L’imposture de la pseudo « Union des Anarcho-Syndicalistes »

Dans le panorama des groupes se revendiquant de l’anarchosyndicalisme, sévit depuis une cinquantaine d’années un groupe basé en Loire Atlantique. Fondé par Alexandre Hébert, le groupe a survécu à la mort de son Pape. S’auto désignant « anarchosyndicaliste », il est en fait le regroupement de militants de feu le Parti des Travailleurs, qui grenouillent au sein de FO. Nous republions ici un article de 2003, à l’époque où le groupe était au fait de sa gloire. Il permet de comprendre d’où vient ce groupe, et éclaire son mode de fonctionnement, et pourquoi il ne serait être considéré comme anarchosyndicaliste, mais bien comme une officine du trotskysme de la tendance dite « lambertiste ».

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A PROPOS du PT (Parti des Travailleurs), DE BLONDEL, DE LAMBERT ET DE L’ANARCHO-SYNDICALISME …


L’entrisme trotskiste en milieu anarchiste

samedi 10 mai 2003

A propos du livre de Christophe Bourseiller, Cet étrange monsieur Blondel. Enquête sur le syndicat Force ouvrière, Éditions Bartillat, 1997.

par Ariane, Groupe des Amis de l’AIT en Suisse

Comme son titre l’indique, ce livre est consacré à Marc Blondel, le dirigeant du syndicat français Force Ouvrière (FO), mais c’est le chapitre central, qui occupe plus de la moitié des pages de l’ouvrage qui est à nos yeux le plus intéressant. Il s’intitule : Le lambertisme : histoire d’un réseau d’influence.

Le lambertisme ?

Pour ceux qui s’intéressent à la politique, il s’agit de l’un des courants qui, en France, mais aussi dans d’autres pays, se revendique de la quatrième internationale de Léon Trotski. En Suisse, les militants de ce courant se regroupent notamment dans l’Union des cercles pour une politique ouvrière (UCPO) et en France dans le Parti des travailleurs (PT [depuis le PT a connu une scission, se déchirant entre le POI – Parti Ouvrier Indépendant – et le POID – Parti Ouvrier Indépendant et Démocratique). Leur grand leader, qui fut candidat à la présidence française en 1988, se nomme Pierre Boussel, mais il se fait appeler Lambert, d’où le nom de lambertisme donné à ce courant .

Fidèles en cela à la pensée de Léon Trotski, les lambertistes pratiquent l’entrisme dans les organisations du mouvement ouvrier (partis, syndicats, etc.). Certains d’entre eux semblent avoir une prédilection pour les organisations anarchistes et anarcho-syndicalistes. Dans l’après-franquisme, la CNT et la FAI d’Espagne ont été victimes d’interventions de ce type – notamment dans la région de Valence – ayant comme résultat un affaiblissement durable de ces organisations. Ici même, nous avons été assez directement concernés par ce problème lorsque la correspondante helvétique du périodique Le Monde libertaire, s’est avérée être une militante lambertiste (voir Le Monde libertaire et la Suisse, dans L’Affranchi n° 3, été 1992).

Le livre de Bourseiller donne donc d’importantes indications sur cette pratique en France. Il nous explique entre autres – et ce n’est pas là le moindre des paradoxes – que l’on peut être lambertiste sans être obligatoirement trotskiste, du fait que nous avons affaire à une sorte de secte qui tourne autour du leader fondateur et où tout le monde n’a pas accès à la même information.

L’organigramme du lambertisme français est constitué de quatre cercles concentriques. Au centre il y a l’organisation politique, le Parti ; ensuite on trouve les proches camarades de Pierre Lambert qui n’adhèrent pas nécessairement au parti, mais sont associés à la direction du réseau ; le troisième cercle est constitué des responsables politiques et syndicaux qui acceptent d’aider Lambert ou d’être aidés par lui et qui ne sont généralement pas trotskistes ; enfin on trouve les simples compagnons de route qui signent les innombrables pétitions (une spécialité lambertiste que l’on retrouve aussi en Suisse) et qui s’intègrent ponctuellement à des comités contrôlés par le parti.

Comme nous l’avons déjà signalé, les militants lambertistes pratiquent l’entrisme, ils pénètrent différentes organisations pour s’emparer des postes importants. En France, cette tactique a remporté des succès significatifs dans la Franc-maçonnerie, à la Libre Pensée… et bien sûr dans le syndicat Force Ouvrière où l’opération fut particulièrement délicate.

FO est un produit de la guerre froide qui a vu le jour grâce au soutien financier des syndicats américains, donc, indirectement de la CIA. La centrale regroupe en son sein des anticommunistes de droite et de gauche. Que des trotskistes, c’est-à-dire des marxistes-léninistes soient parvenus à y faire leur trou est donc a priori surprenant. Bourseiller nous explique qu’un tel exploit fut en partie redevable à l’action de quelques « anarchistes ». C’est grâce à une telle casquette que des proches de Lambert ont pu déjouer la méfiance de leurs camarades, parvenant ainsi à monter les marches de la bureaucratie de FO. Pendant que d’autres, anarchistes patentés, ne ménageaient pas leur soutien aux membres du parti.

Quelque part entre le troisième et le quatrième cercle lambertiste on trouvait, par exemple, Maurice Joyeux qui apparaît comme un « copain » de Pierre Lambert. A la fin des années quarante et au début des années cinquante, les deux hommes se côtoient dans un groupe de syndicalistes qui prétend réaliser l’unité entre la CGT et FO. Dès lors, «  Maurice Joyeux, on le verra souvent parrainer des réunions lambertistes, ou joindre son nom à la litanie des multiples pétitions trotskistes. Il devient un compagnon de route occasionnel…  » (p. 109). Ce célèbre pilier de la Fédération anarchiste fut-il conscient du rôle que lui faisaient jouer les lambertistes ou était-il un idiot utile ? Nous laissons aux historiens du futur le soin de trancher. En tout cas, selon d’anciens trotskistes, «  l’infiltration lambertiste dans le mouvement anarchiste (…) a été profonde et fructueuse » (p. 127).

Dans cette entreprise, deux bureaucrates de FO ont joué un rôle important, il s’agit de Joachim Salamero et d’Alexandre Hébert. Ici, nous avons affaire à d’authentiques lambertistes qui n’ont d’anarchiste ou d’anarcho-syndicaliste, comme ils aiment s’appeler, que la plume sur le chapeau. Outre le fait qu’il est permanent syndical de FO en Gironde (Bordeaux), Joachim Salamero est président de la Fédération nationale de la Libre Pensée, une organisation qui, en France, est désormais « totalement passée sous contrôle lambertiste  » (p. 224).

Quant à Alexandre Hébert, l’inamovible secrétaire départemental de FO en Loire-Atlantique (Nantes), il n’hésite pas à se présenter, sous la plume de son biographe, comme «  le dernier des libertaires » [1] de l’Hexagone. Mais d’une part, Hébert serait depuis 1969 membre du bureau politique du parti lambertiste, de l’autre il a tissé des liens pour le moins étranges avec des politiciens de droite et d’extrême droite. En 1965, Alexandre Hébert appelait à voter pour le député-maire sortant de Nantes, André Morice, un radical, partisan de l’Algérie française, qui s’était illustré, en 1957, comme ministre, en électrifiant la frontière entre l’Algérie et la Tunisie. D’autre part, le biographe que Hébert s’est choisi, Joël Bonnemaison, a milité, dans les années soixante-dix, au Front National. Ce Bonnemaison aurait bénéficié, lors de son premier mariage, de deux témoins de poids : Alexandre Hébert et Jean-Marie Le Pen. Depuis lors « les deux hommes se connaîtraient et s’apprécieraient » (p. 240).

En 1960, Hébert et Salamero sont à l’initiative d’une Union des anarcho-syndicalistes (UAS) à laquelle participent plusieurs militants très actifs de la Fédération anarchiste, Salamero étant alors responsable de son Bulletin interne. L’UAS cessera d’être en odeur de sainteté dans le mouvement libertaire en 1969, suite à des déclarations d’Alexandre Hébert comparant Daniel Cohn-Bendit à Hitler. Dans un premier temps, les lambertistes de l’UAS, tel Salamero, prennent leur distance avec Hébert. En 1970, sous la pression de jeunes recrues issues de mai 1968, une fusion entre l’UAS et l’Alliance syndicaliste (constituée de libertaires adhérents à différents syndicats réformistes) se produit. Marginalisés, des lambertistes quittent le navire et se mettent à publier un bulletin prétendument anarchiste intitulé Pour nous le combat continue. En 1975, l’UAS d’Alexandre Hébert renaît de ses cendres et, en 1996, cette organisation prétendument anarcho-syndicaliste adhère officiellement à l’Entente internationale des travailleurs (l’Internationale lambertiste). On retrouve parmi ses membres actifs Joachim Salamero, Joël Bonnemaison, etc.

D’un autre côté, un autre lambertiste, Serge Mahé, anime une Alliance des syndicalistes anarchistes qui édite La Lettre anarchiste, un bulletin en vente à la librairie Publico de la Fédération anarchiste à Paris. Comme le dit si bien Bourseiller, encore aujourd’hui «  Le mouvement anarchiste continue à subir les démonstrations d’affection des lambertistes » (p. 244).

Les lambertistes sont toujours les premiers à faire de grands appels à l’unité, mais il s’agit de discours de façade. Dans la pratique, ils sont les champions de la scission. Ils n’aiment guère êtres noyés dans la masse et préfèrent avoir affaire à des groupes divisés. Après une scission ou l’échec d’une tentative d’unité, ils s’arrangent pour garder des gens des deux côtés, tant que possible à des postes-clé. On vient de le voir, avec les pseudo-anarcho-syndicalistes, mais de nombreuses affaires du même genre se sont produites avec d’autres organisations. Un exemple : en 1984, certains de leurs militants ont provoqué une scission dans la Fédération de l’éducation nationale (FEN) pour rejoindre le syndicat des enseignants de FO. Le but de cette manœuvre ? Avant tout, d’empêcher un rapprochement prévisible entre les deux syndicats. Une fois l’opération terminée, les lambertistes conservent pourtant un courant organisé au sein de la FEN. Des actions semblables se sont produites vis-à-vis de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF), au sein de la Franc-maçonnerie, etc.

Après avoir survolé l’ensemble du panorama, une question se pose : pourquoi tout ça ? Certainement pas pour faire avancer la révolution ! Il existe sans doute des motivations clientélistes. Comme le dit un ancien militant de ce courant : «  le lambertisme, c’est à la fois un idéal qui a échoué, et une PME qui a réussi » (p. 246). Contrôler des institutions disposant de fonds importants, placer ses amis à des postes de bureaucrates syndicaux… peut être intéressant. Un Alexandre Hébert ne s’est d’ailleurs pas contenté d’avoir fait toute sa carrière à FO, il est aussi parvenu à y placer son fils qui a pris la suite de son père comme secrtétaire général de FO 44 !!!

Mais on peut également poser une autre hypothèse : un service de renseignement n’aurait-il pas tout intérêt à infiltrer un tel groupe ? Quoi de mieux pour observer et diviser syndicats et autres organisations que de pénétrer un collectif qui justement applique une telle stratégie ? On ferait ainsi d’une pierre deux coups en infiltrant le parti lambertiste et les associations que lui-même infiltre… Nous avons en tout cas intérêt à être attentifs aux tactiques qui ressemblent à celles évoquées ci-dessus, qu’elles soit impulsées ou non par des lambertistes.


[1] Joël Bonnemaison, Alexandre Hébert. 50 ans de luttes syndicales, Ed. du Rocher, Monaco, 1996

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