A PROPOS D’UN DROIT DE REPONSE PATRONAL – ATTENTION FAIZANT DE GAUCHE !

Un cinéphile averti en vaut deux …

Article publié dans le Combat Syndicaliste Midi Pyrénées, n°90, mai juin 2005

Sous le titre « Utopia salaud ! le peuple aura ta peau » la dernière gazette de ce cinéma publie deux pages, illustrées par Charb, pour s’attaquer à la CNT-AIT de Toulouse. Le prétexte en est de répondre aux deux tracts dans lesquels nous dénoncions des pratiques inadmissibles : le licenciement pour « manque de conscience politique » et les critères d’attribution des primes (participation « bénévole à des activités internes à Utopia » ( !), formation « hors du temps de travail« …). Loin de nous répondre, ce texte est un fatras verbeux, qui contient un nombre impressionnant de contre-vérités. Les extraits de leur gazette sont en gras. A vous d’apprécier :

« Nos lurons […] n’ont pas daigné répondre à notre invitation de participer au débat sur le travail« 

Quelle invitation ? Nous n’avons jamais reçu d’invitation d’Utopia pour quelque débat public que ce soit. Les rédacteurs de la Gazette le savent pertinemment. C’est pourquoi ils complètent leur assertion mensongère d’une précision, pour tenter de rattraper le coup : leur cinéma, écrivent-ils, est « ouvert pourtant à tous sans exclusive ». Et alors ? Il fallait peut-être qu’on se sente invité d’office ? Gaumont et UGC aussi, sont ouverts à tous. Les restaurants tout autant. De là à dire que chacun y est invité…. Les mots ont un sens. Gérer un lieu « ouvert à tous », c’est une chose. « Inviter » quelqu’un, s’en est une autre. Nous n’avons pas été invités au débat sur le travail. C’est un premier mensonge.

« Nos joyeux drilles prennent la parole à la place des salariés d’Utopia sans même les consulter« .

Nos tracts n’ont jamais porté pour signature « les salariés d’Utopia » ou quoi que ce soit dans ce style. Ils sont clairement signés « CNT-AIT », avec notre adresse. De plus, ils ne citent pas des propos des salariés. Ils ne présentent même pas leurs revendications. Ils ne les mettent pas en avant. Ecrire que nous prenons la parole à leur place est un deuxième mensonge.

Précision : bien que nous ne nous exprimions pas en leur nom, nous l’avons fait avec l’accord d’un certain nombre de salariés. Ils nous ont d’ailleurs informés que, malgré la béatitude qu’ils affichent en public, les patrons d’Utopia ont parfois du mal avec leurs exploités. Ils l’écrivent eux-mêmes : à Utopia St Ouen (une des branches de la maison) « la non-motivation d’une partie de l’équipe est inquiétante » tellement inquiétante que cette salle « pourrait bien décliner et disparaître très vite » {1]. Vu les conditions de rémunération et de travail, faut-il s’étonner que des salariés soient “non motivés” ?

« Ils gratifient la licenciée du titre de « déléguée du personnel« 

Troisième mensonge. Le camarade gazetier se mélange carrément les pinceaux : ce n’est pas nous qui gratifions la salariée virée de ce titre, c’est … Utopia ! Ce qu’il critique, n’est qu’un extrait du compte-rendu de la réunion d’équipe [2], dont nous avons fait simplement citation. Ceci dit, puisque le sujet est sur la table, voici quelques précisions. A Utopia, les « délégués du personnel », c’est comme les « invitations » : bidon. C’est le patron qui labellise le titre. Les patrons d’Utopia ont une vision toute « perso » du rôle du délégué du personnel. Il s’agit selon eux de : « … transformer en outil de réflexion et de progrès […] ce qui pourrait être tout l’inverse » [3] Traduction : le délégué est prié d’être dans la ligne du « progrès » patronal. C’est pas franchement pour ça qu’il existe en principe. Mais nous ne sommes pas étonnés c’est toujours comme ça que le voient les patrons.

Remarque en passant : à la CNT-AIT, pour de multiples raisons, nous sommes contre les élections professionnelles, ce qui est un autre débat.

« Utopia […] n’est pas une association, contrairement à ce que vous avez l’air d’insinuer« 

Le précédant n’était pas mal, mais ce quatrième mensonge est à mourir de rire. Non seulement nous n’avons jamais pensé qu’Utopia était une association, mais nous nous sommes évertués à écrire le contraire, qu’il s’agit d’une « S.A.R.L. (et non pas une association comme le croient certains) » {4] et d’une PME [5], c’est-à-dire d’une entreprise au sens juridique du terme. Pourquoi l’avons-nous fait ? D’abord, parce qu’on ne peut pas dire que la mention « Utopia = Société Anonyme à Responsabilité Limitée » crève les yeux quand on lit la gazette. Deuxièmement, parce qu’Utopia met continuellement en avant ses bénévoles. Or, ce sont les associations qui ont des bénévoles. Les SARL ont des salariés.

« On n’aurait d’ailleurs rien contre l’idée d’être gavés de bénéfices […] la banque de France […] trouve la « rentabilité d’Utopia insuffisante« 

Le gazetier ajoute que cette rentabilité est insuffisante « comparé à Total« . Là, ce n’est pas un trait d’humour. C’est de la prudence. Utopia ne ment pas en disant que la SARL fait moins de bénéfices que Total. Mais c’est un cinquième mensonge que de laisser entendre qu’elle n’est pas très rentable. La preuve ? « le CNC lui-même […] est époustouflé » [6] du nombre d’entrées réalisé à Tournefeuille. Et il en faut, pour époustoufler le Centre national du cinéma ! Il est vrai qu’avec 600 000 entrées en 2004 (Toulouse + Tournefeuille), Utopia bat à plate couture UGC centre-ville (550 000 entrées) [7]. Mais au fait, pourquoi ne pas publier dans la prochaine gazette les organigrammes et les comptes détaillés de toutes les sociétés liées à Utopia ? Pour mettre l’eau à la bouche, voici les chiffres d’affaire 2003 de quelques SARL, qui ont toutes la même gérante : Utopia Latin, 1 626 058 euros. Utopia St Siméon, 1 207 151 euros. Félicité Films (spécialisée dans le conseil pour les affaires et la gestion), 299 705 euros. Colossal, non ? Ajoutons que la même personne est aussi gérante de la Société civile immobilière St Siméon, au capital social rondelet.

« Ah, c’est vrai, la CNT est contre les primes ! Ce chat jaloux préférerait sans doute qu’on refile de juteux dividendes à des actionnaires« .

Comme si la seule alternative était de verser des primes ou des dividendes. Manifestement, l’idée de diminuer légèrement les profits pour augmenter les salaires (dont certains se traînent tout de même…) ne vient pas aux patrons d’Utopia. C’est pourtant si simple. Ceci dit, les critères utopiastes d’attribution des primes constituent un véritable scandale sur lequel la direction reste terriblement silencieuse. Pourvu que [le premier ministre] Raf’[farin] ne pique pas l’idée à Utopia… et demande aux enseignants de distribuer gracieusement la loi Fillon dans les boites à lettres pour toucher leurs primes…

« Pourquoi la CNT Toulouse ne vérifie pas ses infos ? »

Si nos informations étaient non vérifiées (sous-entendue, fausses), il suffisait à Utopia de le dire. Nous constatons qu’aucune n’est démentie sur le fond. Pour éluder le problème, Utopia se camoufle derrière une rédaction maladroite d’un compte-rendu par une « jolie |sic] stagiaire » dont « c’était le premier jour« . Outre le cliché parfaitement misogyne de la « ravissante idiote », on nous ressert l’explication de tous les patrons pris la main dans le sac : « C’est pas moi, c’est le lampiste (pardon, le stagiaire) ». Soyons sérieux, rédigé par qui que ce soit, un compte-rendu officiel de réunion d’entreprise est relu par la direction avant d’être diffusé. Nous connaissons trop le poids des mots à Utopia pour douter que cette relecture puisse être autre chose qu’attentive.

Finissons de rassurer Charb : à la CNT-AIT quand nous avançons quelque chose, c’est que non seulement nous avons rencontré quelques-uns des intéressés, mais que nous avons en main les preuves matérielles de ce que nous écrivons. Un certain nombre de pièces de notre dossier sont citées dans cette page. Prétendre que nous n’avons pas vérifié nos infos, c’est un mensonge de plus.

[Le cycle haro sur le boulot est] « …un sacré travail, réalisé en partie par les bénévoles […] qui profite aux spectateurs, mais aussi aux salariés… »

Et voici un beau mensonge par omission. Si le travail des bénévoles profite aux spectateurs et aux salariés ( ?), le gazetier se garde de mentionner à qui il profite le plus : au patron. Grâce aux bénévoles, par exemple, la fréquentation du cycle Haro sur le boulot s’est hissée à 10 432 entrées, soit plus de 40 000 euros de recette. Ça n’a pas dégagé un petit bénéfice, ça ?

Ceci dit, on peut avoir quelques doutes sur la considération dont les bénévoles jouissent dans le fond, puisque Utopia a comme position de ne pas leur offrir, de places gratuite. En effet, écrit le Règlement intérieur, « s’ils aident Utopia, c’est parce que la chose leur semble d’importance, ou qu’ils y trouvent d’une façon ou d’une autre une satisfaction personnelle« . Et, comme ils ont déjà la « satisfaction » de travailler pour rien, ils doivent « d’abord payer (leur) cote part pour les films » s’ils veulent les voir. Pas question, sauf exception, de leur refiler des entrées gratuites. Plus radin que ça, tu meurs !

« Les salariés devenus patrons, passent-ils du jour au lendemain, du statut de prolétaire douloureux à celui de salopiauds ventripotents ?« 

Nous laissons la responsabilité des qualificatifs employés au gazetier. Si lui-même voit les patrons d’Utopia comme des « salopiauds ventripotents », c’est son point de vue, et il sait certainement de quoi il cause. Pour notre part, nous n’avons jamais écrit ça dans nos tracts sur Utopia. Nous affirmons tranquillement qu’un patron, quelles que soient les couleurs idéologiques dont il se pare, est un ennemi de classe. Parce qu’il participe directement à l’exploitation de l’Homme par l’Homme. Et que c’est justement avec cette exploitation, (qui est à la base de toutes les perversions sociétales que chacun constate aujourd’hui) qu’il faut en finir. C’est clair ?

Léopold

DANGER : FAIZANT DE GAUCHE !

Tract distribué en Septembre 2005 à une dédicace de Charb sur Paris

Tout le monde connaît les dessins à l’humour caustique et glacial de Jacques Faizant dans le Figaro[8], fustigeant les syndicats qui manipulent les travailleurs et qui prennent le public en otage. On aurait pu craindre l’extinction de ce menhir de la pensé politique française avec sa disparition prochaine. Heureusement, l’excellent Charb, dessinateur de Charlie Hebdo de son état, a courageusement repris le flambeau. Qu’on en juge :

La société UTOPIA est une chaîne de cinéma d’art et d’essai implantée dans différentes villes de province et banlieue. Elle développe dans sa gazette un discours alternatif, fustige le capital et prend la défense des petits (cinémas) contre les gros (multiplexes). Ils appellent même parfois à voter Arlette, rendez vous compte ! Las, dans le cinéma de Toulouse, les conditions de travail, et notamment les conditions salariales, sont loin d’être à la hauteur des prétentions de cette entreprise citoyenne. Par exemple, les primes sont attribuées en fonction de critères que le Baron Seillière ne renierait pas : la conscience politique qui – bien sur – doit être alignée sur celle du patron … Et mieux que le lundi de Pentecôte, qui ne concernait qu’une journée, les salariés sont « invités » (sous peine de licenciement …) à effectuer du travail bénévole pour l’entreprise …

La CNT-AIT, modeste syndicat de salarié, a donc fait ce que ferait tout syndicaliste en cette occasion : elle a dénoncé cet abus d’autorité patronale. Bien entendu, ceci n’a pas été du goût de la direction de l’entreprise. Dans sa riposte, elle a demandé à l’humoriste Charb de faire des gribouillis dans sa gazette. Celui-ci, en digne héritier « alter » de Jacques Faizant, fustige donc cette action syndicale qui bien entendu ne peut être qu’une manipulation des travailleurs par des gens mal informés, qui prend l’alter-public en alter-otage.

Alors, puisque l’ami Charb indique que nous n’avons pas vérifié nos sources d’informations, nous avons le plaisir de reproduire ci-dessous des extraits de témoignage d’anciens salariés de l’entreprise Utopia [NDLR : cf. articles précédents]. Nous tenons également à disposition les Règlements intérieurs et d’autres documents internes, pour ne pas être accusé de n’avoir qu’une seule version de l’affaire, celle des (ex) salariés en l’occurrence. Ainsi, celui qui n’aime pas les gens mais semble par contre bien apprécier les patrons pourra se faire sa propre opinion et deviner qui manipule qui dans cette affaire

.Des lutteurs de classe du Syndicat Interco Paris Nord CNT-AIT


[1] Texte interne du 6 janvier 2004.

[2] En date du jeudi 25 nov. 2004

[3] Texte interne de mars 2004.

[4] Cf. notre tract « La maladie du docteur Utopia.

[5] Cf. notre tract « Danger patron de gauche »

[6] Compte-rendu interne 16 sept 2004 ; CNC = Centre National du Cinéma

[7] Télérama, 9 mars 2005

[8] Jacques Faizant (1918 – 2006) dessinateur politique de droite réactionnaire.

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