Des anarchistes dans l’affaire Dreyfus : en guise d’introduction

Introduction de la série de brochures sur les anarchistes dans l’affaire Dreyfus. pour en savoir plus sur ces brochures, cf. après le texte de l’introduction

Un peu d’Histoire …

À la fin de l’année 1894, le capitaine Alfred Dreyfus, militaire juif d’origine alsacienne, est accusé d’avoir livré aux Allemands des documents confidentiels appartenant à l’armée française. À l’issue d’un procès qui se tient dans les semaines suivant son arrestation, Dreyfus est condamné pour trahison au bagne à perpétuité, destitué de son grade militaire et déporté sur l’île du Diable, au large de la Guyane française.

Toutefois, en mars 1896, le colonel Georges Picquart, nouvellement chef du dispositif de contre-espionnage, intercepte une dépêche désignant sans équivoque le commandant Ferdinand Walsin Esterhazy comme le véritable coupable de la fuite des informations secrètes. Face à cette révélation, le jugement accablant le capitaine Dreyfus n’est aucunement revu. Pire, Esterhazy, mené au tribunal par le frère d’Alfred Dreyfus, Mathieu, est acquitté sous les hourras de ses soutiens nationalistes.

Cet épisode provoque la colère et l’indignation d’une grande partie de l’opinion publique, qui publie de nombreuses pétitions en faveur d’une relaxe pour Dreyfus, indéniablement condamné à tort. Le plus célèbre de ces défenseurs est incontestablement l’écrivain et journaliste Émile Zola, qui publie le 13 janvier 1898 dans L’Aurore, entre autres plaidoyers pour une réparation judiciaire, son fameux
« J’accuse…! ».

Plus tard renvoyé en Cour de cassation, Alfred Dreyfus voit sa peine révisée à 10 ans d’emprisonnement, quand Émile Loubet, pressé de mettre un terme à l’emballement public suscité par l’affaire, accorde sa grâce présidentielle au militaire le 19 septembre 1899. Sept ans encore devront passer pour que son innocence soit officiellement confirmée par un arrêt de la Cour de cassation.

Dans le contexte d’un antisémitisme grandissant et du ressentiment invétéré de la France envers l’Allemagne, faisant suite à la guerre franco-prussienne de 1870-1871 et à la perte consécutive de l’Alsace et de la Lorraine, l’affaire Dreyfus déchaîne l’opinion publique et s’érige en authentique fait de société. Deux clans se dessinent alors en réponse aux débats et polémiques suscités : les dreyfusards (les partisans de Dreyfus, convaincus de son innocence) et les antidreyfusards (affirmant au contraire sa culpabilité e réclamant son châtiment au nom de la défense de la Patrie et de l’Ordre moral) se font face dans un combat dépassant largement les sphères du juridique et du scandale d’État, où se révèlent les grandes fractures politiques, identitaires, morales et culturelles de la Troisième République.

La participation des anarchistes dans l’affaire Dreyfus

L’Histoire a retenu du côté des Dreyfusards des noms tels que Zola, Jaurès et Clémenceau, à tel point que longtemps Dreyfusard fut synonyme de personne qui a des conceptions politiques de gauche[1]. Pourtant ce fut un anarchiste, Bernard Lazare, qui le premier se leva pour défendre Dreyfus. Ce furent ensuite d’autres anarchistes qui s’engagèrent dans la bataille pour Dreyfus. Sébastien Faure fut le plus connu mais il ne fut pas le seul. Cette série de brochures consacrées aux anarchistes dans l’affaire Dreyfus vise à remettre en lumière certains d’entre eux.

Il vise aussi à mettre en lumière la spécificité de l’engagement anarchiste dans ce combat contre la réaction et l’extrême droite, à savoir la pratique de l’action directe. Si comme le dit Charles Péguy : « Les anarchistes seuls firent leur devoir, ils furent les seuls qui osèrent opposer la violence pour la justice à la violence pour l’injustice des bandes antisémites », ces brochures visent à démontrer que l’action directe va au-delà de la seule action violente, qu’elle est en fait l’action sans médiation, au contact direct de la population et surtout de l’ennemi, par exemple en allant organiser des conférences directement dans ses « terres » comme le fit Sébastien Faure à Alger en 1898. En cela les anarchistes se démarquaient de la gauche, qui répugnait à employer certains moyens. Ce n’est ainsi pas sans quelques difficultés que beaucoup de dreyfusards républicains acceptèrent les meetings publics. Alors les actions de rue, vous imaginez … Légalistes avant tout, refusant les actions révolutionnaires (on dit peu combien le « J’Accuse…! » fut mal perçu par l’essentiel des dreyfusards), les dreyfusard républicains abandonnèrent la rue avant même que l’Affaire n’entrât à proprement parler dans la voie judiciaire de la révision[2]. Auguste Lalance écrivait ainsi fin 1899 à Joseph Reinach : « Quand il s’agissait de créer un mouvement, les conférences, les meetings même étaient de saison. Maintenant que la justice est saisie, il est plus digne, plus sage, plus prudent de nous taire les uns et les autres et de ne pas jouer les Déroulède[3] ». Alors que l’extrême-droite fait son retour sur la scène politique française, que sa frange identitaire et réactionnaire incarnée par Eric Zemmour cherche à distiller poison révisionniste sur l’affaire Dreyfus, alors que l’antisémitisme gangrène de nouveau la gauche et même le mouvement libertaire, il nous a semblé vital de faire un rappel historique de ce que fut l’affaire Dreyfus et de la place que les anarchistes prirent dans ce combat pour la Justice et pour l’Émancipation de l’Humanité.

Des militantes et militants de la CNT-AIT


[1] Définition de Dreyfusard, Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales, https://www.cnrtl.fr/definition/dreyfusard

[2]   Philippe Oriol, « L’Affaire en chansons », Criminocorpus [En ligne], 17 | 2021, mis en ligne le 01 mars 2021, URL : http://journals.openedition.org/criminocorpus/8301

[3]   Lettre de Lalance à Reinach du 3 octobre 1898, BnF n.a.fr 13575 f. 60.


Chronologie de l’Affaire Dreyfus

15 octobre 1894 : Arrestation du capitaine Dreyfus pour haute trahison, suite à la découverte d’une lettre d’un officier d’état-major à l’attaché militaire allemand à Paris. Il sera condamné en décembre sur simple ressemblance d’écriture.

Novembre 1894 : La Libre parole, journal antisémite d’Édouard Drumont révèle la nouvelle.

19 décembre 1894 : Procès de Dreyfus à huis clos.

22 décembre 1894 : Condamnation de Dreyfus au bagne pour espionnage au profit de l’Allemagne.

21 février1895 : Déportation à Cayenne, en isolement, sur l’île du Diable.

6 novembre 1896 : L’anarchiste Bernard Lazare publie le premier argumentaire innocentant Dreyfus : « Une erreur judiciaire : la vérité sur l’affaire Dreyfus ».

13 janvier 1898 : Zola lance son « J’accuse » dans L’Aurore.

17 janvier 1898 : Attaque, par les anarchistes, du meeting antisémite du Tivoli-Vauxhall.

Avril 1898 : Campagne législative : candidature antijuive de Drumont à Alger.

8 mai 1898 : Conférence de Sébastien FAURE à Alger, en pleine campagne électorale législative de Drumont.

6 février 1899 : Création par Sébastien Faure du Journal du peuple. Ce quotidien paraîtra jusqu’au 3 décembre 1899.

9 juin 1899 : Dreyfus est reconduit sur le sol hexagonal.

11 juin 1899 : Manifestation dreyfusarde de Longchamp.

Du 7 août au 9 septembre 1899 : Procès de Rennes, qui se solde par un compromis bancal. Dreyfus est reconnu coupable, mais avec des circonstances atténuantes.

19 septembre 1899 : Alfred Dreyfus est gracié par le président de la République Loubet et libéré le 21 septembre.

13 juillet 1906 : réhabilitation officielle de Dreyfus et réintégration au sein de l’armée.

Lexique : dreyfusard ou dreyfusiste : (Celui, celle) qui est partisan de Dreyfus et convaincu de son innocence ; Anti-dreyfusard : (Celui, celle) qui est convaincu de la culpabilité de Dreyfus (synonyme : antisémite)


Comment se procurer les brochures

Cet article est l’introduction de la série de quatre brochures sur les anarchistes dans l’affaire Dreyfus :

Article suivant : Les anarchistes dans l’Affaire Dreyfus (Maurice Laisant) (https://cnt-ait.info/2006/07/31/dreyfus-laisant)

Volume 1 :  Les anarchistes dans l’Affaire Dreyfus : Sébastien Faure, Constant Martin, Louise Michel et Élisée Reclus

Volume 2 : 1898 – 1899 : les anarchistes passent à l’action directe contre l’antisémitisme !

Volume 3 : Les anarchistes et l’affaire Dreyfus (brochure de 1898 de Sébastien Faure)

Volume 4 : Antisémitisme et Inquisition, suivi d’un poème de Louise Michel, « Le rêve » (brochure de 1898 de Constant Martin, inédit)

Les brochures sont téléchargeables en ligne (liens ci-dssus). elles sont disponibles au format papier. Pour les recevoir écrire à contact@cnt-ait.info ou à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy 31000 TOULOUSE. Participation aux frais d’impression de d’envoi : 8 euros pour un volume, 12 euros pour deux volumes, 20 euros pour les quatre volumes.

DES ANARCHISTES DANS L’AFFAIRE DREYFUS

VOLUME 1 : Bernard Lazare, Sébastien Faure, Constant Martin, Louise Michel et Elysée Reclus

Table des matière

Les anarchistes dans l’affaire Dreyfus : en guise d’introduction ; Chronologie de l’Affaire Dreyfus (https://cnt-ait.info/2006/07/31/dreyfus-introduction)

Les anarchistes dans l’Affaire Dreyfus (Maurice Laisant) (https://cnt-ait.info/2006/07/31/dreyfus-laisant)

Bernard LAZARE, le premier des Dreyfusards (https://cnt-ait.info/2006/07/31/bernard-lazare)

La composante populaire de l’Affaire Dreyfus et ses effets d’oubli ultérieur (https://cnt-ait.info/2008/03/25/composante-populaire-dreyfus)

Sébastien Faure et l’opportune opinion publique, décembre 1897

Constant Martin, le dreyfusard anarchiste oublié

Louise Michel et l’Affaire Dreyfus ; Le Rêve (poème inédit de Louise Michel)

Elysée Reclus, l’affaire Dreyfus et la question sociale

2 commentaires sur Des anarchistes dans l’affaire Dreyfus : en guise d’introduction

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