Entretien sur la situation en Algérie – 1/2 (2002)

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Paru dans Combat syndicaliste de la CNT-AIT publié à Toulouse, n° 183 Septembre 2002, précédé du chapeau suivant : «Le Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « Le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Le mouvement des aarchs lutte explicitement pour la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur. Quelle est, selon toi, la signification et la portée de cette plate-forme ?

On a souvent noté le caractère sommaire de la plate-forme d’El Kseur. Elle reste en effet allusive et très générale sur certaines revendications, et insuffisante si on la considère comme un programme positif de transformation de la société. Elle prête ainsi le flanc à la critique gauchiste, qui lui reproche en particulier de n’être pas exhaustive dans ses revendications «socio-économiques».

Pour justes que soient certaines de ces remarques — lorsqu’elles sont faites de bonne foi, ce qui n’est pas toujours le cas — elles dénotent selon moi une incompréhension du cours inévitable d’un tel processus. Cette plate-forme a été adoptée un mois et demi après le début de la révolte et il est très rare qu’un mouvement en vienne à connaître dans un laps de temps aussi court tout son sens et toutes ses possibilités : sauf à s’appauvrir par l’adhésion à une idéologie, fut-elle «révolutionnaire», c’est dans le cours du conflit qu’il peut découvrir, préciser et approfondir ses buts à long terme. En outre, la plate-forme d’El Kseur ne se présente pas comme un programme de transformation sociale, mais comme un préalable. À ce titre, peut-être justement grâce à son caractère sommaire, elle va droit au but en exigeant ce que l’actuel pouvoir algérien ne peut accorder, en bloc, sans disparaître. On sait que ce pouvoir est en réalité détenu par un cénacle de généraux mafieux, et qu’il ne survit, du sommet jusqu’à la base de la pyramide, que par la terreur et la corruption : la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur équivaudrait pour lui à un suicide, du retrait des brigades de gendarmerie à la «mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’État ainsi que les corps de sécurité», de l’acquittement pur et simple des manifestants au «jugement par les tribunaux civils de tous les auteurs, ordonnateurs et commanditaires des crimes». Cela, tous les protagonistes l’ont très bien compris. Tout en jouant le pourrissement et en usant de son appareil répressif, le pouvoir a tenté par tous les moyens de vider la plate-forme de son contenu subversif, allant même jusqu’à négocier avec des faux délégués, dits «délégués Taiwan». De leur côté, les aarchs ont fait preuve de la plus grande fermeté, en décrétant la plate-forme «scellée et non négociable», «seule ambassadrice du mouvement», en refusant obstinément tout dialogue et en rendant coup pour coup à toutes les manœuvres et tentatives de manipulation.

C’est donc la chute du régime qui est l’enjeu central du conflit (et là, la critique doit soit adopter ce point de vue, soit déclarer tout net que c’est un assaut insensé voué par avance à l’échec). L’insurrection dure depuis seize mois en Kabylie, elle n’a pas cédé un pouce de terrain face à l’État et son auto-organisation garde ses chances de s’étendre à d’autres régions. Par ailleurs, il ne se passe pas de semaine sans que des émeutes éclatent aux quatre coins du pays, à tel point qu’on a souvent l’impression que l’Algérie est au bord d’un soulèvement général. L’hypothèse d’une chute du régime n’est donc pas invraisemblable (certains délégués n’hésitent pas à dire qu’ils y mettront le temps qu’il faudra, même si cela doit prendre des années) et nous nous trouverions alors face à une situation ouvertement révolutionnaire ; les Algériens ont des comptes à régler, et certaines des tâches qui les attendent sont d’une évidence criante : la destruction du pouvoir bureaucratico-militaire à tous les échelons, le démantèlement de la sécurité militaire et des détachements armés spéciaux, la chasse à tous les corrompus, etc.

C’est à ce niveau d’analyse que l’on peut parler d’une ambiguïté de la plate-forme d’El Kseur et d’une contradiction dans la manière dont les aarchs se sont volontairement limités à n’être qu’un contre-pouvoir. La plate-forme laisse implicitement la porte ouverte à une «transition démocratique» menée par un personnel politique rénové, prenant ainsi le risque que ce personnel politique, pour sauver l’essentiel de l’appareil d’État, négocie le départ des généraux en échange de leur impunité et cherche par tous les moyens à limiter l’épuration au sacrifice de quelques boucs émissaires. Certes, les aarchs ont en quelque sorte par avance assuré la pérennité de leur rôle de contre-pouvoir, puisque l’explicitation de la plate-forme à Larbaâ Nath Iraten le 31 octobre 2001 conclut dans ces termes : «Après la satisfaction pleine et entière de la plate-forme d’El Kseur, la mise en œuvre des solutions doit avoir l’aval du mouvement des aarchs, daïras et communes, partie prenante dans les applications». Mais aucun pouvoir d’État, fut-il en reconstruction, ne peut coexister durablement avec une auto-organisation des masses luttant pour leurs propres objectifs. Cette loi historique ne souffre aucune exception.

L’abstention électorale, quasi totale en Kabylie, très importante dans le reste de l’Algérie, aurait eu pour résultat, selon les journaux français, de remettre le F.L.N. en selle. Peux-tu nous dresser un tableau plus véridique de la situation ?

La remise en selle du F.L.N. est insignifiante. C’est le résultat de la cuisine interne et des rapports de force entre les clans du pouvoir algérien. La tenue de ces élections avait pour unique but, vis-à-vis de l’extérieur, de présenter une apparence de régularité et un taux de participation pas trop ridicule, afin d’obtenir un certificat de bonne conduite démocratique de la part des pays occidentaux, et d’ailleurs les États-Unis et l’Union européenne se sont empressés d’accorder leur satisfecit. Quant au parlement nouvellement élu, il fera exactement ce que faisait le précédent, c’est-à-dire rien, sinon entériner servilement les ordres des vrais décideurs.

Le véritable enjeu de ces élections, en Algérie même, ce sont les aarchs qui l’ont fixé en décidant, dès le mois de décembre, non pas de l’abstention, mais d’un rejet actif (empêchement de toute campagne électorale, destruction des urnes et de documents administratifs, etc.) et en lançant le 8 mars 2002 un appel à tous les Algériens :

«(…) Des couches de plus en plus larges de la population sont atteintes par la paupérisation. Les libertés sont toujours confisquées, les droits de l’Homme bafoués et l’expression politique étouffée. La hogra, l’impunité, la corruption, les passe-droits font partie des mœurs politiques des gouvernants, recyclant des dinosaures condamnés par l’histoire pour les propulser aux plus hautes fonctions de l’État.
    Peut-on réellement croire que ces élections apporteront un quelconque changement au quotidien de l’Algérien ? Sachons qu’il s’agit en fait d’une opération spectacle que le pouvoir s’ingéniera à faire accréditer en remettant sur le tapis les recettes éculées contre la menace intégriste ou la garantie de l’honnêteté des élections.
    (…) L’heure n’est pas aux lamentations, à la résignation et au défaitisme, elle est à l’action. Tous ensemble, main dans la main, soyons fidèles au rendez-vous de l’Histoire. Pour marquer la rupture définitive avec ce système rentier, corrompu et corrupteur, vous êtes appelés à exprimer votre position de rejet et de refus de la compromission, sur les lieux de travail, dans les quartiers et villages, en Algérie et à l’étranger (…)»

Malgré le climat de terreur policière imposé à partir du 25 mars 2002 (assauts des permanences, arrestations et chasse aux délégués, condamnations des émeutiers à des peines de prison ferme, expéditions punitives, etc.), le rejet des élections a été mené à bien en Kabylie au prix d’affrontements d’une extrême violence dans toute la région. Rien n’a pu venir à bout de la détermination des habitants, ni les arrestations, ni les tirs à balles réelles causant des centaines de blessés à Bouandas, ni le largage de produits chimiques à Aït Oumabu, ni l’acheminement de faux électeurs à partir d’autres wilayas. La Kabylie est donc représentée à la nouvelle assemblée par des députés élus par 2% du corps électoral.

Dans le reste de l’Algérie, la campagne électorale s’est déroulée dans la plus totale indifférence. (On a même vu cet incroyable spectacle de partis politiques cherchant les salles les plus petites possible pour tenir meeting, et encore n’étaient-ils pas sûrs de l’adhésion des participants, puisque nombre de ceux-ci ont tenu à préciser aux journalistes qui les interrogeaient qu’ils étaient juste venus pour voir si les politiciens racontaient toujours les mêmes mensonges). L’État avoue donc un taux d’abstention de 54% ; quandon connaît sa grande maîtrise en matière de bourrage des urnes, on peut raisonnablement estimer que moins de trois Algériens sur dix ont voté. Ce nombre donne une idée du rapport de force potentiel et justifie la déclaration de la coordination des aarchs de Tizi-Ouzou : «Ce pouvoir mafieux a reçu en ce 30 mai le plus cinglant camouflet que la population, à travers l’ensemble du territoire national, lui inflige en quarante ans d’indépendance». Les attentats attribués aux islamistes ont récemment repris avec vigueur en Algérie. Peut-on établir un lien entre ce regain de tension criminelle et l’insurrection kabyle, et si oui, lequel ?

Il existe désormais une vaste littérature décrivant la manière dont le pouvoir algérien a sciemment favorisé la montée de l’intégrisme islamiste dans les années quatre-vingt (comme dévoiement de la contestation sociale et force de frappe contre ses courants les plus avancés) et l’engrenage qui s’en est suivi : la victoire du F.I.S. (Front Islamique du Salut) au premier tour des élections de décembre 1991, l’arrêt par l’armée du processus électoral, le passage à la clandestinité et à la lutte armée de milliers d’islamistes. On sait aussi, cela ne fait plus aucun doute, que les maquis ont été infiltrés très tôt par les Services spéciaux (les témoignages d’anciens officiers ont même confirmé, lors du récent procès Nezzar-Saouïda, que les G.I.A. ont été créés de toutes pièces par la D.R.S., ex Sécurité-militaire) et que l’armée a directement perpétré des attentats et des massacres [1]. Cela fait donc des années que les généraux «éradicateurs» se servent du terrorisme «islamiste» contre la population, et tous les Algériens le savent. Il ne s’agit même plus de semer le doute et d’égarer les consciences, mais d’un chantage cynique et sans fard : soutenir l’État ou mourir. Il s’agit aussi de justifier, aux yeux de l’opinion internationale et sous couvert de lutte anti-terroriste, un état de siège permanent et une véritable guerre préventive contre toute velléité de révolte. L’exemple de l’Algérois est frappant à cet égard ; le pouvoir craint par-dessus tout l’extension des troubles à Alger et à sa périphérie [2], les attentats ont donc repris [3], après trois années d’accalmie, dès l’automne 2001, et depuis l’Algérois est pilonné au moindre frémissement.

Cette stratégie de la terreur, l’État algérien la mène avec la complicité active des États occidentaux, surtout depuis le 11 septembre (les États-unis viennent même de lui faire ce cadeau de déclarer à plusieurs reprises que l’Algérie est une des cibles d’Al Qaida). C’est une des dernières cartes qui lui restent et il est certain qu’il la jouera jusqu’au bout.

En France, deux accusations sont fréquemment portées contre les aarchs. La première est leur caractère «archaïque et non démocratique», la seconde, complémentaire, est que les femmes en sont exclues. Cette dernière accusation est peut-être plus grave que la première pour certains libertaires, extrêmement sensible (en se trompant dépoque, à mon avis [4]) à la nécessité de la «lutte contre le patriarcat». Peux-tu rétablir les faits sur ces deux points ?

Je trouve peu sérieuse la critique sur le caractère supposé non démocratique des aarchs, à moins que l’on prétende détenir un modèle d’organisation démocratique — mais lequel ? — applicable partout et en toute circonstance, et auquel l’auto-­organisation des insurgés de Kabylie ne serait pas conforme. Il me semble plus fructueux d’essayer de comprendre ce qu’ils tentent de faire concrètement, dans les conditions qui sont les leurs. Pour s’organiser contre la répression (plus de cent morts et des milliers de blessés depuis avril 2001) ils se sont d’abord spontanément appuyés, dès le début du mois de mai 2001, sur leur tradition de démocratie villageoise, affaiblie mais restée effective dans de nombreuses localités et très vivante dans toutes les mémoires, et on a vu fleurir partout en quelques semaines des comités de villages et de quartiers. Les pouvoirs de la tajmat (assemblée générale des villageois) s’étendaient jadis à tout ce qui intéressait le village, rien n’échappait à son examen ni à son contrôle, et l’énumération de ses attributions exigerait la liste complète de toutes les questions qui peuvent surgir dans une réunion d’hommes vivant en société. «Ce type de direction des affaires publiques, que l’on qualifierait aujourd’hui de démocratie directe, ne peut évidemment fonctionner de façon correcte que dans la mesure où le groupe se limite à des dimensions “humaines”, c’est-à-dire assez réduites pour permettre la participation et le contrôle de tous» (Samy Hadad, Algérie, autopsie d’une crise, éd. L’Harmattan). La question s’est donc très vite posée de l’élaboration des moyens d’une fédération des comités de villages et de quartiers, sur une vaste échelle et pour une lutte historique de longue haleine. Les aarchs n’ont pas trop tardé à apporter quelques débuts de solutions, puisque c’est cinq mois seulement après sa naissance, lors du conclave des 27 et 28 septembre 2001, que la coordination interwilayas a adopté les Principes directeurs du mouvement. En voici quelques extraits :

«(…) Le mouvement d’essence démocratique, résolument pacifique, revendicatif et citoyen a affirmé ses principes : l’indépendance et l’autonomie du mouvement vis-à-vis du pouvoir et des institutions de l’État. Refus de toute forme d’allégeance ou de substitution aux formations politiques (…) Le mouvement s’interdit de se transformer en parti politique, en relais ou en rampe de lancement de partis politiques et de toutes autres associations (…) Les délégués sont élus en assemblées générales des villages et des quartiers (…) Les coordinations de wilayas ont l’autonomie d’action et de structuration dont la base est la commune (…) Respect du principe de l’horizontalité du mouvement (…) Les propositions de réflexions et d’actions doivent émaner d’abord des coordinations locales, puis être synthétisées au niveau des coordinations wilayales puis interwilayas (…) Chaque coordination de wilaya se présente au conclave interwilayas munie du procès verbal sanctionnant les travaux de son conclave (…)»

Les aarchs ne s’en sont d’ailleurs pas tenus là de leurs exigences organisationnelles, ils ont jugé nécessaire d’y ajouter un Code d’honneur des délégués.

Que la presse française s’obstine à traduire «aarchs» par «tribus», ou qu’elle donne un écho complaisant aux rumeurs et mensonges divers, c’est de bonne guerre. Ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers) ont évidemment tout intérêt à ce qu’une tentative d’auto-organisation à la base ne soit pas trop connue. Des sources plus sérieuses, et les témoignages directs, confirment que les principes sont vaille que vaille appliqués, les écarts critiqués et débattus, les manquements sanctionnés. Tout n’est pas parfait, loin de là, mais il serait indécent d’en juger sans tenir compte des conditions dans lesquelles les insurgés mènent leur activité ; rappelons qu’ils sont quotidiennement en butte à une répression féroce, aux tentatives d’infiltration de la Sécurité militaire, aux manipulations des relais du pouvoir et aux coups bas des partis politiques. Par ailleurs, ils semblent eux-mêmes avoir une certaine conscience de leurs limites et de leurs difficultés, puisque le conclave interwilayas des 27 et 30 juin 2002 a dressé une liste des dysfonctionnements, émis des recommandations et prévu un conclave extraordinaire sur ces questions.

La presse algérienne dite «indépendante» s’est depuis le début focalisée sur les coordinations de wilayas et interwilayas, elle n’a mené aucune investigation sérieuse sur les coordinations locales et les assemblées de villages et de quartiers. On dispose donc par ce biais de peu d’informations sur les relations entre jeunes émeutiers et délégués, et aucune réponse à l’accusation parfois portée contre les aarchs qu’ils seraient le lieu où se forge une nouvelle caste de notables. Les sources directes sont elles-mêmes parfois contradictoires, peut-être en raison des disparités selon les localités. En procédant par recoupements, on peut toutefois déduire que la moyenne d’âge des délégués est probablement inférieure à quarante ans et qu’ils sont en grande majorité loin d’être des notables. Les assemblées délèguent ceux qu’elles jugent les plus compétents, elles usent de leur pouvoir de révocation et dans certains endroits — impossible de savoir si cette pratique est très répandue — il y a une rotation systématique des délégués. Quant aux jeunes émeutiers, omniprésents dans toutes les actions et membres des assemblées, ils considèrent que ce mouvement leur appartient ; nul doute que la sanction, pour ceux qui essayeraient de les trahir, ne serait pas la mise en quarantaine mais le bannissement pour toujours. L’avenir dira si je me trompe, mais il me semble qu’à ce jour les aarchs, loin d’être le terrain de la formation d’une bureaucratie — on sait qu’un tel risque existe à chaque étape pour un mouvement de cette nature — sont le lieu où la jeunesse de Kabylie est en train de forger sa conscience et de faire l’apprentissage de la lutte historique.

Le reproche d’archaïsme est plus ambigu. Si on entend par là que les Kabyles voudraient revenir à leur société traditionnelle, c’est évidemment une sottise, personne là-bas n’y songe ni ne le souhaite. Il faut plutôt craindre pour eux qu’ils se laissent abuser par le mirage de la pseudo-démocratie et de l’abondance de type occidental. Cela dit, il y a incontestablement des traits archaïques dans leur pratique. En voici un exemple : la mise en quarantaine, appliquée avec une extrême rigueur, est une des sanctions les plus lourdes prévues par le droit coutumier kabyle, notamment en cas d’atteinte grave à l’honneur collectif. Or les Kabyles ne se sont pas contentés de mettre les gendarmes en quarantaine, mais aussi les faux délégués dialoguistes et les traîtres. Je ne vois rien de blâmable dans cette manière de remettre au goût du jour une si saine et sage tradition.

La fausse conscience de ce temps croit avoir tout dit dès lors qu’elle a prononcé des mots comme «archaïsme», ou «passéisme». Ce recours irrationnel à des mots repoussoirs marque seulement un refus dogmatique d’aller voir de plus près de quoi il retourne concrètement, et surtout une incapacité à mener la critique de l’aliénation la plus moderne. Il serait trop long d’énumérer les facteurs historiques qui ont permis aux Kabyles de conserver, bien moins qu’on ne le croit d’ailleurs, nombre d’institutions, de coutumes, de mœurs et de comportements ancestraux. Je ne pense pas que ce particularisme soit un handicap, bien au contraire. J’ai dit plus haut comment la survivance de la tajmat les a tout naturellement conduits à chercher un mode d’organisation anti-hiérarchique, il en va de même pour leur farouche hostilité de toujours à la centralisation du pouvoir qui leur permet aujourd’hui, comme ils disent, de «mettre à nu la réalité du pouvoir algérien». Plus généralement, l’attachement à leurs valeurs, telles que l’honneur et la responsabilité individuelle comme vertus morales cardinales, la pérennité des liens d’entraide et de solidarité, leur sens proverbial de l’hospitalité, tout cela leur donne l’indispensable point de comparaison à partir duquel on peut décider en toute connaissance de cause de ce que l’on souhaite changer ou conserver, sans céder aux diktats de l’innovation permanente.

En outre, ce point de comparaison indispensable, ils nous l’offrent, comme mesure de ce qui a été perdu ici. La marche aveugle au progrès a détruit en France toutes les communautés restreintes, laminé les rapports sociaux, anéanti toute autonomie individuelle. Ceux qui s’en plaignent et qui prennent de haut «l’archaïsme» des Kabyles, en pensant que ces derniers ont tout à apprendre d’eux, feraient mieux de se demander ce qu’ils ont à réapprendre des Kabyles, surtout quand il s’agit de dignité dans les comportements. À ce sujet, je voudrais relater une anecdote. À l’issue d’un meeting sur la Kabylie, place de la République à Paris, certains gentils organisateurs ont cru bon de terminer dans une ambiance «festive». Un groupe de jeunes Kabyles très énervés s’est avancé alors vers la tribune, et après un échange de propos très virulents, la sono s’est arrêtée. J’ai demandé à ces jeunes ce qui s’était passé, voici leur réponse : «Nos frères meurent là-bas, nous sommes en deuil et nous avons interdit, sous peine de tout casser, que l’on mette de la musique pour danser». Comme je demandais un peu plus tard à l’un d’eux, immigré depuis deux ans, ce qu’il pensait de la France, il m’a dit : «Vous êtes plus libres ici, mais chez nous il n’y a pas de maisons de retraite». N’en déplaise aux branchés, c’est en l’occurrence l’archaïsme qui frappe de honte le modernisme, et non l’inverse.

Dans son bilan des 30 et 31 août 2001, la coordination interwilayas notait, parmi les points forts du mouvement, la «renaissance d’une organisation ancestrale pour contrer toute injustice et qui s’inscrit dans la modernité». Et parmi les points faibles, «l’absence de l’élément féminin au sein de notre organisation». Comme on le voit, il n’y a pas de volonté a priori d’exclusion des femmes, mais la «renaissance d’une organisation ancestrale» agit aussi par son mauvais côté, puisque les femmes ne sont toujours pas représentées dans les instances de décision du mouvement. Les aarchs s’honoreraient en prenant des mesures formelles à ce sujet, mais je doute que cela suffise : ce n’est pas un problème technique d’organisation, mais de rigorisme et de rigidité dans les usages et les mœurs, et du cantonnement des femmes dans leur rôle de mères et de gardiennes du foyer (je parle ici surtout des villages, les choses ayant déjà beaucoup évolué dans les villes). Pour qu’elles participent effectivement à tous les aspects de l’activité, il ne faudra donc rien moins qu’une profonde transformation des rapports sociaux. Mais là encore, alors qu’il est patent que sur ce point la tradition joue comme un frein, il n’y a nulle part d’exemple à suivre pour y remédier. Nombre de femmes kabyles ont une vie moins misérable que beaucoup d’employées des pays modernes, assujetties au salariat, étrangères à leur progéniture et crevant d’ennui le soir dans les banlieues des métropoles. Qu’on me comprenne bien : je ne défends aucune arriération, je remarque seulement que le souci de la moindre des cohérences exige que l’on traque l’aliénation sous toutes ses formes, et notamment qu’on ne se leurre pas sur le jeu complexe de compensation et de complémentarité névrotiques, voire la profonde détresse affective, qui se cache le plus souvent sous la prétendue liberté de mœurs sévissant dans nos contrées. Lorsqu’on parle de la participation des femmes à la vie sociale, il faut nécessairement se poser cette question : quelle vie sociale ? Et il est vrai que sur bien des aspects les aarchs n’en sont pas encore là.

Un dernier mot sur ce chapitre. Malgré le «patriarcat», les femmes kabyles ont joui de tout temps d’une grande autorité dans certains domaines [5]. On raconte qu’au plus fort des émeutes de mai et juin 2001, alors que les gendarmes tiraient à balles réelles, elles ont dit à leurs fils de descendre dans la rue : c’eût été une grande honte pour elles que leurs enfants ne combattent pas dans un tel moment.   Seconde partie

Notes
1. Cf. Nesroulah Yous, Qui a tué à Benthala ? et Habib Saouïda, La Sale Guerre, éd. La Découverte.
2. Il a déjà senti passer le vent du boulet lors de la marche des aarchs sur Alger le 14 juin 2001 (cf. Jaime Semprun, Apologie pour l’insurrection algérienne, éd. de l’Encyclopédie des Nuisances).
3. Sans qu’il soit possible de savoir si ces attentats sont commis directement par les forces spéciales, par des maquis manipulés ou par des groupes autonomes qu’on laisse délibérément en liberté.
4. Sur ce point, voir entre autres le chapitre 8 de Christopher Lash, La Culture du narcissisme, éd. Climats.
5. Des écrivains comme Mouloud Mammeri et Mouloud Feraoun ont décrit sans fard et sans complaisance les travers de la société kabyle traditionnelle. Cependant leurs écrits, et toutes les études sur le sujet, démentent l’image d’une femme kabyle vivant recluse et privée de tout lien social. C’était bien plus complexe, voir notamment le chapitre intitulé La Fontaine dans le beau livre de Mouloud Feraoun Jours de Kabylie.

Les Anarchistes, pionniers de la lutte anti-colonialiste

D’après un extrait de l’articlede Benjamin STORA :  » »La gauche socialiste, révolutionnaire et la question du Maghreb au moment du Front populaire (1935-1938 ) » » in la revue ADEN 2009
Les héritiers de la tradition anticoloniale

Face aux défenseurs de la présence française au Maghreb, de petits courants du mouvement ouvrier français se dressent. Qui sont-ils ?

D’après un extrait de l’articlede Benjamin STORA :  » »La gauche socialiste, révolutionnaire et la question du Maghreb au moment du Front populaire (1935-1938 ) » » in la revue ADEN 2009

Les héritiers de la tradition anticoloniale


Face aux défenseurs de la présence française au Maghreb, de petits courants du mouvement ouvrier français se dressent. Qui sont-ils ?

On retrouve les continuateurs de la tradition anticoloniale[25] dans un « Comité contre la guerre et l’union sacrée » dont la première réunion se tient à Saint-Denis les 10 et 11 août 35[26]. Ils entendent poursuivre leur bataille contre le « militarisme et le service militaire à deux ans », contre la « guerre impérialiste », dont l’agression italienne contre l’Éthiopie fournit à leurs yeux un exemple. Aux côtés d’un certain nombre d’écrivains, tels Jean Giono, Magdeleine Paz[27], Henry Poulaille, Simone Weil, se regroupent donc les socialistes de gauche de Marceau Pivert[28], les trotskystes, les syndicalistes-révolutionnaires de La Révolution Prolétarienne[29], les libertaires de l’Union Anarchiste et des militants de la Confédération Générale du Travail Syndicaliste Révolutionnaire (C.G.T.S.R.), petite organisation anarcho-syndicaliste [section française de l’AIT]. Ce sont eux principalement que nous allons suivre.


Au sortir de la Première Guerre mondiale, le mouvement anarchiste spécifique se reconstitue péniblement. Il connaît un regain d’activité grâce à ses militants syndicalistes occupant des responsabilités importantes. Mis en minorité au Congrès de Lille de la C.G.T. en 1921, les anarchistes commettront l’erreur [tactique] de quitter la C.G.T.U.[30] nouvellement créée, pour fonder une nouvelle organisation syndicale, la CGT-SR (section française de l’AIT) qui ira en périclitant avant de disparaître en 1939. Le premier numéro de son organe, Le Combat Syndicaliste, paraît en décembre 26, avec une périodicité irrégulière, jusqu’en avril 33 (n° 62). La nouvelle série qui va jusqu’au numéro 200 (19 mars 37) est en revanche d’une remarquable régularité[31]. La chronique « Tribune algérienne », dans les années 30-32, fait état de campagnes menées par ses sections syndicales, en particulier dans le bâtiment. Samuel Jospin, dans un mémoire consacré à la C.G.T.S.R., indique que ses effectifs varient entre 1.000 et 6.000 militants[32].

Chronologiquement, la Fédération anarchiste de la région parisienne fut sans doute la première organisation politique française à s’intéresser aux travailleurs nord-africains et à mettre sur pied un Comité d’action pour la défense des indigènes, et ce dès 1923. Elle condamna énergiquement le Centenaire de la Conquête de l’Algérie en 1930 et affirma des positions nettement hostiles au colonialisme. Le groupe libertaire de Marseille mena une campagne sur « le sort de la colonie algérienne de l’Afrique du Nord », mais se heurta à l’indifférence à peu près généralisée[36]. On les retrouve au début de l’année 35, menant campagne « contre la religion » et « la politique » avec un tract distribué en arabe à Paris :

Aux travailleurs algériens ! Bravo ! Tu commences à te réveiller, tu entres dans la lutte sociale après avoir compris que tu es trop opprimé. Mais, hélas ! Croyant te libérer de la peste française qui te ronge, tu veux te rejeter vers le choléra islamique, qui te détruira pareillement, ou vers la politique, qui te dévorera […] Anarchistes, nous te disons : À bas tous les gouvernements et tous les exploiteurs, qu’ils soient roumis ou musulmans, car tous veulent vivre sur le dos des travailleurs […]

Pour le groupe des Anarchistes indigènes algériens : Saïl Mohamed[37].

Obsédés par l’idée de la propagande, où la verve polémique l’emporte le plus souvent sur la rigueur de l’analyse, les anarchistes ont-ils réussi à faire connaître largement leurs positions grâce à leurs journaux et à leurs brochures ? On ne saurait le dire précisément. Pendant le Front populaire, il y a en tout cas grossissement des effectifs du mouvement anarchiste. Ainsi apparaît dans Le Combat Syndicaliste l’activité d’une section des Métaux à Oran en 37. L’existence de petits groupes anarchistes est signalée à Alger en 35, à Oran en 36, à Sidi-Bel-Abbès en 38[38]. Au Congrès de Paris de l’Union anarchiste en 37, où 120 délégués expriment 74 groupes, deux délégués représentent Alger. C’est une première par rapport aux quatre précédents Congrès. Leur existence au Maghreb peut donc paraître dérisoire ; elle est néanmoins établie par l’écho des campagnes que l’on trouve dans leurs journaux. Ainsi exigent-ils dans ceux-ci en 36, la libération de quarante militants anarchistes d’origine espagnole arrêtés à Oran et Casablanca[39].

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[25] Sur l’anticolonialisme anarchiste et ouvrier au début du siècle, cf. C.-R. Ageron, L’anticolonialisme en France de 1871 à 1914, P.U.F., 1973 et plus spécialement p. 32-35.

[26] Lire, dans le n° 7 : Arnaud Blouin : « Le pacifisme du noyau syndicaliste révolutionnaire de La Révolution prolétarienne (1914-1939) » ; Vincent Chambarlhac : « 1914-193… Une mémoire brisée ? Entre marginalisation et fidélité, le combat des pacifistes de la Grande Guerre dans les années 30 ». [n.d.l.r.]

[27] Cf. l’article de A. Mathieu sur M. Paz. [n.d.l.r.]

[28] Marceau Pivert (1895-1958) était le leader du courant de la Gauche révolutionnaire à la S.F.I.O.

[29] Cf. l’article d’A. Blouin déjà cité. [n.d.l.r.]

[30] Opposés à l’alignement de la C.G.T.U. sur le P.C.F., les anarchistes se regroupent en 1926 dans la Confédération Générale du Travail-Syndicaliste révolutionnaire.

[31] Collections déposées au Centre d’Études et de Recherches du Mouvement Trotskyste et Révolutionnaire International (CERMTRI).

[32] Samuel Jospin, La c.g.ts.r. à travers son journal Le Combat syndicaliste, 1926-1937, Maîtrise, Université de Paris I, 1974.

[33] De 1929 à 1939, quatre organisations ont existé en France : l’Union anarchiste-communiste révolutionnaire qui en 34 devient l’Union anarchiste ; l’Association des fédéralistes anarchistes ; la Fédération anarchiste de langue française ; la Fédération Commu­niste Libertaire (Cf. Alain Droguet, Le mouvement anarchiste-communiste de 1929 à 1939 vu à travers ses Congrès, Maîtrise, Université de Paris I, 1972).

[34] Le Libertaire, respectivement 25 novembre 1929 et 2 octobre 1936.

[35] Mohamed Saïl (1894-1953) et Slimane Kiouane (1896-1971) étaient les principaux animateurs du Comité d’action pour la défense des indigènes algériens fondé par la Fédération anarchiste de la région parisienne.

[36] Mahfoud Kaddache, Histoire du nationalisme algérien, Alger, SNED, 1980, t. I, p. 258.

[37] Tract reproduit dans Le Combat Syndicaliste, 25 janvier 1935.

[38] In Françoise Vanacker, Le Mouvement anarchiste à travers Le Libertaire (1934-1939), Maîtrise, Université de Paris I, 1971.

[39] « Sauvons les camarades d’Oran et de Casablanca », Le Combat syndicaliste, 8 mai 1936 ; « Appel pour les emprisonnés d’Oran », ibid., 29 mai 1936.

http://www.univ-paris13.fr/benjaminstora/lhistoire/217-la-gauche-socialiste-revolutionnaire-et-la-question-du-maghreb-au-moment-du-front-populaire-1935-1938-

Entretien sur la situation en Algérie – 2/2 (2002)

Seconde partie de l’interview de Robert Vasseur paru dans dans le Combat syndicaliste CNT AIT publié à Toulouse, no 183, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « le grand camuflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

Seconde partie de l’interview de Robert Vasseur paru dans dans le Combat syndicaliste CNT AIT publié à Toulouse, n° 183, précédé du chapeau suivant : «Combat syndicaliste a déjà reproduit dans son numéro 182 le tract « le grand camouflage », diffusé par “Quelques amis français des aarchs”. L’un d’eux, Robert Vasseur, s’est prêté à l’entretien que nous publions maintenant.»

(Première partie)

—–La perspective berbériste est-elle une composante importante du mouvement, suffisante en tout cas pour l’influencer ?

L’expression «perspective berbériste» est impropre, elle suggère une crispation ethniciste qui est le fait d’une infime minorité. Les Kabyles sont berbères et entendent le rester. Ils veulent dire par là qu’ils ont une langue et une culture qu’ils souhaitent conserver et garder vivantes. Et c’est bien leur droit. Comment, et avec quelle ouverture d’esprit sur l’universel, c’est une autre affaire.

Le mouvement actuel doit beaucoup au Printemps berbère de 1980, et aux luttes menées par le mouvement culturel berbère dans les vingt années qui ont suivi [1]. Ces luttes allaient déjà bien au-delà de la «revendication identitaire», ou plutôt : poser cette «revendication identitaire», c’était, dans le contexte du mode de domination de l’État algérien, s’opposer à la réécriture falsificatrice de l’histoire, et combattre ouvertement pour la liberté d’expression et la démocratie. C’était aussi critiquer l’idéologie arabo-islamiste au nom de laquelle tous les Algériens sont opprimés depuis l’indépendance.

Le mouvement culturel a également joué un grand rôle dans la réactivation de la tajmat ; la répression, autant que la volonté d’agir où c’était possible, poussèrent alors nombre de jeunes à s’intéresser et à participer directement aux affaires de leurs villages. Cette donnée explique la rapidité avec laquelle les comités de villages sont intervenus dans le présent conflit, mais aussi le choix d’une organisation horizontale, cette génération a fait l’expérience des manœuvres et de la récupération, elle n’a pas oublié les luttes acharnées que se livrèrent les cadres du mouvement culturel berbère et les tentatives des partis politiques pour en prendre le contrôle.

Ce sont désormais tous les fondements du système qui sont remis en cause, la revendication identitaire n’est que l’une parmi d’autres des exigences des aarchs, qui apportent ainsi un démenti cinglant à tous ceux qui ont affirmé pendant des années que seule cette revendication pouvait mobiliser durablement les Kabyles. En outre, le mouvement social en Kabylie combat aujourd’hui pour tous les Algériens, tous ses actes, toutes ses déclarations et tous ses écrits le prouvent.

Un des rares textes honnêtes publiés en France sur les aarchs précisait bien :

«Quant à l’autonomie, elle n’est à l’ordre du jour que pour un petit noyau regroupé autour du chanteur Ferhat Mehenni, le Mouvement pour l’Autonomie de la Kabylie (M.A.K.). Elle ne l’est pas pour le mouvement des assemblées qui craint que le pouvoir ne morcelle les revendications et les vide de leur contenu, même au prix de grandes concessions linguistiques, voire en “kabylisant” complètement l’administration régionale, pour ne rien changer sur le fond.
    Qui plus est, il ne pourrait y avoir d’autonomie de la Kabylie sans celle des autres régions, ce qui suppose à la fois une revendication conjointe, une réforme constitutionnelle (par qui ?), et que soit posé le problème de la répartition des richesses, la Kabylie étant une des régions les plus pauvres d’Algérie. L’autonomie et le fédéralisme peuvent avoir des significations très différentes, elles ne tirent leur contenu, comme mode d’organisation, que du progrès social global [2]».

En 1937, Franz Borkenau écrivait : «En Espagne, la vie n’est pas encore efficace, c’est-à-dire pas encore mécanisée ; pour l’Espagnol, la beauté est plus importante que la réussite ; l’amour et l’amitié plus importants que le travail» (Spanish Cockpit, éd. Ivrea). Je n’entends pas poser au travers de cette citation une analogie de type révolution espagnole égale insurrection kabyle (la comparaison serait toutefois intéressante à approfondir), mais rappeler qu’alors une communauté n’avait pas abandonné ses valeurs — bonnes ou mauvaises, là n’est pas la question — au profit de celles de la société moderne industrielle. Autrement dit, les bases arrières, matérielles et culturelles, permettant une réappropriation rapide de l’existence et une rupture radicale avec le système — une révolution — existaient. Peut-on dire la même chose de la situation en Kabylie ?
C’est de toute l’Algérie qu’il faut parler. Les «bases arrières matérielles», déjà bien entamées par le colonialisme, ont été complètement détruites par quarante années de politique du «tout énergie», d’industrialisation forcenée et de saccage de l’agriculture. Il n’y a nul besoin d’être économiste pour mesurer l’état de délabrement du pays, il suffit d’écouter les griefs des émeutiers : partout c’est à cause de la clochardisation, du manque d’eau potable et de logements que les mairies et les édifices publics sont saccagés et brûlés ; là, la population se soulève après la mort de sept nourrissons victimes d’un vaccin frelaté ; ailleurs parce qu’une usine de concassage rend l’air irrespirable. On n’en finirait pas de la litanie des maux que les Algériens ont à subir. Même les prétendues «catastrophes naturelles» ne leur auront pas été épargnées, comme les inondations du 10 novembre 2001 qui firent mille morts, victimes non de la pluie, mais de l’incurie de l’État et de la lèpre urbanistique. Pas plus qu’ici n’existent des conditions permettant une réappropriation rapide de l’existence ; tout est à refaire sur de nouvelles bases, avec cette circonstance aggravante que l’Algérie dépend entièrement de l’exportation des hydrocarbures.

Quant aux «bases arrières culturelles», je ne peux répondre avec certitude (c’est l’occasion de préciser que je ne suis jamais allé en Algérie). Il semble cependant que l’artillerie lourde des technologies modernes de décervelage n’a pas pénétré au point de gangrener les consciences et d’altérer profondément les modes de vie. Les valeurs traditionnelles communautaires restent très vivantes, notamment, pour le meilleur et pour le pire, à travers la persistance de liens familiaux très forts.Il est certain, en revanche, que tous les Algériens ont en commun une conscience aiguë de l’inhumanité de leurs conditions d’existence, une absence totale d’illusions sur le sort qu’on leur réserve, et la volonté d’une rupture radicale avec le système. Cela est vrai tout particulièrement de la jeunesse émeutière, qui force l’admiration par son courage et sa générosité. Si en France la question n’intéresse qu’un nombre infime de personnes, il existe une importante immigration kabyle d’une part, et de l’autre, tu fais toi-même partie de la minorité française qui suit de près les événements. Est-il possible de relater ce qui se passe ici ? Contrairement à une idée très répandue, et à l’image qu’elle voudrait parfois donner, l’immigration kabyle est loin d’être homogène. Certains, hélas nombreux, ne s’intéressent pas vraiment à ce qui se passe en Kabylie, ils ont «fait leur trou» ici, ou cherchent à le faire, et s’en tiennent à une sincère compassion pour ceux qui sont restés là-bas. À l’autre extrême, ils sont également nombreux à se débattre dans d’inextricables problèmes de survie, sans papiers ou sans logement, sans travail ou surexploités, parfois par des compatriotes. Ceux-là sont évidemment les plus lucides sur la société française, et souvent les plus virulents contre le berbérisme comme masque idéologique des rapports de classe entre Kabyles. D’autres encore, très instruits de l’histoire de leur pays et ayant gardé de solides attaches avec le bled, ont tout de suite saisi l’importance du mouvement et approuvé l’émergence des aarchs. Ils sont restés jusqu’ici à l’écart, par refus de servir de piétaille aux manœuvres d’appareils — ils connaissent la musique — de l’immigration organisée.Cette immigration organisée est au premier abord très opaque pour un Français : les rumeurs y vont bon train, les accusations réciproques de récupération et de gestion d’un fond de commerce — probablement fondées le plus souvent — y sont monnaie courante, sans compter que beaucoup de choses importantes se disent en kabyle. Pour ne rien arranger, elle est éclatée en une multitude d’associations (culturelles, corporatives, etc.) dont certaines ont l’air d’être moins préoccupées d’un débat franc et ouvert que par les luttes internes pour la prise de contrôle de l’immigration.

Pour autant, il serait très injuste d’accuser ces associations d’avoir failli à leur devoir de solidarité. Elles ont très vite envoyé de l’argent et des médicaments (entre autres, par l’intermédiaire des relais en France des comités de villages), recueilli des blessés et mis en œuvre tous leurs moyens pour tenter d’apporter l’aide nécessaire. Elles n’ont pas non plus ménagé leurs efforts pour faire connaître la répression qui frappait la Kabylie.

En revanche, l’immigration organisée ne s’est pas donné comme tâche urgente de diffuser massivement les positions et les textes des aarchs (je suis sûr que moins d’un Kabyle sur dix habitant la région parisienne a lu le Code d’honneur des délégués), ni de décrire et de soutenir les avancées de la subversion en Algérie. De la part des «élites» intellectuelles et des bureaucrates des partis politiques, c’était évidemment par calcul (pour la plupart, ils ont néanmoins été finalement contraints de se déclarer, en public, partisans des aarchs). Pour l’immense majorité des militants de base, c’est tout simplement parce qu’ils sont en retard sur l’évolution de la société kabyle. Ce retard a de multiples causes, mais il s’explique en partie par la très forte intégration de l’immigration kabyle à la société française [3] : elle est de ce fait soumise plus que d’autres aux contradictions de toute immigration, l’assimilation et l’intériorisation des valeurs dominantes du pays d’accueil produisant, par un réflexe idéaliste d’auto­défense, une exaltation anhistorique des valeurs du pays d’origine et la nostalgie d’une communauté mythique qu’il faudrait rétablir dans toute sa pureté. Il n’est donc pas étonnant que le M.A.K. de Ferhat Mehenni [4] ait ici une influence complètement disproportionnée à celle qu’il a en Kabylie.

L’immigration très récente (celle qui a émigré dans la dernière année), et les voyageurs qui sont restés assez longtemps en Kabylie pour participer directement au mouvement, sont dans un état d’esprit tout différent. Ils sont en majorité sur des positions plus avancées, qu’il s’agisse des perspectives, de la défense du mode d’organisation des aarchs, et même de la nécessité de s’adresser à l’immigration algérienne non kabyle. Il n’est donc pas impossible que l’on assiste à une clarification dans les mois qui viennent.

Où en sont les aarchs ? Quelles échéances se donnent-ils, dans quelles perspectives ?

Les aarchs travaillent, ils ont beaucoup à faire. Vu de loin, on a souvent tendance à juger un tel mouvement sur ses temps forts, et ses succès ou ses échecs dans les épreuves de force majeures. Or son destin se joue aussi sur ses capacités à adapter son action et sa réflexion aux conditions nouvelles créées par chaque phase du conflit. Durant les quatre derniers mois, alors que les délégués étaient en prison ou recherchés, des réunions de coordinations (locales, de wilayas, inter wilayas) ont pu se tenir sous la protection des villageois organisés en comités de vigilance et des jeunes massés autour des lieux de réunions, prêts à repousser toute incursion des forces de l’ordre. Dans le même temps, le pouvoir a poursuivi ses tentatives de division, entre autres en envoyant des émissaires pour pousser les détenus à accepter le dialogue en échange de leur libération, ou, par exemple, en accordant une indemnisation aux parents des victimes. Ces derniers ont donc rencontré les délégués pour décider de l’attitude à adopter ; le refus a été catégorique, leurs morts ne sont pas à vendre, ce que le frère d’une victime a exprimé en ces termes : «Si nos morts avaient voulu de l’argent, ils auraient attaqué des banques, pas des gendarmeries». Ils ont en outre dénoncé cette «tentative de charcutage» de la plate-forme d’El Kseur et refusé le morcellement des forces que constituerait la création d’une association des familles de victimes. Au-delà de ces réponses qu’ils doivent apporter aux problèmes nouveaux qui surgissent, les Kabyles paient très cher la désobéissance civile et leur rejet de plus en plus affirmé de toutes les institutions de l’État. Les coordinations n’ont pas franchi le pas de prendre en charge toute la vie sociale (le voudraient-elles, elles n’en ont pas pour l’instant les moyens) bien qu’il semble qu’en maints endroits la tajmat ait repris nombre de ses prérogatives d’autrefois. Le pouvoir a ainsi toute latitude pour entretenir le chaos, notamment dans les centres urbains, et encourager le saccage de l’environnement (sable, forêts) dans le but évident d’accentuer le climat d’insécurité préexistant.

Certains commentateurs parlent de lassitude et de découragement, voire d’impasse pour le mouvement des assemblées. Celui-ci, conformément à son engagement d’empêcher toute consultation électorale jusqu’à la satisfaction de la plate-forme d’El Kseur, vient de décider le rejet des élections locales (municipales et cantonales) prévues pour le 10 octobre. L’enjeu et les conséquences de ce rejet sont autrement plus importants que celui des élections législatives, les aarchs ne l’ignorent pas, comme en témoigne le texte préparatoire daté du 3 août de la commission réflexion de la coordination de Tizi-Ouzou :

«(…) Aujourd’hui, la lucidité impose à tous un effort et un sacrifice à la hauteur de tout ce qui a été consenti depuis l’indépendance et surtout lors de ces mois de douleur. Le changement tant attendu ne peut être que le fruit d’une démarche faite d’abnégation et de vigilance pour ne pas sombrer dans un défaitisme fatal. Entre le désir d’un changement radical qui passe par le rejet de cette échéance électorale et les appréhensions quant aux conséquences de cette action sur le vécu quotidien, le choix est vite fait. Il est impératif de ne pas lâcher la proie pour l’ombre et faire preuve de maturité politique en démontrant à l’opinion publique internationale que le peuple algérien peu assumer ses choix politiques et en consentir les sacrifices (…).
    Après le 10 octobre, la région va immanquablement vivre une crise institutionnelle qui va se caractériser par un vide qu’il va falloir absolument atténuer pour que la société n’en subisse pas les retombées de plein fouet.
    Pour ce, la nécessité d’une structuration plus approfondie de la société qui concernera les villages, les quartiers et les corporations deviendra impérieuse afin de pallier à une situation inédité qu’aura à vivre la région (…).»

Ce document conclut sur la nécessité de sauvegarder l’unité des rangs du «mouvement citoyen». Or cette unité, que les aarchs pensaient avoir acquise (surtout en contraignant le F.F.S. et le R.C.D., les deux partis implantés en Kabylie, à boycotter les élections législatives), le F.F.S. l’a fait voler en éclats en décidant début août de participer aux élections locales, sous certaines conditions. Parmi ces conditions figurait la libération des détenus, et Bouteflika, «agissant dans le cadre de ses prérogatives et dans le but de ramener le calme dans les cœurs et dans les esprits», a pris «des mesures de grâce au profit de toutes les personnes condamnées dans le cadre de manifestations portant atteintes à l’ordre public sur l’ensemble du territoire national» (communiqué de la présidence de la République du 4 août). Cette mascarade [5] n’a dupé personne, les aarchs ont aussitôt réaffirmé qu’ils n’avaient mandaté personne pour négocier l’élargissement des prisonniers, que ceux-ci ne devaient leur libération qu’à la mobilisation de la population, que le F.F.S. assumerait seul les conséquences de son deal avec le pouvoir, et la coordination de Béjaïa a d’ores et déjà averti que tout acte de candidature sera considéré comme une trahison.

Il est trop tôt pour savoir si le F.F.S. a obéi à une espèce d’instinct de conservation (il gère la majorité des mairies en Kabylie, et il n’a cessé d’être défait dans le bras de fer [6], parfois larvé, parfois ouvert, qui l’oppose depuis le début aux aarchs), ou s’il est déjà très avancé dans des négociations de «sortie de crise» avec un ou plusieurs clans du pouvoir. Il est en tous les cas peu assuré de sa position dans le rapport de forces, puisqu’il a habilement annoncé qu’il pourrait revenir à tout moment sur sa décision.

Quoi qu’il advienne, cet épisode aura montré crûment toutes les limites du choix «transpartisan» du mouvement des assemblées. Il y a là une certaine logique, puisque le but explicite est l’instauration d’un «État de droit» — et non sa destruction au profit de la gestion par tous des affaires communes — dans un pays qui n’a jamais réellement connu le multipartisme dont le cycle historique s’est depuis longtemps clos en Europe. Néanmoins, à travers l’épreuve de force entre les aarchs et le F.F.S. sur une option stratégique cruciale transparaît la profonde différence de nature entre les partis politiques, dont l’objectif est par définition la prise du pouvoir d’État, et un mouvement concentrant tous les intérêts révolutionnaires de la société. S’ils veulent refuser efficacement toute forme d’allégeance, préserver l’autonomie des coordinations et garantir la «primauté du délégué sur le militant partisan», les aarchs devront tôt ou tard exiger des délégués membres d’un parti qu’ils démissionnent soit de leur parti, soit de leur délégation au sein du mouvement.

Pour l’heure, il est peu probable que le spectre du chaos et de l’affrontement entre Kabyles fasse dévier les aarchs, même si c’est une arme de plus entre les mains du pouvoir pour tenter de faire naître une aile dialoguiste. Reste à savoir l’écho que peut rencontrer le rejet des élections locales dans le reste de l’Algérie. Autant les Algériens sont indifférents à leurs députés, autant ils haïssent les maires et les élus locaux dont ils subissent quotidiennement le mépris et les prévarications. Ce rejet ne peut être en lui-même le moyen de l’extension à d’autres régions de l’auto-­organisation expérimentée en Kabylie, mais il peut être un pas de plus vers le divorce définitif avec le système.

Pour conclure, l’Apologie pour l’insurrection algérienne  finit ainsi : «… pour l’instant les insurgés d’Algérie sont seuls, plus seuls que ne l’ont jamais été des révolutionnaires dans le passé». Ces lignes datent de septembre 2001. Rien n’a-t-il changé depuis ?

Non.

Paris, le 20 août 2002
Quelques amis français des aarchs c/o Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
80, rue de Ménilmontant, 75020 Paris

Notes
1. Sur le mouvement culturel berbère, cf. Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, éd. Bouchène.
2. Algérie : l’insurrection du Mouvement des Assemblées, dit des «Aarouch», ARCAM, boîte postale 2349, 31020 Toulouse cedex 2.
3. Salem Chaker, un des idéologues du berbérisme et de l’autonomie de la Kabylie, notait en 1998 : «Il existe une liaison profonde et durable entre la mouvance culturelle berbère et le terrain d’origine (Kabylie). Mais on perçoit depuis quelques années une tendance à l’autonomisation de l’action culturelle émigrée par rapport au pays d’origine. La population visée est plus nettement la communauté immigrée elle-même. La pente de l’intégration est désormais plus sensible. L’engagement est plus culturel, moins politique et l’interlocuteur permanent des groupes associatifs sont les institutions françaises (Éducation nationale, ministère de la Culture, municipalités et régions). Beaucoup des agents culturels sont d’ailleurs de nationalité française et n’ont plus que des rapports lointains avec la Kabylie.» (Berbères aujourd’hui, éd. L’Harmattan).
4. Ferhat Mehenni jouit d’un certain prestige dans une frange de l’immigration alors qu’il est tenu en Kabylie, en dépit de son lointain passé respectable, pour un arriviste notoire. On ne lui a pas non plus pardonné son rôle dans la création du R.C.D. sur le dos du Mouvement Culturel Berbère et sa trahison lors de la «grève du cartable» de 94-95 (boycottage scolaire illimité décidé en août 1994).
5. La grâce présidentielle ne concerne en fait que la petite minorité des détenus déjà condamnés. Tous les autres, qui attendaient d’être jugés, n’ont pas bénéficié d’un non lieu, ils ont été mis en liberté provisoire par les juges d’instruction.
6. Le R.C.D. trop discrédité et ne disposant pas d’une base suffisante pour s’engager dans un tel bras de fer, n’a eu jusqu’ici d’autre solution que de se mettre en toute occasion à la remorque des aarchs.

SAIL MOHAMED, LA VIE ET LA REVOLTE D’UN ANARCHISTE ALGERIEN

Biographie de Saïl Mohamed (Ameziane ben Ameziane, 1894-1953), anarchiste algérien et pionnier de la lutte anti-coloniale.

Étranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies…
Apatrides dAubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés…
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés…
Etranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Jacques Prévert

Biographie de Saïl Mohamed (Ameziane ben Ameziane, 1894-1953), anarchiste algérien et pionnier de la lutte anti-coloniale.

Étranges étrangers
Kabyles de la Chapelle et des quais de javel
hommes des pays loin
cobayes des colonies…
Apatrides dAubervilliers
brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris
Tunisiens de Grenelle
embauchés débauchés
manoeuvres désoeuvrés…
Enfants du Sénégal
dépatriés expatriés et naturalisés…
Etranges étrangers
Vous êtes de la ville
vous êtes de sa vie
même si mal en vivez
même si vous en mourez.

Jacques Prévert

Ce poème de Prévert extrait de Paroles symbolise le combat d’une vie, celui de Saïl Mohamed. Saïl Mohamed, Ameziane ben Ameziane, est né le 14 octobre 1894 à Taourit-Béni-Ouglis, en Kabylie. Comme beaucoup d’Algériens, il a peu fréquenté l’école. Chauffeur-mécanicien de profession, il fut toute sa vie assoiffé de culture. Il vécut avec Madeleine Sagot. On sait peu de choses de sa jeunesse ; on apprend par un témoignage qu’il donne au Semeur de Normandie, le journal d’A. Barbé, qu’il est interné pour insoumission puis pour désertion pendant la première guerre mondiale. Ses sympathies pour le mouvement libertaire sont déjà affirmées.

Dès la reconstitution du mouvement libertaire, à la sortie de la première guerre mondiale, il adhère à l’Union anarchiste. Saïl est alors un militant de base. En 1923, avec son ami Sliman Kiouane – chansonnier de son état -, il fonde le Comité de défense des indigènes algériens. Les porteurs de valises n’existaient pas encore, mais ces deux Algériens avaient pris conscience de la misère de leur peuple. Dès ses premiers articles, Saïl dénonce la misère des colonisés et l’exploitation coloniale. Dès lors, il devient l’un des meilleurs connaisseurs de la situation nord-africaine. Les articles lorsqu’il ne sont pas signés par lui, sont de Victor Spielman ou de Vigné d’Octon. Saïl ne fait pas que dénoncer par voie de presse la misère des indigènes algériens, il organise avec ses compagnons du groupe du XVIIIème des meetings sur l’exploitation des Nord-Africains. Ces meetings ont une particularité ; ils sont à la fois en français et en arabe. C’est ainsi qu’il tonne régulièrement « contre les marabouts qui bernent les populations ».

Après avoir multiplié les activités, Saïl s’installe à Aulnay-sous-Bois comme mécanicien. Il y fonde un groupe et va devenir l’un de ses animateurs les plus efficaces. Il n’abandonne pas la lutte pour la reconnaissance du droit des Algériens à vivre libres. En 1929, il est le secrétaire d’un nouveau comité : le Comité de défense des Algériens contre les provocations du centenaire. La France s’apprête à célébrer le centenaire de la conquête de l’Algérie (5 juillet 1830). L’ensemble des tendances du mouvement anarchiste – l’Union anarchiste, la Confédération générale du travail syndicaliste révolutionnaire (CGT-SR / AIT, section française de l’AIT dont la CNT-AIT est la continuation directe) et l’Association des Fédéralistes anarchistes – dénonce le colonialisme assassin, la mascarade sanglante. Les anarchistes protestent contre les farces du centenaire, répondant : «  La civilisation ? Progrès ’ ? Nous disons nous : assassinat ! ». Par la suite, Saïl adhère à la CGT-SR / AIT, dans laquelle il crée la Section des indigènes algériens. Il lance de nombreux appels aux travailleurs algériens. L’année suivante, lors de l’exposition coloniale, le mouvement anarchiste reprend sa campagne contre le colonialisme. Saïl est une fois de plus au premier rang des contestataires.

En janvier 1932, il devient le gérant de L’Éveil social, le journal du peuple dans lequel il signait des articles sous les pseudonymes de Léger et de Georges. Lors de la parution d’un article antimilitariste à la fin de l’année, cette responsabilité lui vaut des poursuites judiciaires pour « provocation de militaire à la désobéissance  ». Le Secours rouge international, organisation satellite du Parti communiste, lui apporte son soutien qu’il rejette au nom des victimes du stalinisme.

En 1934, éclate « l’affaire Saïl Mohamed« . La manifestation des ligues du 6 février 1934 entraîne une réaction dans l’ensemble du mouvement ouvrier. Saïl trouve des armes, les conserve. Le 3 mars, il est arrêté pour « délit de port d’arme prohibée  ». Le mouvement ouvrier lui apporte son soutien, à l’exception du Parti communiste qui le dénonce comme un agent provocateur. Condamné à un mois de prison, puis à un autre mois pour « détention d’armes de guerre  », il reste quatre mois en prison.

A sa libération, Saïl ne désarme pas et reprend son combat. L’Éveil social fusionne avec Terre libre (organe mensuel de l’Alliance libre des anarchistes du Midi), composé sur les presses de l’imprimerie La Laborieuse, d’André et Dori Prudhommaux. Terre libre applique le principe du fédéralisme libertaire, il existe des pages nationales et des pages régionales. Saïl fut responsable de l’édition nord-africaine – malheureusement nous n’avons retrouvé à ce jour aucun numéro de cette édition. Saïl tente de reconstruire le Groupe anarchiste des indigènes algériens ; différents appels du groupe paraissent dans le presse libertaire. Dans le même temps, Saïl continue de militer à l’Union anarchiste, il prend part aux débats organisationnels qui traversent le mouvement. Saïl est partisan d’une organisation qui regroupe l’ensemble des anarchistes décidés à agir. Durant le Front Populaire, il reprend position. Il développe son analyse en tenant compte des leçons espagnoles et de l’action qu’il mène à Aulnay-sous-Bois : «  Sachez que si notre groupe dépasse cent cinquante copains à l’heure actuelle, c’est parce que ses animateurs ne sont pas « des rigolos » mais des anarchistes sans compromission et que, s’ils sont de différentes écoles, ils ne connaissent avant tout qu’un seul idéal et une Anarchie » (La Voix libertaire n° 349, 29 janvier 1937, Lettre fraternelle au camarade Planche).

Après le soulèvement franquiste et le début de la Révolution espagnole, nombre de militants anarchistes de toutes tendances sont partis rejoindre le Groupe international de la colonne Durruti [1] Saïl est un des tous premiers volontaires étrangers à rejoindre la Colonne Durruti. Il a alors 42 ans. Le Groupe international est réparti en centuries linguistiques : les Allemands portent le nom de centurie Erich Müsham, les Français celui de Sébastien-Faure. Saïl rejoint cette dernière au mois de septembre 1936. En octobre 1936, il devient le délégué général des Groupes Etrangers, en remplacement de Bethomieu tombé à Perdiguera. Alors que le camp républicain (et aussi malheureusement certains anarchistes) menait une campagne vigoureuse contre « l’invasion des maures » du fait des troupes supplétives marocaines du camp Nationaliste,  il est politiquement significatif que la CNT-AIT designe Mohamed SAIL comme principal responsable du Groupe Internationaliste.

Il  conduisit notamment le groupe à l’attaque à Quinto. Le 21 novembre 1936, en mission de reconnaissance, il fut blessé au bras par une balle explosive à cent mètres des lignes franquistes. Hospitalisé à Barcelone, il regagna Aulnay en janvier 1937. Mutilé, il devait désormais exercer le métier de réparateur de faïences.

Lors des événements de mai 1937 à Barcelone, il fit plusieurs comptes rendus sur la situation dans Le Libertaire et Le Combat syndicaliste. Il intervint dans de nombreux meetings.

Dès la guérison de sa blessure, il participe aux conférences organisées par l’Union anarchiste sur les réalisations et les conquêtes de la Révolution.

Immédiatement après cette tournée, il participe au meeting tenu le 17 mars à la Mutualité, par l’ensemble des organisations de la gauche révolutionnaire, pour protester contre l’interdiction de l’Étoile nord-africaine, conduite par Messali Hadj, et contre la répression des manifestations en Tunisie qui a fait seize morts.

Du 11 au 13 novembre 1937, Saïl participe au congrès de l’Union anarchiste, dans leque il intervient pour rappeler les conditions de lutte en Espagne. Lucien Feuilllade, qui a retranscrit les propos de cette séance du congrès, a remplacé les propos de Saïl, qui comme à son habitude utilise des termes crus : « Pour avoir un fusil, j’aurais léché le cul d’un garde mobile  », par « …, j’aurais fait toutes les concessions  ». (Le Libertaire n’ 575, 11 novembre 1937).

Saïl continue son travail de militant. Pour avoir, en septembre 1938, distribué des tracts contre la guerre, il fut condamné à dix-huit mois de prison pour « provocation de militaires à la désobéissance. SIA organise une campagne de solidarité pour dénoncer l’hypocrisie du gouvernement français qui emprisonne les antifascistes et libère les fascistes de la Cagoule (le CSAR). Au début de la seconde guerre mondiale , il est encore arrêté, une perquisition entraîne la dispersion de sa bibliothèque, il est conduit au camp de Riom d’où il semble qu’il se soit échappé. Il fabrique des faux papiers pendant l’occupation.

Dès la Libération, Saïl adhère à la CNT-AIT renaissante. Il reconstitue le groupe d’Aulnay-sous-Bois, et essaye de reformer des comités d’anarchistes algériens. Il tient dans Le Libertaire une chronique de la situation en Algérie. En 1951, il est nommé responsable au sein de la commission syndicale aux questions nord-africaines. Il produit une série d’articles sur « le calvaire des indigènes algériens ». Saïl Mohamed meurt à la fin avril 1953.


[1] il ne faut pas confondre, comme le font sciemment certains historiens marxiste, ce Groupe International avec les Brigades Internationales, organisation aux ordres du fascisme rouge stalinien et de ses instruments : l’Internationale communiste et le Guépéou.

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Traductions :

(en) Sail Mohamed, LIFE AND REVOLT OF AN ALGERIAN ANARCHIST(id) Sail Mohamed adalah seorang anarkis asal Aljazair

(tr) Tarİh , Cezayİrlİ anarþİst Saïl Mohamed’İn yaþamöyküsü

(nl) Sail Mohamed : leven en opstand van een Algerijnse anarchistische pionier

Le grand camouflage

(Relayé dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT à Toulouse , en 2002)
Alors qu’en Kabylie la répression frappe le mouvement révolutionnaire des aarchs (assemblées et comités de villages et de quartiers), le silence fait en France sur ce mouvement, depuis des mois, n’est rompu que par quelques rares informations, presque toujours assorties de mensonges et de calomnies.

(Relayé dans le Combat Syndicaliste de la CNT-AIT à Toulouse , en 2002) Alors qu’en Kabylie la répression frappe le mouvement révolutionnaire des aarchs (assemblées et comités de villages et de quartiers), le silence fait en France sur ce mouvement, depuis des mois, n’est rompu que par quelques rares informations, presque toujours assorties de mensonges et de calomnies.

     Ainsi quand le RCD, et plus tardivement encore le FFS, finissent par adopter, contraints et forcés, la consigne de boycott des élections, on nous l’annonce dans Libération ou Le Monde sans même mentionner que ce sont les aarchs qui avaient décidé depuis trois mois le rejet actif des élections, et commencé à le mettre en pratique, en brûlant les urnes, en détruisant les documents administratifs et en appelant tous les Algériens à se rallier à leur mot d’ordre.       De la part des dirigeants de l’État français, droite et gauche confondues, aucune ignominie ne peut étonner : on sait quels liens de pétrole et de sang les unissent aux maîtres de l’Algérie. Mais au-delà des plus directement intéressés à la perpétuation d’un état de choses si profitable, c’est avec la bienveillante discrétion de tous ceux qui ont ici le monopole de la parole (politiciens, intellectuels et médiatiques divers), et dans l’indifférence du reste de la population (trop occupée sans doute à s’abrutir par tous les moyens qu’on lui fournit à cet effet : 400.000 jeunes postulants à l’incarcération dans Loft Story 2 !), que le pouvoir algérien peut emprisonner, torturer et assassiner.    Depuis l’époque où les Parisiens laissaient sans broncher la police massacrer dans les rues les Algériens, jamais la honte d’être français n’avait été aussi forte qu’aujourd’hui. Nous ne pouvons laver cette honte qu’en dénonçant et en combattant par tous nos moyens les complicités de toutes sortes que trouvent ici les ennemis de l’auto-organisation des insurgés de Kabylie. Ces ennemis, comme chacun le sait sur place, ce sont aussi les propriétaires de l’opposition, bureaucrates des partis politiques totalement discrédités, mais qui espèrent toujours à la faveur de la crise être appelés à siéger dans un «gouvernement d’union nationale».

      L’État algérien en arrive à mettre à nouveau en œuvre tous ses moyens policiers après avoir vu échouer l’une après l’autre ses manœuvres «d’apaisement» et en particulier la mise en scène d’un «dialogue» avec des délégués «Taiwan» (comme on les appelle là-bas, au sens de contrefaçon).

     Le trompe-l’œil du déplacement de quelques brigades de gendarmerie, tout comme la «reconnaissance» de la langue berbère, ne pouvaient leurrer personne en Kabylie, et certainement pas suffire à tous ceux qui ont goûté à la liberté en commençant à prendre directement leurs affaires en mains dans les assemblées de villages et de quartiers. Ainsi que le résumait le 24 mars un émeutier de Tizi-Ouzou : «Nous avons eu tout le temps de réfléchir depuis une année : c’est tout le pouvoir qui doit partir, sinon nos problèmes ne seront jamais réglés.» Ce pouvoir bureaucratico-militaire, qui, à travers ses mutations par cooptation et purges mafieuses, aura réussi à survivre quarante ans, s’était installé tout d’abord en réprimant les tentatives d’autogestion des premiers mois de l’indépendance.

     Maintenant, après toutes ces années de mise en coupe réglée du pays au nom de l’intérêt national, de chaos meurtrier au nom de l’ordre et de paupérisation générale au nom de l’efficacité économique, la seule solution qui reste pour prendre effectivement en charge les problèmes de la société algérienne, en Kabylie et partout, c’est l’auto-organisation à la base par la participation directe de tous aux affaires communes. «La solution des aarchs est la structuration de l’Algérie à l’horizontale avec une présidence tournante, pour assurer un système démocratique», déclarait pince-sans-rire Ali Gherbi, délégué d’El-Kseur, quelques jours avant d’être arrêté.

     L’exemple donné au monde entier par les aarchs de Kabylie : la liberté, mais aussi la fermeté, la dignité et le courage fondés sur l’exercice collectif de la responsabilité dans une lutte commune, voilà ce que ni la répression, ni les calomnies, ni la confusion médiatiquement organisée ne parviendront à nous faire oublier.

     Nous non plus, nous n’avons pas la mémoire courte. Et si un électeur informé par Internet nous dit que de telles formes d’organisation collective et de solidarité n’ont plus aucune place dans une société vraiment moderne, nous répondrons que c’est précisément pourquoi cette société mérite selon nous de disparaître.

Paris, le 6 avril 2002
Quelques amis français des aarchsc/o Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances
80, rue de Ménilmontant – 75020 Paris
Tél-Fax : 01 43 49 39 46

APOLOGIE POUR L’INSURRECTION ALGERIENNE

« Il me semblerait plus satisfaisant, pour ma part, puisqu’il s’agit d’hommes qui se sont illustrés par des actes, qu’on ne les honorât qu’avec des actes […]. Il est difficile en effet de trouver pour les célébrer les mots justes, quand la réalité des faits n’est pas toujours admise sans peine. L’auditeur bien informé et favorablement prévenu risque, étant donné ce qu’il attend et ce qu’il sait, d’être déçu par ce qu’il entend. Et celui qui n’est pas au courant pourrait bien par jalousie, soupçonner quelque exagération, là où on lui parIe d’actions qui dépassent ses possibilités. L’éloge des actions d’autrui n’est supportable que dans la mesure où l’on se croit soi-même capable de faire ce qu’on entend louer. Une action dépasse-t-elle nos forces, des lors l’envie engendre le scepticisme. »

Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse.

«  Il me semblerait plus satisfaisant, pour ma part, puisqu’il s’agit d’hommes qui se sont illustrés par des actes, qu’on ne les honorât qu’avec des actes […]. Il est difficile en effet de trouver pour les célébrer les mots justes, quand la réalité des faits n’est pas toujours admise sans peine. L’auditeur bien informé et favorablement prévenu risque, étant donné ce qu’il attend et ce qu’il sait, d’être déçu par ce qu’il entend. Et celui qui n’est pas au courant pourrait bien par jalousie, soupçonner quelque exagération, là où on lui parIe d’actions qui dépassent ses possibilités. L’éloge des actions d’autrui n’est supportable que dans la mesure où l’on se croit soi-même capable de faire ce qu’on entend louer. Une action dépasse-t-elle nos forces, des lors l’envie engendre le scepticisme.  »

Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse.

I

Quevedo a dit des Espagnols « Ils ne surent pas être des historiens, mais ils en méritèrent. » Cela est resté vrai de leur révolution de 1936 l’histoire en a été écrite par d’autres. Il est trop tôt pour écrire l’histoire de l’insurrection qui a commencé au printemps 2001 en Algérie, mais il n’est pas trop tard pour la défendre ; c’est-à-dire pour s’attaquer à l’épaisse indifférence, bouffie d’inconscience historique, dont elle est en France l’objet.

Pour illustrer la grandeur et la portée de ce soulèvement, il suffira de relater les actes des insurgés et de citer leurs déclarations. Rapprochés selon leur signification la plus universelle et la plus vraie, les faits dessinent d’eux-mêmes un tableau dont se dégage une terrible moralité : la dignité, l’intelligence et le courage des insurgés algériens accablent l’abjection dans laquelle survivent les habitants des pays modernes, leur apathie, leurs mesquines inquiétudes et leurs sordides espérances.

C’est au cri de « Vous ne pouvez pas nous tuer, nous sommes déjà morts ! » que pendant plusieurs semaines les jeunes émeutiers se sont battus contre les forces de police et la gendarmerie. Réduits l’état de morts-vivants par la société algérienne, ils savaient qu’il leur fallait la détruire pour commencer de vivre. (« Nous répondrons au néant par l’anéantissement de ses géniteurs », déclarait en juillet l’un d’eux.) à partir du 21 avril, principale ment en Kabylie, mais aussi à partir du 10 juin à Khenchela (dans les Aurès), du 11 à Skikda (au nord de Constantine) et du 16 dans tout l’est du pays (à Oum El Bouaghi, Batna, Tébessa, Biskra, El Tarf, etc.), ils ont dressé : des barricades, coupé des routes, pris d’assaut des gendarmeries et des commissariats ; ils ont attaqué un siège de préfecture (à Tébessa, alors que deux ministres se trouvaient à l’intérieur), incendié ou saccagé nombre de tribunaux (aux Ouacifs le palais de justice, tout juste terminé, a été réduit en cendres), des recettes des impôts, des postes et des locaux de sociétés publiques, des sièges de partis politiques (au moins trente-deux), des banques, des bureaux de la Sécurité sociale, des parcs communaux, etc. La liste est forcément incomplète, et serait-elle complète qu’elle ne donnerait encore qu’une faible idée de l’ampleur du mouvement. Mais on voit tout de même que les insurgés avaient entrepris de nettoyer le terrain de toutes les « expressions matérielles de l’état ». (Il fallait la civique bêtise du Monde diplomatique pour blâmer suavement les émeutiers de parachever ainsi la dégradation du « service public » et se demander Si, ce faisant, « la foule des laissés-pour-compte » ne participait pas « à son propre affaiblissement ».)

Quand les peuples reviennent de la soumission, rien n’est plus supporté de ce qui était jusque-là ordinaire. C’est, après tant d’autres assassinats commis impunément par les policiers et les militaires, celui d’un lycéen de Béni Douala, le 18 avril, qui a provoqué trois jours plus tard les premières émeutes. à Amizour, près de Béjaïa, la population se soulève le 22 après l’arrestation arbitraire de trois lycéens. à Khenchela, le 10 juin, un sous-officier qui parade au volant d’une « grosse cylindrée » interpelle de façon méprisante une jeune femme. Pris à partie par les jeunes du quartier accourus pour la défendre, il s’exclame : « Mais qu’est-ce qui vous prend aujourd’hui ? », et s’entend répondre : « Plus rien n’est pareil. »

Il est rossé, son véhicule détruit. Une heure plus tard, il revient avec une trentaine de soldats en civil, armés de fusils d’assaut. Après une bataille rangée, les militaires doivent se replier, mais l’émeute gagne toute la ville : des barricades sont dressées, la mairie, le siège des impôts, celui de la Sonelgaz, la préfecture et deux « grandes surfaces » sont saccagés au cri de : « C’est ainsi que font les Chaouis ! » La ville entière est dévastée.

Et quand l’ordinaire de l’oppression n’est plus supporté, c’est l’extraordinaire qui devient normal. Pendant ces semaines, ces mois, il ne s’est guère écoulé de jour sans que soit attaquée ou harcelée une brigade de gendarmerie ; et le plus souvent plusieurs. Les casernes ont été assiégées, un véritable blocus imposé aux gendarmes, les contraignant à des raids de pillage pour se ravitailler. Ceux qui acceptaient d’avoir avec eux la moindre relation, fût-elle simplement commerciale, ont été boycottés, mis en quarantaine et punis. Des hôtels ont ainsi été incendiés, de même que des villas, des cafés, des restaurants, des magasins, pris pour cible parce qu’ils appartenaient à des prévaricateurs ou affairistes divers. Si les destructions furent nombreuses, les pillages proprement dits semblent avoir été assez rares. Ainsi, par exemple, à Kherrata le 23 mai, les importants stocks de marchandises découverts au domicile d’un ex-officier de la gendarmerie furent immédiatement brûlés sur place. Chacun exprimant ses griefs, c’est à propos de logement, d’eau, de nuisances industrielles, d’accaparements de toutes sortes que les corrompus ont été systématiquement désignés à la vindicte publique et traités en canailles. Pour commencer à s’attaquer aux problèmes vitaux que pose à tous le délabrement du pays, il fallait bien sûr s’attaquer d’abord à ceux qui empêchent de les prendre en charge. La population réglant ainsi ses comptes avec les responsables qu’elle avait sous la main, ce furent surtout les maires qui en subirent les effets. Mais au-delà de ces escarmouches, c’était le projet d’une complète expropriation des expropriateurs qui prenait forme. Encore marquée par certaines ambiguïtés qui allaient bientôt être levées par la rupture avec les syndicalistes, une déclaration du comité populaire de la wilaya (préfecture) de Béjaïa affirmait le 7 juillet à l’adresse du pouvoir : « Vos gendarmes, symboles de la corruption, ne servent qu’à tuer, à réprimer et à trafiquer. C’est pour cela qu’ils doivent partir immédiatement. Quant à notre sécurité, nos valeureux comités de vigilance s’en occupent à merveille : ils sont notre fierté. » Elle poursuivait en rappelant que les problèmes des citoyens « sont pris en charge par nos délégués de quartiers, de villages et des délégués syndicaux qui fonctionnent dans une assemblée appelée comité populaire. N’est-ce pas cela la démocratie directe ? »

L’insurrection, ou du moins son organisation la plus avancée, est restée principalement cantonnée à la Kabylie. Il faut cependant parler d’une insurrection algénienne, car les insurgés kabyles eux-mêmes n’ont eu de cesse de l’affirmer telle, de chercher à l’étendre et de refuser le déguisement berbériste que voulaient leur faire endosser leurs ennemis comme leurs faux amis.

Il est bien inutile de s’interroger, à la façon d’une « commission d’enquête » gouvernementale ou de journalistes en mal de déclamations moralisantes, sur la part qu’aurait eue dans le déclenchement des émeutes une activité provocatrice particulière de la gendarmerie ; comme si l’existence de l’état algérien et de sa répression sanglante n’était pas une provocation permanente ; et comme si la population avait besoin de justifications spéciales pour se soulever. Les insurgés ont repris le terme de hogra par lequel les Algériens désignent l’arbitraire du pouvoir, les privilèges et la corruption, le mépris dont ils sont l’objet. S’en prendre à la hogra, c’était en réalité s’en prendre à l’état lui-même. Que resterait-il d’un état sans privilèges ni corruption, auquel seraient interdits l’arbitraire et le mépris ? En Algérie presque rien, encore moins que partout ailleurs le seul service public qui ait jamais réellement marché dans ce pays ; depuis quarante ans, c’est la torture, complétée par l’assassinat politique. Tout en conspirant l’un contre l’autre pour s’approprier le pouvoir et la rente pétrolière à laquelle il donnait accès, les gangs étatiques n’ont à aucun moment cessé de conspirer ensemble contre le peuple. Comme le déclarait un de ces décideurs après la répression des émeutes d’octobre 1988 : « Pendant trente ans, nous avons pu nous déchirer ; nous mettre des couteaux dans le dos. Mais nous prenions soin de ne jamais abandonner un dirigeant exclu, ne serait-ce qu’en continuant à lui rendre visite. Car nous étions unis par une certitude : nos enfants devaient nous succéder. Nous savions que le jour où cette loi serait rompue, cela en serait fini pour nous tous, car la rue, elle, ne se contenterait pas d’une tête, mais les exigerait toutes. » (Propos cités par José Garçon dans sa préface au livre de Djallal Malti, La Nouvelle Guerre d’Algérie, 1999.)

A travers tant d’épurations, de liquidations, de manipulations, tant de négociations « où chacun gardait sa mitraillette sous son paletot », d’exécutions discrètes et de tueries en masse, la véritable et unique continuité de l’état algérien (comme avant lui de l’appareil du F.L.N.) est toute policière. Dès 1956, c’est autour des services secrets du F.L.N. (embryon de la future Sécurité militaire) que s’organise la bureaucratie en formation ; c’est à eux que revient dans toutes les luttes de fractions le mot de la fin. L’assassinat d’Abbane Ramdane en décembre 1957 marque leur victoire définitive sur ceux qui, dans l’appareil, privilégiaient l’idéologie pour contrôler le mouvement des masses et justifier le futur système bureaucratique de parti unique. Désormais, dans ce mixte de terrorisme policier et de phraséologie « révolutionnaire », il y aura de moins en moins de celle-ci et de plus en plus de celui-là. L’assassinat devient la procédure courante de règlement des confits, non seulement contre le M.N.A. de Messali Hadj, mais à l’intérieur du F.L.N. lui-même. à partir de 1958 (promotion « Tapis rouge »), les agents des services sont formés dans les écoles du K.G.B. à Moscou. Boumedienne – qui, après avoir porté Ben Bella au pouvoir au moment de l’indépendance, se débarrassa en 1965 de cette couverture gauchisante (« l’aile protectrice du burnous du leader », selon ses propres termes) pour instaurer le règne sans partage de la bureaucratie et de son idéologie « arabo-islamique » – avait lui-même été l’adjoint de Boussouf, l’organisateur de la police intérieure du F.L.N. Et l’on sait que les généraux qui composent la coupole mafieuse du pouvoir en Algérie, pour la plupart « déserteurs de l’armée » (c’est-à-dire ralliés sur le tard à la lutte indépendantiste), sont eux aussi allés dans les années soixante à Moscou pour acquérir d’autres compétences (au K.G.B. ou à l’académie Frounzé) ; de cette double formation, par le colonialisme et le stalinisme, ils ont retenu leurs méthodes de pacification (dite cette fois éradication), dignes des pires exactions de l’armée française, et leurs techniques de manipulation et de provocation. Tout cela est bien connu en Algérie, mais en France pas assez, car l’état algérien y compte toutes sortes de « relais » et de complices, en particulier dans les médias, où ils n’ont peut-être même pas tous besoin d’être stipendiés pour faire sa propagande : la fausse conscience de gauche et le « complexe du colonisateur » peuvent sans doute parfois y suffire, même si les services algériens arrosent largement, et pas seulement des partis politiques.

Au plus fort des émeutes en Kabylie, on nous a ainsi informés à la « une » du Monde, en fabriquant un scoop bien horrifique avec l’aide d’un tortionnaire à demi gâteux en mal de publicité, que l’armée française avait, plus de quarante ans auparavant, torturé et massacré. De même, quand vient le moment, si tard là encore, d’évoquer l’assassinat de centaines d’Algériens par la police parisienne en octobre 1961, on se garde généralement de trop insister sur la responsabilité du F.L.N., qui fit défiler (sous la contrainte s’il le fallait) les travailleurs immigrés avec femmes et enfants, les envoyant ainsi défier le couvre-feu en leur interdisant de s’armer ou d’organiser une autodéfense quelconque, alors même que l’hystérie raciste de la police parisienne avait été portée à son comble, avec la peur, par les attentats commis contre des policiers au cours des mois précédents ; et tout cela, dans la meilleure tradition bureaucratique, pour « ne pas relâcher [la] pression » (Ben Khedda) sur le gouvernement français, pendant les négociations qui préparaient le cessez-le-feu.

Pour les bureaucrates qui les glorifiaient cyniquement dans leurs slogans (« un seul héros, le peuple »), les masses algériennes n’ont donc jamais été qu’un matériel humain disponible à leurs opérations et à leurs manœuvres, chair à canons ou à matraques, que l’on envoyait se faire massacrer par les Français, et qu’ensuite on a massacré directement. La détermination intacte des émeutiers, alors que les morts dans leurs rangs se comptaient déjà par dizaines, témoigne suffisamment de la haine accumulée au fil des ans en Algérie (et particulièrement en Kabylie) contre l’appareil répressif de l’état. « Pas de pardon, jamais ! » a été le slogan le plus populaire. La plate-forme de revendications adoptée à El-Kseur le 11 juin par la coordination interwilayas exigeait « le départ immédiat des brigades de gendarmerie » de Kabylie. Pour Le Monde diplomatique, c’était même la seule chose que les révoltés revendiquaient « avec clarté ». Mais eût elle été la seule qu’elle n’en aurait pas moins constitué une sorte de programme pour une révolution algérienne. Une telle exigence, complétée par celle de « mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’état ainsi que des corps de sécurité », revenait en effet à donner pour but au mouvement le démantèlement des « détachements spéciaux d’hommes armés » qui sont la principale « expression matérielle » de tout état, et en Algérie à peu près la seule qui fonctionne. Procéder effectivement à ce démantèlement, organiser la reprise du pouvoir d’état par la société, par les masses populaires « qui substituent leur propre force à la force organisée pour les opprimer » (Marx à propos de la Commune), fût-ce seulement sur une fraction du territoire, cela ne peut évidemment être accompli sans une révolution de toute la vie sociale. Et c’est ce à quoi tendaient les actions des insurgés, quand ils assiégeaient les gendarmes, les isolaient et les mettaient en quarantaine, les séparant de la société pour que la société se sépare d’eux. Voilà bien le séparatisme dont la Kabylie a donné l’exemple à toute l’Algérie.

La seule existence d’un tel mouvement est en elle-même le démenti de la totalité des mensonges politiques qui empuantissent l’Algérie depuis tant d’années. La subversion réelle a commencé à dissiper la brume poisseuse des fictions policières et à remettre chacun à sa place : « Nous refusons de nous solidariser avec ceux qui détruisent les biens de l’état », déclarait ainsi le 9 juillet un représentant du F.L.S. Au Portugal en 1974, on disait : « La vérité est comme l’huile. » En Kabylie aujourd’hui, on dit : « La vérité est comme un bouchon de liège. » Antithèse directe de tout mensonge d’état, l’insurrection ne s’est pas contentée de réclamer la vérité (les commissions d’enquête gouvernementales avaient vu leurs conclusions dénoncées par avance, et leur dissolution était une des revendications de la plate-forme d’EI-Kseur), elle l’a imposée chaque fois que cela était possible par la dénonciation à chaud de l’imposture. A cet égard, un des plus beaux moments, dans un mouvement où il y en eut tant, fut la manifestation des femmes, à Tizi-Ouzou le 24 mai. Les manifestantes commencèrent par interdire à la tres officielle « association des veuves et filles de martyrs de la guerre d’indépendance » de se joindre à leur cortège, puis elles en expulsèrent en l’insultant Khalida Messaoudi, conseillère et selon ses propres termes « compagne dans le militantisme » de Bouteflika, qui, tout juste sortie du R.C.D., prétendait venir là se refaire une virginité : « Alors qu’elle voulait se glisser dans le cortège, des huées se sont élevées. « Khalida dehors », criaient les unes. « Khalida Lewinski », hurlaient les autres. Elle a été évacuée d’extrême justesse vers Alger. » (Libération 26-27 mai 2001.) Enfin, après avoir ainsi manifesté leur mépris pour le pouvoir et pour ses supplétifs médiatiques-démocratiques, elles ne l’épargnèrent pas aux berbéristes, et interdirent également à des partisans de l’autonomie de la Kabylie de rejoindre la marche.

Le rejet de toutes les représentations politiques a été l’une des constantes de l’insurrection, et l’un de ses aspects les plus calomniés Les locaux des deux partis (R.C.D. et F.F.S.) qui auraient pu nourrir quelque espoir de tirer profit d’un tel mouvement ont flambé parmi les premiers : Tizi-Rached, en même temps que la banque, le siège de la Sécurité sociale et la recette des impôts, dès le 26 avril. Et même lors de la manifestation du 25 juin à Tizi-Ouzou, à l’occasion du troisième anniversaire de l’assassinat du chanteur Lounès Matoub, on entendit parmi les slogans, outre « un Kabyle est un Kabyle, ses ennemis sont les gendarmes », « pas de F.F.S., pas de R.C.D. ». Le plus discrédité était assurément le R.G.D., dont la démission fin avril du gouvernement (dans lequel son entrée en décembre 1999 avait été qualifiée par son chef Sadi d’« événement politique qui constitue à la fois une consécration et un bouleversement ») ne pouvait faire oublier la collaboration de longue date avec le clan militaire des « éradicateurs ». Quant au F.F.S., moins compromis avec le pouvoir, il fit en sorte de désabuser quiconque à son sujet en présentant le 12 mai à Bouteflika, au chef d’état-major de l’armée et au patron de la D.R.S (ex-Sécurité militaire) un « mémorandum » qui consistait essentiellement à leur proposer ses services pour organiser une « transition démocratique ».

II

Le trait le plus remarquable de l’insurrection algérienne est sans conteste son auto-organisation. L’hostilité aux partis politiques et à « toute proximité avec le pouvoir », la méfiance devant toute représentation incontrôlée, le refus de servir une fois encore de piétaille à des manœuvres d’appareil, tout cela a trouvé son accomplissement positif dans la généralisation et la coordination des assemblées de villages et de quartiers, vite reconnues par tous comme la seule expression authentique du mouvement. Dès le 20 avril, les délégués des quarante-trois villages de la daïra (sous-préfecture) de Béni Douala s’organisent en coordination et lancent le mot d’ordre de grève générale. Dans les jours qui suivent, des comités de villages et des coordinations se forment dans toute la wilaya de Tizi-Ouzou. Le 4 mai, à Tizi-Ouzou même, des affiches appellent à une grève générale de six jours ; elles émanent d’une coordination provisoire des quartiers, « selon nos sources totalement inconnue à Tizi-Ouzou », écrit le 5 mai le journal Liberté, qui fait état le lendemain des inquiétudes que suscitent ces formes d’auto-organisation dans les « états-majors des partis ». Le 6 mai est annoncée pour le 10 une réunion à Béni Douala des délégués d’assemblées de villages des wilayas de Tizj-Ouzou, Béjala et Bouira, en vue de créer une coordination pour toute la Kabylie et d’adopter une plate-forme de revendications ; un délégué déclare : « Les partis, personne n’y croit plus ici. » (Liberté du 7 mai.) Cette réunion à Béni Douala se tient effectivement à la date prévue, mais ne rassemble finalement que les délégués (deux cents) d’une grande partie des villages de la wilaya de Tizi-Ouzou : les journalistes sont pris à partie, la presse ayant diffusé un faux communiqué annonçant le report de la réunion (ce n’est que le début d’une campagne de désinformation et de calomnies qui ira s’amplifiant) ; par ailleurs, un maire qui prétend rappeler la réunion au respect de la légalité doit quitter la salle : « On n’a pas besoin de maire ici ou d’un quelconque représentant de l’Etat », déclare un délégué. (Huit jours plus tard à Illoula, un autre maire devra également, quoique délégué de son village, quitter la salle de réunion.) Le souci de l’autonomie du mouvement et la volonté de contrôler étroitement ses représentants marquent toutes les décisions ; ainsi, par exemple, celle de créer une permanence à TiziOuzou pour diffuser les informations en vue de la prochaine réunion de délégués : l’assemblée prend soin de lui interdire de s’exprimer au nom du mouvement (pas de déclaration à la presse, etc.).

Il est impossible de reconstituer dans le détail la façon dont le mouvement des assemblées s’est étendu à toute la Kabylie, puis au-delà ; ne serait-ce que parce que la presse algérienne dite indépendante (pour ne rien dire de la France), tout en faisant une large place à ce qui pouvait illustrer l’urgence d’une modernisation « démocratique », n’a que très partiellement fait état de l’activité et des déclarations des assemblées, quand elle ne les a pas calomniées. On peut toutefois indiquer les principales avancées de l’auto-organisation, qui progresse au même pas que l’émeute à travers le pays. Le 18mai à Illoula, une réunion des délégués de villages de la région de Tiu-Ouzou adopte une première plate-forme de revendications (parmi lesquelles le départ immédiat et sans conditions de toutes les brigades de gendarmerie) et appelle à une marche à Tizi-Ouzou. Celle-ci rassemble le 21 mai plusieurs centaines de milliers de manifestants (« La « marche noire » a été le fait de la coordination des comités de villages, et les partis politiques n’y avaient aucune présence visible », notait Le Monde du 23 mai). Les réunions de délégués qui se succèdent ensuite aboutissent à la formation d’une coordination interwilayas (Tizi-Ouzou, Béjaïa, Bouira, Sétif, Boumerdès, Bordj-Bou-Arreridj, Alger ainsi que le Comité collectif des universités d’Alger) et à l’adoption, le il juin à El-Kseur ; d’une plate-forme commune de revendications. La marche sur Alger, le 14 juin, constitue le point culminant de cette première phase du mouvement.

Cette marche du 14 juin signifiait de fait, quoique ses organisateurs ne semblent pas en avoir eu clairement conscience, tenter d’installer la subversion à Alger même et défier l’état chez lui : cela équivalait à une tentative insurrectionnelle, au sens étroit et pour ainsi dire technique du terme. En effet, aller déposer à la Présidence la plate-forme d’EI-Kseur (puisque tel était l’objectif affirmé), alors que les manifestants dans les rues d’Alger se comptaient par centaines de milliers, sinon par millions, c’était parler à l’état de puissance à puissance, et proclamer devant le peuple algérien que l’heure avait sonné de régler tous les comptes de l’oppression subie depuis 1962.

Il aurait alors suffi que les troubles durent à Alger un jour de plus pour que dans le pays entier la population, voyant le pouvoir vaciller, se jette dans la bataille. De son côté, celui-ci voyait clairement qu’il lui fallait à tout prix empêcher que la subversion s’installe à Alger, et quelle que fût par ailleurs sa paralysie, il conservait des forces bien suffisantes pour écarter ce danger, étant donné la supériorité que lui conférait sa position défensive : il a donc efficacement mis en oeuvre tous ses moyens répressifs, fractionnant le cortège des manifestants venus de Kabylie, bloquant la plupart d’entre eux à dix kilomètres du centre ville, isolant les groupes d’émeutiers et lançant contre les manifestants des provocateurs recrutés dans la basse pègre. Parmi les facteurs favorables au pouvoir, il faut aussi compter la démoralisation et la peur dont les habitants d’Alger, qui ont payé le plus lourd tribut à la « sale guerre », avaient seulement commencé à se défaire grâce à l’agitation entretenue par les étudiants depuis le début du mois de mai ; et lors de la manifestation appelée par le F.F.S. le 31, qui avait permis une première jonction avec les insurgés de Kabylie. Les propos d’Algérois rapportés par la presse exprimaient assez bien ce qu’il en était à ce moment, alors que depuis une semaine des manifestations spontanées se formaient chaque jour à Alger (mais aussi à Oran, Sétif, Boumerdès), rassemblant quelques centaines ou milliers de personnes :

«  On crie « pouvoir assassin ». On prend des coups. Puis on rentre cher soi et on regarde aux télévisions françaises les vraies émeutes en Kabyle, à une heure d’ici à peine. Mais aujourd’hui on saura mieux où on en est : si nous aussi on entre dans la guerre ou si on reste dehors.  »

«  On sortait à peine des quartiers à cause des, attentats, des policiers, des terroristes, de tout. Là, je me dis : c’est notre tour, il faut y aller. Mais je suis très désorienté.  »

« Qui en Algérie ne ressent pas l’injustice et le ras-le-bol ? Qui ne veut pas en finir ? Mais Alger n’est pas la Kabylie. Là-bas c’est très dur, mais ils se connaissent tous, ils sont tous ensemble, avec une culture, des structures fortes qui ont résisté malgré la guerre. Nous ici, on a pour toute éducation, politique les feuilletons égyptiens. Après des années d’intox, de bulletins du G.I.A. qui ressemblaient à de la science-fiction, on a de la bouillie dans la tête. Dans une grande ville, il peut se passer n’importe quelle provocation ou coup tordu.  » (Libération, 31 mai 2001)

« Ils ont de la chance. En Kabylie, ils ne sont jamais seuls. Ils ont toute leur culture, leurs structures. Nous, on vit au milieu des indics et des posters de Rambo.  »

(Libération,1er juin 2001)

Le coup d’arrêt donné par le pouvoir le 14 juin marquait la limite qui s’est depuis lors imposée au soulèvement. Les deux tentatives avortées de nouvelles marches sur Alger (le 5 juillet et le 8 août) montrèrent que l’occasion de lancer ainsi le signal d’un soulèvement général était bel et bien passée, pour une période au moins. Pour garder ses chances de s’étendre au reste de l’Algérie, le mouvement devait surtout reprendre l’initiative en Kabylie, et pour cela renforcer son autonomie : après le premier élan offensif, venait le moment de l’élaboration interne. Ayant changé tant de choses autour de lui, le mouvement des assemblées ne pouvait pas ne pas en être lui-même changé. Tout au long des mois de juillet et d’août, la nécessité s’impose aux assemblées de réfléchir à leur propre organisation, d’en préciser les buts et les moyens. La coordination des aarchs, daïras et communes de la wilaya de Tizj-Oroou réaffirme, lors de ses « conclaves » d’Azeffoun (7 juillet) et d’Assi-Youssef (12-13 juillet), les principes démocratiques qui fondent l’organisation des coordinations : liberté des débats à la base, élection des délégués en assemblée générale des villages et des quartiers, autonomie d’organisation et d’action des coordinations communales composées de ces délégués, coordination de wilaya composée de deux délégués par coordination communale dûment mandatés, etc. ; tout cela devant assurer, selon le « principe de l’horizontalité », le strict contrôle des décisions par la base des assemblées. A travers les débats et les conflits, toujours publics, qui se développent au cours de ces semaines, une ligne de partage se dessine entre ceux qui veulent aller à la négociation et transformer pour ce faire les coordinations en « interlocuteur responsable », et ceux qui défendent l’autonomie des assemblées, l’organisation « horizontale » et le refus de toute négociation. A Béjaïa, le conflit devient si aigu qu’il aboutit le 17 juillet à une scission entre le comité noyauté par les syndicalistes et les gauchistes (qui conserve le nom de « comité populaire ») et une coordination intercommunale qui dénonce cette tentative de « caporalisation » du mouvement et l’abandon des objectifs initiaux. Cette coordination appelle avec succès à une grève générale et à une marche le 26 juillet ; la rue tranche, et l’un des slogans de la manifestation est : « Traîtres dehors ! Syndicats dehors ! » Quant à la coordination de la wilaya de Tizi-Ouzou, elle adopte à la mi-juillet un « code d’honneur » des délégués par lequel ceux-ci s’engagent, entre autres, « à ne mener aucune activité et action qui visent à nouer des liens directs ou indirects avec le pouvoir », « à ne pas utiliser le mouvement à des fins partisanes et ne pas l’entraîner dans des compétitions électoralistes ou dans des options de prise du pouvoir », « à ne pas accepter un poste politique quelconque dans les institutions du pouvoir », et « à ne pas donner au mouvement une dimension régionaliste sous quelque forme que ce soit » ; ce code d’honneur est complété le 27 juillet par un engagement « à démissionner publiquement du mouvement avant de briguer un quelconque mandat électoral ».

Parmi les exemples d’énergie historique que nous a donnés le soulèvement algérien, aucun ne prouve mieux sa puissance que celui de ses dissensions, qui auraient suffi pour anéantir n’importe quelle organisation hiérarchisée ou mouvement de masse encadré, tandis qu’il parut toujours y puiser de nouvelles forces. Les ennemis des coordinations ne cessèrent d’annoncer leur dislocation prochaine sous l’effet des discussions et des divergences (le journal Liberté avait donné le ton dès le 10 mai en ironisant lourdement sur l’impréparation de la réunion de Béni Douala : « Ce conclave qui alimente les discussions dans toute la Kabylie et qui suscite les appréhensions voire les craintes des partis politiques de la région, et même des simples citoyens, sur ses motivations mais surtout sur les visées de ses initiateurs, a tout l’air de ne s’avérer qu’une montagne qui accoucherait d’une souris »). Et chaque fois les assemblées, discutant sans cesse leurs décisions et revenant sur ce qu’elles avaient déjà accompli, démentirent les espoirs des propriétaires de l’opposition et se dressèrent à nouveau devant le pouvoir algérien comme son seul véritable ennemi. A la fin du mois de juillet, l’idée ayant été lancée par la coordination de Béjaïa dès le 19, la coordination interwilayas proposa d’organiser le 20 août une marche à Ifri Ouzellaguen, où s’était tenu à la même date, en 1956, le congrès de la Soummam au cours duquel Abbane Ramdane, avant d’être assassiné, s’était opposé à la mainmise de « l’armée de l’extérieur » sur le F.L.N, Ce retour sur le passé n’était pas platement commémoratif ; comme le résuma le 14 août lors d’un meeting à El-Kseur un délégué d’Akfadou (après avoir rappelé qu’avait été décidée à ce congrès la primauté du civil sur le militaire et de l’intérieur sur l’extérieur) : « Nous sommes des civils, ils sont des militaires et nous sommes à l’intérieur, ils sont à l’extérieur ». Les slogans adoptés pour cette marche (« 1956-2001, le combat continue », « Restituer au peuple son histoire », « Pour la primauté du politique sur le militaire ») prirent tout leur sens avec la décision d’« interdire aux officiels » la vallée de la Soummam. Car ceux-ci ne comptaient pas seulement y tenir l’habituelle célébration annuelle, qu’ils durent finalement organiser à l’autre bout du pays, à Mascara : des émissaires avaient commencé à sonder quelques délégués non identifiés de la coordination interwilayas, acquis à l’idée d’une négociation, pour préparer une éventuelle venue de Bouteflika, à qui aurait été remise la plate-forme d’El-Kseur. Cette manœuvre, immédiatement dénoncée par la majorité des délégués, eut un effet inverse de celui escompté et renforça la détermination à « interdire tout officiel en Kabylie ». (Le ministre des Moudjahidin dut également renoncer à se rendre à Tizi-Ouzou ; quelques jours auparavant, le ministre de l’Intérieur Zerbouni, venu installer le nouveau wali – préfet – avait été accueilli à coups de pierres : « Marches interdites à Alger : pas de ministres en Kabylie », disait une banderole.) La marche du 20 août, qui rassembla dans la vallée des foules venues de toute la Kabylie, fut donc une éclatante revanche sur la défaite essuyée à Alger. Mais s’étant ainsi montrés maîtres chez eux, ayant, cette fois, l’avantage de la défensive, les Kabyles se retrouvaient par la même occasion isolés chez eux, progressivement amenés à une sécession de fait qu’ils n’avaient pas voulue.

Pour l’heure, après le coup d’éclat du 20 août, ses ennemis divers se voyaient contraints d’admettre que le mouvement des assemblées en Kabylie n’était pas sur le déclin, mais au contraire se renforçait. Le pouvoir lui-même, malgré l’échec de ses toutes récentes manœuvres d’approche, fit savoir le 29 août par le truchement de l’agence de presse officielle A.P.S., citant une « source gouvernementale », que « le dialogue [était] possible », que « nul ne [contestait] les capacités des Algériens de le mener », et que « le mouvement des citoyens exprimé par les aarchs [pouvait] constituer un signe positif pour notre société ». L’agence officielle explicitait les termes de l’ouverture ainsi faite en précisant : « Il est évident que les plates-formes publiées dans la presse peuvent constituer une base de discussion dans la mesure où elles ne se proposent pas de porter atteinte aux fondements de l’état, à la constitution et aux lois de la République. » (Ces restrictions visaient bien sûr principalement le quatrième point de la plate-forme d’El-Kseur, exigeant le départ immédiat des brigades de gendarmerie, et le onzième, concernant « la mise sous l’autorité effective des instances démocratiquement élues de toutes les fonctions exécutives de l’état ainsi que des corps de sécurité » ; l’abandon de ces points avait déjà fait l’objet des négociations occultes entamées précédemment avec certains délégués « dialoguistes ».) Et le commentaire de l’A.P.S. en rajoutait pour finir dans les appels du pied aux modérés, qualifiant la réunion de la coordination intenwilayas qui devait se tenir le lendemain à Tubirrett-Imceddalen de trés importante, dans la mesure où elle « pourrait être l’illustration de la maturité du mouvement et celle de l’élite qui l’encadre » bref pourrait « s’inscrire dans une perspective constructive » en acceptant la négociation. La réponse à ces insistantes avances ne se fit pas attendre. Dès le lendemain, les coordinations de Tid-Ouzou et de Béjaïa réaffirmaient leur rejet des tractations secrètes et de toute négociation visant à modérer les revendications de la plate-forme d’El-Kseur : « Tout ce qui sera entrepris se fera en public, et le chemin est balisé par la plate-forme d’El-Kseur, notre unique document de référence », déclarait un délégué de Tizi-Ouzou (Le Matin, 1er septembre 2001). Quant à la réunion de la coordination interwilayas des 30 et 31 août, où le pouvoir espérait voir apparaître une élite avec laquelle il pourrait « dialoguer » elle déclara à nouveau la plate-forme d’EI-Kseur « scellée » et « non négociable ». Il ne restait plus au pouvoir qu’à enregistrer cette fin de non-recevoir. C’est ce qu’il fit quelques jours plus tard, par la bouche d’un « haut responsable » anonymement cité par Le Quotidien d’Oran. Constatant que les aarchs « refusent tout ce qui vient du « pouvoir » » (« Comment voulez-vous qu’on puisse dialoguer avec eux ? »), la source autorisée poursuivait : « Nous pouvons comprendre ainsi que les aarchs ne veulent pas de solution à cette crise. Ils pensent peut-être que, pour détruire ce système, il faut entretenir le pourrissement ; c’est d’ailleurs ce qui ressort de la plate-forme d’EI-Kseur. » Ensuite venaient les menaces, avec la remarque cynique qu’entretenir le pourrissement ne peut nuire au gouvernement, « qui a des capacités de durer tout autant que le système en place » : ce n’est donc pas lui « qui en pâtit, c’est la population ». Et la fin rappelait qu’un appel avait été « lancé à l’élite de la région à se mobiliser ainsi qu’à toutes les personnes qui ont une respectabilité, mais on remarque qu’il n’y a pas une volonté de présenter un programme mais de perturber ». (Il est évidemment loisible à chacun de se livrer à toutes sortes de supputations quant aux éventuelles « luttes de clans » à l’intérieur du pouvoir que manifesteraient ces variations du discours officiel, ou officieux, sur le mouvement des assemblées : à la manière de la kremlinologie d’autrefois, c’est devenu une spécialisation professionnelle, dans l’information sur l’Algérie, que de fournir de telles reconstitutions, plus ou moins étayées, des menées et intrigues qui divisent le « pouvoir occulte ». Mais désormais ces luttes internes sont secondaires, car le rapport de forces principal, qui détermine tout le reste, est celui qui oppose le mouvement d’auto-organisation du soulèvement à l’ensemble de ses ennemis.)

Parallèlement aux efforts pour circonvenir le mouvement des assemblées, et puisqu’il s’avérait qu’il n’était décidément pas « mûr » pour la négociation, on a vu se développer la tentative de le liquider en en créant de toutes pièces un autre, qui serait, et pour cause, plus « représentatif », plus « légitime » et plus « constructif ». Ainsi, à Tizi-Ouzou même, le 27 août – alors que précisément la veille les délégués « radicaux » de la coordination, qui (selon El Watan du 28 août) déclaraient « la rue parlera encore jusqu’à la satisfaction de la plate-forme d’El-Kseur » et dénonçaient « ceux qui ne veulent plus parler d’émeutes et tendent la main au pouvoir », avaient joint le geste à la parole et une nouvelle fois attaqué, avec « des émeutiers de la ville », la gendarmerie -, un « Conseil communal » publiait un communiqué affirmant notamment que « l’amateurisme politique des uns et les mauvais calculs politiciens des autres continuent à parasiter bruyamment le débat public, tout en empêchant les honnêtes citoyens, soucieux de l’avenir. de leurs enfants, de faire entendre leur voix » (Liberté, 28 août 2001). Quelques jours plus tard, il précisait encore un peu mieux à quoi et surtout qui il servait, en reprochant à la coordination « l’exclusion de toutes les personnalités scientifiques et politiques de la commune. susceptibles de donner sens et consistance au mouvement » (La Tribune, 4 septembre 2001).

Un peu partout apparaissent au même moment des « comités » et des « coordinations » ad hoc, dont l’activité se borne le plus souvent à attaquer dans des communiqués de presse la tendance radicale des coordinations. à Akbou par exemple, un « comité de citoyens » prône « l’apaisement et la préservation de la jeunesse de la spirale de la violence », et rappelle les revendications du mouvement en omettant « le point relatif aux brigades de la gendarmerie nationale » (La Tribune, 8 septembre 2001). Quant au « comité populaire » de Béjaïa, confirmant sa vocation récupératrice, il annonce la préparation d’une rencontre nationale contre la hogra et la répression, organisée avec le R.A.J. (« Rassemblement-Action-Jeunesse », proche du F.F.S.) : « Cette initiative se veut une opportunité pour asseoir l’organisation nationale du mouvement populaire et l’encadrement de ces actions pour davantage d’efficacité. » (La Tribune, 9 septembre 2001.) Toutes ces manœuvres et impostures sont dénoncées par la coordination interwilayas, dont les délégués, lors d’un meeting à Akbou, relèvent que ces « comités parallèles […] entretiennent des contacts avec le pouvoir en prétendant être les interlocuteurs de ce dernier ». Mais, comme il arrive souvent, c’est encore a un ennemi qu’il revenait de dire le plus clairement de quoi il retournait. Revenant pour s’en justifier, sans pour autant la démentir, sur la formule qui lui avait été prêtée (« ce mouvement doit mourir avant septembre »), ainsi que sur l’imputation faite au F.F.S. de chercher à venir à bout du mouvement des assemblées en le minant de l’intérieur, le premier secrétaire de ce parti, Ali Kerboua, mangeait le morceau dans son style incomparablement ligneux :

«  1. – Le F.F.S. a, été le premier parti, à s’inscrire totalement dans la dynamique nationale citoyenne travers l’organisation des marches historiques du 3 et du 31 mai.

2. – Le F.F.S. a toujours pris soin de distinguer cette dissidence nationale citoyenne des formes, de structures qui s’y sont greffées artificiellement et dans lesquelles certains groupes et autres individus tentent de se re, faire une virginité en cherchant, en, vain, faut-il le souligner, à dévoyer cette dynamique et à l’instrumentaliser à des fins de repositionnement clanique.

3. – Le F.F.S. a effectivement instruit ses militants pour consolider ce mouvement pacifique porteur d’espoirs de changement démocratique pour l’ensemble des Algériennes et des Algériens. Aussi, les militants du F.F.S.restent déterminés à agir contre toutes les formes de dérive qui mèneraient le mouvement vers l’impasse et la ghettoïsation dans le but d’imposer des projets dangereux. Des projets qui, en définitive, font le jeu des clans au pouvoir opposes à toute issue politique et démocratique à la crise.  » (Liberté, 2 septembre 2001.)

Le plus « dangereux » projet des assemblées, qui les amène à concevoir tous les autres, c’est celui de leur propre souveraineté. La volonté d’étroitement contrôler toute délégation de pouvoir les a déjà menées loin, mais elle peut les mener plus loin encore : ayant remis en vigueur les assemblées villageoises à seule fin de s’unir contre la répression, les insurgés découvrent de quelles autres fins elles peuvent être l’instrument.

Le grand art de ces retours au passé qu’effectuent les révolutions quand elles ressuscitent des formes anciennes de communauté, c’est de retrouver plus que ce qui a été perdu. La principale malédiction qui frappait la démocratie villageoise, c’était évidemment son isolement, qui lui interdisait toute initiative historique. Et c’est justement ce qui disparaît au milieu de la commotion générale de la société algérienne.

III

Que sont exactement ces institutions villageoises traditionnelles que le soulèvement a ramenées sur le devant de la scène historique, fait ainsi qu’aarch cesse d’être le nom d’une chose du passé ? Avant d’en venir à bout avec la répression de la grande insurrection de 1871, les militaires français avaient éprouvé sur le terrain les ressources et la force de l’organisation locale des tribus kabyles, la vitalité de ce qu’un historien de la colonisation (Ch.-A. Julien) a appelé, en mentionnant leur refus de se soumettre au commandement d’Abd el-Kader, les « petites républiques villageoises et démocratiques de Kabylie ». Et dès 1837, Tocqueville parlait à propos des Kabyles de ces « hommes qui ne sont ni riches, ni pauvres, ni serviteurs, ni maîtres, qui nomment eux-mêmes leurs chefs et s’aperçoivent à peine qu’ils ont des chefs ». Le thème de l’insubordination kabyle court à travers toute la littérature du XlXe siècle consacrée à l’Algérie, et pas seulement chez les auteurs français : « Le Kabyle est si fier, si instinctivement enclin à l’égalité absolue, et peut-être aussi si sourcilleusement méfiant, qu’il considère comme son devoir, pour ainsi dire, de récuser tous les dépositaires du pouvoir social. Les marabouts, qui en détiennent la plus grande part, l’exercent avec discrétion, en recourant à la persuasion. Quant aux amins [chefs de village élus par l’assemblée], le moindre abus d’autorité de leur part donne lieu à un refus d’obéissance, qui s’exprime de la façon la plus énergique : Enta cheikh, ana cheikh, littéralement : « Toi chef, moi chef ». » (John Reynell Morell, Algeria, 1854.) De leur côté les auteurs français, souvent des militaires, avaient de multiples raisons de magnifier la tradition d’indépendance des Kabyles : la résistance que ceux-ci leur avaient opposée et leur difficulté à la réduire (le massif central de la Grande Kabylie ne fut soumis qu’en 1857) appelaient une explication propre à ménager l’orgueil national ; il paraissait évidemment utile de jouer les Kabyles contre les Arabes ; et surtout les mœurs et le « civisme » villageois des Kabyles permettaient d’espérer qu’ils seraient plus faciles à gagner à la cause de la France et pourraient même devenir, une fois convenablement civilisés, des administrés modèles. Une vaste littérature oppose ainsi les vertus du Kabyle (fier, droit, opiniâtre, industrieux, peu religieux, etc.) aux vices de l’Arabe (servile, fourbe, menteur, paresseux, fanatique, etc.), au point qu’on a pu parler d’un « mythe kabyle » dans le colonialisme français. Mais ce « mythe kabyle » (dans la genèse duquel il faut d’ailleurs faire la part du goût réel qu’éprouvèrent nombre de coloniaux pour les mœurs des Berbères, assurément remarquables et digues de respect), les administrateurs français, militaires puis civils, en furent, au moins autant que les artisans, les premières victimes, puisqu’ils crurent possible et même facile d’utiliser les institutions villageoises comme relais, de leur autorité, et s’obstinèrent longtemps à le croire, quoique régulièrement démentis par les troubles toujours renaissants. (Après la répression de l’insurrection de 1871, les villageois constituèrent pour donner le change aux administrateurs militaires des assemblées officielles, aux ordres de l’assemblée réelle, occulte, « qui continuait, dans l’ombre, à diriger les affaires du village et à souffler aux membres de l’assemblée fantoche la conduite à tenir » – Alain Mahé, Histoire de la Grande Kabylie, 2001.)

Les calomnies contre les actuelles assemblées s’appuient en grande partie sur le fait qu’en Grande Kabylie (principalement dans la wilaya de Tizi-Ouzou) elles ont repris pour désigner leur fédération le nom ancien des tribus (aarch, parfois au pluriel aarouch) qui constituaient autrefois la plus vaste unité politique des Kabyles, en dehors des ligues circonstancielles formées contre un danger commun : « Considérée dans son ensemble, la Kabylie est une agglomération de tribus qui se gouvernent elles-mêmes d’après des principes que la tradition et l’usage ont introduits dans les mœurs », écrivait le général Daumas en 1856. Les journalistes se sont donc emparés de ce terme l’utilisant à tout bout de champ pour donner du mouvement des assemblées une image pittoresque, quasi folklorique, en tout cas passéiste ; et décrier ensuite cette « structure sociale complètement résiduelle » (ironisant par exemple sur le fait que la dernière initiative des aarchs de Kabylie remontait à 1827, lorsqu’une délégation de tribus formula une requête aùpres du dey d’Alger pour que les femmes n’aient plus accès aux droits de succession). Cela leur était d’autant plus facile que dans le reste du pays, là où elle a encore une existence quelconque, l’organisation tribale n’est plus qu’une forme de clientélisme politique et de participation aux luttes de clans à l’intérieur de la bureaucratie. Malgré toutes ces calomnies, ou grâce à elles, le terme aarchs est passé dans l’usage pour désigner l’organisation autonome de l’insurrection, avec une connotation d’archaïsme propre à affermir les progressistes bon teint dans leur mépris pour ce mouvement. (Ainsi, pour Kerboua, ce terme résume à lui seul « tous les archaïsmes de la société » – La Tribune, 10-11 août 2001.)

En 1881, dans le brouillon d’une lettre fameuse où, en réponse à Vera Zassoulitch, il s’en prenait aux « marxistes » qui voyaient dans la destruction de la commune rurale une étape indispensable du développement historique en Russie, Marx notait que l’élimination du capitalisme ne pouvait aller sans « un retour des sociétés modernes à une forme supérieure d’un type « archaïque » de la propriété et de la production collectives », et qu’il ne fallait donc « pas trop se laisser effrayer par le mot « archaïque » ». Quant à l’Algérie, le type de propriété et de production collectives sur lequel reposait l’organisation tribale (propriété familiale indivise et inaliénable) fut systématiquement démantelé par les Français, en particulier avec le sénatus-consulte de 1863, « la machine de guerre la plus efficace que l’on pût imaginer contre l’état social indigène », comme l’écrivit alors un militaire français : « Grâce à lui, nos idées et nos mœurs s’infiltreront peu à peu dans les mœurs indigènes, réfractaires à notre civilisation, et l’immense domaine algérien, à peu près fermé jusqu’ici en dépit des saisies domaniales, s’ouvrira devant nos pionniers. » Mais en Kabylie, où cette destruction de la propriété collective ne commença vraiment qu’avec les séquestres de terres consécutifs à la répression de l’insurrection de 1871 (ce n’est qu’en 1897 qu’une loi foncière rendit la terre aarch aliénable), elle n’eut pas pour résultat une dépossession au profit des colons. Les paysans parvinrent en effet à racheter la majeure partie des terres, surtout en Grande Kabylie, et cette diffusion de la propriété individuelle, Si elle affaiblit incontestablement les liens lignagers, semble avoir plutôt renforcé la cohésion des, villages et le rôle de l’assemblée dans l’organisation de la vie collective. Quoi qu’il en soit, que la longue histoire des institutions villageoises kabyles, à travers toutes ses vicissitudes (l’alternance de répression et de tolérance intéressée de la part des autorités françaises puis de l’état algérien), a légué au mouvement actuel, ce n’est certes pas un modèle d’organisation tribale (d’ailleurs les aarchs, là où ils subsistent, sont en fait – dans cette région, la Grande Kabylie, où la densité de peuplement est telle qu’on a pu parler d’espace quasi urbain – des fédérations de villages et non des lignages), mais une tradition de contrôle direct des « dépositaires du pouvoir » « Nulle part, autant que chez les Kabyles, le peuple n’est appelé à intervenir aussi directement dans les affaires. » (Daumas.)

Que cette tradition soit restée vivante, au moins dans les mémoires, tout au long du XXe siêcle, voilà ce que suffirait à attester la référence qui y fut régulièrement faite par ceux qui s’en prenaient à l’idéologie arabo-islamique du nationalisme algérien (à l’intérieur des organisations messalistes successives, puis du F.L.N.). En 1937, Amar Imache, secrétaire général de l’étoile Nord-Africaine, dénonçant à la fois la direction autoritaire de Messali et le Front populaire qui venait de dissoudre cette organisation avec l’appui du P.C.F., écrivait dans sa brochure L’Algérie au carrefour : « On cachait volontairement que le premier gouvernement à forme républicaine et démocratique fut institué en Kabylie pendant qu’en France et ailleurs on ignorait ces mots. » En 1949 encore, dans le Parti Populaire Algérien, les Kabyles opposés à l’idéologie arabo-islamique critiquent « le fonctionnement interne du parti, l’absence de démocratie, la promotion des éléments les plus conformistes » (Mohammed Harbi, Le F.L.N., mirage et réalité, 198O). Au cours de cet épisode, que l’on a qualifié de « crise berbériste », s’exprime également une critique de la religion, dont l’échec « annihile les espoirs de voir un nationalisme radical se développer indépendamment de la foi religieuse » (ibid.) ; les opposants sont exclus et il ne restera d’eux que l’accusation rituelle de « berbéro-matérialisme », lancée par les bureaucrates du F.L.N. contre quiconque menaçait le monolithisme de l’idéologie nationaliste. Enfin, en 1963, lors de sa fondation, le F.F.S. lui-même reconnaît dans ses statuts l’importance de la tajmat, l’assemblée villageoise, « institution démocratique encore vivace de nos jours et qui fait partie de notre patrimoine national le plus authentique et le plus glorieux ».

Plus décisive évidemment que ces représentations diversement entachées d’idéologie, la persistance dans les mœurs de la tradition anti-étatique des communautés villageoises est elle-même largement attestée ; c’est en particulier le cas de la conception de l’honneur collectif conservée par ces communautés, selon laquelle c’était y porter gravement atteinte que de faire appel à quelque autorité extérieure que ce soit. En 1948, une assemblée de village interdisait par exemple formellement la communication d’informations concernant les affaires de la communauté : « Donner un renseignement à une autorité quelconque, même sur la moralité d’un concitoyen, même sur le chiffre de l’imposition, est sanctionné par une amende de dix mille francs. C’est le taux d’amende le plus fort qui existe. Le maire et le garde-champêtre n’en sont pas exempts. » (Rapport d’un administrateur des services civils d’Algérie, in Alain Mahé, op.cit.) En 1987, un épisode relaté par Mahé montre l’autonomie de l’assemblée défendue tout aussi vigoureusement, en l’occurrence contre un émigré de retour au village qui avait fait appel à la gendarmerie pour régler une affaire sur laquelle s’était prononcée l’assemblée. Et alors que commençait à s’organiser l’actuel mouvement des comités de quartiers et de villages, un délégué (de l’aarch des Ait Djennad) déclarait, faisant ainsi la preuve qu’au moins le souvenir de cette tradition ne s’était pas perdu : « Auparavant, lorsque la tajmat prenait en mains la résolution des conflits entre les gens, punissait le voleur ou le malfrat, on n’avait pas besoin d’aller au tribunal. C’était même honteux. » (Il est sans doute assez difficile à un citoyen de nos démocraties de masse, plus enclin pour sa part à réclamer l’intervention de l’état dans chaque détail de sa vie, de comprendre un tel genre de civisme : ici ce seraient plutôt des en dehors qui pourraient s’y reconnaître. Plus étrange encore pour la passivité démocratique moderne, on trouve cité dans l’étude de Daumas sur la Kabylie un kanoun – liste des infractions sanctionnées par le droit coutumier, assortie des amendes fixées par l’assemblée – où est mentionné parmi les délits celui de « ne pas acheter un fusil quand on a les moyens de le faire » : voilà qui fait paraître encore plus comiques les illusions d’un autre militaire français kabylophîle, affirmant en 1863 qu’« il sera facile, avec le temps, de calquer les kanouns municipaux sur notre code, dont nombre d’articles se prêteraient parfaitement aux coutumes berbères ».)

La force que l’actuel mouvement des assemblées a tirée de ce passé n’est telle que parce qu’il lui a servi à commencer de répondre aux besoins révolutionnaires de la société algérienne. Quand les aarchs y sont réapparus comme des revenants, le progressisme s’est rassuré en préférant voir là le dernier sursaut d’une communauté traditionnelle moribonde : un rebut historique, un vestige depuis longtemps condamné. On a vu la suite. Et sans céder aux facilités du pathos berbériste (« l’éternel Jugurtha », etc.), il faut tout de même noter, à propos de la prétendue caducité de ces assemblées villageoises, que, de mémoire d’étatiste, on ne les a jamais vues disparaître ; ce sont plutôt elles qui ont vu passer et s’anéantir plusieurs formes de domination étatique : sans remonter jusqu’aux Romains, au moins celle des Turcs, puis des Français, et bientôt peut-être celle de l’actuel pouvoir militaro-bureaucratique, si elles parviennent à devenir tout ce que la situation révolutionnaire qu’elles ont créée exige qu’elles soient.

IV

Même si elle devait s’arrêter là, l’insurrection algérienne aurait déjà beaucoup fait : dans des conditions très dures, elle est parvenue à accomplir pour la liberté ce que n’arrivent même pas à imaginer les habitants de la démocratie marchande, alors qu’ils doivent perdre une à une leurs illusions de sécurité. Ses limites ou ses défauts ne sont pas ce qu’en ont dit ceux à qui leur idéologie (en général banalement étatiste) interdisait d’adopter le point de vue des insurgés eux-mêmes, et donc de se représenter les circonstances dans lesquelles ils se trouvaient et les problèmes qu’ils affrontaient. En revanche, pour qui ne prétend pas juger ce mouvement au nom de principes particuliers ou d’intérêts distincts des siens, mais le défendre au nom de ce qu’il a fait de meilleur et de ce à quoi le mènent ses propres principes, un certain nombre d’inconséquences, d’illusions ou de naïvetés constituent des faiblesses bien réelles. Les relever n’est qu’une autre manière de rendre hommage à la liberté de critique qui a dès le début prévalu dans les assemblées : « Les réunions de la coordination auxquelles nous avons assisté (Azazga, Tizi-Ouzou) ne se sont pas déroulées dans un calme exemplaire. Le débat autour d’un seul point dure des heures. Les voix montent. Les avis s’entrechoquent. Le consensus est dégagé au forceps, souvent à la seconde ou troisième rencontre. « La démocratie ne s’accommode pas de l’unanimisme », nous dit-on. » (El Watan, 14 juin 2001.)

Quant à l’obligation, qui aurait pu devenir paralysante de parvenir à un consensus pour toute prise de décision, les coordinations s’en sont déjà judicieusement libérées en adoptant la régle de la majorité des trois quarts lorsqu’un accord unanime ne peut être obtenu. De même la coordination vmterwilayas a décidé fin août, relevant « l’absence de l’élément féminin » dans les coordinations comme l’un des « points faibles du mouvement », d’encourager la participation des femmes. (Remarquons à ce sujet que seule une féministe obsédée de parité peut croire que les femmes ne jouaient aucun rôle dans les communautés villageoises, sous prétexte qu’elles n’étaient pas formellement membres des assemblées, et ne pas voir comment elles participent de fait a l’actuel mouvement, sans qu’il soit besoin pour cela de fixer, à l’américaine, un quota de déléguées.)

Plus grave est la timidité dont ont fait preuve les coordinations à propos du terrorisme « islamique », alors que personne n’ignore en Algérie la responsabilité de l’armée et de ses services spéciaux dans sa fabrication et sa perpétuation depuis dix ans ; au moins sous la forme de la « sale guerre » menée par les prétendus éradicateurs. Cette étrange retenue, sur un sujet aussi décisif pour un mouvement qui déclare vouloir se réapproprier l’histoire de l’Algérie, était déjà une erreur alors que les attentats reprenaient (à Alger pour la première fois depuis trois ans), cernant véritablement la Kabylie à l’ouest et à l’est, comme un tir de barrage ; et il ne s’est trouvé à ce sujet qu’un membre du comité populaire de Béjala pour poser, au moins, la question : « Est-ce que les terroristes ne sont pas réactivés pour tuer le mouvement populaire en Kabylie ? » (Le Jeune Indépendant, 25 juillet 2001.) Mais la retenue n’était décidément plus de mise aprés les attentats du 11 septembre aux états-Unis, lesquels ont trés opportunément permis aux généraux algériens, bien relayés par une presse qui sur ce sujet reste indéfectiblement aux ordres, de se poser en avant-garde de l’antiterrorisme « démocratique », afin de dissuader les puissances étrangères de miser sur un changement de régime. Or la coordination de la wilaya de Tizi-Ouzou n’a rien trouvé de mieux à faire en la circonstance que d’envoyer « un message de soutien au peuple américain » où, en plus des « sincères condoléances au président George W. Bush », elle alignait toutes les platitudes de la propagande bien pensante.

à bien la considérer, cette retenue sur le sujet du terrorisme n’est sans doute qu’une conséquence de celle, plus centrale, qui marque l’ensemble de la stratégie spontanément adoptée par les assemblées depuis le printemps. Ayant créé en Kabylie un état de fait qui s’apparente à bien des égards à une situation classique de double pouvoir, elles se gardent de tout ce qui pourrait compromettre le fragile équilibre qui s’est ainsi établi. Leur volonté maintes fois réaffirmée de s’en tenir à des méthodes pacifiques, aussi compréhensible soit-elle après tant de morts, et depuis si longtemps, ne saurait pourtant ,leur suffire à maîtriser pratiquement l’inévitable part de violence – ne serait ce que face aux provocations – d’un conflit qui ne peut qu’être toujours plus aigu. Même leur critique de la politique reste une sorte de critique par défaut  : l’autonomie est fermement défendue contre les partis, mais l’exercice de cette autonomie est cantonné à la « protestation », toute « proposition » étant rejetée d’emblée avec la politique, et assimilée à ces « options de prise de pouvoir » que le code d’honneur adopté par les délégués de Tizi-Ouzou récuse. Déjà en juin, la plate-forme proposée à Béjala avait finalement été refusée, parce que deux revendications – l’abrogation du code de la famille et la suppression de l’état d’urgence – étaient « partisanes » (la première étant en effet soutenue par le R.C.D., et la seconde par le F.F.S.), et qu’il n’était donc pas question de les faire endosser par les assemblées. Il ne faut pourtant pas voir là quelque chose comme l’habituel moderantisme imputable à un appareil en formation (même si bien sûr il existe toujours le risque de voir se former à l’intérieur des coordinations une « élite », un encadrement qui serait par nature porté à défendre une telle « stratégie »). La réunion de la coordination de Tizi-Ouzou, à Illilten le 24 août, a d’ailleurs rejeté à l’unanimité la proposition de recruter deux permanents qui seraient « chargés des travaux de secrétariat » : « « Nous sommes tous des volontaires au sein du mouvement et il n’est pas question que l’on paye qui que ce soit », a-t-on rétorqué dans la salle. » (La Tribune, 25 août 2001.) La limitation du programme explicite des assemblées peut d’autant moins être assimilée à une politique conciliatrice que le rejet des toutes dernières propositions de négociation, émanant cette fois très officiellement de Bouteflika, vient de montrer que les assemblées ne se dérobaient pas à une nouvelle épreuve de force.

La stratégie spontanée des assemblées les a amenées très logiquement à la désobéissance civile désormais envisagée par les coordinations (avec comme première mesure le non-paiement des factures d’électricité, au motif qu’elles incluent une taxe perçue par ta télévision d’état). Et l’on peut penser qu’en se transformant en projet positif de sécession, le mouvement anti-étatique des assemblées va retrouver devant lui toutes ces tâches qui incombent à un pouvoir insurrectionnel et qu’il a refusé jusqu’ici d’assumer, un peu à la façon des anarchistes espagnols en 1936. Aucune fraction du pouvoir n’étant manifestement prête à prendre le risque d’une répression ouverte, il est en effet fort possible qu’un statut d’autonomie, sur le modèle de l’Espagne post-franquiste, soit finalement accordé à là Kabylie : il n’y a guère d’autre issue institutionnelle à la crise, et outre que celle-là est la plus présentable à l’étranger, elle est susceptible de rallier sur place tout le personnel politique qui n’attend que cette occasion. (Si le F.F.S. s’affaire surtout à organiser en Kabylie les ennemis des assemblées, le R.G.D., fidèle à son passé et trop discrédité sur place pour ce genre d’opérations, mise quant à lui sur un accord négocié avec les « décideurs » et concédant l’autonomie : Sadi se voit déjà en Jordi Pujol de cette Catalogne-là.) Ceux qui se préparent à diriger une Kabylie autonome ont évidemment, comme le répugnant Ferhat Mehenni qui lui donne pour programme de devenir « la Californie de toute l’Afrique », des ambitions et des buts radicalement opposés à la tendance profonde des coordinations. Et Si c’est bien ce scénario d’une « politique kabyle » qui prévaut à Alger (le pouvoir renouant ainsi, sur ce point également, avec les méthodes de la colonisation>), les assemblées ne pourront reculer plus longtemps, sauf à abdiquer totalement en acceptant de s’intégrer à un appareil d’état « régionalisé », devant la tâche de défendre leur propre autonomie en l’étendant à tout ce qu’elles ont jusqu’ici laissé de côté. C’est en particulier la question des vraies richesses, sommairement évoquée dans la plate-forme d’El-Kseur par le refus de la « clochardisation » et de la « paupérisation », qu’il leur faudra alors élucider, en comprenant en quoi le développement économique, non seulement ne met pas fin à la « paupérisation », mais la précipite en y ajoutant de nouvelles misères. Tout est encore possible aux assemblées de Kabylie, y compris d’en arriver là.

En France, l’insurrection algérienne a été plus ignorée qu’incomprise, et plus encore qu’ignorée, spontanément méprisée, la fausse conscience ne voyant rien là d’intéressant, tout occupée qu’elle est à scruter les « phénomènes de société » qu’on met en scène à son intention. Quant aux intellectuels, dont certains délégués avaient la naïveté de croire qu’ils pourraient aider à faire connaître le mouvement à l’étranger, ils se sont bien gardés d’en dire quoi que ce soit. Sans parler des Glucksmann et des Bernard-Henri Lévy, zélés propagandistes de l’anti-islamisme des généraux algériens, on n’entendit pas beaucoup ce Bourdieu d’ordinaire si bavard sur les « mouvements sociaux », et qui a tout de même commencé sa carrière en prenant les Algériens, et les Kabyles en particulier, pour objet de sa science sociologique. Le fond de l’abjection fut atteint avec naturel par Sollers affirmant que toute « dignité humaine » n’était qu’illusion (spectaculaire bien évidemment), puisque de toute façon personne n’allait se « mobiliser pour défendre la révolte kabyle » (Le Journal du Dimanche, 27 mai 2001).

On peut conserver l’ambition de ruiner ces syllogismes de l’acceptation. Mais pour l’instant les insurgés d’Algérie sont seuls, plus seuls que ne l’ont jamais été des révolutionnaires dans le passé.

Jaime Semprun, le 30 septembre 2001.

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Traductions :

(en) APOLOGY FOR THE ALGERIAN INSURRECTION

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Première republication sur http://cnt-ait.info : lundi 28 avril 2003

Léandre VALERO, anarchiste sans frontière

(d’après différentes sources bibliographiques et des souvenirs d’un militant de la CNT-AIT Auxerre)

Léandre VALERO est né en Algérie, à Oran le 12 octobre 1923 dans une famille d’origine espagnole. Son père, militant actif de la CNT-AIT, avait dû fuir l’Espagne du fait de ses activités militantes. Il devait à ses origines multiples d’être à fois hispanophone, arabophone et francophone.

Léandre a toujours eu le goût de l’action et de l’aventure. Très sportif, il était toujours soucieux de sa forme physique. Dans sa jeunesse, pas trop porté sur les études, sa carrure et son intelligence rusée l’ont amené à exercer différentes activités dont celles de rat d’hôtel dans les palaces, où il s’amusait à détrousser les riches bourgeoises de passage tel Alexandre JACOB le fameux monte-en-l’air anarchiste qui inspira le personnage d’Arsène Lupin.

(d’après différentes sources bibliographiques et des souvenirs d’un militant de la CNT-AIT Auxerre)

Léandre VALERO est né en Algérie, à Oran le 12 octobre 1923 dans une famille d’origine espagnole. Son père, militant actif de la CNT-AIT, avait dû fuir l’Espagne du fait de ses activités militantes. Il devait à ses origines multiples d’être à fois hispanophone, arabophone et francophone.

Léandre Valéro en
1946 à Marseille,
avec un camarade
rentrée récemment
d’Indochine.

Léandre a toujours eu le goût de l’action et de l’aventure. Très sportif, il était toujours soucieux de sa forme physique. Dans sa jeunesse, pas trop porté sur les études, sa carrure et son intelligence rusée l’ont amené à exercer différentes activités dont celles de rat d’hôtel dans les palaces, où il s’amusait à détrousser les riches bourgeoises de passage tel Alexandre JACOB le fameux monte-en-l’air anarchiste qui inspira le personnage d’Arsène Lupin.

 Pendant la Révolution espagnole, alors que son père à rejoint la FAI, il bouille d’aller en découdre mais il est trop jeune. Lors de la seconde guerre mondiale, encouragé par son père, il rejoint les Forces françaises libres (FFL) dans la 2ème DB, tant par conviction antifasciste que par soif de combats. Il participe à la campagne d’Afrique du Nord, d’Italie et participe à la Libération en tant qu’agent de liaison au volant d’une jeep Willis. Il disait aussi avoir fait partie du détachement qui était arrivé en éclaireur à Berchtesgaden, le nid d’aigle d’Hitler. Il en avait ramené quelques « souvenirs », notamment des P38.  « Ca peut toujours servir ». IL disait aussi avoir vu de grandes quantités de ‘oeuvres d’art pillées par les nazis dans toute l’Europe et avoir pris une sacrée cuite avec de grands crus entreposés dans le Bunker.En juin 1946, il est envoyé pour combattre en Indochine. Pendant le trajet, il essaie par différents subterfuges d’être débarqué. Si ma mémoire est bonne il est mis aux fers à Marseille pour désobeissance mais il est tout de même envoyé en Indonchine. Une fois sur place, il tente de venir en aide au Vietminh en organisant un trafic d’essence volée à l’armée française. Considéré comme un élément « démoralisant », il est réexpédié en France métropolitaine durant l’été 1946.Il s’installe pour un temps à Paris et adhère à la CNT-AIT française renaissante suite à son congrés de constitution de Décembre 46 ainsi  qu’à la la Fédération anarchiste. Là il y fait la connaissance de Georges BRASSENSParti ensuite à Auxerre, dans l’Yonne, il travailla comme ajusteur-outilleur aux établissements Gardy, où il monta une importante section CNT. Les tensions qui divisent le mouvement anarchiste, l’immobilisme des « synthésistes » de la FA autour de Maurice Joyeux qui abandonnent la CNT-AIT pour FO après avoir bien participé à la couler, l’écoeurent. Il en gardera une certaine rancoeur tenace contre FO et une forme de défiance non moins teinté d’admiration pour les trotskystes Lambertistes (qui avaient mis la FA sous leur coupe) … Homme d’action, il se sent plus proche de Georges FONTENIS, avec qui il se liera durablement. Il restera militant de l’organisation anarchiste lorsque celle-ci se transforma en Fédération communiste libertaire (FCL).

En août 1954, il accepta, à la demande de la FCL, de déménager en Algérie pour renforcer son organisation-sœur outre-Méditerranée, le Mouvement libertaire nord-africain (MLNA).

Embauché comme ouvrier aux établissements Henri Hamel à Alger, Léandre milita alors avec les camarades du MLNA, notamment le docker Duteuil, Fernand Doukhan et Derbal Salah.

Le MLNA apportent d’abord leur soutien aux messalistes du Mouvement national algérien (MNA). Après l’insurrection de la Toussaint 1954, cela devait même devenir son activité centrale. Léandre Valéro sera notamment la « boîte aux lettres » du MNA, se chargera occasionnellement de véhiculer les dirigeants de l’organisation indépendantiste algérienne et distribuera les tracts du MNA destinés à la population algérienne. Non sans risques car outre la police et les fascistes français, le FLN menait une guerre sans merci contre les « messalistes » (le 23 mai 1955, Boudiaf, Ali Mahsas et Yacef Saadi avaient décidé de liquider les principaux dirigeants du MNA à commencer par Messali Hadj …)

Les ventes du Libertaire à la criée se faisaient avec un revolver dans la poche, et Léandre lui-même eut, une fois, à essuyer des tirs lors d’une vente. Il aimait aussi raconter que la visière de sa casquette cachaient une lame de rasoir « au cas où il faudrait se défendre ». il était fier de nous raconter que dans la Casbah, il pouvait continuer de griller ses cigarettes alors que le FLN avait donné l’ordre d’arrêter de fumer, sous peine de se faire couper le nez au coupe-choux.

En août 1955 il obtint un emploi de chef d’atelier à la station expérimentale d’élevage du Kroubs, dans le Constantinois. Là, il établit le contact avec un maquis du Front de libération nationale (FLN) et lui fit passer des vivres et des armes obtenues grâce aux relations qu’il avait conservées au sein de l’armée. Il laisse « filer » les ouvriers qui partent rejoindre le maquis les uns après les autres.

À l’été 1956, pour échapper à une mobilisation dans la Territoriale, il décida de rentrer en France clandestinement. Le MLNA, de plus en plus exposé, choisit alors de s’autodissoudre. Tout son stock de matériel et ses archives furent coulés dans la Méditerranée.

Après quelques mois de clandestinité avec d’autres militants de la FCL dans la région bourguignone, avec le groupe Libertaire de Mâcon. Ils s’occpaient notamment de la colelcte de fonds pour la Wilaya 3, et de faire passer des déserteurs, insoumis et militants algériens en Suisse avec l’aide d’André BÖSINGER.

Léandre profita de l’amnistie de De Gaulle pour retourner à Auxerre en 1958, où il s’embaucha chez le carrosier firgoriste Fruehauf. Faute de CNT-AIT qui avait quasiment disparu à cette époque, Il y anima le puissant syndicat CGT de Fruehauf  et entra en 1960 au secrétariat de l’UD-CGT de l’Yonne.

Le syndicat CGT de Fruehauf fut en mai 1968 le premier à lancer la grève dans l’Yonne, ce qui devait faire de Léandre Valéro un des principaux animateurs du mouvement dans le département.

Après s’être misà son compte et pris la direction d’une entreprise d’ambulances, ainsi que la direction d’une salle de boxe, il prend sa retraite en 1983. Léandre, qui n’avait jamais cessé d’être anarchiste dans l’âme, avait adhéré à Alternative libertaire à sa fondation en 1991. Il y était resté jusqu’en 2000.

Il participa avec enthousiasme à la réactivation d’un groupe de la CNT à Auxerre en 1998, qui choisit de rejoindre l’AIT contre les Vignles. Sa maison hébergera les réunions du groupe, même si les différences de générations (près de 50 ans avec les plus « âgés » du groupe) pouvaient parfois amener à des incompréhensions réciproques.

Il meurt à Auxerre le 21 août 2011, après une vie digne d’un roman d’aventure.

ALERTE (Tract du MLNA suite à la « Toussaint rouge », Novembre 1954)

Le Mouvement Libertaire Nord Africain estime que le véritable responsable des évènements actuels, en liaison avec ceux du Maroc et de Tunisie est le régime colonialiste, basé sur l’expropriation des terres, la surexploitation, le chômage, la répression et l’opposition au droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, et à leurs aspirations révolutionnaires.

Le M.L.N.A. signale que l’accusation contre la propagande étrangère n’est qu’une diversion afin de détourner l’attention internationale des véritables responsabilités du régime colonialiste.

Le Mouvement Libertaire Nord Africain estime que le véritable responsable des évènements actuels, en liaison avec ceux du Maroc et de Tunisie est le régime colonialiste, basé sur l’expropriation des terres, la surexploitation, le chômage, la répression et l’opposition au droits des peuples à disposer d’eux-mêmes, et à leurs aspirations révolutionnaires.

Le M.L.N.A. signale que l’accusation contre la propagande étrangère n’est qu’une diversion afin de détourner l’attention internationale des véritables responsabilités du régime colonialiste.

Le M.L.N.A. proteste violemment contre la dissolution arbitraire du MTLD., la détention non moins arbitraire de ses responsables et militants, envers qui il exprime sa solidarité, les procédés employés pour les faire « avouer », et réclame leur libération immédiate et le rapport du décret de dissolution, les atteintes à la liberté de la presse et d’expression, en Algérie et en France, par la saisie illégale des journaux, y compris celle du Libertaire, organe de la Fédération Communiste Libertaire, 145 Quai de Valmy, Paris Xe.

Et, à cette occasion, il manifeste sa solidarité envers cette dernière organisation, membre comme lui de l’internationale Communiste Libertaire, qui en liaison avec les peuples et les travailleurs coloniaux mène la lutte anti-colonialiste, et à lancé, en France, un appel solennel pour la constitution d’un « Comité de lutte contre la répression colonialiste ».

Le M.L.N.A. dénonce le caractère provocateur des mesures militaires et policières, et, en particulier de celles qui risquent de s’abattre sur la malheureuse population de l’Aurès, et grâce auxquelles, les éléments colonialistes les plus réactionnaires espèrent renouveler les massacres du Constantinois et raffermir leur surexploitation.

Le M.L.N.A. dénonce le caractère haineux, mensonger de la presse colonialiste aux ordres de la grosse colonisation et de la sauvegarde de ses privilèges.

La solution n’est pas dans le néo colonialisme économique et social du gouvernement Mendès France, au service de l’impérialisme français et de sa bourgeoisie.

Elle n’est pas dans le renforcement de « L’Ordre », préconisé et obtenu par la Fédération des Maires, agents de la grosse colonisation, grâce à une campagne de panique savamment orchestrée parmi l’opinion publique et à des menaces à l’égard des responsables qui ne sauraient pas faire respecter « l’Ordre ».

Elle n’est pas, non plus, dans celle du parti prétendu communiste aux ordres de l’impérialisme soviétique, avec sa trahison, comme à Genève, de la libération révolutionnaire des peuples et des travailleurs, par les marchandages entre gouvernements impérialistes.

Elle n’est pas non plus, dans la collaboration, comme en Tunisie, entre une bourgeoisie autochtone, trahissant l’émancipation révolutionnaire des travailleurs, et la bourgeoisie française.

La solution est, au-delà de la simple libération politique nationale dans la lutte de tous les exploités, en union étroite avec les travailleurs révolutionnaires de France, l’ennemi étant le même, contre tous les exploiteurs, à quelque race qu’ils appartiennent, vers la société sans classe et sans Etat, la société communiste libertaire.

Et dans l’ordre d’urgence, elle est dans les Comités de lutte contre la répression, que le M.L.N.A. appelle solennellement tous les anticolonialistes, révolutionnaires, syndicalistes, hommes de conscience libre à constituer d’urgence, s’ils ne veulent pas que la répression s’abatte sur eux également et sur l’idéal révolutionnaire qu’ils représentent.

Le Mouvement Libertaire Nord Africain.

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Source : CAOM/Alger/3F60, Courrier du commissaire divisionnaire au préfet, Alger, 3/12/1954.

Voyage en Algerie (2003)

(Article paru initiallement dans le journal de la CNT-AIT de Toulouse en septembre 2003)

Après une longue absence, nous décidons, une amie et moi, d’aller faire un petit tour de l’autre côté de la Méditerranée. Nous arrivons donc par une belle journée d’hiver à l’aéroport d’Oran. Des amis nous attendent et nous embarquent faire un tour au centre ville et le long de la corniche.

Tard dans la nuit, on se retrouve dans une boite de nuit où les groupes de musique de raï battent leur plein. Moi qui avais pris bien soin de choisir mes vêtements pour là-bas, je n’en revenais pas de voir toutes ces filles en petites jupes (elles arrivaient avec de longs manteaux), ces garçons qui affichaient leur homosexualité et ces flots d’alcools qui coulaient ! Détail révélateur d’une société complètement schizophrène et hypocrite, où la vie n’est pas la même pour tous et où les gens ne sont pas tous des intégristes ou des mekla corrompus.

(Article paru initiallement dans le journal de la CNT-AIT de Toulouse en septembre 2003)

Après une longue absence, nous décidons, une amie et moi, d’aller faire un petit tour de l’autre côté de la Méditerranée. Nous arrivons donc par une belle journée d’hiver à l’aéroport d’Oran. Des amis nous attendent et nous embarquent faire un tour au centre ville et le long de la corniche.

Tard dans la nuit, on se retrouve dans une boite de nuit où les groupes de musique de raï battent leur plein. Moi qui avais pris bien soin de choisir mes vêtements pour là-bas, je n’en revenais pas de voir toutes ces filles en petites jupes (elles arrivaient avec de longs manteaux), ces garçons qui affichaient leur homosexualité et ces flots d’alcools qui coulaient ! Détail révélateur d’une société complètement schizophrène et hypocrite, où la vie n’est pas la même pour tous et où les gens ne sont pas tous des intégristes ou des mekla corrompus.

  Le lendemain dans l’après-midi, ma copine et moi prenons la route pour aller rendre visite à sa famille. Il fallait se dépêcher pour éviter de rouler de nuit. Nous avions un trajet de 400 km à faire. La route est longue et surtout dangereuse car la ville natale de ma copine et pratiquement toutes les régions environnantes font partie de ce qu’on appelle le triangle de la mort. Après les plaines d’Oran, la route serpente à travers collines et montagnes. On était un vendredi, jour de prière, où les routes sont généralement peu fréquentées. Tout au long du parcours, il y avait des barrages de militaires ou de gendarmes. La vue de chacun d’eux me glaçait. Il pouvait s’agir d’un faux barrage, et même avec les vrais, on ne sait jamais ce qui peut nous arriver, surtout que nous étions deux rzalettes ! Il fallait, dans tous les cas, arrêter la musique, la cigarette, marquer un stop, dire notre destination, éviter tout mouvement, se faire tout petit… Il est 17h45, il fait déjà nuit et nous sommes à 30 mn de notre destination. La route devient de plus en plus étroite, de plus en plus sinueuse. On ne dit plus un mot. Et puis ma copine se met à me parler d’une voix très calme, monotone. Elle me dit qu’un des premiers attentats revendiqués par le GIA avait eu lieu juste au virage que nous venions de passer. Il s’agissait de l’assassinat d’une délégation de 19 personnes dont un préfet. Vers l’entrée de la ville, en chuchotant presque, elle m’indique l’endroit où deux de ses frères ont été victimes d’un attentat. L’un d’eux a trouvé la mort tandis que l’autre a été gravement blessé. Un peu plus loin, c’était au tour de son neveu de trouver la mort. Il a été tué par balle en plein centre ville. Comme les parents de ma copine habitent dans une petite ferme isolée, elle me propose de passer la nuit en ville chez une de ses belles-sœurs. Elle me précise que pas très loin de la ferme, 13 personnes ont été assassinées dont 5 membres de sa famille. Nous arrivons enfin à la maison. Il fait chaud, ça sent bon et ça me rassure !

  Le soir, nous nous sommes tous assis autour d’une meïda garnie de café, de thé et de gâteaux. Ma copine me précise que je peux fumer. Nous échangeons des nouvelles de France et d’Algérie. Soudain, on frappe à la porte, tout le monde sursaute car la belle-sœur n’attendait personne. A travers la double porte en fer, le neveu reconnaît la voix de son oncle. Un homme d’une soixantaine d’années, d’une stature impressionnante, accompagné de sa petite fille, vient nous saluer. Il porte à l’épaule une kalachnikov. Il l’a adossée sur le mur, là, en face de nous, mais personne, même les enfants, n’avaient l’air d’y prêter attention, sauf moi. Je n’arrivais plus à détacher mon regard de cette chose.  » C’est un Klach me dit-il, tu n’en as jamais vu ? Ici tout le monde a une arme. Nous ne sommes en sécurité nulle part et il faut bien se défendre « . Je n’osais pas répondre et puis je ne savais pas quoi lui dire. Ils se moquaient gentiment de ma peur. Petit à petit, chacun d’eux se mit à raconter des bribes de leur vie de ces dernières années. La famille, très nombreuse, vivait à 3 km de la ville dans un climat permanent de peur et d’angoisse.  » Ça a commencé par des appels téléphoniques anonymes, annonçant la mort de chacun de nous. Ils nous récitaient des versets coraniques destinés aux veillées funèbre et nous demandaient de préparer le linceul de notre prochain enterrement. Nous allons enlever vos enfants disaient-ils, et vous n’aurez que les têtes ! Ensuite, c’était au tour des lettres de menaces, et puis toutes ces exécutions. Nous vivions avec la peur de mourir, la peur de ne pas arriver au travail, de ne plus rentrer chez nous, la peur d’être enlevés, torturés, violés. A la maison, nous nous organisions avec les moyens du bord. Nous faisions des gardes de nuit à tour de rôle pour surveiller la venue des terroristes et nous avions muré les fenêtres. Les enfants ne pouvaient plus aller à l’école, ni sortir jouer dehors. Ils étaient cloîtrés à la maison. Les adultes qui travaillaient à l’extérieur, ou qui allaient acheter du ravitaillement en nourriture et autres besoins, changeaient en permanence leurs horaires et leurs itinéraires pour ne pas être repérés. Ceux d’entre nous qui avaient reçu des lettres de menace, ne dormaient même plus à la maison et « nomadisaient » d’un endroit à un autre. On se demandait quel serait le prochain d’entre nous et nous n’avions même plus de larmes pour pleurer nos morts ! « .

  Le lendemain dans l’après-midi, nous sortons faire un petit tour. Au bas d’un chemin, ma copine me montre un hameau de grabas. Ici, me dit-elle, 28 personnes ont trouvé la mort de façon atroce, et la rumeur dit que ce sont les militaires qui ont fait le coup. Toutes les familles assassinées étaient soupçonnées d’avoir des liens plus ou moins directs avec les groupes islamistes. Au retour, nous traversons le marché d’Oran. A côté d’étalages regorgeant de produits de tous genres, s’étalait la misère des gens : des enfants qui mendiaient ; d’autres proposant – vieille pratique coloniale – de porter nos sacs ; des vielles femmes assises sur des tabourets tentant de vendre tout ce qui pouvait l’être ; des cireurs de chaussures ; des « gareurs » de voitures.

Triste réalité.

Fadila

ALGERIE , UNE POPULATION MARTYRISEE : LES DESSOUS DES CARTES (été 2001)

(Article paru dans le journal de la CNt-AIT Toulouse en 2001)

Voilà presque dix ans maintenant que l’Algérie est en guerre. Le nombre de morts donné par les institutions officielles est de 150.000 et plus de 20 000 disparitions. Un décompte macabre pour l’an 2000 montre à qui l’on s’en prend dans ce terrible conflit : parmi les 9006 victimes de cette année recensées, on compte 1025 « terroristes », 603 militaires, et 117 membres des groupes d’autodéfense, tout le reste c’est-à-dire plus des trois quarts sont des civils, des villageois surtout !

(Article paru dans le journal de la CNT-AIT Toulouse en 2001)

Voilà presque dix ans maintenant que l’Algérie est en guerre. Le nombre de morts donné par les institutions officielles est de 150.000 et plus de 20 000 disparitions. Un décompte macabre pour l’an 2000 montre à qui l’on s’en prend dans ce terrible conflit : parmi les 9006 victimes de cette année recensées, on compte 1025 « terroristes », 603 militaires, et 117 membres des groupes d’autodéfense, tout le reste c’est-à-dire plus des trois quarts sont des civils, des villageois surtout !

Morts par balle et morts de faim !

Drôle de guérilla qui est sensée s’attaquer à la classe dominante et qui tue tant de civils. Dix ans de guerre pour le pouvoir entre clans et 1800 morts par mois ! Dix ans de guerre que ni le gouvernement ni l’opposition (islamistes, nouvelle bourgeoisie naissante pseudo intello-progressiste et/ou régionaliste) ne semblent vouloir arrêter tant que l’appropriation des biens, de tous les biens, par une clique ou par un autre ne sera pas réalisée. J’ai dit opposition ?

Quelle opposition, il n’y a pas d’opposition puisque tous se battent pour le pouvoir, puisque tous rêvent d’être khalife à la place du khalife. Et tous sont prêts à nous sacrifier, à boire notre sang jusqu’à la dernière goutte s’il le faut pour y accéder. Voilà pourquoi, dix ans de guerre. et la liste des morts ne finira pas de s’allonger. Les morts, ce sont des algérois, des oranais, des jijilien, des timimouniens, des chaouis, des mouzabites ou. des kabyles, peu importe, ils ont tous au moins un point en commun : des exploités. Il y a ceux qui meurent à coup de balles, à coup de bombes ou à coup de sabre. Il y a ceux de plus en plus nombreux qui meurent à coup de faim et de misère absolue. Des dizaines de familles entières se sont suicidées collectivement cette année tant était immense leur désespoir et le délabrement de leurs conditions de vie (on s’enferme dans la maison et on ouvre le gaz). Mais que se cache derrière ces crimes ?

A la fin des années 80 l’effondrement de l’économie algérienne est à son comble. Une brèche est alors ouverte pour amorcer le plan de restructuration recommandé par le F.M.I. et la banque mondiale sensée redresser cette économie défaillante mais qui n’est en fait qu’un cheval de Troie pour libéraliser le marché et asseoir les lois de la mondialisation et du capitalisme. Les usines et les établissements publics sont en ébullition du fait de la suppression des maigres avantages sociaux. L’explosion a finalement lieu le 5 octobre 1988 : la population descend dans la rue pour exprimer son ras le bol détruisant tous les symboles de l’État et du F.L.N.. Ils réclament la justice, la démission du président Chadli et la fin de la hogra [1]. Cela se termine dans un bain de sang. On fait sortir les chiens de gardes de leurs casernes qui tirent sans aucun état d’âme sur la foule : entre 500 et 1500 morts, plusieurs centaines de personnes torturées dans les commissariats et des dizaines de disparues. C’était pour les médias occidentaux et le pouvoir en place un chahut de gamins !

En attendant, la pression pour les réformes économiques se fait de plus en plus grande. L’Occident via le F.M.I. se montre très prévenant envers la sphère dominante : octroi de crédits, rééchelonnement de la dette extérieure (30 milliards de dollars) que l’Algérie ne pouvait plus payer depuis 1991, investissement de plusieurs milliards dans les secteurs stratégiques de la prospection et de l’extraction de gaz naturel… Il faut dire que les gouvernants algériens leur rendaient bien : Ils s’avèrent d’excellents exécutants des programmes d’ajustement structurel imposés par le F.M.I..

Grâce à cette guerre, et pendant que les médias se penchent sur « la complexité du problème » et nous « expliquent » qui tue, ces fameuses réformes économiques passent comme une lettre à la poste et détériorent chaque jour un peu plus les conditions sociales de la population. Plus de 300 000 emplois ont été supprimés entre 1998 et 1999 et des centaines de milliers d’autres ne reçoivent leurs salaires de misère que de façon irrégulière (entre 1 et 14 mois). Le taux de chômage a atteint 40%. Les subventions de l’État, (lorsqu’elles n’ont pas été carrément supprimées) ont été réduites de façon massive et le Dinar en constante dévaluation ont entraîné une hausse des prix et une chute du niveau de vie jamais égalée. La viande est devenue un produit de luxe et l’achat des médicaments est de plus en plus problématique. Même le pain qui est l’aliment de base des algériens a atteint des prix faramineux. Des milliers de familles ne peuvent plus envoyer leurs enfants à l’école et des maladies autrefois éradiquées comme le paludisme et le typhus apparaissent à nouveau.

Malgres la terreur, des luttes sociales

Des branches entières de l’économie ont été complètement démantelées. Seuls les secteurs de la production de pétrole et de gaz naturel restent rentables. Cependant, 70% de ces rentes servent à rembourser… les intérêts de la dette extérieure. Dans tous les secteurs, les fermetures d’entreprises sont monnaie courante. Au nom de l’économie mondiale et du libéralisme, on privatise et on rationalise à tout va. Malgré ce climat de terreur, toutes ces réformes ne sont pas acceptées sans protestations. Des grèves fleurissent dans bon nombre d’entreprises. En 1996 et pour le seul secteur du bâtiment on comptait environ 200 grèves, mais elles ont été étouffées et occultées.

Enfin, voilà un exemple qui montre bien le cynisme avec lequel agissent les gouvernants algériens et occidentaux, et qui met en lumière tout ce qui peut se cacher derrière une guerre. Les tueries ont pratiquement toutes lieu dans la plaine de la Mitidja.(surnommé le triangle de la mort). Une des conséquences de cette tactique de la terreur, c’est que les survivants quittent leurs villages et leurs champs. Grâce à ce dépeuplement massif et radical, des terres se libèrent, ces terres qui sont aujourd’hui propriété publique doivent se privatiser comme tout le reste sur ordre du F.M.I. Cet état de délabrement total des conditions de vie constitue un véritable terreau pour la propagation de tous les nationalismes (religieux, linguistico-culturel…) et ne sert finalement qu’à diviser les exploités pour mieux les asservir.

Finalement tout le monde trouve son compte dans cette histoire. Le régime en place, qui ne veut qu’une chose : perdurer et se remplir les poches. L’occident qui se lèche les babines devant ce nouveau comptoir commercial, et toute l’opposition qui n’est rien d’autre que la bourgeoisie naissante et qui grâce au multipartisme se retrouve dans le gouvernement et participe enfin à ce pillage. Oui tous y trouvent leur compte sauf la population qu’elle soit du nord de l’Algérie, du sud, de l’Est ou de l’Ouest, elle continue chaque jour un peu plus à être saignée à blanc à agoniser à mourir à petit feu. Quelle « formidable » diversion que la guerre !

Derrière cette guerre, qui s’habille de démocratie, d’islamisme ou de nationalisme se cache un long et cynique saignement de l’Algérie. Et cela, les médias prennent soin de ne jamais en parler. Les enjeux de cette guerre que l’on se garde bien de dénoncer c’est les enjeux de l’argent, du pouvoir, du profit, de l’exploitation et du pillage. C’est en un mot les enjeux du CAPITALISME.

AICHA


[1] un mélange de mépris et d’abus de pouvoir