PETIT VOYAGE EN UTOPIA

Article publié le lundi 10 octobre 2005 sur http://cnt-ait.info

Utopia est une chaîne de salles de cinéma qui se veut différente des grands multiplexes : programmation décalée et alternative, affichage politique « de gauche » clairement proclamé, notamment dans la « Gazette », journal des programmes du cinéma qui est distribué gratuitement à l’entrée du cinéma et diffusé dans tous les lieux culturels ou alternatifs de la zone d’achalandage du cinéma. Drainant par des tarifs avantageux et une politique différente une clientèle d’étudiants et de personnes « engagées », ils se veulent les archétypes d’une nouvelle forme de militantisme.

Mais l’envers de l’écran n’est pas aussi rose. En effet, Utopia c’est aussi une entreprise, avec des patrons et des salariés. On aurait pu s’attendre à ce que les relations de travail à Utopia soient différentes de ce qu’on retrouve dans une entreprise classique. Elles le sont en effet puisque à l’Utopia Toulouse, le patron a expérimenté une politique sociale dont le Medef n’ose pas toujours rêver : travail bénévole, primes à la gueule du salarié et en fonction de son degré d’accord avec l’idéologie du patron, etc. … Des anciens salariés d’Utopia Toulouse ont osé briser la loi du silence et dire tout haut ce qu’un certain milieu militant connaissait depuis longtemps, mais préférait taire pour ne pas écorner l’image et surtout pour continuer à bénéficier des largesses d’une salle où ils peuvent organiser « cycles ciné » et autres « fêtes militantes ».

De la même façon que lorsque les salariés d’un Mac Do sont en grève, des copains de la CNT-AIT de Paris Nord sont allés à la rencontre du public et des salariés de l’Utopia de St-Ouen L’Aumône (95), en banlieue Nord, pour y faire savoir comment ça se passe à Utopia Toulouse et susciter des solidarités.

La guerre d’Utopia (Part one)

Une première distribution de tract a donc été organisée un soir de février. Nous nous sommes retrouvés avec des copains du Groupe Makhno de la Fédération anarchiste et du Collectif libertaire « l’Insurgé du 95 ». Nous mettons en pratique les techniques rodées sur les piquets tenus devant les fast-foods et autres Pizza Hut : distribution de tracts et slogans (« A Utopia l’exploitation c’est pas du cinéma », « A Utopia les primes à la gueule de l’emploi»). A l’affiche il y avait notamment « Le couperet » de Costa Gavras (l’histoire d’un tueur de chômeurs) et surtout « La corporation « , film de dénonciation des multinationales américaines auquel participent Chomsky, Michael Moore (« Farenheit 9/11 ») et Naomi Klein (« No Logo »). Bref, des films où le capitalisme est mis en accusation. Nous pensions dès lors trouver un public réceptif à notre action. Grave erreur ! En fait, pour la plupart des spectateurs “alternatifs”, les conditions humaines dans lesquelles un film peut leur être projeté n’ont pas d’intérêt. Il semble qu’aucun des spectateurs présent ce soir-là n’ait réalisé que pour qu’un film soit projeté, il faut qu’il y ait des humains qui mettent la bobine dans le projecteur … Seul comptait leur désir de consommation culturelle.

L’argument massue -ou plutôt qui se voulait tel- qui nous était assené c’était « de toute façon Utopia, c’est quand même mieux que les multiplexes UGC »… Nous en étions là de nos discussions quand nous avons vu sortir du cinéma le gérant, visiblement sur les dents, venu nous dire que s’il ne nous empêchait pas de distribuer nos tracts ( !) il nous demandait de bien vouloir ne pas gêner l’entrée des clients. Éclat de rire général ! C’est mot pour mot la phrase que nous sortent les managers de Mac Do quand nous piquetons « leur » restaurant !

Avant de partir, nous avons discuté avec des membres du personnel du restaurant associatif qui partage ses locaux avec Utopia et qui nous ont confirmé qu’à St-Ouen non plus, tout n’était pas rose … Fin du premier épisode.

L’empire Utopia contre-attaque (Part Two)

Dans la Gazette d’Utopia de Toulouse, la contre-attaque patronale s’était étalée avec force mauvaise foi. Pour appuyer ce pur moment de propagande patronale, le dessinateur Charb s’était fendu de plusieurs gribouillis dont l’un qui disait « Pourquoi la CNT Toulouse ne vérifie pas ses infos ? Parce que c’est du boulot ducon« .

Ayant appris que le sieur Charb devait dédicacer ses œuvres dans une sympathique librairie parisienne, nous avions décidé de lui amener la dite Gazette, ainsi qu’un tract « Attention, Jacques Faizant de gauche !« .

A notre arrivée, Charb tout sourire dédicaçait aux quelques badauds présents ses « Gromit et Tartempion », arborant un magnifique t-shirt jaune poussin. Un compagnon lui fit remarquer que – vu les dessins qu’il avait fait dans la Gazette – le jaune était une couleur qui lui allait particulièrement bien. On assista alors à un festival de Charb qui – sans jamais se départir de son flegme- alterna entre pure mauvaise foi et cynisme intégral. Il nous ressortit les arguments patronaux qu’il connaissait par cœur -c’est donc que l’histoire l’avait touché, et ses amis avec. Nous les avons démontés un par un, preuves à l’appui (nous avions amené avec nous les documents permettant d’étayer toutes nos affirmations). Il finit par admettre que nous avions bien vérifié nos affirmations, et que c’était lui qui n’était pas suffisamment informé. Il nous expliqua qu’en fait son premier travail après les études avait été illustrateur dans la gazette d’Utopia St-Ouen. Il était donc redevable aux patrons du ciné de lui avoir mis le pied à l’étrier. Les patrons de St-Ouen ayant monté l’Utopia de Toulouse, à titre amical il avait donc fait l’illustration en reconnaissant que « c’est un dessin de pure mauvaise foi« .

Il nous sortit également que de toute façon pour travailler à Utopia il fallait « adhérer à l’idéologie de l’entreprise« . Des anciens équipiers de Mac Do, présents parmi nous, crurent entendre leur ancien manager…

Pour lui, l’exploitation à  Utopia existait, comme dans toute entreprise, mais ce n’était pas pire qu’à l’Huma ou à Charlie Hebdo où il travaille par ailleurs. Nous l’avons invité à nous envoyer des textes de dénonciations, que nous serons ravis de publier.

Il vanta également la création de petites entreprises ou encore la marchandisation de la culture, et autres sottises qui nous laissèrent sans voix (ainsi que d’autres personnes présentes). Il conclut en disant que de toute façon, quand il allait au cinéma, il ne s’intéressait pas à ce qui se passait derrière l’écran. Il finit par nous dédicacer notre tract d’une illustration qui se passe de tout commentaire. [1]

Le retour du Jedi (Part Three)

Suite à l’épisode précédent, nous avons donc organisé une nouvelle distribution de tracts à Utopia St Ouen l’Aumône, fin juin, avec les mêmes participants et le même scénario. Certes la période n’était pas propice question public, qui avait visiblement déserté la culture pour les plages estivales, mais cette absence de spectateurs a permis à des salariés d’Utopia de sortir pour discuter avec nous.

La première personne, assez énervée, nous cria que de toute façon tout ce que nous disions c’était des mensonges et des méchancetés. Et que d’abord Utopia St-Ouen n’avait rien à voir avec Utopia Toulouse, que c’était des entreprises distinctes. Un compagnon lui fit remarquer qu’elles avaient quand même le même nom, le même logo, la même enseigne, les mêmes formes de gazette … il lui expliqua alors ce qu’était le système des franchisés. L’employé finit par admettre que certes, il y avait des Utopia où il y avait de sacré problèmes, mais que ce n’était pas le cas ici et qu’il ne fallait pas que nous continuions à semer la zizanie.

La seconde personne est venue vers nous beaucoup plus détendue et ouverte à la discussion. Tout d’abord elle nous dit que le premier épisode n’était pas passé inaperçu. Les employés ayant appris qu’une distribution de tracts avait eu lieu par rapport à un problème en province, ils ont cherché à comprendre d’où cela pouvait venir. Le problème c’est que les salariés des différents Utopia ne se connaissent pas entre eux et donc il est difficile d’avoir des informations. Pensant que les problèmes venaient de Bordeaux (une invitation aux copains de Bordeaux pour agir ?), ils avaient cherché à contacter les employés du cinéma girondin, mais sans succès.

La direction quant à elle a convoqué tout le personnel pour une réunion « de crise », pour leur dire que la CNT avait distribué un tract à l’entrée du cinéma, que cela concernait Toulouse et seulement Toulouse et que de toute façon tout était expliqué dans un article de la Gazette d’Utopia de Toulouse dont un exemplaire fut remis à chacun des employés. Bien sûr la direction n’eut pas le scrupule démocratique de donner un exemplaire de notre tract aux employés afin qu’ils confrontent les deux versions … Ce que nous fîmes, en expliquant le problème de Toulouse et notamment les heures sup’ non payées. La pratique toulousaine le scandalisa et il nous dit de façon très nette qu’à St-Ouen s’il leur arrivait aussi de faire des projections-presse ou autres extras, les heures étaient notées et intégralement payées et que si ce n’était pas le cas, ils refuseraient de venir bosser. Message transmis aux salariés toulousains …

La menace fantôme (conclusion)

En plus des actions terrains, nous avons publié sur notre site les différents tracts concernant l’affaire Utopia. Ceci nous a valu un abondant courrier d’anciens salariés de différents cinés, qui corroborait tout ce que nous dénoncions. Nous sommes aussi entrés en contact avec des compagnons d’Orléans qui connaissaient les mêmes problèmes dans un ciné fonctionnant sur le même mode.

Pour le syndicat Paris Nord, ces actions s’inscrivaient dans une triple démarche logique, de solidarité avec des travailleurs qui réclament leurs droits, de dénonciation de l’hypocrisie d’une gauche-spectacle à l’intelligence servile, et d’unité dans la lutte avec des compagnons sur des bases anarchosyndicalistes. Ces interventions, les rencontres et les discussions qu’elles permettent nous renforcent dans la conviction que l’autonomie des travailleurs et l’action directe peuvent être des leviers puissants, qui inquiètent les patrons. En ces temps où tout est marketing, l’image de marque devient un capital important de l’entreprise. Pour toutes ces entreprises culturelles, qu’elles soient sous le statut privé ou associatif, une certaine image « engagée » leur sert de caution morale. Aller à la rencontre de leur public, c’est commettre un vrai crime de lèse-majesté car c’est dévoiler l’imposture. Mais il n’y a pas d’autres alternatives pour des révolutionnaires -sauf à se renier- que d’être en rupture et de dénoncer aussi les marchands de sommeil et d’illusion.

Un militant CNT-AIT Paris-Nord


[1] Le dessinateur Jul, qui était aussi présent à la dédicace, était semble-t-il mal à l’aise pour son ami Charb … Nous avons recroisé ce dernier un an après, au salon du livre de Paris, où il dédicaçait avec l’urgentiste Pelous. Cela nous a donné l’occasion de donner à Charb le verdict du procès qui validait toutes les informations de la CNT-AIT … et de lui pourrir de nouveau sa dédicace …

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