » spontanéité « , c’est donc une façon négative d’aborder le problème de la transformation sociale ; toutefois, mais seulement dans un sens idéologique, cette attitude a des aspects positifs, étant donné qu’elle implique un divorce mental d’avec le type d’activités qui tendent à renforcer l’ordre établi. Aiguisant la faculté de critique, elle mène à se désintéresser d’entreprises futiles et d’organisations dont on ne peut plus rien attendre. Elle permet de distinguer l’apparence d’avec la réalité ; bref, elle est liée à l’orientation révolutionnaire. Puisque d’évidence certaines forces, organisations et rapports sociaux sont voués à disparaître et que d’autres tendent à les remplacer, ceux qui tablent sur l’avenir, sur les forces en gestation, mettent l’accent sur la spontanéité ; en revanche, ceux qui se rattachent étroitement aux forces du vieux monde insistent sur la nécessité de l’organisation.

2

Il apparaît à l’examen, même superficiel, que toute organisation importante, quelle que soit son idéologie, contribue à maintenir le statu quo ou, dans le meilleur des cas, à promouvoir un développement des plus limités, dans le cadre des conditions générales caractérisant une société déterminée à une époque donnée. Le terme de statu quo permet assez bien de tirer au clair le concept d’immobilisme dans le changement. Il est possible de l’utiliser en faisant totalement abstraction de ses implications philosophiques, à la manière de n’importe quel autre instrument d’analyse. Si transformées quelles puissent être en effet, les conditions précapitalistes sont intégrées aux conditions capitalistes et, de la même façon, les conditions postcapitalistes se manifestent sous une forme ou sous une autre au sein du capitalisme. C’est là chose évidente mais concernant l’évolution sociale en général ; or l’activité pratique des hommes sépare continuellement le général d’avec le spécifique, bien que l’un et l’autre soient en fin de compte indissociables.
Quand on parle ici de statu quo, c’est par rapport à la société capitaliste, et donc par rapport à une période historique au cours de laquelle les ouvriers, dans le cadre d’une interdépendance sociale complexe, se trouvent séparés des moyens de production et, par voie de conséquence, asservis à une classe dominante. Les traits distinctifs du pouvoir politique sont fonction des traits distinctifs du pouvoir économique. Tant que la vie sociale reste déterminée par la relation capital-travail, la société demeure , inchangée , sur le plan fondamental, quand bien même elle se montrerait changée sur d’autres. Le capitalisme du laissez-faire, celui des monopoles, ou encore le capitalisme d’État, sont autant de stades évolutifs au sein du statu quo. Sans contester l’existence de différences entre ces stades, il est nécessaire de faire ressortir leur identité de base et, en s’opposant à leurs caractéristiques communes, de s’opposer non seulement à l’un ou à l’autre, mais aussi à tous simultanément.

Du point de vue des classes dominées, conditionné par l’époque, le développement ou le progrès élémentaire dans le cadre du statu quo peut paraître  » bon  » ou  » mauvais « . On donnera comme exemple de  » bon  » développement, la lutte victorieuse des ouvriers pour des conditions de vie meilleures et des libertés politiques accrues, et comme exemple de  » mauvais « , la perte des unes et des autres par suite de l’avènement du fascisme – indépendamment de la question de savoir si le premier fut ou ne fut pas la cause du second. L’adhésion active à des organisations, cherchant à promouvoir le développement dans le cadre du statu quo, est souvent une nécessité inéluctable. Il est donc parfaitement vain de vouloir s’opposer à de telles organisations sur la base d’un programme réalisable uniquement en dehors de ce cadre. Néanmoins, avant de décider d’entrer dans une organisation  » réaliste  » ou d’y rester, il faut se demander dans quel sens vont les changements survenant au sein du statu quo et dans quelle mesure ils sont susceptibles d’affecter la population laborieuse.

Les syndicats et les partis ouvriers ont depuis longtemps cessé d’agir en conformité avec les intentions radicales qui furent leurs à l’origine. Les  » questions immédiates  » ont fini par les métamorphoser et par entraîner la disparition de toute organisation ouvrière  » réelle « , malgré la foule de pseudo-organisations qui subsistent. L’aile socialiste du mouvement elle-même considère les réformes sociales non plus comme une voie de passage au socialisme, mais comme un moyen d’améliorer le capitalisme, de le rendre plus agréable à vivre, et cela bien que ses porte-parole continuent souvent d’utiliser une phraséologie socialiste.

La lutte pour des conditions de vie meilleures dans le cadre de l’économie de marché, c’est-à-dire pour vendre au meilleur prix la marchandise force de travail, a transformé l’ancien mouvement ouvrier en un mouvement capitaliste des travailleurs. Plus la pression du prolétariat était énergique, plus les capitalistes se voyaient contraints d’élever la productivité du travail tant grâce à la technologie et à la rationalisation que grâce à l’essor des échanges nationaux et internationaux. De même que la concurrence en général, la lutte prolétarienne elle aussi a servi d’instrument pour accélérer le rythme de l’accumulation du capital. Et, à mesure que l’expansion progressait ainsi, le mouvement ouvrier – non seulement ses cadres dirigeants mais aussi ses militants de base renonçait à ses aspirations révolutionnaires d’autrefois. Bien que les salaires eussent diminué en valeur relative par rapport à la production, ils s’étaient accrus en valeur absolue, le niveau de vie des ouvriers d’industrie augmentant du même coup dans les principaux pays capitalistes. En outre, le commerce extérieur et l’exploitation des colonies avaient pour effet d’accroître les profits et d’accélérer la formation du capital. Ceci n’alla pas sans créer des conditions favorables à l’apparition d’une  » aristocratie ouvrière « . De temps à autre, des crises et des dépressions venaient interrompre cette évolution et, bien qu’échappant à toute espèce de contrôle, servaient de facteurs coordonnant le processus de restructuration du capital. A la longue cependant, l’appui que l’expansion capitaliste, fondée sur le jeu de la concurrence, trouvait dans les rangs de la classe laborieuse aboutit à une complète fusion d’intérêts entre les organisations ouvrières et les détenteurs du capital.
Certes, il y eut des organisations qui se dressèrent contre l’intégration du mouvement ouvrier à la structure capitaliste. Voyant dans les réformes une étape en direction de la révolution, elles essayèrent de poursuivre des activités revendicatives sur le terrain du système, tout en conservant leurs objectifs révolutionnaires. La fusion du capital et de l’ancien mouvement ouvrier constituait à leurs yeux un phénomène provisoire dont il fallait s’accommoder ou tirer parti tant qu’il durait. Leur peu d’empressement à collaborer avec le capital les empêchait toutefois d’acquérir une importance en tant qu’organisation et cela, à son tour, les poussait à exalter la spontanéité. Les socialistes de gauche et les syndicalistes révolutionnaires rentrent dans cette catégorie (1).

Certains pays bénéficient de niveaux de vie supérieurs à ceux des autres, et la haute paie versée à certaines couches de travailleurs a pour effet de diminuer le salaire des autres. Mais les tendances à la péréquation des taux de productivité, de profit et de salaires, inhérentes au capitalisme de la concurrence, ne manquent pas de jouer et de menacer les intérêts particuliers et les privilèges spéciaux. De même que les capitalistes s’efforcent d’échapper à ce processus niveleur au moyen de la monopolisation de l’économie, de même les ouvriers privilégiés tentent de sauvegarder leur situation aux dépens du prolétariat dans son ensemble. On finit ainsi par confondre intérêt particulier et intérêt  » national « . En appuyant leurs organisations politiques, syndicales et autres, pour conserver les avantages socio-économiques dont ils jouissent, les ouvriers défendent non seulement ce stade particulier du capitalisme auquel ils doivent leur situation privilégiée, mais aussi la politique impérialiste de leur pays.

4

Les rapports sociaux de base sont constamment organisés et réorganisés de façon plus  » efficace « , à dessein de maintenir le statu quo. Ce genre de réorganisation tend maintenant, au sein de la société structurée en classes, à prendre un caractère totalitaire. L’idéologie, à la fois condition préalable et produit de cette réorganisation, se fait elle aussi totalitaire. Et, en vue de survivre, les organisations jusqu’alors exemptes de ce trait suivent à leur tour le courant. Dans les pays totalitaires, les organisations dites ouvrières sont directement au service de la classe dirigeante. Il en est de même dans les pays  » démocratiques « , mais sous une forme plus voilée sans doute et sur la base d’une idéologie en partie différente. Visiblement, il n’existe plus le moindre moyen qui permette de remplacer ces organisations par d’autres, d’un caractère révolutionnaire indiscutable – situation sans issue pour ceux qui voudraient organiser la société nouvelle dans le sein de l’ancienne comme pour ceux qui continuent de préconiser ces  » améliorations  » dans le cadre du statu quo, étant donné qu’il est désormais impossible de réaliser des réformes autrement que par le biais de méthodes totalitaires. La démocratie bourgeoise liée au  » laissez-faire  » – c’est-à-dire les conditions sociales propices à la formation et à l’essor des organisations ouvrières de type traditionnel – ou bien n’existe plus ou bien est en voie de disparition. Le vieux débat, organisation ou spontanéité, qui passionna tellement l’ancien mouvement ouvrier, a perdu toute espèce de sens. Les deux sortes d’organisation, celles qui prenaient la spontanéité pour base et celles qui cherchaient à l’ordonner, n’ont-elles pas volé en éclats l’une et l’autre ? Inviter à créer des organisations nouvelles, c’est nourrir un pieux espoir, celui de les voir apparaître spontanément un jour, rien de plus. Aussi bien, face à la réalité totalitaire en voie d’émergence, les tenants de l’organisation sont des  » utopistes « , ni plus ni moins que les fervents de la spontanéité.

Aux yeux de certains toutefois, l’existence de la Russie bolcheviste paraît infirmer et la thèse de la disparition totale de l’ancien mouvement ouvrier, et l’idée selon laquelle la dégradation des conditions sociales rend désormais futile toute discussion sur la valeur respective de l’organisation et de la spontanéité. Car, en fin de compte, les champions du principe d’organisation l’ont emporté en Russie et continuent d’exercer le pouvoir au nom du socialisme. Rien ne les empêche donc de considérer leur succès comme une vérification de leur théorie et de même en ce qui concerne les organisations réformistes devenues des partis de gouvernement, tel le parti travailliste anglais. Et rien ne les empêche non plus de voir dans leur situation actuelle non la résultante d’une transformation du système capitaliste dans un sens totalitaire, mais au contraire une étape en direction de sa socialisation.

Pourtant, le gouvernement travailliste anglais et les organisations qui le soutiennent ne font que démontrer à quel point leur triomphe a mis fin à l’ancien mouvement ouvrier. N’est-il pas avéré en effet que les travaillistes au pouvoir n’ont d’autre souci que de maintenir le statu quo ? Certes, ils cherchent à remodeler la structure politique et administrative du pays, mais du même coup défendre le capitalisme équivaut pour eux à défendre leur existence propre. Et défendre le capitalisme, cela signifie poursuivre et accélérer la concentration et la centralisation de l’économie et du pouvoir politique, camouflées sous l’étiquette de  » nationalisation  » des industries clés. Ce processus implique des changements sociaux, lesquels tout à la fois accroissent la capacité de manipulation et de direction autoritaire du Capital et de l’État, et intègrent le mouvement ouvrier au réseau en expansion des organisations totalitaires uniquement dévouées à la cause de la classe dirigeante.

Si les organisations ouvrières, du type prédominant en Angleterre, acquièrent un poids politique aussi considérable sans le mettre au service de leurs fins révolutionnaires, ce n’est nullement parce que leur  » idéologie démocratique  » leur interdit de prendre en main le pouvoir réel, en tant qu’il diffère du pouvoir gouvernemental, par des moyens qui ne seraient pas ceux de la majorité Parlementaire. Elles n’ont en effet de démocratique que le nom, rigoureusement soumises comme elles le sont à une bureaucratie mettant en oeuvre des rouages calqués sur ceux du capitalisme et qui, pour « démocratiques  » qu’ils soient, présupposent la domination absolue des maîtres du capital. Elles n’ont pas non plus à craindre ce qui peut rester de force à leurs adversaires capitalistes au conservatisme révolu, propre au stade prétotalitaire du développement capitaliste.

L’évolution de ces organisations dans un sens totalitaire reproduit en petit la transformation de la société libérale en société autoritaire. Il s’agit là d’un processus lent et contradictoire, impliquant à la fois une lutte à l’échelle internationale et une lutte entre groupements politiques au niveau national. Ce processus se déroule en un moment où le caractère international que la concentration du capital prend toujours davantage, métamorphose les intérêts monopolistes en intérêts nationaux, où l’économie mondiale se trouve monopolisée par quelques Etats ou blocs de puissances et où le contrôle direct de la production et du marché par les monopoles, qui existe dans chaque pays avancé, s’étend de plus en plus au monde entier. Dans ces conditions, le mouvement ouvrier perd la possibilité, qu’il avait eue jusqu’alors, de contribuer à l’expansion du capital par le seul fait qu’il défendait ses intérêts de groupe social spécifique. Il lui faut passer au nationalisme et participer à la réorganisation de l’économie en fonction de rapports de forces changés. Ce n’est pas sans mal toutefois que le mouvement ouvrier, lié tout autant par ses traditions que par la nécessité de sauvegarder les avantages acquis, parvient à se transformer et, de nationaliste bon enfant qu’il était hier, à devenir aujourd’hui un pilier de l’impérialisme. De nouvelles tendances politiques font alors leur apparition en vue d’exploiter ce manque de souplesse et, si ce dernier persiste, les organisations traditionnelles doivent céder la place à un mouvement de type national-socialiste.

A coup sûr, le national-socialisme n’est  » national  » que pour mener une politique impérialiste.

L’ « internationalisme bourgeois « , c’est-à-dire le marché  » libre  » mondial, ne fut jamais qu’une fiction.  » Libre « , ce marché ne l’était en effet que dans la mesure où la concurrence entre les principaux pays industriels et entre les monopoles internationaux n’atteignait pas encore une sévérité excessive. Or l’expansion du capital a pour effet simultané de restreindre et de stimuler la concurrence. Les vieilles positions de monopole sont liquidées au profit de groupements monopolistes nouveaux. En intervenant sur le marché  » libre  » mondial, les monopoles freinent l’expansion du capital mais, du même coup, ils ouvrent à de nouveaux pays la voie du développement ; les intérêts privés qui, dès lors, peuvent prendre leur essor, instaurent leurs propres systèmes de restrictions monopolistes à la concurrence afin de se tailler une place au soleil.

La lutte pour prendre pied sur le marché mondial (et la lutte pour repousser les intrus qui va de pair avec elle) devait donc accélérer le développement général du capitalisme au prix de disproportions toujours accrues au sein de l’économie mondiale. Entre l’essor continu des forces sociales de production, d’une part et l’organisation à base privée et nationale de la production et du commerce mondiaux, d’autre part, apparut une contradiction qui ne fit que s’aggraver au fur et à mesure des progrès du capitalisme. Les réorganisations de l’économie mondiale, rendues nécessaires par les changements survenus dans la répartition de la puissance économique, ne suffirent plus à arrêter la croissance des forces productives, due à une concurrence qui continuait de battre son plein ; dès lors, cette fonction de blocage revint aux crises et aux guerres. Voilà qui provoqua à son tour une nouvelle flambé de nationalisme, bien que toutes les questions politiques et économiques découlent de la nature capitaliste de l’économie mondiale. Le nationalisme est essentiellement un instrument pour la concurrence à grande échelle, le seul  » internationalisme  » dont la société capitaliste soit capable.

L’internationalisme prolétarien, quant à lui, était fondé sur l’idée (fausse) selon laquelle le principe bourgeois du  » libre échange  » correspondait à la réalité. On voyait dans le développement international une simple extension quantitative d’un phénomène que le développement national avait rendu familier. De même que l’entreprise capitaliste avait fini par ne plus connaître de frontières nationales, de même, pensait-on, le mouvement ouvrier allait acquérir une base internationale sans changer de forme ni de type d’activités. Le grand changement qualitatif, que cette évolution quantitative ne manquerait pas d’engendrer, ce serait la révolution prolétarienne, et cela en raison de la polarisation croissante de la société en deux classes fondamentales, un nombre toujours plus réduit de dirigeants devant faire face à la masse toujours plus grande des dirigés. En bonne logique, ce processus ne pouvait aboutir qu’à l’alternative : ou bien l’absurdité totale, ou bien l’expropriation sociale des expropriateurs individuels.

Ancré de la sorte dans la conviction que la lutte pour vendre la force de travail au meilleur prix entraînerait le développement graduel de la conscience de classe du prolétariat et la création d’une base objective pour le socialisme, on voyait également un phénomène salutaire dans le processus de concentration du capital, considéré comme un préalable obligé à l’évolution en direction de la société nouvelle. L’apparition du Grand Capital, la cartellisation, la multiplication des trusts et des prises de contrôle financier, les interventions de l’État, l’essor du nationalisme, voire même celui de l’impérialisme, tout cela constituait autant d’indices d’une  » maturation  » de la société capitaliste, au terme de laquelle surgirait la révolution sociale. Pour les réformistes, cet état de choses confirmait leur théorie : la transformation de la société avait pour condition nécessaire et suffisante leur arrivée au pouvoir par des moyens légaux. Mais les révolutionnaires étaient amenés de leur côté à croire que, même dans des conditions de  » maturité  » moins grande, il leur suffirait de s’emparer du pouvoir d’État pour réaliser le socialisme. Socialistes et bolcheviks se heurtaient à propos de questions d’ordre tactique, mais ces querelles ne concernaient nullement le postulat fondamental qui leur restait commun : le pouvoir d’État était l’instrument qui permettrait de passer du  » stade suprême  » du capitalisme à la société nouvelle. Si les socialistes inclinaient à laisser le progrès suivre son cours, persuadés qu’ils étaient que toutes les fonctions gouvernementales finiraient ainsi par tomber sous leur coupe, les bolcheviks entendaient, quant à eux, mettre la main à la pâte et accélérer l’évolution sociale.

En 1917, la défaite des armées tsaristes vint rendre plus impérieuse que jamais la nécessité, déjà très largement ressentie en Russie, de « moderniser » le pays afin de raffermir sa chancelante indépendance nationale. Après qu’une révolution eut balayé le régime, le gouvernement échut aux « éléments progressistes ». Et l’aile marchante du mouvement socialiste ne tarda guère à concentrer tous les pouvoirs dans ses mains. Voulant hâter le processus de socialisation, les bolcheviks forcèrent la population à exécuter point par point leur programme politique. De leur point de vue, peu importait que les décisions du gouvernement fussent encore empreintes d’un caractère capitaliste du moment qu’elles restaient dans le droit fil d’une évolution qui poussait au capitalisme d’État et qu’elles avaient pour effet d’augmenter la production et de conserver le pouvoir au parti dirigeant. Car seul un gouvernement bolchevique était en mesure, pensait-on, d’implanter le socialisme par en haut, à grand renfort de décrets, et cela malgré les fautes et les compromis inévitables, malgré toutes les concessions à faire aux principes capitalistes et aux puissances impérialistes. La grande question, c’était en effet d’avoir un gouvernement qui ne risquerait pas de dévier de la ligne révolutionnaire, un gouvernement maître d’un appareil d’État qui garderait son caractère révolutionnaire du fait que ses membres se verraient inculquer systématiquement une idéologie aux fondements rigides. En favorisant le développement d’un fanatisme à toute épreuve, les bolcheviks cherchaient à doter les organes politiques et administratifs du pays d’une cohésion et, par là, d’une puissance supérieure à celles de leurs ennemis propres. Ainsi la dictature du gouvernement, appuyée sur un parti dirigé par des méthodes dictatoriales et sur un système de privilèges hautement hiérarchisé, apparaissait-elle comme une première étape qu’il fallait nécessairement franchir avant d’arriver au socialisme.

Dès cette époque, une tendance à la gestion totalitaire, allant de pair avec l’essor des monopoles, les interventions de l’État dans l’économie et les exigences de l’impérialisme moderne en ce qui concerne la structuration du monde, était à l’oeuvre dans tous les pays, plus particulièrement dans ceux qui se trouvaient en état de crise plus ou moins  » permanente « . De même que l’économie, les crises du capitalisme sont internationales, mais il ne s’ensuit nullement qu’elles frappent tous les pays avec une égale vigueur et d’une manière identique. Certaines régions sont  » riches  » et d’autres  » pauvres  » en matières premières, en main-d’oeuvre et en capital. Les crises et les guerres provoquent un remaniement des rapports entre puissances et ouvrent des voies nouvelles au développement politique et économique du monde. Elles peuvent avoir pour effet d’instaurer un nouvel équilibre des forces ou d’y contribuer. Dans un cas comme dans l’autre, le monde capitaliste subit des changements décisifs et se retrouve ensuite organisé sur des bases différentes. Sous l’impact de la concurrence, ces transformations structurelles se généralisent, mais en revêtant des aspects qui sont très loin d’être partout les mêmes. Dans certains pays, les nouvelles formes de domination sociale, consécutives à l’apparition d’un degré élevé de concentration du capital, peuvent prendre un caractère avant tout économique ; dans d’autres, elles auront des dehors plus politiques. De fait, les organes de direction centralisée ont toutes chances d’être plus perfectionnés dans le premier cas que dans le second. Dès lors cependant, les pays les moins bien pourvus sur ce plan se voient contraints d’accroître les pouvoirs de l’appareil d’État. Un régime fasciste est le produit de luttes sociales engendrées par des difficultés d’ordre intérieur autant que par la nécessité de compenser, au moyen de l’organisation de l’économie, des faiblesses structurelles qu’ignorent les pays les plus forts du point de vue capitaliste. Le régime autoritaire a pour mission de remédier à l’absence d’un système de prise de décision centralisé et résultant d’un  » libre  » cours des choses.

Si le totalitarisme découle de changements survenus au sein de l’économie mondiale, il est aussi à l’origine d’une nouvelle et universelle tendance à parfaire la puissance économique par des moyens politiques. En d’autres termes, l’essor du totalitarisme n’est compréhensible qu’en fonction de la situation mondiale du capitalisme. Le bolchevisme, le fascisme et le nazisme ne se sont pas formés de manière autonome, dans le cadre de l’évolution d’un pays donné. Ils ont constitué en réalité autant de réactions de type national à la transformation des conditions de la concurrence internationale, exactement comme les tendances des nations  » démocratiques  » au totalitarisme représentent une réaction à des pressions en sens opposés, pour et contre les menées impérialistes. Seules les grandes puissances capitalistes sont en mesure de rivaliser de façon indépendante pour la maîtrise du monde, cela va de soi. Quant à la plupart des petites nations, déjà hors de course, elles ne font que s’adapter à la structure sociale des puissances hégémoniques. Pourtant les structures totalitaires modernes sont apparues pour la première fois dans les pays capitalistes les plus faibles et non, comme tout portait à le croire, dans ceux où le pouvoir économique se trouvait concentré à l’extrême. Les bolcheviks, formés à l’école de l’Occident, voyaient dans le capitalisme d’Etat le stade ultime du développement capitaliste, une voie de passage au socialisme. Pour emprunter cette voie, il fallait selon eux, recourir à des moyens purement politiques, à la dictature en l’occurrence, et pour que cette dictature fût efficace, il fallait recourir au totalitarisme. Les régimes fascistes d’Allemagne, d’Italie et du Japon ont incarné des tentatives de suppléer par l’organisation à tout ce qui manquait d’éléments de force capitaliste traditionnelle à leurs pays respectifs et de court-circuiter la concurrence à grande échelle, le développement économique général les empêchant de se tailler désormais une place plus grande sur le marché mondial, voire de la conserver.

Vu sous cet angle, l’évolution globale du capitalisme n’a cessé de tendre au totalitarisme. Cette tendance devint sensible dès le début de notre siècle. Elle a pris corps au travers des crises, des guerres et des révolutions. Loin de n’intéresser que des classes spécifiques et des nations particulières, elle affecte le monde entier. Et, dans cette perspective, on peut ajouter qu’un capitalisme  » intégralement développé  » serait ni plus ni moins qu’un capitalisme mondial géré de façon centralisée sur un mode totalitaire. S’il était réalisable, il correspondrait au but que socialistes et bolcheviks s’assignaient : la création d’un gouvernement mondial planifiant la vie sociale dans son ensemble. Il correspondrait aussi à l’ » internationalisme  » restreint des capitalistes, des fascistes, des socialistes et des bolcheviks, et à leurs projets d’organisation partielle – citons pèle mêle : le paneuropéannisme ; le panslavisme ; la latinité ; les Internationales II ème III et autres ; le Commonwealth ; la doctrine de Monroe ; la Charte de l’Atlantique ; les Nations Unies et ainsi de suite -, tous conçus comme autant de préalables à l’établissement d’un gouvernement mondial.

Lorsqu’on l’examine à la lumière de l’histoire contemporaine, le capitalisme du siècle dernier apparaît comme un capitalisme sortant tout juste de l’enfance, n’ayant pas encore réussi à s’émanciper complètement de son passé féodal. Le capitalisme, qui ne mettait pas en question l’exploitation en général, mais seulement le règne exclusif d’une forme particulière d’exploitation, put vraiment se développer  » dans le sein  » de l’ancienne société. A cette époque l’action révolutionnaire visait la prise du pouvoir dans le seul but d’éliminer les pratiques restrictives propres au monde féodal et de défendre la  » liberté d’entreprise « . Elargir le marché mondial, stimuler le développement du prolétariat et de l’industrie, accélérer Il accumulation du capital, telle était alors la grande affaire des capitalistes et, certes, ils avaient sur ce plan toutes raisons d’être satisfaits. La  » liberté économique « , tel était leur leitmotiv et, pour autant que l’Etat les laissait poursuivre en paix l’exploitation des travailleurs, ils ne se souciaient ni de sa composition ni de son autonomie.

Toutefois, loin d’être l’une des caractéristiques essentielles du capitalisme, l’indépendance relative de l’Etat était liée à la croissance du système dans des conditions de maturité encore très imparfaites. Plus ces conditions mûrissaient, plus l’Etat prenait un caractère capitaliste. Ce qu’il perdait en  » autonomie « , il le regagnait en puissance ; ce que les capitalistes se voyaient contraints d’abandonner, ils le retrouvaient sur un autre plan, grâce au perfectionnement des mécanismes de gestion de la vie sociale. A la longue, les intérêts de l’Etat et du Capital finirent par se confondre aux yeux de tous, fait dénotant que le mode de production capitaliste et son système de concurrence jouissaient du consentement général. Appuyé sur l’Etat et organisé à l’échelon national, le capitalisme marquait plus nettement que jamais qu’il avait subjugué toute opposition, que la société dans son ensemble, y compris le mouvement ouvrier – et pas seulement le patronat -, était devenue capitaliste. Cette intégration du mouvement ouvrier au système se manifestait entre autres dans l’intérêt grandissant qu’il portait à l’Etat conçu comme un instrument d’émancipation. Etre  » révolutionnaire  » voilà qui signifiait désormais rompre avec la  » conscience trade-unioniste  » bornée propre à l’ère du  » libre-échange  » et lutter pour la conquête de l’Etat tout en cherchant constamment à augmenter les prérogatives de celui-ci. La fusion du Capital et de l’Etat s’accompagnait ainsi d’une fusion de l’un et de l’autre avec le Travail, c’est-à-dire l’ancien mouvement ouvrier organisé.

La Russie bolcheviste est le premier en date des systèmes où la fusion du Capital, du Travail et de l’Etat fut réalisée sous la direction de l’aile radicale de l’ancien mouvement ouvrier. Depuis longtemps, Lénine était convaincu que la bourgeoisie se trouvait dorénavant dans l’incapacité absolue de révolutionner la société. L’époque de la révolution capitaliste au sens traditionnel était terminée. Au stade du capitalisme impérialiste, les pays arriérés, voulant échapper à la colonisation, étaient en effet obligés de prendre pour point de départ de leur évolution l’état de choses considéré jusqu’alors, dans le cadre du laissez-faire, comme le point d’aboutissement possible du processus de la concurrence. Dès lors, il était vain d’attendre l’émancipation d’un développement s’effectuant par les voies traditionnelles ; seules des luttes politiques, du type mis en avant par les bolcheviks, pouvaient créer les conditions nécessaires au développement capitaliste, base même de l’indépendance nationale. S’attaquant non pas au système d’exploitation capitaliste en général, mais seulement à sa forme restreinte, à l’exploitation pratiquée par des groupes particuliers d’industriels et de financiers, le parti bolchevik s’empara de l’Etat et du même coup prit en main la gestion des moyens de production. Point n’était besoin de se plier au schéma historique – faire du profit et accumuler des capitaux – pour s’approprier les leviers de commande. Cessant d’être liée aux pratiques du laissez-faire et de la concurrence, l’exploitation reposait désormais sur le pouvoir de gestion des moyens de production. Elle promettait même d’être plus rentable et plus sûre avec un système de gestion unifiée et centralisée qu’elle ne l’avait été dans le passé par le biais du contrôle indirect du marché et des interventions sporadiques de l’Etat.

Si en Russie l’initiative totalitaire fut prise par le mouvement ouvrier extrémiste, ce fut en raison de la proximité de l’Europe occidentale où des processus analogues étaient à l’oeuvre, quoique dans un cadre réformiste, non révolutiolnaire. Au Japon, l’initiative vint de l’Etat et le processus suivit un cours différent, les anciennes classes dirigeantes s’étant métamorphosées en organes d’exécution de la politique de l’Etat. En Europe de l’Ouest, l’intégration de l’ancien mouvement ouvrier – et ses conséquences quant à la conduite de l’Etat – atteint un degré tel, surtout pendant la guerre, que ce mouvement perdit complètement l’initiative en matière de changement social. Il ne pouvait venir à bout de la stagnation sociale (causée en partie par sa propre existence et accentuée par les séquelles du conflit mondial) sans se transformer d’abord radicalement lui-même. Mais les essais de bolchevisation échouèrent. En effet, la bourgeoisie ouest-européenne, contrairement à la bourgeoisie russe, bénéficiait, grâce à ses institutions démocratiques  » progressistes « , d’une grande liberté de manoeuvre et d’une base sociale très large et intégrée. Ce fut en Allemagne, la plus puissante, du point de vue capitaliste, de toutes les nations vaincues et privées de part de butin, qu’en désespoir de cause se produisit l’essor du nazisme.

La révolution russe avait montré au monde comment un parti peut s’assurer une emprise totalitaire sur un pays ; le régime bolcheviste avait mis en évidence la possibilité d’un capitalisme de parti. De nouvelles formations politiques, mi-bourgeoises mi-plébéiennes, aux idéologies nationalistes et impérialistes et aux programmes plus ou moins capitalistes d’Etat, vinrent se poser en forces  » révolutionnaires  » face aux anciennes organisations. Moins respectueux de la légalité et des modes d’intervention traditionnels, ces partis, dotés d’une base de masse qu’une crise insoluble alimentait en permanence, et appuyés par tous les éléments qui poussaient à résoudre la crise par des méthodes impérialistes, réussirent à l’emporter, d’abord en Italie, puis en Allemagne. Même aux Etats-Unis, la plus grande puissance capitaliste, on s’efforça pendant la Grande crise de raffermir l’autorité accrue, dont l’Etat jouissait depuis peu de temps, en faisant tout pour gagner les masses à la politique du gouvernement, axée sur la collaboration des classes.

L’effondrement des pays fascistes à l’issue de la deuxième guerre mondiale n’a pas modifié la tendance au totalitarisme. Si les vaincus ont perdu leur indépendance, ils ont gardé cependant leur structure autoritaire. Seuls n’ont pas survécu, qu’ils aient été détruits ou subordonnés aux exigences des vainqueurs, les aspects de leur régime totalitaire liés au maintien d’un potentiel de guerre propre. Malgré le changement du rapport des forces et la mise en oeuvre de méthodes nouvelles, l’autoritarisme est plus grand dans le monde d’aujourd’hui qu’il ne le fut avant et pendant la dernière guerre. Qui plus est, des pays « victorieux », comme la France et l’Angleterre, se trouvent présentement dans la situation même que les pays vaincus traversèrent à la fin de la première guerre mondiale. Et tout semble indiquer que l’évolution que l’Europe centrale connut entre les deux guerres va s’y répéter.

Cependant, le totalitarisme a cessé d’être l’apanage exclusif d’organisations nouvelles ; on le voit prôné maintenant par toutes les forces politiques actives. Pour faire face sur le plan intérieur à la concurrence des formations fascistes ou bolchevistes, les organisations en place ont dû s’adapter à leurs méthodes. En outre, toutes les luttes internes reflétant des rivalités d’ordre impérialiste, la préparation à la guerre a pour effet de pousser plus encore la société dans la voie du totalitarisme. Etant donné que l’Etat prend en charge des secteurs de plus en plus étendus de la vie sociale et économique, le capital privé et monopoliste doit, pour se défendre, suivre plus que jamais ses propres penchants au centralisme. Bref, les forces sociales dont les deux guerres ont accouchées, et qui visent à trouver des solutions dans le cadre du statu quo, tendent toutes à appuyer et à accélérer les progrès du capitalisme totalitaire.

Dans ces conditions, une résurrection du mouvement ouvrier, tel qu’il fut autrefois, et tel qu’il subsiste encore çà et là sous une forme rabougrie, est purement et simplement hors de question. Tous les mouvements ayant le vent en poupe cherchent – quelle que soit leur étiquette – à se conformer aux principes autoritaires. La domination sociale peut prendre des formes extrêmement diverses, allant de la combinaison Etat-monopoles au fascisme et au capitalisme de parti, mais, en tout état de cause, les détenteurs du pouvoir disposent désormais de moyens tels que cela signifie la fin du laissez-faire et l’extension du capitalisme autoritaire.

Certes, il est hors de doute que le capitalisme ne parviendra jamais au stade du totalitarisme absolu, pas plus qu’il ne fut jamais un système de laissez-faire au plein sens du terme. Tout ce que ces vocables désignent, ce sont les pratiques dominantes dans le cadre d’une multiplicité de pratiques et de différenciations en matière d’organisation, conformes cependant les unes et les autres à la pratique maîtresse. Il n’en demeure pas moins que les nouveaux pouvoirs de l’Etat, le capitalisme extrêmement concentré, la technologie moderne, la monopolisation de l’économie mondiale, l’ère des guerres impérialistes et tout ce qui s’ensuit, rendent indispensable au maintien du statu quo capitaliste une organisation sociale sans opposition, un contrôle centralisé et systématique des activités humaines ayant des effets sociaux.

5

Si la fin de l’ancien mouvement ouvrier a privé de fondement la question de l’organisation et de la spontanéité, telle du moins qu’elle fut conçue et débattue au sein de ce mouvement, la question peut pourtant conserver son intérêt dans un sens plus large, abstraction faite des problèmes spécifiques aux organisations ouvrières du passé. De même que les explosions révolutionnaires, il faut voir dans les crises et les guerres des événements eux aussi spontanés. Mais, s’agissant de ces dernières, on a bien plus d’informations, accumulé bien plus d’expériences, qu’en ce qui concerne la révolution.

En système capitaliste, le soin de déterminer les exigences fondamentales de la société qui devront être satisfaites en priorité par l’appareil de production et les besoins sociaux en fonction desquels il faudra moduler la masse du travail social, revient pour la plus grande part aux automatismes du marché. Ces mécanismes, l’intervention des monopoles en trouble le fonctionnement mais, même en l’absence de pareilles interférences, ce type de pratiques socio-économiques ne peut servir que les besoins  » sociaux  » spécifiques du système. Les automatismes du marché établissent entre l’offre et la demande un genre de rapport indirect qui a pour référent et pour déterminant le profit et les nécessités de l’accumulation du capital. Si les monopoles, par leur intervention consciente, mettent un tant soit peu d’ » ordre  » dans ce chaos, ils le font en fonction de leurs seuls intérêts particuliers et, par conséquent, accroissent l’irrationalité du système pris comme un tout. Et la planification capitaliste d’Etat elle-même a pour objet avant toute autre chose de satisfaire les besoins et de garantir la sécurité des groupes sociaux dirigeants et privilégiés, non de couvrir les besoins réels de la société. Etant donné que le comportement des capitalistes est dicté par la nécessité de faire du profit et par des intérêts particuliers, non par des intérêts sociaux, il arrive que les conséquences effectives de leurs décisions diffèrent de leurs intentions premières ; les résultats sociaux d’une foule de décisions, prises à l’échelon individuel, sont ainsi susceptibles de perturber la stabilité de la société et de déjouer les projets de leurs auteurs. Seuls certains résultats de ces décisions sont prévisibles, mais pas tous. Il y a en effet incompatibilité entre les intérêts privés et un type d’organisation sociale permettant autant que faire se peut des prévisions en ce domaine. D’où des frictions et des disproportions de plus en plus fréquentes, et l’ajournement perpétuel de remises en ordre pourtant indispensables, qui finissent par provoquer de violents affrontements entre intérêts anciens et nouveaux, des crises et des dépressions qui semblent surgir spontanément, faute d’un type d’organisation donnant la possibilité de gérer la société sur une base sociale, et non sur une base de classe.

Toute organisation des activités sociales en fonction des intérêts de la société globale est par définition exclue dans le cadre du statu quo. La mise en place de formes nouvelles d’organisation ne fait que sanctionner les changements survenus dans la situation respective de chaque classe et laisse intacts les rapports sociaux fondamentaux. De nouvelles minorités dirigeantes succèdent aux anciennes, la classe prolétarienne se morcelle en catégories de condition différente, et, tandis que certaines couches de la petite bourgeoisie disparaissent, d’autres voient leur influence grandir. Toute activité pratique, concrète, n’étant sociale, dans la mesure où elle peut l’être, que par ses effets, et non en fonction d’intentions arrêtées – par  » accident  » en quelque sorte -, il n’existe au sein de la société aucune force dont la croissance continue serait de nature à restreindre l’ » anarchie  » sociale et à provoquer une prise de conscience plus nette des besoins de tous et des moyens de les satisfaire, premier pas vers la libre disposition des hommes et vers une société conçue par et pour les hommes. En un sens, donc, c’est la multiplicité et la variété des organisations en système capitaliste qui interdisent d’organiser la société. Il s’ensuit non seulement que toutes les activités non coordonnées et contradictoires aboutissent en fin de compte à des crises attendues ou imprévues, mais aussi que chacun, du fait de ses activités, est plus ou moins  » responsable  » de ces explosions spontanées qui prennent la forme de la crise ou de la guerre.

Toutefois, il est impossible de donner du processus, qui a débouché sur la crise ou la guerre, un tableau précis, retenant tous ses aspects essentiels, et d’expliquer ainsi, après coup, les concours de circonstances qui, dans le cadre de processus évolutifs, ont engendré la catastrophe. La solution de facilité (très suffisante du point de vue capitaliste) consiste à choisir arbitrairement un point de départ – par exemple, que la guerre a entraîné la crise et la crise la guerre – ou, plus niaisement, à invoquer l’état mental d’Hitler ou la soif d’immortalité de Roosevelt. La guerre apparaît tout à la fois comme une éruption spontanée et comme une entreprise organisée. On accuse tels ou tels pays, gouvernements, groupes de pressions, monopoles et autres de l’avoir déclenchée, chacun en particulier. Mais faire d’organisations et de politiques spécifiques les seuls fauteurs de crises et de guerres, c’est passer à côté du problème réel et se révéler incapable de le traiter. Incriminer des facteurs institutionnels de ce genre, en oubliant que dans le contexte général d’ » anarchie « , inhérent à la société capitaliste, leur influence est forcément limitée, c’est croire et faire croire que d’ » autres organisations  » et d’ » autres politiques  » auraient pu prévenir de telles catastrophes sociales sans même sortir du statu quo, c’est propager une illusion. Car le statu quo est en définitive synonyme de crise et de guerre.

L’observation du système capitaliste permet d’y déceler à coup sûr l’existence d’un certain type d’ » ordre  » et d’une tendance évolutive fondée sur cet  » ordre  » qui tire son origine de la productivité croissante du travail. Démarrant dans une ou plusieurs sphères de production la productivité accrue a radicalement métamorphosé le potentiel social de production et provoqué des modifications correspondantes de toutes les relations socio-économiques. Cette évolution devait transformer, à leur tour, les rapports politiques et avoir pour effet de changer la relation, plus ou moins contradictoire, entre la structure de classe et les forces productives de la société. Qu’est-ce que les forces de production ? Manifestement, il s’agit du travail, de la technologie et de l’organisation ; moins directement, des affrontements de classes et donc des idéologies. En d’autres termes, on désigne par forces productives des actions humaines, et non des facteurs distincts de ces actions et les déterminant. Par conséquent, une ligne de développement suivie jusqu’à un certain seuil n’est pas forcément suivie une fois ce seuil franchi. Une évolution sociale peut s’arrêter, ou des conditions nouvelles peuvent s’établir, avec pour conséquence la destruction de ce qui avait été précédemment édifié. Mais si le  » but social  » était l’extension et la continuation d’une tendance évolutive déjà à l’oeuvre, l’Histoire pourrait bien être celle du « progrès social » tel qu’il résulte du déploiement des capacités productives de la société.

Que le capitalisme ait fait son apparition, voilà qui supposait acquis un certain essor des forces sociales productives et l’existence d’une masse de surtravail permettant notamment d’entretenir une classe de non-producteurs en voie d’augmentation. Considérer la  » croissance des forces productives  » comme le facteur déterminant le développement global de la société était chose particulièrement judicieuse à l’ère du laissez-faire, soumis au fétichisme de la marchandise. En effet, vu l’individualisme économique qui régnait alors en maître, tout portait à croire que les  » forces productives  » s’épanouissaient indépendamment des voeux des capitalistes et des besoins du système. Les exigences insatiables de l’accumulation avaient pour effet l’expansion vigoureuse et rapide de ces forces, laquelle permettait de procéder en permanence à des réorganisations de la structure socio-économique, réorganisations qui, à leur tour, servaient de base à un nouvel essor de la productivité sociale. On disait qu’historiquement parlant le capitalisme se trouvait justifié parce qu’il était la cause efficiente du développement des forces productives dont le moderne prolétariat d’industrie était considéré comme la plus grande.

Quand bien même il crèverait les yeux que le déploiement total des capacités productives rendrait possible la formation et le bon fonctionnement d’une société sans classes, il est on ne peut plus évident que les classes directement privilégiées ne renonceront jamais au pouvoir pour cette seule et unique raison. En tout cas, sur ce chapitre, les propriétaires et les gestionnaires des moyens de production ne sauraient agir  » en tant que classe  » ; l’idée d’une  » révolution par consentement  » est tout bonnement absurde. L’accumulation pour l’accumulation se poursuit et continue de pousser à la concentration du capital et du pouvoir, c’est-à-dire à la destruction du capital, aux crises, aux dépressions et aux guerres. Car le capitalisme accélère et freine en même temps l’essor des forces productives et élargit le fossé séparant la production effective de la production virtuelle. La contradiction entre la structure de classe et les forces productives exclut tout à la fois le  » gel  » de la production au niveau qu’elle a présentement atteint, et son expansion en direction d’une abondance réelle.

Tout semble donc indiquer qu’à la façon du passé immédiat le proche avenir sera caractérisé par la croissance des forces productives, ne serait-ce qu’en raison de la force des habitudes. Voilà qui implique un redoublement de la concurrence, malgré la monopolisation intégrale ou partielle de la production. Bien que les grandes unités capitalistes aient absorbé une foule d’entreprises plus petites – le pouvoir des monopoles étant ainsi provisoirement assis dans les divers secteurs et combinaison de secteurs industriels -, ce processus ne faitqu’intensifier la concurrence internationale et la lutte entre les entreprises non monopolisées qui survivent encore. Dans le cadre du capitalisme d’Etat, la concurrence prend une forme différente, bien plus intégrée en raison de l’atomisation complète de la masse de la population, que l’appareil bureaucratique d’Etat réalise au moyen de la terreur, et au sein de la bureaucratie elle-même, à cause de sa structure hiérarchisée.

En même temps que la mise en oeuvre des forces technologiques nouvelles et des forces productives créées par la réorganisation du capital exige un renforcement des instances de direction de la société, la désorganisation du prolétariat marque le début d’un processus qui aboutit à l’atomisation totale de la population et au monopole d’Etat de l’organisation. Toute la force organisée est concentrée à un pôle de la société, tandis qu’à l’autre vit une masse amorphe, incapable de s’unir pour défendre ses intérêts propres. Dans la mesure où cette masse est organisée, elle l’est par ses dirigeants ; dans la mesure où elle a voix au chapitre, c’est la volonté de ses maîtres qu’elle exprime. Dans toutes les organisations, la masse atomisée se trouve toujours face à un seul et unique ennemi l’Etat totalitaire.

L’atomisation de la société ne va pas sans une organisation étatique de caractère tentaculaire. Socialistes et bolcheviks jugeaient la société insuffisamment organisée sur le plan de la production et de l’échange, ainsi qu’en d’autres domaines, extra-économiques ceux-là. A leurs yeux, organiser la société revenait à mettre en place des instances de contrôle social. Le socialisme, c’était au premier chef l’organisation rationnelle de la société globale. Et une société organisée exclut par définition les actions imprévisibles susceptibles de déboucher sur des séquences d’événements spontanés. Il fallait donc évacuer de la vie sociale cet élément spontané, par le biais de la planification de la production et d’une répartition centralisée des biens. Tant que leur pouvoir n’était pas absolu, les bolcheviks – et aussi les fascistes – parlaient volontiers de spontanéité. Mais, après s’être assujettis toutes les catégories sociales ils devaient se transformer en organisateurs minutieux de la société. Et c’est précisément cette activité organisatrice que, les uns et les autres, ils appelaient socialisme.

Toutefois, la contradiction entre la structure de classe et les forces productives subsiste et, par là, l’inéluctabilité de la crise et de la guerre. Bien que les masses entretenues dans l’apathie ne puissent plus résister au totalitarisme par les moyens traditionnels d’organisation, et qu’elles n’aient pas mis au point des méthodes et des formes d’action appropriées à leurs tâches nouvelles, les contradictions inhérentes à la structure de classe de la société ne sont pas surmontées pour autant. Le système autoritaire, fondé sur le règne de la terreur, s’il établit des conditions de sécurité, toutes provisoires d’ailleurs, n’en reflète pas moins l’insécurité croissante du capitalisme totalitaire. Du fait qu’elle donne le jour à des activités incontrôlées ou incontrôlables, la défense du statu quo conduit à la rupture du statu quo. Et, même si face à toutes ces organisations il y a désormais une organisation unique, la société capitaliste n’a jamais été aussi mal organisée qu’aujourd’hui, où elle est complètement organisée.

Rien certes ne garantit que le cours suivi par le développement général de la société va nécessairement engendrer le socialisme et, pas plus, rien ne permet de supposer que le monde va sombrer dans la barbarie totalitaire. L’organisation du statu quo ne peut en empêcher la désagrégation. Le totalitarisme absolu restant impossible, il contient en lui-même les germes de sa subversion éventuelle. Certes, si les faiblesses du système sont d’ores et déjà perceptibles, leur signification exacte du point de vue social demeure obscure. Bien que concevables théoriquement, certains facteurs de désagrégation ne sont pas discernables encore et il n’est possible de les décrire qu’en termes généraux. Pour être formulée, la théorie moderne de la lutte des classes exigeait comme un préalable obligé non seulement que le capitalisme eût pris son essor, mais aussi que des luttes prolétariennes eussent fait leur apparition effective en son sein ; de même, tout porte à croire qu’il faudra assister à mainte rébellion de masse contre le totalitarisme avant de pouvoir élaborer des plans d’action spécifiques, préconiser des formes de résistance efficaces, découvrir et exploiter les faiblesses du système.

Tout mouvement à ses débuts paraît dérisoire au regard des objectifs qu’il se donne ; mais si réduit, si infime qu’il soit, ce n’est pas là une raison de désespérer. Ni le pessimisme ni l’optimisme ne permettent d’aborder les problèmes réels de l’action sociale. Ces deux attitudes n’affectent pas d’une manière décisive les actions et les réactions des individus, déterminées qu’elles sont par des forces sociales que ces individus ne sauraient maîtriser. L’interdépendance de toutes les activités sociales, si elle offre un moyen de dominer les hommes, assigne également des limites à cette domination. Etant donné que, sur le plan de la technologie comme sur celui de l’organisation, le processus du travail dépend simultanément de forces anonymes et de décisions d’ordre personnel, il est doué en raison de sa souplesse d’une autonomie relative, laquelle suffit à rendre malaisée sa manipulation totalitaire. Les manipulateurs eux-mêmes ne peuvent en effet sortir du cadre spécifique qui découle de la division du travail, et qui restreint souvent les pouvoirs des instances de contrôle centralisées. Ils doivent compter avec le degré atteint par l’industrialisation, faute de quoi leur domination sera mise en cause. En ce cas, la résistance prendra des formes multiples, tantôt absurdes ou vouées d’emblée à l’échec, tantôt efficaces. Alors que certaines formes présentes d’action peuvent n’avoir aucune espèce de portée, des formes anciennes peuvent ressurgir du fait de certaines affinités entre la structure totalitaire et les régimes autoritaires du passé. Si la politique des syndicats ouvriers a cessé de signifier l’action  » sur le tas  » pour se borner à des tractations entre autorités constituées, des méthodes de sabotage et de lutte aussi nouvelles qu’efficaces sont parfaitement susceptibles d’apparaître dans l’industrie et, dans la production en général. Et si les partis politiques sont autant d’expressions de la tendance au totalitarisme, il reste possible de concevoir toute une gamme de formes d’organisation capables de rassembler les forces anticapitalistes en vue d’actions concertées. Pour que ces actions soient adaptées aux réalités du système totalitaire et mènent à son renversement, il faudra mettre au premier plan l’autodétermination, l’entente mutuelle, la liberté et la solidarité.

Trouver les moyens de mettre un terme au capitalisme totalitaire ; d’inciter ceux qui ne disposent pas de la moindre parcelle de pouvoir à agir par et pour eux-mêmes ; d’en finir avec le règne de la concurrence et avec l’exploitation et les guerres qui lui sont inhérentes ; de jeter les bases d’un monde rationnel où les individus, loin d’être amenés à se dresser contre la société, auront conscience de former une entité effective tant sur le plan de la production que sur celui de la répartition, d’un monde qui permette à l’humanité de progresser sans affrontements sociaux, tout cela ne peut se faire que pas à pas et sur la base d’une réflexion empirique, scientifique. Il semble évident toutefois que pendant un certain temps encore il faudra qualifier de spontanés tous les types de résistance et de lutte sociales, quand bien même il s’agisse en vérité d’action concertée ou d’inactivité volontaire. En ce sens, parler de spontanéité ne fait que révéler notre inaptitude à traiter de manière scientifique, empirique, des phénomènes liés au fonctionnement de la société capitaliste. Les changements sociaux surviennent comme autant d’explosions couronnant une phase de formation du capitale de désorganisation, de concurrence frénétique et de longue accumulation de revendications qui finissent par trouver une expression organisée. Leur spontanéité démontre rien de moins que le caractère foncièrement antisocial de l’organisation sociale capitaliste- Il y aura antithèse entre l’organisation et la spontanéité tant que se perpétueront et la société de classes et les tentatives de l’abattre.

Traduit de : »Spontaneity and Organisation » Left, août 1949, n°152 pp.121-138. texte français extrait de Intégration capitaliste et rupture ouvrière, Paris, E.D.I, 1972, 269p. choix de texte traduit par Serge Bricianer.

Comment Lutter ? Par une Résistance Populaire Autonome !

Qui n’a pas constaté l’inefficacité des actions des syndicats-réformistes ? Depuis vingt ou trente ans, combien de « Journées nationales » ? Combien de promenades syndicales en centre ville ? Et pour quel résultat ? Pour des reculs qui succèdent aux reculs ! Si les syndicats-réformistes, année après année, nous envoient droit dans le mur, ce n’est pas un hasard ; c’est qu’en vérité ils ont une mission bien précise à remplir : « le maintien de la paix sociale ».

La raison en est simple : ils sont inféodés au Pouvoir, leurs staffs en sont même un rouage : comités d’entreprise, conseils d’administration, co-gestion de l’assurance maladie, des caisses de retraites, des prud’hommes, de diverses mutuelles, fortes subventions directes reçues aux titres les plus divers (formation syndicale, congrès…) sans oublier l’argent de la corruption (celui des caisses noires de l’UIMM par exemple) etc. Parallèlement, ils entretiennent l’illusion qu’ils nous défendent. Surtout ils ont la prétention de représenter l’ensemble des salariés, des chômeurs, de parler en leur nom, en notre nom à tous… alors qu’ils ne syndiquent plus aujourd’hui qu’un pourcentage ridicule de salariés. Une majorité écrasante se trouve en dehors de ces organisations. C’est la même chose pour les partis politiques. Toutes ces organisations nous abasourdissent d’innombrables doléances, de compassion sur la misère humaine et d’appels fictifs à l’unité. Elles jouent la bonhomie en façade mais transforment les luttes en champ clos de leurs rivalités. Leurs militants ne sont là que pour récupérer les luttes, les stériliser ou les détruire quand ils ne parviennent pas à les contrôler. Une fois le constat établi, la conclusion s’impose : il est nécessaire d’agir indépendamment d’elles !

Qui n’a pas constaté l’inefficacité des actions des syndicats-réformistes ? Depuis vingt ou trente ans, combien de « Journées nationales » ? Combien de promenades syndicales en centre ville ? Et pour quel résultat ? Pour des reculs qui succèdent aux reculs ! Si les syndicats-réformistes, année après année, nous envoient droit dans le mur, ce n’est pas un hasard ; c’est qu’en vérité ils ont une mission bien précise à remplir : « le maintien de la paix sociale ».

La raison en est simple : ils sont inféodés au Pouvoir, leurs staffs en sont même un rouage : comités d’entreprise, conseils d’administration, co-gestion de l’assurance maladie, des caisses de retraites, des prud’hommes, de diverses mutuelles, fortes subventions directes reçues aux titres les plus divers (formation syndicale, congrès…) sans oublier l’argent de la corruption (celui des caisses noires de l’UIMM par exemple) etc. Parallèlement, ils entretiennent l’illusion qu’ils nous défendent. Surtout ils ont la prétention de représenter l’ensemble des salariés, des chômeurs, de parler en leur nom, en notre nom à tous… alors qu’ils ne syndiquent plus aujourd’hui qu’un pourcentage ridicule de salariés. Une majorité écrasante se trouve en dehors de ces organisations. C’est la même chose pour les partis politiques. Toutes ces organisations nous abasourdissent d’innombrables doléances, de compassion sur la misère humaine et d’appels fictifs à l’unité. Elles jouent la bonhomie en façade mais transforment les luttes en champ clos de leurs rivalités. Leurs militants ne sont là que pour récupérer les luttes, les stériliser ou les détruire quand ils ne parviennent pas à les contrôler. Une fois le constat établi, la conclusion s’impose : il est nécessaire d’agir indépendamment d’elles !

Pour établir une convergence massive et efficace des luttes, dotons-nous d’outils de lutte mis en pratique à maintes reprises au cours de l’Histoire du mouvement ouvrier. Créons des comités d’action reposant sur ces principes : Les décisions se prennent en assemblées générales sous la forme de comités (comités d’usine, d’étudiants, de quartier, d’usagers…). Ces comités doivent pratiquer la démocratie directe : chacun d’entre nous (qu’il soit syndiqué de base ou non-syndiqué) est en mesure de donner son avis sur la conduite de la lutte, qui n’est certainement pas le monopole de qui que ce soit (fonctionnaires syndicaux ou autres professionnels, etc.). Contrairement à tous ces bureaucrates, nous pensons que ces assemblées doivent être un moment où nous devons nous laisser le temps de débattre pour arriver à prendre des décisions, décisions qui doivent être l’expression propre et consciente des personnes en lutte et non des décisions imposées par cette minorité rodée à la manipulation qui sait user de méthodes éprouvées (jouer sur les émotions, empêcher toute réelle discussion par une série de propositions et contre propositions dérisoires, monopoliser la parole, faire un empilement de revendications corporatistes, etc). Nous ne l’emporterons pas boîte par boîte, quartier par quartier, etc. Le Pouvoir sait donner à l’un pour reprendre à l’autre et ainsi user de la division. Ce que le Pouvoir concède en hausse salariale est repris aux consommateurs par l’inflation. Ce qu’il octroie aux travailleurs, il le récupère sur les usagers. D’autre part, n’oublions pas que les patrons compensent la hausse salariale en intensifiant la productivité (augmentation de la charge de travail pour rester compétitif). Pour nous, il est clair que le cadre revendicatif doit se penser en fonction de la période actuelle : l’attaque est globale, la résistance doit l’être aussi. Sans nier les aspects catégoriels, les revendications doivent être unifiantes pour éviter la mise en opposition entre les salariés, les consommateurs, voire les usagers. Cela implique de défendre comme revendication essentielle la satisfaction des besoins fondamentaux pour tous (nourriture, logement, électricité, santé, culture, transports, etc…).

Pour que notre lutte soit victorieuse, employons des moyens efficaces, toujours adaptés à l’état du rapport de force. Nous avons par exemple à notre disposition : les barrages filtrants, les piquets volants sur les axes routiers, aux abords des grandes entreprises, des zones industrielles ; dans les quartiers populaires, aux entrées des grandes surfaces… Pour sensibiliser partout où c’est possible le plus grand nombre d’entre nous, organisons des cortèges tintamarres un peu partout et déployons des banderoles sur des lieux visibles, multiplions les interventions publiques, les tables de presse ; tout ce qui peut à court et moyen terme favoriser l’agitation et permettre la multiplication des comités d’action et des assemblées populaires autonomes, qui peuvent se lier en fonction des zones géographiques : quartiers, villes, villages… Attirons l’attention par des rassemblements visant les lieux stratégiques : Pôle Emploi, CAF, DDTE, palais de Justice, mairies, locaux de partis politiques, siège des médias, quartier résidentiel des élus… Ainsi, d’une part, nous occuperons le territoire pour favoriser la mobilisation de la population et amplifier la lutte, au-delà de tous les corporatismes qui divisent ; et d’autre part, nous maintiendrons la pression. Il faut chercher en effet à accentuer le rapport de force à notre avantage, ce qui doit s’inscrire dans la durée, en veillant toujours à ne pas épuiser notre énergie. Il faut affaiblir le plus possible l’ennemi. Bien sûr, d’autres moyens existent et ils seront à étudier le moment venu. A ce propos, l’Histoire du mouvement ouvrier est riche à plus d’un titre.

La crise du capitalisme va servir sans nul doute de prétexte à l’État pour accentuer son oppression envers nous. Face à la logique du Pouvoir, il est temps de s’insoumettre et de s’opposer à ses nombreuses violences et attaques. Nous ne nous apitoyons pas sur notre sort individuel mais luttons collectivement par l’action directe qui « est la lutte de classes vécue au jour le jour, c’est l’assaut permanent contre le capitalisme. » (Emile Pouget). La « Résistance Populaire Autonome » en est la concrétisation sur le plan pratique car elle n’est rien d’autre que le mouvement de masse qui rend coup pour coup à l’ennemi.

Article d’Anarchosyndicalisme !, numéro 119, septembre 2010

PRESTIGE DE LA TERREUR (de Georges Henein)

Ce texte a été écrit par le poète surréaliste égyptien Georges HENEIN, au lendemain du bombardement d’Hiroshima, le 8 août 1945.

Publié initialement aux Éditions Masses du Caire, ce pamphlet politique Prestige de la Terreur, exprime toute sa révolte et fureur contre l’infamie du feu nucléaire.

Face à cette terreur des guerres dites « justes », et contre la dictature des « moyens », il en appelle aux prestiges de l’utopie, concluant son texte par ses mots, en majuscules : « IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES… »

Alors que se profilent de nouvelles guerres « justes » de par le monde, ce texte reste terriblement d’actualité …

Ce texte a été écrit par le poète surréaliste égyptien Georges HENEIN, au lendemain du bombardement d’Hiroshima, le 8 août 1945.

Publié initialement aux Éditions Masses du Caire, ce pamphlet politique Prestige de la Terreur, exprime toute sa révolte et fureur contre l’infamie du feu nucléaire.

Face à cette terreur des guerres dites « justes », et contre la dictature des « moyens », il en appelle aux prestiges de l’utopie, concluant son texte par ses mots, en majuscules : « IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES… »

Alors que se profilent de nouvelles guerres « justes » de par le monde, ce texte reste terriblement d’actualité …

Finir les fers au pied, c’eût été le but d’une vie. Mais c’est une volière à barreaux. Indifférent, autoritaire, sans gêne, le bruit du monde fluait et refluait à travers le grillage ; le captif, au fond, était libre : il pouvait prendre part à tout, rien ne lui échappait au dehors ; il eût pu même déserter la cage ; les barreaux se distendaient sur la largeur d’un mètre ; il n’était même pas pris.

FRANZ KAFKA.

LE 8 AOUT 1945.

Ceci n’est pas une thèse. Car une thèse non seulement s’écrit de sang froid et avec toutes les précautions littéraires d’usage, mais encore nécessite une accumulation de références et de données plus ou moins statistiques à quoi je m’en voudrais de sacrifier le mouvement de révolte et de fureur qui me dicte ce texte. De plus, l’ancien public des thèses, désertant toute réflexion prolongée, se complait aujourd’hui dans la lecture des multiples  » Digest  » en circulation et dans le récit des intrigues sentimentales, diplomatiques et policières qu’une presse rompue à toutes les ignominies lui sert, chaque matin, avec le déjeuner.

Ceci n’est pas une thèse et ne se satisfait pas de n’être qu’une protestation. Ceci est ambitieux. Ceci demande à provoquer les hommes couchés dans le mensonge ; à donner un sens et une cible et une portée durable au dégoût d’une heure, à la nausée d’un instant. Les valeurs qui présidaient à notre conception de la vie et qui nous ménageaient, ça et là, des îlots d’espoir et des intervalles de dignité, sont très méthodiquement saccagées par des événements où, pour comble, l’on nous invite à voir notre victoire, à saluer l’éternelle destruction d’un dragon toujours renaissant. Mais à mesure que se répète la scène, n’êtes vous pas saisi du changement qui s’opère dans les traits du héros ? Il vous est pourtant facile d’observer qu’à chaque nouveau tournoi, Saint-Georges s’apparente sans cesse de plus près au dragon. Bientôt Saint-Georges ne sera plus qu’une variante hideuse du dragon. Bientôt encore, un dragon camouflé, expert à nous faire croire, d’un coup de lance, que l’Empire du Mal est terrassé !

Le 8 Août 1945, restera pour quelques uns, une date intolérable. Un des grands rendez-vous de l’infâmie fixés par l’Histoire. Les journaux rapportent avec délices les effets de la bombe atomique, futur instrument de polémique, de peuple à peuple. Les émissions radiophoniques de la soirée annoncent l’entrée en guerre de l’Union Soviétique contre les cendres et les ruines du Japon. Deux événements, d’ampleur inégale sans doute, mais qui participent de la même horreur.

L’opinion mondiale s’était, il y a dix ans, dressée frémissante pour protester contre l’usage de l’ipérite par les aviateurs fascistes lâchés sur l’Éthiopie. Le bombardement du village de Guernica, rasé au sol par les escadrilles allemandes en Espagne, a suffi à mobiliser – dans un monde encore fier de sa liberté – des millions de consciences justes. Quand Londres, à son tour, fut mutilée par les bombes fascistes, on sut de quel côté de l’incendie se situaient les valeurs à défendre. Puis l’on nous apprit que Hambourg brûlait du même feu que Londres, l’on nous instruisit des bienfaits d’une nouvelle technique de bombardement appelée  » bombardement par saturation  » à la faveur de laquelle d’immenses zones urbaines étaient promises à un nivellement inéluctable. Ces pratiques perfectionnées, ces suprêmes raffinements dans le meurtre n’avaient rien qui pût rehausser la cause de la liberté, le parti de l’homme. Nous étions plus que quelques uns, ici, en Grande Bretagne, en Amérique, à les tenir pour aussi détestables que les diverses formes de supplice mises au point par les Nazis. Un jour, c’était une ville entière qui était  » nettoyée  » par un raid de terreur. Le lendemain, une gare où s’entassaient des milliers de réfugiés, est, grâce à un super-viseur scientifique, criblée à mort. Ces jeux inhumains apparaissent soudain dérisoires, maintenant que la bombe atomique a pris service et que des bombardiers démocratiques en essaient les vertus à même le peuple japonais ! Qu’importe en effet l’assassinat prémédité de quelques dizaines, de quelques centaines de milliers de civils japonais. Chacun sait que les japonais sont des jaunes et, par surcroît d’impudence, de méchants jaunes, – les chinois représentant les jaunes  » gentils « . Un personnage qui n’est pas un  » criminel de guerre  » mais l’Amiral William Halsey, n’a-t-il pas déclaré :  » Nous sommes en train de brûler et de noyer ces singes bestiaux de Japonais à travers tout le Pacifique, et nous éprouvons exactement autant de plaisir à les brûler qu’à les noyer « . Ces mots exaltants et rassurants quant à l’idée que les chefs militaires veulent bien se faire de la dignité humaine, ces mots ont été prononcés devant un opérateur d’actualités …

Saint-Georges exagère. Il commence à nous paraître plus répugnant que le dragon.

* * *

Au point auquel nous ont portés les derniers développements de la politique et de la guerre, il est indispensable d’affirmer que le bien-fondé d’une cause doit se juger, essentiellement et d’abord, sur les moyens qu’elle met en œuvre. Il est indispensable d’établir, au profit des causes qui risquent encore d’en appeler au meilleur de l’homme, un inventaire des moyens non-susceptibles d’obscurcir le but poursuivi. Le recours à la délation face à une nécessité passagère, se traduit, en peu de temps, par une administration de la délation. Il se forme aussitôt chez une partie des citoyens, un pli de la délation, – chez l’autre partie, une hantise de la délation. Voulez-vous aiguiller le débat vers les fins ultimes desquelles chacun se réclame, on se lèvera, en inspectera le pilier et l’aspect de l’escalier, on fermera ensuite la porte à double tour et l’on ne s’exprimera qu’en termes mesurés et selon un mode d’esprit devenu subitement académique. Le moyen est passé à l’état d’institution. Il coupe en deux la vie d’une nation, la vie de chaque homme. Et il en va de même des autres moyens volés à l’ennemi pour mieux le dominer et le détruire, mais dont on découvre – à victoire remportée – qu’ils ont été élevés au rang de difformités nationales, de tares intellectuelles soigneusement protégées contre les révoltes possibles de la raison. C’est ainsi que le culte de l’infaillibilité du chef, le renforcement délirant des fausses hiérarchies, la mainmise sur toutes les sources d’information et tous les instruments de diffusion, l’organisation frénétique du mensonge d’État à toutes les heures de la journée, la terreur policière croissante à l’égard des citoyens attachés à leur relative lucidité, – sont devenus des formes communément admises du progrès politique et social ! Et c’est précisément contre un si puissant concours d’aberrations qu’il faut nous répéter, sans répit, l’évidence suivante :

Que le prolétariat ne saurait songer a s’élever en recourant aux moyens par lesquels ses ennemis s’abaissent. Qu’une sorte de socialisme qui devrait son avènement à des prodiges d’intrigue, de délation, de chantage politique et d’escroquerie idéologique, serait vicié à l’origine par les instruments mêmes de sa victoire, et l’homme et les peuples pécheraient par excès de candeur s’ils en attendaient autre chose qu’un changement de ténèbres.

Le 8 Août 1945, alors que fume encore la plaie béante d’Hiroshima, ville-martyre choisie pour l’essai de la première bombe atomique, la Russie de Staline assène au Japon le fameux coup-de-poignard-dans-le-dos breveté par Mussolini. Cependant celui-ci aurait tort de se retourner dans sa tombe, en rêvant de droits d’auteur. Car on ne s’est pas contenté de plagier ses beaux gestes ; on a voulu ajouter à son apport historique. Le texte de la déclaration de guerre soviétique nous informe en effet que cette entrée en guerre de l’URSS n’a d’autre but que  » d’abréger la guerre  » et  » d’épargner des vies humaines  » ! Trêve de petits moyens, – voilà donc une fin en elle-même, une fin dont nul ne contestera qu’il soit difficile d’égaler la noblesse. Et pendant des siècles à venir, les trouvères staliniens de la Mongolie extérieure auront loisir d’épiloguer sur le caractère pacifiste et humanitaire de la décision du Maître.

Le 8 Août 1945 est une des dates les plus basses dans la carrière de l’humanité.

DES GUERRES JUSTES ET DU DANGER DE LES GAGNER.

Plusieurs années avant que le monde ne soit précipité dans la guerre contre le fascisme, d’âpres discussions firent rage dans les mouvements de gauche entre adeptes du pacifisme intégral et militants de la lutte à mort contre la tyrannie. Un des thèmes qui revenaient le plus souvent dans ce long échange d’idées et d’arguments, était celui des  » guerres justes « . Avec une habileté qui n’était pas toujours à toute épreuve, les pacifistes intégraux s’employaient à démontrer qu’il n’existait pas de guerres justes. Que prétendre combattre la tyrannie par la guerre c’était se livrer soi-même à la tyrannie d’un appareil militaire sans frein, de lois d’exception sans pitié, de politiciens investis des pouvoirs les plus arbitraires et plus ou moins dispensés d’en rendre compte. La guerre en elle-même et à elle seule, constitue une tyrannie qui ne le cède en rien à celle que vous vous proposez d’abattre, nous disaient sans nous convaincre les théoriciens du pacifisme intégral.

Ils se trompaient. Il existe des guerres justes. Mais le propre des guerres justes est de ne pas le demeurer longtemps.

N’oublions pas que les guerres  » justes « , si elles produisent des Hoche et des Marceau, produisent par ailleurs des Bonaparte, ce qui est, pour elles, une façon particulièrement démoniaque de cesser d’être justes. Mais d’autre part – et en l’absence de tout Bonaparte à l’horizon – une guerre  » juste  » se distingue des ordinaires expéditions de brigandage, en ce qu’elle impose à ceux qui en prennent charge, un rythme et des exigences qui leur sont difficilement tolérables. Pour tenir en éveil une entreprise fondée sur la ferveur populaire, il faut que les équipes responsables de la conduite de la guerre aient la claire audace de laisser aux forces mouvantes sur lesquelles elles s’appuient, leur caractère de masses en combustion, – de masses en plein devenir et conscientes du sens de leur élan. Mais la règle persistante chez les meneurs de peuples – souvent même chez ceux qui semblent venir tout droit de la ligne de feu ou du meeting d’usine est d’user de leur poids hiérarchique pour ramener les forces motivantes qui leur sont confiées, dans les cadres traditionnels d’un pays en guerre. Et quand je dis  » cadres traditionnels « , j’entends rationnement de la vérité, rationnement de l’enthousiasme, rationnement de l’idéal. J’entends raidissement arbitraire des forces mouvantes d’une nation, sur l’ordre de ceux qui redoutent dans le  » mouvement  » d’aujourd’hui, le  » bouleversement  » de demain. Ces cadres traditionnels – simples masques à poser sur le visage de telle ou telle guerre pour en effacer l’expression originale et la rendre semblable à toutes les autres – on peut les emprunter tantôt des archives du Musée de la Guerre, tantôt des pratiques de l’ennemi. Cela s’appelle : dans un cas,  » s’inspirer des leçons du passé « , dans l’autre,  » profiter de ce que votre adversaire vous apprend « .

Ce ternissement des valeurs vives du présent que l’on est toujours prêt à envelopper dans de vieilles formules sacramentelles comme dans un linceul, ce transfert dans le camp de la justice des procédés et des routines mentales de l’ennemi, le déroulement de la guerre contre le fascisme ne nous en offre que trop d’exemples. Il me souvient nettement que le premier communiqué de guerre soviétique s’achevait par la mention d’un soldat allemand, cité nommément, qui s’était dirigé vers un poste russe en déclarant ne pas vouloir prendre les armes contre un État prolétarien. Cette seule phrase du communiqué rendait, devant l’histoire, un son plus éclatant que les exploits motorisés qui la précédaient ou qui l’ont suivie. Elle attestait, par-dessus le fracas du combat, que la fraternité des travailleurs gardait et devait garder le pas sur la division des hommes en groupes ethniques et nationaux. Là était le bien à préserver entre tous, – la vertu susceptible de faire craquer les cadres vermoulus de la guerre entre nations. Et pourtant c’est, encore une fois, vers ces cadres traditionnels, que les travailleurs furent reconduits, furent égarés. Au lieu d’exalter les héros populaires russes et allemands qui s’étaient jadis tendu la main en de mêmes luttes libératrices, les services de propagande soviétiques se complurent très vite dans un pathos effroyable d’où n’émergèrent que des figures parmi les plus sinistres de l’histoire de Russie. Le prince Alexandre Nevsky connut à nouveau toutes les enflures de la gloire parce qu’en l’an 1242 il eut la bonne fortune de mettre en déroute les Chevaliers de l’Ordre Teutonique. Par contre le souvenir d’un Pougachev et d’un Stenka Razin – champions légendaires de la cause paysanne – fut mis en veilleuse car il était jugé que ces personnages avaient par trop malmené les autorités de leur temps. Le 7 Novembre 1941, s’adressant aux combattants de l’Armée Rouge, Staline offrit à leur vaillance d’étranges antécédents :  » Puissiez-vous, leur dit-il, être inspirés par les courageuses figures de vos ancêtres : Alexandre Nevsky, Dimitri Donskoy, Kuzma Minin, Dimitri Pozharsky, Alexander Suvorov, Mikhail Kutuzov.  » [1]

L’héroïsme ancestral n’a, dans aucune armée, eu beaucoup de prise sur le moral des soldats. Mais quant aux ancêtres taillés en icônes par Staline et présentés au pieux baiser des masses, il n’en est pas un seul qui n’ait eu, par rapport aux luttes du peuple russe pour s’arracher à son grabat de misère, une fonction réactionnaire et haïssable. Que l’on ait tenu à détourner vers de tels noms l’imagination héroïque des défenseurs de l’URSS, il y avait déjà là de quoi frapper de sénilité une guerre dont certains attendaient qu’elle améliorât le monde. La suite lut à la hauteur de ce début. L’exhumation d’Alexandre Nevsky entraîna la révision de huit siècles d’histoire européenne. Empruntant non plus du passé mais de l’ennemi, Staline opposa à la théorie hitlérienne de la mobilisation de l’Europe contre l’assaut asiate, un retour pur et simple au panslavisme le plus borné. Les débats des différents Congrès Panslaves organisés au cours de cette guerre, sur l’initiative de Moscou, ont fait reculer l’intelligence au même titre que les émissions de Radio-Berlin. Le long développement de l’Europe n’apparut plus que comme prétexte à divisions raciales, – sujet à un conflit ans cesse renaissant entre Slaves et Germains. Le dernier Congrès Panslave (Sofia, février 1945) a consacré l’existence d’un bloc slave héritier d’une union scellée à travers des siècles de batailles et remontant à la victoire de Grunewald (1410) remportée par les armées slaves unies contre les Germains. Ainsi l’on a fini par se battre bloc contre bloc, race contre race, insanité contre insanité ! Ainsi les guerres  » justes’’ ne résistent-elles pas longtemps à l’infamante contagion des idées qu’il leur était demandé d’anéantir. [2]

Je dis que nous assistons actuellement à une pénétration du comportement politique hitlérien dans les rangs de la démocratie. Cette pénétration ne scandalise presque personne ; trop de gens y trouvent leur convenance matérielle et leur confort moral. Cette pénétration s’étale dans tous les journaux, dans toutes les nouvelles qui nous parviennent sur le sort que l’on se prépare à faire au monde. Par exemple, l’annexion de territoires sans l’agrément préalable des populations était communément considéré comme un outrage au droit, relevant de la frénésie impérialiste d’un Hitler. Or aujourd’hui, voilà que la chose se présente tout différemment et sous le seul rapport de l’utilité nationale ; tel port m’est tout-à-fait utile et j’aimerai qu’il me fût octroyé, déclare une puissance, – et si on lui objecte que ce port a toujours fait partie d’une autre unité nationale, elle répondra que c’est possible, mais qu’elle en a fort besoin et que sa victoire lui donne droit à ce petit larcin. Ainsi en va-t-il désormais non pis d’un port ou d’une ville isolée, mais de vastes ensembles de territoires devenus parfaitement mobiles et aptes à changer de propriétaire en l’espace d’une nuit. Le transfert de populations passait également pour une opération cruelle à laquelle seuls les régimes de force se permettaient de recourir. Ces transferts sont cependant envisagés aujourd’hui sur une échelle non inférieure à celle des rafles sombres du nazisme. Ici, je laisse la parole à Louis Clair, un des principaux collaborateurs de la revue américaine  » Politics  » dont la capacité d’indignation nous aide à respirer encore : Les peuples sont déplacés comme du bétail ; si vous me donnez 500.000 allemands-sudètes, je m’arrangerais pour vous remettre une certaine quantité de tyroliens ; peut-être pourrions-nous, échanger quelques allemands contre des machines-outils. Hitler, ici aussi, a mis en marche un mécanisme qui est en train de prendre d’inquiétantes proportions … La précipitation avec laquelle les puissances victorieuses se disputent la seule marchandise qui, en dépit des perfectionnements de la technique, reste plus demandée que jamais – le labeur d’esclave – est quelque chose de véritablement obscène. [3]

Une guerre a été gagnée. Mais est-on tellement sûr que Hitler ait perdu la sienne ?

 » FAUTE DE MIEUX… « 

Lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui tendent à convertir une guerre  » juste  » en une guerre ordinaire, en une guerre tout court, et plus généralement lorsque l’on s’interroge sur les raisons qui enlèvent aux masses le contrôle des causes élevées auxquelles elles se dédient, l’on se trouve vite enfermé dans un circuit hallucinant. D’une part en effet, l’ampleur et la concentration de la vie économique moderne ont fait de chaque parti, de chaque syndicat, de chaque administration, des organismes quasi-totalitaires qui poursuivent leur route en s’abandonnant à leur propre poids spécifique et nullement en se référant aux cellules individuelles qui les composent. Ces partis, ces syndicats, ces administrations étatiques modernes sont protégés contre les démarches de la raison critique (aussi bien d’ailleurs que contre les sursauts affectifs et les révoltes du cœur) par leur seule et souveraine pesanteur. Ces édifices déconcertants fonctionnent par la grâce d’une humanité toute spéciale, d’une humanité d’initiés. Pour être admis à présenter une motion au terme du Congrès d’un parti de gauche tolérant quelque échange d’opinion, il faut une année de manœuvres extrêmement délicates à travers un dédale de secrétariats et de comités qui rappellent à s’y méprendre les mystères de l’inaccessible Tribunal où Kafka laisse trembler dans  » Le Procès  » – l’image indéfiniment réfléchie de notre angoisse. Et si ces épreuves initiatrices sont favorablement surmontées, si nul faux-pas n’est venu contrarier l’avance de la motion, alors sans doute son objet se sera suffisamment estompé pour ne plus susciter qu’un intérêt rétrospectif et presque de la pitié pour qui se hasarderait à lui accorder son soutien. D’autre part, les citoyens clairvoyants et énergiques, mieux encore, les individus disposant d’un certain prestige intellectuel, qui seraient tentés d’intervenir afin de rectifier l’orientation d’un parti, d’un syndicat ou d’un gouvernement, savent trop bien que ces différents organismes ont les moyens de tisser autour d’eux une toile mortelle, – une toile de silence qui ne tarderait pas à les retrancher de toute vie publique. Cette toile de silence s’est refermée à jamais sur quelques uns des plus brillants esprits de la société soviétique, – écrivains, savants, journalistes, militants ; elle serre de plus en plus près, en Europe et en Amérique, d’autres esprits, résistants et purs, exagérément épris de liberté … Il est quelque chose de pire pour l’être civilisé que sa perte de pouvoir sur les organismes qui le représentent et agissent en son nom. C’est la résignation à cette perte. Résignation dont nous informent des signes innombrables et flagrants. Résignation que nous reconnaissons – en guerre comme en paix – à l’attitude-standard de personnes douées, cultivées et portées à l’action, – et cependant confites dans leur propre défaite. Cette résignation tient en trois mots :  » Faute de mieux..  » Si on adhère au Parti Communiste (ou à tout autre…) sans être le moins du monde rassuré sur sa politique présente et future, c’est  » faute de mieux « … Si l’on finit par s’accommoder d’une redistribution de territoires dont on s’avoue qu’elle ne rendra aux peuples ni le sourire, ni l’abondance, c’est  » faute de mieux « . Si l’on vote pour un candidat dont l’aspect moral vous répugne et dont la fermeté politique s’annonce douteuse, c’est  » faute de mieux « . Si l’on s’abonne à un journal qui sacrifie volontiers son souci de la vérité à des considérations publicitaires ou commerciales, c’est  » faute de mieux  » … Cette femme que l’on embrasse fébrilement en bafouillant des serments éternels :  » faute de mieux « . Ce cinéma où l’on s’enfonce, tête baissée, pour s’épargner une heure de présence sur terre :  » faute de mieux « . Ce livre auquel l’on s’attarde parce qu’il a été couronné, alors que tout vous invite à en vomir le contenu :  » faute de mieux « . Ce chef sublime au culte duquel l’on se rallie en soupirant, imprégné que l’on est du répertoire de sa grandeur :  » faute de mieux  » …  » Faute de mieux  » devient un placement, une philosophie, un état civil, un maître, une boutade, un alibi, une prière, une arme, une putain, un sanglot, une salle d’attente, une pirouette, l’art de se faire l’aumône, une boussole pour piétiner sur place, une épitaphe, un 8 Août 1945 … Deux hommes, voisins par la pensée, sont cependant capables de s’entredétruire parce qu’ayant la même conception du  » mieux  » et ce  » mieux  » leur faisant défaut, ils se rabattent sur deux modes concurrents d’existence compensatoire, sur deux systèmes de convictions et de gestes tangents du  » mieux  » commun, mais non tangents du même côté. Alors, d’approximations en approximations, de substitutions en substitutions, l’on se trouve refoulé, insensiblement, poliment, vers on ne sait quel coin abject où mûrissent des cloportes… On s’effare, mais à tort. Celà n’est pas un cachot ; c’est une demeure… Il fait plus que nuit … Au loin, des trains sifflent avec un air de partir … On voudrait hurler, ameuter des gardiens imaginaires … Demain matin, où en sera-t-on de soi-même ? Vous laissera-t-on seulement passer ? Oui, sans doute, l’on vous permettra de fuir, d’aller vous bâtir au Congo une seconde vie … Une vie sur pilotis avec, dans l’ombre, le même cancer triomphant où pactisent les forces de l’ennui et l’horreur panique de la liberté

LE DROIT A LA TERREUR

Tout se passe, depuis deux siècles, comme si chaque invocation de la liberté, chaque soulèvement marqué de son nom, devaient se traduire – à travers les appareils politiques et étatiques surgis au plus fort de ces soubresauts – par un surcroît de règles oppressives auxquelles l’homme est redevable d’un graduel rétrécissement de la vie. Une nouvelle génération d’Encyclopédistes qui procéderait de la même impertinence que l’autre, serait, aujourd’hui, mise hors la loi ou, tout au moins, rapidement réduite à la mendicité.

Tout se passe comme si l’homme ne recherchait, dans cette longue série d’ambitions malheureuses, qu’une certaine forme de sécurité dans la terreur. L’âpres et sévère ouvrage d’Erich Fromm –  » The fear of Freedom  » – nous enseigne à quel point l’homme redoute le tête-à-tête avec la liberté, à quel point il lui tarde de se dérober aux responsabilités qu’elle lui assigne, à quel point – dans les conditions actuelles de chaos – la grisaille, l’opacité et l’anonymat lui sont des refuges désirables contre le vertige de la liberté.

A cette disposition individuelle de l’être affolé par la complexité du monde qui le sollicite, les grands organismes collectifs sont venus apporter une contribution décisive. Ils ont fixé, avec la rigueur voulue, ce pauvre minimum d’attitudes humaines qui ne se laisse transgresser qu’aux risques et dépens du contrevenant. Le bon citoyen peut se payer un sommeil de plomb, maintenant que la bombe atomique le protège…

Les signes de la terreur montante ne trompent pas. Le premier en gravité est l’effacement progressif du droit d’asile. Mauvaise idée que de s’installer réfugié politique, par ces temps qui tuent… ! Depuis 1930 déjà, Léon Trotsky avait été pourchassé comme un sanglier à travers tout le continent européen, de Turquie en Norvège via Paris. Puis vint Vichy qui, d’une main sans remords, livra Pietro Nenni à l’Italie, Breitscheid à l’Allemagne et Companys à l’Espagne. Vichy a disparu mais non cette indéracinable aversion des autorités – démocratiques ou pas – envers le réfugié politique, dernier et beau vestige de la sédition humaine.

Signe de terreur aussi, la déportation organisée des travailleurs, dont il n’est pas question qu’elle prenne fin avec la défaite du Nazisme. Les économistes sont là pour veiller au rendement croissant du bétail qui leur est imparti en matériel expérimental. Les conférences internationales ont besoin de graphiques ascendants ! Signe de terreur l’engloutissement de milliers d’êtres dans une nuit d’où rien ne transparaît. Partis sans laisser d’adresse. Car il y a du bois à couper sur les rivages de la Mer Blanche. Avis aux amateurs !

Dernière tristesse, dans le domaine qui a toujours su se soustraire aux pressions des régimes arbitraires du passé, dans le domaine de la pensée attaquante, de la pensée politique, hier encore porteuse d’espoir, on assiste à une étrange adaptation à l’ordre cruel et vain qui se précise sous nos yeux. En témoigne la timidité embarrassée d’une revue comme  » La Pensée  » qui, avant la guerre, manifestait une curiosité agitante envers toutes les formes du devenir scientifique et social, et ranimait d’un souffle inquisiteur des problèmes essentiels déjà gagnés par le vieillissement général d’une société qui ne tolère point que l’on ne vieillisse pas avec elle. Les grands noms qui patronnent  » La Pensée  » ne couvrent plus, en 1945, qu’un concert de formules statiques et de raisonnements débilitants. On se trouve en présence d’une revue qui semble avoir pour tâche de nous avertir que la pensée marxiste a atteint le point mort. Il en va d’elle aujourd’hui comme d’une force qui, au lieu de dominer le cauchemar contemporain et d’y tracer ses avenues conductrices de lumière, le laisse déposer dans une éprouvette de sûreté où nulle séparation explosive du viable et du non-viable, de l’entraînant et de l’accablant, de l’actuel et du périmé, n’est à craindre pour l’heure présente. Par ailleurs, ne voyons-nous pas Aragon insister, dans un article retentissant, pour que l’on retire des librairies de France, les ouvrages de M. Charles Maurras. L’auteur d’une pareille demande ne se rend apparemment pas compte qu’il fait là acte de défaitisme à l’égard de ce qui devrait être le pouvoir d’attraction de son propre message politique. Il nous faut croire que Maurras et lui-même occupent des positions symétriques l’une de l’autre, et qu’ayant renoncé à se départager par les voies de la raison, ils s’en remettent, l’un après l’autre, à l’arbitrage peu recommandable des policiers. Ainsi quand elle ne travaille pas à visage découvert, la terreur reste toujours latente, à fleur de débat, prête à accueillir le premier vœu, le premier appel d’un de ses loyaux sujets.

Quant aux individus hors série – particulièrement certaines catégories d’intellectuels et d’écrivains qui n’acceptent pas encore de vivre selon la trajectoire commune – ils sont, eux aussi, happés par le vent de terreur. Leur seul espoir est de renverser le vent ; c’est-à-dire d’exercer, eux, la terreur. Ils sont fascinés non par un Gide ou un Breton ; mais par Lawrence d’Arabie et le Malraux de la période chinoise. Pour la plupart, ils ont aimé cetteguerre car elle leur apermisde se mettre en règle avec eux-mêmes en faisant sauter un train, en démolissant un viaduc avant de retourner à leur appartement, à leurs maîtresses émoussées et à leur fidèle routine quotidienne de récits saisissants. Incarner, ne serait-ce que l’espace d’un chapitre, un rôle d’aventurier en marge de tout, récupérer par cet artifice de vocation une partie des élans dont la vie sociale l’a amputé, l’intellectuel moderne rie demande pas, au fond, d’autre pourboire à un monde qu’il n’a plus l’honnêteté de récuser.

LE CRAN D’ARRET.

Dans ce glissement collectif vers une condition sécurité dans la terreur, qui déclenchera le cran d’arrêt ? Qui fera justice de ce que les hommes vont s’habituer à prendre pour leur droit à la terreur et presque pour l’aboutissement normal de leurs anciennes aspirations à la liberté ?

Pas un parti certes, ni aucune des organisations totalitaires préposées à la garde de l’homme. Pas un parti, mais peut-être des partisans d’un genre nouveau qui abandonneraient les modes classiques de l’agitation pour des gestes de perturbation hautement exemplaires. Beaucoup avaient espéré que le mouvement de la résistance en Europe occupée ménagerait enfin une ouverture dans l’impasse politique et sociale de notre temps. Les grands partis de masses ont été les premiers à flairer ce danger. Eh quoi, on s’apprêtait donc à se dispenser de leurs services ? La volonté populaire se targuait maintenant de se passer d’intermédiaire ? L’alerte fut de courte durée. De même que les forces militaires de la résistance furent rapidement intégrées aux cadres permanents de l’armée, – de même ses forces politiques ne tardèrent pas, la flatterie se mêlant à l’intrigue, à regagner la souricière des grands Partis. L’épisode – j’ai failli dire l’incident – est clos. Mais quelque chose d’autre devient possible, devient même la seule chose possible. L’ère de la guérilla politique commence et c’est à elle que doivent aller nos réserves de confiance et d’enthousiasme.

Sans doute n’est-il pas facile d’annoncer l’allure que prendra cette guérilla et les exploits qui ne manqueront pas de la distinguer. On pourrait cependant considérer l’attitude vaillamment indépendante d’un Camus – et, sur d’autres plans, d’un Breton, d’un Calas, d’un Rougemont – comme une indication pour l’avenir. L’appareil de la terreur est encore loin d’être sans hésitations et sans fissures. C’est donc au point où cet appareil se fait le plus menaçant – et au fur et à mesure de ses menaces renouvelées – que doivent se porter tout notre esprit de refus, tout ce qu’il y a dans le monde, à un moment donné, d’êtres en état de refus. Et que cela se fasse avec éclat ! Et que cela s’inscrive en exemples troublants dans la conscience des multitudes ! Et que cela se transmette et s’amplifie à travers la vaste prairie humaine, par contagieux sillons de grandeur !

A ce point, j’entends fuser les sarcasmes meurtriers :  » Eh, quoi ! vous cherchez à discréditer les Partis politiques, à en ruiner le prestige, à en compromettre l’action ; – vous poursuivez donc l’œuvre insidieuse de ces fascistes d’avant et d’après le fascisme, qui jettent le doute sur tous les instruments de délivrance et de progrès ! « . En réalité, je ne poursuis rien, je désire ne rien poursuivre qu’une certaine logique de la liberté. Le phénomène fasciste, vu en fonction de l’évolution des partis, n’a servi qu’à précipiter de façon décisive le développement de l’éléphantiasis morale et matérielle qui afflige les puissantes institutions de  » gauche  » où la voix des masses se perd presque aussi aisément que celle des individus. Le but dernier de la guérilla qui s’engage maintenant n’est pas d’éliminer les partis au profit (le quelque nouveau système d’exercice de la vie politique. Il est d’arracher aux partis le monopole de la pensée sociale qui se rouille dans leurs comités d’étude ; il est de leur enlever, dans le domaine idéologique, un droit d’initiative auquel ils s’accrochent d’autant plus qu’ils sont bien décidés à n’en faire que l’usage le plus masquant le plus retors. Il s’agit, pour serrer le problème d’aussi près qu’il se peut, de réduire les partis à une condition purement réceptive quant à la maturation et au mouvement général des idées, et purement administrative quant à l’exécution de ces idées. En un mot, il s’agit d’amener les partis à reconnaître les foyers idéologiques qui prendraient naissance en dehors d’eux et à drainer vers l’action pratique tout ce qui se dégagera de valable de l’effervescence ainsi entretenue. Que l’on y prenne garde : la situation objective des partis a considérablement changé depuis vingt ans. Ils tendent tous à devenir des organismes para-étatiques, des appendices de l’États La notion même – et la fonction — de parti d’opposition est mortellement affectée par ce changement. En Angleterre, aux États-Unis, en France, en Belgique, l’opposition est plus souvent solidaire des pouvoirs, qu’elle n’en est l’ennemie. A cette règle nouvelle des partis doivent correspondre des obligations toujours plus nettes pour les francs-tireurs de la pensée. La première de ces obligations est le transfert des activités idéologiques à des foyers étrangers aux vicissitudes des partis et à leur enlisement progressif dans les cadres de l’États Mais surtout, cette guérilla n’aura d’effet durable que dans la mesure où elle saura favoriser, dans sa lutte contre le pragmatisme bureaucratique des partis, une plongée dans les frais courants de l’utopie, une renaissance de la spéculation utopique avec tout ce qu’elle comporte d’édifiant et de joyeux.

Il y a une dizaine d’années de cela, nous pouvions prendre comme thème de ralliement des paroles telles que celles de Nicolas Boukharine, l’avant-dernier des grands théoriciens du socialisme :

Une analyse de l’état réel des choses nous fait entrevoir non pas la mort de la société, mais la mort de sa forme historique concrète et un passage inévitable à la société socialiste, passage  » déjà commencé, passage vers une structure sociale supérieure. Et il ne s’agit pas seulement de passer à un style supérieur de. la vie, mais précisément supérieur à celui qui est aujourd’hui le sien.

Peut-on parler de cette forme sociale supérieure en général ? Ceci ne nous entraîne-t-il pas vers le subjectivisme ? Peut-on parler de critiques objectives quelconques dans ce domaine ? Nous le pensons. Dans le domaine matériel, un tel critérium est représenté par la puissance du rendement du travail social et par l’évolution de ce rendement, car ceci détermine la somme de travail superflu dont dépend toute la culture spirituelle. Dans le domaine des relations inter- humaines immédiates, un tel critérium est donné par l’amplitude du champ de sélection des talents – créateurs. C’est justement lorsque le rendement du travail est très élevé et le champ de sélection très large, qu’on verra s’effectuer le maximum d’enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes, pris non pas comme une somme arithmétique, mais comme un en semble vivant, comme collectivité sociale. [4]

Aujourd’hui nous ne pouvons faire à moins de nous demander où en est cet  » enrichissement intérieur de la vie chez le nombre maximum d’hommes « . Il n’est pas douteux hélas, que le chemin parcouru depuis Avril 1936, c’est-à-dire depuis que nous furent jetés ces mots d’espoir, n’a fait que nous éloigner des perspectives Boukhariniennes, n’a fait que sceller, d’étape en étape, l’avènement d’un conformisme intraitable qui réduit la  » vie intérieure  » à son expression la plus humble et la plus craintive.

Il n’est pas douteux qu’à ce critère de  » l’enrichissement intérieur  » se soit substitué le critère inverse, et n’en voudrions-nous qu’une preuve entre des milliers, la plus éloquente n’est autre que la  » liquidation  » de Boukharine lui-même et le peu de cas qui a été fait de cette  » liquidation  » dans le camp du socialisme et dans le camp de l’intelligence.

A ce conformisme qui sévit dans tous les domaines, sauf dans celui des raffinements terroristes où ces messieurs prennent toujours plaisir à innover, il n’est possible d’opposer avec succès que les forces précisément les plus décriées par lui : la rêverie d’Icare, l’esprit d’anticipation délirant de Léonard, les coups de sonde aventureux des socialistes utopiques, la vision généreuse et tamisée d’humour d’un Paul Lafargue ! Le socialisme scientifique s’est dégradé jusqu’à n’être plus pour ses disciples qu’un pompeux exercice de récitation. Une large aération de l’ambiance et de l’idée sociales s’impose, si l’on veut ménager à l’homme un avenir qui ne soit pas desséché d’avance et qui ne rompe pas à d’injustifiables disciplines, sa faculté de toujours entreprendre.

Contre l’odieux accouplement du conformisme et de la terreur, contre la dictature des  » moyens  » oublieux des fins dont ils se recommandent, la Joconde de l’utopie peut, non pas l’emporter, mais faire planer à nouveau son sourire et rendre aux hommes l’étincelle prométhéenne à quoi se reconnaîtra leur liberté recouvrée.

IL N’EST QUE TEMPS DE REDORER LE BLASON DES CHIMÈRES …

Le Caire, le 17 Août 1945.


[1] Stalin and Eternel Russia (p. 87) by WALTER KOLARZ (Lindsay and Drummond London).

[2]  » Entraînés par nécessité, à contre-coeur, à accomplir au jour le jour, une série d’actes en tous points semblables à ceux de l’ennemi, comment éviterons-nous de tendre avec lui à une limite commune, s’inquiète André Breton ? Prenons-y garde : du fait même que nous sommes contraints d’adopter ses moyens, nous risquons d’être contaminés par ce dont nous croirons que nous triomphons « . In Lumière Noire par ANDRÉ BRETON, cf.  » L’Arche  » No. 7.

[3] European Newsreel by LOUIS CLAIR, Cf-  » Politics  » June 1945.

[4] Les problèmes fondamentaux de la culture contemporaine, par NICOLAS J. BOUKHARINE («  les documents de la Russie neuve « , Paris, 1936).

COMMENT FAIRE GREVE SANS SYNDICAT ?

Dans le secteur privé, pas besoin de syndicat pour faire grève. Légalement, il suffit d’être au moins deux et d avoir des revendications en lien avec le travail. Aucun préavis n’est nécessaire. On vous en dit plus :

Dans le secteur privé, pas besoin de syndicat pour faire grève. Légalement, il suffit d’être au moins deux et d avoir des revendications en lien avec le travail. Aucun préavis n’est nécessaire. On vous en dit plus :

Dans le secteur privé, le droit de grève est un droit reconnu à tout salarié dans l’entreprise. Il n’est pas nécessaire que la majorité des salariés ou tous les salariés de l’entreprise y participent. C’est un droit individuel mais qui s’exerce collectivement. Par conséquent, un salarié peut faire grève mais il ne peut pas le faire seul (sauf s’il accompagne un appel la grève lancé au niveau national, ou s’il est le seul salarié de l’entreprise), il faut donc être au moins deux.

 La grève est définie comme étant la cessation collective et concertée du travail en vue d’appuyer des revendications professionnelles. Pour être valable, elle doit réunir les 3 conditions suivantes :

* Un arrêt total du travail, mais il n’existe aucune durée minimum ni maximum et elle peut être répétée.

* Une concertation des salariés, donc une volonté collective, ainsi l’appel d’un syndicat à faire grève n’est pas nécessaire.

 * Des revendications professionnelles (revendications salariales, portant sur les conditions de travail ou la défense de l’emploi par exemple)

Un mouvement de grève peut être déclenché à tout moment. Les salariés qui veulent utiliser leur droit de grève n’ont pas respecter de préavis. Elle est licite même si elle n’a pas été précédée d’un avertissement ou d’une tentative de conciliation avec l’employeur. L’employeur doit cependant connaître les revendications professionnelles des salariés au moment de son déclenchement.

 Les salariés ne sont pas tenus d’attendre le refus de leur employeur de satisfaire à leurs revendications pour entamer la grève.

Le salarié gréviste n’est pas tenu d’informer son employeur de son intention d’exercer son droit de grève. 

Aucun salarié ne peut être sanctionné, ni faire l’objet d’une discrimination (par exemple en matière d’augmentation de salaire) pour avoir fait grève. Tout licenciement motivé sur ce fondement est nul. 

N’hésitez pas à nous contacter pour plus d’infos : contact (at) cnt-ait.info

Et pour approfondir : Techniques de lutte.

MECANISMES DE LA MANIPULATION DE MASSE

A la veille de la bataille d’Azincourt, Shakespeare fait dire à son héros, le roi Henry V, « Tout est prêt si nos esprits le sont ». Six siècles plus tard, nous n’en finissons pas de redécouvrir les méfaits du conditionnement. Les experts de la manipulation, les spécialistes de la propagande, les artistes de l’intoxication ne sont pas nés d’hier ils existent depuis la naissance du pouvoir.

A la veille de la bataille d’Azincourt, Shakespeare fait dire à son héros, le roi Henry V, « Tout est prêt si nos esprits le sont ». Six siècles plus tard, nous n’en finissons pas de redécouvrir les méfaits du conditionnement. Les experts de la manipulation, les spécialistes de la propagande, les artistes de l’intoxication ne sont pas nés d’hier ils existent depuis la naissance du pouvoir.

Certains intellectuels font semblant, de temps à autre, de découvrir que les médias sont des chiens de garde, que les thèmes sécuritaires ont contribué à la lepénisation des esprits ou que le capitalisme est une horreur. Forts de ces découvertes tardives, ils s’ingénient à calquer quelques néologismes sur des concepts anciens. Nous n’en avons pas fini avec leur « ultralibéralisme », leur « mondialisation ». Cette façon de nous expliquer le monde satisfait leur ego mais surtout développe, chez le dénommé « citoyen », une forte amnésie (puisque tout est neuf) et participe ainsi à la mystification. De l’aube de la tyrannie à nos jours, on n’observe qu’une différence d’échelle dans la manipulation politique, le conditionnement des troupes ou l’utilisation des ressorts de la psychologie de masses. La radio, la télé, Internet, ont permis, à des niveaux de plus en plus importants, la propagation du savoir mais également son inverse : La diffusion du mensonge d’Etat. Pour discerner entre l’un et l’autre , l’individu, en dernier recours, ne possède que son esprit critique. Pour s’exercer dans des conditions convenables cet esprit critique doit s’appuyer sur la mémoire, l’expérience qui permet la comparaison des faits, mais aussi la sérénité, qui donne le recul vis à vis de l’actualité. C’est pourquoi les idéologues du pouvoir ont deux objectifs : dénaturer ou détruire la mémoire collective et troubler les esprits. L’actualité nous montre que l’oubli et la peur sont les instruments du pouvoir.

TECHNIQUES DE L’ AMNESIE

1) Dénaturation de l’histoire

Tout débat social ou politique se constitue à partir de réminiscences historiques. A tort ou à raison ces bribes du passé constituent des arguments pour les différentes parties. Le pouvoir ne peut donc pas toujours oublier l’histoire. Il va lui donner le sens qui l’intéresse . Il peut utiliser une référence historique forte et chargée d’émotion pour la plaquer sur l’actualité, hors de son contexte. Le but recherché est d’engendrer l’émoi pour éviter la réflexion. Le slogan « No pasaran ! » est attribué à la députée hyper-stalinienne Dolores Ibarruri, dite la Pasionaria. Il avait déjà à l’époque une connotation passionnelle, destinée à pousser le mouvement populaire espagnol vers la défense de la république bourgeoise plutôt que vers la révolution sociale. Dans le Monde du 27 avril 2002, Miguel del Castillo fait justice de l’incongruité, en avril 2002, de ce mot d’ordre asséné par des militants peu pointilleux, repris par les médias et répété à foison « S’il est difficile d’imposer un devoir d’intelligence, écrit-il à ce propos, rien n’oblige à féliciter la niaiserie ». Niaiserie, la comparaison de la guerre civile espagnole avec le psychodrame de l’entre deux tours de la présidentielle française ? Oui, certainement, mais niaiserie fort utile au pouvoir ; puisqu’elle a contribué au score abradacabrantesque de Jacques Chirac.

Autre technique, celle qui consiste à rappeler un épisode historique sorti de sa continuité. C’est la cas de la comparaison avec la situation de l’Allemagne des années 30. Les biens pensants attribuent aux abstentionnistes de ce pays la montée des voix nazis. Mais pour expliquer le pourquoi du fort taux d’abstention, il aurait fallu en revenir au massacre quelques années plus tôt des révolutionnaires allemands par les socialistes Noske, Scheidemann et compagnie. Evidemment, les médias dominants occultent ce paragraphe et ne donnent du roman que le chapitre qui les intéresse. Enfin, la répétition à outrance d’une analyse historique arbitraire transforme les thuriféraires de l’urne en modernes Bouvard et Pécuchet, qui, parmi leurs idées reçues développent le parallèle entre le droit de vote et les acquis sociaux. Qu’en est-il ? Le suffrage universel apparaît en France en 1792 lors de l’élection de la Convention Nationale. Il y a 90 % d’abstentions ! Nonobstant, la révolution suit son cours. Les mesures les plus avancées sont prises en 1793, sous l’impulsion du mouvement sectionnaire parisien, qui constitue un embryon de démocratie directe. Puis, le suffrage universel disparaît de la scène politique française pour réapparaître en mai 1848 avec l’élection d’une Assemblée Constituante. La première « oeuvre » de cette Assemblée est de massacrer des ouvriers parisiens révoltés en juin 1848 (4000 morts). Si personne en France n’est mort pour le droit de vote, contrairement à ce qu’on entend régulièrement, il est plus juste de spécifier qu’un bon nombre de révolutionnaires ont été assassinés avec la caution de ce droit de vote. Enfin rappelons que les conquêtes de 1936 n’ont pas été obtenues grâce au gouvernement de Blum, contrairement à une autre idée reçue, mais parce qu’un mois de grève, avec occupation d’usine, ont poussé l’Etat et le patronat à des concessions. Il ne vient à personne l’idée de dire que si le salaire minimum a été augmenté de 35 % en juin 1968 c’est grâce à De Gaulle. Les accords de Grenelle furent le résultat de la pression des luttes de Mai et Juin 1968.

2) Du négationnisme

Moins subtil que les techniques qui dénaturent les événements, le négationnisme consiste purement et simplement à nier le réel, à nier l’histoire immédiate, celle pour laquelle il existe parfois encore des témoins oculaires. Ainsi a-t-on pu voir nier, à des fins partisanes, l’existence des camps de la mort pour nier le génocide des juifs et des tsiganes en Europe. Si cet épisode du négationnisme est célèbre, d’autres exemples existent qui montrent que cette technique (définie par Goebbels par « Plus c’est gros mieux ça passe »,) a encore des adeptes. La thèse du président du Réseau Voltaire appartient à cette catégorie. Meyssan, par ailleurs expert en droit de l’homme auprès de la Commission pour la Sécurité et la Coopération en Europe, nie qu’un avion se soit écrasé contre le Pentagone le 11 septembre 01, pour lui ce serait un missile, tiré par les militaires américains eux mêmes, qui se serait écrasé contre l’édifice. Pour « preuve » il réfute des centaines de témoignages visuels, qui seraient arbitraires puisqu’émanant d’américains, et s’appuie sur des documents photographiques diffusés par le Pentagone sur Internet. Ce genre de procédé pourrait prêter à rire s’il ne trouvait un large écho parmi la population. Il y eu à Toulouse, après l’explosion d’AZF, des rumeurs qui niaient ainsi l’explosion accidentelle de l’usine pour l’attribuer à une attaque terroriste (ou, pour les plus frapadingues, martienne). Cette prédisposition des foules à croire l’incroyable est un atout dans les mains des négationnistes et des manipulateurs de tous poils. Parmi ces manipulateurs on trouve, les services de renseignements des états. Un des premiers internautes à mettre en doute la réalité des attentats du 11 septembre n’est rien de moins qu’un haut fonctionnaire des RG (Renseignements Généraux, police politique française). Le 18 septembre 02, sur son site Internet, il déclare « Comment peut-on trouver simultanément 19 kamikazes ?… que l’on trouve par-ci par-là, un, deux ou trois kamikazes, comme en Palestine, O.K., mais à ce point là, sûrement pas ». En Palestine il y a eu depuis cette date des centaines de kamikazes. Simple manque de perspicacité de la part de ce responsable des renseignements français ? Plus loin nous lisons chez le même auteur « Que faisait un photographe avec un appareil au pied de la tour à ce moment là ? Il avait une intuition faramineuse » (1). Ainsi, les touristes, photographes et cameraman amateurs, « prouvent » le complot par leur présence d’esprit, car, c’est sous entendue, elle est préméditée. A l’inverse, il n’y a pas de touriste qui photographie l’avion du Pentagone ? Dans ce cas, l’absence d’images prouve le complot…

Pourquoi donc de haut responsables du Renseignement s’évertuent-ils à nier des faits réels ? Le pouvoir politique, qui s’appuie sur la peur et la soumission des masses, ne peut exploiter cette soumission que si lui même donne une impression de force. C’est toute l’histoire de la féodalité et du servage.

CULTURE DE LA SOUMISSION

1) Apprentissage de la peur

L’omniprésence du pouvoir spirituel ou temporel est une réponse à la peur de la mort et à l’angoisse devant les risques du quotidien. L’état a tout intérêt à cultiver ces sentiments dans la collectivité qu’il domine pour justifier son oppression. Tour à tour, et en fonction des civilisations, prêtres, nobles et bourgeois ont assuré ce rôle intéressé de protection et d’assistance.

Il y a quelques années un hebdomadaire se définissait ainsi « Le poids des mots, le choc des photos ». C’est bien de ça qu’il s’agit. L’information est moins cachée qu’utilisée dans un sens principal décrire un monde sauvage, violent, devant lequel l’individu doit se sentir impuissant, devant lequel il doit trembler et supplier les hommes forts, les financiers, les guerriers et les politiciens qui dirigent le monde, de le défendre.

Le téléspectateur est pris à la gorge devant l’image d’une personne agressée, d’un lieu dévasté. On joue sur la réaction primale et instinctive, la télé de sa place privilégiée et centrale envoie un message fort, il est reçu per un individu isolé. La télé puis l’isoloir. Rien qui permette la confrontation, le débat, l’échange ; et rien qui, quelque part, permette de prendre conscience de la force collective On a peur de l’insécurité vue à la télé d’abord puis de Le Pen ensuite, vu à la télé, la genèse de cette peur est identique. Télérama titre « Abstention piège à cons », d’autres antifascistes réclament l’interdiction de l’abstention, sans se douter du caractère dictatorial de leur revendication. Alors, résultante du choc reçu seul et en direct, voilà les solitudes qui s’additionnent et se laissent prendre en main dans un spectacle organisé par les RG ici, par le PS et le petit Besançonnot là-bas.

Les manifestations massives de l’entre deux tours des présidentielles 2002 sont des manifestations massives de solitudes additionnés. D’amples cortèges d’individus si bien conditionnés dans leur impuissance qu’ils ne prennent pas même conscience de leur propre force collective. Le pouvoir se frotte les mains : voilà qu’on le réclame, voilà qu’on le supplie à corps et à cris, et mieux que tout à travers une symbolique autrefois contestataire, savamment retournée en sa faveur. La manifestation de rue et ses calicots deviennent une procession à la gloire des puissants. Tout est prêt si les esprits le sont. Contre ceux qui osent parler de s’abstenir c’est la réprobation générale argumentée par l’histoire dénaturée. Dans la grande tradition des hommes forts, la soumission à Chirac va de soi, comme allait de soi les pleins pouvoirs à Pétain et à Papon, comme allait de soi l’élection de Thiers, le fusilleur des Communards. Ceux-là ne se justifient que par la force que l’on leur prête.

2) Exhibition de la force

A l’instar du « barrage » chiraquien contre le fascisme, l’Europe se veut une forteresse derrière Bush et l’état américain, rempart du bien contre le mal. Du sens figuré au sens propre, de la muraille de Chine à celle de Cisjordanie, en passant par le mur de Berlin et la ligne Maginot, l’histoire est pleine de ces aberrations stratégiques destinées à convaincre l’opinion publique. Ce discours et ce comportement de châtelains vont permettre d’exercer l’exploitation en coupe réglée de la population mondiale. Ces contraintes, subies par les populations, sont la rançon des privilèges obtenus par leurs dirigeants. Ces privilèges ne se justifient que par l’existence d’un adversaire qui fasse suffisamment peur et, également, par la force et l’efficacité des nouveaux féodaux si chèrement entretenues par le contribuable et les travailleurs. Cette force là est un fardeau qui veut qu’on l’entretienne au prix de la sueur et des larmes.

Pour l’administration américaine les attentats du 11 septembre se transforment en aubaine à deux conditions. D’abord, qu’ils puissent justifier des guerres à venir, sous prétexte de lutter contre le terrorisme ; ensuite, que l’armée puisse continuer d’inspirer la crainte, et non le ridicule.

En effet, l’adversaire, forcément sanguinaire est tout aussi forcément sournois et lâche, mais il ne saurait en aucune manière être plus fort que le rempart qui prétend nous défendre, d’autant que ce rempart est un gouffre budgétaire (les CIA, FBI, NSA et autres, coûtent l’énorme somme de 30 milliards de dollars par an). Or, le 11 septembre 2001 les fautes grossières des services de renseignements américains sautent aux yeux, mêmes à ceux d’Alexandre Adler. C’est tout dire. Pour ces fautes, il réclame en direct l’exécution du directeur de la CIA. Rien que ça. L’effondrement des tours pourrait devenir ce que fût l’écroulement du mur de Berlin pour le STASI et le KGB. C’est ici que l’art du retournement de situation devient indispensable.

Mieux vaut dans ce cas brouiller les pistes, et plutôt que pour des imbéciles et des incapables, passer pour des méchants. « Une inclination aujourd’hui répandue conduit ainsi à imaginer aux bévues les plus flagrantes des services secrets des justifications magistrales quand elles n’ont pour cause qu’une très réelle niaiserie » (2) . Des services de renseignements pris à leurs propres pièges, ce n’est pas nouveau. Ainsi il est arrivé à l’armée française, pendant la guerre d’Algérie, d’armer des maquis FLN en croyant monter des contre maquis. Mais dans le cas présent, l’erreur est encore plus lourde de conséquences. Alors, il faut retourner le sens de l’effondrement des tours, qui est celui de la quintessence de la sottise militariste, pour lui donner un sens différent : « Nous avons les services de renseignements les plus machiavéliques et les plus cruels du monde » ce qui, sommes toutes, sonne mieux que ceci : « En guise d’espions ; nous avons les crétins les plus coûteux de la planète ».

Quoiqu’il en soit, grâce à ce retournement de perspective, à ce jour, la principale victime politique du 11 septembre, ce n’est ni un général ni un des chefs du renseignement, c’est le présentateur vedette d’une grande chaîne américaine, démissionné ce mois de juin. La faute de Bill Maer ? Avoir reçu, le 17 septembre 2001, un invité qui affirmait qu’il n’était pas approprié de traiter les kamikazes de lâches et lui avoir répondu en affirmant : « C’est nous les américains qui sommes des lâches, qui lançons sans risque des missiles contre les populations civiles ». On ne saurait impunément désigner en ces termes, sauf à ce que s’écroule l’édifice du pouvoir, l’armée qui protège le monde de la grande menace…

P.P.

(publié initialement dans le journal de la CNT-AIT, et sur internet le dimanche 7 juillet 2002)

Lire la traduction en espagnol : Mecanismos de la manipulacion de masas

Lire aussi LE PRESTIGE DE LA PEUR de Georges Henein


(1) « L’effroyable mensonge, thèses et foutaises sur les attentats du 11 septembre », de Dassuié et Guisnel , éditions La Découverte, 2002.(2) » L’orchestre rouge » G Perraut, 1971.

LA CHARTES D’AMIENS EST MORTE …

LA CGT en retrait du Mouvement … depuis plus de 110 ans déjà !

Lors de la Manifestation du 1er mai 2019 à Paris, mais aussi dans de nombreuses villes, la CGT a dû abandonner sa prétention à diriger les cortèges pour laisser la place aux Gilets Jaunes.

A Paris, l’exfiltration orchestrée du leader maximo lui a permis de protéger sa moustache. Benoitement, l’ineffable Philippe Martinez tente de camoufler son pitoyable repli en arguant qu’il s’agissait d’une « simple mise en retrait » de la manifestation et non d’une désertion en rase campagne.

Pourtant, c’est depuis 110 ans que la CGT s’est mise en retrait du mouvement, depuis qu’en 1909 Léon Jouhaux le « syndicaliste révolutionnaire », «le phonographe de Griffuelhes », fut nommé Secrétaire général de la CGT. Jouhaux fut un fervent défenseur de la Chartes d’Amiens, que nombre de gogo essaient encore de nous vendre comme un texte révolutionnaire. le coup de grâce définitif interviendra en 1914 : toujours avec Jouhaux à sa tête, la CGT renonçait à l’Internationalisme, et sombrait dans l’Union Sacrée pour la boucherie de la Première guerre mondiale.

Cela fait 110 ans qu’il n’y a plus rien à attendre de cette momie qu’est la CGT, pas plus que d’aucun « syndicat représentatif » quelle que soit son étiquette.

Ci-dessous un texte de 2006, que nous avions diffusé à l’époque pour les 100 ans de la Chartes d’Amiens. La conclusion – pour une refondation de l’anarchosyndicalisme avec le concept d’autonomie populaire – reste plus que jamais d’actualité.


Des électrons libres, rouges et noirs

LA CHARTE D’AMIENS EST MORTE…


La « charte d’Amiens » est le nom du texte adopté lors du congrès de la CGT en octobre 1906. C’est depuis et de façon invariable devenu le texte de référence des syndicalistes révolutionnaires.
La charte d’Amiens est morte… très jeune. Elle n’avait qu’à peine 8 ans.

Depuis, se revendiquer de la charte d’Amiens, c’est se revendiquer d’un mythe. Certains « anarchistes » et autres « syndicalistes révolutionnaires » essayent régulièrement de réanimer le cadavre ? Quel peut bien être leur intérêt dans cette entreprise ?

Un texte de compromis historique


Les syndicalistes révolutionnaires oublient souvent de rappeler que ce texte est avant tout un texte de compromis entre les tendances anarchistes et réformistes (parlementaristes) de la CGT. Si, pour faire plaisir aux premiers, la Charte établit le principe de grève générale expropriatrice il assure surtout une bienveillante neutralité du syndicat envers les partis politiques qui, pour reprendre les termes de la Charte « en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ».

Alors que la CGT « apolitique » ne se donnera jamais les moyens de donner vie au principe de grève générale, les partis politiques sauront utiliser toute leur « liberté » ainsi garantie pour renforcer leur pouvoir sur le dos des travailleurs.

La neutralité politique à vécu …


Dès 1922, à la re-création de l’AIT, l’apolitisme de la Charte d’Amiens était dénoncé pour ce qu’il était : une trahison contre la classe ouvrière, qui, sous couvert de « neutralité » consistait en fait à subordonner les travailleurs aux intérêts des partis politiques, dont il était évident – après les épisodes de l’Union sacrée en 14, de la contre révolution en Allemagne et de la contre révolution bolchevique – qu’ils étaient en opposition totale.

Nous ressortir la Charte d’Amiens aujourd’hui n’est pas anodin. Alors que tout le monde constate la perte de la mémoire militante et le règne de la confusion spectaculaire, on réexhume opportunément la vieille momie syndicaliste révolutionnaire, comptant ainsi nous refourguer sous les bandelettes quelques cadavres politiques décomposés depuis la chute du mur de Berlin. Cette régression permet en effet de trouver « normal » et « naturel » la collaboration avec des organisations politiques, voire d’ouvrir l’organisation « syndicaliste révolutionnaire » aux militants des partis et organisations politiques. Cela permet de créer des proximités (qui a dit des connivences ?) dans l’objectif d’une hypothétique refondation syndicale avec d’autres forces d’extrême gauche voire de gauche … (cf. l’article sur « le réveil des chats noirs » paru dans le journal de la gauche alternative  Politis à l’époque : http://endehors.net/news/le-reveil-des-chats-noirs)

Syndicats vs classe


Aujourd’hui, il est temps d’en finir définitivement avec ces conceptions héritées d’un passé mythique. La Chartes d’Amiens clamait – et la Charte de Paris de la CNT (adoptée à sa création en 1946)  avec elle – que « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ». Ce projet, rien moins que totalitaire, du Grand Syndicat s’apparente à celui du Parti unique … Il s’agit d’une énième avant garde, dont on sait comment cela finit …

Aujourd’hui, [plus de ] 100 ans après, la CGT et ses avatars sont devenus les partenaires obligés de l’Etat pour construire le spectacle de la contestation inutile. Quant au « mouvement anarchiste » il est partagé entre ceux qui vendent de l’anarchisme mais qui proclament ne pas être anarchistes et ceux qui défendent encore un projet de société.

Ce projet de société c’est le communisme anarchiste. Ce projet, qui rejoint l’anarchisme ouvrier globaliste de la FORA, appelle à un dépassement du syndicalisme. En effet, le syndicalisme étant un mode d’organisation dont la forme est structurée par le capitalisme (comme une empreinte en creux), il ne peut abolir le capitalisme sous peine de s’abolir lui-même. Donc s’il venait à gérer la société future, il reproduirait fatalement le capitalisme, les structures ayant toujours tendance à privilégier leur propre survie. (cf. à ce propos les textes sur la résistance au travail en Espagne révolutionnaire parus sur le site http://mondialisme.org)

Cette réflexion, mêlée et enrichie avec d’autres apports convergents (communisme de conseil, situationnisme, autonomie ouvrière, etc …) amène aujourd’hui les militants de la CNT AIT à développer le concept d’autonomie populaire.

On est donc ici bien loin de la Charte d’Amiens ou de Paris et des statuts actuels de la CNT. Certes, on peut décréter le texte obsolète et donc aboli. Mais est-ce bien important ? Ce qui compte, c’est le processus d’élaboration d’un nouveau référentiel anarchosyndicaliste idéologique et pratique, adapté à la réalité sociale actuelle.

Ce processus est ouvert tout en étant cohérent, pour être opérationnel. Il se nourrit des réflexions et des expériences pratiques de tous ceux qui souhaitent y participer, la participation n’étant pas fondée sur un label ou l’appartenance – ou non – à une organisation – mais sur une volonté constructive et un minimum de clarté tant sur les objectifs que sur les moyens et sur leur articulation.

(lundi 12 juin 2006 )