Le mouvement eugéniste sans l’Etat : l’engagement des anarchistes catalans avec l’eugénisme

Mouvements sociaux et communautés sans État [1]

Pierre Clastres (1989, p. 189) a fait valoir qu’en anthropologie, la conception selon laquelle certaines sociétés dites « primitives » sont sans État implique une vision ethnocentrique qui considère ces formations sociales comme souffrant « de l’expérience peut-être douloureuse d’un manque – manque de l’État – qu’elles tenteraient, toujours en vain, de combler. ». Ces communautés sont dépeintes comme primitives, dépourvues de développement social progressif, non civilisées et vouées finalement à succomber aux techniques de gouvernement «modernes». Mais en anthropologie, comme dans l’histoire de l’eugénisme, le rejet de mouvements dépourvus d’appareil d’État ou d’implication dans l’État devient un moyen d’effacer la diversité historique.

Dans le cas de l’eugénisme, des mouvements ont fait activement fait campagne contre l’État comme ressource pour sa mise en œuvre. Tel était le cas de ces secteurs du mouvement anarchiste qui prônaient l’eugénisme dans l’est de l’Espagne (Catalogne) au début du XXe siècle. Ayant souscrit à un vaste programme de réforme sexuelle au moyen du néo-malthusianisme au début du XXe siècle dans des revues telles que Salud y Fuerza (1904-1914) et au moyen de l’eugénisme des années 1920 dans des revues telles que Generación Consciente (1923 –1929), puis Estudios (1929–1937), certains secteurs de l’anarchisme ont tenté d’élaborer un programme global incluant prévention des maladies vénériennes, néo-malthusianisme et eugénisme qui ne soit ni dirigé par l’Etat ni autoritaire (Nash, 1984 ; Cleminson, 2000; Masjuan, 2000).

Ce projet autonome n’a cependant été que partiellement réussi. S’étant appuyée sur le plaidoyer de l’eugénisme à travers des articles d’éducation sexuelle dans des revues anarchistes comme méthodologie principale jusqu’en 1936, lorsque l’anarchisme fut confronté au changement de situation politique et sociale provoqué par la guerre civile et la Révolution sociale de 1936, ses tactiques subirent un changement significatif. Le mouvement anarchiste s’intégra dans les structures étatiques après leur remise en selle à l’automne 1936, apparemment pour mieux organiser la lutte contre les nationalistes, et un programme d’eugénisme fut lancé sous les auspices du nouveau Département de la santé et de l’assistance sociale (Sanitat i Assistència Social, SIAS) du gouvernement catalan, auquel participèrent des délégués anarchistes. Ce programme institutionnel a coexisté, dans une tension croissante, avec le plaidoyer anarchiste pour l’eugénisme comme mesure éducative en dehors des paramètres de l’État. L’expression maximale de cette intégration dans les structures étatiques a été l’adoption de ce que l’on a appelé la «réformeeugénique» de l’avortement en décembre 1936 sous la bannière du SIAS (Nash, 1983).

Afin d’examiner la tentative de mise en œuvre de l’eugénisme par le mouvement anarchiste dans le contexte de la principale préoccupation de cet article – la dépendance ou non des mouvements eugénistes envers le pouvoir de l’État ou des institutions étatiques – nous nous concentrons maintenant sur trois questions principales. Premièrement, afin de définir le contexte, nous considérerons les perspectives anarchistes sur les questions de santé générale, car elles ont une influence sur la question spécifique de l’eugénisme. Deuxièmement, nous nous concentrerons sur certains débats clés sur l’eugénisme dans les revues anarchistes des années 1920, liés notamment aux questions de mise en œuvre de l’eugénisme et aux questions problématiques de la coercition et du volontarisme. Enfin, nous analyserons la pratique anarchiste de l’eugénisme au début de la guerre civile (1936-1937).

Anarchisme et anti-étatisme en Espagne

Les anarchistes avaient longtemps ridiculisé l’État comme la manifestation d’un pouvoir politique hiérarchique et corrompu, une incarnation du capitalisme, de la guerre et des relations sociales et économiques inégales. Les anarchistes en Espagne ont tenté de créer une société apatride autogérée, organisée soit en communes, soit articulée par des syndicats révolutionnaires.

Les revues anarchistes espagnoles, à travers la juxtaposition de travailleurs auto-didactes, de médecins anarchistes, de figures médicales traditionnelles et de médecins « naturistes », réussirent à produire dans leur mouvement un courant diversifié axé sur la santé, la sexologie et l’eugénisme qui cherchait l’autogestion de la santé, l’accès à l’information en dehors de la dogme de l’Église catholique, la fin de «l’hypocrisie sexuelle» et la création d’un prolétariat eugéniquement sain dans le cadre d’une révolution des corps, des mentalités et des conditions sociales. Alors que la science était considérée comme une voie rationnelle vers l’amélioration humaine (Cleminson, 2000), les anarchistes se méfiaient des programmes institutionnalisés de réforme de la santé et de la reproduction, ayant déclaré, par exemple, qu’ils n’accepteraient pas les allocations maternité (Porras, 1998) ni la réforme sexuelle « par en haut » (par la loi et le parlement) promut par la Ligue Internationale pour la Réforme Sexuelle, organisation jugée bourgeoise et inefficace (Puente, 1932; Cleminson, 2003).

La politique de la santé

Dans le cadre d’une évaluation positive plus large de la nature, les anarchistes en Espagne ont soutenu qu’il n’y avait pas de maladies naturelles; mais que c’était la mauvaise organisation sociale qui produisait des maladies. Ainsi on pouvait lire dans la revue anarchiste influente de Barcelone Revista Blanca: « La vie naturelle guérit toutes les maladies … Il est logique de supposer que les sociétés futures, qui se soucieront avant tout de la santé pour faire le bonheur, ne seront pas composées de grandes villes, produits de l’exploitation capitaliste qui centralise la production, mais plutôt de colonies qui seront situées là où elles sont les plus bénéfiques pour la santé et non là où ils procurent le plus de bénéfices ». (Redacción, 1923a, p. 2)

Une figure médicale éminente du mouvement anarchiste, le Dr Isaac Puente, a fait valoir que le capitalisme, l’Église et l’État avaient créé une «race des pauvres», vaincue par la pauvreté, la tuberculose et les maladies vénériennes. Cette «race» n’était pas le même type d’entité dont parlaient les mouvements nationalistes allemands nazis ou espagnols, mais avait plus en commun avec la race humaine en général ou la classe ouvrière (Puente, 1929).

Dans le cadre de la tentative de création de structures indépendantes de l’Etat, les personnels médicaux affiliés à l’organisation anarcho-syndicaliste, la CNT-AIT se sont engagés à créer une Fédération nationale des syndicats de la santé en 1931 conformément à la politique récemment adoptée par la CNT-AIT sur les fédérations d’industrie. La pierre angulaire de cette organisation était le concept de «communisme de santé», accessible à tous. Le Dr Augusto Alcrudo, avant la création de la Fédération, avait déclaré que «la santé est libératrice parce que la santé est liberté. Notre communisme de santé sera libérateur pour tous ceux qui souffrent »(Alcrudo, 1931, p. 24). Une fois la Fédération créée, sa mission fut exprimée dans les termes suivants: «Ce n’est que dans une société fondée sur l’indépendance économique et le bien-être de tous que les établissements de santé peuvent être assurés efficacement. Le droit à la santé doit être garanti par l’organisation sociale, qui doit fournir à tous ses membres de la nourriture, des vêtements, un logement, une éducation et des services techniques » (Anon., 1931, p. 6). Une partie de la tentative de concrétiser cette réalité a été la création du centre de soin de l’Organización Sanitaria Obrera (Organisation Sanitaire Ouvrière) de la CNT, offrant une structure plus formelle que les médecins anarchistes individuels donnant des conseils de santé dans des revues ou effectuant de la chirurgie gratuite ou à coût réduit (Jiménez Lucena & Molero Mesa, 2003; voir aussi Martí Boscà, 2002).

La création d’une «génération consciente»: néo-malthusianisme pratique et eugénisme

L’argument en faveur de l’autogestion de la santé a été largement réitéré dans les pages des revues anarchistes. Le premier numéro de Generación Consciente, édité par Juan J. Pastor, soutenait que si les travailleurs voulaient « le bonheur universel synthétisé par l’amour et la beauté »’, ils ne devraient plus se reproduire en grand nombre « inconsciemment » (d’où le titre de la revue) mais devaient élever leur «éducation physique et morale pour combattre ce qui est inique et inhumain et dégénéré dans cette société corrompue » (Redacción, 1923b, p. 1).

En 1930, le successeur de Generación Consciente, Estudios, déclara que « Nous comprenons que le problème social, le plus important de tous les problèmes humains, est une question profonde de culture et de biologie, d’amélioration morale et physique » (Redacción, 1930a, p. 2). Estudios s’engageait à poursuivre la tâche néo-malthusienne et eugénique initiée par Generación Consciente, fidèle à son objectif de créer une génération «consciente» et capable de comprendre les questions liées à la sexualité, la reproduction et la santé (Redacción, 1930b).

Alors que beaucoup de discours dans les revues anarchistes sur ces questions ont été articulés par des personnalités médicales, il est important de reconnaître, comme nous l’avons noté ci-dessus, que les figures médicales n’ont pas dominé à l’exclusion de toutes les autres. Compte tenu des limites de l’espace ici, nous nous concentrons ici principalement sur les figures médicales mais comme nous le verrons, d’autres personnes issues d’un milieu non professionnel ont également participé aux débats.

Le médecin Isaac Puente a été l’un des principaux contributeurs à ces questions. Puente, dans un article sur «l’eugénisme» en 1923, a soutenu que la réforme eugénique était vitale pour détruire l’ignorance sexuelle et la privatisation du savoir concentré dans les mains des médecins (Puente, 1923a). Pour lui cependant, il ne fallait pas suivre la voie empruntée par certains pays (qu’il ne cite pas) qui avaient prôné des « solutions législatives absurdes et anti-scientifiques », qui ne faisaient rien d’autre que révéler leur « dérision de la liberté individuelle [et] leur méconnaissance totale du problème. »(ibid., p. 33). Au lieu de mesures imposées, Puente privilégiait la voie pédagogique (ibid., Pp. 33-34) Ainsi, il fit valoir qu’il était nécessaire de faire connaître les lois de l’hérédité pour éviter l’hérédité pathologique, «la monstruosité qui ne peut être pardonnée que par ignorance». Il était nécessaire d’éduquer les enfants de manière rationnelle et de leur apprendre la sexualité afin de cultiver en eux des sentiments de «santé, bonté et beauté», ces qualités qui leur seraient utiles plus tard dans «l’étreinte amoureuse».

Dans cet article et le suivant un mois plus tard sur l’hérédité, Puente (1923b) discuta des lois de l’hérédité, en se concentrant principalement sur Darwin, Mendel, William Roux, Jacques Loeb et Weismann. Les quatre conclusions «essentiellement pratiques» de l’article indiquaient que: les parents devraient éviter de procréer dans les cas où «l’intégrité et la santé» de l’enfant seraient menacées; les parents doivent contrer la transmission de tout défaut physique ou moral en se choisissant un partenaire avec les qualités opposées; les parents doivent rechercher pour eux même une bonne alimentation et un équilibre physique et psychique afin de maximiser la sélection des meilleures caractéristiques ; et enfin, le couple doit rechercher les conditions optimales dans lesquelles l’éjaculation du sperme et les «sécrétions génitales» de la femme sont abondantes, facilitant ainsi la conception.

En plus de prôner cette forme pratique d’eugénisme, Puente, écrivant sous le pseudonyme Un Médico Rural, préconisait le néo-malthusianisme comme moyen de prévenir la conception lorsque cela n’était pas souhaitable, comme dans le cas de la maladie de la mère. (Un Médico Rural, 1924a). Les techniques néo-malthusiennes ont également été promues comme un moyen de satisfaire le plaisir sexuel sans aboutir à la procréation (Un Médico Rural, 1924b). Les anarchistes préconisaient le contrôle des corps des femmes par elles-mêmes et l’autorégulation des travailleurs en termes de quantité et de qualité de leur progéniture au moyen de la fourniture de ce qui était à l’époque des méthodes illégales, qu’il s’agisse de préservatifs ou de substances chimiques anti-conceptionnelles.

Puente a également fait valoir qu’il était nécessaire d’éviter les facteurs « dysgéniques » dans la reproduction de l’espèce, y compris l’alcool et le tabac, et de s’abstenir de tenter de concevoir en cas de maladie vénérienne (la syphilis au début du XXe siècle en Espagne était un fléau ; sa forme congénitale entrainait chez l’enfant des déformations et des troubles de santé grave). Il préconisait également d’éviter de faire des enfants lorsque la situation économique de la famille ne le permettait pas. Enfin, certains conseils touchaient à des idées platoniciennes qui avaient été intégrées dans le savoir populaire : Puente (1924) préconisait l’acte reproductif lorsque les parents étaient jeunes, au printemps et le matin. Cette combinaison de logiques héréditaires et environnementales devait caractériser la compréhension de l’eugénisme de nombreux anarchistes jusqu’à et pendant la guerre civile. Une image aussi large a été renforcée par le contributeur non anarchiste mais influent de ces revues, Luis Huerta, un pédagogue s’intéressant à l’eugénisme. Pour Huerta (1930), l’eugénisme était composé de quatre grands principes d ’« assainissement » : l’assainissement de la« race » (eugénisme) ; l’assainissement de l’environnement (euthénique) ; celui de la finance (l’économie); et l’assainissement de l’esprit (éducation, éthique et scolarisation pour tous).

La question de la stérilisation

La mesure dans laquelle la stérilisation forcée des «inaptes» fait partie intégrante de la pratique de l’eugénisme est un sujet de débat historique dans le monde. La stérilisation des hommes par vasectomie ou par les rayons X, et celle des femmes par ovariectomie (ablation des ovaires), faisait partie d’une stratégie eugénique «négative» qui a été promue par de nombreux mouvements eugénistes des pays nordiques (par exemple, Suède, Allemagne). Ces méthodes étaient moins invoquées par les mouvements «latins», bien qu’elle n’ait pas été absente (Stepan, 1991, passim; Fédération internationale latine des sociétés d’Eugénique, 1937).

Dans le milieu anarchiste, la stérilisation était discutée et même préconisée comme moyen volontaire de contrôle de la fertilité. Ce fut le cas d’un groupe d’anarchistes à Bordeaux, rapporté dans la presse anarchiste catalane au milieu des années 1930 (Faure, 1935; Puente, 1935). Cependant, les limites de la stérilisation n’étaient pas toujours aussi clairement fixées. Nous allons maintenant discuter de la question épineuse de la stérilisation coercitive comme mesure eugénique.

Deux articles assez différents sur les questions eugéniques de l’ancien membre de la Société d’eugénisme anglaise, le Dr Nicolás Amador, ont été publiés dans Generación Consciente en 1924 et 1925 (Amador, 1924, 1925). Les idées contenues dans ces articles méritaient un avertissement de la part du rédacteur en chef de Generación Consciente pour dire que, si les opinions exprimées étaient jugées dignes de respect, la position de la revue était très différente de celle d’Amador. Amador (1924, p.215) écrivit que la société était dominée par des «éléments biologiquement inférieurs» et des «crétins»,  vagabonds, criminels professionnels, prostituées [et] voyous »de diverses descriptions. Pour faire face à ces personnes, il était pour lui nécessaire de procéder rapidement à leur ségrégation et de leur
isolement et, mieux encore, de procéder à leur stérilisation dans le cadre d’un «eugénisme éliminatoire». L’« euthénisme », ou eugénisme environnemental [ou eugénisme positif], était rejeté en faveur de la création, suivant en cela l’allemand Fritz Lenz[2], de colonies afin de permettre un« héritage biologique optimal ». Un institut de biologie raciale serait fondé par l’État pour mettre en œuvre et contrôler ces procédures (Amador, 1925).

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L’Humanité, 25 août 1935

Pour comprendre l’arrière fond du débat de l’époque, il faut se souvenir que dans les années 30 un certain nombre de pays pratiquaient alors légalement la stérilisation forcée : Suède, certains états des USA, du Canada ou du Mexique et surtout l’Allemagne Nazi. Laquelle communiquait régulièrement sur les « résultats » qu’elle obtenait dans sa politique de stérilisation, comme on le voir dans cet extrait de presse :

« La statistique des stérilisations

Berlin, 23 août 1935 – 56244 personnes ont été stérilisées au cours de l’année 1934. 84 825 propositions de stérilisations avaient été adressées aux « tribunaux de santé de la race » qui en ont examinés 64 499, soit un cas par 771 habitants. Dans 3692 cas, les tribunaux ont refusé d’ordonner la stérilisation et 4(63 propositions ont été ajournées.

Le record est détenu par Berlin où 6550 personnes ont été stérilisées. Mais le pourcentage le plus élevé est atteint à Karlsruhe, avec 2,56 par 1000 habitants et Hambourg, avec 2,22 cas par 1000 habitants.

Les statistiques ne disent pas le nombre des antifascistes stérilisés pour des motifs uniquement politiques, mal dissimulés par des prétextes raciaux … »

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Ce soutien à l’eugénisme négatif classique a été vivement contesté par Isaac Puente deux mois plus tard (Puente, 1925). Le médecin anarchiste a rejeté les articles d’Amador comme étant des préjugés dogmatiques et a souligné qu’en général trois solutions principales avaient été proposées afin d’empêcher la procréation d’individus «eugéniquement malsains». La première option reposait sur l’interdiction du mariage au moyen de l’examen médical et du certificat. Cependant, selon Puente, cela aurait pour effet d’encourager les unions clandestines, car les couples continueraient à procréer avec ou sans certificat. La deuxième alternative était la stérilisation. La troisième possibilité était la ségrégation ou l’isolement dans des colonies de travail spécialisées. Puente a estimé que pour l’État, l’option la plus intéressante serait la stérilisation car elle était la moins chère. L’isolement dans des colonies agricoles ou industrielles serait une solution plus humaine, détestée par l’État à cause des coûts que cela implique, mais qui permettrait à ces individus de devenir utiles pour le collectif et de surmonter les limitations que leur impose le capitalisme – manque de culture, ignorance et manque de conscience. Pour Puente, cependant, au lieu de l’eugénisme négatif, il fallait une «eugénisme préventif» comprenant ce que l’on appelle la «trophologie», une thérapie basée sur la nourriture, le naturisme, la culture de la personnalité et l’élargissement de sa «conscience». Mieux que toutes ces mesures, ce serait la «pleine liberté», qui purifierait «l’ambiance sociale comme le soleil [purifie] le contenu des égouts» (ibid., P. 299). Plutôt que l’imposition de mesures eugéniques, il convenait «d’espérer plus de la culture et de l’acceptation du public» (Puente, 1928, p. 67).

L’importance de la question de la mise en œuvre de l’eugénisme dans Generación Consciente était telle, que l’éditeur lança une nouvelle rubrique en décembre 1926 demandant aux partisans de l’eugénisme de l’intérieur et de l’extérieur du mouvement anarchiste d’évaluer l’eugénisme comme un moyen d’aider à la reproduction des « meilleurs » types. L’enquête, selon l’éditeur, soulignait qu’il valait la peine d’essayer de mettre l’eugénisme en pratique, même si seule une poignée d’individus conscients pourrait effectivement être en mesure de le faire. En outre, il était nécessaire de poursuivre l’eugénisme «sans contrainte» (Redacción, 1926, p. 292). L’éditeur poursuivait : il fallait favoriser les meilleures caractéristiques de la «race» (au sens de « genre humain ») et éviter que les plus nocives ne se reproduisent. Il y avait trois manières principales de réaliser ceci : l’union des types les plus favorables; la «neutralisation» des caractères défectueux au moyen du mariage avec un type opposé ; et la prévention de la reproduction des personnes les moins aptes, chez qui la stérilisation serait un «dernier recours».

Quels moyens seraient recherchés pour mettre en œuvre un tel processus? Generación Consciente a expliqué sa position dans les termes suivants : « Respectueux de la personnalité humaine, ennemis de toute imposition extérieure à l’individu, nous aspirons, plutôt que de confier ce travail eugénique aux gouvernements, à y parvenir par le contrôle de l’homme sur lui-même » (Redacción, 1928, p. 293). Il est vital, poursuit le texte, que l’individu soit conscient de ses propres actes et surtout de l’acte reproductif. Cependant, vers la fin de la déclaration, une concession plus inquiétante s’est glissée: « Nous pensons que ce n’est pas possible pour ceux chez qui leur héritage, maladie ou vice a détruit leur personnalité humaine, presque au point de les effacer dans leur intégralité » (ibid.). Dans ces groupes, la stérilisation serait-elle toujours «volontaire» ? Si ces personnes n’étaient pas capables de prendre une telle décision, la stérilisation pourrait-elle être volontaire dans leur cas?

Malgré ces divagations, il est possible de détecter un consensus qui s’est articulé vers le milieu des années 1930 [certainement du fait que ce qui n’était que théorie vague en 1928, était devenu réalité terrifiante avec la venue des nazi au pouvoir et leur mise en place immédiate de mesures eugéniques négatives]. Un certain nombre d’articles clés, dans ce cas principalement issus de personnalités non médicales, s’opposèrent à la «stérilisation eugénique». En 1929, l’anarchiste français E. Armand écrivait que l’eugénisme et la stérilisation étaient des questions importantes pour l’État précisément parce que l’État tenait à ce que «l’anormal» ne devienne plus l’un de ses problèmes (Armand et al., 1929, pp. 30-31). Le militant des Jeunesses Libertaires De Campollano (1934) considérait la science et la loi comme incompatibles et, à la lumière des abus nazis, comprit que la stérilisation était un outil de l’oppresseur. Des lois seraient adoptées mais la pauvreté, le militarisme et le vice seraient laissés intacts par des gouvernements inefficaces. Au lieu de la législation, il fallait reconnaître que «les progrès obtenus par l’homme à travers les âges dans tous les domaines de l’activité humaine étaient dus à sa propre initiative et à son génie » (ibid., P. 30).

[ De son côté, l’anarchiste individualiste belge Hem Day – qui publia et préfaça en 1937 la brochure de Bartosek en faveur de la vasectomie « La Stérilisation sexuelle : son importance eugénique, médicale, sociale », écrivait en 1935 qu’il était impossible de prévoir si les lois de stérilisation ouvriraient la voie au «triomphe de la brutalité sur l’homme», aux «représailles politiques» et à «l’absolutisme dogmatique» (Day, 1935, pp. 15– 16).

« Esterilizar ? No ! »,
Higia, numéro 13, janvier 1936

Ce à quoi dans dans le revue Higia[3], proche du courant mutualiste de la CNT-AIT, une série d’article du psychologue hongrois Aldérien [4] Ferenc Oliver Brachfeld répondait catégoriquement, entrevoyant la barbarie nazi à venir. Dans le numéro de janvier 1936, alors qu’une polémique agite le milieu anarchosyndicaliste espagnol sur la question de la vasectomie et la stérilisation[5], il publie un retentissant article « Stériliser ? Non ! »[6] Il commence par rappeler la loi Nazi sur les stérilisations forcées des personnes handicapées mentales ou physiques. S’il rappelle le procès en Autriche contre les médecins ayant pratiqué des vasectomies, il insiste sur le côté volontaire des opérés, essentiellement des ouvriers, qui « souhaitaient interrompre les venues trop fréquentes de la cigogne ». Il oppose à cet exemple volontaire – et criminalisé – les lois adoptées par différents pays autorisant la stérilisation des handicapés : Suède, canton de Vaud en Suisse, Hongrie, Danemark, Finlande, 17 états des USA et l’Etat de Veracruz au Mexique, état de l’Alberta au Canada et les eugénistes anglais espèrent arriver prochainement au même résultat… Comme quoi la stérilisation des handicapée n’était pas une prérogative nazis … Il remarque qu’en Amérique du Nord, le motif pour la stérilisation obligatoire est purement financier, pour ne pas à avoir à construire de nouveaux hôpitaux et diminuer les frais de Santé Publique, et que cet argument financier a été utilisé par les nazis « pas tant comme motivation initiale de leur loi mais comme un moyen de propagande pour rendre populaire leur idée si antipathique de supprimer la capacité de fécondation. ». Il s’oppose à l’argument fallacieux avancé par les partisans de la stérilisation présentée comme «hygiène sociale » qu’ils opposent à une hygiène simplement individuelle, rappelant que bien des maladies héréditaires ne sont pas des fléaux individuels mais des véritables plaies sociales qu’il convient de traiter à la racine plutôt que de chercher à les masquer derrières des lois cosmétiques injustes et illogiques. Enfin, rappelant que les mécanismes de l’hérédité sont encore très mal connus scientifiquement, il convient d’avoir la plus grande prudence sur le caractère supposé héréditaire de certains maladies, et appele à agir avec raison et modération concluant par la phrase de Diogène à Alexandre : « ne me prends pas ce que tu ne peux pas me rendre »… Dans un autre article, paru en mars 1936, il éclaire son propos « Eugénésie ? oui et non »[7] : Après établir Nietzche comme le fondateur de l’eugénisme, la science de la progéniture saine,

il précise le distinguo entre eugénisme positif et négatif. « L’eugénisme négatif possède trois moyens possible devant lui : la création de consultations matrimoniales, déconseillant l’union entre personnes dont l’union ne promet pas de donner des fruits sains, l’enfermement des personnes avec des tares dans des institutions fermées, et enfin, la stérilisation. L’éthique de la collectivité triomphe sur l’éthique de l’individualisme irrefrené, seul compte l’intérêt de l’humanité, l’intérêt de l’homme singulier ne compte pour rien. Les sentiments ne peuvent tenir lieux d’argument. ».
« L’eugénisme positif quant à lui se réalise en assurant des conditions de vie hygiéniques aux familles, et une existence digne des humains. Il est évident que cela s’obtient seulement au moyen d’une politique réellement révolutionnaire: une « politique de population » ou politique démographique». Il se prononce toutefois contre les allocations familiales, qui encouragent le lapinisme, « qui peut affaiblir les énergies biologiques des progéniteurs ». « L’eugénisme fasciste pour avoir plus et de meilleurs soldats pour une guerre future ? Il est clair que c’est non ! Eugénisme pour libérer l’humanité de ce fardeaux de « tarés » et de toutes les déficiences physiques et mentales qui pèsent encore sur notre espèce ? Cette classe d’eugénisme nous ne pouvons que l’applaudir avec un oui décidé et affirmatif. ».

Toutefois il appelle à la prudence maximale dans l’idéologie et la pratique eugéniste, donnant des exemples de personnes célèbres dont le poète Tyrtée : « si il avait vu le jour chez les spartiates, eugénistes avant la lettre[8], ils lui auraient donné la mort à peine né », car boiteux, ce qui aurait empêché qu’il les mène à la victoire dans la guerre contre les Messéniens. Il renouvelle son rejet de l’eugénisme négatif et de la stérilisation, pour une approche prudente et mesurée de l’eugénisme positif dans un article paru un an plus tard, en pleine guerre civile, « ‘l’eugénésie, Beethoven et le violon » [9] Prenant l’exemple de la surdité congénitale de Beethoven, référence explicite à la politique nazi, il rappelle qu’«il faut toujours prendre en compte que les personnes avec des déficiences organiques comme le compositeur génial peuvent palier à certaines de leurs handicaps au moyen d’efforts et de la volonté de les dépasser ». ]

Les limites du projet anarchiste: l’eugénisme au sein de l’État

Cet article soutient que l’anarchisme, avec sa pratique contradictoire provoquée par la situation sociale convulsive de la guerre civile en Espagne, nous permet d’évaluer de manière critique les paramètres de l’action sociale de l’eugénisme, ses nombreuses alliances et sa lutte pour exister et mise en œuvre dans des circonstances politiques changeantes.

L’échec du coup d’État du 18 juillet 1936 de l’armée, qui tentait de détruire le gouvernement républicain, aboutit à une guerre civile de trois ans. L’État républicain s’effondra dans de nombreuses régions d’Espagne, en particulier en Catalogne, et fut remplacé, au moins temporairement, par le pouvoir des comités ouvriers et les collectifs agraires et industriels. L’organisation anarchosyndicaliste (CNT-AIT) était à l’avant-garde de ce mouvement révolutionnaire, mais avec l’évolution de la guerre, celle-ci effectua une volte-face et accepta que ses représentants entrent dans les gouvernements catalan et républicain à l’automne 1936. Au gouvernement républicain, Federica Montseny se vit attribué le portefeuille du Ministère de la Santé, créé pour la circonstance (Montseny, 1937; Tavera, 2005), pp. 197-226) et en Catalogne, le jeune psychiatre Dr Félix Martí Ibáñez, auteur de nombreux articles sur la «réforme eugénique» dans Estudios, pris le contrôle du Service de santé (SIAS) le 30 septembre 1936 (Anon., 1936, p. 24). Les anarchistes restèrent dans ces positions de pouvoir jusqu’en mai 1937.

Alors que la rédaction d’articles et de brochures sur des questions liées à la sexualité et à l’eugénisme se poursuivait pendant et après cette période, Martí Ibáñez, une fois en dehors du SIAS, réfléchit au projet eugénique entrepris sous ses auspices. Dans un certain nombre de ses publications de 1937 et 1938, il rend compte de la « réforme eugénique » du décret sur l’avortement adopté le 25 décembre 1936, des campagnes contre les maladies vénériennes sur le front de guerre, du projet d’introduction des « liberatorios de prostitución » (centres de « réhabilitation » des prostituées en leur offrant une formation et des moyens alternatifs de gagner leur vie), une « maison de maternité » partiellement réussie gérée en collaboration avec l’organisation de femmes anarchistes, Mujeres Libres (femmes libres), le projet de services de conseil sexuel pour les jeunes et l’idée d’un institut des sciences sexuelles (Cleminson, 2000, pp. 232–253).

La Casa de Madernidad, gérée par Mujeres Libres, Higia n°23

Alors qu’il est clair que beaucoup de ces efforts étaient fidèles aux discussions anarchistes d’avant la Révolution que ce soit sur les facteurs environnementaux de l’eugénisme positif (meilleure santé, alimentation, …), sur le besoin de conseils sexuels et sur la grande nécessité de ressources éducatives afin de modifier les comportements sexuels, il peut paraitre profondément ironique que la mise en œuvre de certains aspects de l’eugénisme anarchiste ait été effectuée par l’institution que les anarchistes ont explicitement décriée, à savoir l’État. Les discussions entre anarchistes des questions de coercition, de stérilisation et de réforme eugénique illustrent les tensions qui existaient dans le mouvement quant à la mise en œuvre de l’eugénisme. Il existe cependant des facteurs d’unification entre l’eugénisme anarchiste à l’intérieur et à l’extérieur de l’État : les deux formes peuvent être comprises comme faisant partie d’une campagne rationnelle pour l’amélioration de l’être humain. Les deux stratégies – que ce soit en tant qu’entreprise éducative visant à modifier volontairement la pratique de l’individu ou en tant que mesure introduite par un organisme quasi-gouvernemental – peuvent être comprises comme faisant partie des techniques d’auto-gouvernance, ou gouvernement de soi, intériorisées dans le corps individuel et collectif. En termes d’historiographie de l’eugénisme, ce que la mise en œuvre anarchiste de l’eugénisme positif illustre est la diversité de la pratique eugénique dans un espace national ainsi que la diversité de l’eugénisme au niveau international – tous les eugénistes ne proviennent pas d’organisations médicales professionnelles. L’eugénisme anarchiste montre également l’existence d’un mouvement eugénique manifestement non étatique qui, malgré ses limites, cherchait à mettre en pratique des idées eugéniques, au moins dans nombre de ses manifestations et pendant un certain temps, en dehors de l’appareil d’État. Enfin, la question de la mise en œuvre de l’eugénisme peut être comprise comme un exemple de la relation problématique entre le «social» et le «scientifique», quelque chose devenu vital à la fois pour l’eugénisme et pour l’anarchisme en Catalogne dans les années 1920 et 1930.

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[1] Traduction d’un chapitre de l’article de Richard Cleminson, « Eugenics without the state: anarchism in Catalonia, 1900–1937 », Studies in History and Philosophy of Biological and Biomedical Sciences, 39 (2008) 232–239. La partie entre crochets [ ] a été ajoutée par les traducteurs au texte initial

[2] Fritz Lenz était un généticien allemand, qui apporta une justification scientifique à l’idéologie nazie, il fut membre du parti nazi à partir de 1937.

[3] Higia, revue mensuelle d´hygiène et de divulgation sanitaire, dont le premier numéro est publié en janvier 1936 et qui sera éditée à partir de juillet 1936 par la section des agents professionnels de publicité du Syndicat des Professions Libérales de la CNT-AIT. Félix Marti Ibañez, le rédacteur du décret sur l’avortement, était un des piliers de cette revue qui se voulait moins directement militante que Estudios et qui s’apparente plus à une revue féminine comme on les connait aujourd’hui, avec ses nombreuses rubriques hygiène et esthétique féminine, exercices physiques et sport, planification familiale et maternité, hygiène de la peau et capillaire, psychologie, courrier des lectrices, ameublement et urbanisme, nutrition et diététique, puériculture et hygiène infantile, éducation, le tout entrecoupé de publicités car il s’agissait d’une revue « grand public » commerciale.

[4] Aldérien : La psychologie adlérienne, du nom de son fondateur, Alfred Adler, est un courant issu de la psychanalyse qui s’intéresse à la personne dans son environnement, à travers ses forces, ses faiblesses, son style de vie et son histoire personnelle.

[5] Cf. l’article « les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930 » dans cette brochure.

[6] Ferenc Oliver-Brachfeld, « Esterilizar ? No ! », Higia, numéro 13, janvier 1936

[7] Ferenc Oliver-Brachfeld, « ¿Eugénésia ¿ ¡ Si y no! », Higia, numéro 15, mars 1936

[8] En français dans le texte

[9] Ferenc Oliver-Brachfeld, « La Eugenesia, Beethoven y el violín », Higia, numéro 23, noviembre 1937

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Article extrait de la Brochure : La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

Table des matières

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat
de Catalogne, 25 décembre 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ?
Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936.

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Sexologie populaire : l’oeuvre de vulgarisation scientifique des anarchistes espagnols.

Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930, réseaux internationaux, pratiques et débats

Le mouvement eugéniste sans l’état : l’engagement des anarchistes
catalans avec l’eugénisme.

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