Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite ASPÈS, pionnière de l’objection de conscience

L’action anarchiste contre la guerre et l’objection de conscience (1930)

Le Libertaire, 29 novembre 1930, n° 284

Sébastien Faure n’a pas parlé, dans sa conférence contre la guerre, de l’objection de conscience. Il a fallu qu’un contradicteur apporte son opinion sur cette question pour qu’on en parle.

Sébastien Faure reconnaît que c’est une chose très bien en elle-même, mais il traite cette action contre la guerre comme une action sans grande valeur au point de vue social. En somme, pour lui, à ce que j’ai cru comprendre, elle ne représente qu’une action facilitant l’autre puisqu’elle est la représentation d’une volonté de lutte contre l’État militarisée, mais, en elle-même elle n’est pas suffisante.

L’objection de conscience n’a-t-elle que peu de valeur en raison du petit nombre d’objecteurs ? Ou bien parce qu’elle ne représente pas une action de masse ?

Les quelques dizaines de milliers d’insoumis qu’il y a, actuellement, en territoire français ne sont donc rien ? Peut- on nier que ce nombre de réfractaires soit une manifestation véritable contre la guerre ?

N’est-ce pas la plus belle manifestation contre la guerre que cette rébellion de fait contre le militarisme ?

Est-on sûr de compter un nombre aussi élevé d’auditeurs aux conférences anti-militaristes de Sébastien Faure ? (on parlait il y a un an de 90.000 insoumis). En tenant compte de ceux qui ne font pas ce geste par conscience ou par idéalisme, mais poussés par la crainte d’un châtiment pour des actes commis pendant leur jeunesse, ou pour toute autre raison, en somme, le nombre d’insoumis pour rébellion à l’autorité ou à l’emploi de la violence se chiffrerait-il seulement, pour la France, à 20.000, n’est-ce pas l’acte le plus véritable contre la guerre que ce refus de servir, soit ouvertement, soit illégalement, soit par la fuite à l’étranger ?

Cela ne représente peut-être pas ce que l’on appelle une action de masse et, justement pour cette raison, cela n’en a que plus de valeur. Car ce nombre, si nous admettons qu’il se chiffre pour le moins à 20.000, représente 20.000 gestes individuels. N’est-ce pas ce que nous aimons et apprécions le plus, nous, anarchistes ?

Conférences, tracts, actions de groupements, manifestations contre la guerre ! Cela vaut-il 20.000 gestes de refus ? Cela en vaut-il même un ? À mon avis, voilà la manifestation la plus puissante contre la guerre.

Et alors ?… Il faut la propager. Comment la propager ?

Beaucoup de camarades prétendent qu’on ne peut imposer au jeune homme le refus d’obéissance à la loi militaire pour deux principales raisons :

1° Parce que, disent-ils, il faut soi-même le faire ou l’avoir fait pour être en droit de le préconiser.

2° Parce que c’est une grande responsabilité morale à cause des peines et des souffrances encourues par le réfractaire.

Je répondrai au premier argument en ce sens : qui est-ce, alors, qui peut prêcher l’objection de conscience ?

Ce ne sera pas le jeune homme, qui n’a pas encore témoigné par sa propre action, mais qui n’a qu’une intention de refus. Ce ne sera pas celui qui, ayant refusé le service, est condamné à la prison ; ce ne sera pas non plus l’insoumis qui vit illégalement et à qui il n’est donc possible de faire de la propagande, ou qui en tout cas, ne peut se citer en exemple ; ce ne sera pas celui qui a fait son service militaire étant jeune parce qu’il n’avait pas encore les idées ou n’eut pas fermeté nécessaire. Ce ne sera pas une femme, car on pourra lui répliquer qu’elle n’a pas le droit de prêcher aux autres ce qu’elle n’est pas appelée à pratiquer elle-même (en temps de paix, tout au moins). Qui sera-ce, donc ? Et voilà notre meilleure propagande, voilà notre meilleur moyen d’action contre l’autorité et le militarisme, réduit à néant !

Contrairement à ce que prétendent à peu près tous les camarades à ce sujet, je pense que nous nous devons tous de faire cette propagande. Tous, sans exception, nous nous devons, en tant que propagandistes anarchistes, de pousser les jeunes au refus d’obéissance aux lois militaires, de même que nous devons conseiller, tant que nous le pouvons, de ne pas travailler, au moins directement, pour la guerre.

Tous, nous devons ne pas pardonner à celui qui accepte d’être soldat. Car le sabre que porte le soldat à son côté, n’est-ce pas l’arme qui frappera le plus probablement un prolétaire ? Ah ! si c’était l’arme du révolté, l’arme qui frappe un chef ou un profiteur ! Mais non, vous savez à quoi l’arme du soldat est destinée !

Si nous prêchons cela, il est de notre devoir de prévenir le jeune homme de tout ce qui peut résulter de son geste, de toutes les souffrances qu’il peut endurer par la suite, soit, privé de sa famille, proscrit à l’étranger, encourant les risques du chômage, soit se cachant en France, ne pouvant rien faire ni rien dire parce qu’insoumis, soit dans le noir cachot privé des joies, de la vie et de la liberté s’il est ouvertement objecteur. Et il est de notre plus grand devoir encore de l’aider dans tous ces cas en lui envoyant des secours moraux et matériels.

C’est à cela que devrait s’appliquer, dans toute la force du mot, notre solidarité.

Notre responsabilité ? Mais, alors, c’est une belle responsabilité, camarades. Lorsque Kropotkine disait au jeune médecin, au jeune avocat : «  En suivant votre carrière, vous ne pouvez pas travailler pour l’homme qui souffre, dans l’État social actuel, toujours vos efforts serviront la classe des exploiteurs et des bourgeois, que vous le vouliez ou non » ; et après ces belles paroles que nous connaissons tous et qui s’intitulent « Paroles d’un révolté », il conclut ainsi : « Vous ne pouvez qu’une chose, si vous avez du cœur, c’est de venir parmi nous lutter pour la révolution sociale, c’est de devenir un libertaire. »

N’était-ce pas une responsabilité de sa part ? Car, enfin, toute propagande porte en elle-même une responsabilité. L’anarchiste, n’est pas un homme heureux matériellement. Ses idées ne sont pour lui qu’une cause de fatigues, de privations, de luttes ou d’emprisonnement. Doit-on ne pas faire de la propagande, à cause de ces raisons ? Puis, on peut encore répondre à cet argument : « mais vous faites de la propagande par les conférences et par les écrits ». On distingue des tracts contenant de telles paroles : « Le meilleur moyen de s’opposer à la guerre, c’est le refus catégorique de partir ». Sans doute les camarades pensent-ils que la propagande par la parole, d’ami à ami, d’un à un, a une puissance beaucoup plus grande que celle par écrit. Alors, c’est donc notre meilleur moyen de propagande ? Sinon, vous êtes illogiques d’admettre de pouvoir distribuer des tracts qui conseillent le refus d’obéissance tandis que vous ne voulez pas le conseiller par la parole.

Est-ce un acte d’autorité que de conseiller la résistance au service militaire ? Il me semble trouver dans les écrits de Sébastien Faure que l’emploi de la force est une méthode de violence tandis que la persuasion est une méthode tout ce qu’il y a de plus libertaire.

Vais-je attacher les bras et les jambes au jeune conscrit pour ne pas qu’il ne parte ? Non, n’est-ce pas ? Bien au contraire, je lui laisserai son entière liberté de choix, mais mon devoir, en tant que propagandiste anarchiste, est de lui conseiller de ne pas partir.

Je n’agirai de cette manière que par la persuasion et honnêtement, en lui montrant tous les risques qu’il encourt.

D’ailleurs, celui qui est trop faible ou trop lâche, ou qui est à l’opposé de nous comme tempérament, celui-là ne se laissera pas influencer. De même que, le fort, l’«exceptionnel individu» n’a pas besoin de notre propagande. Celui qui en a besoin, c’est celui qui hésite, qui ne sait pas s’il ne sera pas abandonné par la suite, et, tout, seul, chétif humain, pour lutter contre la main de fer de la justice d’État et de l’« opinion » avec ses préjugés, ne regrettera pas son acte. Parce que c’est forcé, l’on ne peut demander à l’être humain seul de supporter un tel fardeau. ! C’est pourquoi nous devons faire tous nos efforts pour aider ces camarades le mieux possible, autrement inutile de faire de la propagande.

En quoi consistent donc mes idées anarchistes, si ce n’est en tout premier lieu en la haine de l’armée, parce qu’elle représente, pire que tout, la laideur et l’autorité, ce qu’il y a de plus anti-anarchiste.

Nous ferions beaucoup plus contre la guerre si nous comprenions tout cela et que nous consacrions nos efforts à aider de toutes les manières, tant au point de vue moral que matériel, les insoumis, les emprisonnés, comme les camarades qui se trouvent en territoire étranger ; enfin, quels qu’ils soient, tous ceux qui souffrent du refus d’obéissance ou de travail à l’armée.

Marguerite SEPSA.


L’Affaire FERJASSE (1933) 

Libérez Ferjasse ! [TRACT]

Tract jeté par Marguerite Aspès de la tribune de l’Assemblée Nationale le 17 novembre 1933

« Parce qu’il s’oppose à la violence … qui le condamne d’avoir écouté sa conscience … un jeune homme de 22 ans meurt actuellement en prison …  faisant la grève depuis 31 jours : Henri Ferjasse.

Députés ! Laisserez-vous mourir ce jeune homme parce qu’il a l’héroïsme de risquer sa vie pour un idéal humanitaire !

Ne vous élèverez-vous pas contre ce fait ignominieux ?

Pour un groupe de femmes : Marguerite Aspès. »


Des tracts en faveur de Ferjasse sont jetés des tribunes.

L’Humanité, 18 novembre 1933

Au moment où le président levait la séance, une poignée de tracts, lancés d’une tribune de droite, s’abattit sur la tête de quelques députés et le cri de « Libérez Ferjasse » retentit.

Les huissiers arrêtèrent l’auteur de l’incident, Madame Marguerite Aspès, malgré les protestations de Doriot[1] qui, debout à son banc, lança : « elle a crié : « Libérez Ferjasse ! » C’est assez normal. »
La  « manifestante » fut relâché peu après …

Une femme manifeste à la Chambre pour les objecteurs de conscience

Le Petit Journal, 18 novembre 1933

Hier après-midi, à la Chambre, en fin de séance, une femme a jeté des tracts sur les travées de droite en criant : « Libérez Ferjutal (sic). » Arrêtée et conduite à la Questure, elle a déclaré se nommer Marguerite Aspès et avoir voulu attirer l’attention du Parlement sur l’objecteur de conscience qui fait aux Cherche-Midi la grève de la faim.

Un incident à la Chambre

Des tracts réclamant la libération de Ferjasse, sont jetés d’une tribune par une spectatrice qui est expulsée.

Le Populaire, 18 novembre 1933

Un incident s’est produit, hier, à la Chambre, alors que la séance touchait à sa fin. Le dernier interpellateur de la journée venait, son discours terminé, de rassembler ses papiers épars sur la tribune, quand on vit flotter mollement dans l’air chaud qui baignait l’hémicycle une quantité de tract que venait de jeter, d’une tribune située au-dessus de l’extrême droite de l’Assemblée, une main féminine.

Il s’agissait d’une manifestation en faveur de l’objecteur de conscience Ferjasse détenu à la prison militaire du Cherche-Midi dans les conditions que l’on sait. La protestataire s’était crié, en même temps qu’elle lançait les tracts : « Libérez Ferjasse ! Libérez Ferjasse ! »

La manifestante fut conduite au commissariat de police voisin de la Chambre et relâchée après vérification de son domicile. La rédaction des tracts est la suivante :

« Parce qu’il s’oppose à la violence … qui le condamne d’avoir écouté sa conscience … un jeune homme de 22 ans meurt actuellement en prison …  faisant la grève depuis 31 jours : Henri Ferjasse.

Députés ! Laisserez-vous mourir ce jeune homme parce qu’il a l’héroïsme de risquer sa vie pour un idéal humanitaire ! Ne vous élevez pas contre ce fait ignominieux !

Pour un groupe de femmes : Marguerite Aspès. »


[1] Doriot était à cette époque l’un des principaux dirigeants du Parti Communiste Français, le chef du Groupe Communistes à l’Assemblée qui comportait 10 députés. Il quittera ensuite le Parti Communiste pour fonder le Parti Populaire Français, qui évoluera rapidement vers l’extrême-droite fasciste, et qui finira dans la collaboration nazie. Doriot mourut sous l’uniforme nazi.


Textes extraits de la brochure : Marguerite ASPÈS, Féministe, espérantiste et anarchosyndicaliste sans concession

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SOMMAIRE

EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D’ALGER DES ANNÉES 30 (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes)

  • Une anarchiste sensible et engagée
  • Alger : une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
  • De retour en France, l’agitation anti-militariste
  • Sur la liste noire du Parti Communiste
  • Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
  • Marguerite Aspès victime d’un prédateur sexuel ?

ANNEXES : documents, revues de presse …

TEXTES POLITIQUES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/textes-politiques-aspes)

Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-esperantiste)

POEMES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/poemes-marguerite-aspes)

De sa rébellion contre la police d’Alger à la liste noire du Parti Communiste (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-alger)

La liste noire du Parti Communiste Français (https://cnt-ait.info/2026/03/09/liste-noire-pcf)

Ecrits anticolonialistes (https://cnt-ait.info/2026/03/09/aspes-anticolonialiste)

Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite Aspès , pionnière de l’objection de conscience (https://cnt-ait.info/2026/03/09/aspes-antimili)


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