Un texte inédit d’Anselmo Lorenzo sur les manœuvres politiciennes contre l’anarchisme espagnol et qui reste d’une actualité brulante

Traduction en espagnol : Un texto inédito de Anselmo Lorenzo que trata de las maniobras políticas contra el anarquismo español y que sigue siendo de una actualidad candente.

Le texte que nous donnons à lire ci-après est intitulé « PROTESTATIONS D’ESPAGNE : RÉPONSE AU BUREAU SOCIALISTE INTERNATIONAL ». C’est un texte inédit (ou du moins oublié) d’Anselmo Lorenzo. Il a été publié en 1910 dans le numéro 3 de « la Vie Ouvrière » [1], le alors tout jeune journal de la CGT française des origines qui venait d’être fondé quelques mois auparavant par Monatte. Et pourtant, plus de 110 après, ce texte à encore des choses à nous dire qui font écho à la situation contemporaine de l’anarchosyndicalisme en Espagne.

Anselmo Lorenzo lui-même est une figure oubliée de l’anarchosyndicalisme espagnol (pour en savoir plus se reporter à notre brochure « nselmo Lorenzo, pionnier . Pourtant  il en est l’une des figures tutélaires. Il est de cette génération des pionniers, celle qui a connu la Première internationale, celle des débats entre Marx et Bakounine, une époque où faire du syndicalisme était illégal et ne consistait pas à se présenter aux élections de représentant des travailleurs, ces derniers préférant passer à l’action directe. Infatigable propagandiste de l’anarchisme, Lorenzo fait le lien entre l’AIT[2] première époque et la CNT espagnole, participant au Congrès de fondation de l’organisation emblématique de l’anarchosyndicalisme espagnol.

Anselmo Lorenzo était considéré par les anarchistes de son époque comme un maestro, un éclaireur de chemin, par sa droiture, son honnêteté et surtout son attachement indéfectible aux valeurs morales et éthiques de l’Anarchisme. Cette probité incorruptible a convaincu nombre de travailleuses et de travailleurs, en Espagne et au-delà dans tous les pays hispanophone, de la valeur de l’Anarchisme, la plus haute expression de l’Ordre comme disait son contemporain Reclus.

Mais Lorenzo était aussi et surtout un homme qui mettait ses convictions en actes. Pendant plus de 12 ans, il fut le compagnon inséparable de Francisco Ferrer, ce pédagogue libertaire qui créa l’École Moderne pour essayer d’arracher les masses laborieuses des griffes de la réaction religieuse la plus venimeuse.

En 1909, l’Etat espagnol décide de mobiliser les réservistes pour les envoyer se battre dans la guerre coloniale du Maroc. Cette mesure touche en fait les jeunes ouvriers, les fils de la bourgeoisie pouvant se faire exempter pour 1500 pesetas. Pour protester contre la mobilisation de ses enfants, la Barcelone populaire, la Barcelone anarchiste se soulève. Dans cette émeute grandiose, le peuple affirme sa force. Quelques couvents sont incendiés symboliquement, sans qu’aucun mal ne soit fait à leurs occupantes ou occupants. La répression bourgeoise et cléricale s’abat, impitoyable. C’est la Semaine Tragique. Le Pouvoir doit trouver des responsables et des coupables, et les châtier. Ce sera Ferrer, qui sera arrêté, condamné et fusillé.

Mais on ne se méfie jamais assez de ceux qui se disent vos « amis ». Que la bourgeoisie capitaliste cherche à supprimer les anarchistes après tout, rien que de très normal. Mais en 1910, sur les ruines fumantes de la Semaine Sanglantes, le Parti Socialiste et son Bureau International donnent un  coup de poignard dans le dos des anarchistes, profitant de leur affaiblissement suite à la répression. Il est vrai que l’Espagne a toujours été pour les socialistes autoritaires une « anomalie » politique : dès l’époque de la Première internationale, le mouvement ouvrier espagnol avait pris fait et cause pour Bakounine contre Marx. Les marxistes ont toujours cherché à se débarrasser de ce caillou dans la chaussure qui venait contrarier leurs plans sur la comète révolutionnaire. Et malgré leurs appels lancinants à l’unité, les marxistes ont toujours cherché et cherchent toujours à éliminer les anarchistes, parfois de façon directe, parfois de façon plus subtile, en les absorbant. En décembre 1909, c’est la méthode brutale qu’ils choisissent : le Parti Socialiste Espagnol, dirigé par Pablo Iglesias, lance donc un appel au Bureau Socialiste International, lequel s’empresse de le relayer auprès des autres partis socialistes européens, pour leur demander de les aider à relancer leur journal la Intenacional et ainsi « en aidant les socialistes  de Catalogne, vous contribuerez à éteindre un des plus grands et plus anciens foyers de l’anarchie en Europe ».

Cette volonté des politiciens bourgeois de gauche d’éradiquer l’anarchisme de la carte de l’Espagne fit réagir Anselmo Lorenzo, et c’est ce texte que nous vous proposons de relire aujourd’hui. Nous invitons les militants sincères de l’anarchosyndicalisme intéressés par la question espagnole à le relire attentivement, non pas avec l’œil humide de la nostalgie, mais avec l’œil acéré de la critique. Car il se trouve qu’aujourd’hui une nouvelle fois l’anarchosyndicalisme espagnol est en danger de se faire étouffer par des « amis qui lui veulent du bien ».

Après la mort de Franco, la bourgeoisie lança la « transition à la démocratie » : comment tout changer pour que rien ne change. Que l’Espagne intègre le camp des « nations démocratiques libérales » mais surtout que le pouvoir et la richesse restent entre les mains de la bourgeoisie. Mais le cirque de la réconciliation nationale, signé lors du Pacte de la Montcloa qui vit le PS et le Parti Communiste reconnaitre la monarchie en échange de leur institutionnalisation, était troublé par une CNT renaissante et turbulente, qui rejetait le Pacte du compromis historique de la gauche avec la Monarchie constitutionnelle. La CNT refusa la main tendue de l’institutionnalisation en refusant de participer aux élections syndicales. Par tout un tas de manœuvres plus ou moins subtiles (l’affaire Scala, l’infiltration du faussaire Enric Marcos à la tête de la CNT, …) la bourgeoise réussit à diviser la CNT. Il faut dire quelle put compter sur l’attitude de certains faussaires et politiciens introduits dans la CNT (dont le fameux Enric Marcos), qui appelaient à être raisonnable et à accepter de jouer le jeu institutionnel. Tels de vulgaires indicateurs de police, ils sollicitèrent même une rencontre avec le consul des USA à Barcelone pour lui déballer leur sac, comme en témoigne le Câble Diplomatique du 23 mai 1978 révélé par Wikileaks quelques 20 ans après.[3] Ces faussaires délateurs sont à l’origine de la CGT espagnole actuelle, dont Solidaridad Obrera est une scission (notamment après que la CGT ait accepté des syndiquer des flics, même si depuis la CGT a fait marche arrière).

Malgré ces divisions qui visaient ni plus ni moins à éradiquer encore une fois le plus ancien foyer anarchiste d’Europe, il restait des irréductibles qui résistaient au chant des sirènes de l’intégration.

Mais depuis une dizaine d’année, une nouvelle vague d’attaque contre les principes anarchistes de la CNT se sont fait jour, au sein même de la vénérable maison. Au nom d’une soit-disant efficacité et d’un pragmatisme qui reste à démontrer, tout ce qui fait l’âme et le cœur de l’anarchosyndicalisme est promptement vidé de toute substance. L’action directe des travailleurs est remplacée par la médiation des avocats devant les tribunaux. Pour une fraction qui désormais s’appelle CNT-CIT (du nom de son regroupement international, la CIT, Confédération Internationale du Travail) et qui a pris en main les outils de l’organisation, la CNT devient un « syndicat révolutionnaire »,  voire un « syndicat alternatif » ou « combatif ». Dans les documents de présentation de la CNT, la finalité politique de la CNT – le Communisme Libertaire (pour paraphraser le titre d’un livre d’Isaac Puente) n’est plus évoquée. Ou alors simplement sur le mode de la nostalgie, d’un accessoire rangé au rayon poussiéreux des reliques d’un passé lointain et révolu.

Guy Debord, dans « la société du spectacle » l’a très bien décrit . « Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux». Aujourd’hui, en Espagne comme dans de nombreux pays, l’anarchosyndicalisme est devenu un spectacle « syndical révolutionnaire », les drapeaux rouges et noirs sont devenus des images dont on a perdu le sens mais qui mettent de jolies couleurs sur les photos et les selfies postés sur les réseaux sociaux. Le sigle CNT est devenu une marque déposée au registre de la propriété intellectuelle par la CIT, qui entend bien la monétiser. Ainsi, cette fraction qui a fait main basse sur la CNT a-t-elle attaqué devant un tribunal de l’État les irréductibles de la CNT-AIT pour usurpation de sigle, atteinte au droit de propriété intellectuelle ; et elle réclame des indemnités au nom du droit à l’image !!! Cette  CNT-CIT réclame à la CNT-AIT 900 000 euros de dédommagements !!! Un quasi million ! (cf. La CNT-AIT espagnole, contre vents et marées http://cnt-ait.info/2023/04/14/la-cnt-ait-espagnole-contre-vents-et-marees/)

Et puisque cette CIT n’a peur de rien, elle ose affubler son centre d’archives du nom d’Anselmo Lorenzo ! On reconnaît un véritable loup à sa capacité d’endosser la peau des agneaux qu’il a au préalable dévoré, pour mieux faire croire qu’il fait partie des leurs.

La conclusion du texte d’Anselmo Lorenzo qui dénonce les manœuvres dissolvantes et empoisonnées des politiciens de son époque est intemporelle. Elle s’applique aussi à la situation actuelle et à nos politiciens contemporains.

« Cela n’empêche pas que l’intelligence et l’énergie de ceux qui restent, des invincibles, de ceux qui maintiennent le feu sacré de l’idée contre les persécutions et les déviations, nous donnent l’assurance que Barcelone, que la Catalogne, que l’Espagne ouvrière tout entière ne manquera pas à l’accomplissement de son devoir au grand jour des revendications prolétariennes. »

C’est parce que nous sommes fidèles à l’esprit d’Anselmo Lorezo, que nous appelons les anarchistes et les anarchosyndicalistes sincères, « ceux qui restent, les invincibles, ceux qui maintiennent le feu sacré contre les persécutions et les déviations »,  où qu’ils se trouvent, à exprimer auprès de la CIT et ses sections – tout comme le firent Monatte et d’autres à l’époque en protestant auprès du Bureau socialiste – leur réprobation la plus ferme des agissements de la section espagnole de la CIT contre la CNT-AIT espagnole.

Vive l’anarchosyndicalisme, Vive la CNT-AIT espagnole, Vive l’Association Internationale des Travailleurs

CNT-AIT France

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[1] La Vie Ouvrière, numéro 3, janvier 1910, page 328, Paris.

[2]Asociación internacional de trabajadores

[3] Dis moi qui sont tes amis … A propos de la CGT espagnole : http://cntait.info/2019/09/23/cgt-e-cia

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PROTESTATIONS D’ESPAGNE : REPONSE AU BUREAU SOCIALISTE INTERNATIONAL

La Vie ouvrière, numéro 12, 20 mars 1910

Récemment, un député socialiste belge, M. Léon Furnémont, a fait un voyage à Madrid pour s’aboucher avec des membres de l’organisation politique dirigée par Pablo Iglesias. Là, dans une conférence publique, il a fait des déclarations qu’a reproduit la presse espagnole, et que voici :

« Notre évangile, tel qu’il a été adopté dans tous les Congrès socialistes, se résume dans les trois propositions suivantes :

1° Le Parti socialiste est un parti de classe, c’est-à-dire le parti des travailleurs, tant manuels qu’intellectuels, de ceux qui ne possédant pas de moyens d’existence, se voient obligés de vendre au capital leur force productrice et vivent soumis à sa tyrannie ;

2° La classe ouvrière doit s’organiser pour l’action politique : c’est-à-dire qu’à côté de son organisation syndicale et professionnelle, elle doit aussi faire de la politique pour obtenir la protection économique des lois : car si les lois ne sanctionnent pas les améliorations apportées à la condition du prolétariat, il ne sera pas facile à celui-ci d’acquérir la capacité de transformer le régime social ;

3° La classe ouvrière doit s’emparer des pouvoirs publics, pour effectuer la transformation de l’organisation actuelle, basée sur le monopole au profit de quelques-uns, en une organisation communiste ou collectiviste, dans laquelle tous les moyens de production appartiendront aux nations et à l’humanité entière, fondant ainsi toutes les classes en une seule, qui travaillera et qui jouira de la richesse.

Celui qui accepte ces trois propositions est socialiste. Celui qui ne les accepte pas, quelle que soit la noblesse de son cœur, quelle que soit son intelligence et l’ardeur de son zèle démocratique, n’est pas socialiste. »

La conséquence d’un semblable programme, c’est que tout travailleur manuel ou intellectuel qui accepte ces trois propositions – qu’il soit Anglais, Français, Belge, Suisse, Allemand, Russe, Italien, Espagnol, Portugais, etc. – n’est pas internationaliste : c’est un nationaliste, qui méconnaissant la capacité révolutionnaire du prolétariat, demande aux législateurs et aux gouvernants de son pays des lois protectrices grâce auxquelles les travailleurs deviendront capables de transformer le régime social.

Dans cet évangile qu’enseignent les apôtres du nouveau socialisme – diamétralement opposé à ce socialisme au nom duquel les socialistes de Paris et de Berlin s’appelaient frères et protestaient contre la guerre franco-prussienne ; à ce socialisme qui réunissait à Madrid en 1870 et en 1871, des ouvriers français et des ouvriers espagnols pour protester contre la fête patriotique du 2 mai ,  cet évangile socialiste absolument contraire à celui de l’Association internationale des travailleurs, qui réunissait en une pensée et une action commune tous les travailleurs du monde sans distinction de couleur, de croyance ni de nationalité, – on fractionne le prolétariat par nations au lieu de maintenir la solidarité internationale, et on fait croire aux travailleurs qu’en se consacrant à la politique nationale et en se confiant aux politiciens de profession on peut espérer voir s’accomplir la transformation du régime social, ce qui est la négation des deux grands principes de l’Internationale : « L’émancipation des travailleurs doit être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes » ; « l’émancipation des travailleurs n’est pas un problème local ni national, mais un problème social qui embrase tous les pays civilisés, et dont la solution dépend de leurs concours tant pratiques que théoriques ».

Furnémont me fait ici l’effet d’un de ces milords anglais qui imbus du préjugé que l’Espagne est un pays de manolas et de toreros, vont à Séville assister à une « réjouissance populaire » artificiellement préparée, qu’ils prennent pour une manifestation spontanée et authentique des mœurs du pays, et s’en retournent chez eux plus trompés que jamais, s’imaginant avoir vu la confirmation de leurs illusoires croyances.

Comme il l’a dit dans sa conférence, Furnémont croit que le prolétariat est incapable d’opérer la transformation du régime social, et que pour en acquérir la capacité, il a besoin de la protection des lois ; c’est comme si les agneaux pour se délivrer de la tyrannie des loups, leur demandaient leur protection. Il arrive à Madrid, il s’entretient avec Pablo Iglesias et son entourage, et se figure avoir pris contact avec l’ensemble du prolétariat espagnol :comme s’il n’y avait pas une Andalousie ouvrière d’antique tradition communiste, une région valencienne ouverte aux idées progressistes, une Catalogne syndicaliste révolutionnaire de date plus ancienne que l’Internationale elle-même, une côte cantabrique habitée par une race forte et prudente, pays où la Corogne et Gijon brillent comme deux phares de la pensée rédemptrice du prolétariat. Et avec cette visite à Madrid coïncide, peut-être comme résultat des renseignements obtenus ou suggérés, la publication dans le journal « Le Peuple », de Bruxelles, du 8 février d’une circulaire véritablement incroyable, signée par les membres du Comité Exécutif du Bureau socialiste international, Vandervelde, Anseele, Furnémont et Huysmans, dans laquelle on demande aux comités centraux des Partis affiliés de verser de l’argent pour permettre de reprendre la publication à Barcelone d’un journal intitulé la Internacional.

Ce document débute ainsi :

« Depuis la fondation de l’Internationale en Espagne, il n’y a pas eu en Catalogne, et surtout à Barcelone, un mouvement socialiste sérieux. Les bakouninistes ont pris la tête du mouvement ouvrier dès les débuts, et ils se sont livrés à des attaques violentes contre les socialistes. Ils publièrent d’abord à Barcelone, un quotidien, el Productor, et une revue scientifique, la Revista Blanca. Ils éditèrent ensuite, d’une manière presque constante, un grand hebdomadaire à Barcelone, et plusieurs journaux dans les autres villes de Catalogne. Cette activité rendit fort pénible le travail des « socialistes », qui se contentèrent de publier, de temps en temps, des hebdomadaires, et tenaient des réunions publiques que les anarchistes troublaient méthodiquement et essayaient même parfois de dissoudre à coups de revolver.

« Cette situation anormale, dont la classe ouvrière a souffert énormément, avait sensiblement changé à la suite de divers échecs essuyés par les anarchistes, notamment après la grève de 1902. »

La circulaire ajoute qu’alors, comme les syndicats « avaient à peu près disparu de la Catalogne », on vit « les socialistes entrer dans la bataille pour reconstituer ces organismes sur une base plus sûre et plus forte ». Et amalgamant le vrai et le faux, le Bureau socialiste international continue en ces termes :

« Le premier effort dans ce sens a été fait en 1904, en contribuant à la constitution de la Fédération locale des syndicats ouvriers connue sous le nom de « Solidaridad Obrera ». Cette tentative a été très heureuse, car en 1907, cette fédération locale est devenue régionale. Un second effort beaucoup plus important a été tenté par les « socialistes » en constituant pour la première fois, la « Fédération socialiste catalane » et en fondant un organe important qui porterait le titre : la Internacional. »

Le Bureau socialiste international se charge lui-même de démontrer que les efforts de 1904 et 1907 n’ont pas réussi à constituer en Catalogne un mouvement « socialiste » sérieux. Il le prouve par le fait même de la demande qu’il adresse aux comités centraux des Partis affiliés de venir en aide à ces pauvres « socialistes » catalans, qui ne sont pas en état de reprendre par leurs propres forces la publication de leur organe.

« Il est absolument nécessaire – dit la circulaire – de faire revivre ce journal… Mais nos camarades ne sont pas à même de fournir les moyens nécessaires pour publier la Internacional. Ils devraient plutôt être secourus eux-mêmes. En conséquence de cette situation particulière, ces camarades se sont adressés au Bureau socialiste international pour lui demander de leur venir en aide. Pour pouvoir refaire leur journal avec une chance de succès, ils auraient besoin de huit à neuf mille francs. Cette somme, relativement considérable pour eux, ils ne peuvent la demander au Comité national du Parti espagnol… Comme vous le voyez, nos camarades espagnols sont à un tournant très difficile dans la vie de leur parti. »

Par contre, ces bakouninistes qui n’ont jamais rien su faire de sérieux, ces anarchistes dont les « échecs » sont censés avoir favorisé la croissance du parti « socialiste » se trouvent, de l’aveu du Bureau socialiste international, constituer une force redoutable ; si redoutable, que c’est contre elle qu’il fait appel à l’argent des pays voisins. Écoutez plutôt :

« Les anciens bakouninistes sont là, prêts à recommencer la lutte et à s’emparer de nouveau du mouvement ouvrier et des syndicats fortement ébranlés en ce moment … En aidant les « socialistes » de Catalogne, vous contribuerez à éteindre un des plus grands et plus anciens foyers de l’anarchie en Europe. Vous aiderez par-là à constituer et à renforcer la puissance de ces « socialistes » en Espagne, et vous interviendrez enfin d’une façon efficace dans le pénible et courageux effort que tente en ce moment la classe ouvrière de toute l’Espagne ( !). »

Je ne discuterai pas d’avantage la circulaire si maladroitement lancée par le Bureau socialiste international. Cette circulaire, comme il est naturel, a soulevé l’indignation des syndicalistes catalans, dont l’organe, la Solidaridad Obrera, l’a stigmatisée dans son numéro du 26 février comme un document qui « falsifie les faits d’une manière déplorable » et qui « contient des calomnies préjudiciables à l’harmonie qui doit régner dans le camp syndicaliste ». Quant au journal Tierra y Libertad, il a publié le 3 mars, une réponse que je veux donner ici en entier  :

« Le groupe éditeur et rédacteur de Tierra y Libertad, de Barcelone, dénonce au monde travailleur le fait suivant :

« Le Bureau socialiste international, dans le journal belge le Peuple, organe quotidien de la démocratie socialiste, numéro du 8 février dernier, s’adresse aux comités centraux des Partis affiliés, en leur demandant huit à neuf mille francs pour la reconstitution du journal la Internacional.

« Dans cette circulaire, le Bureau socialiste international, mal informé, commet des inexactitudes qui peuvent être qualifiées de graves et même de calomnieuses.

« Pour éviter les mauvais effets de ce document, qui a les allures d’un décret gouvernemental, il convient que les travailleurs auxquels il est adressé sachent ce qui suit :

« 1° que la fraction appelée « socialiste », qui constitue en Espagne le groupement politique nommé Partido Obrero (Parti ouvrier) et le groupement ouvrier appelé Union General de Trabajadores (Union générale des travailleurs), n’a pas d’importance en Catalogne ;

2° Que la Revista Blanca n’a pas été publiée à Barcelone ;

3° que la grève générale de Barcelone de 1902, brillant mouvement de solidarité envers une corporation ouvrière en lutte avec le capital, mouvement qui a étonné le monde par sa nouveauté et sa grandeur, a été dénigré par le secrétaire du comité directeur du sus-mentionné Partido Obrero, qui donna des renseignements défavorables au Conseil des Trades Unions d’Angleterre, lequel avait vu avec une sympathie naturelle ce mouvement grandiose.

4° Que la Fédération locale de sociétés ouvrières constituant le corps désigné par le nom de « Solidaridad Obrera » a été le produit d’un mouvement spontané des travailleurs barcelonais, et non celui de l’insignifiant groupe « socialiste » barcelonais lequel a donné à peine, en de longues années, des signes extérieurs d’existence à Barcelone ;

5° Que la « Fédération socialiste catalane », dont l’existence est à peine remarquée, et [ce qui s’appelait son organe ] le journal la Internacional, d’une part, et de l’autre la fédération appelée « Solidaridad Obrera » et son organe intitulé Solidaridad Obrera, sont deux choses tout à fait distinctes, sans confusion possible ;

6° Que les anarchistes n’ont jamais troublé les réunions convoquées et tenues par les membres du groupe socialiste, et, à plus forte raison, n’y ont jamais tiré des coups de revolver ;

7° Que si c’est en aidant les « socialistes » de la Catalogne à éteindre un des plus ancien foyers de l’anarchie – comme dit le Bureau socialiste international dans un langage indigne et calomnieux – qu’on consolidera et renforcera la puissance du « socialisme » en Espagne, on n’a que faire de demander 9000 francs aux fédérations ouvrières internationales pour soutenir le journal la Internacional : il suffit de présenter la note au fond des reptiles.

« Le Bureau socialiste international, les sociétés et les travailleurs auxquels est adressé la malheureuse circulaire, et la généralité des travailleurs qui ne font pas du socialisme d’une manière aussi mesquine sont invités à prendre note de ces déclarations.

« Pour notre part, vivement impressionnés par les récentes déclarations des travailleurs de la République d’Argentine qui, renonçant à leurs divisions, se sont rapprochés en une consciente et puissante union qui doit être comme le syndicat liquidateur de la société bourgeoise en faillite ; admirant le grandiose mouvement émancipateur des travailleurs de Pennsylvanie ; et désireux de nous unir à tous les travailleurs de l’Europe et du monde dans l’idée et dans l’œuvre de l’émancipation et de la participation de tous au patrimoine universel, nous protestons contre les machinations de ces « socialistes » qui aspirent seulement à être des chefs et députés, au prix de la soumission de leurs affiliés, et qui transforment le socialisme, la glorieuse initiative de l’Association internationale des travailleurs, en un humble troupeau de cotisants et d’électeurs, ce en quoi se résume ce que ces gens-là appellent « les doctrines de leur parti »

On ne peut rien ajouter à une réplique aussi écrasante que méritée.

Puisse-t-elle être comprise par les organisations ouvrières auxquelles on demande de l’argent pour une propagande d’une efficacité douteuse et d’un caractère plus qu’équivoque.

Maintenant, comme contraste à l’impression reçue par Furnémont de sa visite de Madrid, il sera bon de mettre en regard l’impression qu’a rapporté Jouhaux de sa récente visite à Barcelone, où il avait été délégué par la Confédération Générale du Travail pour assister au grand meeting annoncé le 6 février et qui n’a pas pu avoir lieu. C’est dans la Voix du Peuple, de Paris, du 27 février, que Jouhaux a raconté c qu’il a vu et entendu :

« Je pus, dit-il, entrer en relation avec les valeureux militants barcelonais. L’impression faite sur moi par cette entrevue fut excellente. Si faible numériquement que soit à l’heure présente l’organisation ouvrière en Catalogne, elle n’en constitue pas moins une grande force agissante et combative.

« Contrairement à ce qui se passe malheureusement trop dans nos milieux syndicaux, les ouvriers catalans sont animés d’un esprit largement ouvert aux idées nobles et généreuses. Les syndicalistes sont là-bas des hommes hardis et courageux qu’aucune tentative, si audacieuse soit-elle, n’effraie. L’atmosphère qui plane dans les réunions syndicales est une atmosphère de fraternité et de sympathie réciproque. Les travailleurs vivent la vie de leurs organisations, vibrant à toutes ses manifestations. C’est là, à mon avis, que réside la force d’un mouvement.

Quand l’indifférence a disparu, quand les gens sont attachés par des liens d’affinité au sort de leur organisation, celle-ci est alors véritablement forte. C’est la situation existant à Barcelone. Avec de tels groupements, rien n’est impossible, tout peut être tenté. L’échec, loin d’annihiler les énergies les stimule pour de nouveaux combats. C’est ainsi que nos camarades de Solidaridad Obrera me déclaraient être prêts à recommencer la lutte si le gouvernement n’accordait pas l’amnistie. Je ne pouvais que les encourager dans cette voie, tout en leur démontrant l’utilité d’une organisation méthodique.

« Le défaut en Catalogne c’est justement le manque d’organisation. Le tempérament chaud et exubérant des Catalans se plie difficilement à une discipline. Cependant, en nous basant sur les sentiments très élevés de ce peuple particulièrement studieux, l’on peut être assuré qu’il saura tirer l’enseignement qui se dégage des derniers évènements de Barcelone.

« Les principaux militants l’ont d’ailleurs compris, et c’est plein d’enthousiasme qu’à peine sortis de la période de répression féroce, ils se sont hardiment attelés à ce travail de réorganisation. D’ici peu, la Catalogne ouvrière aura une organisation puissante et redoutable. Animée par un esprit de combativité qui est sa caractéristique, conduite vers un idéal très élevé, l’avenir lui sera largement ouvert.

« Voilà l’impression que je rapporte de mon trop court séjour dans la belle cité artistique de Barcelone. »

En ce qui concerne le manque d’organisation que le camarade Jouhaux a observé chez les travailleurs barcelonais, je demande à présenter deux ou trois simples remarques. Que l’on tienne compte que nous venons de traverser une période de dure et cruelle répression gouvernementale ; que nous nous trouvons dans une grande crise de chômage, où la faim pousse les travailleurs à l’émigration ; que l’inexpérience des jeunes gens et des journaliers qui viennent des districts ruraux de la Catalogne, de l’Aragon et de Valencia les laisse facilement séduit par l’éloquent charlatanisme des républicains ; que les bourgeois ont recours au pacte de famine contre les ouvriers intelligents et actifs ; et on s’expliquera cette faiblesse numérique et ce défaut d’organisation.

Cela n’empêche pas que l’intelligence et l’énergie de ceux qui restent, des invincibles, de ceux qui maintiennent le feu sacré de l’idée contre les persécutions et les déviations, nous donnent l’assurance que Barcelone, que la Catalogne, que l’Espagne ouvrière tout entière ne manquera pas à l’accomplissement de son devoir au grand jour des revendications prolétariennes.

Barcelone l’a prouvé en février 1902 et en juillet 1909, comme l’ont prouvé aussi maintes villes et maintes régions de l’Espagne durant la période écoulée depuis le début du mouvement émancipateur du Prolétariat.

Anselmo Lorenzo

Note de la Rédaction [Pierre Monatte] : Pour « contribuer à éteindre un des plus grands et des plus anciens foyers de l’anarchie en Europe », la Commission Administrative Permanente du parti socialiste a voté dans sa séance du 21 février dernier, une somme de 500 francs.

Constatons qu’aucune protestation n’a été faite contre ce vote, ni à la lecture de l’appel du Bureau international, ni depuis, par aucun membre de la Commission Administrative, où la tendance insurrectionnelle compte cependant deux représentants [dont Gustave Hervé].

Constatons avec plus de surprises encore que pour préparer le vote de ces 500 francs, un article paraphrasant la circulaire du Bureau International a paru dans l’Humanité du 1- février, sous la signature d’André Morizet.


[1]  Association Internationale des Travailleurs

[2]   DIS MOI QUI SONT TES AMIS ET JE TE DIRAI QUI TU ES … A PROPOS DE LA CGT ESPAGNOLE http://cnt-ait.info/2019/09/23/cgt-e-cia/

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Pour en savoir plus sur Anselmo Lorenzo, se reporter à la brochure « Anselmo Lorenzo, précurseur de l’anarchosyndicalisme espagnol »

ANSELMO LORENZO, Précurseur de l’anarchosyndicalisme espagnol


« Nous ne sommes pas exempts de toute responsabilité dans le mal social qui pèse sur nous.
Nous en sommes victimes, mais nous n’en serons pas moins coupables de sa continuité si nous ne nous employons pas à le supprimer par notre volonté et notre action ».
3 juillet 1913

84 pages, format A5. télécharger le PDF : http://cnt-ait.info/wp-content/uploads/2023/04/BRO-ANSELMO-LORENZO.pdf

Table des matières :

  • Anselmo Lorenzo, le prolétariat militant
  • Vie illustrée d’Anselmo Lorenzo
  • Anselmo Lorenzo et Karl Marx
  • Protestations d’Espagne : Réponse au bureau socialiste international
  • Ni catalanistes ni basquistes
  • Manifeste des prisonniers politiques d’Espagne au meeting républicain de Paris [1902]
  • L’enseignement rationnel
  • Francisco Ferrer : L’homme, Sa pensée. Ses ennemis.
  • Un appel des victimes [1909]
  • Une voix d’Espagne : Une prophétie révolutionnaire
  • Ferrer et la grève générale
  • Les 3 Types de Grève générale : utilitaire, de solidarité, révolutionnaire
  • Adresse au congrès fondateur de la CNT-AIT espagnole
  • Le Syndicalisme [1911]
  • Revue de l’antimilitarisme international : Espagne [1912]

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