Contre la guerre au Karabakh( Արցախ )

Contre la guerre au Արցախ | Qarabağ

Déclaration d’un groupe de jeunes arméniens contre la guerre, diffusé sur le site du groupe de gauche Sev Bibar (ՍեւԲիբար) 13 octobre

Déclaration décoloniale, antifasciste et écoféministe depuis l’Arménie

Avant de délivrer notre déclaration, laissez-nous établir qu’il nous a semblé important de situer notre position dans des circonstances découlant de conditions géographiques et politiques très spécifiques et de décisions qui ont précédé le déroulement de la guerre en 2020. La violence n’est pas abstraite ni passive; nous ne devrions pas non plus l’être.

LES ORIGINES (COLONIALES) DU CONFLIT

Le conflit du Karabakh (Արցախ / Qarabağ) , un différend sur la région enclavée appelée «Haut-Karabakh» dans le «Caucase du Sud», est un produit colonial qui remonte aux premiers temps soviétiques lorsque Joseph Staline – agissant alors en tant que Commissaire pour les nationalités de l’Union soviétique, a pris la décision de transférer le Karabakh habité par une population indigène à majorité arménienne, sous le contrôle de la République Soviétique d’Azerbaïdjan (une des républiques qui constituait l’URSS), riche en pétrole. Staline a git ainsi afin de renforcer sa propre alliance avec la Turquie d’Ataturk, alors apparament pro-soviétique. Pendant les années soviétiques, la région (oblast) autonome du Haut-Karabakh (abrégé en russe en NKAO) est resté un territoire autonome sous la juridiction de l’Azerbaïdjan soviétique, avec une population à majorité arménienne et des minorités azerbaïdjanaise, russe, ukrainienne, biélorusse, grecque, tatare et géorgienne et ce jusqu’à la fin de URSS.

LA PÉRIODE MODERNE ET LA GUERRE 1988-1994

En février 1988, après des décennies d’expérience des politiques coloniales injustes et oppressives de la République Soviétique d’Azerbaïdjan envers la population arménienne du Karabakh, des manifestations de masse en faveur de l’unification du Karabakh avec l’Arménie ont eu lieu d’abord dans la capitale de la région, Stepanakert, puis à Erevan, la capitale de l’Arménie. Bientôt, le Conseil suprême du Karabakh a émis une demande de transfert de la région dans l’Arménie soviétique.

Ces tentatives d’autodétermination ont cependant été contrées par un pogrom génocidaire anti-arménien dans la ville côtière azerbaïdjanaise de Sumgait, puis deux autres pogroms similaires anti-arméniens à Kirovabad et Bakou, la capitale de l’Azerbaïdjan, ce dernier en janvier 1990. Ces tensions ont rapidement évolué vers une guerre de guérilla entre les deux parties, et le 2 septembre 1991, la République du Haut-Karabakh a été proclamée à Stepanakert, puis approuvée par référendum en décembre. Il a été une fois de plus rejeté par le gouvernement soviétique de l’Azerbaïdjan, boycotté par les 20% de la population azerbaïdjanaise de la région, mais adopté démocratiquement avec 99,98% de votes «pour» l’indépendance.

L’Azerbaïdjan a déclaré son indépendance de l’Union Soviétique seulement un mois plus tard, le 18 octobre 1991. Bien que la justification même de l’indépendance de l’Azerbaïdjan repose sur le principe du droit international de l’autodétermination, principe inscrit dans la loi sur la sécession de l’URSS et dans la Constitution de l’URSS et protégée au chapitre I, article I de la Charte des Nations Unies et du Pacte international relatif aux droits civils et politiques en tant que droit pour «tous les peuples», la propre déclaration d’indépendance du Karabakh – une tentative pour annuler la manœuvre impériale injuste de Staline – a été accueillie avec déni et la violence, faisant ainsi de la toute jeune République azerbaïdjanaise un État colonisateur lui-même dès sa naissance.

Les affrontements se sont transformés en une guerre destructrice à grande échelle de 1992 à 1994, où la Russie post-soviétique (plus ouvertement) et la Turquie génocidaire, alliée de l’OTAN (plus discrètement) prenaient parti sur la base de leurs objectifs géopolitiques et de leurs ambitions impérialistes, conduisant à un cessez-le-feu volatile. basé sur le Protocole de Bichkek en 1994. Des dizaines de milliers de personnes, y compris des civils, ont été tués pendant la guerre qui a vu des épisodes horribles tels que le massacre de civils azéri de Khojaly, le déplacement de centaines de milliers de personnes des deux côtés. Une grande partie de l’ancien NKAO plus 7 territoires adjacents se sont retrouvés sous le contrôle des forces armées arméniennes.

LES DÉCENNIES APRÈS LE CESSEZ-LE-FEU

Après le cessez-le-feu, la menace de guerre magistralement orchestrée a contrôlé les peuples d’Arménie, du Karabakh et d’Azerbaïdjan et les a privé d’une prise de décision autonome et décoloniale sur les questions sociales, politiques et économiques. Pendant des décennies, des gouvernements corrompus et non élus ont pillé, opprimé et exercé des violences sur la population, empêchant toute possibilité de changement de régime dans les pays.

Des techniques d’exploitation et d’oppression similaires ont été utilisées par les classes dirigeantes en Arménie, en Azerbaïdjan, en Russie et en Turquie. Elles ont profité de la corruption, de l’autoritarisme, de l’extraction des métaux lourds et des combustibles fossiles, du commerce et des ventes d’armes de destruction massive fondées sur la glorification de la guerre et de l’hétéro-patriarcat, pour étrangler toute possibilité de solidarité écoféministe post-nationale, décoloniale, anti-patriarcale, antifasciste à long terme entre toutes les classes, races, ethnies, genres, sexualités, langues, capacités, cultures et âges dans toutes les localités touchées․

Les élites politiques minoritaires et les classes dirigeantes de chaque pays ont également fait preuve de plus de solidarité entre elles qu’avec la majorité opprimée du peuple, faisant taire la dissidence en incitant à la rupture du cessez-le-feu alors que les frontières étaient fermées. Les plus riches ont pu échapper à la conscription obligatoire, tandis que les recrue des des couches les plus pauvres de la société ont été victimes de violence, d’abus, de suicides et de meurtres pendant leur service militaire.

Toute possibilité de résolution pacifique du conflit a été enterrée dans des réunions de représentants politiques et de diplomates. Tout cela à abouti au maintien du statu quo préservé pendant 30 ans, ce qui était profitable pour les puissances impériales commerçantes d’armes et leurs mandataires au pouvoir dans les pays en conflit.

Les populations d’Arménie, du Karabakh et d’Azerbaïdjan se sont accommodés d’une rhétorique fasciste et xénophobe les uns envers les autres. Trois générations ont grandi reproduisant l’hostilité ethnique et religieuse, auparavant plus ou moins empêchée / apaisée par la politique de «fraternité nationale» en l’ère soviétique.

Le fascisme, le racisme et la xénophobie ont atteint un niveau particulièrement élevé en Azerbaïdjan, se manifestant dans des discours officiels, comme le tweet de 2015 du président Aliyev déclarant que «l’Arménie n’est même pas une colonie, elle n’est même pas digne d’être un domestique», ou encore dans la pratique de l’État , à l’exemple de l’officier de l’armée azerbaïdjanaise Ramil Safarov qui a assassiné dans son sommeil le lieutenant arménien Gurgen Margaryan lors d’un séminaire de formation parrainé par l’OTAN à Budapest. Safarov a été gracié, proclamé héros national, promu et comblé de cadeaux par le président Aliyev.

Alors que l’Azerbaïdjan reste un État dictatorial, le peuple arménien a tenté de briser le cercle vicieux et a lancé un mouvement de protestation en 2018 qui a abouti à un transfert pacifique du pouvoir d’une oligarchie cleptocratique à un une mafia néolibérale. Le gouvernement démocratique nouvellement formé a fait de nombreuses tentatives, mais insuffisantes, pour restaurer les ressources publiques pillées. Cependant, une «révolution» nationale démocratique bourgeoise qui ne rejette pas le système capitaliste patriarcal, colonial, néolibéral et anti-environnemental, qui manifeste une résistance institutionnelle aux mouvements épars de résistance, qu’il s’agisse des mouvements de défense des droits des travailleurs, ou des mouvements de rejets de l’industrie minière organisés de manière écoféministes, populaires et communautaires, bref une telle « revolution » est vouée à l’échec et risque de se renverser tôt ou tard. Il va sans dire que les puissances régionales autocratiques sont désireuses de travailler à ce renversement. Si ce n’est pas par un coup d’état, alors peut-être ce sera par une guerre.

LA GUERRE DE 2020

Le 27 septembre 2020, le régime dictatorial azerbaïdjanais, soutenue par la Turquie, a déclenché avec rage une guerre contre le Karabakh dans le but politique de «mettre fin à l’occupation arménienne» et de restaurer son «intégrité territoriale». Qui a déclenché l’agression n’est ni une question de commentaire, ni une question d’opinion, comme le suggèrent de nombreux points de vue centristes «impartiaux». C’est plutôt une question factuelle. Se trouvant dans une impasse politique et économique exacerbée par la chute des prix du pétrole depuis mars de cette année, le régime autocratique du président azerbaïdjanais Aliyev semble avoir décidé, une fois de plus, de jouer sa dernière carte de la guerre et du nationalisme, détournant ainsi l’attention de son peuple vers Karabakh.

La Turquie, suivant son approche expansionniste néo-ottomane, prend clairement partie au conflit, étant du côté de l’Azerbaïdjan à la fois diplomatiquement et sur le champ de bataille, fournissant non seulement des armes et du personnel expert, mais également au moins des centaines de mercenaires syriens. Le régime d’Erdogan tente non seulement de démanteler le Groupe de Minsk de l’OSCE et de s’insérer dans la question afin d’avoir son mot à dire dans la région, mais aussi d’ouvrir un nouveau front de guerre par procuration avec la Russie en déstabilisant une autre région sous son influence, afin de gagner sur d’autres fronts coloniaux, à savoir la Syrie et la Libye. De plus, cela pourrait également avoir une signification nationale pour le régime d’Erdogan, car pendant des années l’expansionnisme turc et les ambitions néo-ottomanes, couplés à la répression des opposants politiques et des antifascistes turcs qui ont tenté de résister, ont servi Erdogan et son établissement comme source de légitimité. et a détourné les gens des effets dévastateurs des politiques économiques néolibérales et de la privatisation incessante. La classe dirigeante des pétrodollars d’Azerbaïdjan a ouvertement accueilli favorablement le paradigme suprémaciste turc – le slogan «une nation, deux États» n’est rien d’autre que la soumission forcée des Azerbaïdjanais à l’élite politique turque.

La Russie, d’autre part, armant les deux pays pendant des décennies et utilisant le conflit pour accroître sa propre influence politique et économique dans la région, s’attend probablement à ce que l’Arménie cède les restes de sa souveraineté politique et économique, et une partie des progrès démocratiques obtenus après la « révolution de velours », en échange de la paix.

Selon le nombre de victimes militaires que les deux parties reconnaissent, la guerre a déjà coûté la vie à plus de 8 000 personnes et en a déplacé des milliers des deux côtés.

IL N’Y A PAS DE GAGNANTS DANS UNE GUERRE

Il n’y a pas de «victoire» dans la guerre, sauf pour ceux qui en profitent. La glorification de la guerre est profondément enracinée dans la masculinité toxique du système hétéronormatif patriarcal, dont la perpétuation dépend de l’existence même de la guerre et de son hégémonie idéologique. La guerre efface toute lutte anti-capitaliste, anti-militariste, anti-fascistes, antiracistes, environnementales, féministes et queer. Les discours patriarcaux et nationalistes omniprésents deviennent non seulement dominants mais aussi obligatoires, et toute divergence par rapport au courant dominant est considérée comme une trahison supplémentaire et punissable envers «l’État-nation» et «l’armée-nation» . Une autre guerre signifie une autre vague d’exacerbation de la haine, la fermeture des portes à la réconciliation et à la confiance, la montée du nationalisme et le ciblage des voix marginalisées qui défient les mécanismes de production de guerre et d’expansion impérialiste. Cette guerre, comme toute autre, a également de graves conséquences environnementales, transcendant les frontières et les identités. Cette partie de la Terre, déjà endommagée et épuisée par l’exploitation minière presque au point de non-retour, est aujourd’hui détruite quotidiennement.

La militarisation devient omniprésente: à un niveau personnel, et envahie le quotidien, que ce soit en suivant les flux d’information en continue, en apprenant le nombre des victimes, les bombardements sans fin et les destructions, tout en faisant du bénévolat pour soutenir les réfugiés. Nous ne sentons plus la frontière entre « être militarisé » et « faire un pas en dehors ». Il semble qu’il n’y ait pas l’option de «ne pas faire partie de la guerre». Le seul moyen de se sauver reste donc les soins, le soutien mutuel et les réseaux de solidarité qui contribuent à maintenir nos valeurs et à assurer notre survie. Aujourd’hui, la seule solidarité légitime qui nous est permise est celle de mourir ensemble ou d’organiser la logistique et le soutien de ceux qui ont fui la zone de combat, la solidarité genrée des soins, de guérison et de nettoyage du désordre physique, psychologique et écologique. Depuis notre jeune âge, nos corps ne nous appartiennent pas, ils sont d’une manière ou d’une autre considérés comme des serviteurs du conflit. Ce cycle doit prendre fin. Nous avons besoin d’un mouvement politique antifasciste pro-paix solide et d’un agenda․

Jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à former un tel mouvement en partie parce que a) la critique du nationalisme, du patriarcat, du capitalisme et du militarisme reste largement un discours marginal et réprimé, b) les positions anti-guerre ne sont pas viables dans les conditions d’agression militaire étrangère et le discours expansionniste, c) les discours pro-paix déjà marginaux sont souvent dominés par des approches libérales, hiérarchisées (descendantes top down) qui égalisent et homogénéisent les dynamiques de pouvoir, les contextes et les réalités, et d) les positions anti-nationalistes et internationalistes sont souvent facilement identifiées avec l’expérience soviétique du socialisme totalitaire, dont la mémoire collective laisse peu ou pas de place à la politique de gauche. Pour que de tels espaces s’ouvrent dans la région au sens large, une lutte pour la décolonisation doit être coordonnée et peut-être même précédée par le renversement des dictatures en Azerbaïdjan, en Turquie et en Russie.

L’Union soviétique n’était pas la solution de paix mais la partie du problème lui-même. Tout comme le système capitaliste occidental, l’URSS a activement contribué à la vision moderniste de la supériorité anthropocentrique et colonialiste de l ‘«Humain», manifestée par le progrès scientifique, l’expansion militaro-industrielle et le commerce des armes, l’exploitation du travail, la discipline et le contrôle des corps et des esprits.

LE TEMPS DE L’ACTION ECOFEMINISTE DÉ-COLONIALE, ANTI-FASCISTE ET ANTI-MILITARISTE

Nous appelons l’Azerbaïdjan à arrêter les attaques; ce conflit ne peut pas avoir de solution militaire.

Nous appelons à remplacer les cadres idéologiques de la nation et du territoire par ceux des personnes et des droits. Les droits du peuple, pas les droits des États. Le conflit ne peut pas continuer d’être vu simplement à travers le principe légaliste de l’intégrité territoriale.

Nous appelons à la reconnaissance de l’autodétermination du Karabakh et à l’annulation de la manœuvre coloniale soviétique d’il y a un siècle. Les frontières tracées au début du XXe siècle par les bolcheviks et réifiées par l’Azerbaïdjan indépendant n’ont jamais reflété les droits de la majorité des habitants du Karabakh. Ils ont créé les conditions de la guerre perpétuelle dans la région, puis du déplacement des populations et de la nécessité d’une zone tampon constituée des territoires adjacents.

Nous soulignons l’importance du droit de TOUS les réfugiés(arméniens comme azéris : réfugiés azeris des 7 territoires adjacents et réfugiés arméniens de Bakou, Sumgait, Nakhichevan et d’autres villes azéries autrefois peuplées d’Arméniens), à retourner dans leurs foyers et de leur droit à l’autodétermination dans des conditions de démilitarisation, de désintoxication des sociétés de la haine mutuelle, de garanties mutuelles et solides de sécurité et de retenue de l’ingérence des puissances impérialistes fascistes dans la région.

Nous appelons à abandonner les positions expansionnistes et maximalistes en faveur de positions post-nationales.

Nous appelons à une reconnaissance multilatérale et à des réparations pour les génocides et massacres passés afin de prévenir les génocides futurs, à savoir le génocide arménien, le massacre de Shushi, les pogroms de Sumgait, Kirovabad, Bakou et le massacre de Khojaly.

Nous exprimons notre solidarité avec les compagnons d’Azerbaïdjan, de Turquie et d’ailleurs, qui ont fait entendre leur voix contre cette guerre.

Nous appelons à la paix mondiale et à la démilitarisation. Pour l’abolition du complexe militaro-industriel colonial et du commerce des armes, soutenu par les industries des mines de métaux lourds et des combustibles fossiles. Pour un arrêt de l’extraction des métaux lourds et de la combustion de combustibles fossiles dans le monde entier.

Nous appelons à la solidarité et à la coexistence pacifique par delà les frontières, les identités et les classes.

Nous appelons à adopter le respect de la vie – humaine et non humaine, comme principe politique dominant.

Nous appelons à une lutte internationale pour la suppression du fascisme, des appétits dictatoriaux du système capitaliste et de ses agents dans notre région et au-delà. Nous dénonçons le totalitarisme et sa propagande sous toutes ses formes.

Nous rêvons d’une cohabitation post-nationaliste, pluraliste et durable pour les peuples du Caucase dans une écologie politique axée sur la vie, à travers la création d’une communauté internationaliste autogérée et autonome dans la région. »

12/10/2020

UN.

SP.

P.H.

T.T.

https://medium.com/sev-bibar/against-war-in-%D5%A1%D6%80%D6%81%D5%A1%D5%AD-qaraba%C4%9F-2baaecfbad5e

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