Pourquoi nous n’employons pas le slogan « Pas de guerre entre les peuples » …

Il y aurait beaucoup à dire à propos de ces phrases, sensées résumer une pensée », qui fleurissent en fonction des moments.

Ce phénomène de réduction de la pensée qui passe par des phrases chocs, destinées à faire le « buzz » en 140 caractères, a explosé avec les réseaux sociaux, Facebook, Twitter et autre…

Une de ces « punchlines » – comme on dit pour faire tendance – refait surface à cause de la guerre en Ukraine :

« Pas de guerre entre les peuples, pas de paix entre les classes ».

Quelle connerie !

En effet, cette phrase signifie deux choses :

Primo, que la guerre en Ukraine serait une guerre du peuple russe contre le peuple ukrainien, ce qui en plus d’être  stupide est dangereux. Stupide, car ce ne sont pas les populations qui ont déclaré la guerre, mais les dirigeants politiques. Poutine ce n’est pas « les Russes ». Les courageux manifestants qui ont osé sortir dans la rue et braver la répression pour crier « non à la guerre » à Moscou, Saint Petersbourg et dans plus de 50 villes russes montrent bien que tous les Russes ne sont pas derrière Poutine. De même, Zelensky ne représente pas tous les Ukrainiens, mais uniquement les bourgeois ukrainiens, qui ont mis leur famille à l’abri à l’étranger une semaine avant l’invasion, tout en appelant les travailleurs, infirmières, mineurs, …,  tous ceux dont ils refusaient hier d’entendre les revendications sociales face à une misère noire [1], à aller aujourd’hui verser leur sang pour « la terre sacrée de la patrie[2].

Deusio, ce slogan affirme que les peuples existent. C’est clairement une affirmation identitaire (reconnaître un peuple « russe » ou « ukrainien » homogène, c’est reconnaitre de la même façon la validité du concept de « peuple français » …).

Or qu’est-ce que la notion de peuple, à part un moyen de séparer les gens pour les écarter de leurs intérêts communs ? L’histoire, la culture, la langue même, des Russes et des Ukrainiens sont intimement mêlés depuis toujours. Le mot « russe » désignait à l’origine le royaume de Kiev au 9ᵉ siècle ! 30% des « russes » ont de la famille en Ukraine. Kroutchev, un des dirigeants soviétiques de l’URSS, était ukrainien. Certains Ukrainiens – sur lesquels tombent les bombes russes – sont russophones !

De nouveau, comme hier en Yougoslavie ou au Rwanda, les nationalistes attisent les différences, voire les créent artificiellement en imposant l’usage exclusif d’une seule langue au détriment du multilinguisme, pour que ceux qui étaient hier encore cousins ou voisins, aillent s’entretuer.

Dans cette folie ambiante, il nous revient à nous, anarchistes, anarchosyndicalistes, d’essayer de garder la tête froide et de rappeler que cette guerre, comme celle qui a cours au Tigré en Éthiopie depuis bientôt deux ans -mais qui ne fait pas la une des journaux – comme toutes les guerres, a pour cause les intérêts économiques de ceux qui ont le pouvoir : gaz, céréales…

Et puisqu’il est question de l’Ukraine, souvenons-nous des insurgés de l’armée noire qui – de 1918 à 1921 -se sont battus pour la Liberté des Humains, sans considération ni de leur origine ni de leur croyance :

« D’une façon générale, les insurgés makhnovistes – et aussi toute la population de la région insurgée et même au-delà – ne faisaient aucun cas de la nationalité des travailleurs. Formé par les exploités et fondu en une seule force  par l’union naturelle des travailleurs, le mouvement makhnoviste fut imprégné, dès ses débuts, d’un sentiment profond de fraternité de tous les peuples (ukrainiens, russes, polonais, allemands, grecs, juifs, arméniens, …). Pas un instant, il ne fit appel aux sentiments nationaux ou « patriotiques ». Toute la lutte des makhnovistes contre le bolchevisme fut menée uniquement au nom des droits et des intérêts du Travail.

 Les préjugés nationaux n’avaient aucune prise sur la Makhnovtchina. Jamais personne ne s’intéressa à la nationalité de tel ou tel combattant, ni ne s’en inquiéta. » [4]

Paix entre nous, guerre aux tyrans !

Ou comme le disent les antimilitaristes de Russie et d’Ukraine :

paix aux chaumières, guerres aux palais !

Un sang mêlé.

[1] voir par exemple le récit de la lutte des infirmières et personnel de santé de Lvov en décembre 2020 : http://cnt-ait.info/2021/01/07/lviv-sante/

[2] Et pendant la guerre même, le mépris de classe continue plus que jamais …Selon un compagnon d’Odessa, sur un message publié sur Facebook le 3 juin 2022, « alors que la police et la défense chassent des plages les habitants d’Odessa populaires et les réfugiés, les vacances d’été battent leur plein dans les clubs de plage de luxe Arcadia. Parce que les clubs font des pontons sur le sable près du bord des vagues, et que leurs riches visiteurs barbotent non pas dans la mer, mais dans des bassins qui la surplombent. Voilà à quoi ressemble la dictature du capital, particulièrement vile pendant la guerre. » https://t.me/xydessa/20485 Pendant que les riches barbotent dans leurs bains à bulle, des gamins se font tuer dans les tranchées à l’Est … Ca augure bien du futur de l’Ukraine après la guerre …

[3] D’après un texte des compagnons  anarchistes ukrainiens du groupe Drapeau noir, publié le 19 février sur leur page facebook

[4]  Extrait de «  La Révolution inconnue » de Voline (1947)

Pour en savoir plus sur Makhno et la Makhnovtchina : https://makhno.home.blog

Initiative de solidarité avec les déserteurs, pacifistes et réfugiés d’Ukraine, Belarus et Russie « Olga Taratuta » : http://nowar.solidarite.online/blog

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