[BROCHURE] La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole
Suivi de
Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930

Table des matières

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat
de Catalogne, 25 décembre 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ?
Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936.

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Sexologie populaire : l’oeuvre de vulgarisation scientifique des anarchistes espagnols.

Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930, réseaux internationaux, pratiques et débats

Le mouvement eugéniste sans l’état : l’engagement des anarchistes
catalans avec l’eugénisme.

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Tout a été écrit – ou presque – sur la Révolution espagnole, réponse populaire contre le coup d’état militaro-fasciste de Franco le 19 juillet 1936. Ce bref épisode de l’Histoire de l’Humanité a atteint dans les petits cercles militants le statut de légende, dorée ou noire selon que l’on se place du côté anarchiste ou pas. Parmi les faits constitutifs de cette légende, la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse, la première en Europe[1], la plus libérale qui ait jamais existé.

Mais que sait-on réellement de la façon dont ce progrès social a pu être mis en place ? Quel a été le rôle de la « ministre anarchiste » Federica Montseny ? L’IVG était-il limité à la Catalogne ou a-t-il été étendu à toute l’Espagne ? Comment a réagi le corps médical ? Cette mesure s’inscrivait elle dans une politique plus large en matière de sexualité et de maitrise de leur reproduction par les femmes ?

Pour essayer de répondre à ces questions, nous avons traduit en français (pour la première fois à notre connaissance) le texte du fameux décret du 25 décembre 1936 de la Généralité de Catalogne. Nous lui avons adjoint des textes basés sur des textes militants ou des traductions inédites d’articles d’historiens ou pour éclairer la question.

Il apparait que si l’avortement fut bien légalisé en Catalogne, à l’initiative du Dr Félix Martí Ibáñez, âme de la politique sanitaire de la CNT-AIT qui fut portée par
Federica Montseny, cette dernière ne pût l’étendre à toute l’Espagne. Elle fut
empêchée par l’opposition du Parti Socialiste, qui n’y était pas favorable et qui ne voulait pas s’affronter à la bourgeoisie républicaine. D’ailleurs le gouvernement de Front populaire annula le décret dès que les anarchistes eurent quitté le gouvernement catalan après les évènements de Mai 1937. L’opposition à la mise en œuvre de l’avortement en Catalogne vint aussi souvent des médecins, qui essayèrent de l’entraver pendant le court laps de temps où il fut autorisé.

Une fois la part de légende séparée de la réalité historique, il n’en demeure pas moins que la mise en place de la légalisation de l’avortement en Catalogne est
remarquable par le moment où elle se déroule : promouvoir le contrôle des
naissances en plein conflit, c’était prendre le contrepied des politiques natalistes qui accompagnent habituellement les périodes de guerre. Cela indique que les anarchistes donnaient la priorité à l’œuvre créatrice de la Révolution face à l’œuvre destructrice de la Guerre, ou du moins qu’ils n’entendaient pas abdiquer leur idéal révolutionnaire devant les impératifs guerriers, et qu’ils entendaient bien qu’une partie des moyens médicaux soient orientées vers les besoins civils et en premier les femmes, alors que les autres membres du Front Populaire (communistes, socialistes et républicains) exigeaient que l’intégralité des ressources médicales et sanitaires soient consacrées exclusivement à la médecine de guerre.[2]

Malgré les circonstances, les anarchistes conservaient leur capacité de se projeter dans l’après-guerre et mettaient en place – sans attendre une hypothétique « période de transition » – les mesures révolutionnaires nécessaires pour la transformation
radicale de la société, y compris dans ses aspects culturels les plus profonds.

Néanmoins, le programme anarchiste en matière de sexualité et reproduction n’était pas apparu par génération spontanée le 19 juillet 1936. La légalisation de
l’avortement en Catalogne, n’était que l’aboutissement d’une action de propagande idéologique menée inlassablement depuis 30 ans, non sans discussions ni mêmes
polémiques. En effet, le mot « prolétaire » signifie étymologiquement « les pauvres qui n’ont d’autre richesse que leurs enfants ». Ainsi, la question de la sexualité et de la reproduction – tant dans ses aspects quantitatifs que qualitatifs – est centrale pour toute organisation qui se veut prolétarienne comme le fut la CNT-AIT, l’organisation anarchosyndicaliste espagnole. Ainsi, de 1923 à 1937, l’âge d’or de l’anarchisme en Espagne, la maternité volontaire et consciente est l’un des objectifs fondamentaux des anarchistes pour accéder à une nouvelle morale sexuelle, où les femmes peuvent décider de leur propre corps et de leur procréation. Pour cela, le contenu de la première étape du néo-malthusianisme a été repris et exprimé comme l’idéal social des revues militantes de vulgarisations scientifiques et médicales comme Generación Consciente et Estudios. Ce mouvement culturel englobait les postulats éthiques démographiques du néo-malthusianisme comme moyen d’éviter les grossesses non désirées en y ajoutant ses objectifs supérieurs, les aspects
économico-sociaux (et même environnementaux) et ses objectifs pacifistes, en plus de la maternité choisie et de la libération intégrale des femmes.

Si la propagande des anarchosyndicalistes espagnols pour le contrôle des
naissances et pour l’avortement est bien connue, celle en faveur de la vasectomie l’est moins. Or le lien entre néo-malthusianisme anarchiste et féminisme apparaît aussi dans le fait que les anarchistes espagnols ont fait connaître au grand public un moyen contraceptif comme la vasectomie chez l’homme, alors qu’ils déconseillaient la ligature des trompes chez la femme, intervention risquée pour sa santé. Pour les anarchosyndicalistes, la responsabilité de la contraception ne reposait par que sur les épaules des femmes ; mettant leurs idées en pratique, dans les années 1920-1930, la vasectomie se répand à travers les réseaux anarchistes (et notamment ceux de l’AIT). La vasectomie illustre bien comment le néo-malthusianisme en
Espagne a atteint les classes populaires en raison de leurs propres demandes et
besoins, sans le soutien de la classe médicale en général. Cette pratique clandestine à l’initiative de médecins engagés et de militants néo-malthusiens, peut être observée comme une expérience d’insubordination face à la tentative d’un contrôle médical sur le corps.

Cette question du contrôle de notre corps et de notre reproduction, est toujours d’actualité. Les expériences historiques passées exposées ici peuvent nous aider à éclairer notre présent, et notamment nous amener à réfléchir sur les moyens de
résistance aux projets du transhumanisme, ce courant de pensée porté notamment par les PDG à la tête des grandes sociétés du numérique, qui tend à un projet
ugéniste négatif ne disant pas son nom, et qui cherche à déposséder l’individu du contrôle de son propre corps au profit de prothèses technologiques. Bonne lecture !


[1] L’URSS l’avait formellement dépénalisé (mais pas autorisé) en 1920, en le conditionnant à de nombreuses restriction. Il fut interdit par un décret du 27 juillet 1936.

[2] Ainsi cette déclaration d’un médecin de la CNT-AIT de Valence (Emilio Navarro Beltrán ?) parue dans un rapport pour le Congrès National de la santé de la CNT-AIT sur l’état des services de santé : «Les meilleurs [médecins] d’un point de vue social, [les communistes] les ont utilisés pour la guerre et les ont volé à la révolution » ; in « La responsabilité de la classe médicale à l’heure actuelle ». [1937]. D.6.1 c.1. Archives de la Province de Valencia.

SEXOLOGIE POPULAIRE : L’OEUVRE DE VULGARISATION SCIENTIFIQUE DES ANARCHISTES ESPAGNOLS

Carnet de la CNT-AIT de 1936

Le but ultime de l’anarchisme vise à l’émancipation des humains, à leur libération de toute aliénation. Ces buts – et les moyens d’y parvenir – figuraient dans le « carnete », le petit fascicule qui était emis à chaque adhérent de la CNT-AIT. Bien plus qu’une simple carte d’adhérent, le « carnete », détaillait les principes et valeurs de l’anarchosyndicalisme parmi lesquels on peut noter les suivants :

– « connais-toi toi-même »
– « ton émancipation doit être l’œuvre de toi-même »
– « ne t’humilie devant rien ni personne »

L’application des principes anarchistes dans le domaine reproductif passe donc par la connaissance par les individus – aussi bien hommes que femmes – de leurs corps et de l’anatomie en général, ainsi que des processus physiologiques à l’œuvre, dans le but de se faire respecter et de s’émanciper.

La thématique de l’éducation sexuelle ou de la divulgation de la sexualité apparaît ainsi comme centrale dans le discours anarchiste au début du XXème siècle en Espagne. Le pays était alors très rural et pauvre. La religion étendait son emprise morale absolue sur la population, l’écrasant de son obscurantisme et de ses interdictions en matière sexuelles. Cette situation était particulièrement pesante pour les femmes.

Face à la religion, qui assimile « pureté » et « innocence » (de l’enfance) à « virginité » (anatomique et culturelle, autrement dit ignorance totale de la sexualité, en commençant par la conformation, la fonction et le fonctionnement des organes génitaux masculins et féminins) et qui a contrario fait de la connaissance un « vice », les anarchistes espagnols vont développer un important travail de divulgation autour de la sexualité. Celui-ci commence à la fin du XIXe siècle et trouve son point culminant dans les années vingt et trente du XXe siècle, quand la « question sexuelle » est à l’ordre du jour et que l’on parle ouvertement de « réforme sexuelle ».

Pour les anarchistes, il s’agissait de légitimer la (libre) sexualité dans l’ensemble des activités humaines, une sexualité libérée des préjugés traditionnels et religieux, et des vieilles craintes (face aux conséquences d’une grossesse non désirée, surtout au sein de familles déjà nombreuses, comme c’était souvent le cas dans les familles populaires). Les premiers ouvrages de vulgarisation autour de la sexualité avaient parus en 1894 avec la revue Salud y fuerza (santé et force) et la série « Connaissances pour la vie privée » publiée par Vicente Suárez Casañ à partir de 1894 et qui était encore annoncée dans les colonnes de Tierra y Libertad en 1937, en pleine guerre civile. Il faut signaler également le petit ouvrage de Frank Sutor sur la « génération consciente » dont la première édition parut en 1907 dans la « Biblioteca de Estudios »[1], que l’Eglise tenta sans succès de faire interdire.

Toutefois la propagande anticonceptionnelle se durcit avec les nouvelles dispositions pénales adoptées à la fin du régime dictatorial de Miguel Primo de Rivera. La seconde partie de l’article 617 du nouveau Code Pénal proclamé en septembre 1928 condamnait en effet à une forte amende (de 1 000 à 10 000 pesetas) tous ceux qui, « en dehors de publications purement scientifiques ou de manifestations de Corporations professionnelles, propagent des théories ou pratiques contraceptives ».

Cependant, le besoin d’information et de connaissance de la population était puissant. Les médecins anarchistes, qui étaient nombreux en Espagne où l’anarchisme s’est développé en opposition à l’Eglise sur des bases scientifiques et rationalistes, pouvaient le constater chaque jour dans leurs consultations, notamment en milieu rural, au contact de la population la plus pauvre et la plus aliénée par la religion.

Le rôle et la place des intellectuels dans le mouvement anarchosyndicaliste espagnol [2]

La vulgarisation scientifique est le propre des experts ou intellectuels, qui cherchent à mettre leur savoir à portée d’un public non expert, lui permettant d’accéder à une culture scientifiques. Cette relation entre expert et non expert peut entraîner, selon la façon dont elle s’établit une hiérarchie et une relation de domination.

Or il y a une caractéristique à garder à l’esprit quand on traite de l’histoire de la pensée et de l’action libertaire en Espagne, c’est l’organisation interne des différents groupes qui ont émergé. Dans le cas de l’anarchosyndicalisme et donc de la CNT-AIT (principal mouvement anarchiste en termes de nombre de membres, de visibilité et d’impact social), l’organisation se méfiait des intellectuels. Elle avait donc mis en place un système pour empêcher l’organisation d’être dirigée par des intellectuels. Il ne fait pas non plus oublier qu’elle se basait sur la stratégie d’action directe qui la séparait du possibilisme des autres organisations syndicales.

La stratégie développée par la CNT consistait à différencier et à protéger ses principaux syndicalistes ouvriers (agricoles ou industriels, travailleurs manuels) des tentatives éventuelles des intellectuels pour les diriger ou les influencer, en particulier les personnes des professions techniques. La concentration exclusive de CNT sur la lutte syndicale, sans jamais unir ses forces avec les partis politiques en lice pour le pouvoir, a découragé les professionnels techniques ou experts qui recherchaient leur propre agrandissement à travers des structures de pouvoir établies. En effet, les médecins, ingénieurs et autres professionnels spécialisés n’avaient aucun intérêt particulier à rejoindre les rangs des anarcho-syndicalistes, ils n’avaient rien à y gagner. Cependant, les quelques intellectuels qui sympathisaient ou appartenaient à des groupes à tendance anarchiste ont finalement été acceptés dans la CNT, mais sans se mélanger avec des cols bleus dans leur domaine professionnel.

Au lieu de cela, ils furent affectés à un syndicat exclusivement pour les intellectuels, le syndicat des professions libérales. Ce syndicat, bien que composé d’intellectuel, n’a jamais proposé de s’éloigner de la ligne révolutionnaire et insurrectionaliste de la CNT-AIT. Par exemple, il n’a jamais directement proposé de créer une assurance maladie, des magasins syndicaux ou des coopératives en remplacement de la lutte révolutionnaire (contrairement au syndicat équivalent de l’Union générale socialiste des travailleurs [Unión General de Trabajadores, UGT], socialiste). Mais pas plus le syndicat ne s’impliquait dans des pratiques majoritairement suivies par des anarchistes comme le naturisme, le nudisme ou, bien sûr, le néo-malthusianisme.

Même si ces pratiques pouvaient être le fait de personnes membres du syndicat, elles le faisaient dans le cadre des groupes anarchistes naturistes ou nudistes o néo malthusianisme. Chaque individu savait quel était le rôle de chaque groupe (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, Tabernero-Holgado, 2013). Dans les centres culturels ouvriers (Athénées) ou dans les groupes naturistes ou néo-malthusiens, qui disposaient quasiment tos de leur propres journaux pour faire connaître leurs programmes, se mélangeais travailleurs manuels et intellectuels. Les intellectuels qui sympathisaient avec l’anarchisme pouvaient collaborer à son travail révolutionnaire par le biais de ces groupes et de leurs journaux, mais in fine le dernier mot pour savoir si leurs propositions seraient retenues / incluses dans la lutte du syndicat revenait exclusivement à la CNT (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, 2013).

Le travail de vulgarisation scientifique était donc l’œuvre de revues culturelles animées par des intellectuels à tendance anarchiste, mais qui savaient qu’à la fin les ouvriers restaient les seuls décideurs quant au fait de suivre – ou pas – leurs propositions. Le fait que ces revues culturelles ne soient pas liées organiquement à la CNT-AIT, de n’avoir aucun lien direct avec l’organisation, leur donnait en même temps une grande liberté de ton, nécessaire la vulgarisation scientifique : une vérité scientifique reste vrai, quel que soit l’idéologie de celui qui la professe. Ainsi ces revues étaient et se disaient «éclectiques»; en d’autres termes, elles publiaient n’importe quel article, même si l’auteur ne s’identifiait pas aux idées anarchistes ou n’était pas d’accord avec la ligne éditoriale particulière de la revue. Il n’est donc pas surprenant que des revues comme Generación Consciente ou Estudios aient publié des articles de penseurs qui ne partageaient pas les vues anarchistes, comme Gregorio Marañón[3], César Juarros[4] ou Luis Huerta[5] voir qui avaient des positions complètement opposées comme Nicolás Amador[6] (Navarro, 1998). Ces revues ne publiaient pas les articles de ces auteurs parce qu’elles approuvaient leurs idées, mais dans le but de susciter un débat et de faire bon usage de tout ce qui pourrait aider à atteindre les idéaux libertaires. Bien sûr cela aurait été impossible si les revues avaient été celles d’une organisation avec une idéologie aussi affirmée que la CNT-AIT.

On peut également signaler d’autres facteurs qui auraient pu influencer l’inclusion de ces articles, comme le besoin de légitimation par les autorités scientifiques dans une société qui persécutait les libertaires, ou comme un clin d’œil aux intellectuels qui pourraient finir par sympathiser avec leurs idées; il y avait aussi le fait qu’ils cherchaient à élargir leur public dans la société.

Un cas très significatif qui aide à illustrer la façon dont l’éclectisme des publications libertaires a été perçu est celui de l’urologue Narciso Serrallach, qui était en désaccord complet avec le concept anarchiste du néo-malthusianisme. Néanmoins, en 1924, la revue Generación Consciente publia un de ses articles, sans sembler se soucier de qui était l’auteur, car elle donnait des conseils pratiques sur la gonorrhée[7], sujet d’intérêt pour le lectorat de la revue, comme tout ce qui concernait les maladies sexuellement transmissibles (Serrallach, 1924).

Generación Consciente puis Estudios, revues culturelles et de vulgarisation scientifique médicale

C’est dans ce contexte qu’émergea le mouvement « Génération Consciente » [8] né à Alcoy (dans le sud-est de l’Espagne), à l’imitation du groupe et de la revue qu’Eugène Humbert fonda en France au début du XXe siècle. Ce groupe et sa revue se firent le vigoureux et enthousiaste porte-parole des doctrines néomalthusiennes.

Generación Consciente, était apparue en 1921 au départ comme supplément de l’hebdomadaire de la CNT-AIT d’Alcoy (Valence) : Redención, organe de l’Union unique des travailleurs d’Alcoy et porte-parole de la CNT-AIT. En 1925, la revue prit son autonomie et fut transféré à Valences. Comme son nom l’indique, la revue se caractérisait par sa défense de la maternité consciente, le contrôle des naissances ouvrières et la régénération physique du prolétariat afin de garantir des conditions de vie et de santé optimale, ainsi que par la diffusion d’une nouvelle morale sexuelle alternative à la morale hégémonique religieuse. La revue – puis sa continuation Estudios qui parut jusqu’en 1937 –était diffusés à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (jusqu’à 70 000 selon certains sources) et avait un rayonnement significatif, y compris jusqu’en Amérique latine où près de 20 000 copies étaient distribuées rien qu’en Argentine.[9]

Parmi les nombreux auteurs de Generación Consciente, qui n’étaient pas tous spécifiquement anarchistes, on distingue le docteur rural Isaac Puente, auteur notamment du livre « la finalité de la CNT : le Communisme Libertaire » en 1932, considéré comme le point d’orgue de l’expression de l’anarchosyndicalisme espagnol.

Isaac Puente était à titre médical « artisan de la prévention, de l’information claire et vraie et du soin du corps, il a défendu une puissante association entre la santé et la révolution. »[10]. Conformément à son idéologie libertaire, il a écrit de nombreux textes – pas tant pour n’a pas pour la connaissance scientifique pure ni le débat professionnel, mais pour la formation et l’information de la population. Par conséquent, ses livres et articles médicaux incluaient toujours trois exigences: intérêt et importance du sujet choisi, simplicité et clarté dans l’exposition et économie dans l’édition.

Il tenait dans Generación Consciente puis Estudios une rubrique de vulgarisation sous le titre « consultation de sexologie », toujours de haute tenue scientifique, même si elle était rédigée dans un langage simple et clair. Les lecteurs lui adressaient – via les revues – leurs questions et il leurs répondait – toujours via la revue – depuis son cabinet médical de son village de Maeztu ou Vírgala au pays basque. Les thèmes abordés étaient très variés, témoins des préoccupations de l’époque : l’éducation sexuelle, l’abolition de la prostitution, la diffusion de mesures de prévention des maladies vénériennes, le mariage et le concubinage, le divorce, la liberté sexuelle des femmes, le contrôle des naissances, et la désintoxication des idées religieuses sur la sexualité.

Certains de ses articles furent compilés dans des brochures parmi lesquelles deux méritent encore aujourd’hui notre attention.

Isaac Puente, « el medico rural »

Ainsi, dès 1925, âgé alors d’à peine 30 ans, Isaac Puente réalise une brochure consacrée à une science alors toute jeune et émergente, l’embryologie.

« Divulgation de sur l’embryologie » du Dr. Isaac Puente : première édition 1925, publiée par la revue Generación Consciente, deuxième édition 1937 publiée par la revue Estudios.

Dans sa préface, Isaac Puente nous détaille sa méthode ainsi que les buts qu’il poursuit avec ces publications :

« Cet ouvrage, compilation d’article apparus dans la revue Génération consciente, ne prétend pas faire ostentation de rien : ni de mes moyens, qui sont pauvres dans le village où j’exerce ni de mes connaissances, qui sont plus pauvres encore.

Je me propose simplement de vulgariser, de rendre accessible à tous, les faits les plus saillants de cette science encore jeune et prometteuse : l’embryologie. Faisant cela je ne fais pas autre chose que remplir une obligation : réparer, à la mesure de mes capacités, une des nombreuses ignominies sociales, [l’ignorance]. »

Par cet opuscule de vulgarisation scientifique de haute tenue, le Dr Puente entendait mettre à la portée de toutes et tous la science de l’embryologie, avec un double objectif : d’une part rendre accessible les phénomènes complexe de la formation de l’embryon et les démystifier et ainsi accompagner les femmes dans la maitrise de la reproduction ; et d’autre part apporter des arguments scientifiques en faveur de la théorie de l’évolution, et ainsi combattre l’idéologie religieuse créationniste qui imprégnait alors la société espagnole.

Un second ouvrage de référence de Puente, publié en 1934 aux éditions Iniciales, s’intitule « avantages et inconvénients des procédés anticonceptionnels ».

Avantages et inconvénients des procédés                anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Puente y passe en revue toutes les méthodes contraceptives connues à l’époque, notamment la fameuse méthode Ogino. Mais il se déclare également favorable à la contraception masculine, la vasectomie, considérant que la responsabilité de la reproduction ne serait reposée uniquement sur la femme et qu’il est aussi de celle de l’homme

Si Isaac Puente précise qu’aucune méthode ne peut être considérée comme parfaite, il exclut la pire de toutes, celle du «retrait à temps», qui expose les femmes à insatisfaction sexuelle. Par contre, il décrit en détail et avec intérêt la « méthode physiologique » de Knaus et Ogino, qu’il valorise pour son aspect naturel, même s’il n’ignore pas les critiques de certains chercheurs de son époque, et dont il est bien informé.

En réalité, il recommandant son usage combiné avec un appareil ou produit contraceptif. Il détaille notamment l’utilisation des ovules gynécologiques, qui conviennent aux femmes car elles en maîtrisent application[11], leur combinaison avec des préparations chimiques, ou l’utilisation de ceux-ci dans différentes présentations, dont il rappelle que seule la publicité des dérivés d’Ariol était autorisée, parce qu’ils étaient parfaitement inefficaces …

Dans la course à la recherche du contraceptif idéal et le plus sûr, un débat s’instaura sur la validité de la méthode Ogino. En tout cas, la méthode Ogino ne fut pas viscéralement rejetée par les anarchistes. Isaac Puente lui-même et cinquante autres personnes l’expérimentèrent en 1935, communiquant leurs résultats personnels dans le magazine Estudios[12]. Mais d’autres médecins anarchistes comme Félix Martí Ibáñez (le futur père du décret sur l’avortement en Catalogne en 36) ou J. M. Martinez la considérèrent comme une méthode imprécise basée sur la probabilité et qui limitait l’activité sexuelle. Pour ces auteurs, il est suspect que l’Église catholique, dont l’encyclique papale Casta Connubis de 1930 condamne tout type de limitation volontaire des naissances, puisse accepter la méthode d’Ogino. Pour eux, cette méthode nécessite d’être utilisée avec précautions, car mal utilisée elle peut produire des échecs qui ne peuvent que bénéficier à la politique nataliste des « repopulationistes ». Au moment où précisément cette méthode commence à être expérimentée en Espagne, Martínez met en garde : « Les moralistes et religieux sont trop intéressés à prouver sa validité (…) Si la période infertile est définitivement prouvée, il ne fait aucun doute que ce sera un grand avantage surtout pour tous ceux (hommes et femmes) qui ont une aversion psychologique pour le contraceptif. En attendant, la prudence s’impose [13]».

Toujours dans un esprit de divulgation et de recherche scientifique populaire, Puente continua ses expérimentations en combinant méthode Ogino et utilisation de différents contraceptifs, afin perfectionner la méthode : « expérimenter la méthode Ogino ne comporte pas de grands risques en Espagne car (…) les remèdes abortifs étant aussi répandus que les contraceptifs, nous sommes en mesure d’expérimenter librement la méthode physiologique, en nous mettant à l’abri du risque d’éventuels échecs et en profitant en même temps de ses bienfaits, tout en contribuant à sa formulation et à son raffinement[14] »

En ce qui concerne l’avortement, pour Isaac Puente, il ne s’agit pas à proprement parler d’une mesure contraceptive, dans le sens où le but de la contraception doit être de prévenir toute grossesse non désirée et donc d’éviter l’avortement. Cependant, il défend l’avortement dans les cas de menace à la vie de la mère ou exposant à la naissance d’un enfant malade ou déformé. Il critiqua fermement, y compris dans la presse médicale, le Code de déontologie qu’il décriât comme « datant de l’âge des cavernes » car il interdisait aux médecins de pratiquer l’avortement, même en cas de danger pour la santé de la mère ou de l’enfant.

L’information contraceptive et la pratique de l’avortement devaient, pour Puente, être réalisées par les médecins, de façon à s’assurer d’une part de la qualité et la précision des informations fournies, et d’autre part pour la propre sécurité des mères lors de l’intervention.

Isaac Puente fut assassiné par les fascistes en septembre 1936[15], et il ne put donc voir la tentative de mise en application de ses idéaux, tant dans le domaine sanitaire que social.

De la théorie à l’action

Vu le poids de la religion en Espagne et son imbrication politique avec l’Etat pendant la période de la Monarchie, toute information sur les méthodes contraceptives était réprimée par la loi. Les sanctions furent mêmes alourdies sous la Dictature de Primo de Rivera en 1928.

On pourrait s’imaginer qu’avec le retour de la République, en 1931, la loi fut assouplie dans un sens plus libéral. Il n’en fut rien. La morale religieuse continuait de régner dans les esprits, et notamment ceux des médecins et du corps médical, qui restait encore largement entre les mains de l’Eglise qui gérait la quasi-totalité des hôpitaux en absence de médecine publique.

Après le coup d’Etat militaire de Primo de Rivera en 1923, la censure militaire est imposée à toutes les publications anarchistes, signifiant que la propagande néo-malthusienne en Espagne est menée avec difficulté jusqu’en avril 1931 et le retour de la République. Pendant ces années sombres, le réseau militant autour de Generación Consciente fait le lien entre la procréation consciente et les conditions socio-économiques des classes populaires, et en tire les conséquences pratiques en expédiant par courrier anonymement des contraceptifs dans toute la péninsule. C’est ce qui permit à la limitation volontaire des naissances en Espagne de pénétrer les classes sociales inférieures.

Après 1931, l’arrivée de la République et la relative démocratisation qui l’accompagne permet la libre discussion et la question démographique liée à la question sociale réapparait dans les pages des publications anarchistes. Mais la période
républicaine ne va pas légaliser la contraception ni mettre en place l’éducation sexuelle laïque dans l’enseignement obligatoire. Ne parlons pas de la légalisation de l’avortement … .S’il y eut un formidable boom pendant cette période de publications sur les méthodes contraceptives et que la revendication pour le droit à l’avortement libre et gratuit se fit de plus en plus forte, on ne le doit pas à la gauche républicaine mais exclusivement aux innombrables publications anarchistes et à la volonté de leurs militants.[16]

A côté des articles de vulgarisation scientifique sur l’anatomie, la physiologie ou les méthodes contraceptives expérimentales, les anarchistes se voient aussi obligés de faire œuvre concrète : face à la démission de l’écrasante majorité du corps médical, acquis aux idées religieuses et qui se refuse à appuyer la diffusion des méthodes anticonceptionnelles, ce sont les anarchistes qui font respecter la loi – un comble ! – en diffusant dans les milieux ouvriers tous les matériels légalement acceptés pour pouvoir exercer la restriction de natalité. Ainsi la vulgarisation comme la diffusion de savoirs scientifiques et médicaux n’est plus seulement théorique, elle se fait aussi pratique. Ainsi en 1934, la rédaction de Estudios informe ses lecteurs qu’elle distribue « les cônes eugéniques «Azcon». Le remède le plus sûr et efficace contre la grossesse. Le produit par excellence pour l’hygiène intime de la femme, et un puissant prophylactique contre les maladies vénériennes. 5,50 pesetas la caisse de 12 cônes, envoi par courrier 6 pesetas.[17]”.

Publicité pour des dispositifs contraceptifs dans Estudios
Estudios, n°134, novembre 1934

De 1934 jusqu’en juillet 1936, Estudios distribua également un nouveau modèle d’ovule gynécologique, «Fermita, qui est l’élément indispensable de défense pour toute les femmes dont la constitution ou l’anormalité physiologique ferait que la grossesse constituerait un danger. Fabriqué en pur argent, 6,50 pesetas pièce[18] ». On note que même pendant la période de la République, le lexique thérapeutique des annonces publicitaires est choisi prudemment pour éviter tout risque de sanction administrative.

Conclusion

En conclusion, on voit que la diffusion de la contraception en Espagne a été mise en place par la classe ouvrière elle-même, en tenant compte de ses propres nécessités et besoin, et même contre la volonté du secteur médical. Avec la complicité de quelques médecins qui partageaient leur affinité politique, les anarchistes ont appliqué les méthodes d’action directe : production et diffusion d’information en propre pour la vulgarisation scientifique et médicale, en dehors du circuit des revues médicales spécialisées ; mises en place d’essais thérapeutiques ; diffusion en direct des matériels contraceptifs légaux en substitution aux professionnels de santé qui refusaient de la faire ; et jusqu’à la pratique d’opérations clandestines (vasectomie, avortements) où patients volontaires et médecins se font complices d’un acte hors-la-loi mais jugé légitime au nom de l’autonomie de l’individu à disposer librement de son corps.


[1] Franck Sutor, Generación consciente. Anatomía, Fisiología, Preservación científica y racional de la fecundación no deseada. Ouvrage illustré avec 19 gravures dans le texte, ouvrages publiés par Luis Bulffi dans la revue Salud y Fuerza (santé et force). L’Eglise tenta de le faire interdire en mai 1907, mais la publication ne fut pas considérée comme criminelle dans le procès devant jury tenu à la section pénale de la Audience de Barcelone le 2 juillet 1908, au motif que « la publication de moyens préventifs de la fécondation ne sont pas de nature à produire un scandale public. »

[2] Traduction du chapitre « Néo-malthusianisme, anarcho-syndicalisme et action directe » de l’article Neo-Malthusianism and eugenics in the struggle over meaning in the Spanish anarchist press, 1900-1936, História, Ciências, Saúde – Manguinhos, Rio de Janeiro, v.25, supl., ago. 2018.

[3] Médecin humaniste, libéral et républicain, fondateur de la ligue espagnole pour la réforme sexuelle

[4] Précurseur de la psychanalyse en Espagne, psychiatre et psychopédagogue, défenseur de l’institution du divorce

[5] Professeur originaire des asturies, il était la force motrice et l’avocat infatigable des mouvements eugéniques en Espagne dans le premier tiers du XXème siècle.

[6] Médecin, défenseur de l’eugénisme dans sa conception la plus autoritaire et arbitraire.

[7] Blennorragie, chaude-pisse ou chtouille, la gonorrhée est une infection sexuellement transmissible qui touche surtout les moins de 30 ans, en particulier les hommes. Maladie fréquente alors chez les ouvriers. A l’époque il n’existait pas d’antibiotique pour la traiter.

[8] F.J. Navarro, « Anarquismo y Neomalthusianismo : la revista Generación Consciente (1923-1928) », Arbor, Madrid, t. CLVI, 1997, nº615, p. 9-32

[9] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[10] José Vincente Martí Boscà, Revolución y sanidad en España, 1931-1939, La rosa il·lustrada: Trobada sobre cultura anarquista i lliure pensament / coord. por Associació Cultural Alzina, Clemente Penalva-Verdú, 200

[11] Les préservatifs étaient associés à la prostitution et donc de nombreuses femmes refusaient de les utiliser par peur de la stigmatisation sociale (Nash M. Rojas: las mujeres republicanas en la guerra civil. Madrid: Taurus; 1999 pp. 240-41) Toutefois l’ovule composé d’argent pur était d’un coup élevé, ce qui entravait sa popularisation dans les classes prolétaires. De plus, il nécessitait une consultation médicale contrainte qui était contournée par les réseaux militants : « Les médecins affiliés aux Jeunesses Libertaires (FIJL) ou aux Mujeres Libres réussissaient à nous procurer des appareils [ovules] à base d’argent. Tous les six mois, nous allions consulter le médecin qui extrayait le dispositif intra-utérin, le stérilisait, nous examinait puis le remettait en place, et ainsi nous ne tomberions pas enceintes. » (Entrevue de Julia Mirabé Vallejo en: Cuenca, I. Mémoire de maîtrise: La mujer en el movimiento libertario de España durante la Segunda República (1931-1939). Université de Toulouse Le Mirail; 30-06-1986.

[12] Estudios, 1935, n ° 144

[13] Estudios, 1936, n ° 157, p. 27

[14] Estudios, 1936, n ° 154, pp. 13-14

[15] Lors du coup d’État franquiste de juillet 1936, Puente se trouve chez lui à Maeztu, près de Vitoria, médecin dans une zone tenue par les franquistes. Bien qu’étant menacé, il prit le risque de soigner des blessés, ce qui entraîna son arrestation à son domicile dans la nuit du 28 juillet 1936. Il fut fusillé, comme des milliers d’autres pendant l’été, durant la nuit du 31 août au 1er septembre. Ses restes sont ensevelis dans une fosse commune

[16] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[17] Estudios, 1934, n° 132, p. 13

[18] Estudios, 1936, n° 152, p. 24. L

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Texte extrait de la brochure La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930, réseaux internationaux, pratiques et débats

La vasectomie comme pratique militante d’action directe et d’autonomie individuelle [1]

En matière de procréation et de contraception, l’inégale division sexuelle place de longue date l’essentiel des responsabilités et des conséquences du côté des femmes. Cependant, il convient de ne pas considérer l’histoire des pratiques anticonceptionnelles occidentales comme une permanence anhistorique qui n’impliquerait les hommes à aucun moment ni en aucun lieu. Le XIXe siècle a fait naître en Europe une perception de l’individu, de la famille et de la société qui renouvelle la manière de penser les responsabilités de la génération, et qui partant, redéfinit l’implication des hommes en ce domaine. Au début du siècle, l’art de faire de beaux enfants, la callipédie, s’efface progressivement pour laisser place aux projets de perfectionnement de l’espèce humaine, telle la mégalanthropogénésie, puis aux prémices de l’eugénique. La procréation devenue science s’en trouve soumise aux pouvoirs médical, scientifique et politique masculins, et la rationalisation des naissances nécessite une participation des citoyens mâles à un élément fondateur du devenir collectif : le renouvellement et l’amélioration de la population. Premiers à contrôler le rythme des naissances dès la fin du XVIIIe siècle, les Français semblent avoir adopté largement la méthode du coït interrompu pour limiter leur descendance sans se soumettre à une fâcheuse abstinence.

Dans les années 1920 et 1930, les moyens de « la fraude conjugale » demeurent, pour l’essentiel, le coït interrompu et, dans une moindre mesure, le préservatif ; deux méthodes contrôlées par les hommes. De façon marginale, une autre technique anticonceptionnelle masculine est employée, qui ne relève pas de la contraception – en soi réversible et temporaire – mais d’une méthode anticonceptionnelle définitive : la stérilisation par vasectomie. La dimension symbolique de la castration plane bien évidemment, et la vasectomie suscite à cet égard un émoi particulier chez les hommes. Mais au-delà, elle pose des questions spécifiques : sa technique très simple ne lui oppose que peu de limites et des cas de stérilisations clandestines émergent çà et là en Europe dès la fin des années 1920. Une propagande en faveur de sa pratique est diffusée dans divers pays, plusieurs médecins et réseaux de praticiens proposent leurs services pour stériliser des volontaires, et des opérations clandestines ont lieu entre 1929 et 1936 en Autriche, en France, en Belgique, en Espagne, en Angleterre ou encore en Roumanie.

Les médecins ne sont alors pas les seuls à participer aux controverses que suscitent ces affaires : au cœur d’une période où l’eugénisme fait débat, la stérilisation dépasse la dimension du choix individuel. Choisir entre une procréation consciente, raisonnée, saine (selon les uns), ou prolifique, vigoureuse, « naturelle » (selon les autres), se pose alors comme un choix lourd de conséquences politiques. Des médecins de renom, des hygiénistes, des eugénistes, des sexologues, des militants de la réforme des modes de vie, des moralistes, des criminologues, des hommes d’Église et des hommes politiques, débattent alors de la légitimité à intervenir sur le sexe masculin pour stériliser les hommes, et plus particulièrement les prolétaires.

Au-delà du terrain du droit (légal/illégal), la stérilisation masculine volontaire, pratiquée de manière « sauvage », peut être observée comme une expérience d’insubordination face à la tentative d’un contrôle médical sur le corps.

L’annihilation des capacités génésiques d’hommes considérés comme vigoureux semble perturber une certaine appréhension du masculin. Par ses effets démographiques supposés (surtout là où la dénatalité effraie comme en France et en Autriche) et par sa transgression des normes de genre, elle menace de bouleverser l’ensemble des rapports sociaux. La vasectomie volontaire à visée anticonceptionnelle sort des cadres légaux dans tous les pays concernés et, par conséquent, sort des cadres médicaux institutionnels pour n’être exercée qu’en clandestinité.

On pourra s’interroger sur le caractère toujours relatif de la volonté sous l’effet des pressions sociales, mais il importe ici de distinguer clairement une pratique pleinement désirée, de celle des stérilisations institutionnelles contraintes qui ont lieu dans le même temps dans différents pays européens, et des prescriptions thérapeutiques (fondées ou non) qui légitiment l’emploi de la vasectomie dans un cadre médical.

Les Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche (1929-1934)

Plus qu’aux hommes qui ont fait le choix de la vasectomie en dehors de toute prescription médicale ou légale, nous nous intéressons ici à ceux qui leur ont offert les moyens de mettre en œuvre leur projet de stérilisation. L’insubordination à l’injonction de procréation a trouvé à s’allier à l’insubordination au pouvoir médical. La potentialité subversive du geste est incarnée en deux éléments, deux figures qui ne sont plus le couple « patient et médecin », mais deux complices hors-la-loi. Parmi eux figurent des praticiens de deux sortes : des médecins reconnus qui opèrent dans la clandestinité, et des non-médecins qui maîtrisent la technique de vasectomie – comme d’autres maîtrisent discrètement celles de l’avortement.

En 1929, dans un pénitencier autrichien, un prisonnier explique ingénument au médecin de détention que ses cicatrices au niveau des bourses sont dues à une
stérilisation pratiquée par un certain Docteur Schmerz. Le médecin s’empresse alors de dénoncer ces agissements qui constituent selon lui « une lourde menace contre la vitalité de la nation ». S’ensuivent nombreuses perquisitions, des arrestations et interrogatoires dans des foyers ouvriers. Treize personnes avouent avoir été opérées par le même Schmerz mais, solidaires, refusent de déposer contre lui. Les experts convoqués pour l’occasion, embarrassés, ne savent pas quelle opération a été pratiquée : la stérilité est-elle définitive ? S’agit-il d’une ligature ou d’une section du canal spermatique ? Quels en sont les effets à long terme ? Dans le doute, le professeur Schmerz est inculpé pour blessures corporelles légères. Ce procès est le premier d’une série d’affaires retentissantes qui ont lieu durant les deux premiers tiers de la décennie 1930 en Autriche, dans les régions proches de Graz. Des médecins locaux, jusqu’au directeur d’un sanatorium, des étudiants en médecine, des militants anarchistes et des ouvriers, s’associent à répétition dans le crime de lèse-fécondation pour organiser des stérilisations masculines.

La première enquête de 1929 révèle que les stérilisés sont majoritairement des travailleurs mariés qui doivent élever plusieurs enfants. Selon la police de Linz, « la chose était très connue et […] les hommes allaient en masse à Graz pour se faire stériliser par le prof. Schmerz ». Cinq cents employés de chemins de fer figureraient parmi les opérés, dont le nombre est estimé à environ sept cents. La peine infligée au professeur Schmerz, symbolique puisqu’aucun texte ne prévoit ce délit, suscite un grand meeting de protestation le 26 novembre 1929. Cependant, sa pratique est loin de faire l’unanimité et son nom est rayé de l’Association des médecins allemands-autrichiens : ses opérations menacent l’avenir de la nation et s’opposent à l’éthique médicale allemande. Les réactions des confrères de Schmerz sont parfois vives : « Il n’existe pas une injure plus grande pour un Allemand que de s’entendre dire qu’il n’est pas un homme ! Pour cette raison aucun Allemand ne se laissera déposséder de sa virilité ! », Profère le Dr Jerzabeck[2]. Pourtant, la demande persiste et Schmerz continue à stériliser. Malgré cette première condamnation, il est arrêté encore à deux reprises en 1933 et en 1934.

Schmerz est loin d’être le seul en Autriche à se prêter aux volontés stérilisatrices. Une deuxième affaire éclate fin 1932, en lien avec l’Union des socialistes antiautoritaires, dont fait partie le théoricien anarchiste Pierre Ramus, principal animateur du Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche (qui défend aussi le droit à l’avortement).

Tract en faveur de la vasectomie de l’Union des socialistes antiautoritaires :
« devons-nous, nous les hommes, faire des enfants sans pouvoir les nourrir? »

Ce comité organise de nombreux meetings et diffuse des textes en faveur de la stérilisation libre, après qu’un groupe de médecins et d’étudiants, la plupart anarchistes, a réalisé des opérations dans une démarche d’entraide sociale. Pour que l’opération soit accessible à tous les prolétaires, le tarif fixé est bas, et l’opération est même gratuite pour les chômeurs. Une partie des médecins reverse les gains aux organisations anarchistes. Selon un communiqué du Comité, des centaines d’hommes sont ainsi vasectomisés[3].

Dans cette deuxième affaire, quatre-vingt-quatre personnes sont arrêtées à Graz et à Vienne en septembre 1932, et vingt personnes, dont Ramus considéré comme l’organisateur du réseau, sont emprisonnées. En décembre, celui-ci entame une grève de la faim pour revendiquer ses idées anarchistes et sa ferveur vasectomiste.

Quatre-vingt-quinze stérilisés sont examinés par des experts et vingt-trois personnes sont inculpées de « crimes anticonceptionnels ». Mais après un procès retentissants, elles seront finalement acquittées.

Les inculpés des procès de 1932 : Aksentyew, Barsan, Schirmann, Ragossnig, Schwarzbeck, Vorhauser, Ramus, Mme Schwarzbeck, Köstner, Anastasoff Deux des cliniques clandestines de Graz ( www.ramus.at)
« Vive la vasectomie » Célébration par les anarchistes de Graz de l’acquittement du procès de vasectomie en 1933. Au centre : Pierre Ramus.

En 1933, Ramus est agressé par un groupe de nazis, qui lui reprochent tout à la fois son militantisme pour la vasectomie, son anarchisme et ses origines juives.

Après l’échec de l’insurrection ouvrière de février 34 et l’instauration en réaction de l’austrofascisme faisant constitutionnellement de l’Autriche un « Etat chrétien, corporatif, germanique et autoritaire », le procès est relancé et annule l’acquittement général. En mai 1934, Ramus et dix-huit de ses camarades sont condamnés aux travaux forcés.

Tract en faveur de la vasectomie de l’Union des Socialistes Anti-autoritaires d’Autriche : « devons-nous, nous les hommes, faire des enfants sans pouvoir les nourrir? »  

Plus discrètement, d’autres affaires suivent : en avril 1935, un chirurgien impliqué dans l’affaire de Graz de 1929 est écroué durant neuf mois pour avoir pratiqué des vasectomies dans les régions de Graz et de Leoben. Son complice, un mécanicien, est écroué lui aussi. En 1937, c’est un ancien étudiant en médecine qui est arrêté à son tour, parmi d’autres vasectomistes, pour avoir stérilisé dans plusieurs villes d’Autriche. Combien sont ceux qui ne se sont pas faire prendre ? L’ensemble de ces procès autrichiens révèle que les stérilisations volontaires ont pu être une pratique significative dans certains milieux politiques et ouvriers de l’entre-deux-guerres. Les conditions de réalisation des opérations – accessibilité, voire gratuité, prise de risque, désintéressement personnel, soutien aux organisations anarchistes – font de cet acte médical un acte militant.

Parmi les praticiens présents dans ces procès figure une fratrie : Klemens et Norbert Bartosek. Tous deux sont anarchistes. Le premier, qui est chirurgien, enseigne au second la technique de la vasectomie. Impliqué dans l’affaire des stérilisations de 1932, Norbert fuit l’Autriche et voyage en Europe à partir de 1933 au sein des réseaux libertaires à qui il offre ses talents de chirurgien ès-stérilisation.

Norbert Bartosek en Espagne et la diffusion de la vasectomie au sein de la CNT-AIT (1933)

Norbert Bartosek (1902 – 1959)

Le premier pays où Norbert Bartosek trouve refuge est l’Espagne, où il sait qu’il peut bénéficier de la protection d’un mouvement anarchiste puissant et organisé.

On retrouve sa trace à Madrid en décembre 1933, où il est arrêté à la suite d’une série de stérilisations sur des travailleurs anarchistes membres ou proches de la Confédération Nationale du Travail, section en Espagne de l’Association Internationale des Travailleurs (CNT-AIT). C’est d’ailleurs la même année qu’est publié le principal support de propagande en faveur de la vasectomie. Une brochure au titre explicite : « Vasectomia. Amor sin consecuencias » (Vasectomie, l’amour sans les conséquences), est publiée par les éditions de la CNT-AIT[4]. L’auteur est un certain Gerardo Liguda, présenté comme un militant de la Ligue internationale pour prévenir le repeuplement et par ailleurs « membre autrichien de l’AIT ». On peut sans trop s’avancer penser qu’il s’agit en fait de Norbert Bartosek.

Si l’on a pu retrouver quelques traces de stérilisations qui se seraient déroulées dans les milieux anarcho-syndicalistes espagnols, aucune affaire n’est aussi visible qu’en Autriche. La question est cependant débattue et la force du mouvement anarchiste peut laisser penser que des réseaux efficaces ont existé, et que Bartosek ne fut pas le seul à opérer. La diffusion de textes appelant à la pratique de la vasectomie suppose également la présence des moyens de s’y soumettre. Mais qui sont ces stérilisateurs ? Leur prudente clandestinité nous empêche de le savoir aujourd’hui.

Car comme l’explique dans la revue anarchiste Estudios « un médecin rural » anonyme (mais en fait bien connu comme on va le voir) : « Étant une opération non autorisée par la loi, elle doit être exécutée clandestinement, ou du moins avec une grande discrétion, raison pour laquelle peu de médecins sont disposés à la pratiquer, autrement que sur la base du profit, pour lequel les professionnels de la santé, comme tous les professionnels, sont généralement sans scrupules. Et pour être à la portée du prolétariat, l’opération doit être gratuite, ou du moins très économique[5] ».

Selon certains témoignages recueillis auprès de protagonistes dans les années 80, Bartosek semble aussi avoir opéré au pays basque, à Saint Sébastien[6]. Or c’est aussi au Pays Basque que l’on retrouve l’un des défenseurs notoires de la vasectomie, Isaac Puente, figure du mouvement anarchiste espagnol, et qui exerce comme médecin rural. Théoricien du communisme libertaire, il collabore à de nombreuses revues tant médicales qu’anarchistes, et publie dans ces dernières des articles de théorie politique comme des informations et des conseils en sexologie. En 1933, alors que Bartosek séjourne dans cette région, Puente publie anonymement – la propagande anti conceptionnelle étant toujours sévèrement réprimée sous le République Espagnole – son premier texte en faveur de la vasectomie. Son caractère de réversibilité supposée lui confère la qualification de contraceptif temporaire et entièrement efficace. Isaac Puente rapporte dans Estudios que cette méthode est la procédure la plus sûre pour éviter une grossesse et celle avec le moins d’effets secondaires. Il présente l’opération comme simple et quasi bénigne : « elle n’entraîne aucun trouble corporel ni n’altère en rien les autres fonctions organiques (…) Une simple excision de chaque côté et dans la partie supérieure du scrotum suffit à réaliser l’opération, qui à peine il nécessite un quart d’heure à effectuer, se faisant sous anesthésie locale »[7].

Puente nous amène à inscrire cette technique dans une théorisation de la conscience de soi propre au mouvement naturiste libertaire qui mêle nudisme, végétarisme, abstinence alcoolique, et proto-écologie[8]. Il fait une critique en acte de la médecine institutionnelle et défend une approche holistique de la santé qui rétablit le lien entre l’individu et son corps, entre l’environnement et l’organisme, entre l’émancipation personnelle et l’émancipation sociale.

À ce titre, si la pratique de la vasectomie à visée anticonceptionnelle fait concorder les aspirations individuelles (famille restreinte) et l’amélioration de la qualité de vie humaine, elle n’est qu’un pis-aller : « Le perfectionnement des moyens anticonceptionnels physiologiques balaiera la vasectomie.[9] » Il n’en demeure pas moins que son intégration dans le champ social, avec l’ensemble des questions relatives au corps et à la santé, lui confère un sens politique certain.

MONTSENY Federica, « Dos palabras sobre la vasectomía », La Revista blanca, 29 novembre 1935

La vasectomie ne fait pas pour autant l’unanimité chez les anarchistes. Dans un article de la revue de référence anarchiste La Revista blanca, Federica Montseny s’y oppose et dénonce « cette ultime extravagance » parfois présentée comme « la panacée universelle [10]».

Si elle reconnait le droit à chacun de disposer de son corps comme il l’entend, elle met en garde contre les présentations trop passionnées de la vasectomie, où les arguments perdent le chemin de la raison en passant sous silence le fait que l’opération n’est pas systématiquement réversible. Elle rappelle aussi que la vasectomie n’entraine pas systématiquement un remise en cause du mode patriarcal, au contraire : « C’est avoir une mentalité primitive, avec une conception dépassée de l’amour et qui accepte l’institution familiale comme permanente, que de supposer que l’homme et la femme sont forcément obligés de vivre ensemble, satisfaisant sans plaisir et sans volonté le désir d’autrui. Si la femme ne s’approchait de l’homme que lorsqu’elle le voulait, sans avoir besoin de préservatifs ou de vasectomies, elle pourrait être sûre qu’elle ne serait mère que lorsque sa nature ou son cœur l’exigerait. Et non en se soumettant à aucune abstinence, mais en connaissant un peu sa constitution physiologique. Les médecins sont fatigués de répéter que, pendant tout le mois menstruel, la femme n’a que cinq ou six jours propices à la fécondation. Ceci est prouvé et rend absurde toute opération irréparable faite sur l’intégrité masculine. Apparemment, les partisans de la vasectomie sont liés à des femmes dépourvues de toute culture sexuelle et totalement dociles aux caprices de ces partisans, elles sont sans personnalité propre et sans indépendance de caractère. » Elle pointe d’ailleurs qu’un des arguments majeur utilisé par les défenseurs masculins de la vasectomie est qu’elle leur donne une vigueur sexuelle décuplée dont leurs compagnes ne se plaignent pas. Et Montseny de décocher le coup de pied de l’âne « Si les compagnes de Lapeyre sont contentes de l’excellent instrument de plaisir qui a résulté [de l’opération] pour le camarade en question, nous ne pouvons que nous en féliciter…. Mais nous ne sommes pas intéressées de savoir si [les vasectomisés] ont gagné ou si ils ont perdu dans leurs amours. »

Un débat s’ouvre également dans le mouvement anarchosyndicaliste pour bien distinguer la vasectomie, pratique volontaire et présentée comme réversible, de la castration forcée, notamment utilisée par les régimes autoritaires. Puente explique que cette confusion est maintenue par « (…) les journalistes, la police et la justice [qui] démontrent qu’ils ne savent pas en quoi consiste la vasectomie, la confondant malheureusement, comme le fait le grand public avec la castration (…) »[11]. En 1935, un article de l’anarchiste belge Hem Day publié par Estudios dénonce les objectifs politiques de la stérilisation forcée en Allemagne et présente les cas dans lesquels la stérilisation doit être rejetée[12]. Pour la même raison, l’anarchiste français Sébastien Faure écrit que la vasectomie n’est pas la castration qui est pratiquée à des fins racistes et politiques par certains gouvernements, alors que « la vasectomie: (…) est une opération bénigne et classique. Elle a pour effet de suspendre, d’interrompre pour un temps et non d’enlever irrémédiablement la capacité de se reproduire »[13].

Isaac Puente, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935

Dans sa réponse à Federica Montseny en défense de la vasectomie, Isaac Puente tient à marquer une distinction nette avec la méthode « utilisée par Hitler pour sa campagne antisémite » et qui consiste à détruire de manière irréversible les canaux spermatiques, alors que la méthode qu’il préconise consiste en une simple ligature. Il propose d’ailleurs de différencier la vasectomie à proprement parler (du suffixe grec ec, qui signifie extirpation totale ou partielle) de « l’opération qui se pratique à des fins anticonceptionnelles, et volontaire, [et qui devrait être appelée plus proprement] vasotomie, de la particule grecque o indiquant seulement une incision ».[14]

Un autre docteur anarchiste, le Dr J. Martinez dénoncera à son tour l’eugénisme nazi, qui n’a rien à avoir avec l’eugénésisme (ou eugénisme positif) défendu par les anarchistes : « Eugéniquement, la castration est un échec et une menace pour l’humanité. Essayer de purifier le genre humain[15] en castrant des individus est une
stupidité intellectuelle et une ignominie politique, qui peut servir à se débarrasser de ses ennemis. Il existe d’autres moyens d’améliorer la race [humaine]. Le naturisme nous enseigne le vrai chemin de cette amélioration »
[16].

Cette conception de l’eugénisme positif (ou eugénésisme) est invariablement commune à tous les anarchistes ibériques, pour qui l’idéal eugénique consiste pour l’espèce humaine à vivre en équilibre avec la nature comme source de santé et d’amélioration humaine, harmonie impossible à réaliser sous le régime capitaliste.

Toutefois, avec le temps et les premières expériences de vasectomies, on observe une diminution de l’enthousiasme vis-à-vis de cette méthode, qui ne s’avère pas toujours réversible. Puente lui-même écrit en juin 36 : « il faut avoir des raisons sérieuses et permanentes de renoncer définitivement à la reproduction car, bien qu’en théorie, il soit possible de la réparer, l’opération de restauration nécessite une plus grande compétence chez le chirurgien et la coïncidence de circonstances postopératoires favorables[17] ».

Cette référence de Puente à la vasectomie en juin 1936 est la dernière connue dans les publications anarchistes en Espagne. Deux mois plus tard, ce médecin est abattu par les fascistes à Vitoria.

L’Affaire des stérilisés de Bordeaux (1935)

Bartosek continua son périple de réfugié et passa ensuite en France, où il continua de pratiquer clandestinement des vasectomies, avec l’appui des militants de la section en France de l’AIT, la CGTSR-AIT[18].

Recommandé par des camarades de Solidaridad Obrera, le journal de la CNT-AIT de Barcelone, il trouva refuge à Lyon chez des militants anarchistes. C’est dans ce milieu libertaire et néo-malthusien qu’il poursuivit ses opérations et sa promotion de la vasectomie. Il opéra alors en toute discrétion un certain nombre de compagnons (espagnols et italiens pour la plupart), dans l’arrière-salle d’un débit de boissons appartenant à Antoine Lagrange, alors secrétaire de l’Union lyonnaise de la CGTSR-AIT.

Louis-Emile Harel

Bartosek fut ensuite invité par les anarchistes de Bordeaux, où il poursuivit son activité médicale clandestine assisté de Louis Harel, et d’un ouvrier anarchiste espagnol du nom de Jean Baeza. Mais après avoir opéré une quinzaine de volontaires anarchistes et libres-penseurs tels qu’Aristide Lapeyre (l’un des fondateurs de la CGTSR), André Prévôtel, Caballero, Pauly, Larrère, Hernandez et Bielle, une dénonciation révéla l’affaire aux autorités qui arrêtèrent les protagonistes : Louis Harel, André et Andrée Prévôtel (chez qui les opérations avaient lieu), Aristide Lapeyre. Jean Baeza parvint à prendre la fuite. Bartosek, qui était alors passé en Belgique, fut arrêté et extradé en France.

Ces arrestations provoquèrent une affaire retentissante dite « des stérilisés de Bordeaux »[19]. Toute la presse s’acharna sur Bartosek qui parce qu’autrichien ne pouvait être qu’un agent d’Hitler. L’Humanité, le journal du Parti Communiste qui ne brilla jamais pour son appui au contrôle des naissances, ne fut pas en reste déplorant que « les travailleurs anarchistes soient détournés par leurs dirigeants, au profit de pareilles billevesées, de la lutte contre leurs exploiteurs. »

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Une affaire de « stérilisation humaine » découverte à bordeaux

Trois personnes appartenant aux milieux anarchistes sont arrêtées. Une quinzaine d’hommes auraient été « opérés ».

(L’Humanité, 2 avril 1935)

Une étrange affaire de « stérilisation humaine » vient d’être découverte à Bordeaux. Le 20 mars, le chef de la Sureté bordelaise était informé que trois hommes, arrivés à Bordeaux dans la nuit du 20 mars, avaient procédés à des opérations de stérilisation sur des personnes appartenant aux milieux anarchistes de la ville. Ces opérations avaient été effectuées (…) au domicile des époux Prévôtel, 6 rue Millière[20]. Une perquisition fut faite chez ces derniers, et l’on découvrit dans une cave le matériel chirurgical qui avait servi aux opérations.

L’opération pratiquée sur eux, qu’on nomme en médecine « vasectomie », consiste à pratiquer une incision qui rend l’opéré immédiatement stérile. Au point de vue juridique, l’auteur de semblables pratiques tombe sous le coup de l’article 316 du Code pénal et est passible des travaux forcés à perpétuité. Lapeyre et les époux Prévôtel sont inculpés de complicités de « crimes » visés à l’article 316. Une perquisition a eu lieu hier au domicile de Lapeyre, qui a refusé de révéler l’identité du médecin qui procéda à la stérilisation.

L’on ne peut que regretter que des travailleurs anarchistes soient détournés par leurs dirigeants, au profit pareilles billevesées, de la lutte contre leurs exploiteurs.

La question de la natalité n’est qu’une partie de la question sociale et sera résolue avec elle. Alors que toutes les forces des travailleurs doivent être tendues vers la lutte pour le pain, contre le fascisme, pour la révolution prolétarienne, la bourgeoisie ne demande pas mieux que de voir des exploités s’égarer dans de pareilles histoires. Soulignons que certains de ces chefs anarchistes, qui oublient la lutte contre la bourgeoisie, assommaient récemment des travailleurs communistes.

Une partie de la presse bourgeoise s’est immédiatement emparée de l’affaire pour faire de la propagande chauvine et xénophobe, en racontant une rocambolesque histoire « d’agents de l’étranger désireux d’atteindre la race française dans ses œuvres vives, etc. etc. « 

Aux dernières nouvelles on annonce qu’on aurait arrêté à Bruxelles l’un des « opérateurs » compromis dans l’affaire

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Le Comité de Défense Sociale, lié aux anarchistes, organisa des meetings de protestation dans différentes localités (Bordeaux, Lyon, Marseille, …) auxquels participèrent aussi des représentants des associations des droits de l’homme (LDH) voire de la gauche humaniste. Le PC lui ne s’associa pas aux protestations.

Le procès trouva également un écho en Espagne, et le Dr Puente réaffirma son engagement pour la vasectomie et sa solidarité avec les inculpés de Bordeaux dans un article de la Revista Blanca de Barcelone : après avoir exposé ce qu’était la vasectomie (ou plutôt vasotomie) d’un point de vue médical, il déclare « Et maintenant non pas en tant que médecin, mais en tant que partisan de la limitation de la reproduction, je considère légitime le droit de chacun à disposer de son propre corps. La stérilisation volontaire entièrement individuelle est une question de choix. Dans le procès de Bordeaux, je suis avec les stérilisés volontaires, et contre l’Etat, qui au nom du repeuplement piétine le droit individuel à l’abstention reproductive. [21]»

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Juan (Jean) BAEZA : Activement recherché par la police, ne sera pas retrouvé. Passé en Espagne, il rejoint la Révolution en 1936 et prendra part aux Groupes d’action et de résistance antifranquiste en Espagne après la fin de la guerre civile. Arrêté en septembre 1939, il sera condamné à mort le 11 septembre et exécuté le lendemain au Camp de la Bota à Barcelone.

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Bien que la loi de 1920 qui réprime la contraception et sa promotion ne mentionne pas la vasectomie, les inculpés furent tout de même condamnés, le 2 mai 1936, pour « castrations et violences » (procédure inappropriée pour une stérilisation librement consentie). Bartosek écopa de trois ans de prison, Baeza de deux ans (par contumace) et deux de ses co-inculpés, Harel et André Prévôtel, de six mois ; peines qui furent réduites en appel.

Bartosek libéré après 15 mois de prison retourna à Lyon puis chercha un nouveau refuge, notamment en Suisse (il passa quelque temps à Genève à partir de mai 1938).

En 1937, il publia une brochure « La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale », préfacée par l’anarchiste individualiste belge Hem Day, qui la publia dans sa collection « Pensée et action » à Bruxelles.

Lorsqu’éclata la Révolution espagnole, le 19 juillet 1936, à peine sorti de prison, il mit ses talents de polyglotte au service de la solidarité envers les camarades espagnols. Le 8 août, de Paris, il écrit à ses amis Prévôtel : « Je me trouve chaque jour au Libertaire pour faire les traductions nécessaires. Solidarité pour l’Espagne ! Il faut le crier partout, l’organiser partout, la pratiquer chaque jour, […]. Harel va partir ce soir pour Barcelone comme conducteur d’une camionnette chargée de médicaments pour la CNT et la FAI […]. Excusez-moi, je n’ai plus le temps de philosopher et je néglige même l’amour. » [22]

Pendant la guerre il s’installa en Vendée, à La Faute-sur-Mer, où il continua à
pratiquer des opérations clandestines sur un nombre important de militants, puis fut arrêté quelque temps à Paris au printemps 1941. Après la guerre, il retourna à Graz et au début des années 1950, il émigra en Argentine où il fit commerce de denrées importées ; il mourut à Buenos Aires en 1959.

Témoignage d’un « stérilisé volontaire » 

En 1978, après la parution d’un article sur la vasectomie dans un journal libertaire, Camille Malan, lui-même opéré par Norbert Bartosek à la Rochelle, livra son témoignage sur comment était pratiqué l’opération :

« J’étais alors boulanger à La Rochelle Pallice, et le lendemain matin [de l’opération], j’ai été livré mon pain comme d’habitude. […] ». « Ma maison […] était la plaque tournante pour recevoir ceux qui étaient convoqués. Un camarade, employé des Ponts et Chaussées, venaient les prendre, et les emmenaient, à tour de rôle, chez un autre camarade de La Rochelle, où Norbert opérait. Bien que je connaissais ce camarade, je ne savais pas que ça se passait chez lui, car il était bien entendu entre nous que nous ne poserions pas de questions [..]. Il en est venu de Belgique, d’Algérie, et un petit peu de tous les coins de France. » « À Bordeaux, il opérait dans l’appartement d’un de nos amis [Prévôtel] qui était postier, et l’administration des postes l’a obligé à donner sa démission à la suite de cette affaire […]. ».

« Un hasard de circonstance malheureuse a mis fin momentanément à l’activité si précieuse de « Nono » (comme nous appelions dans l’intimité Norbert). Un de nos camarades s’est fait opérer sans en prévenir sa femme, sachant qu’elle ne serait pas consentante. Il lui arrivait quelquefois d’avoir des crises d’épilepsie, et cela Nono ne le savait pas. De retour chez lui, ce camarade a eu une crise presque aussitôt. En déboutonnant le pantalon, comme elle en avait l’habitude dans ces moments, sa femme a aperçu les pansements, et a fait venir le docteur, lui disant qu’on avait mutilé son mari, et c’est ce docteur qui a fait venir la police. Nono a été mis en prison aussitôt […]. Nous avons tous témoigné en sa faveur en disant que nous n’étions pas mutilés et que nous pouvions en apporter la preuve ; qu’il n’y avait rien de changé sur notre santé, notre activité, et nos aptitudes conjugales ; il n’y avait que la semence qui était négative. Et, un peu plus tard, Norbert a été libéré ; il était Tchécoslovaque [autrichien de Slovénie en fait], et il n’est pas resté très longtemps en France ensuite ; la guerre de 1939 est arrivée et nous l’avons perdu de vue”.[23]

La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale
Brochure de Norbert BARTOSEK paru en 1937 à Bruxelles, publiée et préfacée par l’anarchiste individualiste belge Hem DAY

La mobilisation pour la défense des « stérilisateurs » de Bordeaux

BORDEAUX

Affiche pour le meeting de solidarité avec les condamnés de Bordeaux, organisé par le Comité de Défense Sociale de Bordeaux

Un scandale judiciaire !

Au nom de la morale ! de leur morale !

pour protester contre cette iniquité, Assistez en masse au meeting placé sous la présidence d’honneur de Victor Margueritte avec la présence notamment de Paul Lapeyre pour la CGTSR, Boudoux de la Fédération nationale du
bâtiment [CGTSR], Costedoat (SFIO), Maudet (Comité national de la Ligue des Droits de l’Homme), Barrué (Fédération Unitaire de l’enseignement), Aristide Lapeyre (Groupe anarchiste Culture et Action), Georges Pioch (homme de lettres)

MARSEILLE

Affiche pour le meeting de Marseille, Avec la participation de Jean MARESTAN (Ligue des Droits de l’Homme) et Hem DAY (Comité de Défense Sociale)

LYON

Affiche du meeting de Lyon

Comité Bartosek et Comité de Défense Sociale

Un scandale judiciaire !

Au nom de la morale !

De leur morale !

Le 2 mai passé, à Bordeaux, des juges de correctionnelle se sont permis, en marge du Code et au nom de leur parti pris, de condamner :

Norbert Bartosek à 3 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour ;

Jean Baesa à 2 ans de prison et 10 ans d’interdiction de séjour ;

Louis Harel à 6 mois de prison et 5 ans d’interdiction de séjour ;

André Prévôtel à 6 mois de prison et 5 ans d’interdiction de séjour ;

pour « délit » de stérilisation humaine. Or ce délit n’est pas prévu par la loi.

Pour protester contre cette iniquité, assistez en masse au Meeting qui aura lieu le mardi 9 juin, à 20 h 30. Salle Émile-Zola, à l’Unitaire – 129, rue Boileau à Lyon

y prendront la parole Lequertier (Fédération socialiste du Rhône), Émery (Ligue des droits de l’Homme, Front social), Branche (avocat du CDS), Georges Pioch, homme de lettres

Que notre appel soit entendu par toutes les organisations et individus qui ont à cœur de défendre la liberté individuelle (ce droit sacré de l’homme). Nous invitons particulièrement : l’Union des Syndicats confédérés, les intellectuels anti-fascistes, la Patrie Humaine, la Libre Pensée, les rassemblements de femmes de toutes les tendances, les Jeunesses socialistes révolutionnaires, la Ligue des droits de l’Homme, le Front social et Jeunesses frontistes, les syndicats de la CGTSR, les Jeunesses syndicalistes et révolutionnaires, les groupes libertaires de Lyon et de Villeurbanne, etc., etc.

Participation aux frais : 0 fr. 50 — Entrée gratuite pour les chômeurs

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Sélection d’articles parus dans les journaux anarchistes de l’époque

CE QU’IL FAUT SAVOIR SUR L’AFFAIRE DES « STERILISATIONS DE BORDEAUX »

(tract paru dans la Conquête du Pain, vendredi 12 Avril 1935, dossier « machination policière à Bordeaux »)

1° La « vasectomie » (résection du canal spermatique) n’a rien de commun avec la « castration » (ablation des testicules). Elle ne porte atteinte ni à la vitalité, ni à la personnalité du patient, elle n’est pas dangereuse elle n’entraine pas I ‘impuissance.

2° La « vasectomie » – telle qu’elle fut pratiquée à Bordeaux n’entraîne qu’une stérilité provisoire. L’opération inverse reste toujours possible. La vasectomie n’est donc pas une « mutilation ».

3° La « vasectomie » n’est interdite par aucune disposition du Code. Traquée arbitrairement en France dans un but de répression politique, elle est autorisée en Allemagne et en Angleterre, et certains gouvernements l’appliquent obligatoirement aux individus tarés.

4° La « vasectomie » n’apporte pas la solution de la question sociale (qui implique l’abolition de l’autorité et du profit). La « vasectomie » n’est pas objet de propagande, pas plus que l’opération de l’appendicite. La « vasectomie » est un moindre mal social par rapport à la mortalité infantile effroyable causée par la misère dans les foyers des chômeurs charges de famille et par rapport à l’avortement clandestinement pratiqué, lequel tue ou mutile en France trois cent mille femmes par an.

5°· Les poursuites contre la « vasectomie » sont le prétexte hypocrite inventé par les maîtres de l’heure pour diffamer et emprisonner les militants libertaires, et mettre fin à leur .propagande syndicaliste, pacifiste et· révolutionnaire au moment où Je Comité des Forges prépare une nouvelle guerre.

ASSEZ DE MENSONGES !

LIBEREZ LES EMPRISONNES !!

NOURRISSEZ CEUX QUI ONT FAIM !!!

L’Alliance Libre des Anarchistes de la Région du Midi

Appel disponible auprès du journal : La Conquête du pain, 39, rue de Bretagne, Paris

Les Stérilisations de Bordeaux et la Vasectomie[24]

(Terre libre, ANNÉE. II NUMÉRO 13, MAI 1935.)

La retentissante affaire des libertaires bordelais, accusés de pratiquer des « opérations de stérilisation sur des êtres humains», nous a montré une fois de plus ce que peut la presse stipendiée de droite et de gauche dans le domaine du mensonge et de la calomnie.

Devant le flot d’insanités déversé sur nos camarades, on ne peut s’empêcher d’évoquer le remarquable procès des stérilisateurs autrichiens qui se déroula devant la Cour d’assises de Graz (Autriche) du 6 juin au 4 juillet 1933. Comme on se le rappelle, les quotidiens nationaux et internationaux avaient présenté Pierre Ramus et ses amis comme d’abominables criminels qui, pour s’enrichir, mutilaient affreusement les hommes. Mais le procès ayant démontré l’inanité de ces stupides accusations, la Cour, après deux jours de délibérations, acquitta tous les accusés.

Il est inouï de constater la mauvaise foi, l’ignorance et la malfaisance de tous les larbins de la plume, confondant à dessein pour les besoins de leur criminelle cause : vasectomie et castration, afin de ridiculiser et de frapper ensuite les militants anarchistes.

Si tout le monde connait ce qu’est la castration, combien en est-il qui connaissent la vasectomie ? son véritable rôle dans la société et en quoi consiste cette bénigne opération ? C’est le docteur William Belfied de Chicago qui, le premier en 1907, exposa les bienfaits de la vasectomie. Des expériences appliquées en Amérique sur certains condamnés, connurent le plus .grand succès. La vasectomie étant le plus simple et le plus efficace de tous les moyens anticonceptionnels, son procédé offrant la plus grande garantie et ne présentant aucun risque pour la santé des opérés, un grand nombre d’Etats et tout récemment l’ Allemagne hitlérienne, reconnaissant qu’il y a un intérêt primordial à empêcher la reproduction des dégénérés, tarés, criminels, etc… ont décrété ce genre de stérilisation.

Poursuivant les études de la vasectomie, le célèbre professeur Eugen Steinach pratiquait cette opération comme complément de la prostatectomie et pour combattre les effets de la vieillesse prématurée. On sait que, si un organe a deux fonctions et que l’une d’elles soit annulée, l’autre devient plus active et concentre en elle le fonctionnement de l’organe. Or, le testicule a deux fonctions : celle de produire les spermatozoïdes et celle de produire une sécrétion qui passe dans le sang, causant certains caractères sexuels et modifications psychophysiologiques. Il est prouvé que la vieillesse prématurée est due à la diminution de cette sécrétion interne, de laquelle dépend la vigueur du corps et la bonne disposition au travail.

L’opération de la vasectomie n’entraîne aucune altération des autres fonctions organiques ; au contraire, elle a une influence favorable sur la santé et contribue même à la guérison de certaines maladies chroniques.

En 1927, reprenant la théorie du docteur Steinach, qui qualifiait cette opération de « rajeunissement » et en réservait le bénéfice aux gens riches, le docteur Schmerz, grand chirurgien à l’Université de Graz, fit de la vasectomie une question sociale et eugénique en opérant d’une façon tout à fait désintéressée des hommes de la classe ouvrière, surchargés d’enfants, qui n’en voulaient plus ou n’en pouvaient plus élever d’autres.

Avec un peu d’habitude, l’opération se fait rapidement, en trois ou quatre minutes, après simple anesthésie locale. Cette opération consiste dans la ligature ou le sectionnement de chacun des deux canaux qui conduisent le sperme du testicule à la vésicule. Les opérés conservent le désir du coït et peuvent le satisfaire ; leur érection est normale ; l’éjaculation, composée principalement de liquide prostatique, est légèrement diminuée, mais la volupté n’est pas abolie (l’orgasme n’étant en rien diminué). L’homme ainsi stérilisé n’est pas « châtré », ni «impuissant», il ne lui manque que la faculté de fécondation : les spermatozoïdes sont absents de son éjection, ainsi qu’on peut le constater au microscope.

La vasectomie offre encore cet avantage que l’homme vasectomisé peut jouir à nouveau de sa capacité fécondatrice en· subissant l’opération inverse, à la condition toutefois qu’elle ne soit pas faite plus de cinq années· après la première opération. Pour cela, il suffit de rétablir la communication des canaux déférents, ce qui permet aux spermatozoïdes de pénétrer dans le liquide séminal. En un mot, c’est comme si l’on rétablissait le courant électrique d’un fil coupé.

L’opération de la vasectomie peut être également réalisée sur la femme par la ligature des trompes de Fallope, mais elle est beaucoup plus sérieuse et même périlleuse. ‘

D’après Eugen Relgis « … il n’est pas exagéré de considérer la vasectomie comme une véritable révolution, non seulement dans le domaine de l’eugénisme, mais aussi dans le domaine social. On peut même affirmer qu’elle est à la base de la régénération de l’espèce humaine, des réformes sociales qui mèneront à la disparition de tant de maladies héréditaires ». De plus, c’est un procédé admirable de limitation des naissances, limitation plus que jamais nécessaire, car la surpopulation sans frein et sans contrôle est un des principaux facteurs qui engendrent la guerre comme l’a magistralement démontré Manuel Devaldès dans son magnifique ouvrage « Croître et Multiplier, c’est la guerre ».

A tous les points de vue : scientifique, biologique, éthique, eugénique, individuel, social et humain, la vasectomie, si nous en croyons certaines sommités du monde médical, peut être considérée à juste titre comme une merveille pour l’humanité. ·

Mais hélas ! dans un pays gouverné par le sabre et le goupillon, où l’infect « lapinisme» est proclamé vertu, se faire volontairement vasectomiser est pour les ignares repopulateurs un crime impardonnable de lèse-patrie.

L’inique et scélérate loi du 31 juillet 1920 ne suffisant plus, les pourvoyeurs de charniers réclament dans leur délire des sanctions encore plus sévères.

Plus que jamais, la liberté individuelle est bafouée

Et ici se pose la question : une société qui laisse lentement mourir de faim et de misère des millions et des millions d’êtres humains (alors que les greniers sont pleins et que les magasins regorgent de produits de toute sorte), a-t-elle le droit d’empêcher et de punir des hommes conscients, animés du plus noble Idéal humain, de ne plus vouloir appeler d’autres élus à la misère ? A-t-elle le droit, cette société, de parler de mutilation, alors que pour de sordides et inavouables intérêts, décrétant d’infernales guerres, les corps sont broyés.

Non, vraiment, en fait de stérilisation, en entendant ce concert d’anarchophobie, on est en droit de se demander si tous ces odieux aboyeurs, ces chiens malfaisants, ne sont pas eux, stérilisés du cerveau !

Louis Boué.

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L’affaire des stérilisations

(La Voix Libertaire, n°301, 11 mai 1935)

J’ai été appelé il y a quelques jours, au siège de la police d’Orléans, pour expliquer pourquoi je figurais sur une liste de noms portés sur un carnet saisi sur Norbert Bartosek, lors de son arrestation à Bruxelles. J’apprends que tous ceux qui figuraient sur ledit carnet ont été ainsi interrogés, et certains cuisinés.

On pourrait écrire un article sur l’inconvénient de conserver sur soi des listes d’adresses. Mais passons. Je me contenterai de dire qu’on ne saurait jamais prendre trop de précautions. Parmi ces adresses se trouvent celles de camarades étrangers, qui risquent plus ou moins d’être inquiétés.

Toute le monde peut se procurer mon adresse, qui figure sur plusieurs annuaires, l’En dehors [le journal d’E. Armand] indique quand on peut me découvrir à Paris, si on éprouve ce désir ou ce besoin. J’ai rencontré Bartosek une ou deux fois. Je me suis entretenu avec lui de la vasectomie, dont il se déclarait le propagandiste, j’ai discuté avec lui, je lui ai opposé quelques objections, auxquelles il a répondu, etc.

Mais d’abord, est-ce que ces poursuites, cette procédure, ces investigations ont une base légale ?

Ces messieurs [de la police] ne se disent pas a-légaux, ils se piquent de légalité ; ce ne sont pas des hors-la-loi, tels de vulgaires an-archistes. Ils se tiennent, disent-il, en dedans de la loi.

Quand on leur parle de la libre disposition que chaque humain devrait avoir de sa personne, de son corps, ils ne comprennent point. Le corps d’un individu ne lui a jamais appartenu, à vrai dire. Vouloir que son corps soit à soi est une revendication, et non une réalisation. Le corps de l’individu humain a appartenu au maître, à la Cité, à l’Etat, aux prêtres, à Dieu, à la patrie, à l’employeur, à la loi, à la moralité en cours, à toutes sortes d’institutions extérieures. Il en est de même aujourd’hui, mais voici qu’en plus, il appartient à la race, à la collectivité.

L’avenir de la race exige une procréation de X enfants au moins : pour que la collectivité puisse se réaliser dans tel ou tel sens, les femmes doivent enfanter ; il est contre la moralité en vigueur de se rendre stérile ou d’employer des moyens destinés à limiter la reproduction humaine. On peut considérer qu’actuellement les conceptions de maternité et de paternité volontaires sont contraires à la légalité et à la morale officielle. Tout est donc à conquérir dans ce domaine. Les pays mêmes où existent des cliniques où l’on examine les femmes qui demandent conseil pour savoir si procréer davantage ne nuirait pas à leur santé ou qui exposent que leur état spécial misérable ne leur permet pas d’élever plus d’enfants qu’ils n’en ont déjà – ces pays-là n’acceptent ces cliniques qu’en renâclant, mettant toutes sortes d’obstacles à la diffusion des traités relatifs aux anticonceptifs et des moyens d’éviter la conception, etc.

Mais, pour en revenir à l’affaire des stérilisations de Bordeaux et à la vasectomie, les poursuites engagées à ce sujet sont-elles légales ?

Dans notre code, la vasectomie ne figure pas.

Et il est si évident que ce procédé ne tombe pas sous le coup de la loi que nous le voyons décrit dans des livres édités par des maisons d’éditions qui ne sont ni scientifiques ni médicales, maisons qui se garderaient bien de laisser décrire des moyens anticonceptionnels, ce qui démontre bien qu’elles considèrent la vasectomie comme un cas non prévu par le Code Pénal.

Je citerai un exemple convaincant, extrait de la Science de la Procréation, 12° volume des « Etudes de Psychologie Sexuelle », par Havelock Ellis, traduction Arnold van Gennep, édition du « Mercure de France ». Il s’agit d’un docteur établi aux Etats-Unis, et qui adresse une lettre à l’auteur du volume (pages 225 et 226) : « les troubles nerveux, la nécessité de garder mon sang-froid, qu’exigent les méthodes préventives, me fatiguèrent de plus en plus et, finalement, j’exposai mon cas à un de mes confrères ; il me garantit l’opération et, d’accord avec ma femme, je me fis rendre stérile en ayant le vas deferens de chaque côté sorti par une entaille dans le scrotum, puis lié en deux endroits par un fil de soie. L’opération eut lieux après injections anesthésiantes de cocaïne et ne fut pas très douloureuse bien qu’elle l’ait été à certains moments. Je n’abandonnai pas mon cabinet un seul jour ni ne fus gêné sérieusement d’aucune manière. Au bout de six jours, les agrafes dans le scrotum furent enlevées, trois semaines après j’ôtai le suspensoir qui m’était imposé par la sensibilité extrême du scrotum et du pénis (A noter qu’il s’agit là d’une opération remontant à plus de 25 ans).

Comment un individu quelconque, ayant lu cette description dans un ouvrage qu’on peut se procurer partout, pourrait-il imaginer qu’une telle opération est punissable ?

Alors qu’il sait parfaitement bien qu’une description des moyens anticonceptionnels l’exposerait à des poursuites le volume où elle paraitrait.

Nos camarades de Bordeaux, l’opérateur et ses aides, quels qu’ils soient, sont donc fondés à protester contre les poursuites dont ils sont l’objet, et à les taxer d’arbitraires. Les légalistes doivent donner l’exemple. Et il est à regretter que dans les journaux d’avant-garde on ne donne pas plus d’ampleur aux protestations dans ce sens, eux dont les rédacteurs sont si souvent en butte aux rigueurs de la loi – la loi expression et état d’un « contrat social » qui leur a été imposé dès le jour où le hasard les a jeté sur la planète, contrat social qui leur a été imposé avant même d’en discuter les termes.

E. Armand

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SAUVONS LAPEYRE ET LES AUTRES !

(La Conquête du Pain, vendredi 12 Avril 1935, dossier « machination policière à Bordeaux « )

L’affaire des stérilisations de Bordeaux, gonflée de vent et de ragots d’indicateurs, défraye la chronique en amusant les lecteurs. Le délayage semble néanmoins tirer à sa fin, et l’affaire menacée plus du silence que du bruit. Les partisans de la stérilisation doivent à la Grande Pourrie [la presse] une belle chandelle : jamais semblable publicité ne fut faite à leur cause. Aux dires du Matin, on arriverait presque à penser que toute la bonne ville de Bordeaux fut vasectomisée ! Aussi, n’était la longue détention arbitraire et les sanctions dont on menace nos amis, ces histoires de croquemitaine nous feraient rire – et on dirait qu’à ce sujet le spirituel La Fouchardière[25] et le Canard Enchaîné ont seuls donné le vrai ton.

Le but de ces genres de romans-scandales n’est, ne l’oublions pas, que de discréditer nos propagandistes et de les réduire au silence – et on sait quel actif militant est Lapeyre, par ses conférences, journaux, etc. C’est avec de semblables affaires qu’on discrédita et emprisonna les Sébastien Faure et les Armand, pour ne citer que ceux-là.

Le chantage à la stérilisation devient si évident, qu’on commence à gonfler une autre baudruche : après la stérilisation, l’avortement. N’ayant pu établir, et pour cause, que Lapeyre ait fait le « rabatteur », on veut en faire un « faiseur d’anges ». Sur quoi base-t-on l’accusation ? Sur la saisie, parait-il, de quelques instruments chirurgicaux, faite à la faveur d’une effraction policière, dite perquisition. Mais de ce qui devrait constituer l’accusation proprement dite, à savoir les dénonciations ou accidents, nenni. Or, la détention d’instruments plus ou moins prohibés n’en implique pas l’usage, non plus que la propriété. S’il fallait boucler tous les gens qui détiennent des « choses défendues », ne pourrait-on pas mettre une bonne partie des citoyens à l’ombre ? La correspondance ? Mais les allusions qui peuvent y figurer ne prouvent pas la matérialité des faits, et on sait que la police ne se fait pas faute d’envoyer de ces « missives » à la teneur compromettante. Le tort est ne pas détruire parfois sur le champ ces lettres-traquenards.

Le plus triste est de voir les échotiers [journalistes] dits d’avant-garde rivaliser dans le dénigrement avec la grande presse. N’étalons pas ici ces inepties de « collectivistes »[26] qui ne savent que se mépriser eux-mêmes, et dont le leitmotiv est toujours : « Fi de l’individu, je sers une sert une cause » ! Pourtant ces reproches d’indifférence, voire de trahison envers la chose sociale, adressés à Lapeyre, sont plus que déplacés, car il est de ceux auxquels la réalisation immédiate ne faisait pas perdre de vue le but.

Les échotiers de la « Grande » jubilent de pouvoir écouler leur intarissable bave sur un adversaire – irréductible à coup sûr. Avant même d’avoir établi le délit d’avortements, voilà qu’on accuse Lapeyre de les avoir pratiqués par esprit de lucre. Ce n’est pas tout. Les dits échotiers découvrent ou rapportent encore que c’est un « hâbleur », un « cuistre », un « faisant », etc. On s’y attendait. La cause est entendue.

Le crime de Lapeyre, c’est d’être un actif propagandiste, un autodidacte averti, un animateur de journaux locaux, un camarade serviable et désintéressé. On ne peut le condamner pour avoir joui de son imprescriptible droit d’user et d’abuser de son corps. C’est pourquoi son « affaire », qui n’en est pas une, est du pur chantage policier.

Nous avons compris. Nous veillerons.

C. Styr-Nhair

P. S. – -La France de Bordeaux du 5 avril fait remarquer que Lapeyre ne fait jusqu’alors l’objet d’aucune inculpation d’avortement. Paris-Midi du 9 avoue lui aussi que « l’enquête n’a pu établir des faits de manœuvres abortives ». Mais le dit journal annonce sur le même jour que « l’affaire ne viendra pas devant la justice avant six mois… Pendant ce; temps-là … » Aussi nous espérons que des initiatives sauront se faire jour pour prendre la cause de nos amis en main. Que feront les organisations de libre-pensée et la Ligue des Droits de l’Homme, pour défendre la liberté individuelle qu’ils affirment leur être si chère ?
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L’affaire Bartoseck

(La Voix Libertaire, n° 332, samedi 6 juin 1936)

La voix Libertaire, 6 juin 1936 : « l’iniquité judiciaire, l’affaire Bartosek »

Avril 1935, voici bientôt un an que mon ami Bartoseck, qui venait de débarquer à Bruxelles, se faisait enlever par la police bruxelloise.

J’avais eu à peine le temps de le voir, de bavarder quelques instants avec lui. A midi, nous avions pris rendez-vous pour parler de tout ce qui nous tenait à cœur. Je ne devais plus le revoir en liberté. A peine avais-je quitté N. Bartoseck qu’il était arrêté. Un mandat de capture avait été lancé par un juge d’instruction de Bordeaux pour l’affaire de stérilisation.

Ce sont les journaux qui m’apprirent le délit dont mon ami était l’objet. La presse fit bien les choses, si j’en juge par l’ampleur qu’elle donna à l’affaire.

Jamais cependant, je n’ai lu autant de stupidités sur le problème soulevé par l’acte d’accusation.

Pour nombre de journalistes, la confusion entre castration et stérilisation était flagrante. Misère de l’ignorance, que de maux on commet en ton nom !

Bartoseck, arrêté, fut écroué à la prison de Forest-lez-Bruxelles, en attendant d’être extradé. C’est ainsi que la Belgique entendait respecter un droit sacré, le droit d’Asile.

Il fallut obvier dare-dare aux manœuvres policières internationales. Jusqu’à la dernière minute, j’avais espéré, vu qu’un socialiste détenait le portefeuille du ministère de la Justice, que les choses en resteraient là. Je dus déchanter.

Fin de l’année 1935. N. Bartoseck était extradé et livré aux juges· de France.

La détention au Fort de Hâ, à Bordeaux, se prolongea. On refusa de le remettre en liberté provisoire, et le 2 mai dernier, le tribunal correctionnel rendait son jugement dans l’affaire dite des « stérilisateurs ».

Tout faisait prévoir un minimum de peine, une condamnation de principe, puisque les experts du tribunal avaient admis que les « opérés » pouvaient fort bien être remis dans leur état premier.

Un simple délit, coups et blessures légères et sollicités, c’est tout ce qui restait comme base à l’accusation. Elle devait crouler toute entière après la présentation de la défense, N. Bartoseck d’abord, pour ce qui est de la partie technique, et Maître Charpentier, avocat à la Cour de Paris, pour ce qui est de la partie juridique.

Coût de théâtre, le tribunal se prononce de parti-pris. Au nom de la morale, les juges condamnent Norbert Bartosek à 3 ans de prison, 10 ans d’interdiction de séjour ; ses amis Baesa Jean à 2 ans de prison, 10 ans d’interdiction de séjour, Harel Louis à 6 mois de prison, 5 ans d’interdiction de séjour, Prévôtel André, à la même peine.

72 mois distribués pour un délit qui n’est pas prévu par la loi, tel est le scandale judiciaire qui vient de se dérouler.

Déjà de partout s’élève des protestations. La Ligue des Droits de l’Homme proteste contre le verdict qui est un défi à la Justice et à l’équité.

L’article 311 du Code pénal ne peut être invoqué pour justifier pareille condamnation.

En interprétant étroitement l’article 311, le tribunal s’est abusé et sanctionne une inculpation sans fondement.

Il appartient aux organisations qui ont à cœur de défendre la liberté individuelle de protester contre cette iniquité.

Hem Day


[1] Texte largement inspiré d’un extrait d’un article consacré à la vasectomie volontaire dans l’Europe de l’entre-deux-gouerres : Élodie Serna, « Médecine clandestine et vasectomie volontaire dans l’Europe de l’entre-deux-guerres », Histoire, médecine et santé, 4 | 2013, 91-104 et complété par des recherches personnelles dans les archives militantes en France, Espagne et Autriche

[2] BARTOSEK Norbert, La Stérilisation sexuelle…, op. cit., p. 12-36.

[3] Communiqué de Comité anarchiste de défense du droit de la vasectomie en Autriche, 26 décembre 1932. IIHS Amsterdam fonds Ramus 239.

[4] Gerardo LIGUDA, Vasectomia, Amor sin consecuencias, Valencia, Solidaridad Obrera, 1933.

[5] Estudios, 1933, n ° 118, p. 25

[6] Interview de J. Angel Aransaez Cacicedo, Manuel Chiapuso Hualde, Emiliano Serna Martinez. « Protagonistas de la historia vasca (1923-1950). Ciclo de mesas abiertas, 21-23 mayo 1984 », Cuadernos de sección Historia-Geografía, vol. 7, Soc. de Estudios Vascos, 1985, p. 156-157.

[7] Un medico rural, « La Vasectomia », Estudios, n 118, 1933, p. 24-25.

[8] MASJUAN BRACONS Eduard, La Ecología humana en el anarquismo ibérico: urbanismo “orgánico” o ecológico, neomalthusianismo y naturismo social, Barcelone, Icaria, 2000.

[9] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[10] MONTSENY Federica, « Dos palabras sobre la vasectomía », La Revista blanca, 29 novembre 1935, p. 9-10.

[11] “El “affaire” de la esterilización de Burdeos”. Estudios, 1935, n° 141, p. 17

[12] Estudios, 1935, n° 139

[13] Estudios, 1935, n ° 142, p. 5

[14] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[15] Dans le texte espagnol original, le terme employé est « raza », la race. Dans le contexte anarchiste des années 1930, ce terme signifiait « la race humaine », identifiant la race à toute l’espèce humaine. Mais vu l’évolution que ce terme a connue depuis, et pour éviter toute erreur d’interprétation je l’ai traduit par « genre humain » qui m’a semblé mieux rendre compte de l’idée exprimée par l’auteur. Note du Traducteur

[16] Estudios, 1937, n° 162, p. 23

[17] Estudios, juin 1936, n° 154, p. 14

[18] Dictionnaire des anarchistes Maitron, notice BARTOSEK Norbert

[19] Élodie Serna, L’Affaire des stérilisations de Bordeaux (1935-1936)

[20] On remarquera au passage que l’Humanité étalait avec complaisance les noms et adresses des personnes pourtant bénéficiant encore de la présomption d’innocence. Mais c’est vrai que ce n’étaient que des anarchistes …

[21] Puente Isaac, « Sobre la vasectomía », La Revista blanca, 27 décembre 1935, p. 7-8.

[22] Marc Prévôtel, Les stérilisés de Bordeaux, Réfraction, n°7, automne 2001.

[23] https://lignesdeforce.wordpress.com/tag/norbert-bartosek/

[24] Article favorable à la stérilisation, a-critique sur la stérilisation forcée en Allemagne, présentant la vasectomie comme « la merveille qui va régénérer l’humanité » !

[25] Georges de La Fouchardière, journaliste au Canard enchaîné. De conviction anarchiste et profondément pacifiste, il fut un adversaire endurci du clergé, de l’armée et du militarisme.

[26] Les membres du Parti Communiste

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Texte extrait de la brochure La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

Le mouvement eugéniste sans l’état : l’engagement des anarchistes catalans avec l’eugénisme

Mouvements sociaux et communautés sans État [1]

Pierre Clastres (1989, p. 189) a fait valoir qu’en anthropologie, la conception selon laquelle certaines sociétés dites « primitives » sont sans État implique une vision ethnocentrique qui considère ces formations sociales comme souffrant « de l’expérience peut-être douloureuse d’un manque – manque de l’État – qu’elles tenteraient, toujours en vain, de combler. ». Ces communautés sont dépeintes comme primitives, dépourvues de développement social progressif, non civilisées et vouées finalement à succomber aux techniques de gouvernement «modernes». Mais en anthropologie, comme dans l’histoire de l’eugénisme, le rejet de mouvements dépourvus d’appareil d’État ou d’implication dans l’État devient un moyen d’effacer la diversité historique.

Dans le cas de l’eugénisme, des mouvements ont fait activement fait campagne contre l’État comme ressource pour sa mise en œuvre. Tel était le cas de ces secteurs du mouvement anarchiste qui prônaient l’eugénisme dans l’est de l’Espagne (Catalogne) au début du XXe siècle. Ayant souscrit à un vaste programme de réforme sexuelle au moyen du néo-malthusianisme au début du XXe siècle dans des revues telles que Salud y Fuerza (1904-1914) et au moyen de l’eugénisme des années 1920 dans des revues telles que Generación Consciente (1923 –1929), puis Estudios (1929–1937), certains secteurs de l’anarchisme ont tenté d’élaborer un programme global incluant prévention des maladies vénériennes, néo-malthusianisme et eugénisme qui ne soit ni dirigé par l’Etat ni autoritaire (Nash, 1984 ; Cleminson, 2000; Masjuan, 2000).

Ce projet autonome n’a cependant été que partiellement réussi. S’étant appuyée sur le plaidoyer de l’eugénisme à travers des articles d’éducation sexuelle dans des revues anarchistes comme méthodologie principale jusqu’en 1936, lorsque l’anarchisme fut confronté au changement de situation politique et sociale provoqué par la guerre civile et la Révolution sociale de 1936, ses tactiques subirent un changement significatif. Le mouvement anarchiste s’intégra dans les structures étatiques après leur remise en selle à l’automne 1936, apparemment pour mieux organiser la lutte contre les nationalistes, et un programme d’eugénisme fut lancé sous les auspices du nouveau Département de la santé et de l’assistance sociale (Sanitat i Assistència Social, SIAS) du gouvernement catalan, auquel participèrent des délégués anarchistes. Ce programme institutionnel a coexisté, dans une tension croissante, avec le plaidoyer anarchiste pour l’eugénisme comme mesure éducative en dehors des paramètres de l’État. L’expression maximale de cette intégration dans les structures étatiques a été l’adoption de ce que l’on a appelé la «réformeeugénique» de l’avortement en décembre 1936 sous la bannière du SIAS (Nash, 1983).

Afin d’examiner la tentative de mise en œuvre de l’eugénisme par le mouvement anarchiste dans le contexte de la principale préoccupation de cet article – la dépendance ou non des mouvements eugénistes envers le pouvoir de l’État ou des institutions étatiques – nous nous concentrons maintenant sur trois questions principales. Premièrement, afin de définir le contexte, nous considérerons les perspectives anarchistes sur les questions de santé générale, car elles ont une influence sur la question spécifique de l’eugénisme. Deuxièmement, nous nous concentrerons sur certains débats clés sur l’eugénisme dans les revues anarchistes des années 1920, liés notamment aux questions de mise en œuvre de l’eugénisme et aux questions problématiques de la coercition et du volontarisme. Enfin, nous analyserons la pratique anarchiste de l’eugénisme au début de la guerre civile (1936-1937).

Anarchisme et anti-étatisme en Espagne

Les anarchistes avaient longtemps ridiculisé l’État comme la manifestation d’un pouvoir politique hiérarchique et corrompu, une incarnation du capitalisme, de la guerre et des relations sociales et économiques inégales. Les anarchistes en Espagne ont tenté de créer une société apatride autogérée, organisée soit en communes, soit articulée par des syndicats révolutionnaires.

Les revues anarchistes espagnoles, à travers la juxtaposition de travailleurs auto-didactes, de médecins anarchistes, de figures médicales traditionnelles et de médecins « naturistes », réussirent à produire dans leur mouvement un courant diversifié axé sur la santé, la sexologie et l’eugénisme qui cherchait l’autogestion de la santé, l’accès à l’information en dehors de la dogme de l’Église catholique, la fin de «l’hypocrisie sexuelle» et la création d’un prolétariat eugéniquement sain dans le cadre d’une révolution des corps, des mentalités et des conditions sociales. Alors que la science était considérée comme une voie rationnelle vers l’amélioration humaine (Cleminson, 2000), les anarchistes se méfiaient des programmes institutionnalisés de réforme de la santé et de la reproduction, ayant déclaré, par exemple, qu’ils n’accepteraient pas les allocations maternité (Porras, 1998) ni la réforme sexuelle « par en haut » (par la loi et le parlement) promut par la Ligue Internationale pour la Réforme Sexuelle, organisation jugée bourgeoise et inefficace (Puente, 1932; Cleminson, 2003).

La politique de la santé

Dans le cadre d’une évaluation positive plus large de la nature, les anarchistes en Espagne ont soutenu qu’il n’y avait pas de maladies naturelles; mais que c’était la mauvaise organisation sociale qui produisait des maladies. Ainsi on pouvait lire dans la revue anarchiste influente de Barcelone Revista Blanca: « La vie naturelle guérit toutes les maladies … Il est logique de supposer que les sociétés futures, qui se soucieront avant tout de la santé pour faire le bonheur, ne seront pas composées de grandes villes, produits de l’exploitation capitaliste qui centralise la production, mais plutôt de colonies qui seront situées là où elles sont les plus bénéfiques pour la santé et non là où ils procurent le plus de bénéfices ». (Redacción, 1923a, p. 2)

Une figure médicale éminente du mouvement anarchiste, le Dr Isaac Puente, a fait valoir que le capitalisme, l’Église et l’État avaient créé une «race des pauvres», vaincue par la pauvreté, la tuberculose et les maladies vénériennes. Cette «race» n’était pas le même type d’entité dont parlaient les mouvements nationalistes allemands nazis ou espagnols, mais avait plus en commun avec la race humaine en général ou la classe ouvrière (Puente, 1929).

Dans le cadre de la tentative de création de structures indépendantes de l’Etat, les personnels médicaux affiliés à l’organisation anarcho-syndicaliste, la CNT-AIT se sont engagés à créer une Fédération nationale des syndicats de la santé en 1931 conformément à la politique récemment adoptée par la CNT-AIT sur les fédérations d’industrie. La pierre angulaire de cette organisation était le concept de «communisme de santé», accessible à tous. Le Dr Augusto Alcrudo, avant la création de la Fédération, avait déclaré que «la santé est libératrice parce que la santé est liberté. Notre communisme de santé sera libérateur pour tous ceux qui souffrent »(Alcrudo, 1931, p. 24). Une fois la Fédération créée, sa mission fut exprimée dans les termes suivants: «Ce n’est que dans une société fondée sur l’indépendance économique et le bien-être de tous que les établissements de santé peuvent être assurés efficacement. Le droit à la santé doit être garanti par l’organisation sociale, qui doit fournir à tous ses membres de la nourriture, des vêtements, un logement, une éducation et des services techniques » (Anon., 1931, p. 6). Une partie de la tentative de concrétiser cette réalité a été la création du centre de soin de l’Organización Sanitaria Obrera (Organisation Sanitaire Ouvrière) de la CNT, offrant une structure plus formelle que les médecins anarchistes individuels donnant des conseils de santé dans des revues ou effectuant de la chirurgie gratuite ou à coût réduit (Jiménez Lucena & Molero Mesa, 2003; voir aussi Martí Boscà, 2002).

La création d’une «génération consciente»: néo-malthusianisme pratique et eugénisme

L’argument en faveur de l’autogestion de la santé a été largement réitéré dans les pages des revues anarchistes. Le premier numéro de Generación Consciente, édité par Juan J. Pastor, soutenait que si les travailleurs voulaient « le bonheur universel synthétisé par l’amour et la beauté »’, ils ne devraient plus se reproduire en grand nombre « inconsciemment » (d’où le titre de la revue) mais devaient élever leur «éducation physique et morale pour combattre ce qui est inique et inhumain et dégénéré dans cette société corrompue » (Redacción, 1923b, p. 1).

En 1930, le successeur de Generación Consciente, Estudios, déclara que « Nous comprenons que le problème social, le plus important de tous les problèmes
humains, est une question profonde de culture et de biologie, d’amélioration morale et physique »
(Redacción, 1930a, p. 2). Estudios s’engageait à poursuivre la tâche néo-malthusienne et eugénique initiée par Generación Consciente, fidèle à son
objectif de créer une génération «consciente» et capable de comprendre les questions liées à la sexualité, la reproduction et la santé (Redacción, 1930b).

Alors que beaucoup de discours dans les revues anarchistes sur ces questions ont été articulés par des personnalités médicales, il est important de reconnaître, comme nous l’avons noté ci-dessus, que les figures médicales n’ont pas dominé à l’exclusion de toutes les autres. Compte tenu des limites de l’espace ici, nous nous concentrons ici principalement sur les figures médicales mais comme nous le verrons, d’autres personnes issues d’un milieu non professionnel ont également participé aux débats.

Le médecin Isaac Puente a été l’un des principaux contributeurs à ces questions. Puente, dans un article sur «l’eugénisme» en 1923, a soutenu que la réforme eugénique était vitale pour détruire l’ignorance sexuelle et la privatisation du savoir concentré dans les mains des médecins (Puente, 1923a). Pour lui cependant, il ne fallait pas suivre la voie empruntée par certains pays (qu’il ne cite pas) qui avaient prôné des « solutions législatives absurdes et anti-scientifiques », qui ne faisaient rien d’autre que révéler leur « dérision de la liberté individuelle [et] leur méconnaissance totale du problème. »(ibid., p. 33). Au lieu de mesures imposées, Puente privilégiait la voie pédagogique (ibid., Pp. 33-34) Ainsi, il fit valoir qu’il était nécessaire de faire connaître les lois de l’hérédité pour éviter l’hérédité pathologique, «la monstruosité qui ne peut être pardonnée que par ignorance». Il était nécessaire d’éduquer les enfants de manière rationnelle et de leur apprendre la sexualité afin de cultiver en eux des sentiments de «santé, bonté et beauté», ces qualités qui leur seraient utiles plus tard dans «l’étreinte amoureuse».

Dans cet article et le suivant un mois plus tard sur l’hérédité, Puente (1923b) discuta des lois de l’hérédité, en se concentrant principalement sur Darwin, Mendel, William Roux, Jacques Loeb et Weismann. Les quatre conclusions «essentiellement pratiques» de l’article indiquaient que: les parents devraient éviter de procréer dans les cas où «l’intégrité et la santé» de l’enfant seraient menacées; les parents doivent contrer la transmission de tout défaut physique ou moral en se choisissant un partenaire avec les qualités opposées; les parents doivent rechercher pour eux même une bonne alimentation et un équilibre physique et psychique afin de maximiser la sélection des meilleures caractéristiques ; et enfin, le couple doit rechercher les conditions optimales dans lesquelles l’éjaculation du sperme et les «sécrétions génitales» de la femme sont abondantes, facilitant ainsi la conception.

En plus de prôner cette forme pratique d’eugénisme, Puente, écrivant sous le
pseudonyme Un Médico Rural, préconisait le néo-malthusianisme comme moyen de prévenir la conception lorsque cela n’était pas souhaitable, comme dans le cas de la maladie de la mère. (Un Médico Rural, 1924a). Les techniques néo-malthusiennes ont également été promues comme un moyen de satisfaire le plaisir sexuel sans aboutir à la procréation (Un Médico Rural, 1924b). Les anarchistes préconisaient le contrôle des corps des femmes par elles-mêmes et l’autorégulation des travailleurs en termes de quantité et de qualité de leur progéniture au moyen de la fourniture de ce qui était à l’époque des méthodes illégales, qu’il s’agisse de préservatifs ou de substances chimiques anti-conceptionnelles.

Puente a également fait valoir qu’il était nécessaire d’éviter les facteurs
« dysgéniques » dans la reproduction de l’espèce, y compris l’alcool et le tabac, et de s’abstenir de tenter de concevoir en cas de maladie vénérienne (la syphilis au début du XXe siècle en Espagne était un fléau ; sa forme congénitale entrainait chez l’enfant des déformations et des troubles de santé grave). Il préconisait également d’éviter de faire des enfants lorsque la situation économique de la famille ne le permettait pas. Enfin, certains conseils touchaient à des idées platoniciennes qui avaient été intégrées dans le savoir populaire : Puente (1924) préconisait l’acte reproductif lorsque les parents étaient jeunes, au printemps et le matin. Cette combinaison de logiques héréditaires et environnementales devait caractériser la compréhension de l’eugénisme de nombreux anarchistes jusqu’à et pendant la guerre civile. Une image aussi large a été renforcée par le contributeur non anarchiste mais influent de ces revues, Luis Huerta, un pédagogue s’intéressant à l’eugénisme. Pour Huerta (1930), l’eugénisme était composé de quatre grands principes d ’« assainissement » : l’assainissement de la« race » (eugénisme) ; l’assainissement de l’environnement (euthénique) ; celui de la finance (l’économie); et l’assainissement de l’esprit (éducation, éthique et scolarisation pour tous).

La question de la stérilisation

La mesure dans laquelle la stérilisation forcée des «inaptes» fait partie intégrante de la pratique de l’eugénisme est un sujet de débat historique dans le monde. La stérilisation des hommes par vasectomie ou par les rayons X, et celle des femmes par ovariectomie (ablation des ovaires), faisait partie d’une stratégie eugénique «négative» qui a été promue par de nombreux mouvements eugénistes des pays nordiques (par exemple, Suède, Allemagne). Ces méthodes étaient moins invoquées par les mouvements «latins», bien qu’elle n’ait pas été absente (Stepan, 1991, passim; Fédération internationale latine des sociétés d’Eugénique, 1937).

Dans le milieu anarchiste, la stérilisation était discutée et même préconisée comme moyen volontaire de contrôle de la fertilité. Ce fut le cas d’un groupe d’anarchistes à Bordeaux, rapporté dans la presse anarchiste catalane au milieu des années 1930 (Faure, 1935; Puente, 1935). Cependant, les limites de la stérilisation n’étaient pas toujours aussi clairement fixées. Nous allons maintenant discuter de la question épineuse de la stérilisation coercitive comme mesure eugénique.

Deux articles assez différents sur les questions eugéniques de l’ancien membre de la Société d’eugénisme anglaise, le Dr Nicolás Amador, ont été publiés dans Generación Consciente en 1924 et 1925 (Amador, 1924, 1925). Les idées contenues dans ces articles méritaient un avertissement de la part du rédacteur en chef de
Generación Consciente pour dire que, si les opinions exprimées étaient jugées dignes de respect, la position de la revue était très différente de celle d’Amador. Amador (1924, p.215) écrivit que la société était dominée par des «éléments biologiquement inférieurs» et des «crétins»,  vagabonds, criminels professionnels,
prostituées [et] voyous
»de diverses descriptions. Pour faire face à ces personnes, il était pour lui nécessaire de procéder rapidement à leur ségrégation et de leur
isolement et, mieux encore, de procéder à leur stérilisation dans le cadre d’un
«eugénisme éliminatoire». L’« euthénisme », ou eugénisme environnemental [ou eugénisme positif], était rejeté en faveur de la création, suivant en cela l’allemand Fritz Lenz[2], de colonies afin de permettre un« héritage biologique optimal ». Un institut de biologie raciale serait fondé par l’État pour mettre en œuvre et contrôler ces procédures (Amador, 1925).

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L’Humanité, 25 août 1935

Pour comprendre l’arrière fond du débat de l’époque, il faut se souvenir que dans les années 30 un certain nombre de pays pratiquaient alors légalement la stérilisation forcée : Suède, certains états des USA, du Canada ou du Mexique et surtout l’Allemagne Nazi. Laquelle communiquait régulièrement sur les « résultats » qu’elle obtenait dans sa politique de stérilisation, comme on le voir dans cet extrait de presse :

« La statistique des stérilisations

Berlin, 23 août 1935 – 56244 personnes ont été stérilisées au cours de l’année 1934. 84 825 propositions de stérilisations avaient été adressées aux « tribunaux de santé de la race » qui en ont examinés 64 499, soit un cas par 771 habitants. Dans 3692 cas, les tribunaux ont refusé d’ordonner la stérilisation et 4(63 propositions ont été ajournées.

Le record est détenu par Berlin où 6550 personnes ont été stérilisées. Mais le pourcentage le plus élevé est atteint à Karlsruhe, avec 2,56 par 1000 habitants et Hambourg, avec 2,22 cas par 1000 habitants.

Les statistiques ne disent pas le nombre des antifascistes stérilisés pour des motifs uniquement politiques, mal dissimulés par des prétextes raciaux … »

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Ce soutien à l’eugénisme négatif classique a été vivement contesté par Isaac Puente deux mois plus tard (Puente, 1925). Le médecin anarchiste a rejeté les articles d’Amador comme étant des préjugés dogmatiques et a souligné qu’en général trois solutions principales avaient été proposées afin d’empêcher la procréation d’individus «eugéniquement malsains». La première option reposait sur l’interdiction du mariage au moyen de l’examen médical et du certificat. Cependant, selon Puente, cela aurait pour effet d’encourager les unions clandestines, car les couples continueraient à procréer avec ou sans certificat. La deuxième alternative était la stérilisation. La troisième possibilité était la ségrégation ou l’isolement dans des colonies de travail spécialisées. Puente a estimé que pour l’État, l’option la plus intéressante serait la stérilisation car elle était la moins chère. L’isolement dans des colonies agricoles ou industrielles serait une solution plus humaine, détestée par l’État à cause des coûts que cela implique, mais qui permettrait à ces individus de devenir utiles pour le collectif et de surmonter les limitations que leur impose le capitalisme – manque de culture, ignorance et manque de conscience. Pour Puente, cependant, au lieu de l’eugénisme négatif, il fallait une «eugénisme préventif» comprenant ce que l’on appelle la «trophologie», une thérapie basée sur la nourriture, le naturisme, la culture de la personnalité et l’élargissement de sa «conscience». Mieux que toutes ces mesures, ce serait la «pleine liberté», qui purifierait «l’ambiance sociale comme le soleil [purifie] le contenu des égouts» (ibid., P. 299). Plutôt que l’imposition de mesures eugéniques, il convenait «d’espérer plus de la culture et de l’acceptation du public» (Puente, 1928, p. 67).

L’importance de la question de la mise en œuvre de l’eugénisme dans Generación Consciente était telle, que l’éditeur lança une nouvelle rubrique en décembre 1926 demandant aux partisans de l’eugénisme de l’intérieur et de l’extérieur du mouvement anarchiste d’évaluer l’eugénisme comme un moyen d’aider à la reproduction des « meilleurs » types. L’enquête, selon l’éditeur, soulignait qu’il valait la peine d’essayer de mettre l’eugénisme en pratique, même si seule une poignée d’individus conscients pourrait effectivement être en mesure de le faire. En outre, il était nécessaire de poursuivre l’eugénisme «sans contrainte» (Redacción, 1926, p. 292). L’éditeur poursuivait : il fallait favoriser les meilleures caractéristiques de la «race» (au sens de « genre humain ») et éviter que les plus nocives ne se reproduisent. Il y avait trois manières principales de réaliser ceci : l’union des types les plus
favorables; la «neutralisation» des caractères défectueux au moyen du mariage avec un type opposé ; et la prévention de la reproduction des personnes les moins aptes, chez qui la stérilisation serait un «dernier recours».

Quels moyens seraient recherchés pour mettre en œuvre un tel processus? Generación Consciente a expliqué sa position dans les termes suivants : « Respectueux de la personnalité humaine, ennemis de toute imposition extérieure à l’individu, nous aspirons, plutôt que de confier ce travail eugénique aux gouvernements, à y parvenir par le contrôle de l’homme sur lui-même » (Redacción, 1928, p. 293). Il est vital, poursuit le texte, que l’individu soit conscient de ses propres actes et surtout de l’acte reproductif. Cependant, vers la fin de la déclaration, une concession plus inquiétante s’est glissée: « Nous pensons que ce n’est pas possible pour ceux chez qui leur héritage, maladie ou vice a détruit leur personnalité humaine, presque au point de les effacer dans leur intégralité » (ibid.). Dans ces groupes, la stérilisation serait-elle toujours «volontaire» ? Si ces personnes n’étaient pas capables de prendre une telle décision, la stérilisation pourrait-elle être volontaire dans leur cas?

Malgré ces divagations, il est possible de détecter un consensus qui s’est articulé vers le milieu des années 1930 [certainement du fait que ce qui n’était que théorie vague en 1928, était devenu réalité terrifiante avec la venue des nazi au pouvoir et leur mise en place immédiate de mesures eugéniques négatives]. Un certain nombre d’articles clés, dans ce cas principalement issus de personnalités non médicales, s’opposèrent à la «stérilisation eugénique». En 1929, l’anarchiste français E. Armand écrivait que l’eugénisme et la stérilisation étaient des questions importantes pour l’État précisément parce que l’État tenait à ce que «l’anormal» ne devienne plus l’un de ses problèmes (Armand et al., 1929, pp. 30-31). Le militant des Jeunesses Libertaires De Campollano (1934) considérait la science et la loi comme incompatibles et, à la lumière des abus nazis, comprit que la stérilisation était un outil de l’oppresseur. Des lois seraient adoptées mais la pauvreté, le militarisme et le vice seraient laissés intacts par des gouvernements inefficaces. Au lieu de la législation, il fallait reconnaître que «les progrès obtenus par l’homme à travers les âges dans tous les domaines de l’activité humaine étaient dus à sa propre initiative et à son génie » (ibid., P. 30).

[ De son côté, l’anarchiste individualiste belge Hem Day – qui publia et préfaça en 1937 la brochure de Bartosek en faveur de la vasectomie « La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale », écrivait en 1935 qu’il était impossible de prévoir si les lois de stérilisation ouvriraient la voie au «triomphe de la brutalité sur l’homme», aux «représailles politiques» et à «l’absolutisme dogmatique» (Day, 1935, pp. 15– 16).

« Esterilizar ? No ! »,
Higia, numéro 13, janvier 1936

Ce à quoi dans dans le revue Higia[3], proche du courant mutualiste de la CNT-AIT, une série d’article du psychologue hongrois Aldérien Ferenc Oliver
Brachfeld répondait catégoriquement, entrevoyant la barbarie nazi à venir. Dans le numéro de janvier 1936, alors qu’une polémique agite le milieu
anarchosyndicaliste espagnol sur la question de la vasectomie et la stérilisation[4], il publie un retentissant article « Stériliser ? Non ! »[5] Il commence par rappeler la loi Nazi sur les stérilisations forcées des personnes handicapées mentales ou physiques. S’il rappelle le procès en Autriche contre les médecins ayant pratiqué des vasectomies, il insiste sur le côté volontaire des opérés, essentiellement des ouvriers, qui « souhaitaient interrompre les venues trop fréquentes de la cigogne ». Il oppose à cet exemple volontaire – et criminalisé – les lois adoptées par différents pays autorisant la stérilisation des handicapés : Suède, canton de Vaud en Suisse, Hongrie, Danemark, Finlande, 17 états des USA et l’Etat de Veracruz au Mexique, état de l’Alberta au Canada et les eugénistes anglais espèrent arriver prochainement au même résultat… Comme quoi la stérilisation des handicapée n’était pas une prérogative nazis … Il remarque qu’en Amérique du Nord, le motif pour la stérilisation obligatoire est purement financier, pour ne pas à avoir à construire de nouveaux hôpitaux et
diminuer les frais de Santé Publique, et que cet argument financier a été utilisé par les nazis « pas tant comme motivation initiale de leur loi mais comme un moyen de propagande pour rendre populaire leur idée si antipathique de supprimer la capacité de fécondation. ». Il s’oppose à l’argument fallacieux avancé par les partisans de la stérilisation présentée comme «hygiène sociale » qu’ils opposent à une hygiène simplement individuelle, rappelant que bien des maladies héréditaires ne sont pas des fléaux individuels mais des véritables plaies sociales qu’il convient de traiter à la racine plutôt que de chercher à les masquer derrières des lois cosmétiques injustes et illogiques. Enfin, rappelant que les mécanismes de l’hérédité sont encore très mal connus scientifiquement, il convient d’avoir la plus grande prudence sur le caractère supposé héréditaire de certains maladies, et appele à agir avec raison et modération concluant par la phrase de Diogène à Alexandre : « ne me prends pas ce que tu ne peux pas me rendre »… Dans un autre article, paru en mars 1936, il éclaire son propos « Eugénésie ? oui et non »[6] : Après établir Nietzche comme le fondateur de l’eugénisme, la science de la progéniture saine,

il précise le distinguo entre eugénisme positif et négatif. « L’eugénisme négatif possède trois moyens
possible devant lui : la création de consultations matrimoniales, déconseillant l’union entre personnes dont l’union ne promet pas de donner des fruits sains,
l’enfermement des personnes avec des tares dans des institutions fermées, et enfin, la stérilisation. L’éthique de la collectivité triomphe sur l’éthique de l’individualisme irrefrené, seul compte l’intérêt de l’humanité, l’intérêt de l’homme singulier ne compte pour rien. Les sentiments ne peuvent tenir lieux d’argument.
 ».
« L’eugénisme positif quant à lui se réalise en assurant des conditions de vie
hygiéniques aux familles, et une existence digne des humains. Il est évident que cela s’obtient seulement au moyen d’une politique réellement révolutionnaire: une « politique de population » ou politique démographique
». Il se prononce toutefois contre les allocations familiales, qui encouragent le lapinisme, « qui peut affaiblir les énergies biologiques des progéniteurs ». « L’eugénisme fasciste pour avoir plus et de meilleurs soldats pour une guerre future ? Il est clair que c’est non ! Eugénisme pour libérer l’humanité de ce fardeaux de « tarés » et de toutes les
déficiences physiques et mentales qui pèsent encore sur notre espèce ? Cette classe d’eugénisme nous ne pouvons que l’applaudir avec un oui décidé et affirmatif.
 ».

Toutefois il appelle à la prudence maximale dans l’idéologie et la pratique
eugéniste, donnant des exemples de personnes célèbres dont le poète Tyrtée : « si il avait vu le jour chez les spartiates, eugénistes avant la lettre[7], ils lui auraient donné la mort à peine né », car boiteux, ce qui aurait empêché qu’il les mène à la victoire dans la guerre contre les Messéniens. Il renouvelle son rejet de l’eugénisme négatif et de la stérilisation, pour une approche prudente et mesurée de l’eugénisme positif dans un article paru un an plus tard, en pleine guerre civile, « ‘l’eugénésie, Beethoven et le violon » [8] Prenant l’exemple de la surdité congénitale de Beethoven, référence explicite à la politique nazi, il rappelle qu’«il faut toujours prendre en compte que les personnes avec des déficiences organiques comme le compositeur génial peuvent palier à certaines de leurs handicaps au moyen d’efforts et de la volonté de les dépasser ». ]

Les limites du projet anarchiste: l’eugénisme au sein de l’État

Cet article soutient que l’anarchisme, avec sa pratique contradictoire provoquée par la situation sociale convulsive de la guerre civile en Espagne, nous permet d’évaluer de manière critique les paramètres de l’action sociale de l’eugénisme, ses nombreuses alliances et sa lutte pour exister et mise en œuvre dans des
circonstances politiques changeantes.

L’échec du coup d’État du 18 juillet 1936 de l’armée, qui tentait de détruire le
gouvernement républicain, aboutit à une guerre civile de trois ans. L’État républicain s’effondra dans de nombreuses régions d’Espagne, en particulier en Catalogne, et fut remplacé, au moins temporairement, par le pouvoir des comités ouvriers et les collectifs agraires et industriels. L’organisation anarchosyndicaliste (CNT-AIT) était à l’avant-garde de ce mouvement révolutionnaire, mais avec l’évolution de la guerre, celle-ci effectua une volte-face et accepta que ses représentants entrent dans les gouvernements catalan et républicain à l’automne 1936. Au gouvernement républicain, Federica Montseny se vit attribué le portefeuille du Ministère de la Santé, créé pour la circonstance (Montseny, 1937; Tavera, 2005), pp. 197-226) et en Catalogne, le jeune psychiatre Dr Félix Martí Ibáñez, auteur de nombreux articles sur la «réforme eugénique» dans Estudios, pris le contrôle du Service de santé (SIAS) le 30 septembre 1936 (Anon., 1936, p. 24). Les anarchistes restèrent dans ces positions de pouvoir jusqu’en mai 1937.

Alors que la rédaction d’articles et de brochures sur des questions liées à la sexualité et à l’eugénisme se poursuivait pendant et après cette période, Martí Ibáñez, une fois en dehors du SIAS, réfléchit au projet eugénique entrepris sous ses auspices. Dans un certain nombre de ses publications de 1937 et 1938, il rend compte de la « réforme eugénique » du décret sur l’avortement adopté le 25 décembre 1936, des campagnes contre les maladies vénériennes sur le front de guerre, du projet d’introduction des « liberatorios de prostitución » (centres de « réhabilitation » des prostituées en leur offrant une formation et des moyens alternatifs de gagner leur vie), une « maison de maternité » partiellement réussie gérée en collaboration avec l’organisation de femmes anarchistes, Mujeres Libres (femmes libres), le projet de services de conseil sexuel pour les jeunes et l’idée d’un institut des sciences sexuelles (Cleminson, 2000, pp. 232–253).

La Casa de Madernidad, gérée par Mujeres Libres, Higia n°23

Alors qu’il est clair que beaucoup de ces efforts étaient fidèles aux discussions anarchistes d’avant la Révolution que ce soit sur les facteurs environnementaux de l’eugénisme positif (meilleure santé, alimentation, …), sur le besoin de conseils sexuels et sur la grande nécessité de ressources éducatives afin de modifier les comportements sexuels, il peut paraitre profondément ironique que la mise en œuvre de certains aspects de l’eugénisme anarchiste ait été effectuée par l’institution que les anarchistes ont explicitement décriée, à savoir l’État. Les discussions entre anarchistes des questions de coercition, de stérilisation et de réforme eugénique illustrent les tensions qui existaient dans le mouvement quant à la mise en œuvre de l’eugénisme. Il existe cependant des facteurs d’unification entre l’eugénisme anarchiste à l’intérieur et à l’extérieur de l’État : les deux formes peuvent être comprises comme faisant partie d’une campagne rationnelle pour l’amélioration de l’être humain. Les deux stratégies – que ce soit en tant qu’entreprise éducative visant à modifier volontairement la pratique de l’individu ou en tant que mesure introduite par un organisme quasi-gouvernemental – peuvent être comprises comme faisant partie des techniques d’auto-gouvernance, ou gouvernement de soi, intériorisées dans le corps individuel et collectif. En termes d’historiographie de l’eugénisme, ce que la mise en œuvre anarchiste de l’eugénisme positif illustre est la diversité de la pratique eugénique dans un espace national ainsi que la diversité de l’eugénisme au niveau international – tous les eugénistes ne proviennent pas d’organisations médicales professionnelles. L’eugénisme anarchiste montre également l’existence d’un mouvement eugénique manifestement non étatique qui, malgré ses limites, cherchait à mettre en pratique des idées eugéniques, au moins dans nombre de ses manifestations et pendant un certain temps, en dehors de l’appareil d’État. Enfin, la question de la mise en œuvre de l’eugénisme peut être comprise comme un exemple de la relation problématique entre le «social» et le «scientifique», quelque chose devenu vital à la fois pour l’eugénisme et pour l’anarchisme en Catalogne dans les années 1920 et 1930.

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[1] Traduction d’un chapitre de l’article de Richard Cleminson, « Eugenics without the state: anarchism in Catalonia, 1900–1937 », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 39 (2008) 232–239. La partie entre crochets [ ] a été ajoutée au texte initial

[2] Fritz Lenz était un généticien allemand, qui apporta une justification scientifique à l’idéologie nazie, il fut membre du parti nazi à partir de 1937.

[3] Higia, revue mensuelle d´hygiène et de divulgation sanitaire, dont le premier numéro est publié en janvier 1936 et qui sera éditée à partir de juillet 1936 par la section des agents professionnels de publicité du Syndicat des Professions Libérales de la CNT-AIT. Félix Marti Ibañez, le rédacteur du décret sur l’avortement, était un des piliers de cette revue qui se voulait moins directement militante que Estudios et qui s’apparente plus à une revue
féminine comme on les connait aujourd’hui, avec ses nombreuses rubriques hygiène et esthétique féminine, exercices physiques et sport, planification familiale et maternité, hygiène de la peau et capillaire, psychologie, courrier des lectrices, ameublement et urbanisme, nutrition et diététique, puériculture et hygiène infantile, éducation, le tout entrecoupé de publicités car il s’agissait d’une revue « grand public » commerciale.

[4] Cf. l’article « les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930 » dans cette brochure.

[5] Ferenc Oliver-Brachfeld, « Esterilizar ? No ! », Higia, numéro 13, janvier 1936

[6] Ferenc Oliver-Brachfeld, « ¿Eugénésia ¿ ¡ Si y no! », Higia, numéro 15, mars 1936

[7] En français dans le texte

[8] Ferenc Oliver-Brachfeld, « La Eugenesia, Beethoven y el violín », Higia, numéro 23, noviembre 1937

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

extrait du Journal officiel de la Généralité de Catalogne du 9 janvier 1937

Présidence

Décret

La réforme eugénésique, qui représente l’une des meilleures conquêtes révolutionnaires en matière de Santé, commence son plan d’action en incorporant dans la législation sanitaire un fait qui jusqu’à présent a été mené hors de tout contrôle scientifique, dans l’ombre et par des personnes incompétentes, et qui, à partir de ce moment, devient une catégorie biologique et sociale, en tant que avortement. L’objectif principal poursuivi est de fournir aux travailleuses un moyen sûr et sans risque de réguler la naissance, lorsqu’il existe des causes puissantes, sentimentales, eugéniques ou thérapeutiques qui nécessitent l’interruption artificielle de la grossesse.

L’avortement est pratiqué depuis longtemps par des éléments sans scrupules qui ont spéculé sur les besoins prolétariens pour limiter la prolificité dans certaines situations. Il y a besoin de mettre fin à la honte des avortements clandestins, source de mortalité maternelle, pour que l’interruption de grossesse devienne un instrument au service des intérêts de la race et vérifié par ceux qui ont la crédibilité scientifique et l’autorisation légale.

Pour tout ce qui précède, sur proposition des Conseillers de Santé et d’Assistance Sociale et de la justice et en accord avec le Conseil,

Je décrète :

Art.1. L’interruption artificielle de grossesse effectuée dans les hôpitaux, cliniques et établissements de santé dépendant de la Generalitat de Catalogne est autorisée, dans laquelle le service spécial à cette fin est autorisé.

Art.2. Sont considérées comme des raisons justifiées, pour la pratique de l’avortement, les raisons d’ordre thérapeutique, eugénique ou éthique.

Art.3. Les cas d’avortements non thérapeutiques ou eugéniques seront effectués exclusivement à la demande de l’intéressé, sans qu’aucun de leurs proches ou proches parents ne puisse ultérieurement faire valoir de prétention quant au résultat de l’intervention.

Art.4. Dans les cas où sont dépassés 3 mois de grossesse, l’interruption de grossesse n’aura pas lieu, sauf justification thérapeutique.

Art.5. La même femme ne sera pas autorisée à interrompre une grossesse plus d’une fois par an, si aucune cause thérapeutique ne l’exige.


Ce texte est extrait de la brochure de la CNT-AIT  » LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Autres textes relatifs au décret de 1936 sur l’avortement en Catalogne :

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

La vulgarisation scientifique de l’embryologie par le Docteur anarchiste Isaac Puente : instruire pour reprendre le contrôle de son corps


Modèle de fiche d’examen et fiche d’intervention
 pour l’interruption volontaire de grossesse
Services d’interruption artificielle de grossesse en Catalogne (Mars 1937)

La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

José María Zavala (La Razón, 18-07-2015)

La mise en place du décret du 25 décembre 1936 sur l’interruption de grossesse ne s’est pas faite sans résistance de la part des médecins.

Ainsi, l’opposition des Dr José Roig et Gilabert est documentée. Le Dr Félix Martí Ibáñez, directeur général de la santé du gouvernement catalan, lors d’une visite d’inspection à la maternité de Lérida, a entendu de la bouche même du Dr Roig que s’il n’avait pas pratiqué d’avortement jusque-là, c’est parce qu’il n’avait reçu aucune autorisation officielle pour le faire !

Face à une telle mauvaise foi, Martí organisa l’annonce du nouveau service médical dans toute la presse. [cf. le reportage de Mundo Gráfico ci-après]  Quelques jours plus tard, les premières femmes qui étaient prêtes à subir l’intervention se pressaient dans les centres autorisés. Mais le Dr Roig fit de son mieux pour les décourager. Il ordonna au pharmacien de l’hôpital de ne pas se réapprovisionner en laminaires [algues séchées stérilisées utilisées dans le processus médical]. Le directeur du laboratoire accepta même de falsifier les résultats des tests cliniques pour faire croire aux femmes que l’opération leur était refusée en raison de mauvaises conditions de santé. Et pour finir de les dissuader, le Dr Roig proclama que pour subir un avortement, une hospitalisation minimale de six jours était nécessaire.

Certaines femmes réagirent en achetant leurs propres laminaires avant de se rendre à l’hôpital. L’une d’elles, l’épouse d’un garde d’assaut, a même intimidé le Dr Roig avec un pistolet lorsqu’il a refusé d’intervenir. Mais ce n’est que lorsque la police a menacé de l’arrêter qu’il a accepté de pratiquer l’avorte ment.

Néanmoins, le nombre total d’avortements légaux enregistrés pendant la guerre en Espagne pourrait être estimé entre 1 200 et 2 000.

Un chiffre certainement élevé étant donné que le 30 juillet 1937, le gouvernement a retiré son décret sous la pression des médecins, qui ont ainsi remporté une grande victoire dans leur guerre particulière contre l’avortement, dans une autre guerre encore plus sanglante.

Annonce d’une conférence pour promouvoir « l’avortement et la conception consciente » du Dr Rodriguez à l’Athénée Libertaire d’Igualda, janvier 1937

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La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

D’arpès un texte de Juan Gérvas, Médecin généraliste retraité, Equipe CESCA (Madrid, España) [1]

De l’infanticide à l’avortement

Pendant des centaines de millénaires, le contrôle des naissances a été imposé par la nature, avec la faim et les maladies infectieuses. Lorsqu’il y avait trop d’enfants, l’infanticide était pratiqué, directement ou indirectement, avec peu de soin et d’attention. On pratiquait l’avortement volontaire avec diverses herbes ou avec des moyens mécaniques brutaux qui mettaient en danger la vie des femmes. À la fin du XIXe siècle, l’Église catholique interdit l’avortement volontaire.

La lutte pour le droit à l’avortement a commencé à partir de positions très différentes; d’une part, par des personnes aux préoccupations sociales et féministes qui, face à la réalité de l’avortement désespéré, ont préféré une procédure légale n’impliquant pas la mort de la femme. De l’autre, nous trouvons les courants eugénésiques[2] et néo-malthusiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui considéraient la reproduction aveugle comme un problème, soit parce que se reproduisaient des éléments sociaux peu recommandables, soit parce qu’en général il y avait une reproduction excessive, qui conduirait à une crise des ressources.

Une évolution intéressante a été celle des mouvements néo-malthusiens anarchistes du début du XXe siècle, qui ont renversé une idéologie purement conservatrice (le malthusianisme) pour la mettre au service de la classe ouvrière. «Le néo-malthusianisme de ces années […] était un mouvement proto-écologique, anticapitaliste et féministe de premier ordre […]; c’était un mouvement révolutionnaire face à la réalité socio-politique et économique de l’Espagne et de l’Italie, dans ce qu’il avait consciemment choisi de limiter le taux de natalité des travailleurs »[3]. La propagande de ces théories pénétrait le prolétariat urbain, bien que les difficultés à se procurer des moyens contraceptifs rendent difficile le passage à une application générale. Le soutien que des intellectuels éminents comme Gregorio Marañón ont donné aux mouvements hygiénistes / néo-malthusiens leur donna une patine de respectabilité.

L’Espagne des années 1930

Avec l’arrivée de la démocratie en Espagne en 1931 [chute de la Monarchie et déclaration de la Seconde République], des mouvements progressistes de toutes sortes ont pu étendre leur action sociale, ce qui a conduit à une large diffusion des informations sur l’hygiène sexuelle et même des moyens contraceptifs tels que les coupes vaginales. Le débat sur l’avortement n’était pas généralisé mais limité aux seuls médecins et, bien que les anarchistes le considérèrent comme un outil d’émancipation, leur approche était plutôt centrée sur la contraception.

Lorsque l’armée fractionnelle franquiste fasciste exécuta son coup d’État contre la république et le Front Populaire, la nuit du 17 au 18 juillet 1936, les organisations ouvrières et les partis de gauche réagirent  pour défendre la [Liberté et] la République. Après les premiers moments de confusion et de lutte, avec la stabilisation de la situation et le début de la guerre civile, les institutions de l’État républicain durent s’appuyer sur ces organisations politiques pour la gestion d’une partie de leurs fonctions. Mais dans certains cas le Gouvernement fut simplement submergé par l’action politique des milices révolutionnaires. Celles-ci, notamment les anarchistes regroupés au sein de la CNT-AIT[4], décidèrent de mener la révolution sociale parallèlement à l’effort de guerre. Dans le cas spécifique de Barcelone, où la CNT-AIT était particulièrement forte, il y a eu un remplacement de facto des institutions de la Generalitat [le gouvernement Catalan] par les forces anarchistes. A partir de septembre 1936, la CNT fut intégrée au gouvernement de la Catalogne, en même temps que celui de la République. Cela a permis aux anarchistes, dans les domaines dans lesquels ils étaient impliqués, d’appliquer leurs idées en utilisant la structure étatique. Ainsi, cinq conseillers de la CNT-AIT ont rejoint le gouvernement de la Generalitat en tant que responsables de la santé, en même temps que des ministres cénétistes ont été nommés au gouvernement espagnol de Largo Caballero (PSOE, Parti Socialiste) en septembre 1936.

Félix Martí Ibáñez

Avantages et inconvénients des procédés
anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Le responsable sanitaire anarchiste était le médecin de la CNT, Félix Martí Ibáñez, né en 1911, à Carthagène (Murcie). Martí venait d’une famille valencienne de la classe moyenne supérieure, son père était éducateur et sa mère pédagogue[5].

À Barcelone, il passa son bac puis étudia la médecine, qu’il termina à l’âge de 19 ans. Plus tard, en 1933, il s’installa à Madrid, où il fut fortement influencé par Gregorio Marañón  et par José Ortega y Gasset. En 1934, il présenta sa thèse de doctorat sur « l’Histoire de la psychologie et physiologie mystiques de l’Inde. ; Études de psychologie religieuse ».

Puis il retourna à Barcelone, où il combina sa propre consultation en cabinet avec le travail pour les militants de la CNT-AIT regroupés dans une coopérative de soins de santé.

Il réalisa également un travail important de diffusion de l’idéologie néo-malthusienne et eugénésique, en relation dans son cas également avec son intérêt pour les maladies mentales. Ainsi, il était en charge de la rubrique de la santé du magazine valencien Estudios, une publication libertaire à la pointe dans la diffusion des connaissances sur la santé sexuelle et le contrôle des naissances[6]. Avec le début de la guerre, il participe activement à l’organisation des services médicaux associés à la CNT-AIT, ainsi qu’à l’ensemble de la structure révolutionnaire.

Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse

En septembre 1936, Félix Martí Ibáñez fut nommé Directeur de la Santé Publique et des Services Sociaux du gouvernement catalan et, en même temps, Sous-secrétaire général du ministère de la Santé de la République, poste qu’il n’accepte pas. De son poste catalan, il se battit pour que la structure de la Generalitat applique les politiques de santé dans une perspective anarchiste. L’initiative la plus importante et la plus connue est le décret sur l’interruption artificielle de la grossesse, approuvé le 25 décembre 1936, publié au Journal officiel de la Generalitat de Catalunya le 9 janvier 1937. (Le texte accordait un délai de 15 jours pour l’organisation des services en vue de son application)[7].

Extrait du Journal officiel de la Generalitat de Catalunya du 9 janvier 1937

Il est intéressant de noter ce que Martí Ibáñez commenta au sujet du Décret: «Et comme toute réforme eugénésique doit placer au centre la mère et l’enfant, c’est là que nous avons commencé, en établissant dans le décret susmentionné la liberté de pratiquer l’avortement, quelle que soit la cause qui le motive, effaçant ainsi le charlatanisme meurtrier et dotant le prolétariat d’un moyen scientifique et efficace de contrôler sa natalité, sans crainte des risques que cela pourrait lui apporter »[8].

De cette citation, on peut déduire plusieurs idées :

1) Martí Ibáñez avait une idée claire d’être à l’origine de cette initiative réglementaire ;

2) Il entendait ce décret comme le début d’un processus d’application de politiques eugénésiques ;

3) il n’a pas limité les causes de l’avortement;

4) il a souligné la limitation des naissances comme l’un des objectifs du décret ;

5) D’un point de vue rhétorique, il est clair que Martí Ibáñez a considéré le décret parmi les mesures révolutionnaires visant à l’émancipation du prolétariat ; et

6) Il recherchait la légitimité [réglementaire] pour empêcher la mort de femmes lors de pratiques d’avortement illégal.

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique une volonté d’intervention eugénésique générale sur la société et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Martí Ibáñez développa ces points (notamment celui de l’avortement comme instrument d’émancipation du prolétariat) et mis en évidence la combinaison de l’avortement avec la création de centres dédiés à la diffusion des « moyens contraceptifs ». On y perçoit clairement le désir de créer un ensemble de mesures visant à faciliter le choix reproductif des femmes[9].

Martí Ibáñez poursuivra son travail en collaboration avec le gouvernement de la Generalitat, tant que les anarchistes y participeront; c’est-à-dire jusqu’aux événements de Mai 1937, lorsque la CNT fut expulsée des gouvernements central et catalan. Martí Ibáñez parti alors comme médecin sur le Front de l’Est où il fut blessé, puis participa à des rencontres internationales aux Etats-Unis et au Mexique. Il revint en Espagne alors que la défaite ne faisait plus de doute puis suivit les chemins de l’exil avec ses compagnons, en France puis aux États-Unis, où il fut professeur d’histoire de la médecine à New York[10].

L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique un désir d’intervention eugénésique générale sur la société (bien que l’on ne sache pas clairement quelles seraient ces interventions), et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Aucun type de restriction morale n’est accepté en ce qui concerne le droit à l’avortement, qui est présenté comme un fait de « catégorie biologique et sociale ». On voit ainsi dans le texte les deux influences fondamentales déjà évoquées: le féminisme anarchiste et l’eugénisme / néo-malthusianiste. Comme le dit Marie Nash[11], « La nouvelle réforme eugénésique de l’avortement » a répondu à une approche eugénésique, hygiénique [sic] et de classe « .

D’un point de vue féministe, on peut souligner que, bien que cette législation fût très en avance [sur son époque] et qu’elle légitime l’autonomie totale des femmes, la légitimation de l’avortement est  lié à la maternité, pour qu’elle soit heureuse et féconde. C’est une représentation du rôle des femmes dans la lutte pour le droit à l’avortement en Espagne, une lutte dans laquelle il n’y avait pratiquement pas de femmes et dans laquelle les points de vue étaient éminemment pratiques, et idéologiques uniquement du point de vue global anarchiste et pas de celui de l’émancipation féminine.[12]

L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse

[Dès la promulgation du décret, des réunions sont organisées pour informer la population. Ainsi le Bulletin CNT-FAI d’Igualada du 13 mars 1937 rend compte de la conférence du Dr. J. Rodríguez sur le thème de la « conception consciente de l’avortement ».]

Mais quel a été l’impact de cette législation ? Ce qui peut être dit se fonde sur les données conservées dans les quatre principaux hôpitaux de Catalogne et sur les estimations des professionnels de la santé. Cet aspect a été étudié en profondeur par Marie Nash[13], et nous nous référons à ses données. Ainsi, on estime qu’au début du siècle dernier, il y avait un avortement clandestin pour sept ou huit naissances et, dans les années 1920, environ 20% des grossesses en Catalogne se sont soldées par un avortement provoqué.

La documentation disponible à l’hôpital de San Pau montre des chiffres très bas pour l’avortement volontaire et encadrée par le décret de 1936 sur l’interruption artificielle de la grossesse. Entre 1937 et 1938, seuls 15 avortements sur 281 documentés peuvent être considérés comme tels, ce qui signifie que «l’incidence de la nouvelle législation a été minime puisqu’elle n’a touché que 5% des avortements enregistrés pendant la période d’application du décret. Tout semble indiquer un niveau d’échec élevé dans la mise en œuvre de la réforme de l’avortement eugénésique »[14]. Bien que les données fournies par Félix Martí Ibáñez pour l’hôpital Clínic indiquent un plus grand nombre d’avortements (300 pour le mois de juin 1937), il est possible que les circonstances dans cet hôpital aient été particulières étant donné la présence surplace de Martí Ibáñez lui-même.

Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne

Parmi les quatre ministères que Largo Caballero attribua à la CNT-AIT, se trouvait celui du Ministère de la Santé et de l’Aide sociale, créé en partie pour pouvoir le remettre spécifiquement aux anarchistes[15]. Jusque-là, la santé et l’assistance sociale faisaient partie d’un autre ministère (historiquement, l’Intérieur et depuis 1933, le Travail). De fait, après la courte période où le ministère spécifique dédié à cette seule fonction était sous la responsabilité de Federica Montseny, la santé redevint la charge d’autres ministères – en l’occurrence celui du l’Instruction publique puis de nouveau celui du Travail.

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement dans l’Espagne du XXIe siècle

Outre la grande valeur symbolique d’être la première femme ministre d’un gouvernement espagnol et l’une des premières au monde, Montseny a consacré les six mois que son ministère a duré à introduire des idées de progrès dans le domaine de la santé et de l’assistance sociale, dans un contexte de guerre civile. Bien que certains de ses collaborateurs soient des anarchistes, d’autres venaient également de différentes organisations du Front populaire, et elle essaya pour les choisir de s’appuyer davantage sur l’expertise technique que sur l’idéologie. Les actions fondamentales de son ministère ont été la création de Liberatorios de Prostitución (abris pour les femmes qui voulaient renoncer à la prostitution), des foyers pour enfants, ainsi que des campagnes de santé logiques dans un pays en guerre, en particulier pour éviter les épidémies et soutenir les réfugiés fuyant devant l’avance des troupes factieuses. Le projet de loi sur l’avortement fut également de ceux les plus importants.

La position anarchiste, généralement favorable au droit des femmes de décider librement, était encore plus marquée dans une situation de guerre et de difficultés sociales énormes : «Tous les scrupules religieux ou autres pesaient peu dans la vie des femmes qui ont dû faire face à un tel état de fait. Conscients de la nécessité de trouver une solution à l’affaire, sans être partisan, loin s’en faut, de la pratique de l’avortement, le Dr Mercedes Maestre et moi avons décidé ensemble d’élaborer un décret qui permettrait l’interruption artificielle et volontaire de la grossesse. Décret bloqué dans le portefeuille du président en raison de l’opposition de la majorité des membres du gouvernement »[16]. En effet, [le socialiste] Largo Caballero était contre l’approbation du projet, qui ne réussit donc pas à se concrétiser. ».

Federica Montseny dit dans ses mémoires avoir recouru « au subterfuge de l’extension au reste de l’Espagne républicaine des avantages du décret sur le droit à l’interruption artificielle de grossesse adopté par la Generalitat de Catalogne ». Il n’y a pas de données quant à l’extension du décret d’interruption artificielle de grossesse au reste du territoire de la République. Le droit à l’avortement a duré peu de temps, et a été définitivement oublié lorsque la République fut défaite en 1939 et que le régime de Franco se fut établi.

En synthèse

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a toujours une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement en Espagne aujourd’hui, au 21e siècle, y compris les limites pratiques pour qu’il soit pratiqué dans l’intimité du domicile de la femme, par le médecin généraliste et par des méthodes pharmacologiques simples et sûres.


[1] Traduction annotée et enrichie d’un article qui fait partie d’un texte de Pedro Gérvas (« L’avortement en Espagne. Première législation. Le décret de la Generalitat de Catalunya sur l’interruption artificielle de la grossesse, 1936 »), daté de novembre 2015, pour le master « Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation »(MEEF), Séminaire« Histoire de la pensée féministe en Espagne », avec le professeur Mercedes Yusta Rodrigo, Université Paris 8.

[2]NdT : j’ai choisi d’utiliser le terme “eugénésique” (plutôt qu’eugénisme positif comme il est parfois décrit) pour différencier ce courant de « l’eugénisme négatif », lequel est la base des théories racistes et racialistes notamment nazis, avec lequel il n’entretien aucun lien. NdT

[3] Eduard Masjuan: Procreación consciente y discurso ambientalista: anarquismo y neomalthusianismo en España e Italia, 1900-1936. Ayer. 46, Naturaleza y conflicto social (2002), p. 64.

[4] La Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo) est un syndicat anarchiste fondé en 1910 et dont les origines remontent à la Première Internationale et 1870. L’AIT (Association Internationale des Travailleurs) est l’alliance Internationale des anarchosyndicalistes, fondée à Berlin en 1922, et dont sont toujours membres actuellement tant la CNT-AIT espagnole que la CNT-AIT française. NdT

[5] https://es.wikipedia.org/wiki/Félix_Martí_Ibáñez

[6] Josep Lluis Ausín i Hervella y Josep María Calbert i Camarasa: Félix Martí Ibáñez i l’Institut de Medicina Pràctica (1931-1938). Gimbemat 2000, 34, 181-198. También publicó en la revista anarquista de salud Higia.

[7] http://dogcrepublica.gencat.cat/pdf/republica/1937/19370009.pdf

[8] Félix Martí Ibáñez: En torno a la reforma eugénica del aborto. Estudios, nº160, enero de 1937, 11-12.

[9] Jaume Sobrequés: “Cataluña tuvo durante la República la ley del aborto más progresista de Europa”. El País, 13 de febrero de 1983. http://elpais.com/diario/1983/02/13/espana/413938815_850215.html

[10]http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1294140/pdf/jrsocmed00093-0051.pdf

[11] Mary Nash: Género, cambio social y la problemática del aborto. Historia Social No. 2 (Otoño, 1988), 19-35.

[12] [ « Cette idée est reflétée dans l’annonce des femmes sans cette annoncé des Mujeres Libres « À toutes les femmes libertaires » parue dans Fragua Social le 9 décembre 1936 à Valence: «Nous sommes les pionnières d’une nouvelle société, celles d’entre nous qui doivent accoucher et guider les hommes de demain. Préparons-nous à l’imitation de la Grèce antique, amantes de la Beauté de l’Art et de la Nature, à avoir des enfants sains, sains de corps et d’esprit. Cultivons-nous nous même pour qu’il en soit ainsi. Cultivons-nous pour donner aux enfants des orientations de vie nouvelles et saines, lavées de toutes discordes, de fanatisme, de mensonges et de routines … Un monde nouveau, riant, sain et beau; des hommes libres et forts sortiront de nos ventres… » Cette annonce est intéressante en raison de la claire allusion à la responsabilité qu’implique le fait d’avoir des enfants. Amparo à cette date venait d’arriver à Valence, il n’est pas déraisonnable de penser qu’elle aurait pu l’écrire.L’opinion sur la maternité qui est apparue dans les publications de Mujeres Libres était celle d’un engagement évident envers la «femme en tant que personne», pas seulement en tant que mère. La position de Lucía Sánchez Saornil était que «le concept de mère absorbe celui de femme; la fonction annulant l’individu ». Elles ont insisté sur le fait que la maternité n’était pas quelque chose qui « se produit de forme naturelle » – à l’exception du fait biologique de l’accouchement. Elles pensaient que c’était un fait social et elles insistaient donc sur la préparation pour être de bonnes mères. Voir: Ackelsberg M. Mujeres Libres. op. cit., pp. 196-8. Elles ne firent pas  campagne pour la contraception dans leur magazine et par rapport aux programmes d’alphabétisation, d’emploi, de maternité et d’éducation, ceux liés à la sexualité étaient assez limités » in Ética, anarquismo y sexualidad en Amparo Poch y Gascón, Concepción Gómez Cadenas, Madrid, 2017.]

[13] Mary Nash : Género, cambio social…, pp. 19-35

[14] Mary Nash : Género, cambio social…, p. 32. [NdT : cependant il semble que le Décret a été abrogé par la Generalitat dès le départ des anarchises du Conseil de Santé en juillet 1937 …]

[15] Federica Montseny: La sanidad y la asistencia social durante la guerra civil, 1986. Cf. la traduction ci-après

[16] Ibid.


La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

le Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

II. La mise en place d’une santé publique anarchiste

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE

LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938)

Nous continuons notre série sur l’oeuvre de Santé publique des anarchosyndicalistes pendant la Révolution espagnole .

Le premier volume ( LIEN ) était consacré aux mesures prises en urgence face à un évènement sanitaire et politique, imprévu et brutal, en l’occurrence une Révolution. Nous avons vu comment les anarchosyndicalistes ont dû faire face, dans l’urgence, pour prendre en main le système de santé publique, alors qu’ils manquaient de personnel qualifié et de matériels, et qu’ils devaient en plus affronter une guerre civile. Le fait que les anarchosyndicalistes se soint préparés, idéologiquement et pratiquement, pendant des dizaines d’années, à cette éventualité, y compris dans le domaine sanitaire, leur a permis de faire preuve des qualités requises pour le gestion des crises sanitaires : anticipation, préparation (preparadness), réactivité. Ainsi il n’y eu pas dans le camp républicain d’effondrement du système sanitaire, il n’y eu pas d’épidémie par exemple, au grand étonnement des délégations de la Croix Rouge et du Comité d’Hygiène de la Société des Nations venus inspecter sur place.

Dans ce second volume, nous abordons la question de quelle politique de santé publique de long terme a été mise en place par les anarchosyndicalistes une fois le temps  de l’urgence absolue réglée. Car c’est un fait significatif que – même si la situation sanitaire a toujours été sous une tension très critique du fait de la guerre civile – les anarchosyndicalistes ont malgré tout essayé d’ébaucher ce que ce serait une Santé publique « d’après crise » :  universelle, au service de la population,  mettant l’accent sur la prévention,  socialisée et décentralisée.

Des réformes structurelles ambitieuses et visionnaires – qui ne furent mises en place parfois que plusieurs dizaines d’années après dans nos « démocraties libérales » – furent initiées : laïcisation des services de santé et d’assistance, socialisation, médecine préventive, légalisation de l’avortement, réforme de la psychiatrie, approche intégrée de la santé (concept « One health ») … Cette vision culmina avec le Congrès National de la Santé de 1937 qui equissa une proposition de concept de Santé publique d’un point de vue anarchiste, qui reste d’une actualité brûlante. La santé y est en effet décrite comme un état total de bien être, physique, mental et social, définition que l’OMS reprendra à son compté mais sans vraiment mettre l’accent sur le domaine social …

Ce second volume contient des traductions d’articles d’époque ou d’articles universitaires, dont certains pour la première fois en Français comme le décret sur l’avortement de 1936 en Catalogne, l’analyse retrospective de Federica Montseny sur son action dans le domaine de la santé ou encore l’oeuvre de  de Félix Martí Ibáñez, qui écrivit une psychanalyse de la Révolution Espagnole en plein coeur de l’action en 1937, et qui peut toujours nous servir comme support de réflexion et de débat sur les objectifs et l’organisation d’un mouvement révolutionnaire.

Vos commentaires et remarques sont toujours les bienvenus,

Bonne lecture !

La brochure fait 104 pages, au forma A5. Elle peut être téléchargée ici :

On peut aussi la commander au format papier en envoyant un mail à contact@cnt-ait.info, prix 8 Euros, frais de port compris.

INTRODUCTION : la Santé par la Révolution, la Révolution par la Santé

– L’anarchisme espagnol dans le débat sur la santé en Espagne: santé, maladie et médecine (1930-1939)

1.Introduction: le débat autour de la santé, de la salubrité et de l’hygiène
2. La CNT et le concept de médecine sociale
3. Le discours anarchiste sur les «maladies sociales»
4. Le problème de santé pendant la guerre civile : la CNT et le contrôle de la santé catalane
5. Conclusions

– Vers une définition de la Santé Anarchiste : le Congrès National de la Santé de mars 1937

Finalité : la santé d’un point de vue anarchiste
Principe : Le système de santé d’un point de vue anarchiste
Tactiques : mise en œuvre des principes pour atteindre la finalité

– La santé dans la Révolution sociale et libertaire de 1936

La culture sanitaire dans le mouvement libertaire
La Révolution en Catalogne et son impact sur le système de santé
La Révolution à Valence et son impact sur le système de santé
La Révolution en Aragon et son impact sur le système de santé

– La Santé et l’Assistance Sociale pendant la Guerre Civile par Federica MONTSENY (1986)

Organisation du Ministère
Santé
Le Comité d’Hygiène de la Société des Nations
Assistance Sociale
Invitation du Comité d’Hygiène de la Société des Nations
Création de l’Office Central d’Evacuation et d’Assistance aux Réfugiés
Le problème de l’avortement
La lutte contre la prostitution
Considérations finales

– Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

De l’infanticide à l’avortement
L’Espagne des années 1930
Félix Martí Ibáñez
Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse
L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse
L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse
Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne
En synthèse

– Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

– Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

– Psychologie et Anarchisme dans la Guerre Civile espagnole : l’œuvre de Félix Martí Ibáñez

Données biographiques
Martí-Ibáñez et la psychologie avant la guerre civile
La réforme de la psychiatrie pendant la guerre civile
Psychanalyse de la guerre civile
Le travail psychologique d’un exilé

Annexes

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE

LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938)

Premier Volume : Un exemple de réponse anarchosyndicaliste à une crise sanitaire et politique soudaine et  inédite


Les questions de santé ont joué un très grand rôle dans la structuration de la pensée anarchiste en Espagne, depuis son apparition à la fin du XIXème siècle, et les professionnels de santé, médecins, infirmières, aides-soignants, pharmaciens … ont joué un rôle très actif tant du point de vue idéologique, théorique que pratique et organisationnel.

Ce phénomène n’est pas exclusif à l’Espagne. Dans tous les pays où les idées libertaires ont pris racine, il est courant de trouver des professionnels de la santé parmi ses militants . C’est même logique : les médecins et autres agents de santé ont été les témoins directs des effets de la révolution industrielle sur les conditions de vie et de travail du prolétariat. Il est fréquent que dans leurs publications ils proposent des mesures en solution à ces problèmes de santé, véritables épidémies sociales. Certains considèrent même que la seule thérapie possible est la transformation radicale de la société.

Mais en Espagne, la participation des « sanitarios » dans le mouvement libertaire à connue des proportions véritablement structurantes. Le livre « la finalité de la CNT-AIT, le Communisme Libertaire », véritable boussole de référence du mouvement anarchosyndicaliste espagnol, n’a-t-il pas été écrit par le médecin Isaac Puente, dont Federica Montseny – future ministre anarchiste de la santé – a pu dire : « indiscutablement, le docteur Isaac Puente fut le principal inspirateur des réalisations collectives de la Révolution espagnole ».

La spécificité du mouvement anarchiste espagnol,  particulièrement dans le secteur de la santé, est qu’il a tenté de mettre en application, sur une grande échelle géographique, les principes anarchistes et de les confronter à  la réalité, même si ce fut dans les conditions effroyables d’une guerre civile, qui rendait les problèmes de santé encore plus aigus (blessés de guerre, réfugiés, pénuries de personnels et de matériel, risque d’épidémies, …).

Témoin de cette intense participation des professionnels de santé dans le mouvement anarchiste espagnol, la presse libertaire espagnole, dont le nombre de titres continue de surprendre les historiens et les militants actuels, a recueilli un grand nombre d’articles, d’informations, de courriers des lecteurs et de conférences données par des professionnels de la santé dans les centres libertaires et les athénées (centre sociaux libertaires). Cela ne signifie pas que tous les auteurs de ces articles, pas même la majorité sûrement, partageaient l’intégralité des idées anti-autoritaires des journaux dans lesquels ils s‘exprimaient, mais ils savaient que c’était là le moyen le plus direct de rapprocher leurs idées de la partie la plus active du prolétariat. Il y eu des influences réciproques entre le mouvement anarchosyndicaliste et les mouvements populaires de santé d’autres obédiences – socialiste notamment – tant et si bien que lors de la Révolution de 1936, la vision globale de l’organisation de la santé révolutionnaire était globalement partagée, dans le sens anarchiste d’un système de santé socialisé (pas forcément étatisé), universel, laïque et gratuit, avec un système de santé intégré, laissant une plus grande part à la prévention.

Cette série de brochures en 4 parties  essaye de mettre en lumière ce qui a animé ces centaines et ces milliers de militants, sur plus d’un siècle : l’aide mutuelle et la solidarité, l’humanisme avant tout. Ils étaient persuadés que la meilleure des thérapies face à une société malade, reste encore la Révolution, sociale et libertaire.

L’objectif de ce travail de compilation de textes, écrits par des militants dans le feu de l’action ou par des universitaires plusieurs décennies après que la passion révolutionnaire soit retombée, n’est pas de se complaire dans la nostalgie d’une Utopie perdue qui ne reviendrait jamais.
Alors que l’Humanité est secouée par une crise sanitaire, qui se transforme en crise politique et économique majeure dont on dit qu’elle annonce un changement d’organisation du Monde ; il nous semble essentiel de revenir sur cette période de la Révolution espagnole dont on sait qu’elle a été l’annonciatrice des bouleversements mondiaux ultérieurs.

Il est de bon ton, chez les commentateurs académiques, universitaires, journalistiques ou politiques, de dire que l’Anarchie est une situation de désordre absolu, et que les Anarchistes sont au mieux de doux rêveurs, au pire de dangereux casseurs. La crise que nous vivons en ce moment avec le Covid 19 nous démontre au contraire que le désordre absolu que nous vivons actuellement n’est pas l’Anarchie mais le chaos, et qu’il  n’est pas le fruit d’une politique anarchiste, mais bien le résultat combiné de l’action du Capitalisme et de l’État.

L’expérience de la CNT-AIT en Espagne nous montre que – confronté à une situation aussi soudaine que celle du Covid-19, les anarchosyndicalistes ont néanmoins réussi à refaire tourner quasi immédiatement le système de santé, et ce alors que la plupart des cadres de santé avait fui et qu’ils manquaient d’absolument tout. La différence vient du fait que si la crise (le Révolution) n’avait pas été prévue par les anarchistes (le facteur déclenchant est venu d’un coup d’état fasciste qui n’avait pas été annoncé), au moins l’avaient ils prédite – et même appelée de leurs vœux – et donc ils s’étaient patiemment organisés, et ce pendant plus de 70 ans, pour être prêt, le jour venu, à faire face.

C’est cela qui manque au Capitalisme et à l’état pour faire face aux épidémies : le sens de l’Histoire. Or on sait qu’en cas d’épidémie, les facteurs clés pour empêcher sa propagation sont la préparation, la détection précoce et la réaction rapide. Et que ce n’est pas en temps de « guerre » que ces aptitudes se préparent.

Les militants anarchosyndicalistes espagnols ont fait la preuve de leur capacité d’anticipation et de préparation et si la révolution espagnole a débouché sur une crise politique majeure puisque Guerre Civile, au moins faut il leur reconnaître qu’elle n’a pas débouché sur une crise sanitaire puisque – du moment que les anarchistes étaient responsables de la santé de la population en zone républicaine, aucune épidémie n’a été à déplorer, et ce au grand étonnement même des meilleurs spécialistes mondiaux qui étaient venus inspecter la situation s’attendant à trouver une situation sanitaire explosive.

Si l’on compare ce que les ouvriers, les paysans espagnols, et quelques médecins et infirmières qui étaient restés ont pu accomplir en si peu de temps en 1936 en temps de guerre, avec les prouesses de 2019 du système de santé des armées françaises, qui coûte des millions d’euros et qui dispose de profusion de matériel et de personnel mais qui n’a pas été foutu de monter une tente barnum avec 30 lits de réanimation en moins de 3 semaines pendant l’épidémie Covid, on ne peut s’empêcher de penser que oui, décidément, l’Anarchie est la plus haute expression de l’Ordre, et qu’il serait souhaitable pour notre santé et le bien-être de l’humanité et de la planète, que l’on prenne exemple sur les révolutionnaires espagnols de 1936 …

La définition anarchiste de la santé est « État total de bien-être, physique, mental et social » ». Pour rétablir l’Harmonie, entre les humains comme avec la Planète, condition sine qua none pour vivre en plénitude de notre santé, nous devons en finir avec le Capitalisme et l’Etat. Il y a urgence.

Des travailleurs de la santé de la CNT-AIT

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CONTENU DE LA BROCHURE :

– INTRODUCTION : la Santé par la Révolution, la Révolution par la Santé    1

– Quelques précurseurs :  critiques anarchistes de la médecine    5

– Bref Panorama historique de la santé anarchiste en Espagne    7

a) Les débuts de la première internationale en Espagne (1870-1900) : les bases rationnelles et scientifiques de l’anarchisme espagnol    7
b) Les apports du néo-malthusianisme et du naturisme (1900-1920)    8
c) Durant la dictature de Primo de Rivera (1923 – 1931) : maturation des apports idéologiques    9
d) La seconde République (1931-1936) : affirmation du  communisme libertaire comme finalité de l’anarchosyndicalisme et remède aux maladies sociales    9
e) La Révolution Sociale (1936-1937) : mise en pratique de 70 ans de préparation conceptuelle et idéologique.    10
f) L’Ordre contre l’Utopie sanitaire et sociale : les communistes puis l’exil, la résistance intérieure, la clandestinité (1938-1975)    10

– Sur le rôle des techniciens en période révolutionnaire    13

– Anarchosyndicalisme et santé à l’arrière et au front : le cas de Valence et de la Colonne de fer  dans la guerre civile espagnole ((1936-1937)    15 – « Santé, performance et activité  » ! L’Organisation Sanitaire Ouvrière, la CNT-AIT et la collectivisation des services médico-sanitaire au déclenchement de la révolution à Barcelone    49

– L’hôpital de campagne de la CNT-AIT de Villajoyosa (Alicante)    54

– « À l’hôpital …»    55

– Les affiches de la CNT-AIT en soutien aux hôpitaux de campagne, témoins de la Révolution et de la guerre d’Espagne    57

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La brochure peut être commandée au format Papier, 8 Euros frais de port compris, chèques à l’ordre de CNT-AIT à adresser à CNT AIT 7 rue St Rémésy 31000 Toulouse

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Autres Volumes de la série :

I.    Un exemple de réponse anarchosyndicaliste à une crise sanitaire et politique soudaine et  inédite

II.    La mise en place d’une santé publique anarchiste :
–    La Santé et l’Assistance Sociale pendant la Guerre Civile par Federica MONTSENY ;
–    Psychologie et Anarchisme dans la Guerre Civile espagnole : l’œuvre de Félix Martí Ibáñez
–    Histoire du décret sur l’avortement de 1936

III.    Du serment d’Hippocrate à la Révolution sociale : des femmes et des hommes engagées pour la Santé et la Révolution (deux tomes) [En préparation]

IV.    L’hygiène et l’éducation à la santé : pour une pratique populaire de santé publique ; innovation médicale pendant la révolution et la Guerre d’Espagne ; L’Internationalisme sanitaire [En préparation]