Pourquoi je suis athée ? (Bhagat SINGH)

D’après un texte de Patrice Dartevelle, de l’Association belge des Athées

En 1930, en Inde, est publié un petit livre au titre éloquent : Pourquoi je suis athée, disponible depuis peu en français grâce aux Éditions de l’Asymétrie. On peut dire de certains livres qu’ils sont des drapeaux. » Pourquoi je suis athée ? » du libertaire indien Baghat Singh, devrait être le drapeau on ne peut plus actuel des libertaires du monde entier. On peut dire de certains livres qu’ils sont des combats. Cette édition qui regroupe des commentaires de militants athées et libertaires du monde indien et du monde arabe réengage un combat universel : sur toute la planète, au même titre que la lutte des classes, la lutte contre l’obscurantisme et le fascisme religieux est à l’ordre du jour.

Son jeune auteur, Bhagat Singh, est né en 1907. C’est un sikh du Pendjab, région passée depuis au Pakistan. C’est un militant indépendantiste indien. Hostile aux modérés du Parti du Congrès, il milite dans l’Hindoustan Republic Association dont il suit l’aile gauche marxiste en 1928 au sein de l’Hindoustan Socialist Republic Association. En 1926, il avait fondé la NBS (ou Youth Society of India) qui organisait des banquets mêlant toutes les castes et toutes les religions. Il sera proche des premiers communistes indiens.

À la fin de 1928, il participe à un attentat – réussi – contre un responsable policier anglais. Il est en 1929 un de ceux qui lancent une bombe – assez inoffensive (quelques blessés très légers) – sur les bancs de l’Assemblée centrale, sorte de parlement des associations indépendantistes. Il est arrêté, condamné à mort et exécuté en 1931. Il laisse le manuscrit de plusieurs livres, écrits en captivité, dont celui-ci.

L’athéisme de Bhagat Singh

Si on examine la vingtaine de pages laissée par l’athée indien, on y voit une autonomie certaine dans son passage à l’athéisme même si son engagement à gauche n’a pu manquer d’interférer dans sa réflexion. Mais en aucun cas il ne peut s’agir de l’effet d’un encadrement de la structure de groupe.

Au sein de sa famille, chez son père, son oncle, il peut trouver une tradition militante anticolonialiste mais pas athée. Quand il entre au parti révolutionnaire– je suppose le HSRA – dit-il, ses premiers chefs sont soit très prudents en matière de religion soit carrément très religieux.

Cependant, au départ du militantisme anticolonialiste, certaines évidences se sont imposées à lui, à commencer le désir et le besoin d’arguments pour être en mesure de convaincre. La lecture des révolutionnaires européens comme Bakounine va l’amener à réfléchir. Surtout il y a la logique d’une pensée révolutionnaire anticolonialiste mais aussi sociale qui ne peut se concevoir sans une attitude critique et indépendante. C’est du moins ce qui semblait évident à une époque où les insatisfaits ne préféraient pas le recours à la religion. C’est tout cela qui le pousse à se déclarer athée en 1926. Il avait dix-neuf ans.

L’observation des religions concrètes joue aussi un rôle. Un Indien de cette époque voit bien l’hindouisme, le sikhisme, l’islam et la version surtout anglicane du christianisme. Bhagat Singh constate les contradictions des religions entre elles et les conflits au sein de celles-ci. Sa situation au sein du sous-continent indien le met aux prises avec un problème très rarement traité en Europe : la croyance en la réincarnation. Elle est pour lui un pur conte de fées. Être réincarné en âne pour avoir commis un crime dans sa vie humaine précédente, dit-il, n’a jamais changé le comportement de qui que ce soit. Si c’est une punition, on peut lui prêter une totale inefficacité.

Sa théorie de la religion n’est pas caricaturale. Malgré son engagement politique, il ne soutient pas que les religions aient été créées par les exploiteurs. Les religions s’accommodent facilement de la tyrannie, voilà tout. Selon Singh, la religion s’installe quand les hommes ont pris conscience de leurs lacunes et de leurs faiblesses. La doctrine correspond à la théorie de l’intervalle du sociologue et philosophe belge Eugène Dupréel (1879-1967), qui explique par elle le constant recul des religions, l’intervalle entre les souhaits des hommes et leurs possibilités se restreignant avec les progrès des sciences et des techniques.

Je retiendrai aussi son opinion selon laquelle, pour chaque personne soucieuse de progrès il est indispensable d’analyser et de comprendre les religions. La règle a été trop souvent oubliée et bien des athées sont pris de court aujourd’hui face à l’islam, aux évangéliques ou prêts à croire que les sectes ne sont pas des religions et que le terme Dieu signifie quelque chose.

Ses arguments contre l’existence de Dieu sont classiques. Si Dieu a créé le monde et l’homme, pourquoi permet-il que des millions de gens meurent de faim ? S’il l’a voulu, il mérite les mêmes condamnations que Néron (B. Singh s’en tient à l’historiographie dominante de l’époque) et Gengis Khan. Si Dieu doit utiliser la contrainte, recourir à la loi, est-il réellement tout-puissant ? Pourquoi n’arrête-t-il pas la main de celui qui va commettre un crime ?

Un point essentiel des convictions de Bhagat Singh porte sur la notion de progrès. Sa manière d’en parler peut sembler refléter un monde qui a disparu :

« Nous croyons dans la nature et pensons que le progrès humain découle de la domination de l’homme sur la nature. Il n’y a aucune puissance consciente derrière la nature. Ceci est notre philosophie. »

On connaît a contrario les avatars récents d’un culte sud-américain, couvé par bien des écologistes, de la Terre-mère, de la Mère nature, parfaitement irrationnel et régressif. Il est utile de rapporter un point de vue, nullement isolé en son temps, qui, s’il ignore nos questionnements vu son époque – et son origine – montre bien ce qu’il y avait de riche et d’essentiel, de prométhéen sans doute, dans la vision occidentale du progrès, dominante jusqu’il a peu, sauf auprès des gentlemen farmers.

Singh n’a pas d’illusion face à son destin de martyr de l’indépendance : il ira retourner au Rien. Se consacrer à une juste cause est le seul sens possible de la vie.

L’atéhisme aujourd’hui en Asie du Sud-Est

L’éditeur bangladais Raihan Abir, cofondateur du site de libres penseurs Mukto-Mona (« Libre Penseur »), exilé au Canada a rédigé l’introduction au volume et pose le bon problème :

« Le monde, à bien des égards, a changé depuis [Bhagat Singh]. Nous aimerions penser qu’il a changé pour le mieux, mais les événements qui se déroulent depuis une décennie ont prouvé la dialectique de ces bouleversements et la terrible régression qui les accompagne. La liberté d’expression reste un concept insaisissable. Aujourd’hui, les mots prononcés par Bhagat Singh en 1930, s’ils étaient prononcés à haute voix seraient considérés comme blasphématoires dans de nombreux pays du monde et entraîneraient la peine de mort. Même les mouvements progressistes et les classes moyennes, dont on aurait pu penser que le soutien à la liberté d’expression serait sans équivoque, professent des récits uniquement centrés sur l’économie et cherchent le plus souvent des compromis avec les idées régressives prônées par les groupes religieux extrémistes. Cela a rendu la vie ô combien difficile pour les athées et les libres penseurs de nombreux pays en développement… »

Si nul ne peut être forcé à devenir athée, les fondamentalistes montrent combien les religions peuvent être dangereuses. C’est en principe un problème de liberté d’expression mais on ne pourra le régler, comme on l’a fait en Europe, qu’en s’en prenant à la religion elle-même, en réduisant sa sphère d’influence, en contestant ses dogmes les plus fondamentaux ou, à tout le moins, en forçant intellectuellement les croyants à un autre regard sur leurs croyances.

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Note de Lecture « Pourquoi je suis athée ? »

(paru dans « Anarchosyndicalisme ! » n°152, décembre 2016/Janvier 2017)

On peut dire de certains livres qu’ils sont des drapeaux. La traduction en français par les Éditions de l’Asymétrie de « Pourquoi je suis athée ? » du libertaire indien Baghat Singh, devrait être le drapeau on ne peut plus actuel des libertaires du monde entier. On peut dire de certains livres qu’ils sont des combats. Cette édition qui regroupe des commentaires de militants athées et libertaires du monde indien et du monde arabe réengage un combat universel : sur toute la planète, au même titre que la lutte des classes, la lutte contre l’obscurantisme et le fascisme religieux est à l’ordre du jour.

Quand j’ai lu ces textes, j’ai pensé au sordide bruit de fond qu’on entend dans un certain milieu qui consiste à nier, parfois avec violence, l’existence et le sort de ceux qui meurent dans les pays sous dictature religieuse pour avoir défendu la Liberté et la Raison. Elle nous serine que, parce qu’ils vivent dans un autre continent que le nôtre, il faudrait taire le fait que ces militants athées et libertaires sont égulièrement massacrés par des islamistes, qu’il faudrait même aller jusqu’à taire leur existence.

Ce bruit de fond sordide voudrait étouffer les cris de révolte, par exemple ceux de Shammi Haqui et Ananya Azead qui nous expliquent qu’en Inde il n’a pas fallu 20 ans pour que se développe un extrémisme religieux bipolaire capable, tel un poison lent, de changer radicalement le tissu et le psychisme de la population. Elle voudrait les étouffer parce que ces cris nous alertent : la religion n’est une drogue apaisante qu’au début, à terme c’est un poison lent. Et on en connaît le résultat par avance, pour peu qu’on veuille bien ouvrir les yeux et les oreilles.

A l’encontre de ceux qui fabriquent ce bruit de fond et qui se réduisent au rôle de complice des fanatiques et des fascistes, ce livre nous rappelle que s’il n’existe pas de frontières géographiques – puisqu’ils habitent au même endroit – il existe des frontières idéologiques. Il est bon de souligner que nous ne sommes pas du même côté de la barrière que ces nouveaux négationnistes. Hier comme aujourd’hui et aujourd’hui comme demain, il existe bel et bien une frontière entre un fanatique religieux et un libertaire, il existe bel et bien une frontière entre un fasciste et un anarchiste.

Du coup j’en suis venu à une question, « No border » (Pas de frontières) disons-nous… Mais qu’est ce que ça veut dire de vouloir abolir les frontières géographiques sans combattre ce relativisme culturel qui nie à toute force l’existence et le droit à l’existence de nos compagnons du monde entier ?

Qu’est ce que ça veut dire de vouloir accueillir tout le monde sans combattre clairement ce bruit de fond sordide qui exclut de ce monde ceux qui ne pensent pas comme les puissants, les tyrans et leurs complices, veulent qu’on pense ? No border disons-nous, oui, mais encore ?

Relire l’histoire

Qu’est-ce qui a empêché en février 1939 les réfugiés espagnols de base d’être massacrés par les franquistes lancés à leur poursuite, si ce n’est l’existence de la frontière française ? Qui aurait eu intérêt, en 1939, à brûler le poste frontière du Perthus en criant « No border » ?

Inversement, en 1945, à l’instar du fils de Mussolini ou du chef des terribles oustachis, Ante Pavelic, un nombre prodigieux de fascistes se réfugièrent en Amérique du Sud. Les nazis y furent accueillis à bras ouverts, tels le tristement célèbre docteur Mengele. Ce médecin du camp de concentration d’Auschwitz, qui avait pratiqué sur les détenus d’horribles expériences, avait gagné l’Argentine en 1949, comble d’ironie sinistre, avec un passeport de la Croix Rouge. Quel sens cela aurait-il eu à cette période en Argentine de crier « Bienvenue aux réfugiés » ?

Poser ces questions c’est y répondre. Oui les libertaires sont pour l’abolition des frontières géographiques mais pas uniquement, surtout pas uniquement, car si l’on met sous le boisseau l’existence de frontières idéologiques on ne fait rien d’autre que de rendre possible l’avènement d’un monde totalitaire dirigé par un gouvernement mondial. Un pur cauchemar.

Alors comme l’écrit la sociologue algérienne Marième Helie Lucas, il faut

« … rappeler à tous ceux qui, ici même, nient notre histoire libertaire au nom d’une identité qu’ils supposent nécessairement religieusement définie et accordent un pouvoir politique croissant aux représentants des religions, que l’alliance morbide entre les prédicateurs religieux et les détenteurs du pouvoir constitue un suprême danger ».

« Pour rendre hommage aux blogueurs bengalis et saoudiens, aux militants pakistanais contre les lois sur le blasphème, aux dessinateurs français qui se sont battus pour notre liberté à tous » , il faut acheter « Pourquoi je suis athée ? » d’autant plus que les bénéfices des ventes seront reversés au site internet MUKTO-MONA (Libre Pensée) qui héberge les blogs de plusieurs athées bengalis.

Ce texte écrit en prison en 1 930 par Bhagat Singh, constitue un brûlot malmenant à la fois les religions, les castes et le colonialisme. Encore très diffusé aujourd’hui en Inde, il exerce une influence toujours déterminante sur les luttes contre tous les fanatismes, notamment celles des blogueurs, éditeurs et libres penseurs d’Asie et du monde arabe. L’édition de cette œuvre, en septembre 201 6, par les Editions de l’Asymétrie comprend des préfaces de Raihan Abir, éditeur du site Mukto-Mona , de Shammi Haque, blogueuse et activiste féministe de la Ganajagaran Mancha ( Mass awakening Platform / Plate-forme pour le réveil des masses ), et de Marieme Helie Lucas, sociologue, fondatrice et coordinatrice des réseaux Secularism is a Women’s Issue et Women living under Muslim Laws ainsi que des Postfaces de Chaman Lal, historien, JNU-Delhi, et d’Ahmedur Rashid Chowdhury (Tutul), éditeur, Shuddhashar. Le prix d’achat est de 10 euros

Complément Juillet 2020 :

Désormais épuisé, le livre est disponible en pdf gratuit, et en audio (sans les notes de bas de page) sur le site de Richard MONVOISIN (qu’on remercie pour cette initiative !) . Si vous ne savez pas quoi faire des 10 euros ainsi économisés, il est toujours possible d’acheter autre chose chez les éditions Asymétrie (https://editionsasymetrie.org/), ou de soutenir Mukto-Mona d’un manière ou d’une autre.

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