Témoignage d’un travailleur de l’armement

Un compagnon anarchosyndicaliste italien nous a envoyé pour le bulletin Comité d’Usine des travailleurs de l’aéronautique (à télécharger en ligne ici https://cnt-ait.info/2026/05/29/comite-dusine-7, pour l’imprimer et le diffuser dans votre boite), une lettre où il nous décrit la stratégie mise en place par les usines d’armement pour acheter la paix sociale et l’acceptation par la population de leurs activités de mort, mais aussi les difficultés à assumer la contradiction de lutter pour un monde de paix et de justice et d’être un rouage de cette machine de mort.

Nous vous encourageons à nous transmettre vous aussi vos expériences au travail, dans quelque secteur que ce soit, afin d’alimenter le débat collectif sur le travail, et comment organiser les résistances concrètes.


Je suis un compagnon anarchiste de Carrare. J’écris ce rapport en tant qu’employé d’une entreprise qui opère au sein de l’usine Leonardo à La Spezia (Oto Melara). [L eonardo S.p.A., anciennement Finmeccanica S.p.A., est le second groupe industriel italien, un des premiers constructeurs au monde d’hélicoptères civils[4] et l’un des principaux groupes internationaux du secteur aéronautique et spatial. Il est spécialisé dans l’armement, les hélicoptères, l’aéronautique, l’industrie spatiale et l’énergie.]]

Je rêve d’une société future sans serviteurs ni maîtres, sans guerres ni oppression, mais chaque jour, je suis confronté à la contradiction de produire des instruments de guerre et de destruction, d’être un rouage de cette machine de mort.

Les guerres et les génocides dont nous avons été témoins ces dernières années ont entraîné une augmentation de la production de guerre (canons, chars, etc.) et donc une course aux armements à l’échelle mondiale.

Malgré tout, il n’y a pas eu d’augmentation réelle du rythme de travail, mais plutôt du nombre de personnel par les embauches massives. Tout cela arrange bien l’entreprise Leonardo, qui se présente ainsi comme une organisation solide qui fait vivre des familles et garantit le bienêtre de ses employés grâce à de bons salaires, un rythme de travail tranquille, des primes et des avantages sociaux, masquant la sordide réalité du travail de ses employés : la mort déguisée en excellence industrielle. Il y a quelques semaines, on nous a demandé qui parmi nous était prêt à travailler sur un contrat à destination d’Israël. La réponse, de ma part et de la plupart de mes collègues, a été un refus catégorique, un refus de nous mettre au service du génocide palestinien.

Nous espérons que ce cas, ainsi que la forte participation à la grève du 22 septembre, ne resteront pas des cas isolés, mais qu’ils marqueront le début d’une prise de conscience quant à ce que nous produisons et à la finalité du fruit de notre travail, menant ainsi à une désertion massive afin d’obtenir une reconversion définitive.

Au sein de l’usine, les syndicats confédérés – dont la CGIL FIOM (Confédération générale italienne du travail (Confederazione Generale Italiana del Lavoro, CGIL, Fédération des métaux. L’équivalent de nos syndicats institutionnels français, FO, CGT ou CFDT)– maintiennent leur emprise grâce à l’aide à l’embauche, de fausses mesures de protection des travailleurs et l’adhésion syndicale.

Le discours qui imprègne les discussions sur la sécurité, les contrats et les avantages sociaux devient un instrument de paix sociale au service du patronat, sans jamais remettre en question l’industrie de guerre ni l’image de l’entreprise. Il n’est pas facile pour moi, ni pour ceux qui, comme moi, se reconnaissent dans l’anarchisme, de travailler dans de telles conditions.

À travers les grèves, les ralentissements de production et le désintérêt total pour mon travail, je tente de poursuivre ma « résistance », en agissant de manière opaque, même en sachant que ce n’est pas chose aisée dans de tels environnements. Compte tenu de la précarité, des portes fermées et des diverses vicissitudes que j’ai connues durant ma courte vie professionnelle, je conserve mon emploi, restant ainsi « complice » de la production de la mort.

Je m’efforce de rester aussi cohérent que possible avec ma pensée, fidèle à l’anarchisme, en participant activement à des initiatives et en promouvant l’autogestion ouvrière, maintenant des liens étroits avec les travailleurs et les compagnons qui, comme moi, vivent cette contradiction au quotidien.

Ainsi, l’espoir demeure : l’espoir du changement, l’espoir de la reconversion des usines, l’espoir d’un avenir pour une humanité nouvelle, sans serviteurs ni maîtres, sans guerres ni armées, sans États, sans racisme ni oppression. Je remercie les compagnons de l’AIT de m’avoir donné l’opportunité de participer en écrivant ces quelques lignes sur ce que je vis au quotidien.

Je remercie toutes les personnes, les compagnons et tous ceux qui, à leur modeste échelle, luttent chaque jour pour un monde meilleur.

Vive l’anarchie !


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