Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

José María Zavala (La Razón, 18-07-2015)

La mise en place du décret du 25 décembre 1936 sur l’interruption de grossesse ne s’est pas faite sans résistance de la part des médecins.

Ainsi, l’opposition des Dr José Roig et Gilabert est documentée. Le Dr Félix Martí Ibáñez, directeur général de la santé du gouvernement catalan, lors d’une visite d’inspection à la maternité de Lérida, a entendu de la bouche même du Dr Roig que s’il n’avait pas pratiqué d’avortement jusque-là, c’est parce qu’il n’avait reçu aucune autorisation officielle pour le faire !

Face à une telle mauvaise foi, Martí organisa l’annonce du nouveau service médical dans toute la presse. [cf. le reportage de Mundo Gráfico ci-après]  Quelques jours plus tard, les premières femmes qui étaient prêtes à subir l’intervention se pressaient dans les centres autorisés. Mais le Dr Roig fit de son mieux pour les décourager. Il ordonna au pharmacien de l’hôpital de ne pas se réapprovisionner en laminaires [algues séchées stérilisées utilisées dans le processus médical]. Le directeur du laboratoire accepta même de falsifier les résultats des tests cliniques pour faire croire aux femmes que l’opération leur était refusée en raison de mauvaises conditions de santé. Et pour finir de les dissuader, le Dr Roig proclama que pour subir un avortement, une hospitalisation minimale de six jours était nécessaire.

Certaines femmes réagirent en achetant leurs propres laminaires avant de se rendre à l’hôpital. L’une d’elles, l’épouse d’un garde d’assaut, a même intimidé le Dr Roig avec un pistolet lorsqu’il a refusé d’intervenir. Mais ce n’est que lorsque la police a menacé de l’arrêter qu’il a accepté de pratiquer l’avorte ment.

Néanmoins, le nombre total d’avortements légaux enregistrés pendant la guerre en Espagne pourrait être estimé entre 1 200 et 2 000.

Un chiffre certainement élevé étant donné que le 30 juillet 1937, le gouvernement a retiré son décret sous la pression des médecins, qui ont ainsi remporté une grande victoire dans leur guerre particulière contre l’avortement, dans une autre guerre encore plus sanglante.

Annonce d’une conférence pour promouvoir « l’avortement et la conception consciente » du Dr Rodriguez à l’Athénée Libertaire d’Igualda, janvier 1937

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La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

Histoire de l’avortement en Espagne: le décret de la Generalitat de Catalogne, DECEMBRE 1936.

(Extrait de la brochure sur l’Histoire de l’avortement pendant la Révolution Espagnole de 1936)

D’arpès un texte de Juan Gérvas, Médecin généraliste retraité, Equipe CESCA (Madrid, España) [1]

De l’infanticide à l’avortement

Pendant des centaines de millénaires, le contrôle des naissances a été imposé par la nature, avec la faim et les maladies infectieuses. Lorsqu’il y avait trop d’enfants, l’infanticide était pratiqué, directement ou indirectement, avec peu de soin et d’attention. On pratiquait l’avortement volontaire avec diverses herbes ou avec des moyens mécaniques brutaux qui mettaient en danger la vie des femmes. À la fin du XIXe siècle, l’Église catholique interdit l’avortement volontaire.

La lutte pour le droit à l’avortement a commencé à partir de positions très différentes; d’une part, par des personnes aux préoccupations sociales et féministes qui, face à la réalité de l’avortement désespéré, ont préféré une procédure légale n’impliquant pas la mort de la femme. De l’autre, nous trouvons les courants eugénésiques[2] et néo-malthusiens de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui considéraient la reproduction aveugle comme un problème, soit parce que se reproduisaient des éléments sociaux peu recommandables, soit parce qu’en général il y avait une reproduction excessive, qui conduirait à une crise des ressources.

Une évolution intéressante a été celle des mouvements néo-malthusiens anarchistes du début du XXe siècle, qui ont renversé une idéologie purement conservatrice (le malthusianisme) pour la mettre au service de la classe ouvrière. «Le néo-malthusianisme de ces années […] était un mouvement proto-écologique, anticapitaliste et féministe de premier ordre […]; c’était un mouvement révolutionnaire face à la réalité socio-politique et économique de l’Espagne et de l’Italie, dans ce qu’il avait consciemment choisi de limiter le taux de natalité des travailleurs »[3]. La propagande de ces théories pénétrait le prolétariat urbain, bien que les difficultés à se procurer des moyens contraceptifs rendent difficile le passage à une application générale. Le soutien que des intellectuels éminents comme Gregorio Marañón ont donné aux mouvements hygiénistes / néo-malthusiens leur donna une patine de respectabilité.

L’Espagne des années 1930

Avec l’arrivée de la démocratie en Espagne en 1931 [chute de la Monarchie et déclaration de la Seconde République], des mouvements progressistes de toutes sortes ont pu étendre leur action sociale, ce qui a conduit à une large diffusion des informations sur l’hygiène sexuelle et même des moyens contraceptifs tels que les coupes vaginales. Le débat sur l’avortement n’était pas généralisé mais limité aux seuls médecins et, bien que les anarchistes le considérèrent comme un outil d’émancipation, leur approche était plutôt centrée sur la contraception.

Lorsque l’armée fractionnelle franquiste fasciste exécuta son coup d’État contre la république et le Front Populaire, la nuit du 17 au 18 juillet 1936, les organisations ouvrières et les partis de gauche réagirent  pour défendre la [Liberté et] la République. Après les premiers moments de confusion et de lutte, avec la stabilisation de la situation et le début de la guerre civile, les institutions de l’État républicain durent s’appuyer sur ces organisations politiques pour la gestion d’une partie de leurs fonctions. Mais dans certains cas le Gouvernement fut simplement submergé par l’action politique des milices révolutionnaires. Celles-ci, notamment les anarchistes regroupés au sein de la CNT-AIT[4], décidèrent de mener la révolution sociale parallèlement à l’effort de guerre. Dans le cas spécifique de Barcelone, où la CNT-AIT était particulièrement forte, il y a eu un remplacement de facto des institutions de la Generalitat [le gouvernement Catalan] par les forces anarchistes. A partir de septembre 1936, la CNT fut intégrée au gouvernement de la Catalogne, en même temps que celui de la République. Cela a permis aux anarchistes, dans les domaines dans lesquels ils étaient impliqués, d’appliquer leurs idées en utilisant la structure étatique. Ainsi, cinq conseillers de la CNT-AIT ont rejoint le gouvernement de la Generalitat en tant que responsables de la santé, en même temps que des ministres cénétistes ont été nommés au gouvernement espagnol de Largo Caballero (PSOE, Parti Socialiste) en septembre 1936.

Félix Martí Ibáñez

Avantages et inconvénients des procédés
anticonceptionnels,
Dr Isaac Puente, Iniciales (1934)

Le responsable sanitaire anarchiste était le médecin de la CNT, Félix Martí Ibáñez, né en 1911, à Carthagène (Murcie). Martí venait d’une famille valencienne de la classe moyenne supérieure, son père était éducateur et sa mère pédagogue[5].

À Barcelone, il passa son bac puis étudia la médecine, qu’il termina à l’âge de 19 ans. Plus tard, en 1933, il s’installa à Madrid, où il fut fortement influencé par Gregorio Marañón  et par José Ortega y Gasset. En 1934, il présenta sa thèse de doctorat sur « l’Histoire de la psychologie et physiologie mystiques de l’Inde. ; Études de psychologie religieuse ».

Puis il retourna à Barcelone, où il combina sa propre consultation en cabinet avec le travail pour les militants de la CNT-AIT regroupés dans une coopérative de soins de santé.

Il réalisa également un travail important de diffusion de l’idéologie néo-malthusienne et eugénésique, en relation dans son cas également avec son intérêt pour les maladies mentales. Ainsi, il était en charge de la rubrique de la santé du magazine valencien Estudios, une publication libertaire à la pointe dans la diffusion des connaissances sur la santé sexuelle et le contrôle des naissances[6]. Avec le début de la guerre, il participe activement à l’organisation des services médicaux associés à la CNT-AIT, ainsi qu’à l’ensemble de la structure révolutionnaire.

Le Décret sur l’interruption artificielle de grossesse

En septembre 1936, Félix Martí Ibáñez fut nommé Directeur de la Santé Publique et des Services Sociaux du gouvernement catalan et, en même temps, Sous-secrétaire général du ministère de la Santé de la République, poste qu’il n’accepte pas. De son poste catalan, il se battit pour que la structure de la Generalitat applique les politiques de santé dans une perspective anarchiste. L’initiative la plus importante et la plus connue est le décret sur l’interruption artificielle de la grossesse, approuvé le 25 décembre 1936, publié au Journal officiel de la Generalitat de Catalunya le 9 janvier 1937. (Le texte accordait un délai de 15 jours pour l’organisation des services en vue de son application)[7].

Extrait du Journal officiel de la Generalitat de Catalunya du 9 janvier 1937

Il est intéressant de noter ce que Martí Ibáñez commenta au sujet du Décret: «Et comme toute réforme eugénésique doit placer au centre la mère et l’enfant, c’est là que nous avons commencé, en établissant dans le décret susmentionné la liberté de pratiquer l’avortement, quelle que soit la cause qui le motive, effaçant ainsi le charlatanisme meurtrier et dotant le prolétariat d’un moyen scientifique et efficace de contrôler sa natalité, sans crainte des risques que cela pourrait lui apporter »[8].

De cette citation, on peut déduire plusieurs idées :

1) Martí Ibáñez avait une idée claire d’être à l’origine de cette initiative réglementaire ;

2) Il entendait ce décret comme le début d’un processus d’application de politiques eugénésiques ;

3) il n’a pas limité les causes de l’avortement;

4) il a souligné la limitation des naissances comme l’un des objectifs du décret ;

5) D’un point de vue rhétorique, il est clair que Martí Ibáñez a considéré le décret parmi les mesures révolutionnaires visant à l’émancipation du prolétariat ; et

6) Il recherchait la légitimité [réglementaire] pour empêcher la mort de femmes lors de pratiques d’avortement illégal.

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique une volonté d’intervention eugénésique générale sur la société et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Martí Ibáñez développa ces points (notamment celui de l’avortement comme instrument d’émancipation du prolétariat) et mis en évidence la combinaison de l’avortement avec la création de centres dédiés à la diffusion des « moyens contraceptifs ». On y perçoit clairement le désir de créer un ensemble de mesures visant à faciliter le choix reproductif des femmes[9].

Martí Ibáñez poursuivra son travail en collaboration avec le gouvernement de la Generalitat, tant que les anarchistes y participeront; c’est-à-dire jusqu’aux événements de Mai 1937, lorsque la CNT fut expulsée des gouvernements central et catalan. Martí Ibáñez parti alors comme médecin sur le Front de l’Est où il fut blessé, puis participa à des rencontres internationales aux Etats-Unis et au Mexique. Il revint en Espagne alors que la défaite ne faisait plus de doute puis suivit les chemins de l’exil avec ses compagnons, en France puis aux États-Unis, où il fut professeur d’histoire de la médecine à New York[10].

L’idéologie du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse

Le texte du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse indique un désir d’intervention eugénésique générale sur la société (bien que l’on ne sache pas clairement quelles seraient ces interventions), et propose une idéologie pour la libération des femmes.

Aucun type de restriction morale n’est accepté en ce qui concerne le droit à l’avortement, qui est présenté comme un fait de « catégorie biologique et sociale ». On voit ainsi dans le texte les deux influences fondamentales déjà évoquées: le féminisme anarchiste et l’eugénisme / néo-malthusianiste. Comme le dit Marie Nash[11], « La nouvelle réforme eugénésique de l’avortement » a répondu à une approche eugénésique, hygiénique [sic] et de classe « .

D’un point de vue féministe, on peut souligner que, bien que cette législation fût très en avance [sur son époque] et qu’elle légitime l’autonomie totale des femmes, la légitimation de l’avortement est  lié à la maternité, pour qu’elle soit heureuse et féconde. C’est une représentation du rôle des femmes dans la lutte pour le droit à l’avortement en Espagne, une lutte dans laquelle il n’y avait pratiquement pas de femmes et dans laquelle les points de vue étaient éminemment pratiques, et idéologiques uniquement du point de vue global anarchiste et pas de celui de l’émancipation féminine.[12]

L’application du décret d’interruption artificielle de la grossesse

[Dès la promulgation du décret, des réunions sont organisées pour informer la population. Ainsi le Bulletin CNT-FAI d’Igualada du 13 mars 1937 rend compte de la conférence du Dr. J. Rodríguez sur le thème de la « conception consciente de l’avortement ».]

Mais quel a été l’impact de cette législation ? Ce qui peut être dit se fonde sur les données conservées dans les quatre principaux hôpitaux de Catalogne et sur les estimations des professionnels de la santé. Cet aspect a été étudié en profondeur par Marie Nash[13], et nous nous référons à ses données. Ainsi, on estime qu’au début du siècle dernier, il y avait un avortement clandestin pour sept ou huit naissances et, dans les années 1920, environ 20% des grossesses en Catalogne se sont soldées par un avortement provoqué.

La documentation disponible à l’hôpital de San Pau montre des chiffres très bas pour l’avortement volontaire et encadrée par le décret de 1936 sur l’interruption artificielle de la grossesse. Entre 1937 et 1938, seuls 15 avortements sur 281 documentés peuvent être considérés comme tels, ce qui signifie que «l’incidence de la nouvelle législation a été minime puisqu’elle n’a touché que 5% des avortements enregistrés pendant la période d’application du décret. Tout semble indiquer un niveau d’échec élevé dans la mise en œuvre de la réforme de l’avortement eugénésique »[14]. Bien que les données fournies par Félix Martí Ibáñez pour l’hôpital Clínic indiquent un plus grand nombre d’avortements (300 pour le mois de juin 1937), il est possible que les circonstances dans cet hôpital aient été particulières étant donné la présence surplace de Martí Ibáñez lui-même.

Influence du décret sur l’interruption artificielle de la grossesse en Espagne

Parmi les quatre ministères que Largo Caballero attribua à la CNT-AIT, se trouvait celui du Ministère de la Santé et de l’Aide sociale, créé en partie pour pouvoir le remettre spécifiquement aux anarchistes[15]. Jusque-là, la santé et l’assistance sociale faisaient partie d’un autre ministère (historiquement, l’Intérieur et depuis 1933, le Travail). De fait, après la courte période où le ministère spécifique dédié à cette seule fonction était sous la responsabilité de Federica Montseny, la santé redevint la charge d’autres ministères – en l’occurrence celui du l’Instruction publique puis de nouveau celui du Travail.

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement dans l’Espagne du XXIe siècle

Outre la grande valeur symbolique d’être la première femme ministre d’un gouvernement espagnol et l’une des premières au monde, Montseny a consacré les six mois que son ministère a duré à introduire des idées de progrès dans le domaine de la santé et de l’assistance sociale, dans un contexte de guerre civile. Bien que certains de ses collaborateurs soient des anarchistes, d’autres venaient également de différentes organisations du Front populaire, et elle essaya pour les choisir de s’appuyer davantage sur l’expertise technique que sur l’idéologie. Les actions fondamentales de son ministère ont été la création de Liberatorios de Prostitución (abris pour les femmes qui voulaient renoncer à la prostitution), des foyers pour enfants, ainsi que des campagnes de santé logiques dans un pays en guerre, en particulier pour éviter les épidémies et soutenir les réfugiés fuyant devant l’avance des troupes factieuses. Le projet de loi sur l’avortement fut également de ceux les plus importants.

La position anarchiste, généralement favorable au droit des femmes de décider librement, était encore plus marquée dans une situation de guerre et de difficultés sociales énormes : «Tous les scrupules religieux ou autres pesaient peu dans la vie des femmes qui ont dû faire face à un tel état de fait. Conscients de la nécessité de trouver une solution à l’affaire, sans être partisan, loin s’en faut, de la pratique de l’avortement, le Dr Mercedes Maestre et moi avons décidé ensemble d’élaborer un décret qui permettrait l’interruption artificielle et volontaire de la grossesse. Décret bloqué dans le portefeuille du président en raison de l’opposition de la majorité des membres du gouvernement »[16]. En effet, [le socialiste] Largo Caballero était contre l’approbation du projet, qui ne réussit donc pas à se concrétiser. ».

Federica Montseny dit dans ses mémoires avoir recouru « au subterfuge de l’extension au reste de l’Espagne républicaine des avantages du décret sur le droit à l’interruption artificielle de grossesse adopté par la Generalitat de Catalogne ». Il n’y a pas de données quant à l’extension du décret d’interruption artificielle de grossesse au reste du territoire de la République. Le droit à l’avortement a duré peu de temps, et a été définitivement oublié lorsque la République fut défaite en 1939 et que le régime de Franco se fut établi.

En synthèse

Le décret d’interruption artificielle de la grossesse de la Generalitat catalane de 1936 avait et a toujours une valeur symbolique dont les échos dépassent les limites légales de l’avortement en Espagne aujourd’hui, au 21e siècle, y compris les limites pratiques pour qu’il soit pratiqué dans l’intimité du domicile de la femme, par le médecin généraliste et par des méthodes pharmacologiques simples et sûres.


[1] Traduction annotée et enrichie d’un article qui fait partie d’un texte de Pedro Gérvas (« L’avortement en Espagne. Première législation. Le décret de la Generalitat de Catalunya sur l’interruption artificielle de la grossesse, 1936 »), daté de novembre 2015, pour le master « Métiers de l’enseignement, de l’éducation et de la formation »(MEEF), Séminaire« Histoire de la pensée féministe en Espagne », avec le professeur Mercedes Yusta Rodrigo, Université Paris 8.

[2]NdT : j’ai choisi d’utiliser le terme “eugénésique” (plutôt qu’eugénisme positif comme il est parfois décrit) pour différencier ce courant de « l’eugénisme négatif », lequel est la base des théories racistes et racialistes notamment nazis, avec lequel il n’entretien aucun lien. NdT

[3] Eduard Masjuan: Procreación consciente y discurso ambientalista: anarquismo y neomalthusianismo en España e Italia, 1900-1936. Ayer. 46, Naturaleza y conflicto social (2002), p. 64.

[4] La Confédération Nationale du Travail (Confederación Nacional del Trabajo) est un syndicat anarchiste fondé en 1910 et dont les origines remontent à la Première Internationale et 1870. L’AIT (Association Internationale des Travailleurs) est l’alliance Internationale des anarchosyndicalistes, fondée à Berlin en 1922, et dont sont toujours membres actuellement tant la CNT-AIT espagnole que la CNT-AIT française. NdT

[5] https://es.wikipedia.org/wiki/Félix_Martí_Ibáñez

[6] Josep Lluis Ausín i Hervella y Josep María Calbert i Camarasa: Félix Martí Ibáñez i l’Institut de Medicina Pràctica (1931-1938). Gimbemat 2000, 34, 181-198. También publicó en la revista anarquista de salud Higia.

[7] http://dogcrepublica.gencat.cat/pdf/republica/1937/19370009.pdf

[8] Félix Martí Ibáñez: En torno a la reforma eugénica del aborto. Estudios, nº160, enero de 1937, 11-12.

[9] Jaume Sobrequés: “Cataluña tuvo durante la República la ley del aborto más progresista de Europa”. El País, 13 de febrero de 1983. http://elpais.com/diario/1983/02/13/espana/413938815_850215.html

[10]http://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1294140/pdf/jrsocmed00093-0051.pdf

[11] Mary Nash: Género, cambio social y la problemática del aborto. Historia Social No. 2 (Otoño, 1988), 19-35.

[12] [ « Cette idée est reflétée dans l’annonce des femmes sans cette annoncé des Mujeres Libres « À toutes les femmes libertaires » parue dans Fragua Social le 9 décembre 1936 à Valence: «Nous sommes les pionnières d’une nouvelle société, celles d’entre nous qui doivent accoucher et guider les hommes de demain. Préparons-nous à l’imitation de la Grèce antique, amantes de la Beauté de l’Art et de la Nature, à avoir des enfants sains, sains de corps et d’esprit. Cultivons-nous nous même pour qu’il en soit ainsi. Cultivons-nous pour donner aux enfants des orientations de vie nouvelles et saines, lavées de toutes discordes, de fanatisme, de mensonges et de routines … Un monde nouveau, riant, sain et beau; des hommes libres et forts sortiront de nos ventres… » Cette annonce est intéressante en raison de la claire allusion à la responsabilité qu’implique le fait d’avoir des enfants. Amparo à cette date venait d’arriver à Valence, il n’est pas déraisonnable de penser qu’elle aurait pu l’écrire.L’opinion sur la maternité qui est apparue dans les publications de Mujeres Libres était celle d’un engagement évident envers la «femme en tant que personne», pas seulement en tant que mère. La position de Lucía Sánchez Saornil était que «le concept de mère absorbe celui de femme; la fonction annulant l’individu ». Elles ont insisté sur le fait que la maternité n’était pas quelque chose qui « se produit de forme naturelle » – à l’exception du fait biologique de l’accouchement. Elles pensaient que c’était un fait social et elles insistaient donc sur la préparation pour être de bonnes mères. Voir: Ackelsberg M. Mujeres Libres. op. cit., pp. 196-8. Elles ne firent pas  campagne pour la contraception dans leur magazine et par rapport aux programmes d’alphabétisation, d’emploi, de maternité et d’éducation, ceux liés à la sexualité étaient assez limités » in Ética, anarquismo y sexualidad en Amparo Poch y Gascón, Concepción Gómez Cadenas, Madrid, 2017.]

[13] Mary Nash : Género, cambio social…, pp. 19-35

[14] Mary Nash : Género, cambio social…, p. 32. [NdT : cependant il semble que le Décret a été abrogé par la Generalitat dès le départ des anarchises du Conseil de Santé en juillet 1937 …]

[15] Federica Montseny: La sanidad y la asistencia social durante la guerra civil, 1986. Cf. la traduction ci-après

[16] Ibid.


La Révolution espagnole de 1936 et la légalisation de l’avortement

Suivi de

Les anarchosyndicalistes et la vasécotomie dans les années 1930

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936 par la Generalitat de Catalogne.

Y a-t-il eu des avortements légaux en Espagne pendant la Révolution ? Les entraves des médecins à la mise en place du Décret de 1936

le Décret de la réforme de l’avortement approuvé en 1936
par la Generalitat de Catalogne.

Autre brochure :

LA SANTE PAR LA REVOLUTION, LA REVOLUTION PAR LA SANTE, LES ANARCHOSYNDICALISTES ET LA SANTE PENDANT LA REVOLUTION ESPAGNOLE (1936-1938), Tome 2 : La mise en place d’une santé publique anarchiste « 

[Grève des Loyers] 1871 : La Commune de Paris, la grève de loyer la plus réprimée de l’histoire !

(Chapitre de la Brochure sur l’histoire de la grève des loyers)

A la fin du Second Empire et au moment de la Commune, les conditions de logement des ouvriers parisiens sont déplorables. Les logements sont petits, insalubres, dépourvus de tout élément de confort. La situation a été aggravée par les travaux du baron Haussmann qui ont livré le centre de Paris à la spéculation et rejeté les couches populaires vers les arrondissements périphériques. Pendant le Second Empire, les loyers ont plus que doublé. Les salaires sont très loin d’avoir évolué dans les mêmes conditions. La guerre et l’encerclement de Paris par les Prussiens ont aggravé la situation. La plupart des ouvriers se retrouvent au chômage.

Dès sa formation en septembre 1870, après la chute de Napoléon III, le Gouvernement de la Défense nationale du Général Trochu décide d’un régime d’exception pour les loyers et les logements parisiens : les payements des termes des locataires sont suspendus. C’est l’une de ses premières mesures, car le gouvernement est préoccupé par le risque de révolte populaire. Mais en retour l’une des premières mesures de l’assemblée conservatrice et monarchiste, élue en février 1871 et qui s’est installée à Versailles, est de mettre fin au moratoire sur les loyers. Cette disposition a certainement l’une des causes de l’insurrection qui déclenche la Commune de Paris. À tel point que certains n’hésitent pas à dire qu’elle fut « la grève de loyers la plus réprimée de l’histoire ». [1]

L’historienne Jeanne Gaillard, sans aller jusqu’à la, montre bien que le décret versaillais qui met fin le 13 mars 1871 au moratoire des loyers, alors en vigueur depuis six mois, a probablement joué un rôle important en solidarisant différentes couches sociales[2].

Décret de la Commune du 29 mars 1871

D’ailleurs la Commune, dès sa troisième séance du 29 mars, décrète le rétablissement du moratoire sur les loyers [3],avant d’ordonner un mois plus tard, le 25 avril 1871, la réquisition des logements inoccupés en faveur des habitants de maisons bombardées par les Versaillais [4].

Les réquisitions de logements vides furent aussi monnaie courante, que ce soit en faveur des habitants de la banlieue réfugiés à Paris lors de l’investissement de la ville par l’armée prussienne, ou encore en faveur des habitants de Paris chassés de chez eux par les bombardements prussiens, ou, plus tard, par ceux de l’armée versaillaise lors du second siège. Les autorités qui prononçaient ces réquisitions étaient la plupart du temps les mairies d’arrondissement.

Le 19 mai, une affiche officielle déplorait que les propriétaires et les concierges ne s’empressent guère de signaler aux mairies les locaux vacants… En conséquence, « les logements, appartements et chambres garnies de meubles, abandonnés, appartenant aux fuyards sont réquisitionnés et mis à la disposition des citoyens dont le mobilier aura été atteint par un obus Versaillais, et cela après enquête. »

Toutefois le simple moratoire du payement de trois termes pour les locataires « ordinaires » (non bombardés) mis en œuvre par la Commune semblait insuffisant pour les anarchistes. Ainsi dans son fameux livre « la Conquête du Pain », l’anarchiste russe Kropotkine dans son chapitre sur le logement en fait-il la critique. Il est aussi le premier à parler de la grève des loyers et de la gratuité du logement :

« En révolution ou non, il faut au travailleur un abri, un logement. Mais, si mauvais, si insalubre qu’il soit, il y a toujours un propriétaire qui peut vous en expulser. Il est vrai qu’en révolution le propriétaire ne trouvera pas d’huissier ou d’argousins pour jeter vos hardes dans la rue. Mais, qui sait si demain le nouveau gouvernement, tout révolutionnaire qu’il se prétende, ne reconstituera pas la force et ne lancera pas contre vous la meute policière ! On a bien vu la Commune proclamant la remise des termes dus jusqu’au 11, avril, – mais jusqu’au 1er avril seulement ! Après quoi il aurait fallu payer, lors même que Paris était sens dessus dessous, que l’industrie chômait, et que le révolutionnaire n’avait pour toute ressource que ses trente sous !

Il faut cependant que le travailleur sache qu’en ne payant pas le propriétaire, il ne profite pas seulement d’une désorganisation du pouvoir. Il faut qu’il sache que la gratuité du logement est reconnue en principe et sanctionnée, pour ainsi dire, par l’assentiment populaire ; que le logement gratuit est un droit, proclamé hautement par le peuple. »

Souvenir de la Commune
Eh bien monsieur Vautour on s’la déménage
– Et mes trois termes ?
– Et Vive la Commune… ça compte donc pour des prunes !

Procès-verbaux de la Commune de Paris – Séance du 24 avril 1871

Citoyens, nous avons tous les jours, aux différentes mairies, une foule de gens, qui viennent nous demander des logements. Nous ne pouvons satisfaire à toutes ces demandes. Il faudrait un décret d’urgence, autorisant les mairies à réquisitionner les logements inhabités pour les mettre à la disposition des nécessiteux. Les municipalités se trouvent très embarrassées ; elles ne peuvent faire ce qu’elles désireraient pour le bien de tous ; il faut donc leur donner formellement l’autorisation indispensable pour qu’elles puissent procéder comme je l’indique. Je demande donc un décret d’urgence. Ainsi, pour moi, comme adjoint, au maire, j’ai dû, pendant le Siège, loger dans des hôtels une foule de réfugiés. Depuis, je suis assailli de réclamations incessantes. On m’accuse de violation de domicile, etc., etc. Je le répète, cette position est intolérable ; il faut absolument un décret d’urgence. (Approbations.)

Trinquet. – J’ai déposé, il y a trois jours, une proposition relative aux maisons abandonnées ; j’en demande la lecture.

Le président. – Voici le texte du projet de décret présenté par le citoyen Malon :

« La Commune de Paris,

« Considérant qu’il est indispensable de fournir le logement aux victimes du second bombardement de Paris, et considérant qu’il y a urgence,

« Décrète :

« Art. 1er. — Réquisition est faite de tous les appartements abandonnés depuis le 18 mars.

« Art. 2. — Les logements seront mis à la disposition des habitants des quartiers bombardés au fur et à mesure des demandes.

« Art. 3. — La prise en possession devra être précédée d’un état des lieux, dont copie sera délivrée aux représentants des possesseurs en fuite.

« Art. 4. — Les municipalités sont chargées de l’exécution immédiate du présent décret. Elles devront, en outre, dans la mesure du possible, faciliter les moyens de déménagement des citoyens qui en feront la demande ».

Arnould. – Il y a une lacune dans la proposition Malon. Le citoyen Malon demande la réquisition des logements de tous ceux qui ont quitté Paris depuis le 18 mars ; il faut réquisitionner tous les logements vacants quels qu’ils soient. (Appuyé.)

Le président. – Le citoyen Amouroux propose un amendement qui n’a pas trait directement au projet Malon, mais qui peut s’y rattacher. En voici le texte :

« Chaque arrondissement sera tenu… ».

Un membre. – C’est là une question de réglementation et non pas de décret.

Malon. – Je crois, en effet, qu’il n’est pas possible d’obliger les municipalités à fournir chacune un nombre de 50 voitures ; les unes le pourront, et ce sera impossible pour d’autres. Qu’on les invite seulement à faire ce qu’elles pourront. Aujourd’hui, à Batignolles, nous avons plus de 50 voitures toutes prêtes, mais, je le répète, beaucoup de mairies ne pourront en faire autant.

Amouroux. – Ma proposition est plutôt une invitation urgente à faire aux municipalités qu’un amendement ; elle n’aurait d’effet que pour l’armistice.

Babick. – On parle d’armistice ici. Je ne sache pas cependant que la Commune ait voté un armistice.

Le président. – Si tout le monde parle ici, nous ne ferons rien de sérieux.

Lecture du projet Malon.

Tridon. – Il faut ajouter au projet que l’on mettra les scellés sur les armoires. (Bruit.) Mais, il faut mettre les points sur les i.

Clémence. – J’ai déposé un projet analogue, dans lequel je demandais d’abord qu’on disposât des logements de ceux qui ont été décrétés d’accusation.

Malon. – C’est l’affaire des municipalités.

Le décret, proposé par le citoyen Malon et amendé dans le sens indiqué par les citoyens Arnould et Tridon, est adopté.

Vaillant. – Il y a aussi beaucoup de gardes nationaux qui se trouvent sans asile, par suite de la loi sur les loyers. Il faut qu’on en fasse mention.


[1] Manuel Castells, The city and the grassroots. A cross-cultural theory of urban social movements, Berkeley and Los Angeles, University of California Press, 1983, p.23.

[2] Gaillard, Jeanne, Paris, la ville (1852-1870), Paris, L’Harmattan, 1997, p.118.

[3] Guerrand, Roger-Henri, Propriétaires et locataires…, op.cit., pp.171-172. Il s’agit bien d’une remise et non d’une prolongation du moratoire, comme il l’a parfois été écrit.

[4] Il s’agit donc de la première réquisition publique pour loger des civils dont on ait connaissance.

Ce texte est un des chapitre de notre brochure en 2 tomes : « GREVE DES LOYERS : ACTION DIRECTE CONTRE LA VIE CHERE ET POUR UN LOGEMENT DIGNE »

Chapitre suivant : 1890 : Si tu veux être heureux, pends ton propriétaire ! L’invention de l’action directe

Le Mandarom a été détruit. A quand le Sacré-Coeur ? VIVE LA COMMUNE !


Le cadavre est à terre mais l’idée est debout

Alors que l’on parle dans les milieux du Pouvoir de classer le Sacré Coeur au titre des Monuments historiques, nos archéologues militants ont exhumé un texte que nous avions diffusé pour les journées du patrimoine de 2002 mais qui garde toute son actualité

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LA BASILIQUE DU SACRE COEUR

L’église du Sacré Coeur est un condensé de toute la superstition et l’opposition à la laïcité exercées par la chrétienté. C’est d’abord, en entrant à gauche, une plaque commémorative qui témoigne d’une action divine : dans la nuit du 20 au 21 avril 1944 treize bombes éclatèrent dans les parages sans faire de victime. Une protection divine à n’en pas douter : la plaque atteste là d’une « intervention manifeste de la providence ». Il n’ est pas écrit pourquoi en cette période agitée de l’Histoire, « Dieu » choisit de procurer ses bienfaits à une église parisienne plutôt qu’aux millions de juifs enfermés et exterminés dans les camps nazis …

Plus loin, du côté gauche de la nef, une plaque affiche avec fierté la déclaration d’utilité publique, par l’Assemblée Nationale le 24 juillet 1873. Ce fut l’acte de naissance de la basilique actuelle construite en réaction à la Commune de Paris de 1871. Sachant que le mouvement avait été réprimé dans le sang par Thiers, il est en fait peu surprenant que l’Etat ait poursuivi son oeuvre par la construction à ses frais d’une église dans le 18ème arrondissement.

L’épisode de la Commune n’est à aucun endroit mentionné dans l’Eglise alors qu’il est l’événement moteur de sa construction. Seul le texte du voeu national au Sacré Coeur, adopté en 1872, du côté droit de la nef, y réfère de façon insidieuse :

LE VOEU NATIONAL DU SACRE-COEUR ET SA SIGNIFICATION

[Chaque phrase du voeu ci-dessous est accompagnée de sa « traduction », pour remettre ce texte dans son contexte]

En présence des malheurs qui désolent la France et des malheurs plus grands peut-être qui la menacent encore.

[Traduction : Pour expier les crimes de la Commune et prévenir de nouveaux troubles anticléricaux]

En présence des attentats sacrilèges commis à Rome contre les droits de l’église et du Saint siège, et contre la personne sacrée du vicaire de Jésus Christ.

[Trad. : Pour protester contre la suppression des États Pontificaux à Rome.]

Nous nous humilions devant Dieu, et réunissant dans notre amour l’Eglise et notre patrie, nous reconnaissons que nous avons été coupables et justement châtiés.

[Trad. : Nous courbons l’échine pour attirer à nous les naïfs et les serviles.]

Et pour faire amende honorable de nos pêchés et obtenir de l’infinie miséricorde du Sacré Cœur de Notre Seigneur Jésus Christ le pardon de nos fautes, ainsi que les secours extraordinaires qui peuvent seuls délivrer le Souverain Pontife de sa captivité et faire cesser les malheurs de la France nous promettons de contribuer à l’érection à Paris, d’un sanctuaire dédié au Sacré Coeur de Jésus.

[Trad. : Et pour faire oublier nos innombrables fautes et crimes devant l’Humanité et obtenir l’amnésie de la société, la restauration des privilèges de l’Eglise au Vatican par la chute du gouvernement italien et tuer définitivement l’esprit révolutionnaire français, nous comptons fermement que l’Assemblée Nationale finance notre église où nous pourrons à loisir poursuivre notre action anti-révolutionnaire.]

QU’EST-CE QUE LE PATRIMOINE ?

En ces temps de célébration, inutile et couteuse, du patrimoine (au sens strict l’héritage du père, notion bourgeoise s’il en est) il est utile de rappeler que nombre de monuments construits avec l’argent public se sont édifiés sur les dépouilles des ouvriers qui les ont construits. On peut citer le cas des sans-papiers ou des innombrables sans-abris qui dorment sur les trottoirs de toutes les grandes métropoles, de Tokyo à Paris, de Abu Dabi à Pékin, en passant par New York ou Moscou, et qui sont – ironie cruelle du sort – souvent les anciens ouvriers qui ont construits les tours et buildings où ils sont aujourd’ hui indésirables. Sûrement n’ont-ils jamais reçu le salaire nécessaire pour avoir la chance de se loger ? « Vous avez faim ? » disait hier le maire de Paris à une délégation d’ouvriers venus lui demander audience. « Et bien mangez-vous les uns les autres ! »

DYNAMITONS LE SACRE-COEUR !

CNT-AIT Paris

RDV Dimanche 22 septembre 2002 à 11 heures sur le marché d’Aligre

USA : Déclaration du WSA à l’occasion de la fête du travail 2020

Si dans certains pays le 1er Mai es un jour officiellement chômé ce n’est pas le cas partout, et notamment aux Etats Unis. Aux USA, le jour officiel est le 4 septembre, et ce n’est pas la journée des travailleurs mais la journée du Travail, lequel est ainsi sacralisé dans une célébration censée réunir ensemble patrons et salariés. C’est d’ailleurs ce même intitulé – fête du Travail – que donnera Pétain à la journée du 1er mai, quand il la déclarera pour la première fois fériée, à l’instigation de son Ministre du Travail, l’ancien syndicaliste CGT René Belin.

Aux USA comme pour Pétain, l’objectif est le même : enlever la charge symbolique du 1er Mai, où l’on commémore l’assassinat des anarchistes de Haymarket, Chicago, par l’Etat pour le compte des patrons ; enlever toute dimension de lutte à cette journée de solidarité pour en faire un jour férié de célébration corporatiste. (sur l’hitoire du 1er mai cf. cet article ) Nos compagnons du WSA, amis de l’AIT aux USA, nous rappellent les orignes de cette journée du travail du 4 septembre aux USA, et la signification particulière qu’elle a eu en cette année 2020


L’heure est venue !

Il y a plus de cent ans, le président américain Grover Cleveland, effrayé par la montée des révoltes sociales, a poussé le Congrès à reconnaître la fête du travail comme un jour férié fédéral en 1894.

Le congé de septembre a été observé pour la première fois en 1882 par la Central Labor Union of New York. [le 1er Mai 1886, a lieu la grève des travailleurs de Mac Cormick à Chicago, réprimée par le massacre de Haymarket]

[Cete époque est une période d’intense agitation sociale, les Etats Unis sont traversés de grèves souvent violentes. Une panique financière s’empare du pays en 1893, du fait d’un krach boursier lié à la surproduction dans la construction ferroviaire]. Suite à la grève sauvage des cheminots de la Pullman company, qui s’étend à tous le secteur ferroviaire du pays, le Président envoie les U.S. Marshals et les soldats qui tirent sur les grévistes. 13 travailleurs sont assassinés par les fédéraux, 57 blessés.

Pour calmer le jeu, le président Cleveland décide de jeter des miettes aux masses, et institue la fête du travail. Dans ce qui était peut-être une sage décision, il s’est assuré que cette fête ne tomberait pas le 1er mai, jour de la Fête internationale des travailleurs déjà existante, ni même à proximité. Le 1er mai, les travailleurs du monde entier commémorent un événement qui a eu lieu au cœur même des États-Unis (Haymarket, 3 mai 1886 et adopté au niveau international en 1889 par un congrès international de socialistes, d’anarchistes et de travailleurs radicaux) et ils appellent souvent à un changement radical, voire à la révolution. Aussi sûr que l’eau descend la colline, la miette de la fête du travail n’a fait que taquiner le ventre vide des travailleurs qui exigent une vie meilleure. Aujourd’hui encore, toute une histoire de lutte a été écrite et ses nouveaux chapitres se déroulent sous nos yeux.

Tout au long de cette histoire, les travailleurs ont manié les armes de la solidarité et de l’action directe afin de protéger et de promouvoir leurs propres intérêts. Avec les grèves, le sabotage, les sit-in et sit-downs et autres actions, les travailleurs se sont défendus les uns les autres depuis que les patrons ont commencé à les exploiter. Souvent, au cours de ces luttes, les travailleurs ont été abandonnés et condamnés, souvent par leurs propres dirigeants syndicaux, et laissés démoralisés et forcés soit de poursuivre la lutte par eux-mêmes, soit de capituler devant le patron.

2020 a été une année particulièrement difficile pour les travailleurs. Le virus Corona a frappé de plein fouet les travailleurs du secteur des services, de la restauration, de la transformation de la viande, de l’agriculture, du commerce de détail, de la fabrication et des transports. Les travailleurs à bas salaires sont particulièrement touchés. Des pans entiers de l’économie, comme l’hôtellerie et la restauration, ont été mis en veilleuse ou vidés de leur substance. Les travailleurs du secteur de la santé, qu’il s’agisse des aides-soignants à domicile moins bien payés, des femmes de ménage, des infirmières et même des médecins, ont été poussés à bout et mis en danger.

Capitalism kill, workers rise-up : le Capitalisme tue, travailleurs levez-vous !



Le chômage a explosé, des millions de personnes sont toujours au chômage et beaucoup vont bientôt être privées d’assurance-chômage. Les parents, et surtout les mères, constatent la précarité de la garde des enfants, les crèches et les écoles maternelles ayant fermé ou diminué leur disponibilité. Les enfants plus âgés restent également à la maison. Les parents, surtout les mères, doivent trouver un équilibre entre la garde des enfants et le travail ou réduire leurs heures de travail afin de pouvoir s’occuper de leurs enfants de tous âges. La nature invisible de la garde d’enfants devient peut-être plus visible durant cette pandémie.

Mais le travail de garde non rémunéré et sous-payé est toujours négligé et risque de devenir un dommage collatéral à l’avenir, car le problème a été exacerbé par la pandémie. « Partout dans le monde, les femmes, en particulier les femmes de la classe ouvrière, les femmes de couleur, les femmes migrantes et les femmes vivant dans les communautés rurales effectuent la plus grande partie du travail social reproductif sous-payé, ou totalement non rémunéré ». (Varsity, Cambridge, Royaume-Uni, septembre 2020)

Au cours des six derniers mois, les travailleurs, qu’ils soient dans les usines de conditionnement de la viande ou dans les hôpitaux, ont souvent mené des luttes auto-organisées pour obtenir des conditions de travail plus sûres et des équipements de protection individuelle. Des actions directes et des mini-grèves des travailleurs ont largement, mais pas exclusivement, éclaté spontanément dans tout le pays. Même chez Amazon, où les travailleurs ne sont pas formellement organisés, il y a eu un certain nombre de luttes et de petites actions contre la volonté de productivité et de rendement du mastodonte.

Même si ce n’a pas été es grèves massives, ni même des grèves en tant que telles mais plus des arrêts de travail comme ceux en solidarité avec le mouvement des Black Lives Matter, tous ces petits faits mis bout à bout ont envoyé un message fort. Pour ceux d’entre nous qui sont des fans de sport, un grand respect à ces joueurs de basket qui ont organisé une grève sauvage contre le racisme en augmentation et les meurtres racistes qui se produisent dans ce pays.

La crise des travailleurs ne se limite pas au seul lieu de travail. Les dizaines de millions de chômeurs sont également aux prises avec des problèmes de logement, dans l’incapacité de payer, en tout ou en partie, leur loyer ou leur prêt. Chaque semaine, les propriétaires s’apprêtent à les expulser de leurs appartements et de leurs maisons. La pression du manque de travail, la pression pour payer le loyer ou le prêt conduiront finalement à une crise majeure. Les mises en suspens temporaires des loyers ou des prêt dureront éternellement. Et lorsque le barrage se rompra, le coût humain pour les sans-abris sera immense.

2020 a été une année particulièrement brutale et raciste. Des hommes et des femmes de couleur ont été abattus ou étouffés par les mains des hommes en bleu dans tout le pays. Breonna Taylor dans le Kentucky, a été tuée dans son lit par des flics enragés lors d’une expédition de chasse.

Avec l’encouragement du Klansman en Chef qui tente agressivement de montrer qui est au pouvoir et au contrôle, les rues se transforment en zones de guerre avec ses forces de choc, les troupes fédérales dont les agents ne portent pas de signes d’identification. En outre, le Klansman en chef a fait plus qu’un clin d’œil : il a envoyé des signes d’approbation aux milices et aux justiciers racistes et fascistes.

S’il y a jamais eu un temps pour la création de nouveaux mouvements, à la base, pour le contrôle par les travailleurs et les communautés, c’est maintenant. Le temps est venu d’aider à développer des mouvements sociaux antiracistes d’en bas qui capturent le meilleur de l’esprit de l’action directe et de l’action de masse.

Le temps est maintenant venu de raviver l’esprit de combativité de la classe ouvrière. Nous cherchons à organiser et à construire un mouvement ouvrier indépendant, militant, autogéré et auto-organisé. Un mouvement directement démocratique, libre et non bureaucratique qui promeut des objectifs anti-discriminatoires, pro-écologiques et anti-capitalistes. Avec la menace du changement climatique, le besoin d’un mouvement ouvrier militant qui peut exiger une transition juste pour s’éloigner des combustibles fossiles et pour créer des emplois plus respectueux de l’environnement s’est accru.

Parallèlement, il est de plus en plus nécessaire de remplacer à terme les marchés par une économie autogérée par tous, car le déplacement des coûts du marché et les externalités négatives ne sont pas écologiquement viables. Nous pensons que ce besoin peut être satisfait par un socialisme libertaire où chacun a son mot à dire dans les décisions économiques, dans la mesure où il est concerné par celles-ci.

Ce type de mouvement ne peut être instauré du haut vers le bas, et ne peut avoir de patrons. Le mouvement ne défendra les intérêts des travailleurs de la base que tant que la base le contrôlera de bas en haut, démocratiquement. Afin de s’enraciner solidement, il devra pouvoir inclure non seulement les travailleurs salariés actuels, mais aussi tous ceux qui sont, seront et travailleront sans rémunération. En d’autres termes, tous ceux qui se trouvent impuissants dans cette société chaotique doivent travailler ensemble pour en forger une nouvelle. Elle doit refléter dans sa structure le type de société que nous souhaitons construire, une société vide de hiérarchie et pleine de démocratie.

Vous avez peut-être trouvé que les miettes, même si elles sont souvent jetées des tables de marbre, ne semblent jamais remplir votre estomac vide. Sachez que d’autres en ont également assez des miettes et souhaitent avoir le gâteau entier à la place.

N’hésitez pas à nous contacter pour en savoir plus sur la façon de combattre votre patron au travail, pour en savoir plus sur le socialisme libertaire et la lutte de la classe ouvrière, ou simplement pour discuter de la situation plus en détail.

L’heure est venue !

Workers’ Solidarity Alliance (Alliance de solidarité des travailleurs)

https://workersolidarity.org

http://www.ideasandaction.info

Les pionniers de la liberte : quand les anarchistes juifs inventaient les apéros saucissons …

Dans les années 1880 – 1914, l’anarchisme était le principal mouvement révolutionnaire dans le monde[1]. Dans les pays où ils étaient historiquement présents (Europe, Etats unis, Argentine), des juifs s’impliquèrent fortement dans le mouvement anarchiste et y jouèrent un rôle important.

Trois facteurs- permettent d’expliquer leur engagement dans le mouvement révolutionnaire anarchiste :

– D’une part un facteur économique : dans les empires de l’Est européen (Autriche-Hongrie, Russie), les juifs étaient pratiquement en voie de clochardisation, alors que dans les pays d’émigration (Allemagne, France, Grande Bretagne, Etats unis, argentine), de par leur statut de réfugiés, ils se trouvaient dans une situation d’extrême pauvreté.

– L’antisémitisme – virulent et public à cette époque – joua également un rôle important en les cantonnant dans les marges de la société. Cela eu deux effets diamétralement opposés : soit de pousser les juifs à un repli identitaire (ce qui donnera notamment les courants sionistes) soit de les inciter à la révolte, et donc à rejoindre ceux qui luttaient pour un dépassement de toutes les identités particulières, les anarchistes.

– Enfin une forte haine de la religion, notamment parmi les réfugiés qui venaient de l’Est : il faut rappeler que dans la « zone de résidence » russe[2], les Juifs subissaient une terreur mystique de la part des religieux intégristes. De plus, les rabbins collaboraient souvent avec les pouvoirs locaux et la bourgeoisie juive. La religion n’était pas un ferment de résistance mais au contraire de soumission[3].

Les juifs réfugiés dans les démocraties libérales, bénéficiant de la liberté d’association, se regroupèrent par affinité idéologique. Les premiers groupes anarchistes juifs se créent dans les années 1880, notamment à Londres puis à New-York dans le groupe « les pionniers de la liberté ». Du fait qu’ils étaient marginalisés en tant que juifs et même souvent rejetés par le reste de la société [4], l’essentiel de l’activité politique des anarchistes juifs se déployait vers leur communauté.

Une de leur priorité était de lutter contre l’emprise de la religion et des religieux sur les prolétaires juifs : d’une part, la religion était ciblée comme incompatible avec les principes révolutionnaires basés sur la Raison et la science ; d’autre part l’essentiel du prolétariat juif était employé par des petits patrons juifs, dans la fabrication des habits et des chaussures, dans des ateliers où sévissait le sweating system (système de la sueur). Le travail (quand il y en avait) s’effectuait dans des taudis pour des salaires de misère, de l’aube au soir. Cette exploitation féroce, proche de l’esclavage, était permise par le discours messianique des rabbins, qui encourageaient les travailleurs juifs à la résignation et à la passivité. D’autant plus que la plupart de ces prolétaires étaient immigrés de fraîche date, ne parlant pas la langue du pays mais seulement le Yiddish, et donc avaient plus que tendance à se replier sur leur communauté et à suivre les recommandations de leurs leaders spirituels.

Le grand rabbin de l’empire britannique, Adler, avait refusé de condamner franchement le sweating system. Au contraire, il avait exprimé publiquement qu’il trouvait les rapports officiels sur la question étaient « exagérés » [5]. Il avait même répondu à des juifs pauvres venus lui demander un soutien  que lui aussi « travaillait dur du matin jusqu’au soir et probablement avait dû travailler plus que quiconque et était malade du fait de cet extrême surmenage »[6].

L’attitude de mépris de classe du grand rabbin déclencha la colère de nombreux prolétaires juifs, mais tous n’étaient pas encore convaincus. Pour démontrer la collusion entre les institutions juives et les patrons, mais aussi pour faire pression sur les institutions communautaires, des juifs socialistes révolutionnaires organisèrent une « synagogue parade », dans le quartier populaire de Whitchapel à Londres le samedi (soit en plein shabbat …) 16 mars 1889. Le cortège de chômeurs et de victimes du sweating system se rendit jusqu’à la grande synagogue pour protester contre la passivité des institutions juives et exiger le soutien du Grand Rabbin contre les patrons exploiteurs. Ce qui bien sûr n’arriva pas …

La parade était ouverte par une fanfare qui jouait des airs révolutionnaires et des chansons en Yiddish tant dans le style réaliste que parodique. La forme théâtrale du défilé, avec musique et spectacle visuel, diffusait des sentiments de solidarité et d’optimisme politique et était conçue pour plaire aux travailleurs de l’East End et les inciter à vaincre leurs craintes à rejoindre le mouvement. Ces parades, avec des banderoles flottantes et des fanfares affirmant bruyamment leur présence, renforçaient le moral des prolétaires juifs.

Cependant des divergences apparurent entre socialistes et anarchistes. Alors que les anarchistes se fixaient comme objectif l’émancipation des travailleurs de toute domination y compris la domination religieuse [7], les socialistes n’osaient pas trancher franchement avec les institutions juives et les traditions. Les socialistes estimaient que les anarchistes en faisaient trop, exagéraient dans leur propagande anti-religieuse, qu’elle était contre-productive car éloignait beaucoup de travailleurs juifs qui restaient attachés aux pratiques religieuses. Les socialistes révolutionnaires cherchèrent à rallier à leur cause le Grand Rabbin, en multipliant les demandes de rencontres et d’entretien. De même ils continuaient d’utiliser la religion comme référence culturelle. Ainsi, lors d’une grève des tailleurs de 1892, le dirigeant syndical des juifs socialistes tenta de motiver les tailleurs opprimés en annonçant que «Notre grand professeur, Moïse, était le premier socialiste. La législation de l’Ancien Testament – les lois foncières, les règles du mariage, les tendres soins pour les pauvres, la subordination des droits de propriété aux intérêts des ouvriers – tout cela est du pur socialisme! »

Pour les anarchistes, en plus des luttes sociales, il fallait donc mener une lutte culturelle, spécifiquement antireligieuse. Cette lutte ne devrait plus ménager les institutions juives, ni le Grand Rabbin, qui n’étaient pas des alliés et ne le seraient jamais.

Yom Kipour – le Grand Pardon – est la fête la plus sacrée des Juifs, celle que respectent tous les Juifs, même les moins pratiquants. Pour obtenir le pardon divin pour ses fautes et bien commencer la nouvelle année, le pratiquant doit prier, faire l’aumône et jeuner. Dès le commencement de leurs activités, les anarchistes juifs avaient mis la lutte contre la religion à l’ordre du jour de leur combat. Et comme ils n’étaient pas dénués d’humour, ils utilisaient souvent les caricatures, les blagues ou les chansons pour se moquer de Dieu et ses servants. Quoi de mieux pour dénoncer la superstition et l’hypocrisie religieuse que de tourner en dérision cette fête sacrée en organisant ce jour-là des réjouissances blasphématoires ?

En 1888 le groupe anarchiste juif de Londres, autour du journal Arbayter Fraynd (l’ami du travailleur) décida d’organiser le premier bal de Yom Kipour :

«Nous informons par la présente tous nos amis que nous préparons un dîner qui se tiendra dans notre club. Cela aura lieu en l’honneur de la grande fête du, Yom Kippour, lorsque tous les ânes et hypocrites se frappent la poitrine, se repentent des péchés qu’ils ont commis et jeûnent. Pour un shilling, vous pourrez recevoir un bon dîner et passer une journée des plus agréables en bonne compagnie. Le dîner sera suivi de chants et de danses. Il y aura également un certain nombre de brèves conférences et récitations. … Nous publierons des tracts pour informer ceux qui, assis dans les synagogues se faufileraient de temps en temps en dehors pour fumer et manger un morceau ».

Le bal était précédé par des rassemblements devant les synagogues où – sacrilège ultime – les anarchistes juifs mangeaient au vu et au su de tous du saucisson et autres délicatesses à base de viande de porc !

Le fait de manger du porc et de faire la fête, surtout en ce jour dit « saint », était le blasphème ultime ! On pourrait dire – par provocation – que les anarchistes juifs sont les inventeurs de l’apéro saucisson-pinard. Toutefois le sens de cette fête blasphématoire est radicalement opposé aux pseudos « apéros saucissons pinard » organisés par l’extrême droite à Paris en 2010. En effet, les bals de Yom Kippour étaient en premier lieu des actes anti-identitaires, tournant en dérision la propre culture et les propres traditions des organisateurs, et ayant une portée universaliste puisqu’il s’agissait d’inviter les prolétaires juifs à rejoindre le prolétariat mondial pour l’émancipation humain [8]. Alors que les rassemblements d’extrême droite dit « apéros saucissons pinards » des années 2010 étaient au contraire une affirmation identitaire sans aucune dérision, assignant à résidence chacun dans sa communauté d’origine, dans une finalité de ségrégation xénophobe. Ils n’avaient aucune dimension transgressive, au contraire des bals de Yom Kipour. Toujours est-il qu’il est intéressant de rappeler aux identitaires nationalistes – qui sont aussi de fieffés antisémites – qu’ils n’ont aucune imagination car ils ne font qu’imiter une action inventée par des juifs il y a plus de cent ans, l’esprit radical subversif et l’humour en moins.

Si on devait comparer les bals de Yom Kippour à des mouvements contemporains, ce serait plutôt aux personnes ou groupes qui s’expriment – avec de plus en plus de difficulté – en pays ou zones de tradition musulmane pour le droit de manger publiquement pendant le Ramadan.

A l’annonce de l’organisation de ce bal de Yom Kippour en 1888, la réaction ne se fit pas attendre. Les religieux attaquèrent immédiatement le lieu prévu pour le bal, pour le saccager. En réponse les anarchistes diffusèrent la veille de la fête un tract titrant «A bas la superstition ! Longue vie à l’esprit de liberté ! ». 

Le jour même, la salle était entourée d’une foule de religieux en colère, et des troupes de police étaient stationnées dans les rues adjacentes. Mais le bal fut un succès grandiose. « En raison de la fréquentation étonnamment élevée, la nourriture fut bientôt épuisée et trois personnes durent aller chercher plus de nourriture dans un restaurant voisin. Au retour ils se frayèrent leur chemin à travers une foule furieuse  ». La police finit par intervenir et arrêta plusieurs anarchistes. Malgré les perturbations, l’Arbayter Fraynd se félicita: «Ainsi, le jour, un jour qui peut vraiment être qualifié d’historique, s’est passé de manière festive.»

Le premier bal de Yom Kippour se termina sur une note victorieuse. La participation à l’événement avait dépassé de loin les attentes des organisateurs et le mouvement avait gagné le soutien des masses. Les tentatives de perturber le rassemblement avaient échoué. Au premier tour, l’anarchisme avait gagné, la religion avait perdu.

Le bal de Londres fut donc reconduit l’année suivante. Dans la salle de Christchurch Hall, dans l’East-End Benjamin Feigenbaum [9] fit une conférence restée dans les mémoires. À l’intérieur de la salle, se massaient des centaines de radicaux juifs laïques et de curieux. Tous les yeux sont rivés sur Feigenbaum. Né de parents Juifs hassidiques en Pologne, s’étant radicalisé en Belgique son premier pays d’émigration, il s’apprète à prononcer une conférence blasphématoire pour Yom Kippour : «Y-a-t-il un Dieu?». Il commença par démonter de manière quasi-chirurgicale les aspects philosophiques et scientifiques de la croyance et remit en question les prétendus pouvoirs surnaturels des divinités religieuses. Puis il arriva à l’essentiel : « si il y a un dieu et si il est tout-puissant comme le prétende les religieux, je lui donne deux minutes pour me tuer sur-le-champ afin qu’il puisse prouver son existence». Il compta à rebours théâtralement puis s’écria triomphalement à l’expiration du décompte  : «Vous voyez ! Il n’y a pas de Dieu!». La foule explosa de joie, une fanfare entonna une tonitruante Marseillaise, après quoi Feigenbaum annonça l’ouverture du buffet où les ouvriers affamés pourraient se régaler au lieu de jeûner.

Devant le succès du premier bal de Londres, l’idée fut reprise par le groupe anarchiste juif de New-York « Les Pionniers de la Liberté » (Pioneers of Liberty), puis par les autres groupes anarchistes juifs aux Etats-Unis – Philadelphie, Boston, Chicago, Montréal, Baltimore, Providence, Saint-Louis, et même la Havane en 1925.


Annonce pour le bal de Yom Kippour, Di varhayt (La Vérité), New York, Septembre, 1889.

Les scénarios étaient similaires au bal initial de Londres. Le bal avait lieu dans une grande salle publique qui pouvait rassembler plusieurs centaines de participants et même jusqu’à 6000 personnes pour le bal organisé en 1893 par le journal anarchiste yiddish Fraye Arbeter Shtime (La voix du travailleur libre) au Clarendon Hall de New York [10], «avec un buffet agréable… et de bon goût».

Les annonces, placardées à la sortie des ateliers et des usines, indiquaient «  Grand bal du Yom Kippour ball. Arrangé avec le consentement de tous les nouveaux rabbins de la liberté, en l’année 6651 après l’invention des idoles Juives, et en 1890 après la naissance du faux Messie, la Kol Nidre sera offert par Johann Most. Music, dance, buffet, “Marseillaise” et autres hymnes contre Satan ». Il y avait de la musique, de la dance, un buffet, mais aussi des conférences et des débats animés par des orateurs radicaux juifs et non juifs sur des sujets tels que la révolution, l’anarchisme, la religion et l’athéisme etc. Il y avait aussi des chansons qui se moquaient des prières rituelles juives de Yom Kippour (Kol Nidre). Le bal organisé par les anarchistes juifs « durait pendant les 25 heures complètes de Yom Kippour,  non seulement pour se battre pour le droit de faire la fête, mais également pour se libérer du dictats religieux oppressifs avec lesquels ils avaient été éduqués » [11].

Ce n’était pas seulement la provocation qui motivait les gens à s’engager dans ce que les critiques religieux considéreraient comme une activité extrêmement odieuse. Certaines personnes participaient pour montrer leur rejet d’un dieu auquel elles ne croyaient pas. D’autres le faisaient pour contrarier leurs parents. Mais le principal motif, commun à tous les participants, étaient certainement d’attaquer les rabbins et l’establishment religieux étouffant.

« En tant que jeune homme à New York, Cahan avait été l’un des principaux moteurs du groupe de libres penseurs qui se réjouissaient de se moquer de Yom Kippour lors des bals de Yom Kippour parrainés par le quotidien anarchiste, Warheit. La veille de Yom Kippour, alors que les juifs commençaient leur jeûne, Cahan et ses amis s’étaient réunis à Clarendon Hal sur la trentième rue pour danser et chanter la Marseillaise et d’autres hymnes à la place du Kol Nidre en se régalant de porc.

Cahan lui-même était l’auteur des parodies grivoises en yiddish des prières d’expiation utilisées pendant le service solennel de Yom Kippour. Plus d’une fois, ce blasphème jubilatoire avait provoqué des affrontements avec des juifs pieux qui avaient nécessité l’intervention de la police. [12]

Emeute dans l’East-Side.La police reste mobilisée.
La foule d’Hébreux n’a pas supporté le vue de leurs
coreligionnaires mangeant pendant le jour du Pardon
New-York Times, 27/09/1898

Comme à Londres, ces provocations ne manquaient pas d’attiser la colère de la communauté orthodoxe, qui voyait – non sans raison – ces actes comme des offenses directes à leur foi religieuse. La bourgeoisie juive était particulièrement scandalisée par l’attitude des jeunes manifestants, comme en témoigne un éditorial du Jewish Times de Montréal de 1905 intitulé «L’outrage à Yom Kippour». Les institutions juives déclarèrent que ceux qui participaient à ces bals se mettaient en dehors de la communauté et ne devaient plus être considérés comme juifs. Certains organismes de charité refusaient leur secours à celles et ceux qui auraient participés au bal.

Les journaux juifs conservateurs contribuèrent largement à la publicité des bals en écrivant des éditoriaux au vitriol pour les dénoncer, ce qui eut l’effet inverse d’y intéresser de nombreux lecteurs.

Certains bals donnèrent lieux à des émeutes de la part des Juifs orthodoxes, qui n’hésitaient pas à se rassembler en nombre devant les bals pour essayer de les interrompre. Les violences de la part des religieux étaient telles que souvent la police devait souvent intervenir pour départager les belligérants. En 1891, la police fit même interdire le bal de New-York de façon préventive.

Pour justifier leur violence, les agresseurs orthodoxes justifiaient le manque de respect à leur égard : « c’était une bataille pour une bonne cause. Ces gens non pas le droit de nous insulter. Ce sont des blasphémateurs et ni les Juifs ni les Gentils n’auraient supporté leurs insultes»[13].

L’impact des bals de Yom Kippour dépassa largement l’ampleur des événements eux-mêmes. Les bals eux-mêmes ne réunissaient finalement qu’une petite partie des communautés juives dans lesquelles ils se déroulaient, et pourtant la réponse collective fut énorme.

Un facteur qui sert à expliquer cet écart est la nouveauté de l’événement, qui se déroulait dans une communauté d’immigrants nouvelle et en développement où les structures de pouvoir traditionnelles étaient remises en question. L’observance religieuse, pierre angulaire de la vie juive traditionnelle en Europe de l’Est, s’est avérée être la plus vulnérable de ces structures. Après tout, le bal du Yom Kippour remettait en question, rejetait et remplaçait l’événement le plus sacré de la vie juive, et il le faisait d’une manière nouvelle et sans précédent : un rassemblement de masse médiatisé avec nourriture, boisson, gaieté et discours antireligieux. Certes même dans les communautés les plus traditionnelles en Europe, il arrivait que des individus et des petits groupes choisissent de ne pas observer Yom Kippour, mais ils le faisaient toujours en cachette. Le bal de Yom Kippour représentait la première affirmation publique de transgression, et de façon collective et « massive ». Jamais dans la «Vieille maison» en Europe un tel événement n’avait eu lieu, c’était proprement impensable. Le bal du Yom Kippour était strictement une invention de la «Nouvelle maison». Un autre facteur expliquant l’impact de ces événements est très certainement la pure énergie et l’enthousiasme des militants anarchistes.

Les bals du Yom Kippour servaient plusieurs fonctions. Pour les révolutionnaires radicaux déjà convaincus, le bal du Yom Kippour leur fournissait un lieu où se retrouver entre personnes partageant la même affinité anti-religieuse, alors que presque toute la communauté se trouvait la Synagogue. Il ne fallait pas rester isolé mais au contraire se regrouper pour se soutenir moralement et affirmer la force de ses convictions. Pour ceux qui n’étaient pas encore engagés dans le mouvement, le bal du Yom Kippour fournissait aux migrants juifs une alternative à la synagogue et offrait l’opportunité d’avoir une présentation de la pensée anarchiste. A chaque bal du Yom Kippour, un discours sur le thème de la religion était au programme, associé à des récitations, des chants, des rafraîchissements et une ambiance générale d’enthousiasme qui non seulement diffusait le message mais attirait de nouveaux adhérents. En termes simples, le bal du Yom Kippour servait d’outil de propagande et recrutement privilégié. Aucun organisateur anarchiste, ne pouvait espérer meilleure publicité. Au moins pour un temps.

En plus des bals de Yom Kippour, les anarchistes organisaient régulièrement des conférences sur les thèmes religieux, pour démystifier la religion et critiquer les religieux qui abusaient de la crédulité des croyants, comme cette conférence donnée en 1899 par Emma Goldman à Londres.

Voulez-vous savoir ce qu’est la tsedakah? Voulez-vous savoir qui donne la tsédaka et pourquoi ? Alors venez le vendredi soir 8 décembre 1899 à 19h30 précises à Christchurch Hall, Hanbury Street où la célèbre oratrice anarchiste de New York Emma Goldman qui a eu le plus grand succès lors de ses précédentes conférences, donnera une conférence sur le sujet de la Tsedakah.
Les questions et discussions sont les bienvenue.
Hommes et femmes vennez en masse !
Venez à l’heure pour avoir la meilleure place, lorsque la salle sera pleine, plus personne ne sera autorisé à entrer
Organisateur : Arbayter Fraynd.
Coût d’entrée: 2 centimes

Aux Etats Unis, Ces bals perdurèrent jusqu’au début du XXème siècle. Mais différents évènements tragiques, dont le pogrom en Kichinev en 1905, firent perdre l’insouciance et le sens de la dérision des juifs radicaux et anarchistes. La répression joua également son rôle, tant de la part de la police (notamment après l’assassinat en 1901 du Président des Etats unis par l’anarchiste polonais Leon Czolgosz, après quoi l’immigration aux USA fut interdite aux anarchistes), que de la part de la bourgeoisie juive qui voyait d’un mauvais œil les tentatives des prolétaires juifs pour s’organiser dans la lutte de classe. Après le bal de 1893, le journal Fraye Arbeter Shtime subit des pressions extérieures, tant économiques que policières, et cessa de paraitre. [14] Le zèle insurrectionnel des anarchistes juifs marqua le pas et la confrontation anti-religieuse se fit moins directe : une partie importante du prolétariat restait attaché aux traditions religieuses et se lassa de la propagande outrancière des révolutionnaires. Les bals se transformant en pique-nique plus discrets

Il convient de signaler que les bals de Yom Kippour et les parades ne résument pas l’ensemble de la pratique anti-religieuse des anarchistes juifs. A côté de ces aspects blasphématoires et ludiques, ils organisèrent également des activités plus « profondes », avec comme objectif la création d’une véritable contre-culture, détachée de la religion, autonome vis-à-vis des institutions communautaires : cours de langue anglaise, pour favoriser l’intégration des immigrants nouveaux arrivés ; conférences sur des sujets scientifiques afin de lutter contre l’obscurantiste, associations d’entraide et solidarité. Mais surtout leur principal outil de propagande et d’union fut leurs journaux, qui furent toujours d’une très grande qualité littéraire. Ils traduisirent en Yiddish non seulement les classiques de l’anarchisme (Reclus, Kropotkine, Bakounine, Proudhon) mais aussi les grandes œuvres littéraires classiques ou d’avant-garde (Tourgueniev, Henrik Ibsen, Olive Schreiner, Oscar Wilde). Leurs journaux, ouvraient également leurs colonnes aux principaux auteurs Yiddish tels que Avrom Reyzen, H. Leivick ou encore le poète David Edelstad.

Cette nouvelle « tradition » séculaire des bals de Yom Kippour traversa l’Atlantique et se maintint en Europe jusque dans les années 30, comme le montre cet extrait du journal Haynt, l’un des quotidiens yiddish de Varsovie, de 1927:

« Dans le secteur non religieux, tout s’est déroulé selon la tradition. Les libres-penseurs ont également rempli leur «mission sainte» et ont tenu une réunion pendant le Kol nidre à la Maison des travailleurs au cours de laquelle la religion, Yom Kippour et l’athéisme ont été discutés.

« Après leur réunion, les libres penseurs sont sortis dans les rues juives le matin de Yom Kippour et colporté de vieux numéros du magazine «Le Libre Penseur» alors que les gens étaient en route pour la shul [15]. À cause de cela, un certain nombre de bagarres ont eu lieu entre les juifs religieux et les porteurs des «saints rouleaux» qui vendaient les magazines.

Quelques incidents se sont également produits au cours de la journée, quand un groupe de libres-penseurs est venu sur les rues Karmelitska, Dzika et Nalevkes, certains avec des cigarettes allumées et d’autres avec des pommes dans la bouche.

A cause de cette provocation, une sérieuse bataille a éclaté entre les «manifestants» et les passants religieux. De l’eau a été déversée d’une fenêtre de la rue Karmelitska sur la tête des libres penseurs.

En outre, un déjeuner gratuit a été organisé au domicile des travailleurs au 23 rue Karmelitska pour ceux qui ne pouvaient pas manger à la maison à cause de leurs parents ou de leur femme.

Le nombre de participants pour ce déjeuner gratuit était si grand que la file d’attente s’étendait jusqu’à la porte d’entrée du bâtiment, où une grande foule s’est rassemblée. Certains protestaient contre ceux qui mangent, d’autres pour les défendre. Parfois, les disputes sont devenues si vives que la police a dû intervenir.

Des scènes similaires se sont également produites au local du Bund « le Coin des Travailleurs », au 9 rue Pshiazd, où la lutte pour le déjeuner était si grande que les cris et les hurlements pouvaient être entendus jusque dans la rue. De plus, certains de ceux qui mangeaient montraient leur gros appétit devant les fenêtres, provoquant beaucoup d’angoisse parmi les juifs religieux qui passaient par là. »

En France, les socialistes révolutionnaires et les anarchistes juifs ont continué jusqu’en 1939 cette propagande antireligieuse par le fait. Maurice RAJFUS, d’une famille d’immigrés juifs athées polonais, raconte dans ses souvenirs d’enfance d’avant-guerre, qu’un de ses oncles juif libre-penseur et anticlérical l’emmenait participer aux parades à la porte des synagogues pour y blasphémer et provoquer les croyants.

En Europe, les organisations prolétaires juives disparurent quasiment du fait de l’extermination des juifs d’Europe par les nazi. Aux Etats Unis, elles disparurent avec l’intégration économique et sociale des juifs dans l’american way of life.

Néanmoins les anarchistes juifs, en organisant les bals du Yom Kippour, avaient opéré une rupture radicale avec les traditions de leur communauté ainsi qu’avec les institutions religieuses qui les encadraient. En démontrant qu’on pouvait danser, chanter et même manger du porc pendant ce jour sacré sans en retour être frappé des foudres du ciel divin, qui demeurait vide, ils ont ouvert la porte à la sécularisation et la laïcisation des juifs, séparant identité culturelle et observance religieuse, et favorisant ainsi leur assimilation.

Alors qu’aujourd’hui les questions identitaires prennent des tournures inquiétantes qui augurent d’affrontements intercommunautaires, cet épisode de l’histoire du mouvement ouvrier devrait éclairer les révolutionnaires, les libres-penseurs et plus largement les humanistes. L’émancipation ne viendra pas de l’extérieur des communautés, ce doit être un mouvement qui vient du cœur même de la tradition, pour la faire imploser. Le lien culturel de la tradition est si fort qu’une approche graduelle, transitoire, réformiste semble illusoire, au moins dans un premier temps. L’émancipation sera certainement l’œuvre dans un premier temps de « minorités agissantes » qui oseront se dresser contre leur propre communauté, ses traditions et ses croyances. Quant aux révolutionnaires extérieurs à la communauté, pour peu qu’ils aient un rôle à jouer dans cette émancipation, ce n’est certainement pas celui d’encourager ceux qui prônent le repli sur leurs propres traditions et croyances communautaires, mais au contraire de soutenir en parole et en actes celles et ceux qui – de l’intérieur même de leur propre communauté – n’hésitent pas à rompre publiquement avec ces traditions et croyances, même si elles ou ils utilisent le blasphème pour y parvenir.

Sarah et Ibrahim

Juin 2019 : Des femmes en soutien-gorge font fuir des ultra-orthodoxes à Jérusalem qui veulent interdire les sorties pendant le shabbat

Tunis, 2017, « en quoi ça te dérange : tu jeunes, je mange » manifestation pour le droit de ne pas faire ramadan

[1] Ce n’est qu’après la révolution Russe que le Marxisme prendra l’ascendant.

[2] En Russie, les Juifs étaient déclarés indésirables, en particulier, à Moscou et à Saint Pétersbourg et forcés d’habiter dans la « zone de résidence », vaste région située à l’Ouest du pays. Par la suite, ils ont été également expulsés des régions rurales situées à l’intérieur de la « zone » et obligés de vivre seulement dans des villages spécifiques shtetls. La vie des juifs dans la zone était marquée par une grande pauvreté, les agressions des cosaques et les pogroms.

[3] Le faire-part de décès de Maurice Rajfus, écrit par ses enfants, rappelle que leurs ancêtres avaient quitté la Pologne dans les années 20 pour « fuir autant l’antisémitisme que le carcan étouffant de la religion ».

[4] Ce n’était toutefois pas le cas des anarchistes des pays de résidence. Les anarchistes juifs participaient aux grèves des ouvriers du pays, et les groupes anarchistes des pays exprimaient aussi leur solidarité

[5] Lloyd P. Gartner, The Jewish Immigrant in England, 1870-1914, Wayne State University Press, 1960, p. 116

[6] Anne J. Kershen, Uniting the Tailors: Trade Unionism amoungst the Tailors of London and Leeds, Routledge, 2014, p. 135

[7] Dans un discours prononcé à Whitechapel dans les années 1890, l’anarchiste américaine Emma Goldman liait les 3 exploitations, tout en plaçant la religion en premier : « Je suis venu chez vous dans l’East End de Londres depuis les États-Unis d’Amérique. Mes amis, je suis anarchiste et je vais vous dire pourquoi. L’anarchisme est le grand libérateur de l’Humain des fantômes qui l’ont retenu captif. Quels sont ces fantômes? La religion, la domination de l’esprit humain, la propriété, la domination des besoins humains, et le gouvernement, la domination de la conduite humaine, représentent le bastion de l’esclavage de l’Homme et de toutes les horreurs qu’il entraîne. Brisez vos entraves mentales, dit Anarchisme à l’Homme, car ce n’est que lorsque vous pensez et jugez par vous-même que vous vous débarrasserez de la domination des ténèbres, le plus grand obstacle à tout progrès. »

[8] Le journal Fraye Arbeter Stimme embrassait explicitement la logique universaliste et assimilationniste, déclarant que la Révolution sociale créera une société « où les termes juifs, chrétiens, nation ou foi disparaîtront ». Kenyon Zimmer, Immigrants against State: Yiddish and Italian Anarchism in America, University of Illinois Press, 2015

[9] Anarchiste puis socialiste, rédacteur de l’Arbeter Fraynd, Feigenbaum était également extrêmement critique du sionisme et de l’usage par les sionistes de gauche de la religion et des écritures bibliques pour promouvoir une spiritualité socialiste.

[10] Rebecca E. Margolis, Jewish Roots, Canadian Soil: Yiddish Culture in Montreal, 1905-1945, McGill-Queen’s Studies in Ethnic History, 2011.

[11] Eddy Portnoy, The Festive Meal, When Yom Kippur was a time to eat, drink, and be merry, https://www.tabletmag.com, September 24, 2009,

[12] John Nathan, A Bintel Brief, Xlibris Corporation, 2011, p. 97.

[13] Article du Jewish Times de Montréal suite aux émeutes après le bal de 1905

[14] “Undzer notitsn”, Fraye Arbeter Shtime, Sept. 29, 1893

[15] Synagogue enYiddish

A la mémoire de Tecle HAGOS, mort il y 79 ans au camp de concentration du Vernet. [#BlackLiveMatters]

Il faisait partie d’un groupe d’éthiopiens, souvent étudiants, venus dans les années 36-37 rejoindre leurs frères espagnols dans la lutte commune contre le fascisme, qui venait juste de soumettre militairement l’Ethiopie.

Après la défaite de la république espagnole en 1939, il partit sur les routes de l’exil, avec les espagnols et les internationaux de 54 nationalités dont il avait partagé les espoirs et les défaites. Il fut emprisonné par la république comme « étranger indésirable » au Camp du Vernet d’Ariège, au même titre que 12000 anarchistes de la Colonne Durruti.

À la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, quelques mois plus tard, ils furent rejoints par des antifascistes allemands ou italiens, internés car « citoyens d’une nation belligérante » … plus tard, à partir de 1942, des juifs raflés par la politique raciste et racialiste de Vichy y furent envoyés.

Les conditions d’internement, décrites par l’écrivain Arthur Koestler (lui-même interné au Vernet d’octobre 1939 à janvier 1940) dans son livre « La Lie de la terre », furent particulièrement terribles. Beaucoup y succombèrent.

Tecle HAGOS est enterré ici, en terre de France, loin de son Ethiopie natale, en compagnie de ses frères de combats, cette « lie de la terre » cosmopolite et mixte, avec qui il avait partagé le rêvé d’une Humanité fraternelle.

N’oublions pas !

In memory of Tecle HAGOS, who died 79 years ago in the Vernet d’Ariège concentration camp. #BlackLiveMatters

He was part of a group of Ethiopians, often students, who came in the years 36-37 to join their Spanish brothers in the common struggle against fascism, which had just submitted Ethiopia militarily.

After the defeat of the Spanish Republic in 1939, he set off on the roads of exile, with the Spaniards and Internationals of 54 nationalities whose he had shared hopes and defeats. He was imprisoned by the democratic French Republic as an « unwanted foreigner » at Camp du Vernet d’Ariège, along with 12,000 anarchists from Column Durruti.

When the Second World War broke out some months after, they were joined by German or Italian anti-fascists, interned as « citizens of a belligerent nation » … later, from 1942, Jews arrested by the racist and racialist policies of French nazi collaboration regime of Vichy were sent there.

The conditions of internment, described by the writer Arthur Koestler (himself interned at Vernet from October 1939 to January 1940) in his book « Scum of the Earth. », were particularly terrible. Many succumbed to it.

Tecle HAGOS is buried here, in the land of France, far from his native Ethiopia, in the company of his fighting brothers, this cosmopolitan and mixed  » scum of the Earth”, with whom he had shared the dream of a fraternal Humanity.

We do not forget !

En memoria de Tecle HAGOS, fallecido hace 79 años en el campo de concentración de Vernet d’Ariège  #BlackLiveMatters

Formaba parte de un grupo de etíopes, a menudo estudiantes, que llegaron en los años 36-37 para unirse a sus hermanos españoles en la lucha común contra el fascismo, que acababa de esclavizar a Etiopía.

Tras la derrota de la república española en 1939, emprendió los caminos del exilio, con españoles e internacionales de 54 nacionalidades cuyas había compartido esperanzas y derrotas. Fue encarcelado por la República democrática francesa como « extranjero indeseables » en el Campo de concentración du Vernet d’Ariège, junto con 12.000 anarquistas de Columna Durruti.

Cuando estalló la Segunda Guerra Mundial pocos meses despues, antifascistas alemanes o italianos, fueron internados como « ciudadanos de una nación beligerante » … más tarde, a partir de 1942, judíos acorralados por las políticas racistas y racialistas de Vichy fueron enviados allí.

Las condiciones de internamiento, descritas por el escritor Arthur Koestler (que fue internado en Vernet desde octubre de 1939 hasta enero de 1940) en su libro « Escoria de la tierra « , fueron particularmente terribles. Muchos sucumbieron a ellas.

Tecle HAGOS está enterrado aquí, en la tierra de Francia, lejos de su Etiopía natal, en compañía de sus hermanos combatientes, este cosmopolita y mixto « escoria de la tierra » con quien había compartido el sueño de una Humanidad fraterna.

No olvidemos !

« La lie de la terre » comme disaient les racialistes de l’époque, un groupe cosmopolite et mixte

Trois compagnons tombés sous des balles fascistes

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

20 Août 1944 …

Stèle à la mémoire des 3 anarchistes
fusillés dans la forêt de Ondes

Trois anarchistes tués dans le maquis. Victimes de balles allemandes en France.

Trois vies fauchées en pleine jeunesse, alors que l’âge de la compréhension commençait à poindre. Car quand tu passes le cap des trente ans, tu commences à voir les choses et à les réaliser avec plus de jugement et quand tu exécute un acte tu sais alors pourquoi tu le fait.

Le plus âgé d’entre eux était Aguado, un homme qui avait appartenu au mouvement et à la spécifique [la FAI] depuis qu’il était enfant. Il était le véritable anarchiste. Il ne prenait que ce qu’il avait besoin pour faire sa journée, le reste était de trop. Et s’il avait quelque chose à manger, il devait être partagé avec quelqu’un qui n’en avait pas, il le faisait avec mille amours. Pour lui, il n’y avait pas de privations, sinon des besoins. Tristesse d’une vie fauchée !

L’autre compagnon était García. Un compagnon imprégné des idées et du Mouvement. Il avait été en Espagne le secrétariat des jeunes de la région de Valence. Cela supposait qu’il connaissait cette jeunesse libertaire de 31 à 39 ans qui luttait si durement pour la cause que le peuple en général avait fait sienne. Ce fut sa jeunesse.

Quant à Mombiola, le plus jeune d’entre eux, il était l’exemple du véritable autodidacte, de l’homme véritablement cultivé, doté d’une intelligence claire. L’homme de plume en même temps que de combat. Celui qui propageait les idées par l’exemple. Le vrai compagnon. Je me souviens que pendant la guerre, ils voulaient le nommer commandant d’un Bataillon de la Colonne Durruti. Il répondit : « Je ne veux commander personne, je veux être soldat et rien d’autre. »

Il ne le voulait vraiment pas. Puisqu’il était contre la militarisation. Il aimait être ce qu’il était: un milicien du mouvement révolutionnaire. Mouvement qui s’était tellement accru parmi le peuple espagnol, qui défendait  la cause des travailleurs eux-mêmes. Pas supérieur. Pas inférieur. Ni riche ni pauvre. De cette transformation sociale, Mombiola voulait être soldat. Mais pas d’une armée de militaires.

Et pour ne pas s’être militarisé, il fit partie d’un groupe de dynamiteurs. Et après la perte de l’Aragon, [il entra] dans le bataillon confédéral jusqu’à notre entrée en France en 1939. Où après mille calamités, il rejoint le maquis, où il laissa sa vie, comme les autres compagnons. Et tant d’autres qui la sacrifièrent, en France comme en Espagne.

En leur mémoire, j’écris ces lignes qui prouvent que ceux d’entre nous qui les connaissaient et les aimaient ne peuvent pas les oublier.

Maria MOMBIOLA

Espoir CNT-AIT, n ° 394, Aout 1969

Extrait de la brochure « Anarchistes, pas Républicains … DES ANARCHISTES ESPAGNOLS EN RESISTANCE » disponible contre 8 euros en chèque à l’ordre de CNT-AIT, adressé à CNT AIT 7 rue St remesy 31000 TOULOUSE

Tres compañeros caídos bajo las balas fascistas

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

20 de Agosto de 1944 …

Tres anarquistas muertos en el maquis. Víctimas de las balas alemanas en Francia.

Tres vidas segadas en plena juventud, cuando principiaba a alborear la edad de la comprensión. Ya que cuando se pasa de treinta años, es cuando uno ve las cosas y las realiza con más juicio y cuando ejecuta un acto sabe porque lo ha hecho.

El mayor de ellos era Aguado, hombre que desde niño había pertenecido al movimiento y a la específica. Era el verdadero anarquista. Con que tuviese para el día, el resto le sobraba. Y si lo que tenía para comer debía compartirlo con alguien que no tuviera, lo hacía con mil amores. Pues para él no había privaciones, sino necesidades. ¡Lástima de vida segada ¡

El otro compañero era García. Compañero compenetrado en las ideas y el movimiento. Había sido en España secretariado de las juventudes de la región valenciana. Eso suponía que conocía a esa juventud libertaria del 31 al 39 que tanto lucho por la causa que el pueblo en general hizo suya. Esa fue su juventud.

En cuanto a Mombiola, el más joven de ellos, era el ejemplo del verdadero autodidacta, el hombre verdaderamente cultivado, dotado de inteligencia preclara. El hombre de pluma al mismo tiempo que de lucha. El que propagaba la ideas con el ejemplo. El verdadero compañero. Recuerdo que durante la guerra quisieron hacerlo comandante de un Batallón de la Columna Durruti. Y dijo: “Yo no quiero mandar a nadie, quiero ser soldado y nada más.”

En más, ni eso quera. Ya que estuvo contra la militarización. Hubiera querido ser lo que era: un miliciano del movimiento revolucionario. Movimiento que tanto incremento tomo entre el pueblo español, que defendía la causa de os trabajadores mismos. Ni superiores. Ni inferiores. Ni ricos, ni pobres. De esa transformación social, Mombiola quería ser soldado. No de un ejército de militares.

Y por no militarizarse, formo parte de un grupo de dinamiteros. Y después de la perdida de Aragón, en el batallón confederal hasta que entramos en Francia en 1939. Donde después de mil calamidades, se incorporó al maquis, en el que dejo su vida, al igual que los otros compañeros. Y tantos y tantos otros que la sacrificaron, lo mismo en Francia que en España.

En recuerdo suyo escribo estas líneas que prueban que los de les conocimos y amamos no podemos olvidarlos.

Maria MOMBIOLA

Espoir, n° 394, Aout 1969

ETAT FRANÇAIS – MINISTERE DE L’INTERIEUR TRES SECRET : LE « MOUVEMENT LIBERTAIRE » ESPAGNOL EN FRANCE (1942)

(Extrait de la brochure des anarchistes espagnols en Résistance, tome 1)

Ce texte fait partie d’une brochure en cours d’édition sur les anarchosyndicalistes espagnols et la résistance

La présence en France, suite à la défaite de la Révolution et la Guerre d’Espagne en 1939, de milliers d’anarchistes fut un motif d’inquiétude tant pour la République que pour Vichy. Si la République les traita en indésirable, Vichy les traita en ennemis de l’intérieur potentiels. ils furent l’objet d’une surveillance particulière.

Nous reproduisons ci-après une lettre du Ministère de l’Intérieur de l’Etat Français adressée au Directeur du Camp de concentration de Vernet d’Ariège, accompagné d’une note qui décrit ce que Vichy connaissait de la réorganisation du Mouvement anarchiste espagnol en France. Il apparait qu’il n’en connaissait qu’une partie émergée de l’iceberg, la partie la plus visible autour notamment du « conseil national ». Mais les regroupements diffus, notamment autour du barrage de l’Aigle dans le Cantal, qui rejoignirent les maquis, ne leur semble pas connus alors. A la suite, nous joignons la reproduction de la réponse du directeur du Camp du Vernet, qui permet de voir comment les membres du « conseil national » avaient berné la surveillance étroite dont ils faisaient l’objet.

MINISTERE DE L’INTERIEUR
———————–
Direction Générale
de la Police Nationale
———————–
Inspection Générale Des Services
De Police Judiciaire
———————–
N°8179 POL.JUD.2.T
rappeler la réf.
———————–

ETAT FRANÇAIS

VICHY, le 26 janvier 1942
Le CONSEILLER D’ETAT
SECRETAIRE GENERAL pour la POLICE
A Monsieur le PREFET de l’ARIEGE
– Cabinet –
A FOIX

OBJET : Action du « Mouvement Libertaire », en France.

PIECES JOINTES : Une note du 20 Janvier 1942 et son annexe.

J’ai l’honneur de vous transmettre, sous ce pli, la copie d’une note, en date du 20 Janvier 1942, et de son annexe, relative à l’action du « Mouvement Libertaire » en France.

Je vous prie de vouloir bien faire procéder, d’extrême urgence, à une enquête approfondie sur les membres de cette organisation anarchiste résident dans votre département, et au domicile desquels il y aura lieu de faire effectuer une perquisition et de saisir tout document intéressant cette propagande étrangère.

Vous voudrez bien me tenir informé dans le moindre délai possible des résultats des opérations et me communiquer avec la notice individuelle, la fiche dactyloscopique en double exemplaire et la photographie des intéressés, contre lesquels je vous laisse le soin de prendre, le cas échéant, toute mesure administrative que vous jugerez utile.

Le Conseiller d’Etat
Secrétaire Général pour la Police

Notes manuscrites dans la marge (vraisemblablement du Préfet ou du Directeur de Cabinet) : En faire une copie supplémentaire pour en Barranchin ( ?) en tout 4

Note manuscrite en bas de page : Copie au Commandant Général, et au Commandant Lundman au Camp du Vernet, en le priant de m’adresser les renseignements demandés internés étrangers désignés dans la note ci jointe [illisible] internés au Vernet.

============================

Vichy, le 20 Janvier 1942
TRES SECRET


– NOTE –
« LE MOUVEMENT LIBERTAIRE »
Espagnol en France.

Il y a quelques mois, les services de police de Casablanca découvraient un centre de propagande anarchiste dans les milieux espagnols réfugiés au Maroc. Les mots d’ordre de cette propagande étrangère venaient de France où le mouvement semblait être dirigé par les nommés « ‘GERMINAL »  et « MARIN ».

Une enquête effectuée par le Commissaire TAUPIN de l’Inspection Générale des Services de Police Judiciaire devait amener l’identification des animateurs de ce « Mouvement Libertaire » qui s’étaient constitués en « Comité National».

Origine

L’origine de ce « mouvement libertaire » doit être cherchée en Espagne où il prit naissance il y a un peu moins d’un siècle, se développant sous l’influence des théoriciens de la Ière internationale dans les milieux ouvriers espagnols où ils devaient d’ailleurs trouver un terrain favorable, l’individu de par sa nature portant en lui le germe de l’anarchisme.

Le « Mouvement Libertaire » se traduisit sur le plan politique par la création de la Fédération Anarchiste Ibérique et sur le plan syndical par la création de la Confédération Nationale du Travail. Il ne faut pas oublier que la F.A.I. restée toujours clandestine, avait besoin d’un organe officiel aux fins de pouvoir exercer son influence sur les pouvoirs publics. C’est par l’intermédiaire de la C.N.T. dont les membres dirigeants sont en général des adhérents de la F.A.I., ou tout au moins gagnés aux idées libertaires, que cette influence s’exerce. La participation au gouvernement Largo CABALLERO à titre de ministres, de quatre représentants de la C.N.T. en est un exemple frappant, car MONTSENY Frédérica [sic], GARCIA Oliver, Juan PEIRO, et Juan LOPEZ, sont avant tout, les représentants de la F.A.I.

La famille libertaire comprend donc : la C.N.T., la F.A.I., et les Jeunesses Libertaires.

Le Mouvement Libertaire en France :

La débâcle des armées républicaines espagnoles, obligea les dirigeants et les adhérents de la C.N.T. et de la F.A.I. à se réfugier en France.

Le Service d’Evacuation des Réfugiés Espagnols (S.E.R.E.) et la Junta de Auxilio a los Republicanos Espagnoles (J.A.R.E.) organes crées à Paris pour s’occuper des questions d’émigration et d’allocations aux réfugiés républicains, allaient permettre aux chefs du Mouvement Libertaire de tenter un timide essai pour regrouper leurs adhérents, mais cet essai fut sans lendemain le S.E.R.E. et la J.A.R.E. ayant été dissous et leurs dirigeants poursuivis devant les tribunaux de la Seine pour infraction aux décrets des 12 Août et 26 Septembre 1939 .

Malgré ces poursuites, la question d’émigration et d’allocations aux réfugiés continua à être agitée dans les milieux espagnols et les anciens collaborateurs du S.E.R.E. et de la J.A.R.E. continuèrent leur activité en relation avec la Légation du Mexique qui, en vertu des accords Franco-Mexicains du 23 Août 1941, se chargeait en France du problème des réfugiés espagnols se substituant en réalité aux organismes que ceux-ci avaient créées à Paris et qui avaient été, comme nous venons de le voir, dissous.

C’est sous le couvert de correspondances ou de circulaires traitant de ces questions d’émigration qu’allait prendre naissance la propagande libertaire, inspirée par un « Comité National » dont le Secrétaire Général n’était autre que le mari de la [sic] MONTSENY : ESGLEAS-JAIME José, né le 5 Octobre 1903 à Malgrat, dt à Salon (Dordogne), individu figurant sur les listes de suspects de la Police Nationale du 15 Juin 1938, comme anarchiste propagandiste.

Les autres membres du « Conseil National » étaient :

MONTSENY-MANE Frédérica  [sic], femme ESGLEAS, née le 12 février 1905 à Madrid, dt à Salon (Dordogne), ex-Ministre de la Santé Publique et de l’Assistance Sociale dans le Cabinet Largo CABALLERO, propagandiste notoire connue aux archives de la Police Nationale comme anarchiste.

DE SOUZA Germinal, né le 22 Mai 1906 à Porto (Portugal) de nationalité espagnole, Secrétaire de la F.A.I., membre de la C.N.T., figurant sur la liste n°2 des individus suspects de menées terroristes publiée par la Police Nationale avec la mention suivante « expulsé d’Espagne comme anarchiste dangereux ».

ISGLEAS-PIERNAU Francisco, né le 16 Février 1916 à St Féliu de Guixols, ancien Commissaire Politique aux Armées, Conseiller de défense de la Généralité de Catalogne, membre de la Commission politique de la C.N.T., membre de la F.A.I., figure comme terroriste sur la liste des suspects n°1 d’Avril 1939 de la Police Nationale.

MAS-CASAS Valério, né le 24 mai 1894 à Barcelone, Conseiller de l’Economie, des Services Publics, et de l’Assistance Sociale de la Généralité de Catalogne, membre de la C.N.T.

HERRA-CAMARERO Pedro, né le 18 janvier 1909 à Valladolid, Président de la Junte du Commerce Extérieur de Catalogne, Ministre de l’Assistance Sociale et de la Santé Publique dans le Gouvernement de Catalogne. Secrétaire du Syndicat de Catalogne C.N.T. Membre du Comité Péninsulaire de la F.A.I. et délégué du Conseil Général de la S.I.A. (Solidarité Internationale Antifasciste).

Il y a lieu de noter que certains membres du Mouvement Libertaire, entre-autre ceux qui avaient constitué à Madrid, sous la présidence du Général MIAJA, la Junte de défense de cette ville, dernier noyau de la défense républicaine et qui s’étaient réfugiés à Londres, en 1939, ne voulurent pas reconnaître l’autorité d’ESGLEAS ni celle du Comité National.

Cette tendance désignée sous le nom des « Amis de Londres » a pour représentant :

SALAGO Manuel, GONZALEZ José et PRADAS qui se trouveraient à Londres et :

GONZALES-MARIN Manuel : dit « MARIN Manuel », né le 4 juillet 1898 à Archena, dt à Albefeuille-Lagarde (Tarn et Garonne). Membre du Conseil National de la Junte de défense de Madrid et figurant aux archives de la Préfecture de Police comme membre actif de la C.N.T. et de la F.A.I. et comme anarchiste dangereux pour l’ordre public.

VAL-BESCOS Edouardo, dit « VAL », né le 13 octobre 1908 à Jaca, dt à Toulouse, 20 rue Beauséjour, Délégué du Gouvernement pour l’organisation des milices à Madrid. Conseiller de la Junte de défense de Madrid.

PONZAN-VIDAL François, né le 30 mars 1912 à Oviédo, dt chez une dame Vinuales, 41 rue Limarec à Toulouse.

Propagande

Elle se traduit par l’envoi de circulaires, par l’échange de lettres traitant en général des questions d’émigration ou de toute autre question relative au problème des réfugiés espagnols en France, à l’occasion desquelles sont développées des idées philosophiques à tendance anarchiste.

Elle tend à regrouper les adhérents de la C.N.T. à renouer et entretenir entre eux des liens de solidarité du passé et à maintenir le contact en vue d’un retour éventuel en Espagne. Le retour actuel au pays natal est dépeint comme impossible, de même que le départ vers les terres d’Amérique.

Elle a pour résultat de faire rester sur notre sol une masse d’individus ayant fait leurs preuves pendant la guerre civile espagnole et qui, prête à repasser la frontière en cas d’effondrement du régime franquiste, constitue un danger permanent pour l’ordre public de notre pays.

C’est dans ces milieux libertaires espagnols que peuvent être recrutés par le Parti Communiste français ou par les services de renseignement de puissances étrangères, les agents qui ont pour mission de commettre sur notre territoire des actes de sabotages ou des attentats.

La diffusion de circulaires et la propagande par lettres sont des causes d’agitation dans les milieux espagnols réfugiés en France.

Dans certaines villes, les représentants du Mouvement se sont constitués en comité, véritables cellules anarchistes, dont le rôle est de contrôler les adhérents de la région, de diffuser les circulaires et même comme au Maroc de faciliter l’évasion des internés des camps de séjour surveillé ou des compagnies de travailleurs étrangers dans lesquelles le Mouvement a également des représentants.

Le Comité National du Mouvement Libertaire en France, entretient également des liaisons avec les adhérents restés en Espagne et avec ceux réfugiés en Amérique ou en Angleterre. Ces liaisons sont effectuées par des agents.

En ce qui concerne les adhérents se trouvant en France, en Afrique du Nord ou au Maroc, la correspondance s’effectue par l’intermédiaire des nommés :

BARUTA-VILA Mattéo, poste restante, à Marseille, ou de SANCHEZ Francisco, Consulat du Mexique à Marseille ou Felix RAMBAUD, boite postale n°31 dans cette ville. Ces derniers groupent les lettres destinées à
« GERMINAL »  et les expédient au nommé GERMAIN André, boite postale n°49 à Périgueux, qui les fait parvenir au Secrétaire Général du Mouvement Libertaire. Quant à GONZALEZ-MARIN Manuel, il se fait adresser sa correspondance au nom de CAYETANA Alcaïne, 5 rue Bombet à Montauban.

Il y a lieu de noter qu’il est recommandé aux adhérents du Mouvement Libertaire d’employer un langage conventionnel pour leur correspondance.

Les nommés DE SOUZA Germinal, ISGLEAS-PIERNAU Francisco, MAS CASAS Valério et HERRA-CAMARERO Pedro sont actuellement internés au Camp du Vernet (Ariège).

ESGLEAS-JAIME José, dit « GER » dit « GERMI » dit « GERMINAL » ; GONZALEZ-MARIN Manuel ; VAL-BESCOS Eduardo ; BARUTA-VILA Mattéo né le 18 juillet 1901 à Molina de Llobregat, dt Hôtel Sainte Claire, 12 Rue Ste Claire, à Marseille et SANCHEZ-MARTINEZ Francisco, né le 29 Avril 1909 à Villelongue de Santiago, dt 11, rue du Coq à Marseille, ont été arrêté et mis à disposition du Tribunal Militaire permanent de la 17è Division Militaire à Toulouse, sous l’inculpation de menées anarchistes portant atteinte à la sûreté extérieure de l’État, crime prévu par l’article 80 du Code Pénal §2.

PONZAN-VIDAL Francisco a été laissé en liberté provisoire et SANJURJO [sic]-LOPEZ Julio, dt 13 rue de la Redoube à l’Estaque Plage (Bouches du Rhône) en relation avec les militants du Maroc est en fuite.

Au cours des perquisitions de nombreuses adresses furent découvertes notamment celles figurant dans la liste ci-jointe.

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Camp du Vernet d’Ariège
Le Vernet, le 12 Janvier 1942.-
DH N° 80/D

SECRET

LE CHEF DE CAMP
A Monsieur le PREFET DE L’AIEGE
A FOIX

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Me référant à votre note en date du 8 courant, transmissive d’une lettre du 2 Janvier de M. Le Conseiller d’Etat, Secrétaire Général pour la Police, à laquelle était joint un rapport d’information sur l’activité de certains anarchistes du camp,

J’ai l’honneur de vous rendre compte de ce qui suit :

Le Camp du Vernet est composé d’internés dont le passé, pour la plupart, plus ou moins chargé à motivé l’internement. Malheureusement, ainsi que j’ai déjà eu l’honneur de le signaler à plusieurs reprises, il est fréquent que ce passé ne soit pas porté à ma connaissance. Ce manque de renseignements précis est très regrettable car il ne permet pas de me faire une opinion immédiate sur les internés.-

Il en résulte que les commandants de quartier ne peuvent se baser pour assurer une bonne marche de leurs quartiers que sur la seule conduite au camp des internés qui leur sont confiés.-

Or, dans ce Camp, on compte une assez forte proportion de communistes d’une part et d’anarchistes italiens ou espagnols d’autre part.-

Ainsi que l’ont fait ressortir de nombreux rapports à ce sujet certains commandants de quartier ayant constaté l’animosité existant entre ces deux catégories d’internés s’en sont servis pour détruire l’action de celle de ces deux catégorie qui essayait de dominer.-

Pendant un certain temps, les communistes par une action lente et continue avaient réussi à obtenir les emplois assez nombreux qui qui ne peuvent être occupés que par des internés et dont ils se servaient comme des leviers de commande pour faciliter leur propagande.-

Afin de paralyser ce mouvement, le plus dangereux pour notre pays, puisque le communisme est international, les commandants de quartiers ont d’abord utilisé les éléments les plus intéressants. Ils ont dû toutefois placer à certains postes des internés ayant une personnalité suffisante pour s’imposer et capables de contrecarrer l’action des communistes. Certains de ces internés ont dû être pris parmi les anarchistes pour lesquels cependant aucun motif d’internement n’avait été communiqué et dont la conduite au camp ainsi que l’attitude à l’égard des autorités avaient toujours été parfaites.-

Ces internés ont certes conservés leur opinion politique mais rien jusqu’à présent n’a pu permettre de les suspecter de poursuivre avec l’extérieur leurs menées anarchistes.-

Lors de son enquête au camp, M. le Commissaire TAUPIN n’a d’ailleurs pu rien établir de positif à leur encontre. Dans la note jointe à la lettre du 2 janvier précitée, ce commissaire part du domaine du probable pour aboutir à une supposition du domaine de la certitude. Il écrit en effet, « que ces internés ont dû être au courant de la vie du mouvement libertaire et des faits qui se sont produits à une époque postérieure à leur internement, preuve qu’ils ont eu des contacts avec l’extérieur ». Il croit trouver cette preuve dans la découverte d’un document chez GONZALEZ-MARIN, suivant lequel un certain VAL devait se rendre au camp du Vernet pour y voir le reste des membres du conseil. Ce document prouve bien que VAL avait l’intention de rendre visite à tous les membres du conseil qu’il savait pour certains être au camp du Vernet mais il ne prouve nullement que ce soit les internés du camp du Vernet qui aient écrit à ce sujet. En tout cas VAL n’est jamais venu au camp.-

Le seul point bien établi à retenir et qui e parait intéressant c’est la découverte au cours d’opérations effectuées à Marseille d’une correspondance émanant d’internés, correspondance ne portant pas le cachet du service de la censure du camp et postée à Pamiers. Quelle était la valeur de cette correspondance ? – Portait-elle sur des questions politiques ou ne donnait-elle que des renseignements d’ordre privé ? –

Il y aurait eu intérêt, semble-t-il à donner des précisions sur ce point et surtout à me signaler ces infractions graves au règlement du camp, ce qui m’aurait permis d’établir une surveillance plus serrée dans un sens bien déterminé et le cas échéant, d’obtenir des éclaircissements voire même de prendre des sanctions, indépendamment de l’avantage pour la Direction d’être tenu au courant de tout fait relevé à l’extérieur du camp sur l’activité des internés.-

En outre, cette correspondance émanait-elle des internés mentionnés à savoir :

DE SOUZA Furtado Germinal

ISGELAS – PIERANU Francisco

HERRERA – CAMARERO Pedro

MAS – CASES Valerio

Pour ce qui est de ces internés, il y a lieu de remarquer que !

1° DE SOUZA est effectivement employé à l’Hôpital comme secrétaire-adjoint du Médecin-Chef. A ce titre, il est chargé de surveiller le travail des internés qui y sont employés. C’est sans doute ce qui fait dire qu’il est chef du personnel. Il contrôle la distribution de la nourriture, établit la liste des internés loqueteux, veille à la propreté des salles et de l’Hôpital.-

Il a toujours accompli son service consciencieusement, avec dévouement et intelligence à l’entière satisfaction du Médecin-Chef qui a pu constater que l’action de DE SOUZA a été heureuse à tous les points de vue.-

Etant également agent de liaison du Médecin-Chef avec les différents services, il a été muni d’une carte de circulation dans le Camp.-

2° ISGLEAS – PIERNAU est chef de baraque au quartier B et a pour mission au bureau central du travail de signaler les internés communistes qui auraient pu être proposés pour une corvée, afin d’éviter leur emploi dans des corvées extérieures.

Il est chargé de se rendre de temps à autre, sur l’ordre du Major des Internés, dans les corvées extérieures pour vérifier si aucune action politique ne s’y est créée.-

Le Major des Internés a toujours été satisfait de ses services et n’a jamais pu relever contre lui aucun acte répréhensible.-

3° HERRERA-CAMARERP est chef de l’équipe de travailleurs mise à la disposition du Lieutenant-Colonel Commandant l’Ecole préparatoire de Gendarmerie de Pamiers. Il est sous la surveillance de la gendarmerie et ne peut quitter seul la caserne.-

4° MAS – CASAS est chef de la corvée agricole mis à la disposition, sur ordre de M. le Préfet de l’Ariège, de M. RETHALER, à la ferme Lafargette commune de BONNAC.-

En aucun cas, le Chef du Camp pas plus que le Commissaire Spécial n’ont eu recours directement à ces internés pour en obtenir des renseignements. Il s’agit là seulement d’une question de cuisine intérieure de quartiers, contrôlée et autorisée certes par la Direction, mais uniquement destinée à faciliter la tâche des commandants de quartiers et du Major des Internés.-

Dans un Camp comme celui du Vernet où il existe des travaux de toutes sortes, tant intérieurs qu’extérieurs, exécutés par des internés, il est absolument indispensable que chaque chef de service puisse se sentir au courant de toutes les manifestations possibles d’opinons parmi les internés dont il a la charge de façon à pouvoir prendre, le cas échéant, toutes les précautions indispensables. Ceci ne va pas sans difficultés. Il y a toujours un risque à courir. C’est à amoindrir ce risque que tend notre action de tous les instants.-

Quoiqu’il en soit, et bien que depuis leur internement aucune preuve d’activité politique avec l’extérieur ou même avec leurs camarades internés n’ait été portée à ma connaissance contre les internés DE SOUZA, ISLGEAS, HERRERA et MAS CASES dont la conduite ici n’a jamais laissé à désirer et dont les services rendus au camp sont certains, j’ai décidé, pour répondre au désir exprimé par l’Inspection générale des Services de Police Judiciaire, de leur faire réintégrer leur quartier et de retirer à ceux qui en étaient détenteurs la carte de circulation qui leur avait été délivrée.-