[Comment le NPA a mis la main sur l’Ecole Emancipée]

L’école Emancipée victime d’une opération politique

dimanche 11 mai 2003

Nous avons déjà évoqué dans nos colonnes le coup de force honteux contre l’Ecole Emancipée (EE), composante historique du mouvement syndical enseignant.

Au-delà du soutien nécessaire aux victimes de cette opération politique, ils est temps pour les militants révolutionnaires en général et anarcho-syndicalistes en particulier de réfléchir aux causes qui rendent possibles de tels coups de force et de mettre en avant des solutions qui les rendent désormais impossibles.

Le syndicalisme enseignant est un monde à part. Il a son histoire, ses pratiques et ses objectifs. Historiquement, au sortir de la résistance, quand le Parti communiste d’un côté et les sociaux-démocrates de l’autre ont voulu, chacun pour leur compte, mettre la main sur la CGT et on fini par la faire éclater (en CGT et en FO), les syndicats enseignants sont restés unifiés dans la FEN (Fédération de l’Education Nationale). Ce n’est que dernièrement que les proches du PC ont repris le processus de division et ont emporté le gros des troupes dans la FSU. En pratique, le syndicalisme enseignant se caractérise par une bureaucratie digne des pires périodes staliniennes, avec tout ce qui en découle : luttes intestines pour le contrôle de l’organisation, utilisation de la base comme masse de manœuvre pour la « journée d’action » rituelle, clientélisme… Les objectifs, ou plutôt l’objectif, car il n’en reste qu’un, est la défense de « notre statut » … de titulaire. Car les nombreux précaires et les non-enseignants (OP cuisines, OEA [1]…) de la maison n’ont qu’à se brosser : ils peuvent servir de prétexte à une « mobilisation » syndicale ; mais, depuis cinquante ans, ils ne constituent jamais le coeur de la négociation.

Une perle sur un tas de fumier

Dans ce magma politico-syndical pas très sympathique, le courant dit « Ecole Emancipée » (EE) faisait jusqu’à présent figure de minuscule perle perdue sur un tas de fumier.

En effet, non seulement les enseignants regroupés dans l’EE se battent pour l’unification statutaire et salariale (y compris des précaires), non seulement ils se situent dans une perspective de lutte des classes, non seulement ils rejettent le militarisme, le cléricalisme, le fascisme, le stalinisme, la ségrégation sociale, mais encore, chose pratiquement impensable de nos jours pour des « syndicalistes enseignants », ils défendent des conceptions pédagogiques novatrices !

Francisco Ferrer ou Célestin Freinet sont des références pour eux et ils n’hésitent pas à passer à la pratique dans leurs classes. Bref, ces sortes d’extra-terrestres au lieu de s’intéresser exclusivement à leur avancement, HSA (Heure supplémentaire année), primes, congés [2]… s’intéressent aux élèves pour lesquels ils cherchent à rendre l’école la moins toxique possible.

Numériquement, l’EE était minoritaire, mais son prestige était fort. Et ça finissait par gêner. Mais laissons sur ce point la parole aux principaux intéressés :

« Les différents pouvoirs politiques et administratifs, les différentes bureaucraties syndicales, combattues par l’Ecole Emancipée ne sont jamais arrivés à la faire taire. Il aura fallu, pour la mettre en péril, un groupe de militants, animé par les responsables du secteur enseignant de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) qui se servent de l’Ecole Emancipée comme d’un marchepied dans leur stratégie d’alliance (avec la bureaucratie syndicale du courant Unité et Action) dans les instances dirigeantes de la FSU…

Après avoir échoué dans leurs tentatives de prise de contrôle de la revue dans les instances régulières de l’Ecole Emancipée, ils ont décidé de passer en force avec des méthodes bien connues dans le mouvement ouvrier : bourrages de salles, refus de procéder à la vérification des mandats, pseudo AG statutaires … avec, pour couronner le tout, la sortie d’un ersatz de revue intitulée « Ecole Emancipée nouvelle formule », prêt-à-penser d’un syndicalisme de sommet borné à la FSU, rédigé par des déchargés » [3]

La scission dans l’EE est donc un putsch, organisé par une poignée de politiciens pour prendre le pouvoir … et, si possible le conserver. Comment ? Certainement pas avec des adhérents de l’EE conscients de ce qu’ils sont ! Comme l’écrit avec humour un militant, pour garder le pouvoir, il faut qu’ils lancent « un nouvel OGM … sur le marché : la « Tendance large » [4].

La tendance large

Qu’est-ce que cette bête ? C’est un « regroupement lié à la conjoncture… également présenté comme « de masse ». En fait, c’est la volonté de pratiquer « une autre forme de syndicalisme ». Deux conséquences en découlent :
-  la volonté d’imposer, sous prétexte d’efficacité et de démocratie, un cadre rigide, structuré qui, en pratique, confine l’élaboration des décisions aussi loin que possible de la base (l’élaboration autonome des positions est vécu par les partisans de la « tendance large » comme un obstacle au fonctionnement).
-  l’abandon de la dimension idéologique. « Elle prend la forme d’arguments divers : rompre avec une pratique syndicale « parlementariste », « de témoignage », de « donneurs de leçons » (cette brillante « trouvaille », tout droit sortie des invectives adressées par les staliniens et les bureaucrates aux militants de l’EE) ». (Remarque : dans la bouche des trotskistes le terme « parlementariste » ne critique pas le Parlement (dans lequel ils espèrent aller se gaver un jour) mais le syndicalisme assembléiste et le terme « donneurs de leçons » désigne tous ceux qui font usage de leur esprit critique). La « tendance large » consiste à « rassembler sur la base du refus conjoncturel de telle ou telle réforme … Il n’y a plus vraiment d’orientation syndicale cohérente. La cohérence de l’intervention des militants de la tendance vient de l’extérieur de la tendance elle-même, elle est dictée par les impératifs tactiques d’une organisation politique. »

Les partisans de la « tendance large » ont tout fait pour empêcher l’EE de continuer et sa revue de paraître (interdiction légale d’utiliser le titre, d’utiliser le routage postal…). Ceux qui se dévouent pour que l’EE ne soit pas vidée de toute sa substance ont réussi, malgré tout, à reprendre la publication. Il faut les féliciter de leur courage et les soutenir dans leur action. Il faut clairement dénoncer les pratiques lamentables dont ils sont victimes, dénoncer les politiciens qui, tout en appelant à « l’unité » n’hésitent pas à exploser tout mouvement social qui fait obstacle à leurs manœuvres. Mais là ne s’arrête pas le rôle des militants.

Pour que de tels agissements ne se répètent pas sans fin

En effet, comme le souligne l’éditorial de l’EE, les magouilleurs sont passés « en force avec des méthodes bien connues dans le mouvement ouvrier ». Hélas, ce n’est que trop vrai. Ce n’est pas la première fois que ça arrive ! On pourrait multiplier les exemples petits et grands, et, nous-mêmes, nous avons été victimes : la CNT-AIT a subi un putsch, impulsé par le groupe des Vignoles, voici maintenant dix ans. Ceux qui s’en souviennent constateront que les méthodes employées sont bien voisines et, surtout, ce qui pourrait paraître plus surprenant, que les raisons avancées sont les mêmes : Si le terme « tendance large » n’a pas été employé, tout le reste y était : volonté d’effacer la référence idéologique (en ce qui nous concerne, l’anarcho-syndicalisme), de faire de la « masse », du nombre (quitte à se présenter aux élections paritaires dans le public, de délégués du personnel, de comité d’entreprise dans le privé), de participer à des « fronts communs » (avec d’autres organisations syndicales ou politiques) … Le vocabulaire lui-même est identique : nous ne comptons pas les fois où notre pratique constante de l’assemblée générale (locale, régionale…) a été dénoncée par les partisans de l’autoritarisme, ni celles ou on nous a tancés de n’être que des « donneurs de leçons ». Bref, ce qui arrive à l’EE est un remake de ce qui est arrivé sûrement à des dizaines de syndicats, associations, mouvements.

Tout ceci pose une question de fond et une question de forme. C’est le rôle des militants de se les poser, de les poser au mouvement social, et d’essayer de les résoudre, sous peine de continuer sempiternellement à construire des mouvements puis à les voir dévier ou éclater sous la pression des réformistes, politiciens et récupérateurs de toutes sortes.

L’échec des stratégie de colonisation

Avant d’aborder ces deux questions essentielles, il convient de faire une observation. L’objectif de tous ces coups de force est d’augmenter le nombre d’adhérents. Le présupposé, c’est que c’est l’idéologie qui empêche « les gens » d’adhérer. L’évacuation de l’idéologie devrait donc permettre à ces mêmes « gens » d’arriver. Or, il suffit d’ouvrir les yeux : même après avoir adopté les positions les plus plates, les « gens » ne se précipitent pas pour adhérer chez eux ! Il peut y avoir un petit succès au démarrage pendant quelques années (l’attrait de la nouveauté…), il peut y avoir quelques rares entreprises où ils « font des cartes »,… mais les gens sans idéologie qui ont adhéré un moment en partent le moment d’après. C’est tellement logique ! Celle qui a le mieux « réussi » sur ce plan, la CGT espagnole, lamentable scission de la CNT reste finalement modeste sur le plan numérique. Elle est très loin à l’évidence d’avoir la force historique qu’eût la CNT dans ce pays. Elle est sûrement loin aussi de ce qu’aurait actuellement cette même CNT si elle n’avait pas vécu des scissions à répétition qui devaient soi-disant « renforcer » le mouvement. Quand au mouvement français, les « pragmatiques » dix ans après leur putsch sont loin de constituer un mouvement de masse… à moins qu’on appelle masse quelques centaines de personnes dispersées sur le territoire. Finalement, toutes les scissions d’organisations révolutionnaires ont échoué dans leur grandiose projet de devenir des organisations de masse. Elles végétent comme de petites -ou très petites- organisations. Leur seul résultat (mais peut-être était-ce l’ojbectif de certains ?), c’est d’avoir peut-être contribué à empêché les organisations révolutionnaires de se développer.

A l’inverse, l’histoire du mouvement libertaire prouve que des mouvements sociaux fortement idéologisés, comme la CNT en Espagne, la FORA en Argentine, la SAC en son temps en Suède ou les IWW aux USA, peuvent être de véritables mouvement de masse. Il n’y a donc pas une opposition entre nombre et idéologie, mais un travail à faire pour que le grand nombre, ces fameux « gens », réinvestissent la lutte des classes et s’approprient la pensée révolutionnaire.

Mais revenons à nos deux questions.

Question de fond d’abord : ce que vient de vivre l’EE, comme tous les autres exemples, … montre qu’en dernière analyse, il n’y a que deux façons de concevoir la lutte sociale.

L’une, celle dans laquelle nous nous reconnaissons, postule qu’idéologie et pratique doivent être intimement liées, naître l’une de l’autre et donc que le débat doit être permanent autour des idées et des pratiques au sein du mouvement social lui-même, tous les adhérents y participant.

L’autre prétend -en superficie seulement- que le mouvement social doit être le moins idéologique possible, pour réunir beaucoup de monde. En réalité, les tenants de cette dernière position savent bien qu’il n’existe pas de mouvement social sans idéologie. L’idéologie qui les anime est tout simplement importée de l’extérieur, (du parti politique, de la famille idéologique dont ils proviennent), distillée habillement aux adhérents du mouvement social pour qu’ils s’en imprègnent sans la discuter et pour qu’ils agissent en sa faveur, même s’ils ne la partagent pas, même s’ils ne savent pas en quoi elle consiste.

Ces deux positions sont irréductiblement inconciliables. Si on le comprend, il faut en tirer les conclusions : un mouvement social révolutionnaire doit rejeter tous ceux qui veulent le désidéologiser. Il doit se protéger contre eux. Il n’y a donc pas de place en son sein pour les membres de partis politiques. Et bien sûr, il ne doit accepter aucune collaboration, même ponctuelle (ça commence toujours par du ponctuel…) avec ces partis, ni avec les associations qui font le lien avec eux (genre DAL, Attac…) sous peine de faire rentrer le loup dans la bergerie. Rassurez vous : dans un pays comme la France, quand on enlève les politiciens, il reste des millions de personnes. On entend souvent dire que les adhérents des partis et de leurs mouvements satellites sont les plus « conscients » et que donc on ne peut se passer d’eux. Sornettes ! L’expérience prouve que, loin d’être des éléments positifs dans les organisations syndicales, ils n’y servent que de « Cheval de Troie » pour permettre à leur parti d’en prendre le contrôle au moment propice.

S’organiser efficacement

La deuxième question qui se pose aux mouvements sociaux après celle de préserver leur positionnement idéologique est de parvenir à s’organiser efficacement. Efficacement veut dire ici deux choses. D’abord être en mesure de développer une activité cohérente sur le terrai (ça, c’est le court terme, l’immédiat). Ensuite, et il faudrait dire surtout, construire une organisation qui ne se laisse pas exploser ou récupérer au bout de quelques années ! En effet, les partis politiques pratiquent l’entrisme (leurs militants peuvent adhérer sans dire qui ils sont) et la prise en main de tout les leviers de pouvoir pouvant exister dans les organisations (par exemple : la presse, les sites internet, les bureaux…). Plus une organisation (même libertaire) est structurée verticalement (avec des « rouages » qui fonctionnent « bien », qui font « remonter » et « descendre » informations et décisions, une presse « nationale », centralisée…), plus elle est facile à prendre en main par un petit groupe.

Cette observation n’avait pas échappée aux anciens. Les statuts de la CNT-AIT, écrits par des militants qui avaient vécu la première grande scission de la CGT, puis celle de la CGT-U, les difficultés de la CGT-SR, la résistance … sont pensés pour protéger l’organisation contre les dérives autoritaires (en particulier, en donnant le rôle prépondérant aux régions, en contrebalançant le Congrès des syndicats par le CCN -assemblée des régions- en ne donnant aucun pouvoir aux fédérations professionnelles et encore moins au Bureau confédéral, simple agent de liaison…). Ils n’ont pourtant pas suffi à l’éviter comme nous l’avons vu, même s’ils ont permis, grâce à la pratique préexistante du fédéralisme (en particulier : des journaux locaux et régionaux…) de limiter les dégâts.

Globalement, on peut dire qu’aucune des conceptions de l’organisations telles qu’elles ont existé au XXème siècle n’a été à l’abri de l’entrisme, de la manipulation, du détournement, de la récupération. Cette question est donc essentielle. Il est nécessaire que les révolutionnaires voient quelles sont les pratiques organisationnelles qui permettent ces dérives et que, là aussi, ils en tirent les conclusions. Personnellement, je pense qu’il est nécessaire d’inventer un type d’organisation sans base et sans sommet, ou il n’y ait rien à « remonter » et à « descendre » parce que la circulation de l’information, de la réflexion, tout comme la prise de décision se feraient horizontalement, en réseau. Bien sûr, réseau, ce n’est qu’un mot (qui a dans la langue courante des sens assez différent, ce qui n’est pas pour simplifier les choses), mais il exprime une conception qui me semble pouvoir ouvrir des perspectives. Quoiqu’il en soit, l’’expérience malheureuse que vient de vivre l’EE doit nous inciter à réfléchir à de nouveaux modèles organisationnels, à les mettre en pratique pour les tester, pour évaluer leur efficacité et leurs insuffisance, à les confronter avec la théorie, bref, à construire un mouvement social, autonome, révolutionnaire et, je l’espère, anarcho-syndicaliste.

Norbert


[1] Ils sont d’ailleurs en train d’être transférés aux départements et régions sans que la réaction des syndicats enseignants ne dépasse un niveau symbolique.

[2] Je caricature ? Peut-être, mais venez donc à la cantine du personnel de mon lycée entendre les conversations…

[3] Les « déchargés » sont des enseignants qui sont payés par l’Etat pas pour enseigner mais pour gérer leur syndicat. La citation est extraite de l’édito d’Ecole Emancipée, février 2003

[4] les passages entre guillemets sont tirés du même journal, article « Syndicalisme de transformation sociale contre syndicalisme de direction ».

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