À partir de 1936, le secrétariat du Parti Communiste Français (PCF) publie un répertoire qui centralise les listes noires (terme utilisé par le PCF lui-même) – jusque-là éparses – d’individus dénoncé comme escrocs, voleurs, agents de la police, provocateurs, trotskystes (tous termes mis sur le même plan), etc., listes assez souvent accompagnée de la photo des intéressés.
Nous publions ci-après les premières pages d’une brochure de seize pages qui reproduit une partie de ces listes[1]. Cette brochure a trois caractéristiques : elle ne porte aucune indication d’origine, aucune indication d’imprimeur, aucune indication de date. Il s’agit d’une publication « secrète », destinée à être diffusée sous le manteau. Sa seule marque de fabrique est la référence à Staline qui figure dans le texte publié en avant-dernière page. En dehors de cela, elle est parfaitement anonyme. On voit que même avant les réseaux sociaux, la diffamation anonyme était déjà monnaie courante…
Nous en reproduisons plusieurs pages pour donner une idée des méthodes de la calomnie stalinienne. Aujourd’hui la plupart des noms qui y figurent nous sont inconnus. Il est possible, voire probable, que parmi eux qui figurent à la rubrique « escroc » ou « voleur » on trouve des individus qui ont essayé d’abuser la bonne foi des militants. D’ailleurs la presse libertaire de l’époque signale régulièrement des manipulateurs qui abusent de la générosité des compagnons pour leur extorquer de l’argent au nom de la solidarité. Mais il n’y a pas chez les libertaires de liste secrète, tout est public et ouvert. Par contre, il est quasi certain que les individus désignés comme « provocateurs » sont en fait listés pour leur positionnement politique d’opposition au Parti Communiste, que ce soit d’anciens militants communistes exclus pour avoir émis des doutes sur la ligne stalinienne du Parti, ou qu’ils soient militants trotskistes (ainsi Jean Arrigonni désigné comme tel) ou anarchistes, comme Marguerite Aspès. Marguerite a été listée dès sa présence en Algérie en 1930, figurant dès la troisième des listes noires et y persistait de façon continue plus de 5 ans après et son installation en France.
Mais l’amalgame entre escrocs et militants politiques n’est pas suffisant pour les communistes pour calomnier leurs détracteurs. Il faut aussi utiliser un argument plus fort, politique. Ce sera l’argument imparable de l’antifascisme : ainsi les
« provocateurs trotskystes » sont désignés comme des « criminels de droit commun » et même « les agents sans scrupule du fascisme international », qui « réalisent leur ignoble besogne dans l’intérêt de leurs maîtres de Rome et de Berlin, (…), en masquant par tous les moyens leur véritable figure. » Dès lors on comprend qu’il n’y a pas de tâche plus importante et plus noble pour les militants communistes qui luttent contre le fascisme que de démasquer et même de « désarmer les ennemis », « qu’ils doivent combattre avec la plus ferme énergie ».
C’est donc la porte ouverte, au nom de la lutte contre le fascisme, à toutes les violences contre celles et ceux qui contestent le Parti Communiste.
L’établissement de ces listes noires a participé à créer l’ambiance psychologique sectaire et dogmatique qui a permis la chasse aux « provocateurs », allant de leur éviction (comme ce fut le cas pour Marguerite Aspès) jusqu’à – pour les éléments les plus politiquement influents – leur assassinat, comme Andrés Nin ou Camillo Berneri en Espagne en 1936, Léon Trotski en août 1940 à Mexico ou encore pendant l’occupation aux assassinats de résistants anarchistes espagnols par la résistance communiste comme le massacre de Lacazace en Ariège[2].
On ne combat pas le fascisme en utilisant les méthodes policières du fascisme. Et ceux qui aujourd’hui au nom de l’antifascisme utilisent des méthodes autoritaires ne font que marcher dans les pas des Communistes staliniens des années 1930 …



Démasquons les ennemis !
Afin de faciliter le travail des militants dans la constitution des listes noires parues jusqu’à ce jour, nous avons décidé de faire paraitre un répertoire des listes déjà parues, allant du n°1 au n°8. Ceci leur permettra de trouver tr-s rapidement si l’individu qui les intéresse a été exclu du Parti Communiste ou d’une organisaiton ouvrière.
Au début de chaque année, nous ferons ainsi éditer un petit répertoire alphabétique des noms parus dans les différentes listes noires qui auront été établies au cours de l’année précédente.
Nous attirons tout particulièrement l’attention des militants sur l’importance de ces listes noires. Elles dovent être distribuées aux militants responsables des organisations de masse, afin que ceux-ci les consultent le plus souvent possible, dans le but d’empêcher qu’un exclu s’infiltre à nouveau dans les rangs du Parti Communiste ou des organisations ouvrières pour y recommencer son travail de désagrégation ou ses escroqueries.
Ces listes noires, pour être une arme efficace entre les mains des militants, doivent être largement utilisées de façon à faire connaître à tous les ouvriers les éléments à l’égard desquels ils doivent observer la plus grande vigilance et qu’ils doivent combattre avec la plus ferme énergie.
La vigilance à l’égard des provocateurs trotskystes n’a jamais été plus nécessaire. Aujourd’hui, le développement du Parti communiste et des organisations ouvrières a décuplé la haine de la bourgeoisie, mais ses méthodes ont changé ; au lieu de la répression brutale et grossière, elle utilise des méthodes plus subtiles, plus raffinées et, partant, plus dangereuses.
Afin de détruire le Front Populaire et de diviser la classe ouvrière et ses organisatoins, la bourgeoisie emploie, avant tout, les criminels de droit commun, les agents sans scrupule du fascisme international que sont les trotskystes. Pour réaliser leur ignoble besogne dans l’intérêt de leurs maîtres de Rome et de Berlin, ceux-ci cherchent à pénétrer partout, en masquant par tous les moyens leur véritable figure.
C’est la raison pour laquelle nous pensons que ces listes noires peuvent et doivent être une arme de grande valeur entre les mains des militants, car elles aideront efficacement à démasquer ces élemens, pour qu’elles soient fréquemment et amplement compulsées, et non pas rangées au fond d’un tiroir.
C’est également pourquoi nous insistons auprès des militants pour qu’ils nous fassent part de leurs suggestions qui permettront d’améliorer ces listes noires et aideront à parfaire l’arme qu’elles nous procurent au service de la classe ouvrière dans la lutte contre la provocation, le mouchardage et le trotskisme.
Marguerite Aspès a figuré très tôt – dès sa période en Algérie vraissemblablement – dans la liste noire du Parti Communiste. Elle figure au rang 205 dès la troisième sortie de cette liste d’infamie, sous la désignation de « provocatrice », qui regroupait les anarchistes, trotskistes et les exclus du Parti Communiste pour opposition internes à la politique stalinienne.
Quatrième de couverture de la brochure anonyme recensant
les listes noires établies par le Parti Communiste Français
[1] Extraits republiés initialement dans les Cahiers du CERMTRI, n°37,1er trimestre 2008
[2] 15 juillet 1944 : des guerrilleros communistes espagnols assassinent une famille de réfugiés espagnols parce que résistants anarchistes ; https://cnt-ait.info/2023/07/12/lacazace
Texte extrait de la brochure : Marguerite ASPÈS, Féministe, espérantiste et anarchosyndicaliste sans concession

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SOMMAIRE
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D’ALGER DES ANNÉES 30 (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes)
- Une anarchiste sensible et engagée
- Alger : une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
- De retour en France, l’agitation anti-militariste
- Sur la liste noire du Parti Communiste
- Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
- Marguerite Aspès victime d’un prédateur sexuel ?
ANNEXES : documents, revues de presse …
TEXTES POLITIQUES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/textes-politiques-aspes)
Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-esperantiste)
POEMES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/poemes-marguerite-aspes)
De sa rébellion contre la police d’Alger à la liste noire du Parti Communiste (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-alger)
La liste noire du Parti Communiste Français (https://cnt-ait.info/2026/03/09/liste-noire-pcf)
Ecrits anticolonialistes (https://cnt-ait.info/2026/03/09/aspes-anticolonialiste)
Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite Aspès , pionnière de l’objection de conscience (https://cnt-ait.info/2026/03/09/aspes-antimili)
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