SAUVE QUI PEUT UTOPIA !

Texte écrit par le Collectif d’anciens salariés d’Utopia en réaction à l’article paru dans la gazette n°114 sous le titre : « Utopia salaud, le peuple aura ta peau »

Article publié dans le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, n°89, mars avril 2005

Utopia défend une certaine vision de la société …pourtant, ce n’est peut-être pas l’entreprise que vous imaginez. Pour notre part, nous en avons fait la triste expérience.

Un simple constat : 25 départs entre juin 2002 et octobre 2004. Départs protéiformes qui, exception faite de trois licenciements – n’en déplaise à nos anciens employeurs qui n’en comptent que deux « vrais en treize années » – ont été pour beaucoup à l’initiative des employés eux-mêmes. En plus des démissions, des congés de formation, certains n’ont pas hésité à interrompre un CDD avant terme ou à décliner une proposition de CDI, préférant ainsi l’incertitude du chômage à la « sécurité de l’emploi ».

L’origine de ce collectif outre le besoin de manifester notre mécontentement, est un article publié dans la gazette d’Utopia n° 114 sous le titre « Utopia salaud ! Le peuple aura ta peau », lequel est écrit en réaction contre un tract des anarchosyndicalistes de la CNT/AIT révélant le contenu d’un compte-rendu de réunion d’équipe.

Pour sa défense, Utopia n’hésite pas à discuter la fiabilité des propos rapportés, alléguant qu’ils ne sont qu’ « un résumé subjectif » rédigé par « une adorable stagiaire dont c’était le premier jour ». Cet argument, s’il atteste la nécessité pressante pour Utopia de disqualifier ses détracteurs, laisse surtout transparaître sa volonté d’esquiver le sujet épineux des licenciements pour « manque de conscience politique », l’entreprise préférant débattre du rôle des délégués en son sein. Quoi qu’il en soit, nous savons pertinemment que chaque compte-rendu de réunion, lorsqu’il n’a pas été rédigé par la gérante des cinémas ou l’un des responsables, est systématiquement soumis à leur approbation avant d’être distribué à l’ensemble de l’équipe.

En ce qui concerne l’attribution des primes, les justifications fournies par Utopia comme quoi il serait « légitime et juste » de prendre en compte entre autres critères, « la participation bénévole (des salariés) à des activités internes à Utopia hors du temps de travail » ne nous satisfont pas. Nous pensons que ces primes sont seulement là l’aboutissement d’une manœuvre intellectuelle destinée à convaincre les salariés qu’il est plus honorable de travailler pour son employeur pour le plaisir que pour obtenir de quoi vivre, les amenant ainsi à toujours plus de dévouement.

A cette fin, Utopia a imaginé d’occulter les aspects laborieux et salarié du travail en le présentant comme une activité gratuite et sans obligation : le bénévolat. Dès lors, il devient légitime pour les employeurs de ne pas inclure certaines activités dans le comptage du temps de travail tout en motivant leurs choix par souci d’objectivité. L’accueil des réalisateurs et l’organisation de manifestations par les salariés en sont deux exemples caractéristiques au sujet desquels le règlement intérieur déclare : « outre que faire un bon repas (pris dans ce cas en charge par Utopia) avec Tavernier, les invités d’ATTAC (…), il y a un aspect formateur, valorisant, enrichissant sur le plan humain et professionnel qui fait de la chose un avantage plus qu’un effort ». Le règlement renchérit sur ce dernier point, ajoutant qu’ « habituellement, ce sont les « directeurs  » qui se réservent cette part gratifiante des choses ». Nous pouvons donc comprendre que bien plus qu’un avantage, c’est une faveur que nous accorde Utopia. Or, demanderiez-vous à être payés en échange d’une faveur que l’on vous fait ?

Quant aux activités jugées moins gratifiantes telles que la réception et la distribution des gazettes, 1e transport de matériel et de films d’un cinéma à l’autre (le tout avec nos véhicules personnels) et les réunions d’équipe, Utopia s’en remet à la conscience de ses salariés en les laissant « libres » de les inclure ou pas dans le comptage du temps travaillé. Parallèlement, la direction ressasse un discours alarmiste où l’entreprise – malgré son essor – est toujours présentée comme mise en péril par ses concurrents les multiplexes, oubliant qu’Utopia participe à cette concurrence et met également des cinémas en difficulté. Dans ce contexte, le salarié qui voudrait réclamer le paiement de ses heures travaillées est soumis à un cruel dilemme. Finalement, ne serait-il pas plus « légitime et juste » de prendre ces aspects en compte dans les salaires, et non dans les primes comme en est convaincu la direction ?

Le Collectif d’anciens salariés d’Utopia.

Extraits de témoignages d’anciens salariés d’Utopia :

 « Comme à toute personne ayant fait des études de cinéma, Utopia me paraissait être le lieu de travail idéal : excellente programmation, respect des films, engagement politique, collègues sympas et cinéphiles …Quelle désillusion ou devrais-je dire «  désutopie  » ! La paranoïa, la délation, les lettres recommandées et les réunions sanctions faisaient aussi partie de cette aventure. La gazette est prompte à critiquer les autres entreprises, cela tend à masquer la réalité du travail dans ce cinéma : des idées incongrues sur une nécessaire dévotion à Utopia, des heures non comptabilisées dans le temps de travail, des idées politiques que les salariés doivent pouvoir justifier auprès des spectateurs et surtout aucun droit à l’erreur sous peine de recevoir une lettre recommandée. Ma déception dans ce cinéma a été immense, j’ai quitté Utopia à la fin de mon contrat sans vouloir discuter avec mes employeurs d’une éventuelle reconduction, j’ai fui sans me retourner. (…) » Héloïse

« J’étais une Utopiste convaincue lorsqu’en mai 2004 les directeurs d’Utopia m’ont proposé d’embarquer pour une aventure salariée de six mois. Nous nous connaissions mieux depuis un certain temps puisque nous avions créé l’association des Utopistes Associés ensemble et j’en étais alors la vice-présidente. (…) J’ai trouvé cette opportunité extraordinaire. (…) Malheureusement (et le mot est faible …), j’ai vite déchanté. (…) Le fait, ensuite, de ne pas avoir notre salaire complet un mois paraît anecdotique ; mais il est important de souligner que lorsque ça nous est arrivé, nos patrons si engagés dans la cause des salariés nous ont reproché en réunion d’être mesquins, de nous monter la tête pour ce genre de détails. Mesquinerie, que de nous soucier de savoir si nous allions pouvoir payer notre loyer en début de mois ou donner à manger à nos enfants lorsque nous ne gagnons que 1100€ par mois ? Mesquinerie, que de leur dire qu’en tant que patrons d’entreprise, ils ont des devoirs envers leurs salariés, surtout quand le salaire n’est pas versé pour la simple et unique raison qu’en août le comptable est en congés, et qu’ils n’ont pas prévu un évènement qui se répète chaque année à ladite période ? (…) » Anne

« (…) Une collègue venait de quitter l’entreprise avec une balance horaire déficitaire lorsque je me suis moi-même retrouvée avec environ 70 heures à rattraper. Ce cumul s’explique de deux manières : contrairement à la législation sur l’annualisation du temps de travail, l’entreprise ne remettait pas les balances horaires à zéro au 31 août de chaque année et pendant de nombreuses semaines on ne m’a pas fait travailler un minimum de 35 heures. Cela a eu des répercussions physiques et morales : j’ai dû enchaîner des semaines de travail supérieures à 35 heures (parfois supérieures à 42 heures sans avoir été rémunérée en heures supplémentaires). L’impossibilité d’organiser ma vie personnelle m’a contraint à un état d’isolement auquel s’est ajouté un état de grande fatigue (le temps que je ne passais pas à travailler, je le passais à dormir pour récupérer). (…) » Christine

« Je garde, fort malheureusement, un pitoyable souvenir de mon court passage dans la SARL Utopia. C’est avec regret que j’ai constaté très vite à quel point ses créateurs et dirigeants faisaient peu de cas des conditions de travail et de vie de leurs salariés. Et ce, en contradiction complète avec les discours lénifiants et les effets de communication dont ils se sont fait une image de marque. (…) Les fonctions les plus pénibles se révélèrent vite être celles du ménage : aspirateur, poubelles, serpillière dès 6 heures du matin, m’obligeaient à me lever à 5. Tout cela bien sûr pour un SMIC. A cela, vinrent se rajouter, hors du temps de travail, hors rémunération : la relecture des gazettes (pour les volontaires !), leur distribution auprès des commerçants, le démarchage pour de nouveaux emplacements de relais gratuits à cette même gazette, la mise en place de publicité dans les rues pour le lancement d’Utopia Tournefeuille, l’organisation de futures rencontres avec des metteurs en scène, ces rencontres elles-mêmes, une réunion par mois de 4 heures minimum. Au total, mon 1/4 de temps finissait par devenir un bon mi-temps sans rémunération appropriée. Si l’on comptait frais de déplacement, parking, nourriture …je finissais aussi par perdre de l’argent en travaillant et surtout… beaucoup trop de temps ! (…) » Christian

« On sait pourquoi on souhaite travailler à Utopia. Sous peu, on sait tout autant pourquoi on souhaite en partir. Dans mon cas, sept mois auront suffis. (…) Les plannings ont été une des principales sources de conflits. Modifiés chaque semaine, ils nous étaient souvent remis le dimanche soir pour la semaine à venir, ce qui rendait pour le moins difficile l’organisation de notre vie personnelle. A plusieurs reprises, il est arrivé que la durée minimale de repos entre deux jours travaillés ne soit pas respectée. Régulièrement, nous avons évoqué ces problèmes au cours de réunions, ce qui ne manquait pas d’exaspérer nos responsables. Selon eux, cela n’était dû qu’à notre évidente mauvaise volonté (je laisse à d’autres le soin d’évoquer l’épisode de la psychothérapie de groupe). » Guillaume

« J’ai été opérateur projectionniste à Utopia pendant 2ans et demi. A l’ouverture des salles de Tournefeuille, les conditions de travail se sont profondément altérées. Très vite, les emplois du temps sont devenus impossible à établir et n’étaient connus que quelques jours à l’avance. Cela a créé d’énormes tensions dans le personnel. (…) La demande incessante d’investissement et de volontariat pour l’essor de l’entreprise a définitivement fâché beaucoup de salariés. Consciente de ces gros dysfonctionnements, la direction a proposé en réunion une psychothérapie de groupe financée par les primes annuelles des salariés (…). » Yane

« Je me souviens que pendant longtemps il m’a été impossible de terminer une journée de travail à l’heure prévue par l’emploi du temps ; non parce que je ne m’étais pas acquittée de mes tâches mais parce que j’étais habitée par le sentiment de ne jamais en faire assez. J’ai compris plus tard que ce sentiment de culpabilité ou mauvaise conscience m’était insufflé par le discours ambiant et les apartés de certains dans l’équipe tendant à sanctifier le travail désintéressé. Une manière pour Utopia de s’attirer le dévouement de ses salariés. (…) » Stéphanie

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *