Le dessous des cartes : le voyage en Europe ou la tentative de marketing politique de l’EZLN envers la gauche et la jeunesse européenne …

Article du journal Mexicain Proceso[1], qui permet de comprendre les intentions derrière le voyage en Europe de l’EZLN : resserrer les liens qui s’étaient distendus avec la gauche européenne, rallumer la flamme pour l’EZLN dans les cœurs de la nouvelle génération militante, de façon à redonner du souffle à leur base de soutien. Car comme l’explique l’auteur si  l’EZLN a réussi à développer des systèmes éducatifs, sanitaires et économiques alternatifs, ils restent fragiles et dépendants (notamment financièrement) de soutiens extérieurs et essentiellement européens, qui sont instables. L’EZLN vient donc en Europe rechercher ces soutiens qui lui sont nécessaire dans son bras de fer avec le gouvernement mexicain et garantir ainsi leur survie. L’EZLN est cependant confronté à une contradiction : ses réseaux de soutien encore actifs en Europe sont essentiellement issus du mouvement anarchiste, alors que c’est du pouvoir de pression diplomatique et géopolitique de la gauche intégrée dans le pouvoir (socio-démocrates, écologistes) que l’EZLN a besoin. Pour ne pas s’aliéner ce qui reste de sa base militante de soutien, l’EZLN veille donc à gommer dans sa propagande vers l’Europe tous les aspects nationalistes[2] ou intégrationnistes de sa politique actuelle (participation aux élections). Et elle continue en coulisse ses tractations avec la gauche institutionnelle, avec qui au fond elle partage bien plus d’affinité politique et pratique qu’avec les libertaires qui lui organisent sa tournée de retour sur scène, telles un come-back de vielles rock stars oubliées.

L’ EZLN, sa non-rencontre avec AMLO et son divorce avec la gauche européenne

EZLN, su desencuentro con AMLO y su divorcio con la izquierda europea

Marco Appel, mercredi 23 janvier 2019

Même si en 25 ans de lutte, l’organisation de guérilla de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) a obtenu quelques réussites, sa confrontation avec le président Andrés Manuel López Obrador [dit AMLO, élu pour 6 ans à la présidentielle de 2018] a alimenté le désaccord avec des secteurs de la gauche européenne qui étaient jusque-là ses alliés. Alors que les courants traditionnels de la gauche européenne ont considéré avec enthousiasme l’élection de López Obrador, la conséquence pour les zapatistes fut de ne rester qu’avec le soutien de groupes minoritaires contestataires, ce qui pourrait réduire leur influence internationale. Cela fait partie de l’analyse faite par le sociologue Bernard Duterme, directeur du Centre tricontinental (CETRI), un institut belge qui, depuis 1976, étudie la situation dans les pays en développement. Dans un entretien à l’agence de presse APRO, le chercheur et auteur du livre « Zapatisme : la rébellion qui dure », considère que si l’intérêt autour de l’EZLN persiste en Europe, il n’est pas aussi fort que lorsque les zapatistes ont pris les armes. « Il existe toujours un réseau d’organisations et de groupes européens intéressés par ce qui se passe au Chiapas, mais sans la même vigueur qu’il avait dans les années 90 et 2000, après la marche zapatiste sur le District fédéral [la capitale Mexico] en 2001 », explique l’auteur de nombreux essais sur le mouvement de guérilla qui a éclaté le 1er janvier 1994 au Chiapas.

Duterme est l’un des chercheurs européens qui connaît le mieux le mouvement zapatiste et ses liens avec l’Europe. En 1991, il a commencé à travailler avec l’ONG belge Entraide et Fraternité, qui appartient à la plate-forme européenne Coopération internationale pour le développement et la solidarité (CIDSE), laquelle regroupe des ONG catholiques de gauche liées au diocèse de San Cristóbal de las Casas, [épicentre du Chiapas]. Ces organisations ont apporté un soutien financier aux ONG mexicaines ayant des projets communautaires dans la région de San Cristóbal de las Casas. C’était le cas, rappelle Duterme, de l’organisation Desarrollo Economico y Social de los Mexicanos Indígenas (DESMI) – à laquelle 10 000 dollars étaient attribués annuellement – ou du Centre des droits de l’homme Fray Bartolomé de las Casas. Ces fonds provenaient des dons des paroissiens [belges] et du budget de soutien au développement alloué par le gouvernement belge. La plate-forme a également collaboré au financement de la Commission nationale d’intermédiation (CONAI), fondée par l’évêque Samuel Ruiz et qui, de janvier 1994 à juin 1998, a assuré la médiation du dialogue de paix entre l’EZLN et les gouvernements des présidents Carlos Salinas de Gortari puis Ernesto Zedillo.

Duterme estime que le facteur décisif dans la perte des partisans européens de l’EZLN est la division et la confrontation que génèrent parmi les secteurs de gauche les différentes positions de leurs pairs latino-américains. Dans les premières années de son existence, l’EZLN pouvait compter sur le soutien de tous les versants de la gauche européenne, de la social-démocratie jusqu’aux groupes anarchistes. Mais depuis quelques années – constate le chercheur belge – une partie [de la gauche européenne] penche en faveur de la gauche institutionnelle qui dans certains pays d’Amérique latine est venue au gouvernement, alors qu’une autre partie soutien les mouvements sociaux de gauche, tels que les indigénistes ou les écologistes qui sont critiques de ces mêmes gouvernements. Ces deux pôles ont fini par se faire face. « Beaucoup de ces gouvernements de gauche – explique Duterme – ont appliqué des politiques extractivistes (exploitation intensive des ressources naturelles), auxquelles d’autres groupes de gauche se sont opposés. En Équateur, par exemple, des organisations européennes ont soutenu les luttes des communautés indigènes qui protestaient contre le gouvernement de gauche de Rafael Correa (2007-2017), qu’elles accusaient d’être un présidentialiste et un prédateur ». Et ce même conflit, souligne Duterme, s’est produit sous les gouvernements du Parti des travailleurs [de Lula] au Brésil ou avec l’actuel régime d’Evo Morales en Bolivie, et réapparaît maintenant avec le gouvernement de López Obrador [au Mexique], qui s’est heurté à l’opposition de l’EZLN et de son entourage contre des projets tels que le Train Maya[3]. Mercredi 16 janvier 2019, près de 700 intellectuels et militants nationaux et étrangers – dont de nombreux européens – ont signé une lettre de soutien à l’EZLN et à son rejet du train maya. Duterme explique que la conséquence de cette division interne de la gauche a été qu’actuellement, en Europe, le zapatisme est plus populaire « dans les cercles libertaires et autonomes » que dans la gauche traditionnelle. « Il y a beaucoup de sympathisants zapatistes européens qui ne sont pas des anarchistes. Mais la tendance est que le zapatisme reçoit plus de soutien des secteurs anarchistes, qui sont très critiques envers l’État et les acteurs politiques traditionnels et leurs systèmes verticaux de pouvoir ».

Discours de départ de la « Traversée pour la vie », sous le regard de Che Guevara et sous le Drapeau national mexicain. Cette photo ne figure pas sur les sites européens de soutien aux Zapatistes …

Pour Duterme, cette situation ne semble pas favoriser le poids international des zapatistes, et il se demande si la capacité de ces groupes à faire pression en faveur de l’EZLN est la même que par le passé. « C’est difficile de répondre. Il est vrai que le conflit ouvert avec le gouvernement de López Obrador les éloigne des cercles qui ont placé beaucoup d’espoir en lui. Dans une partie significative de la gauche européenne, l’élection d’AMLO a été une très bonne nouvelle. Dix ans après ce qui s’est passé dans d’autres pays d’Amérique latine, enfin un président a été élu au Mexique avec un projet de gauche néo-développementiste qui vise à moderniser le pays grâce à de forts investissements de l’État et à la mise en œuvre de mégaprojets. ».

L’universitaire belge rappelle que le zapatisme n’est pas un thème central au Mexique, et encore moins en Europe. [c’est un micro-sujet, loin des préoccupations nationales et internationales]. Il constate que lorsqu’il est invité à donner des conférences en France ou en Belgique, il se rend compte qu’une grande partie des participants, et surtout les jeunes, ne savent pas de quoi il s’agit. « Dans les années 1990, beaucoup de jeunes se sont intéressés à la politique grâce au zapatisme », explique Duterme, qui affirme que le groupe de guérilla « a eu un rôle important sur toute une génération, pour qui il a été une source d’inspiration ». Actuellement – fait remarquer Duterme – le réseau des alliés européens du zapatisme est constitué de collectifs « minoritaires, marginaux, et ayant du mal à avoir de l’influence politiquement ». Le sociologue belge précise cependant que, « si demain il y a un problème au Chiapas » qui impliquerait l’EZLN, « il y aurait probablement une nouvelle mobilisation européenne avec un certain pouvoir d’influence, par exemple, au Parlement européen ».

Nous avons contacté [pour écrire ce papier] certaines des ONG européennes qui, depuis le début, ont soutenu l’EZLN ou font partie de l’entourage d’organisations voisines, et qui pourraient être susceptibles d’envoyer des militants dans les zones zapatistes pour mener différentes activités de soutien. Le Collectif de solidarité avec la rébellion zapatiste, basé à Barcelone et dirigé par Iñaki García, a été dissous en 2009 après que l’EZLN ait déclaré que ladite organisation avait perdu sa confiance, comme annoncé par le groupe même. Le groupe a eu une participation importante dans la création et les travaux de la Commission civile internationale d’observation des droits de l’homme, dont le porte-parole était García. La commission a effectué plusieurs voyages au Chiapas, le premier en 1998 suite au massacre de 45 indigènes à Acteal. [Contacté], Garcia a refusé de commenter. [Contactée également], l’association italienne Ya Basta ! avait promis de nous répondre mais ne l’a pas faite [au moment de la rédaction de cet article]. Ya Basta ! était liée à un moment donné au groupe des « Tutte Bianche», un groupe de militants aujourd’hui disparu qui portaient des combinaisons blanches dans les manifestations et ont agi en tant que service de sécurité de l’EZLN lors de leur marche vers Mexico en 2001. Le Collectif de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte (CSPCL) – un collectif de type anarchiste basé à Paris et très actif à ce jour – n’a pas répondu à notre demande écrite d’interview. Le CAREA allemand a répondu, par l’intermédiaire d’un de ses membres, qu’il ne s’agit pas d’un « collectif de solidarité avec le zapatisme ». Il a souligné qu’il travaille avec le Centre des droits de l’homme Fray Bartolomé de las Casas, où il envoie des militants pour soutenir les communautés indigènes du Chiapas, mais que toutes ne sont pas zapatistes. Bien que discrets, et avec une activité réduite, ces groupes et d’autres maintiennent en vie l’intérêt européen dans le conflit dans l’État du sud du Mexique.

D’un point de vue sociologique, dit Duterme, le zapatisme constitue un cas extraordinaire de persévérance. Dans le livre Le Zapatisme : la rébellion qui dure, publié par le CETRI en 2014, il affirme que l’une des originalités de l’EZLN est  sa pérennité en tant qu’acteur important dans la vie sociopolitique du Mexique. Il identifie les éléments conflictuels qui ont fini par provoquer la différence la plus récente entre l’EZLN et le nouveau gouvernement. « La viabilité d’une expérience aussi profondément émancipatrice et radicalement démocratique est remise en question. Fragmentation politique des régions indigènes, stratégies de contre-insurrection et d’aide gouvernementale, pénétration des multinationales des industries extractives, touristiques et agro-exportatrices… l’adversité du contexte est palpable. Ainsi que les limites internes de la rébellion, dont les logiques d’actions, sociales et politiques, peuvent converger ou se heurter ». Duterme réitère dans l’interview l’état de vulnérabilité sociale, politique et militaire auquel l’EZLN est confronté. Son régime d’autonomie, affirme-t-il, est assez fragile, en plus du fait que la guérilla « souffre d’un isolement politique particulièrement fort qui se perçoit actuellement à travers toutes les critiques qu’elle reçoit de divers secteurs mexicains ». Il explique qu’après la violation des accords de San Andrés Larráinzar sur les droits autochtones que le gouvernement Zedillo avait signé en 1996, et l’échec de leurs multiples tentatives d’articulation avec d’autres secteurs de la gauche mexicaine, il y a 15 ans, les zapatistes ont décidé de se retrancher et de se construire comme une option de changement dans les régions sous leur influence. Pour Duterme, l’EZLN a réussi à développer des systèmes éducatifs, sanitaires et économiques alternatifs, mais fragiles et dépendants de soutiens extérieurs, qui sont instables.

« Il est très difficile de construire un système anticapitaliste dans un monde capitaliste« , dit Duterme, qui prend comme exemple le fait que le café produit par les zapatistes doit être exporté [et donc passer par les fourches caudines des normes et du négoce international] pour être vendu parmi les réseaux de solidarité internationale. Le zapatisme, dit-il, « suit cette dynamique, celle de construire l’autre monde auquel ils aspirent ;un modèle de développement anticapitaliste, plus solidaire, plus juste et respectueux de la nature … mais uniquement dans sa région.Ils se sont rendu compte qu’il n’était pas nécessaire d’attendre une rupture modèle au niveau national ». Il poursuit : « C’est le reproche qu’ils font au nouveau gouvernement, que ce changement n’est pas dans leur projet politique.López Obrador est très différent des derniers présidents, mais selon les zapatistes, il ne va pas au-delà d’une critique superficielle du néolibéralisme. Je n’idéaliserai jamais le projet zapatiste : sa dynamique a apporté des réalisations et elle est intéressante, mais elle très vulnérable et confronté à un contexte actuel très difficile« , conclut Duterme.


Politique et Etat : Contre, avec ou sans ?

L’EZLN combine en même temps une idéologie nationaliste
mexicaine et une idéologie indigéniste identitaire

Extrait de l’article Zapatisme : la rébellion qui dure de Bernard Duterme

A la fois « identitaire, révolutionnaire et démocrate », la rébellion des indigènes zapatistes du Chiapas lutte « pour la dignité » et « contre le capitalisme ». Vingt ans après l’insurrection du 1er janvier 1994, elle est toujours là, opiniâtre et évolutive dans son profil et son rapport au politique. Pourtant le contexte ne lui sourit guère. Et l’« autonomie de fait » qu’elle construit sur le terrain étonne autant par son zèle que par sa précarité. … [l’extrait ci-dessous de l’article initial de Bernard Duterme, sociologue, directeur du Centre tricontinental de Bruxelles, spécialiste et sympathisant de la rébellion zapatiste depuis son surgissement en 199] évoque deux questions clés du débat sur le zapatisme, sources de controverses et dont l’enjeu renvoie précisément au sens et au destin de la rébellion. La première concerne le rapport au politique de l’EZLN, sa conception de l’État et les voies privilégiées du changement social. La seconde touche à la fécondité et à la viabilité – sociale, politique, économique… – des expériences d’autogouvernement zapatiste en cours dans les zones d’influence de la rébellion.

Politique et Etat : Contre, avec ou sans ?

Le rapport au politique de l’EZLN et les voies du changement social privilégiées par la rébellion ont, eux aussi, significativement évolué ces vingt dernières années. Essentiellement au gré des aléas, des avancées et déconvenues du rapport de force avec le pouvoir mexicain, mais aussi en fonction du répondant (ou non-répondant) des gauches sociales et politiques nationales [12], du dialogue avec l’intelligentsia progressiste, marxiste ou indianiste, et de l’écho international des différentes formes de la lutte zapatiste. D’évidence, l’EZLN est ainsi passée, en deux décennies, de la prédominance d’une tendance plus « étatiste » à la prédominance d’une tendance plus « autonomiste ».

La première, centralisatrice et d’inspiration marxiste-léniniste dans le cas qui nous occupe, établit un rapport hiérarchique entre partis politiques (haut) et mouvements sociaux (bas), et vise, si pas le renversement ou la conquête du pouvoir d’État, au moins l’expression partisane des luttes, condition de l’efficacité politique, « par le haut », des mobilisations sociales. La seconde, plus horizontale et d’inspiration anarchosyndicale et libertaire, refuse l’idée de délégation – séparation, dessaisissement, concentration – du pouvoir et donc toute forme de médiation ou de représentation instituée. Elle privilégie la « territorialisation » et le développement de pratiques autogestionnaires, « par le bas », hic et nunc. L’une procède au nom d’une certaine fétichisation de la « suprématie de l’État », l’autre de la « pureté du social ».

Dans un effort constant – et vital ! – de reformulation de l’agenda politique de la rébellion en fonction des « fenêtres d’opportunité » qui s’ouvrent et se ferment, l’EZLN est aussi passée, parallèlement à ce glissement étatiste-autonomiste, de l’idéal révolutionnaire initial « pour le socialisme » au Mexique, à l’appel de janvier 1995 à la création d’un « Mouvement pour la libération nationale », puis à l’affirmation et la défense de la « dignité indigène », ou encore, dans les années 2000, au réseautage de résistances « anticapitalistes », « en bas à gauche », sur le territoire national et au-delà [13]. Le « rejet » de la conquête, militaire ou électorale, du pouvoir d’Etat et le virage autonomiste de l’EZLN sont donc à considérer plus comme le résultat d’un cheminement tactique ou comme un aboutissement circonstanciel, voire accidentel, que comme un « en-soi » idéologique du zapatisme. A rebours de toute perspective essentialiste, Daniel Bensaïd avait vu juste : «  les zapatistes disent ne pas vouloir ce que, de toute façon, ils ne peuvent atteindre. C’est faire de nécessité vertu  » (2003).

Amaury Ghijselings, activiste altermondialiste belge qui a participé à l’Escuelita zapatista dans le Chiapas en janvier 2014, résume l’évolution de la stratégie de transformation sociale de l’EZLN en trois mots : « contre, avec, sans  » (Ghijselings, 2014). A la folle déclaration de guerre de 1994 « contre » l’armée et le pouvoir mexicains, ont en effet succédé d’abord une période mouvementée de dialogue
« avec » le politique, gouvernemental et partisan, puis dans la foulée, face aux échecs et impasses de ces deux voies, le temps du repli et de la construction de
l’« autonomie de fait » dans les communautés indigènes, « sans » plus aucun contact avec l’establishment, ni aides ou interventions officielles d’aucune sorte.

La défiance zapatiste à l’égard du politique et du pouvoir comme instruments déterminants de la révolution sociale n’est donc au final que relative : d’une part, parce qu’elle s’accompagne, dans le chef de la rébellion, d’un attachement réaffirmé aux concepts de souveraineté et d’indépendance nationale face aux intérêts capitalistes et impérialistes supranationaux ; d’autre part, parce que sur le terrain, « l’expérience des ‘Conseils de bon gouvernement’ est la confirmation éclatante du souci de construire d’autres modalités d’organisation politique », à savoir «  des formes d’autogouvernement dans lesquelles la séparation entre gouvernants et gouvernés se réduit autant qu’il est possible » mais n’évacue pas cependant toute « verticalité » ou relation de pouvoir entre autorités et administrés et, moins encore, entre l’EZLN en tant que structure politico-militaire et les « bases d’appui » zapatistes (Baschet, 2014).

Viabilité de l’autogouvernement zapatiste

Par la force des choses, l’exercice d’une « autonomie de fait », non reconnue légalement, dans les zones d’influence de la rébellion constitue donc depuis plus d’une dizaine d’années le cœur de la lutte zapatiste. A entendre les professeurs indigènes de l’Escuelita de janvier 2014, l’autogouvernement rebelle renvoie autant à la méthode qu’à la finalité de leur lutte. Il est à la fois le lieu d’expérimentation pratique et « par le bas » de leur projet de transformation sociale et le laboratoire de leur émancipation politique et culturelle. Dans le glossaire zapatiste, « autonomie » signifie désormais « liberté ». «  Il n’est pas d’émancipation véritable qui ne soit auto-émancipation. (…) L’expérience invite à redécouvrir (…) ce principe aussi élémentaire que décisif : nous sommes capables de nous gouverner nous-mêmes  » (Baschet, 2014).

Pour autant, l’ensemble est-il viable ? Dans un contexte économique, politique et militaire toujours hostile, la dynamique zapatiste est-elle à même de gagner du terrain ou, plus modestement, de se reproduire, de durer encore… pour le bien-être de ses premiers protagonistes au quotidien, les pieds dans la boue, la tête et les mains à l’ouvrage ? Deux questions, plus précises, ont circulé au Chiapas dans le cadre des célébrations du 10e anniversaire des « Conseils de bon gouvernement » et du 20e du soulèvement armé : « les zapatistes sont-ils plus ou moins nombreux qu’en 1994 » et « vivent-ils mieux ? ». Jugées « trop cartésiennes » ou
« typiquement occidentales » par d’aucuns, ces deux interrogations ont néanmoins reçu des éléments de réponse divers, parfois contradictoires, au sein même des rangs zapatistes et parmi les observateurs « zapatisants ».

Le sous-commandant Marcos d’abord y a répondu, par anticipation, dès décembre 2012 [14]. En gros : « oui, nous sommes plus forts qu’avant et oui, nous vivons mieux ». Comme lui, les professeurs et les familles de l’Escuelita zapatista de janvier 2014 ont souligné la vigueur, la détermination et la résistance de la dynamique, ses avancées en « dignité » et ses réalisations concrètes en partage du pouvoir, en éducation, en santé, en justice, en égalité hommes-femmes, en activités productives et commerciales. Ils ont aussi reconnu et expliqué, tout comme Marcos, « pas mal d’erreurs et beaucoup de difficultés ». Ils n’ont pas caché non plus que c’était « dur, exigeant… », qu’il fallait «  être patient pour que viennent à s’améliorer les conditions matérielles  », même si ce n’était «  pas le plus important », qu’il y avait eu « des désistements… des dissidents, des mécontents… des jeunes qui n’ont pas résisté aux tentations du village voisin… aux cadeaux du gouvernement… à l’émigration aux Etats-Unis… », mais qu’il y avait aussi « des nouveaux qui nous ont rejoints ».

Pas ou peu de chiffres toutefois sur le nombre réel de zapatistes qui vivent « en autonomie » aujourd’hui. La journaliste Laura Castellanos, qui s’appuie sur « une source fiable proche de l’organisation », en annonce « plus de 250 000 » qui peuplent les vingt-sept « Municipalités autonomes rebelles – MAREZ » que l’on compte encore dans les cinq Caracoles zapatistes [15], c’est-à-dire quelque 22% de la population indigène du Chiapas (El Universal, 2 janvier 2014). D’autres observateurs, pas moins sensibles à la cause, parlent de 150 000, voire de 100 000 rebelles au maximum (même dans les points d’ancrage forts de la rébellion, aucune municipalité ne peut se targuer d’être à 100% zapatiste). La plupart admettent en tout cas que le mouvement a enregistré des défections significatives, individuelles ou collectives, notamment dans les communautés « entrées dans le zapatisme peu avant ou immédiatement après 1994, mues par la crainte d’être coincées entre deux feux ou par l’espoir d’une victoire rapide » et qui « ont quitté le zapatisme d’autant plus facilement qu’elles n’avaient pas vécu tout le processus de politisation » (Aquino Moreschi, 2014).

Peu analysée comme telle et d’ailleurs à peine évoquée par les zapatistes eux-mêmes dans les quatre « manuels » de l’Escuelita zapatista consacrés au
« gouvernement autonome », la viabilité économique des Caracoles et de leur caractère « anticapitaliste » pose d’évidence problème : autosubsistance agricole très faiblement diversifiée, manque de terre dans une partie non négligeable des municipalités rebelles, carences criantes en équipements et infrastructures, indépendance vis-à-vis de l’État mais dépendance à l’égard d’une solidarité internationale flottante et de filières commerciales alternatives fragiles, insertion ambivalente dans les marchés locaux et régionaux…
Le tout, ajouté à l’injection massive de capitaux « assistancialistes » par les autorités gouvernementales dans les villages non zapatistes, au climat délétère de harcèlement militaire ou paramilitaire qui continue à prévaloir à géométrie variable, ainsi qu’aux tensions et conflits intercommunautaires (notamment, suite aux occupations de terres zapatistes par d’autres organisations sociales indigènes, plus ou moins aiguillées par le pouvoir), hypothèque l’avenir même de l’autogouvernement rebelle.

Rébellion à moitié perdue ou à moitié gagnée ?

A l’isolement politique relatif du zapatisme et à son poids militaire insignifiant mais symbolique, il convient donc d’adjoindre la vulnérabilité sociale et économique de la rébellion dans le contexte actuel du Chiapas. Contexte caractérisé, plus que jamais peut-être, par l’« extraversion » du modèle de développement dominant, à la barre duquel le grand investissement privé, national et transnational (minier, autoroutier, touristique, agro-industriel, gazier, forestier…), a de toute évidence supplanté l’État local en tant qu’adversaire principal des intérêts vitaux et territoriaux des diverses organisations sociales indigènes chiapanèques, zapatistes y compris. Le rapport de forces n’est, en cela, pas moins inégal qu’il l’était il y a un peu plus de deux décennies, le 1er janvier 1994.

Alors, rébellion à moitié perdue ou à moitié gagnée ? Insurgés pour « la démocratie, la liberté et la justice », les encagoulés du Chiapas ne sont certes pas parvenus à refonder la Constitution, à décoloniser les institutions, à démocratiser véritablement le pays, ni même à prendre pied sur la scène politique mexicaine, mais, tant sur le plan local, que national et international, ils auront doté les luttes paysannes et indigènes pour la redistribution et l’autonomie d’une visibilité et d’une portée inédites (Duterme, 2004 et 2009). Et ils entendent continuer à peser sur les rapports de forces et les choix de société, dans un Mexique bloqué politiquement et grand ouvert aux vents dévastateurs de l’économie globalisée. Le zapatisme participe ainsi pleinement de ces mouvements indiens qui, en Amérique latine, de la base au sommet, font la preuve – fragile – que la mobilisation pour le respect des diversités n’implique pas nécessairement crispation identitaire et qu’elle peut aller de pair avec la lutte pour la justice sociale et l’Etat de droit. La reconnaissance mondiale, même évanescente, de leurs mérites alimente et se nourrit de leur dignité retrouvée.


[1] Journal de référence de la gauche universitaire et des fonctionnaires du Mexique. Ses reportages et son analyse de l’actualité en font un magazine de qualité qui enquête notamment très sérieusement sur le trafic de drogue.

[2] Ainsi la photo du discours de départ de la délégation vers l’Europe, qui s’est faite sous un portrait de Guevara et sous le drapeau mexicain (reprise en couverture de cette brochure), ne figure pas sur les sites européens de soutien à leur tournée, alors qu’elle figure bien sur le site de l’EZLN …

[3] Le Train Maya (en espagnol : Tren Maya) est un réseau de chemin de fer interurbain en construction au Mexique qui traversera la Péninsule du Yucatán. Le réseau, d’une longueur de 1 460 km, est constitué d’une liaison entre Palenque au Chiapas et Cancún dans le Quintana Roo via deux itinéraires qui encerclent la péninsule. Le projet vise à relier les destinations touristiques du Yucatán, y compris les sites mayas historiques dont il tire son nom.


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