TECHNIQUES DE LUTTES

Ce texte (qui est issu d’une brochure) est en fait la compilation de 20 ans d’expérience des militants de la CNT-AIT en terme de luttes en entreprise. Parce que nous sommes convaincus, et ntore pratique le démontre, qu’il y a d’autres alternatives pour la lutte en entreprise que de se présenter aux élections professionnelles. Nous sommes persuadés – et l’expérience le montre – que l’action directe paye, et plus que la médiation et la représentation.

Ce texte cherche à faire découvrir ou populariser les techniques de lutte syndicale car dans toute bataille, il faut partir de quelques idées fortes :

Porter à l’adversaire plus de coups qu’il ne peut vous en porter, voire lui porter des coups qu’il ne peut rendre.

Analyser le rapport de force :

-  Numériquement, combien nous sommes ;
-  L’impact sympathie/rejet de la lutte par les autres salariés, par la population ;
-  Les contraintes financières, c’est à dire les moyens en fric pour continuer la luttes.

Eviter l’épuisement des forces, des luttes dures d’emblée peuvent être une faiblesse : le patronat a, dans sa gestion, programmé ce type d’effets sporadiques : production transférable, reprise de production ailleurs, stocks, jaunes, intérim, réserves financières, etc.

Savoir stopper une lutte, éviter le jusqu’au-boutisme quand on n’est pas en situation favorable. Continuer à occuper minoritairement l’entreprise finit par offrir au patron des mécontents manœuvrables contre les grévistes. Les pertes de salaires sont telles que la reprise d’une lutte deviendra difficile. L’écœurement joue contre la mobilisation.

Prévoir des solutions de replis, de luttes ou de revendications.

Analyser l’histoire, la stratégie, les buts des forces en jeu : Bourgeoisie/salariés (patronat dur ou modéré, salariés plutôt revendicatifs ou pas) Organisation/luttes (si les syndicats sont plutôt mous ou radicaux, si les luttes bénéficient d’expérience autonome, etc.)

LES LUTTES SE DEFINISSENT PAR LES CATEGORIE SALARIALE, LEUR TERRITORIALITE OU ENCORE PAR LEUR CONTENU :

Catégories salariales : Luttes des OS, des ouvriers qualifiés, des postiers ou des infirmières, des IATOSS ou des enseignants etc…, appelées luttes catégorielles. Si la luttes est le fait de toute une entreprise ou établissement et porte sur des revendications pour l’ensemble du personnel, la lutte est inter-catégorielle.

Territorialité : Si la lutte a lieu dans un seul établissement, c’est une lutte au niveau du site. Exemples : luttes au CHU de Caen, à Moulinex, Caen.

Une lutte au niveau du groupe se situe sur plusieurs sites mais au sein d’un même groupe. Exemple : luttes au niveau du groupe Renault.

La lutte peut être celle d’un secteur d’activité (branche). Exemples : secteur santé, chimie ou métallurgie. Une lutte peut avoir lieu sur l’ensemble des secteurs d’activité et des sites.

Contenu : Le contenu revendicatif de la lutte peut être matériel (salaires, retraites, condition et temps de travail, Sécu …), politique (retrait d’une loi, critique d’une politique anti-sociale, conquête de nouveaux droits syndicaux, constitution de contre pouvoirs salariés dans une entreprise …). Il peut aussi évidemment mélanger les 2 aspects : par exemple, simplification et homogénéisation par le haut d’une grille de qualification dans une branche donnée. Cette revendication matérielle permet également de favoriser l’unification des travailleurs de cette même branche et donc d’ouvrir des perspectives de luttes plus importantes.

Les luttes peuvent aussi être menées tout simplement en solidarité avec d’autres luttes.

LES DIFFERENTS TYPES DE LUTTE :

-  La protestation verbale : c’est le type de lutte le plus simple.

-  La pétition : c’est un écrit dénonçant, réclamant, exprimant un désaveu, un désir. La pétition peut quelque fois influencer, faire obtenir de menus avantages le plus souvent illusoires et démagogiques. Certains syndicats ne faisant ou ne voulant rien faire, ils se dédouanent par une pétition à des fins électorales ou pour avoir bonne conscience

-  Le débrayage : c’est la cessation d’activité pendant une courte durée maximum quelques heures. Le débrayage exprime déjà un mécontentement plus grand, la naissance d’une certaine radicalité. Le débrayage est utilisé comme pression pour des négociations sur des effets à court terme ou des revendications mineures. Exemple : manque de chauffage, problèmes de primes, de salissures ou de casse-croûte etc.

-  La grève perlée : débrayage d’une partie du personnel puis reprise tandis qu’une autre partie débraye et ainsi de suite. Avantage : perte de salaire minimum par individu tandis que l’établissement est pratiquement paralysé et que l’employeur paie ses salariés devenus peu productifs voire inactifs. L’employeur tentera de faire travailler les non grévistes, l’encadrement, ou les intérimaires. Si cela ne s’avère pas suffisant, il fermera l’entreprise pour un temps, c’est le lock out qui lui évite de verser des salaires à des gens inactifs.

-  Le coulage : freiner la production en étant le moins productif possible.

-  La grève du zèle : application stricte ou excessive des consignes et des règlements entravant le bon fonctionnement de la production.

-  La grève limitée : les salariés cessent le travail pour une durée limitée.

-  La grève illimitée : cessation du travail par les salariés jusqu’à ce que ceux-ci décident de reprendre le travail. Avantage : exprime une certaine radicalité, une participation à la lutte, bloque tout ou partie de la production. Inconvénient : perte de salaire importante pour les grévistes. L’établissement peut continuer à produire avec des intérimaires, des non grévistes. La production peut être réalisée sur un autre site.

-  Le piquet de grève : mise en place de barrages pour empêcher les non grévistes de pénétrer dans l’établissement pour réaliser l’ouvrage. Les conditions matérielles du piquet sont souvent déplorables : pas d’abris, soumis aux intempéries. Une partie des non grévistes arrivent parfois à pénétrer dans l’établissement ou bloqués à l’intérieur ils continuent d’assurer la production.

-  La grève avec occupation : les grévistes investissent le secteur visé, évacuent les non grévistes, détournent à leur profit la logistique : salles de réunions, réfectoires, dortoirs, photocopieuses, téléphones et véhicules.

-  yLa lutte intra muros : se limite à l’intérieur de l’établissement.

  La lutte extra muros : aller envahir et occuper tel établissement ou une administration favorable à l’employeur : Direction Départementale du Travail et de Emploi, justice, mairie, local de parti politique, siège d’un journal, Chambre de Commerce et d’Industrie, quartier résidentiel des cadres ou de l’employeur, entreprise où a été transférée la production.

LA LUTTE DOIT CHERCHER LA COMPLICITE ET LE SOUTIEN DE LA POPULATION, EXPLIQUER LES REVENDICATIONS ET EVITER DE GENER LE PLUS POSSIBLE LES SALARIES ET/OU LES USAGERS.

  La manifestation de ville : elle fait découvrir le conflit, popularise la lutte, maintient la pression, permet de jauger le rapport de force.

  La manifestation nationale voire internationale obéit aux mêmes règles que celle de ville mais à une plus grande échelle.

  L’intox : produire rumeurs, informations en tout genre pour fragiliser l’adversaire.

  Le discrédit : rendre publiques des critiques sur la qualité des produits ou services de l’établissement.

  Le sabotage : (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°15 : « Le sabotage » par Emile Pouget) Cette vieille méthode de lutte est toujours pratiquée bien que non médiatisée. Elle doit être manipulée par des individus conscients des risques ou de l’effet catastrophique à terme de certaines destructions pouvant entraîner la fermeture de l’entreprise. Peut être qu’une graduation doit être introduite pour éviter des problèmes néfastes. Le sabotage est une arme très efficace, peu coûteuse pour les grévistes, très nocive pour l’employeur. Il faut toujours conserver à l’esprit que la lutte doit nuire à l’employeur mais pas aux usagers salariés eux-mêmes, ex : les services publics, les transports, EDF, santé, alimentation, etc.

  La ré appropriation : reprise sous le contrôle des salariés de biens produits par l’entreprise c’est-à-dire par eux-mêmes.

  La vente sauvage : vente par les grévistes des stocks de l’entreprise pour constituer un trésor de guerre qui les indemnisera.

  La production sauvage : les grévistes utilisent les machines de l’entreprise pour produire des biens qu’ils vendent directement à la population en en réduisant le prix ce qui satisfera tout le monde et apportera des liquidités aux grévistes.

  Le travail sauvage : utilisant leurs propres outils les grévistes réparent fabriquent ou rendent des services aux particuliers moyennant finances. Exemples les coiffeurs de Rennes qui, sur une place publique coupèrent les cheveux. L’argent payé pour ce service allait à la caisse de grève. En Australie, les chauffeurs de tramway, pendant une grève mirent les trams en circulation gratuitement pour la population.

  Le boycott : sur demande des salariés en lutte dans une entreprise, ne pas utiliser ou acheter telle production ou tel service fournis par cette même entreprise. Exemple : le comité de lutte appelle la population à ne pas consommer telle marque de produit tant que les revendications ne sont pas satisfaites.

  La désobéissance civile : refus d’appliquer, de se soumettre aux lois de l’Etat. Exemple : soutenir et aider des personnes réprimées. Ne pas payer l’impôt, refuser de présenter ses papiers d’identité, de faire l’armée… etc.

  La grève généralisée : situation de grève touchant tout un secteur ou plusieurs secteurs de production ou bien une région, un pays ou un groupe de pays.

  La grève générale : grève intercatégorielle, intersectorielle sur un territoire donné région, pays, international. Action consciente et concertée, ce qui la différencie de la grève généralisée. C’est l’arme voulue, souhaitée, défendue par les anarcho-syndicalistes. C’est l’acte ou toute une masse, qu’elle le sache ou non, s’anarchosyndicalise. En effet, à ce stade, les gens en lutte entendent défier leurs adversaires. Ils ne s’en remettent pas au verdict des urnes, ni au gouvernement qui en est issu, ni aux promesses à venir. Les gens en lutte, s’appuyant sur l’action directe, entendent ici et maintenant faire aboutir leurs revendications. La grève générale marque et exprime l’affrontement de classes clairement. Si elle est massive, le rapport de force est optimum et d’autres choix peuvent apparaître.

  La grève générale insurrectionnelle : les grévistes, pour diverses raisons, deviennent émeutiers, barricadiers. Partout le peuple en armes se soulève ouvrant la perspective d’une possible expropriation des capitalistes.

  La grève générale expropriatrice : les grévistes, maîtres de la rue, s’emparent des moyens de production, d’échange, de communication. Les entreprises, le commerce, les administrations sont placés sous le contrôle des comités de luttes. C’est le prélude à un changement social profond d’où, à notre avis, devrait sortir le communisme libertaire.

QUELQUES CONSEILS

Voici donc présentés un certain nombre de techniques de luttes faisant partie de la culture syndicale. Il appartient à chacun d’en juger l’usage. Mais je pense que chaque technique doit correspondre à l’enjeu. Inutile de déployer de gros moyens pour un petit enjeu. Exemple : pour une petite revendication, le débrayage, la grève perlée, le coulage, le zèle sont suffisants.

Si cela s’avérait insuffisant, graduer le passage à des luttes plus radicales. Toujours maintenir la pression, aller crescendo car partir fort puis revenir en arrière marque une faiblesse que l’adversaire sait analyser et travailler.

Se méfier des faux radicaux, analyser si ceux qui propagent le radicalisme sont sincères, même s’ils ont raison ou tort sur le moment. Ceux qui poussent à un conflit dur non adapté, tentent soit de jouer dur pour coller avec les grévistes afin d’obtenir leur confiance et, par la suite, tuer la lutte, ou bien, sachant que l’échec est assuré, veulent capitaliser en terme d’élection la sympathie obtenue. S’ils sont de mèche avec l’adversaire, ils feront éclater un conflit dur aboutissant à un échec qui pèsera lourd quand une attaque du patron (restructuration, licenciements, etc.) sera à l’ordre du jour car les pertes de salaire subies ne permettront pas aux travailleurs de redémarrer un conflit.

Analyser les rapports de force. Exemple : la proximité d’élections syndicales ou politiques qui poussent les pouvoirs publics à éviter des conflits,

Analyser le niveau de mécontentement de l’opinion publique ou encore la situation financière et économique des établissements où les grévistes veulent agir.

Examiner l’état des stocks, s’ils sont importants, l’employeur pourra continuer à vendre ses produits et, parallèlement, baisser sa masse salariale (salaires versés) pour des raisons de grève. En revanche, des stocks faibles ou périssables le gênent beaucoup. Attention à l’annualisation du temps de travail (flexibilité) qui l’avantage suivant la loi d’annualisation, l’employeur peut faire faire plus d’heures de travail que la durée légale hebdomadaire et, de fait, reproduire plus rapidement ses stocks et honorer les commandes en retard suite au conflit (voir le cahier de l’anarcho-syndicalisme n°5 : « Réflexion sur le chômage »).

Examiner l’état des commandes, l’importance des réserves financières, les possibilités de transfert de production sur un autre site. On peut préparer le terrain d’une lutte en utilisant, combinés ou pas, la grève perlée, le zèle, le coulage, le sabotage, l’absentéisme pour réduire la production.

Eviter la répression en faisant en sorte que les grévistes ne soient pas identifiés, que l’adversaire ignore le plus possible qui est qui et qui fait quoi. Occulter si possible le nombre de personnes en conflit, les dates et lieux de leurs réunions. Décider au tout dernier moment des actions pour éviter les divulgations.

Opter pour un comité de lutte plus large que les seules sections syndicales. Le comité de grève, lieu unitaire, doit être géré par l’assemblée générale des grévistes.

Multiplier les commissions : médias, bouffe, propagande, finance, production sauvage, travail sauvage. Cela oblige l’adversaire à multiplier l’intervention de jaunes contre les grévistes.

Appliquer la démocratie directe des assemblées générales souveraines pour éviter qu’un petit groupe s’empare de la lutte à des fins autres que celles décidées par l’A.G.

Inutile d’envoyer des personnes discuter avec le patron, le directeur, le conseil d’administration. Inutile d’envoyer les délégués du personnel et autres personnes soi-disant spécialistes de la négociation. Elles ne servent à rien sinon à vous faire croire à leur utilité ou vous obliger à la délégation de pouvoir et vous persuader de la nécessité des syndicats réformistes. La bourgeoisie sait utiliser et utilise des outils pour analyser un malaise. Ex : que la production ralentisse ou que la mauvaise qualité de l’ouvrage, l’absentéisme ou le sabotage augmentent, elle conclura très vite que les salariés sont mécontents même si elle le nie ou le cache. Qu’une grève éclate ne nécessite en rien que les soi-disant représentants élus des salariés se précipitent devant la direction pour le lui dire, elle le sait, elle sait même ce qu’elle proposera aux grévistes. Le délégué du personnel ne sert à rien.

Envoyez à la presse, à la population ou à l’employeur par courrier signé du comité de lutte vos revendications.

Si l’employeur veut négocier ou proposer ou satisfaire les revendications, qu’il fasse connaître ses propositions par la presse, par voie d’affichage ou prise de parole devant les salariés. Le comité répondra par écrit. Inutile d’envoyer des délégués négocier, ils risquent fort de se contenter de miettes ou de défendre leurs idées plutôt que les vôtres surtout s’il s’agit d’élus des syndicats réformistes.

Obligez l’adversaire à signer un accord de non répression suite au conflit. Le contraindre au paiement des jours de grève. Il faut tenter de minimiser les incidences financières du conflit pour les salariés, de cette façon, si le patron tente de contre-attaquer, les salariés, non affaiblis, pourront déclencher un nouveau conflit.

Dans cette logique, faites des collectes, des concerts, des fêtes de soutien financier. Agissez sur les mairies, les aides sociales, les caisses de secours (Sécu, ASSEDIC, Comités d’Entreprise, etc.) pour trouver du fric.

LEGALISME – ILLEGALISME

Il faut user le plus possible de la légalité et éviter ainsi des problèmes de répression éventuelle. Mais nous devons constater que la légalité s’accommode mal de nos intérêts. Très vite, pour satisfaire leurs objectifs, les travailleurs doivent agir illégalement : piquets de grève, occupations, production sauvage. Mais nous devons en analyser froidement les avantages et les répercussions. Vous découvrirez très vite que la loi légitimée par l’Etat n’est pas neutre et sert l’intérêt de la bourgeoisie.

Partant de l’idée de Bakounine « Le droit n’est que le fait illustré par la force », deviendra légal ce que nous imposerons.

VIOLENCE – NON VIOLENCE

A l’occasion ce n’est pas forcément l’une ou l’autre, ça peut être les deux un conflit plutôt pacifique avec des poussées violentes et vice versa.

Tantôt un conflit non violent et déterminé peut être efficace, tantôt ce sera le contraire. Une bonne manifestation massive et sage peut être efficace mais une manifestation violente peut l’être tout autant. C’est une question de contexte et de choix des gens en lutte.

Toutefois, se méfier de la violence et de qui la provoque (si ce sont les grévistes ou les adversaires).

Les anarcho-syndicalistes sont partisans d’un monde sans violence, sans armes tel est leur but.

Hélas, nous constatons que la résistance agressive active des salariés est légitime face à la violence de la bourgeoisie : exploitations, licenciements, guerres, prisons, pollutions.. .etc.

S’ORGANISER

Nous devons aussi penser le mode d’organisation adéquat pour lutter. Le syndicalisme actuel de gauche défend-t-il réellement les intérêts des travailleurs ou quels autres intérêts ? Est-il adapté à la lutte, la défend-t-il, n’introduit-il pas des modes de concertation, de médiation favorables à la bourgeoisie ? Pacifie-t-il ? Faut-il radicaliser ? Les protections juridiques des élus sont-elles efficaces ? Les élus syndicaux sont-ils bien protégés ?

Apparemment, vu les milliers d’entre eux qui ont été licenciés, non. De fait, élu ou pas, protégé ou pas, participer à des actions illégales vous expose aux licenciements. Donc les protections dans ce cadre ne servent à rien.

Pire, essayer de se protéger par les moyens légaux conduit les adeptes de ces pratiques à respecter la loi favorable aux patrons, à ne pas participer aux luttes sortant du cadre légal donc à défendre la légalité bourgeoise et à être contre-révolutionnaire.

Jouer le double langage, légaliste en façade et illégaliste dans les faits, n’est souvent pas tenable car les élus syndicaux ou politiques, consciemment ou inconsciemment, sont obligés de défendre le cadre légal donc de le renforcer et de taire leurs critiques pour obtenir les protections légales dues à leur mandat. Surtout que, par la suite, le cadre légal offrant des avantages à l’individu, il devient difficile de le rejeter (voir cahier de l’anarcho-syndicalisme n°10, « A propos des institutions représentatives du personnel »).

Et puis, n’ayez crainte, si la lutte menace la bourgeoisie, celle-ci saura faire fi des lois et renverra les élus de toute sorte méditer sur le droit.

Un militant anarcho-syndicaliste

(publication initiale sur internet : mardi 28 mars 2006)

Version en arabe / العربية : http://cnt-ait.info/2019/10/05/technique-ar

Version en portugais / portuguêse : http://cnt-ait.info/2019/06/05/tecnicas-de-luta

Version en anglais / in english : http://cnt-ait.info/2019/12/21/methods-of-struggle-anarchosyndicalist-tactics/

ENTRE VIOLENCE ET NON VIOLENCE

Par définition une société anarchiste ne peut reposer sur la violence. Or, pour parvenir à une telle société, il y a un préalable (abolir le pouvoir) et une grande question : comment se fera l’abolition de ce pouvoir ? Avec ou sans violence ? Avec violence ? Mais, dans ce cas, l’utilisation de la violence révolutionnaire, une fois le pouvoir détruit, aura-t-elle pour conséquence de rendre impossible l’édification d’une société sans rapports de domination ? C’est là une des questions auxquelles les militants anarchistes doivent s’efforcer de répondre. Cet article est une contribution à cet indispensable débat.

Entre violence et non-violence

Par définition une société anarchiste ne peut reposer sur la violence. Or, pour parvenir à une telle société, il y a un préalable (abolir le pouvoir) et une grande question : comment se fera l’abolition de ce pouvoir ? Avec ou sans violence ? Avec violence ? Mais, dans ce cas, l’utilisation de la violence révolutionnaire, une fois le pouvoir détruit, aura-t-elle pour conséquence de rendre impossible l’édification d’une société sans rapports de domination ? C’est là une des questions auxquelles les militants anarchistes doivent s’efforcer de répondre. Cet article est une contribution à cet indispensable débat.

DE LA DYNAMIQUE REVOLUTIONNAIRE

C’est un lieu commun que de prôner une sorte de non-violence politiquement correcte, en imputant à l’utilisation de la violence les échecs des différentes luttes révolutionnaires. Ainsi peut-on lire : « Nous pouvons dire en toute sûreté que plus la violence est employée dans la lutte de classe révolutionnaire, moins cette dernière a de chance d’arriver à un succès réel » (1). A l’appui de ces affirmations sont évoqués, de manière très furtive et au choix, la Terreur (2), la guerre civile ou la lutte armée voire le terrorisme. Et loin d’approfondir les leçons du passé, on s’enfonce de plus en plus dans des raccourcis faciles, imprégnés d’imagerie scolaire : « Il est criminel de croire ou de laisser croire, que couper quelques têtes et se baigner dans des fleuves de sang d’une guerre civile libératrice annoncée, fera avancer en quoi que ce soit le schmilblik de la rupture avec le capitalisme et celui de l’édification d’une société libertaire » (3). Ces simplifications sont très utiles depuis deux cents ans à tous les réactionnaires qui utilisent la confusion entre la violence de masse et les épisodes de la Terreur. De là l’exclamation du député Front national Romain-Marie, à la tribune du parlement européen, à l’occasion du bicentenaire de la révolution française : « Le 14 Juillet 1789 a été le début du temps des assassins  » (4).

Pour les anarchistes, il est au contraire fondamental de repérer dans l’histoire ces moments de rupture -qu’ils se situent en 1789, 1917 ou 1936- pendant lesquels la population quitte son rôle passif pour passer à l’action. C’est ce que fait par exemple Kropotkine qui, dans son ouvrage « La Grande Révolution », s’attache à montrer l’importance de l’action directe des masses dans la dynamique des événements révolutionnaires. En effet, si la Révolution de 1789 fut une révolution bourgeoise, la bourgeoisie par elle même n’aurait pu détruire la monarchie. Dans cet affrontement avec le pouvoir, comme c’est le cas plus généralement, ce n’est pas le degré de non-violence qui a déterminé le succès, mais très logiquement, le rapport de force qui a permis une dynamique offensive, protéiforme et décentralisée.

Dans cet exemple comme dans d’autres, la destruction d’éléments symboliques du pouvoir a joué un rôle déterminant parce qu’elle a permis de libérer de nouvelles formes d’organisation sociale, fonction de l’imaginaire collectif et du niveau de conscience des individus. Entre parenthèses, que la prise d’une forteresse ou la chute d’un mur puissent signer la fin de la monarchie ou du national-communisme nous autorise à dire que le pouvoir le plus féroce contient aussi sa part de fragile subjectivité. Pour revenir à notre sujet, observons que, même lorsque le niveau de conscience est insuffisant on peut assister à des épisodes de révolte massive, certes inabouties, mais qui peuvent tout de même nous éclairer sur la dynamique de masse.

A l’inverse, les épisodes de réaction se caractérisent par le retrait de la scène historique des masses populaires, qui laissent ainsi la place à des fractions politiques. Ces dernières mettent un terme à toute destruction du pouvoir pour, au contraire le reconstruire, le défendre et le conquérir. Le résultat est un mouvement centralisateur, étatique et militariste. Une lecture plus fine de l’histoire montre que ce sont ces mouvements de réaction, et non l’action révolutionnaire, qui produisent la Terreur comme la guerre. Les événements les plus sanglants sont le produit du reflux révolutionnaire (par exemple, la Bataille de l’Ebre, en 1938) et non les causes de son insuccès.

NON-VIOLENCE ET POLITIQUE

La violence révolutionnaire n’est donc autre chose que la quantité d’énergie nécessaire à produire une rupture historique. Mais le discours dominant nous habitue à un concept de violence aussi polyvalent que creux. Ainsi, si l’on en croit les médias, il y aurait des « violences » à l’école tout comme il y a des « violences » en Irak ou en Syrie. Inversement, le terme de violence est absent du discours journalistique et politique relatif au rallye automobile Paris-Dakar, quelque soit le nombre de fillettes écrasées par les camions. Le flou est total et cette confusion conceptuelle, loin d’être due au hasard, découle de la volonté des politiciens de tracer une frontière entre ce que le système permet et ce qu’il ne permet pas. Est dès lors réputée violente toute action qui ne rentre pas dans le moule de la protestation « citoyenne », du syndicalisme intégré, ou des autres formes de contestation politiquement correctes. Globalement, le qualificatif « violent » est essentiellement une étiquette qui permet de stigmatiser l’adversaire. Par ce tour de passe-passe, il n’y a de violence que chez ceux qui contestent le système, tandis que les oppresseurs, qu’ils bombardent une cité, affament la moitié d’un continent, éborgnent en manifestation ou torturent dans les commissariats et les camps, sont toujours les gardiens du droit et de la justice et finalement de véritables non-violents auxquels rien -si ce n’est une regrettable bavure de temps en temps- ne saurait être reproché.

Les révolutionnaires qui se prennent à singer cette rhétorique nous font assister à un étonnant spectacle et donnent l’impression de chercher à s’excuser de vouloir renverser l’ordre établi. Coincés dans leur contradiction -puisque la violence révolutionnaire ne peut trouver sa place dans le cadre juridique de la bourgeoisie- ils finissent par élaborer une espèce de théorie de la légitime défense qui justifierait, quand on en aurait besoin, la fin de la non-violence : « Nous devons nous défendre et la violence peut nous être imposée » (5). Cette banalité, puisée dans les idées reçues, est source de bien des piéges.

La révolution libertaire ne peut triompher que par la participation des masses. C’est cette participation, qui détermine le rapport de force. Plus celui-ci est élevé et plus la violence est limitée. C’est donc quand ce rapport de force est élevé (et non en état de « légitime défense » ou pire, lorsque la violence est imposée par une provocation) que les masses peuvent détruire la légitimité qui permet les conditions de leur exploitation et de leur domination. Ceux qui prônent la non-violence à ce moment là, (quand tout est possible et que la violence peut être très limitée), pour ensuite réfuter la non-violence en période de reflux (par le recours à la « légitime défense »), prouvent deux choses : qu’ils utilisent la non-violence comme concept tactique (et non comme un postulat philosophique qui mériterait d’être discuté autrement) et qu’ils l’utilisent mal. En effet ils sont à rebours de toute la dynamique révolutionnaire, car ils raisonnent en dehors des masses, comme si le mouvement anarchiste devait être coupé d’elles. Certains en arrivent à tant les mépriser, à force de confusion historique et légaliste, qu’ils peuvent tenir des propos, tels que « Les pauvres par eux-mêmes ne peuvent que foutre le bordel » (6), qui constituent la négation même des capacités d’auto-organisation des masses. Ce qui revient à nier la base de la philosophie libertaire.

VIOLENCE ET POUVOIR

A priori, une question est tranchée : On ne saurait penser le pouvoir sans violence. Réciproquement, il faudrait éviter toute forme de violence pour ne pas reproduire les mêmes rapports de domination entre individus. Mais dire cela ne suffit pas à expliquer comment détruire le pouvoir en place. On peut toujours, comme le font certains réformistes et même des radicaux appeler à un non-pouvoir, un contre-pouvoir ou un pouvoir parallèle !! Ce faisant, après avoir reconnu le pouvoir comme violent, ce type de stratégie conduit à se mettre à sa merci et a n’exister que tant que le pouvoir le veut bien. Autrement dit, le fait de réfuter toute forme de violence pour éviter de reproduire le pouvoir est une invitation à subir éternellement la violence de l’État.

Cette façon de tourner en rond provient d’une incapacité à concevoir la société autrement que telle qu’elle existe à ce jour. La question doit donc être posée autrement : Est-ce qu’une société viable, non impuissante, c’est-à-dire capable d’organiser les rapports inter-individuels, ne peut, pour fonctionner, que reproduire éternellement les mêmes rapports de domination ? C’est dans les capacités de l’humain à modifier radicalement les rapports que nous vivons actuellement, à penser d’autres formes de société, dans lesquelles le pouvoir appartienne à l’ensemble de la collectivité, et non à une classe, ne s’impose à personne en permettant à tous de s’impliquer que réside la réponse. Cette capacité collective, l’humanité la possède, comme de nombreux faits le prouvent, que ce soit l’existence fort ancienne de sociétés sans État ou les pratiques contemporaines des collectivités et assemblées (soviets, conseils ouvriers, collectivités espagnoles de 1936..). Les anarchistes doivent, à mon avis, tout mettre en œuvre pour faciliter, dans les moments de rupture historique qui se produiront, ce basculement, sous peine de voir se reconstituer, une fois de plus, l’État (7). Car c’est effectivement l’incapacité à produire ce basculement, à abolir les divisions sociales qui, laissant le champ libre à la réaction, est la cause de la reproduction du pouvoir ; et pas, comme on voudrait nous le faire croire, la violence révolutionnaire des masses.

O.

A lire sur le sujet : « La grande révolution » de Pierre Kropotkine ; « La société contre l’État » de Pierre Clastres.

Pour approfondir sur anarchisme et non violence : http://anarchismenonviolence2.org/


(1) « A propos de la lutte armée » Jipé (CNT-AIT Pau), C.S. rédaction de Montpellier, n°196.

(2) De la chute des Girondins à celle de Robespierre

(3) « Unité pour un mouve-ment libertaire, brochure, J.M Raynaud (Editions Publico);2002.

(4) Bernard Marie [leader de la tendance catholique intégriste du RN] a des trous de mémoire : le temps des assassins a commencé bien avant. Avec la très catholique Inquisition par exemple…

(5) « A propos de la lutte armée » Jipé (CNT-AIT Pau) C.S., rédaction de Montpellier, n°196.

(6) « Qu’est-ce que le prolétariat ? », Cercle Berneri, A Contre Courant, N°67, Sept 95.

(7) Alexandre Berkmann écrivait à juste titre : « La tragédie des anarchistes au milieu de la révolution, c’est qu’ils sont incapables de trouver et leur place et leur activité « 

LA CHARTES D’AMIENS EST MORTE …

LA CGT en retrait du Mouvement … depuis plus de 110 ans déjà !

Lors de la Manifestation du 1er mai 2019 à Paris, mais aussi dans de nombreuses villes, la CGT a dû abandonner sa prétention à diriger les cortèges pour laisser la place aux Gilets Jaunes.

A Paris, l’exfiltration orchestrée du leader maximo lui a permis de protéger sa moustache. Benoitement, l’ineffable Philippe Martinez tente de camoufler son pitoyable repli en arguant qu’il s’agissait d’une « simple mise en retrait » de la manifestation et non d’une désertion en rase campagne.

Pourtant, c’est depuis 110 ans que la CGT s’est mise en retrait du mouvement, depuis qu’en 1909 Léon Jouhaux le « syndicaliste révolutionnaire », «le phonographe de Griffuelhes », fut nommé Secrétaire général de la CGT. Jouhaux fut un fervent défenseur de la Chartes d’Amiens, que nombre de gogo essaient encore de nous vendre comme un texte révolutionnaire. le coup de grâce définitif interviendra en 1914 : toujours avec Jouhaux à sa tête, la CGT renonçait à l’Internationalisme, et sombrait dans l’Union Sacrée pour la boucherie de la Première guerre mondiale.

Cela fait 110 ans qu’il n’y a plus rien à attendre de cette momie qu’est la CGT, pas plus que d’aucun « syndicat représentatif » quelle que soit son étiquette.

Ci-dessous un texte de 2006, que nous avions diffusé à l’époque pour les 100 ans de la Chartes d’Amiens. La conclusion – pour une refondation de l’anarchosyndicalisme avec le concept d’autonomie populaire – reste plus que jamais d’actualité.


Des électrons libres, rouges et noirs

LA CHARTE D’AMIENS EST MORTE…


La « charte d’Amiens » est le nom du texte adopté lors du congrès de la CGT en octobre 1906. C’est depuis et de façon invariable devenu le texte de référence des syndicalistes révolutionnaires.
La charte d’Amiens est morte… très jeune. Elle n’avait qu’à peine 8 ans.

Depuis, se revendiquer de la charte d’Amiens, c’est se revendiquer d’un mythe. Certains « anarchistes » et autres « syndicalistes révolutionnaires » essayent régulièrement de réanimer le cadavre ? Quel peut bien être leur intérêt dans cette entreprise ?

Un texte de compromis historique


Les syndicalistes révolutionnaires oublient souvent de rappeler que ce texte est avant tout un texte de compromis entre les tendances anarchistes et réformistes (parlementaristes) de la CGT. Si, pour faire plaisir aux premiers, la Charte établit le principe de grève générale expropriatrice il assure surtout une bienveillante neutralité du syndicat envers les partis politiques qui, pour reprendre les termes de la Charte « en dehors et à côté, peuvent poursuivre en toute liberté la transformation sociale ».

Alors que la CGT « apolitique » ne se donnera jamais les moyens de donner vie au principe de grève générale, les partis politiques sauront utiliser toute leur « liberté » ainsi garantie pour renforcer leur pouvoir sur le dos des travailleurs.

La neutralité politique à vécu …


Dès 1922, à la re-création de l’AIT, l’apolitisme de la Charte d’Amiens était dénoncé pour ce qu’il était : une trahison contre la classe ouvrière, qui, sous couvert de « neutralité » consistait en fait à subordonner les travailleurs aux intérêts des partis politiques, dont il était évident – après les épisodes de l’Union sacrée en 14, de la contre révolution en Allemagne et de la contre révolution bolchevique – qu’ils étaient en opposition totale.

Nous ressortir la Charte d’Amiens aujourd’hui n’est pas anodin. Alors que tout le monde constate la perte de la mémoire militante et le règne de la confusion spectaculaire, on réexhume opportunément la vieille momie syndicaliste révolutionnaire, comptant ainsi nous refourguer sous les bandelettes quelques cadavres politiques décomposés depuis la chute du mur de Berlin. Cette régression permet en effet de trouver « normal » et « naturel » la collaboration avec des organisations politiques, voire d’ouvrir l’organisation « syndicaliste révolutionnaire » aux militants des partis et organisations politiques. Cela permet de créer des proximités (qui a dit des connivences ?) dans l’objectif d’une hypothétique refondation syndicale avec d’autres forces d’extrême gauche voire de gauche … (cf. l’article sur « le réveil des chats noirs » paru dans le journal de la gauche alternative  Politis à l’époque : http://endehors.net/news/le-reveil-des-chats-noirs)

Syndicats vs classe


Aujourd’hui, il est temps d’en finir définitivement avec ces conceptions héritées d’un passé mythique. La Chartes d’Amiens clamait – et la Charte de Paris de la CNT (adoptée à sa création en 1946)  avec elle – que « le syndicat, aujourd’hui groupement de résistance, sera, dans l’avenir, le groupement de production et de répartition, base de la réorganisation sociale ». Ce projet, rien moins que totalitaire, du Grand Syndicat s’apparente à celui du Parti unique … Il s’agit d’une énième avant garde, dont on sait comment cela finit …

Aujourd’hui, [plus de ] 100 ans après, la CGT et ses avatars sont devenus les partenaires obligés de l’Etat pour construire le spectacle de la contestation inutile. Quant au « mouvement anarchiste » il est partagé entre ceux qui vendent de l’anarchisme mais qui proclament ne pas être anarchistes et ceux qui défendent encore un projet de société.

Ce projet de société c’est le communisme anarchiste. Ce projet, qui rejoint l’anarchisme ouvrier globaliste de la FORA, appelle à un dépassement du syndicalisme. En effet, le syndicalisme étant un mode d’organisation dont la forme est structurée par le capitalisme (comme une empreinte en creux), il ne peut abolir le capitalisme sous peine de s’abolir lui-même. Donc s’il venait à gérer la société future, il reproduirait fatalement le capitalisme, les structures ayant toujours tendance à privilégier leur propre survie. (cf. à ce propos les textes sur la résistance au travail en Espagne révolutionnaire parus sur le site http://mondialisme.org)

Cette réflexion, mêlée et enrichie avec d’autres apports convergents (communisme de conseil, situationnisme, autonomie ouvrière, etc …) amène aujourd’hui les militants de la CNT AIT à développer le concept d’autonomie populaire.

On est donc ici bien loin de la Charte d’Amiens ou de Paris et des statuts actuels de la CNT. Certes, on peut décréter le texte obsolète et donc aboli. Mais est-ce bien important ? Ce qui compte, c’est le processus d’élaboration d’un nouveau référentiel anarchosyndicaliste idéologique et pratique, adapté à la réalité sociale actuelle.

Ce processus est ouvert tout en étant cohérent, pour être opérationnel. Il se nourrit des réflexions et des expériences pratiques de tous ceux qui souhaitent y participer, la participation n’étant pas fondée sur un label ou l’appartenance – ou non – à une organisation – mais sur une volonté constructive et un minimum de clarté tant sur les objectifs que sur les moyens et sur leur articulation.

(lundi 12 juin 2006 )

Une économie du don – Notes sur les alternatives à l’économie de marché

Alors que le « don miraculeux » des Grands Patrons du CAC 40 et des multinationales pour la reconstruction du « sacré coeur » a permis en 3 jours de récupérer plus d’un milliards d’euros, il nous a semblé intéressant de republier ce texte de la Solidarity Federation (SF-AI, Section de l’AIT en Grande Bretagne), écrit en 2002, au sujet de l’économie du don comme alternative au marchés capitalistes.

Il va de soit que le don qu’évoquent nos compagnons n’est pas le simulacre des capitalistes qui montrent ostensiblement leur générosité dès lors qu’elle est exonérée à 90%, et qui est payée par les milliards qu’ils ont extorqués que ce soit en plus value sur le dos des travailleurs, en marge nette sur le dos des consommateurs ou en fraude fiscale sur le dos des services publics.

Certains pourront trouver ce texte daté sur certains aspects, approximatif sur d’autres. Certes. Mais il n’a d’autre vocation que susciter un débat entre libertaires sur ce que pourrait être une économie du don. Toutes vos contributions sont les bienvenues !

CNT-AIT Paris
contact@cnt-ait.info

Alors que le « don miraculeux » des Grands Patrons du CAC 40 et des multinationales pour la reconstruction du « sacré coeur » a permis en 3 jours de récupérer plus d’un milliards d’euros, il nous a semblé intéressant de republier ce texte de la Solidarity Federation (SF-AI, Section de l’AIT en Grande Bretagne), écrit en 2002, au sujet de l’économie du don comme alternative au marchés capitalistes.

Il va de soit que le don qu’évoquent nos compagnons n’est pas le simulacre des capitalistes qui montrent ostensiblement leur générosité dès lors qu’elle est exonérée à 90%, et qui est payée par les milliards qu’ils ont extorqués que ce soit  en plus value sur le dos des travailleurs, en marge nette sur le dos des consommateurs ou en fraude fiscale sur le dos des services publics.

Certains pourront trouver ce texte daté sur certains aspects, approximatif sur d’autres. Certes. Mais il n’a d’autre vocation que susciter un débat entre libertaires sur ce que pourrait être une économie du don. Toutes vos contributions sont les bienvenues !
CNT-AIT Paris
contact@cnt-ait.info

Une économie du don – Notes sur les alternatives à l’économie de marché

Il y a beaucoup de choses négatives dans l’économie capitaliste. En tout premier lieu son inégalité, inhumaine et révoltante. Le capitalisme est mû par l’exploitation. Sous la garantie de l’état, il gaspille et conduit à une perpétuelle surproduction dans certaines régions du monde alors que dans d’autres il organise la pénurie ou la famine. Pour masquer ces réalités, il évoque des « lois économiques ». Ces lois ne reposent sur rien. Ce sont des mythes. A l’inverse, beaucoup de choses qu’il raille dans d’autres formes possibles d’économie paraissent, à l’analyse parfaitement réaliste. Essayons d’en poser quelques grands principes.

MYTHE N° 1 : Nous ne travaillerions pas s’il n’y avait pas d’argent.


C’est le premier grand mythe pour justifier l’oppression capitaliste. Et il ne résiste pas à la confrontation avec les faits : En Grande-Bretagne , 60% du travail n’est pas rémunéré [1]. Il est effectué volontairement, bénévolement, par des parents ou des personnes concernées, des voisins ou autres personnes « généreuses ». Autrement dit, une grande partie de notre société est déjà organisée autour de l’économie de don. La seule raison pour laquelle elle ne l’est pas entièrement réside dans le fait qu’un petit nombre de personnes peuvent accroître leur capital par l’esclavage salarié des autres. El la seule raison pour laquelle nous ne sommes pas plus nombreux à être « généreux » et que nous sommes obligés de travailler comme des brutes pour joindre les deux bouts, dans une société où on nous apprend à être égoïstes, mesquins et peu fiables. La nature humaine est partageuse. La société est issue de la coopération. Notre espèce a survécu parce que nous nous sommes rassemblés. Et c’est bien grâce à la force de notre instinct de don que notre société est encore assez coopérative, malgré les efforts du capitalisme pour transformer toutes les relations humaines en relations commerciales.

MYTHE N° 2 : Si tout était gratuit, nous viderions les magasins.


Dans une certaine mesure, l’éducation et la santé (deux biens fondamentaux) , parfois les transports, sont déjà gratuits depuis longtemps (malgré les efforts acharnés du capitalisme), ainsi que de nombreux autres services, marchandises, etc. Or, en général, les gens ne prennent pas ce dont ils n’ont pas besoin. C’est lorsqu’il y a pénurie que les gens peuvent se conduire égoïstement. Dans une société basée sur le don, il n’y aura pas de pénurie (si vous voulez savoir pourquoi prenez la peine de terminer cet article). Aujourd’hui, un des gros problèmes créés par l’argent c’est qu’on peut le cacher. Donc, personne ne sait ce que possèdent les autres, et ceci crée un problème de méfiance et développe l’égoïsme. Si l’argent et les possibilités d’accumulation disparaissent, c’est à l’inverse le sens de la coopération qui est développé. Débarrassons-nous des actions, de l’accumulation du capital, des primes, et chacun de nous saura où il en est.

MYTHE N° 3 : Le capitalisme est bien organisé : La demande dirige la production. « Le client est roi ».


En tant que consommateurs, nous sommes censés diriger l’économie en « exigeant » en quelque sorte les produits que nous voulons. Ensuite, nous les fournissons en tant que travailleurs-producteurs. Entre parenthèses, un sous-mythe veut que l’économie soit composée de consommateurs et de producteurs. En fait, nous sommes les deux en même temps et les deux groupes économiques vraiment distincts sont les masses populaires d’une part et les quelques décideurs / patrons qui en tirent profit de l’autre.

Dans les faits, les patrons planifient la production pour faire des profits et seulement des profits, pas pour satisfaire les besoins des gens. Ils provoquent la demande par le marketing, les techniques publicitaires, … La production est hautement planifiée. Ils ne pourraient pas se permettre d’installer une chaîne de montage moderne, de mettre des marchandises sur le marché pour découvrir que personne n’en veut. Donc, ils planifient la production après avoir créé la demande.

MYTHE N° 4 : L’argent fait le bonheur.


L’argent fait le bonheur, puisqu’il concentre les ressources et la richesse dans peu de mains. Si le capitalisme était conçu pour satisfaire les besoins ou créer du bonheur, alors, ceux qui planifient la production choisiraient de produire pour ceux dont les besoins de base ne sont pas satisfaits. Au lieu de quoi, le système centré sur le profit s’assure qu’il ne fabrique des marchandises que pour ceux qui peuvent les payer et dont les besoins de base sont déjà satisfaits. Hormis le fait que ces riches sont dévorés de culpabilité (ou devraient l’être), il est évident qu’un enfant de cinq ans peut comprendre qu’un système basé sur le profit, et non sur les besoins n’est pas une économie juste.

Après avoir vu quelques-uns des grands mythes qui soutiennent le capitalisme, il est possible d’envisager, dans les grandes lignes, les principes sur lesquels pourrait reposer une économie du don.

PRINCIPE N° 1 : Économie fédérale


Les communautés locales et les fédérations de communautés seront autonomes en ce qui concerne les formes d’échange utilisées, dans le cadre d’autres principes de base de l’anarcho-syndicalisme que nous allons évoquer. Il n’y aura pas d’Etat.

PRINCIPE N° 2 : Éviter les écueils du Capitalisme


Il n’existera ni mécanisme de profit, ni possibilité de concentration du capital et de la richesse. En d’autres termes, personne ne possédera ou n’emploiera d’autres personnes. Toutes les marchandises et les services seront fournis selon les besoins, et les gros tas d’argent et de monnaie deviendront des gros tas de métal et de papier, sans aucune utilité.

PRINCIPE N° 3 : La démocratie


Ici encore, il faut déjouer les mythes et les utilisations frauduleuses du mot. La démocratie signifie que toutes les organisations et les communautés doivent être dirigées collectivement et contrôlées grâce à la démocratie directe. En démocratie directe, on commence par des assemblées générales. Au travail, tout le monde y est invité et participe également. Au niveau de la rue, du village ou du quartier, c’est la même chose. Quand les entreprises ont besoin de communiquer, par exemple pour planifier leur production, pour l’utilisation des ressources… ou quand les communautés ont besoin de coordination, chaque assemblée générale peut désigner des délégués, des personnes mandatées et révocables à tout moment. En d’autres termes, les délégués ne doivent agir que dans le cadre précis défini par l’assemblée générale et cette dernière peut toujours les révoquer.

PRINCIPE N° 4 : Remettre la propriété à sa place.


La possession d’un bien signifie le droit d’en priver les autres et d’en tirer profit (puisque, même si vous n’en avez pas besoin, vous continuerez à en exiger le loyer, les intérêts… auprès de ceux qui en ont besoin). Au risque de dénaturer la rhétorique, pourquoi une économie du don ferait-elle cela ? Bien sûr, nous aurons tous droit à notre propre espace vital, possessions personnelles et quotidiennes, etc. Les maisons communautaires conviendront à certains, mais d’autres préféreront un logement individuel. Et pourquoi pas ?

PRINCIPE N° 5 : L’autre face de la propriété : Le travail


Tout travail sera volontaire et gratuit. Au même titre que l’économie du don ne peut pas moralement se permettre l’exploitation basée sur la propriété, elle ne peut pas se permettre d’exploiter les gens (comme c’est le cas dans le travail salarié). Et si les gens refusaient de travailler ? Alors, c’est certainement dû au fait qu’ils auraient un motif de plainte par rapport à leurs conditions de travail. C’est une question de motivation. À condition que ces problèmes de conditions de travail puissent se résoudre sur le lieu de travail, les gens travailleront. Même le travail peu gratifiant – ces tâches nécessaires à la vie en société que personne ne veut effectuer – se fait déjà sans rémunération et quotidiennement comme nous venons de le démontrer. Si personne n’a organisé le nettoyage des égouts, la communauté organisera des rotations entre tous, etc. Il n’y a pas besoin de sortir de Polytechnique.

PRINCIPE N° 6 : La planification fédéralisée


Savoir ce qui plaît aux gens, ce dont ils ont besoin aidera les travailleurs à s’organiser pour fabriquer des objets de meilleure qualité et en quantité raisonnable. Il y a de multiples techniques pour recueillir cette information (questionnaires …). Entreront également en compte les estimations de ressources, de main d’œuvre et les critères écologiques pour la recherche et la mise sur pied de nouveaux systèmes de production et de nouveaux produits, pour améliorer l’efficacité ainsi que la durabilité et la qualité des produits.

Ceci est à l’opposé de la planification centralisée en Union Soviétique où tout était régi par le comité central de Moscou et où tout le monde devait exécuter les ordres. Remarquons qu’outre les problèmes d’évaluation de la demande et la mauvaise gestion, l’Union soviétique s’est écroulée à cause des priorités imbéciles de l’état qui ignorait les besoins de base : le pays possédait un arsenal nucléaire, mais pas de nourriture.

EN GUISE DE CONCLUSION


A partir des principes, la forme de base de notre économie de don est assez lisible. Une grande partie de notre économie sera plus efficace à l’échelon local (planification locale pour une production et une consommation locales). La planification régionale ou globale sera réservée aux modes de production plus complexes dans des unités de production plus importantes, pour résoudre les problèmes de taille des unités de production, d’utilisation rationnelle des ressources et de localisation. L’intégration inter-régionale pourrait se faire sur base de don, de troc ou d’échange. Au niveau du fonctionnement, l’économie du don sera aussi simple que possible. Pourquoi trimbaler des laitues d’un bout du monde à l’autre en modifiant le climat et en augmentant les prix ? Le véritable choix c’est d’avoir une connaissance totale des produits proposés, de leur utilité, de leur durabilité, de leur qualité etc. Actuellement, on a le choix entre « pas cher, mais sans intérêt » ou « d’assez bonne qualités, mais trop cher pour moi ». Nous pouvons d’entrée éliminer le premier choix. Quand on peut choisir entre une centaine d’ordinateurs différents, combien de gens savent réellement lequel est le meilleur ? Seuls les producteurs le savent. Alors, pourquoi ne pas produire seulement les meilleurs ?

A petite échelle, locale si possible, selon les besoins et non pas pour le profit, l’un dans l’autre, l’économie de don sera aussi efficace que saine. Elle sera gérée localement par la démocratie directe, dans une logique éthique et sera très différente selon les communautés et les régions, dans les limites des principes de base. Le secret est dans ses origines. Commençons par le principe de bas de la solidarité au lieu de l’accumulation maniaque des richesses et de la puissance.

Le mot de la fin est qu’il n’y a pas de point final pour l’économie de don. Ce n’est pas une sorte d’utopie lointaine, statique, étatiquement stable et ennuyeuse. Il faudra s’en occuper sans cesse, discerner les nouveaux besoins, les nouveaux problèmes et les nouvelles opportunités ; elle ne fonctionnera jamais parfaitement. Mais soyons honnête, tout ce qui ressemble peu ou prou à l’économie de don est forcément meilleur que nos rapports de force quotidiens, les morts, les guerres, la spirale de destruction mondiale agencée par le capitalisme et l’état.

En tout cas, le débat est ouvert. A vos plumes.


D’après un article paru en 2002 dans DIRECT ACTION, journal de Solidarity Federation, SF-AIT (Section en Grande-Bretagne de l’AIT) Traduction : CNT-AIT Paris Adaptation : Rédaction d’Anarchosyndicalisme

[1] Le travail tel qu’on le définit ici comprend toutes les activités qui permettent de satisfaire des besoins (préparer les repas, laver le linge, transporter les courses, …)