SEXOLOGIE POPULAIRE : L’OEUVRE DE VULGARISATION SCIENTIFIQUE DES ANARCHISTES ESPAGNOLS

Carnet de la CNT-AIT de 1936

Le but ultime de l’anarchisme vise à l’émancipation des humains, à leur libération de toute aliénation. Ces buts – et les moyens d’y parvenir – figuraient dans le « carnete », le petit fascicule qui était emis à chaque adhérent de la CNT-AIT. Bien plus qu’une simple carte d’adhérent, le « carnete », détaillait les principes et valeurs de l’anarchosyndicalisme parmi lesquels on peut noter les suivants :

– « connais-toi toi-même »
– « ton émancipation doit être l’œuvre de toi-même »
– « ne t’humilie devant rien ni personne »

L’application des principes anarchistes dans le domaine reproductif passe donc par la connaissance par les individus – aussi bien hommes que femmes – de leurs corps et de l’anatomie en général, ainsi que des processus physiologiques à l’œuvre, dans le but de se faire respecter et de s’émanciper.

La thématique de l’éducation sexuelle ou de la divulgation de la sexualité apparaît ainsi comme centrale dans le discours anarchiste au début du XXème siècle en Espagne. Le pays était alors très rural et pauvre. La religion étendait son emprise morale absolue sur la population, l’écrasant de son obscurantisme et de ses interdictions en matière sexuelles. Cette situation était particulièrement pesante pour les femmes.

Face à la religion, qui assimile « pureté » et « innocence » (de l’enfance) à « virginité » (anatomique et culturelle, autrement dit ignorance totale de la sexualité, en commençant par la conformation, la fonction et le fonctionnement des organes génitaux masculins et féminins) et qui a contrario fait de la connaissance un « vice », les anarchistes espagnols vont développer un important travail de divulgation autour de la sexualité. Celui-ci commence à la fin du XIXe siècle et trouve son point culminant dans les années vingt et trente du XXe siècle, quand la « question sexuelle » est à l’ordre du jour et que l’on parle ouvertement de « réforme sexuelle ».

Pour les anarchistes, il s’agissait de légitimer la (libre) sexualité dans l’ensemble des activités humaines, une sexualité libérée des préjugés traditionnels et religieux, et des vieilles craintes (face aux conséquences d’une grossesse non désirée, surtout au sein de familles déjà nombreuses, comme c’était souvent le cas dans les familles populaires). Les premiers ouvrages de vulgarisation autour de la sexualité avaient parus en 1894 avec la revue Salud y fuerza (santé et force) et la série « Connaissances pour la vie privée » publiée par Vicente Suárez Casañ à partir de 1894 et qui était encore annoncée dans les colonnes de Tierra y Libertad en 1937, en pleine guerre civile. Il faut signaler également le petit ouvrage de Frank Sutor sur la « génération consciente » dont la première édition parut en 1907 dans la « Biblioteca de Estudios »[1], que l’Eglise tenta sans succès de faire interdire.

Toutefois la propagande anticonceptionnelle se durcit avec les nouvelles dispositions pénales adoptées à la fin du régime dictatorial de Miguel Primo de Rivera. La seconde partie de l’article 617 du nouveau Code Pénal proclamé en septembre 1928 condamnait en effet à une forte amende (de 1 000 à 10 000 pesetas) tous ceux qui, « en dehors de publications purement scientifiques ou de manifestations de Corporations professionnelles, propagent des théories ou pratiques contraceptives ».

Cependant, le besoin d’information et de connaissance de la population était puissant. Les médecins anarchistes, qui étaient nombreux en Espagne où l’anarchisme s’est développé en opposition à l’Eglise sur des bases scientifiques et rationalistes, pouvaient le constater chaque jour dans leurs consultations, notamment en milieu rural, au contact de la population la plus pauvre et la plus aliénée par la religion.

Le rôle et la place des intellectuels dans le mouvement anarchosyndicaliste espagnol [2]

La vulgarisation scientifique est le propre des experts ou intellectuels, qui cherchent à mettre leur savoir à portée d’un public non expert, lui permettant d’accéder à une culture scientifiques. Cette relation entre expert et non expert peut entraîner, selon la façon dont elle s’établit une hiérarchie et une relation de domination.

Or il y a une caractéristique à garder à l’esprit quand on traite de l’histoire de la pensée et de l’action libertaire en Espagne, c’est l’organisation interne des différents groupes qui ont émergé. Dans le cas de l’anarchosyndicalisme et donc de la CNT-AIT (principal mouvement anarchiste en termes de nombre de membres, de visibilité et d’impact social), l’organisation se méfiait des intellectuels. Elle avait donc mis en place un système pour empêcher l’organisation d’être dirigée par des intellectuels. Il ne fait pas non plus oublier qu’elle se basait sur la stratégie d’action directe qui la séparait du possibilisme des autres organisations syndicales.

La stratégie développée par la CNT consistait à différencier et à protéger ses principaux syndicalistes ouvriers (agricoles ou industriels, travailleurs manuels) des tentatives éventuelles des intellectuels pour les diriger ou les influencer, en particulier les personnes des professions techniques. La concentration exclusive de CNT sur la lutte syndicale, sans jamais unir ses forces avec les partis politiques en lice pour le pouvoir, a découragé les professionnels techniques ou experts qui recherchaient leur propre agrandissement à travers des structures de pouvoir établies. En effet, les médecins, ingénieurs et autres professionnels spécialisés n’avaient aucun intérêt particulier à rejoindre les rangs des anarcho-syndicalistes, ils n’avaient rien à y gagner. Cependant, les quelques intellectuels qui sympathisaient ou appartenaient à des groupes à tendance anarchiste ont finalement été acceptés dans la CNT, mais sans se mélanger avec des cols bleus dans leur domaine professionnel.

Au lieu de cela, ils furent affectés à un syndicat exclusivement pour les intellectuels, le syndicat des professions libérales. Ce syndicat, bien que composé d’intellectuel, n’a jamais proposé de s’éloigner de la ligne révolutionnaire et insurrectionaliste de la CNT-AIT. Par exemple, il n’a jamais directement proposé de créer une assurance maladie, des magasins syndicaux ou des coopératives en remplacement de la lutte révolutionnaire (contrairement au syndicat équivalent de l’Union générale socialiste des travailleurs [Unión General de Trabajadores, UGT], socialiste). Mais pas plus le syndicat ne s’impliquait dans des pratiques majoritairement suivies par des anarchistes comme le naturisme, le nudisme ou, bien sûr, le néo-malthusianisme.

Même si ces pratiques pouvaient être le fait de personnes membres du syndicat, elles le faisaient dans le cadre des groupes anarchistes naturistes ou nudistes o néo malthusianisme. Chaque individu savait quel était le rôle de chaque groupe (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, Tabernero-Holgado, 2013). Dans les centres culturels ouvriers (Athénées) ou dans les groupes naturistes ou néo-malthusiens, qui disposaient quasiment tos de leur propres journaux pour faire connaître leurs programmes, se mélangeais travailleurs manuels et intellectuels. Les intellectuels qui sympathisaient avec l’anarchisme pouvaient collaborer à son travail révolutionnaire par le biais de ces groupes et de leurs journaux, mais in fine le dernier mot pour savoir si leurs propositions seraient retenues / incluses dans la lutte du syndicat revenait exclusivement à la CNT (Molero-Mesa, Jiménez-Lucena, 2013).

Le travail de vulgarisation scientifique était donc l’œuvre de revues culturelles animées par des intellectuels à tendance anarchiste, mais qui savaient qu’à la fin les ouvriers restaient les seuls décideurs quant au fait de suivre – ou pas – leurs propositions. Le fait que ces revues culturelles ne soient pas liées organiquement à la CNT-AIT, de n’avoir aucun lien direct avec l’organisation, leur donnait en même temps une grande liberté de ton, nécessaire la vulgarisation scientifique : une vérité scientifique reste vrai, quel que soit l’idéologie de celui qui la professe. Ainsi ces revues étaient et se disaient «éclectiques»; en d’autres termes, elles publiaient n’importe quel article, même si l’auteur ne s’identifiait pas aux idées anarchistes ou n’était pas d’accord avec la ligne éditoriale particulière de la revue. Il n’est donc pas surprenant que des revues comme Generación Consciente ou Estudios aient publié des articles de penseurs qui ne partageaient pas les vues anarchistes, comme Gregorio Marañón[3], César Juarros[4] ou Luis Huerta[5] voir qui avaient des positions complètement opposées comme Nicolás Amador[6] (Navarro, 1998). Ces revues ne publiaient pas les articles de ces auteurs parce qu’elles approuvaient leurs idées, mais dans le but de susciter un débat et de faire bon usage de tout ce qui pourrait aider à atteindre les idéaux libertaires. Bien sûr cela aurait été impossible si les revues avaient été celles d’une organisation avec une idéologie aussi affirmée que la CNT-AIT.

On peut également signaler d’autres facteurs qui auraient pu influencer l’inclusion de ces articles, comme le besoin de légitimation par les autorités scientifiques dans une société qui persécutait les libertaires, ou comme un clin d’œil aux intellectuels qui pourraient finir par sympathiser avec leurs idées; il y avait aussi le fait qu’ils cherchaient à élargir leur public dans la société.

Un cas très significatif qui aide à illustrer la façon dont l’éclectisme des publications libertaires a été perçu est celui de l’urologue Narciso Serrallach, qui était en désaccord complet avec le concept anarchiste du néo-malthusianisme. Néanmoins, en 1924, la revue Generación Consciente publia un de ses articles, sans sembler se soucier de qui était l’auteur, car elle donnait des conseils pratiques sur la gonorrhée[7], sujet d’intérêt pour le lectorat de la revue, comme tout ce qui concernait les maladies sexuellement transmissibles (Serrallach, 1924).

Generación Consciente puis Estudios, revues culturelles et de vulgarisation scientifique médicale

C’est dans ce contexte qu’émergea le mouvement « Génération Consciente » [8] né à Alcoy (dans le sud-est de l’Espagne), à l’imitation du groupe et de la revue qu’Eugène Humbert fonda en France au début du XXe siècle. Ce groupe et sa revue se firent le vigoureux et enthousiaste porte-parole des doctrines néomalthusiennes.

Generación Consciente, était apparue en 1921 au départ comme supplément de l’hebdomadaire de la CNT-AIT d’Alcoy (Valence) : Redención, organe de l’Union unique des travailleurs d’Alcoy et porte-parole de la CNT-AIT. En 1925, la revue prit son autonomie et fut transféré à Valences. Comme son nom l’indique, la revue se caractérisait par sa défense de la maternité consciente, le contrôle des naissances ouvrières et la régénération physique du prolétariat afin de garantir des conditions de vie et de santé optimale, ainsi que par la diffusion d’une nouvelle morale sexuelle alternative à la morale hégémonique religieuse. La revue – puis sa continuation Estudios qui parut jusqu’en 1937 –était diffusés à plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires (jusqu’à 70 000 selon certains sources) et avait un rayonnement significatif, y compris jusqu’en Amérique latine où près de 20 000 copies étaient distribuées rien qu’en Argentine.[9]

Parmi les nombreux auteurs de Generación Consciente, qui n’étaient pas tous spécifiquement anarchistes, on distingue le docteur rural Isaac Puente, auteur notamment du livre « la finalité de la CNT : le Communisme Libertaire » en 1932, considéré comme le point d’orgue de l’expression de l’anarchosyndicalisme espagnol.

Isaac Puente était à titre médical « artisan de la prévention, de l’information claire et vraie et du soin du corps, il a défendu une puissante association entre la santé et la révolution. »[10]. Conformément à son idéologie libertaire, il a écrit de nombreux textes – pas tant pour n’a pas pour la connaissance scientifique pure ni le débat professionnel, mais pour la formation et l’information de la population. Par conséquent, ses livres et articles médicaux incluaient toujours trois exigences: intérêt et importance du sujet choisi, simplicité et clarté dans l’exposition et économie dans l’édition.

Il tenait dans Generación Consciente puis Estudios une rubrique de vulgarisation sous le titre « consultation de sexologie », toujours de haute tenue scientifique, même si elle était rédigée dans un langage simple et clair. Les lecteurs lui adressaient – via les revues – leurs questions et il leurs répondait – toujours via la revue – depuis son cabinet médical de son village de Maeztu ou Vírgala au pays basque. Les thèmes abordés étaient très variés, témoins des préoccupations de l’époque : l’éducation sexuelle, l’abolition de la prostitution, la diffusion de mesures de prévention des maladies vénériennes, le mariage et le concubinage, le divorce, la liberté sexuelle des femmes, le contrôle des naissances, et la désintoxication des idées religieuses sur la sexualité.

Certains de ses articles furent compilés dans des brochures parmi lesquelles deux méritent encore aujourd’hui notre attention.

Isaac Puente, « el medico rural »

Ainsi, dès 1925, âgé alors d’à peine 30 ans, Isaac Puente réalise une brochure consacrée à une science alors toute jeune et émergente, l’embryologie.

« Divulgation de sur l’embryologie » du Dr. Isaac Puente : première édition 1925, publiée par la revue Generación Consciente, deuxième édition 1937 publiée par la revue Estudios.

Dans sa préface, Isaac Puente nous détaille sa méthode ainsi que les buts qu’il poursuit avec ces publications :

« Cet ouvrage, compilation d’article apparus dans la revue Génération consciente, ne prétend pas faire ostentation de rien : ni de mes moyens, qui sont pauvres dans le village où j’exerce ni de mes connaissances, qui sont plus pauvres encore.

Je me propose simplement de vulgariser, de rendre accessible à tous, les faits les plus saillants de cette science encore jeune et prometteuse : l’embryologie. Faisant cela je ne fais pas autre chose que remplir une obligation : réparer, à la mesure de mes capacités, une des nombreuses ignominies sociales, [l’ignorance]. »

Par cet opuscule de vulgarisation scientifique de haute tenue, le Dr Puente entendait mettre à la portée de toutes et tous la science de l’embryologie, avec un double objectif : d’une part rendre accessible les phénomènes complexe de la formation de l’embryon et les démystifier et ainsi accompagner les femmes dans la maitrise de la reproduction ; et d’autre part apporter des arguments scientifiques en faveur de la théorie de l’évolution, et ainsi combattre l’idéologie religieuse créationniste qui imprégnait alors la société espagnole.

Un second ouvrage de référence de Puente, publié en 1934 aux éditions Iniciales, s’intitule « avantages et inconvénients des procédés anticonceptionnels ».

Avantages et inconvénients des procédés                anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Puente y passe en revue toutes les méthodes contraceptives connues à l’époque, notamment la fameuse méthode Ogino. Mais il se déclare également favorable à la contraception masculine, la vasectomie, considérant que la responsabilité de la reproduction ne serait reposée uniquement sur la femme et qu’il est aussi de celle de l’homme

Si Isaac Puente précise qu’aucune méthode ne peut être considérée comme parfaite, il exclut la pire de toutes, celle du «retrait à temps», qui expose les femmes à insatisfaction sexuelle. Par contre, il décrit en détail et avec intérêt la « méthode physiologique » de Knaus et Ogino, qu’il valorise pour son aspect naturel, même s’il n’ignore pas les critiques de certains chercheurs de son époque, et dont il est bien informé.

En réalité, il recommandant son usage combiné avec un appareil ou produit contraceptif. Il détaille notamment l’utilisation des ovules gynécologiques, qui conviennent aux femmes car elles en maîtrisent application[11], leur combinaison avec des préparations chimiques, ou l’utilisation de ceux-ci dans différentes présentations, dont il rappelle que seule la publicité des dérivés d’Ariol était autorisée, parce qu’ils étaient parfaitement inefficaces …

Dans la course à la recherche du contraceptif idéal et le plus sûr, un débat s’instaura sur la validité de la méthode Ogino. En tout cas, la méthode Ogino ne fut pas viscéralement rejetée par les anarchistes. Isaac Puente lui-même et cinquante autres personnes l’expérimentèrent en 1935, communiquant leurs résultats personnels dans le magazine Estudios[12]. Mais d’autres médecins anarchistes comme Félix Martí Ibáñez (le futur père du décret sur l’avortement en Catalogne en 36) ou J. M. Martinez la considérèrent comme une méthode imprécise basée sur la probabilité et qui limitait l’activité sexuelle. Pour ces auteurs, il est suspect que l’Église catholique, dont l’encyclique papale Casta Connubis de 1930 condamne tout type de limitation volontaire des naissances, puisse accepter la méthode d’Ogino. Pour eux, cette méthode nécessite d’être utilisée avec précautions, car mal utilisée elle peut produire des échecs qui ne peuvent que bénéficier à la politique nataliste des « repopulationistes ». Au moment où précisément cette méthode commence à être expérimentée en Espagne, Martínez met en garde : « Les moralistes et religieux sont trop intéressés à prouver sa validité (…) Si la période infertile est définitivement prouvée, il ne fait aucun doute que ce sera un grand avantage surtout pour tous ceux (hommes et femmes) qui ont une aversion psychologique pour le contraceptif. En attendant, la prudence s’impose [13]».

Toujours dans un esprit de divulgation et de recherche scientifique populaire, Puente continua ses expérimentations en combinant méthode Ogino et utilisation de différents contraceptifs, afin perfectionner la méthode : « expérimenter la méthode Ogino ne comporte pas de grands risques en Espagne car (…) les remèdes abortifs étant aussi répandus que les contraceptifs, nous sommes en mesure d’expérimenter librement la méthode physiologique, en nous mettant à l’abri du risque d’éventuels échecs et en profitant en même temps de ses bienfaits, tout en contribuant à sa formulation et à son raffinement[14] »

En ce qui concerne l’avortement, pour Isaac Puente, il ne s’agit pas à proprement parler d’une mesure contraceptive, dans le sens où le but de la contraception doit être de prévenir toute grossesse non désirée et donc d’éviter l’avortement. Cependant, il défend l’avortement dans les cas de menace à la vie de la mère ou exposant à la naissance d’un enfant malade ou déformé. Il critiqua fermement, y compris dans la presse médicale, le Code de déontologie qu’il décriât comme « datant de l’âge des cavernes » car il interdisait aux médecins de pratiquer l’avortement, même en cas de danger pour la santé de la mère ou de l’enfant.

L’information contraceptive et la pratique de l’avortement devaient, pour Puente, être réalisées par les médecins, de façon à s’assurer d’une part de la qualité et la précision des informations fournies, et d’autre part pour la propre sécurité des mères lors de l’intervention.

Isaac Puente fut assassiné par les fascistes en septembre 1936[15], et il ne put donc voir la tentative de mise en application de ses idéaux, tant dans le domaine sanitaire que social.

De la théorie à l’action

Vu le poids de la religion en Espagne et son imbrication politique avec l’Etat pendant la période de la Monarchie, toute information sur les méthodes contraceptives était réprimée par la loi. Les sanctions furent mêmes alourdies sous la Dictature de Primo de Rivera en 1928.

On pourrait s’imaginer qu’avec le retour de la République, en 1931, la loi fut assouplie dans un sens plus libéral. Il n’en fut rien. La morale religieuse continuait de régner dans les esprits, et notamment ceux des médecins et du corps médical, qui restait encore largement entre les mains de l’Eglise qui gérait la quasi-totalité des hôpitaux en absence de médecine publique.

Après le coup d’Etat militaire de Primo de Rivera en 1923, la censure militaire est imposée à toutes les publications anarchistes, signifiant que la propagande néo-malthusienne en Espagne est menée avec difficulté jusqu’en avril 1931 et le retour de la République. Pendant ces années sombres, le réseau militant autour de Generación Consciente fait le lien entre la procréation consciente et les conditions socio-économiques des classes populaires, et en tire les conséquences pratiques en expédiant par courrier anonymement des contraceptifs dans toute la péninsule. C’est ce qui permit à la limitation volontaire des naissances en Espagne de pénétrer les classes sociales inférieures.

Après 1931, l’arrivée de la République et la relative démocratisation qui l’accompagne permet la libre discussion et la question démographique liée à la question sociale réapparait dans les pages des publications anarchistes. Mais la période
républicaine ne va pas légaliser la contraception ni mettre en place l’éducation sexuelle laïque dans l’enseignement obligatoire. Ne parlons pas de la légalisation de l’avortement … .S’il y eut un formidable boom pendant cette période de publications sur les méthodes contraceptives et que la revendication pour le droit à l’avortement libre et gratuit se fit de plus en plus forte, on ne le doit pas à la gauche républicaine mais exclusivement aux innombrables publications anarchistes et à la volonté de leurs militants.[16]

A côté des articles de vulgarisation scientifique sur l’anatomie, la physiologie ou les méthodes contraceptives expérimentales, les anarchistes se voient aussi obligés de faire œuvre concrète : face à la démission de l’écrasante majorité du corps médical, acquis aux idées religieuses et qui se refuse à appuyer la diffusion des méthodes anticonceptionnelles, ce sont les anarchistes qui font respecter la loi – un comble ! – en diffusant dans les milieux ouvriers tous les matériels légalement acceptés pour pouvoir exercer la restriction de natalité. Ainsi la vulgarisation comme la diffusion de savoirs scientifiques et médicaux n’est plus seulement théorique, elle se fait aussi pratique. Ainsi en 1934, la rédaction de Estudios informe ses lecteurs qu’elle distribue « les cônes eugéniques «Azcon». Le remède le plus sûr et efficace contre la grossesse. Le produit par excellence pour l’hygiène intime de la femme, et un puissant prophylactique contre les maladies vénériennes. 5,50 pesetas la caisse de 12 cônes, envoi par courrier 6 pesetas.[17]”.

Publicité pour des dispositifs contraceptifs dans Estudios
Estudios, n°134, novembre 1934

De 1934 jusqu’en juillet 1936, Estudios distribua également un nouveau modèle d’ovule gynécologique, «Fermita, qui est l’élément indispensable de défense pour toute les femmes dont la constitution ou l’anormalité physiologique ferait que la grossesse constituerait un danger. Fabriqué en pur argent, 6,50 pesetas pièce[18] ». On note que même pendant la période de la République, le lexique thérapeutique des annonces publicitaires est choisi prudemment pour éviter tout risque de sanction administrative.

Conclusion

En conclusion, on voit que la diffusion de la contraception en Espagne a été mise en place par la classe ouvrière elle-même, en tenant compte de ses propres nécessités et besoin, et même contre la volonté du secteur médical. Avec la complicité de quelques médecins qui partageaient leur affinité politique, les anarchistes ont appliqué les méthodes d’action directe : production et diffusion d’information en propre pour la vulgarisation scientifique et médicale, en dehors du circuit des revues médicales spécialisées ; mises en place d’essais thérapeutiques ; diffusion en direct des matériels contraceptifs légaux en substitution aux professionnels de santé qui refusaient de la faire ; et jusqu’à la pratique d’opérations clandestines (vasectomie, avortements) où patients volontaires et médecins se font complices d’un acte hors-la-loi mais jugé légitime au nom de l’autonomie de l’individu à disposer librement de son corps.


[1] Franck Sutor, Generación consciente. Anatomía, Fisiología, Preservación científica y racional de la fecundación no deseada. Ouvrage illustré avec 19 gravures dans le texte, ouvrages publiés par Luis Bulffi dans la revue Salud y Fuerza (santé et force). L’Eglise tenta de le faire interdire en mai 1907, mais la publication ne fut pas considérée comme criminelle dans le procès devant jury tenu à la section pénale de la Audience de Barcelone le 2 juillet 1908, au motif que « la publication de moyens préventifs de la fécondation ne sont pas de nature à produire un scandale public. »

[2] Traduction du chapitre « Néo-malthusianisme, anarcho-syndicalisme et action directe » de l’article Neo-Malthusianism and eugenics in the struggle over meaning in the Spanish anarchist press, 1900-1936, História, Ciências, Saúde – Manguinhos, Rio de Janeiro, v.25, supl., ago. 2018.

[3] Médecin humaniste, libéral et républicain, fondateur de la ligue espagnole pour la réforme sexuelle

[4] Précurseur de la psychanalyse en Espagne, psychiatre et psychopédagogue, défenseur de l’institution du divorce

[5] Professeur originaire des asturies, il était la force motrice et l’avocat infatigable des mouvements eugéniques en Espagne dans le premier tiers du XXème siècle.

[6] Médecin, défenseur de l’eugénisme dans sa conception la plus autoritaire et arbitraire.

[7] Blennorragie, chaude-pisse ou chtouille, la gonorrhée est une infection sexuellement transmissible qui touche surtout les moins de 30 ans, en particulier les hommes. Maladie fréquente alors chez les ouvriers. A l’époque il n’existait pas d’antibiotique pour la traiter.

[8] F.J. Navarro, « Anarquismo y Neomalthusianismo : la revista Generación Consciente (1923-1928) », Arbor, Madrid, t. CLVI, 1997, nº615, p. 9-32

[9] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[10] José Vincente Martí Boscà, Revolución y sanidad en España, 1931-1939, La rosa il·lustrada: Trobada sobre cultura anarquista i lliure pensament / coord. por Associació Cultural Alzina, Clemente Penalva-Verdú, 200

[11] Les préservatifs étaient associés à la prostitution et donc de nombreuses femmes refusaient de les utiliser par peur de la stigmatisation sociale (Nash M. Rojas: las mujeres republicanas en la guerra civil. Madrid: Taurus; 1999 pp. 240-41) Toutefois l’ovule composé d’argent pur était d’un coup élevé, ce qui entravait sa popularisation dans les classes prolétaires. De plus, il nécessitait une consultation médicale contrainte qui était contournée par les réseaux militants : « Les médecins affiliés aux Jeunesses Libertaires (FIJL) ou aux Mujeres Libres réussissaient à nous procurer des appareils [ovules] à base d’argent. Tous les six mois, nous allions consulter le médecin qui extrayait le dispositif intra-utérin, le stérilisait, nous examinait puis le remettait en place, et ainsi nous ne tomberions pas enceintes. » (Entrevue de Julia Mirabé Vallejo en: Cuenca, I. Mémoire de maîtrise: La mujer en el movimiento libertario de España durante la Segunda República (1931-1939). Université de Toulouse Le Mirail; 30-06-1986.

[12] Estudios, 1935, n ° 144

[13] Estudios, 1936, n ° 157, p. 27

[14] Estudios, 1936, n ° 154, pp. 13-14

[15] Lors du coup d’État franquiste de juillet 1936, Puente se trouve chez lui à Maeztu, près de Vitoria, médecin dans une zone tenue par les franquistes. Bien qu’étant menacé, il prit le risque de soigner des blessés, ce qui entraîna son arrestation à son domicile dans la nuit du 28 juillet 1936. Il fut fusillé, comme des milliers d’autres pendant l’été, durant la nuit du 31 août au 1er septembre. Ses restes sont ensevelis dans une fosse commune

[16] Eduard Masjuan Bracons, El neomalthusianismo ibérico e italiano, precedente de la ecología humana contemporanea, HAOL, Núm. 15 (Invierno, 2008), 69-87

[17] Estudios, 1934, n° 132, p. 13

[18] Estudios, 1936, n° 152, p. 24. L

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Texte extrait de la brochure La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

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