Espérantiste militante, elle donnait des cours d’Esperanto à la Bourse du Travail d’Alger
Marguerite Aspès était une espérantiste fervente, qui faisait de la propagande active pour la diffusion de cette langue, animant notamment des cours d’Espéranto à la Bourse du Travail d’Alger.
Elle donnait des cours de la langue internationale au sein de la bourse du travail d’Alger, notamment à des réfugiés espagnols et italiens, ce qui suscitait la curiosité malsaine de la police. Elle eut de fréquentes disputes avec les flics qui trainaient à la Bourse du travail (la maison des syndicats d’Alger), qui se trouvait rue Massieu-de-Clerval, entre les rue de Varennes et rue Cuvier, à la hauteur des 37-39 rue d’Isly.

ALGER : Est-ce un mal, oui ou non, d’apprendre l’Espéranto ?
Est-ce un mal d’entrer dans une Bourse du Travail ? Trois de nos camarades étrangers arrêtés
Le Libertaire, 20 novembre 1931
Pour quoi est faite une Bourse du Travail, sinon pour aider les travailleurs de toutes catégories, sans distinction de race ou de nationalité, à connaître et à faire respecter leurs droits légitimes contre le patronat ?
C’est pourtant bien un droit que la « Démocratie » a accordé à tous les travailleurs, en leur réservant même des bâtiments spéciaux pour cela.
Eh bien, dans notre souriante ville d’Alger ce n’est pas ce que l’on prétend, puisqu’on veut interdire l’étude de l’Espéranto ainsi que le seul fait de pénétrer dans la Bourse du Travail à nos camarades étrangers.
En effet, trois de nos « esperantaj amikoj[1] » venaient l’autre jeudi à notre réunion habituelle, quand, à leur sortie de la Bourse du Travail ils furent appréhendés par deux bourres[2] qui leur demandèrent, d’une façon grossière, leurs papiers d’identité (qui étaient, d’ailleurs, fort bien en règle).
Deux d’entre eux furent obligés d’aller passer une partie de leur temps à la Préfecture pour s’expliquer, s’expliquer de quoi ? Avaient-ils commis quelque délit ? Il paraîtrait, sans doute, que c’est un délit d’apprendre l’Espéranto dans une Bourse du Travail, puisqu’interdiction leur fut faite de fréquenter nos réunions et même… de pénétrer dans la Bourse du Travail.
C’est une honte pour la France du « Droit d’Asile » qu’il puisse s’y trouver une police (aux ordres de qui ?) qui se permette d’interdire à nos camarades étrangers et exploités comme nous par le même patronat, l’entrée de la Bourse du Travail sans aucun motif contre eux. C’est une chose absolument illégale et contre laquelle tous les travailleurs doivent réagir, autrement, si nous laissons porter ainsi, journellement, atteinte à nos droits, peu à peu, des coutumes fascistes pénétreront dans nos mœurs et nous serons tout étonnés un jour, que le régime fasciste n’existe plus seulement en Italie, mais se soit étendu jusqu’à nous et qu’il soit trop tard pour le vaincre. N’attendons donc pas que ces mœurs aient atteint un tel développement pour les combattre car, à ce moment, nous n’oserions pas faire ce qu’il nous est encore possible de faire maintenant.
Droit syndical pour tous les travailleurs, sans exception ; indigènes, étrangers ou français. Pas d’expulsion sans motif et sans jugement ! Que les travailleurs étrangers qui produisent des richesses dont ils ne reçoivent en paiement qu’une minime partie, trouvent asile chez nous et ne soient pas considérés comme des chiens !
Marguerite Aspès.
Senrajtigo de fremdaj laboristoj (Alĝerio) / Interdiction des travailleurs étrangers (Algérie)

Senrajtigo de fremdaj laboristoj (Alĝerio).
Interdiction des travailleurs étrangers (Algérie).
Afin de contraindre les travailleurs étrangers à accepter les conditions des employeurs français, la police les maltraite durement. À Alger, 3 camarades ont été arrêtés alors qu’ils se rendaient à la Bourse du Travail de cette ville pour participer à un cours d’espéranto. Ils ont été libérés parce que leurs papiers étaient en règle, mais la police leur a interdit d’entrer dans les locaux.
Hm.
Elle entretenait une correspondance avec Eugène Lanti, le fondateur de SAT, l’Association mondiale anationale, réseau mondial des espérantistes favorables à la lutte des classes, indépendamment de leur positionnement idéologique (communistes, socialistes, anarchistes, …). Dans un courrier qu’il lui envoie la 14 avril 1937 de Tokyo alors qu’elle réside à ce moment à Valence d’Agen, Lanti annonce à Aspès comment il a fini par s’éloigner du communisme (cf. Ulrich Lins, Orwell’s Tutor? Eugène Adam (Lanti) und die Ernüchterung der Linken. Jahrbuch der Gesellschaft für Interlinguistik 2020, Leipziger Universität Verlag, 2020, p 112).

alors en Australie
Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris
Nous n’avons pas réussi à ce stade à identifier de texte de Marguerite Aspès dans les journaux espérantophones de l’époque. Néanmoins nous savons, d’après sa nécrologie parue dans Sennaciulo, la revue de la SAT, qu’elle avait participé activement aux spectacles de chants et de théâtre donnés lors du 15ème congrès mondial de SAT à Paris, en août 1935. Dans son numéro de compte rendu du congrès (septembre 1935), Sennaciulo nous précise : « L’orchestre joue L’Internationale, que tout le public chante. La réunion solennelle se terminera par une représentation de théâtre « Le Prisonnier de Versailles ». De chaleureux applaudissements récompensent la bonne volonté des comédiens non professionnels, membres de la Fédération Espérantiste Ouvrière (FEO – LEA) »


Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
Le 18 juillet,1936 les militaires espagnols avec à leur tête le général Franco se soulèvent contre la République et débutent une guerre civile impitoyable qui durera 3 ans. Le 19 juillet, dans les provinces espagnoles où les anarchosyndicalistes de la CNT-AIT sont nombreux et organisés, particulièrement la Catalogne et l’Aragon, les ouvriers et les paysans organisent la contre-insurrection et débutent une Révolution sociale. Enthousiaste, Marguerite Aspès se rend sur place – vraisemblablement à Barcelone – pour participer à l’œuvre constructive révolutionnaire des anarchistes. Elle participe notamment à Informa Bulteno, la feuille d’information en Esperanto éditée par la CNT-AIT, en participant à sa diffusion avec « ferveur », comme on peut le lire dans le bulletin :
« Nous vous remercions de tout cœur pour les 50 francs que vous avez envoyé. Tous les coupons de réponse mentionnés dans la lettre ont été reçus, merci pour ces coupons »


Elle revient en France en avril 1937. Elle qui était une personne d’une grande sensibilité artistique, aimant à peindre et à faire de la musique tombe dans une grande dépression. Elle écrit à Eugène Lanti, qui se trouvait alors en voyage autour du monde à Tokyo, pour lui faire part de son souhait de se suicider. Lanti essaie de la dissuader, mais hélas le courrier arrive trop tard. Marguerite se suicide le 7 juillet 1937 à Foix (Ariège) après avoir appris la mort de son compagnon Léopold.
Le décès de Marguerite Aspès fut annoncé dans le numéro d’août 1937 de Informa Bulteno.

« Nous avons été informés du décès de notre compagne Marguerite ASPÈS. Elle était abonnée à Informa Bulteno, pour lequel elle travaillait avec ferveur à la diffusion. De plus, elle aidait financièrement notre Bulletin. Nos plus sincères condoléances à la famille »
Le journal de la SAT annonça aussi son décès : « Le 6 juillet, la camarade Margareta Aspès s’est suicidée dans le sud de la France. Elle a été pendant de nombreuses années membre du Groupe Paris de la Fédération Ouvrière Espérantiste, et du cercle de la SAT, au sein desquels elle a collaboré très activement, notamment également en préparant une pièce de chant et de théâtre pour le 15e Congrès de la SAT [tenu en 1935 à Paris]. Elle était également active dans le mouvement antimilitariste. Ceux qui l’ont connue ne l’oublieront jamais. »

Suite à son décès, Marguerite ASPÈS, simple militante, ni théoricienne en vue ni activiste spectaculaire, est progressivement tombée dans l’oubli au fur et à mesure que ceux qui l’avaient connu disparaissaient.
Puisse cet article aider ceux qui ne l’ont pas connu à se la remémorer.
[1] Amis espérantistes, en esperanto
[2] Note du claviste : policiers en argot
Texte tirés de la Brochure « Marguerite ASPÈS : Anarchosyndicaliste, espérantiste,anti-colonialiste, féministesans concession des années 1930 »

Pour télécharger la brochure cliquer ici :
https://cnt-ait.info/wp-content/uploads/2026/03/BRO-Marguerite-Aspes-2026-03-04.pdf
Pour la recevoir au format papier, envoyer 8 euros (chèques à l’ordre de « La lettre du CDES ») à CNT-AIT, 7 rue St Rémésy, 31000 TOULOUSE (pour payement par transfert bancaire, nous contacter)
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SOMMAIRE
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D’ALGER DES ANNÉES 30 (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes/)
- Une anarchiste sensible et engagée
- Alger : une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
- De retour en France, l’agitation anti-militariste
- Sur la liste noire du Parti Communiste
- Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
- Marguerite Aspès victime d’un prédateur sexuel ?
ANNEXES
TEXTES POLITIQUES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/textes-politiques-aspes)
Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-esperantiste)
POEMES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/poemes-marguerite-aspes)
De sa rébellion contre la police d’Alger à la liste noire du Parti Communiste (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes-alger)
La liste noire du Parti Communiste Français
Ecrits anticolonialistes
Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite Aspès , pionnière de l’objection de conscience