
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D’ALGER DES ANNÉES 30
Marguerite Aspès est une comète qui traversa la galaxie libertaire de 1930 à 1937. Ni grande théoricienne, ni vedette médiatique, elle était pourtant représentative de ces militantes « de base » qui donnent corps au mouvement libertaire depuis ses origines, n’hésitant ni à prendre la parole ou la plume pour s’exprimer publiquement et faire vivre l’Idée, ni à s’engager physiquement et même à prendre des risques sérieux pour que l’Idée devienne Action. À travers le portrait de Marguerite Aspès, nous voulons rendre hommage à tous ces militants « anonymes » trop rapidement oubliés – et encore plus quand il s’agit de militantes ! – par un mouvement libertaire pourtant friand de commémoration de la mémoire de ses « grands hommes » …
Une anarchiste sensible et engagée
Elle nait vraisemblablement le 26 janvier 1901 à Paris dans le 10ème arrondissement. On ne sait pas grand-chose de son enfance, si ce n’est que ses grands-parents étaient des immigrés italiens de Venise et de Milan – le grand père Carlo (1830-1894) avait combattu avec Garibaldi – et son père Charles (1859-1934) travaillait comme menuisier ébéniste. Son frère aîné, Charles (né à Paris en 1887, mort en 1982), était également un militant libertaire.
On trouve ses premières traces dans la presse anarchiste au début des années 1930, par des articles qu’elle publié dans différents journaux anarchises (le Libertaire, La Revue Anarchiste, La Voix Libertaire organe de l’Association des Fédéralistes anarchistes AFA), articles publiés soit sous son nom, soit sous la signature évidente de Marguerite SEPSA.
On retrouve régulièrement son nom dans les listes de souscripteurs lancés par les différents journaux anarchistes de l’époque : la Revue Anarchiste (1930), le Libertaire (1931), …


On retrouve aussi son nom dans les souscriptions pour l’édition posthume des mémoires de Makhno, l’anarchiste ukrainien exilé à Paris.

Mais Marguerite ne se contente pas d’envoyer une solidarité financière à la presse libertaire. Elle y participe aussi activement. Elle est citée en quatrième de couverture de la Revue Anarchiste d’octobre décembre 1934 comme l’une de ses collaborateurs. Toutefois dans son numéro précédent d’août septembre, il était signalé que son abonnement était suspendu au même titre que de nombreux autres, « tellement ils sont en retard ». S’agissait-il d’un désintérêt de sa part vis-à-vis de la revue ? ou plus sûrement dans son cas des difficultés de payer l’abonnement, du fait de la situation précaire dans laquelle elle semblait vivre alors, après son nouvel emprisonnement fin 1933 (cf. le chapitre « Libérez Ferjasse ! »).

Ses articles portent sur des thèmes classiques de l’anarchisme de cette époque :
- Le contrôle des naissances, avec par exemple l’article « La ponte à outrance », paru dans La Voix libertaire, le 8 Mars 1930, date symbolique s’il en est. Il faut se souvenir qu’à l’époque toute propagande pour la contraception était interdite et même passible de prison. Aussi les allusions aux moyens contraceptifs sont souvent elliptiques. Toutefois dans un autre article, publié en janvier 1931 dans Le Libertaire sur la situation des femmes à la prison Barberousse d’Alger, elle prend le risque de réclamer ouvertement le droit à l’avortement.
- Des articles de réflexion sur le mouvement anarchiste tels que « Des réalisations concrètes que doit envisager l’anarcho-syndicalisme » paru dans La Voix libertaire du 15 Mars 1930, ou « La révolution sera anarchique ou ne sera pas », paru dans Le Libertaire du 26 juillet 1930.
- Des textes antireligieux comme « Religions, sciences, liberté » paru dans Le Libertaire du 2 août 1930, qu’elle ponctue au final d’un vigoureux « à bas la religion, à bas l’esprit religieux » !
- L’antimilitarisme tient aussi une place importante dans ses écrits et dans son activité militante, comme on le verra plus tard avec la campagne pour la libération de l’objecteur de conscience Ferjasse. Son premier texte sur le sujet, « l’action anarchiste contre la guerre et l’objection de conscience », parait dans Le Libertaire du 29 novembre 1930.
- L’anticolonialisme enfin, lui tient particulièrement à cœur. Dès son arrivée en Algérie, elle prend la plume pour dénoncer le colonialisme et le racisme. En 1930, année où elle se trouvait à Alger, il est très probable qu’elle ait participé à relayer la campagne lancée par la CGTSR-AIT en 1930 contre les cérémonies du centenaire de la colonisation. Elle écrivit un article sur le sujet dans Le Libertaire. Cet activisme anticolonialiste et pour le rapprochement des travailleurs sans distinction d’origine, qu’ils soient indigènes, étrangers ou de la métropole lui valut un acharnement policier qui se traduisit par deux emprisonnements successifs puis son expulsion définitive d’Algérie. Mais aussi son inscription sur la Liste Noire du Parti Communiste Français …
Elle publie aussi des poèmes, notamment dans la Revue Anarchiste qui en publie deux en 1934, « Stoïcisme « (écrit lors de son emprisonnement à Barberousse en 1932) et « blancs et noirs ».

Alger : une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
Mais c’est surtout à Alger, entre 1930 et 1932 qu’on entendit le plus parler d’elle, après qu’elle eut tiré sur un inspecteur de police à la Bourse du Travail d’Alger.
Sans qu’on sache exactement dans quelle circonstance elle était arrivée à Alger, elle y était militante au syndicat anarchiste CGTSR-AIT, la section locale de l’AIT (Association Internationale des Travailleurs)[1]. Là-bas, elle ne cesse de dénoncer le colonialisme et appelait à la solidarité de classe entre indigènes et européens (étrangers ou « français »). Vraisemblablement, elle contribua à diffuser à Alger le texte d’appel au boycott des festivités du centenaire de la colonisation de l’Algérie, écrit par Saïl Mohammed pour le compte de la section algérienne de la CGTSR-AIT.

Elle dû également contribuer à diffuser le journal de son ami Saïl Mohammed, L’Éveil Social, dont l’administration colonialiste essayait d’empêcher la diffusion aux indigènes sur le territoire algérien pour ses propos incendiaires non seulement contre la colonisation mais aussi contre les traditions et la loi coranique appliquée par les cadi dans le cadre du Statut de l’Indigénat[2].
Espérantiste militante, elle donnait des cours de la langue internationale au sein de la bourse du travail d’Alger, notamment à des réfugiés espagnols et italiens, ce qui suscitait la curiosité malsaine de la police. Elle eut de fréquentes disputes avec les flics qui trainaient à la Bourse du travail (la maison des syndicats d’Alger)[3].
Le 10 décembre 1930, elle est arrêtée une première fois, dans ce qui ressemble fort à une provocation policière. Elle est condamnée à de la prison pour avoir pris à partie des policiers lors d’une réunion intersyndicale et les avoir traité de mouchards[4]. Elle purgera sa peine dans la sinistre prison Barberousse d’Alger.
La misère matérielle et morale, les injustices dont elle fut le témoin en prison[5] ne firent que renforcer son sentiment de révolte. De son séjour en prison, elle écrit :
« Voici une chose que j’ai vue avec « mes yeux » : c’est que, toutes les femmes qui étaient dans la prison avec moi, appartenaient au prolétariat. Je ne puis pas même citer l’exception de « crimes passionnels ». Elle constate l’hypocrisie du régime pénitentiaire qui laisse les prisonnières dans des conditions insalubres et réclame l’hygiène pour les prisonnières. Puis « Qu’ai-je constaté encore ? C’est que la plupart des prisonnières étaient illettrées. » Elle demande « L’instruction à tous », ajoutant « à tous les indigènes ». « Cela, le portefeuille de certains personnages en souffrirait quelque peu, de même que les sentiments chauvins de quelques autres. ». Mais surtout, c’est contre les gardiennes de prison qu’elle décoche ses flèches les plus enflammées : « je vois la méchanceté perpétuelle des gardes chiourmes, méchanceté de règle, dans un seul but : faire souffrir, pour « punir ». »
Une fois dehors, elle redoubla d’ardeur militante pour dénoncer l’injustice sociale, dont le colonialisme, et le système répressif qui lui est attaché. Le 4 novembre 1931, elle publie un article dans un des principaux journaux d’Alger, La République, pour dénoncer les intimidations policières à la Bourse du travail envers les travailleurs étrangers[6] : « C’est une honte pour la France du « Droit d’asile » qu’il puisse s’y trouver une police (aux ordres de qui ?) qui se permette d’interdire à nos camarades étrangers l’entrée de la Bourse du Travail, sens aucun motif contre eux. C’est une chose absolument illégale et contre laquelle tous les travailleurs doivent réagir, sinon les coutumes fascistes s’implanteront ici… Droit syndical pour tous les travailleurs sans exception : indigènes, étrangers ou français. »
Victor Spielmann, un des pionniers de la lutte anticolonialiste et très proches des anarchistes[7], qui republie l’article dans l’Alger Socialiste, ajoute la revendication de l’organisation autonome des travailleurs étrangers[8].
Un mois après la publication de cet article de Marguerite Aspès, elle a de nouveau maille à partir avec la police dans ce qui ressemble encore une fois à une provocation policière destinée à la faire arrêter. Le 18 décembre 1931, un policier nommé Filippini pénétrait sans aucun mandat de perquisition à l’intérieur d’un bureau de la Bourse du travail où se trouvaient Marguerite Aspès et deux compagnons anarchistes étrangers. Le policier souhaitait procéder à un contrôle d’identité. Exaspérée, Marguerite sortait de son sac un revolver « que le policier n’eut aucun mal à détourner et une balle alla se loger au plafond ».
Elle est alors immédiatement arrêtée, en compagnie – nous dit L’Écho d’Alger[9] – de Manuel Sastre[10], 29 ans, « garçon limonadier » (serveur dans un bistrot). Séraphin Fons, 17 ans, qui était aussi présent mais s’était enfuit, fut arrêté le lendemain matin. Jetés en prison tous les trois sous l’inculpation de tentative d’homicide, les journaux locaux nous apprennent que Sastre et Fons déclarèrent au juge Turpault « qu’ils ignoraient tout de cette affaire et ne savaient pas pourquoi leur camarade avait tiré. Marguerite Aspès quant à elle répondit au magistrat instructeur qu’elle réservait ses déclarations pour plus tard ». Alors que Pons et Sastre furent relâchés quelques jours après en bénéficiant d’un non-lieu, Marguerite Aspès fut de nouveau écrouée à Barberousse.

Les journaux d’Alger avaient présenté Marguerite Aspès comme communiste, ce qui entraîna une réponse indignée du secrétaire du Parti Communiste d’Alger. Ce bureaucrate stalinien, au lieu de la défendre et de dénoncer l’intrusion de la police à la Bourse du Travail, émit au contraire le communiqué la mettant sur le même plan que « les ennemis de la classe ouvrière » :
« Notre parti et aucun de ses militants n’ont rien à voir avec de pareilles gens contre lesquels nous luttons au même titre que contre les ennemis de la classe ouvrière. Nous désapprouvons complètement le geste de cette femme, geste qui ne peut être que celui d’une malade »[11].
L’absence de solidarité – et même la franche dissociation – des communistes fut dénoncée dans les colonnes des journaux de gauche non communiste d’Alger : le Cheminot indépendant d’Alger (mars 1932), et Alger Socialiste[12], ainsi que dans La Révolution prolétarienne de Paris[13]. De son côté Victor Spielmann constitua le Comité de défense sociale d’Alger pour assurer sa défense, regroupant militants socialistes, libertaires et syndicalistes, mais auquel ne participèrent ni les «syndicalistes unitaires » ni les communistes …[14].

En métropole, c’est le Comité de l’entraide, caisse de secours aux emprisonnés politiques et à leurs familles, qui organise le soutien matériel à Marguerite Aspès. Ce comité est animé par des militants du SUB (Syndicat Unique du Bâtiment) de la CGTSR-AIT. Ses comptes rendus financiers témoignent de l’envoi de 102 francs à Marguerite Aspès alors qu’elle écrouée à la prison Barberousse d’Alger. [15]

Par ailleurs, la Section indigène algérienne de la CGTSR-AIT à Paris, animée par l’infatigable Saïl Mohamed, pris également sa défense dans le journal du syndicat anarchiste CGTSR-AIT[16]. Ce soutien est manifesté à la fois en « estime et reconnaissance » de celle qui « durant tout son séjour à Alger a lutté vaillamment contre la barbarie que subissent les êtres de notre race », mais au-delà parce qu’elle est anarchiste et que seuls les anarchistes « luttent, sans intérêt personnel, pour le triomphe d’un régime égalitaire … même pour les sidis. ». « Seulement chez les anarchistes nous avons trouvé une atmosphère de fraternité et de justice pour notre cause d’opprimés »

Saïl Mohamed, qui habitait Aulnay-sous-Bois, signera un autre texte d’appel à la solidarité avec Marguerite, dans l’Éveil Social, journal dont il était le gérant, et où il appelait le peuple algérien à se dresser pour arracher la libération de « celle qui sacrifie sa liberté pour votre liberté ». « En arrachant la libération de Marguerite Aspès, c’est la libération de toute une race honteusement opprimée que vous obtiendrez. Pour elle comme pour vous, debout, peuple algérien, debout ! » [17].
Maintenue en détention jusqu’à son procès le 11 mars 1932, et malgré « une très habile plaidoirie de Maître Testa, défenseur, qui plaide l’indulgence », elle fut condamnée à six mois fermes de prison. Ce qui revenait à couvrir les trois mois de prison préventive qu’elle venait d’effectuer à Barberousse. Elle fut alors expulsée vers ce qui s’appelait à l’époque la métropole.

De retour en France, l’agitation anti-militariste
Marguerite Aspès a toujours été une fervente anti-militariste. Dès 1930, elle prend fait et cause pour l’objection de conscience comme pratique anarchiste, à une époque où le mouvement libertaire – et au premier rang les grandes figures anarchistes de l’antimilitarisme tels Louis Lecoin et Sébastien Faure – étaient très réservées sur l’objection de conscience, car elle n’avait pour eux qu’une finalité réformiste[18]. Il fallait un certain courage et une certaine force de conviction pour engager la polémique avec Sébastien Faure dans les colonnes du Libertaire, le journal qu’il avait lui-même fondé … Elle ose tenir tête au patriarche du mouvement anarchiste d’alors, remarquant que le fameux orateur « n’a pas parlé, dans sa conférence contre la guerre, de l’objection de conscience. Sébastien Faure reconnaît que c’est une chose très bien en elle-même, mais il traite cette action contre la guerre comme une action sans grande valeur au point de vue social ». Pour Marguerite Aspès au contraire, l’objection de conscience est la colonne vertébrale de « l’action anarchiste contre la guerre ». Aussi elle appelle les anarchistes à « consacrer [leurs] efforts à aider de toutes les manières, tant au point de vue moral que matériel, les insoumis, les emprisonnés, comme les camarades qui se trouvent en territoire étranger ; enfin, quels qu’ils soient, tous ceux qui souffrent du refus d’obéissance ou de travail à l’armée. »
C’est donc tout naturellement que, revenue en France, elle reprend ses activités militantes en faveur de l’objection de conscience. Elle participe au soutien à la Ligue des Objecteurs de Conscience (LOC)[19], créée en juillet 1933 parun petit groupe de jeunes libertaires autour de Gérard Leretour, et auquel participe aussi son ami Saïl Mohammed, lui-même ancien insoumis de la guerre de 1914. La Ligue des objecteurs de conscience acquit rapidement une certaine audience dans les milieux militants révolutionnaires et pacifistes car Leretour est adepte des coups d’éclats pour médiatiser et populariser sa cause. Le 13 novembre 1933, un groupe de militants de la LOC dont Leretour, Albert Daunay et Saïl Mohammed[20], mutilent la statue de Paul Déroulède, figure historique du nationalisme français[21], square Laborde à Paris. Par ce coût d’éclat ils voulaient attirer l’attention de l’opinion publique sur la situation d’Henri Ferjasse[22]. Ce dernier, emprisonné pour s’être déclaré objecteur de conscience et donc avoir refusé de faire son service militaire avait été emprisonné. En protestation il venait d’entamer une grève de la faim. La dégradation de la statue du nationaliste Déroulède se voulait aussi une réponse aux mutilations de statues du politicien pacifiste Aristide Briand, commises régulièrement par des Camelots du Roy¸ l’organisation paramilitaire du groupe monarchiste l’Action Française.


Margueritte Aspès ne peut rester insensible au cas de Ferjasse. Quatre jour après le coup d’éclat de la bande à Leretour, le 17 novembre 1933, elle se rend à l’Assemblée nationale, se place dans la galerie du public qui surplombe l’Assemblée et, à la fin de la session, se lève et jette des tracts et apostrophe les députés aux cris de « Libérez Ferjasse ! ».

Son acte, manifestement individuel, a-t-il été coordonné avec la Ligue des Objecteurs de Conscience ? À ce stade de nos recherches, nous ne savons pas, le tract n’est pas signé de la Ligue mais il est revendiqué par « un groupe de femmes ».
Toujours est-il qu’elle est immédiatement arrêtée. Manifestement elle reçoit une peine relativement légère, puisqu’elle reçoit une contravention pour « distribution d’imprimés sans permis de colporteur ».
Sur la liste noire du Parti Communiste …
Mais sa vraie condamnation viendra – encore une fois – du Parti Communiste. En effet, à son retour en métropole elle avait rejoint la CGTU, le syndicat communiste, espérant faciliter sa recherche d’emploi dans une période de fort chômage et alors qu’elle avait déjà un casier judiciaire chargé. Mais le syndicat, qui attendait certainement le premier prétexte venu, s’empressa de l’exclure après son geste antimilitariste à l’Assemblée, la dénonçant comme une « provocatrice ». Pour le directeur du Syndicat communiste « il nous suffit de savoir que vous avez tiré sur un policier pour ne pas vouloir vous garder dans notre sein ». Cette expulsion fut dénoncée par la Révolution Prolétarienne[23], qui révèle que Marguerite Aspès s’était étonnée de son exclusion, d’autant plus qu’elle avait signé un appel à l’unité syndicale entre CGT, CGTU, CGTSR en février 1931 à Alger[24].
Elle ignorait certainement qu’elle figurait déjà depuis sa période algérienne sur la liste noire établie par le Parti Communiste[25] et qui était diffusée à toutes les cellules communistes avec le préambule suivant : « ces listes noires, pour être une arme efficace entre les mains des militants, doivent être largement utilisées de façon à faire connaître à tous les ouvriers les éléments à l’égard desquels ils doivent observer la plus grande vigilance et qu’ils doivent combattre avec la plus ferme énergie. »




Elle résidait alors à Paris où son domicile, 44 rue Turbigo (IIIème), figurait en 1935 sur la liste de vérifications des domiciles d’anarchistes. Elle était également membre du Comité de défense social (CDS), qui venait en aide aux militants pacifistes, syndicalistes et anarchistes victimes de la répression[26].
Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
On l’a dit, Marguerite Aspès était une espérantiste fervente, qui faisait de la propagande active pour la diffusion de cette langue, animant notamment des cours d’Espéranto à la Bourse du Travail d’Alger. Elle entretenait une correspondance avec Eugène Lanti, le fondateur de SAT, l’Association mondiale anationale, réseau mondial des espérantistes favorables à la lutte des classes, indépendamment de leur positionnement idéologique (communistes, socialistes, anarchistes, …). Dans un courrier qu’il lui envoie la 14 avril 1937 de Tokyo alors qu’elle réside à ce moment à Valence d’Agen, Lanti annonce à Aspès comment il a fini par s’éloigner du communisme[27].

alors en Australie
Le 18 juillet,1936 les militaires espagnols avec à leur tête le général Franco se soulèvent contre la République et débutent une guerre civile impitoyable qui durera 3 ans. Le 19 juillet, dans les provinces espagnoles où les anarchosyndicalistes de la CNT-AIT sont nombreux et organisés, particulièrement la Catalogne et l’Aragon, les ouvriers et les paysans organisent la contre-insurrection et débutent une Révolution sociale. Enthousiaste, Marguerite Aspès se rend sur place – vraisemblablement à Barcelone – pour participer à l’œuvre constructive révolutionnaire des anarchistes. Elle participe notamment à Informa Bulteno, la feuille d’information en Esperanto éditée par la CNT-AIT, en participant à sa diffusion avec « ferveur », comme on peut le lire dans le bulletin :
« Nous vous remercions de tout cœur pour les 50 francs que vous avez envoyé. Tous les coupons de réponse mentionnés dans la lettre ont été reçus, merci pour ces coupons »


Elle revient en France en avril 1937. Elle qui était une personne d’une grande sensibilité artistique, aimant à peindre et à faire de la musique tombe dans une grande dépression. Elle écrit à Eugène Lanti, qui se trouvait alors en voyage autour du monde à Tokyo, pour lui faire part de son souhait de se suicider. Lanti essaie de la dissuader, mais hélas le courrier arrive trop tard. Marguerite se suicide le 7 juillet 1937 à Foix (Ariège) après avoir appris la mort de son compagnon Léopold.
Marguerite Aspès victime d’un prédateur sexuel ?
Pour l’espérantiste Eugène Lanti, les théories d’Armand, anarchiste individualiste adepte du libertinage, auraient aussi poussée Marguerite Aspès à se suicider :
« Dans une de mes lettres, j’ai déjà dit que Marguerite Aspès m’avait écrit à propos de sa décision de se suicider. J’ai immédiatement répondu à sa lettre et j’ai essayé de la convaincre de la nécessité d’abandonner une telle idée, car notre mouvement a besoin de son aide, etc. etc. Mais cette lettre est arrivée trop tard en France, et il n’est pas certain qu’elle ait eu un quelconque effet.
Je ne connais pas exactement le motif principal qui a poussé cette compagne à se suicider. Cependant, je crois qu’elle est victime de la théorisation d’Armand dans « L’En dehors »

Un jour, elle m’a avoué son dégoût pour les choses faites selon les « principes » d’Armand. J’ai toujours ressenti de l’aversion pour ce type, pour ce maître sophiste. Dans un livre dont je ne me souviens plus exactement du titre (« Prenez-moi tous», je crois), Han Ryner[28] faisait référence à Armand et précisait que son principal objectif était de se procurer des femmes dans divers endroits, pour ne pas être obligé de fréquenter des bordels lorsqu’il se rendait dans les villes pour y prendre la parole dans des conférences. (…)
La vraie nature d’une femme est de porter des enfants, et je crois qu’elle a plus besoin d’un foyer et d’amour que d’un homme. Probablement que Mme Aspès l’a compris trop tard et que la vie l’a dégoûtée à ce moment-là. Armand porte une part de responsabilité dans son suicide, à l’image de ce qui se passe lorsqu’un prêtre use de son influence pour convaincre une jeune femme de devenir religieuse. »[29]
Même si les considérations de Lanti sont teintées d’un moralisme caractéristique de son époque, on ne peut exclure l’hypothèse que sous les vibrants plaidoyers d’Armand pour la « camaraderie amoureuse » se cachaient peut être aussi des pratiques qui lui vaudraient aujourd’hui d’être qualifié de prédateur sexuel …
Le décès de Marguerite Aspès fut annoncé dans le numéro d’août 1937 de Informa Bulteno.

« Nous avons été informés du décès de notre compagne Marguerite ASPÈS. Elle était abonnée à Informa Bulteno, pour lequel elle travaillait avec ferveur à la diffusion. De plus, elle aidait financièrement notre Bulletin. Nos plus sincères condoléances à la famille »
Le journal de la SAT annonça aussi son décès : « Le 6 juillet, la camarade Margareta Aspès s’est suicidée dans le sud de la France. Elle a été pendant de nombreuses années membre du Groupe Paris de la Fédération Ouvrière Espérantiste, et du cercle de la SAT, au sein desquels elle a collaboré très activement, notamment également en préparant une pièce de chant et de théâtre pour le 15e Congrès de la SAT [tenu en 1935 à Paris]. Elle était également active dans le mouvement antimilitariste. Ceux qui l’ont connue ne l’oublieront jamais. »

Suite à son décès, Marguerite ASPÈS, simple militante, ni théoricienne en vue ni activiste spectaculaire, est progressivement tombée dans l’oubli au fur et à mesure que ceux qui l’avaient connu disparaissaient.
Puisse cet article aider ceux qui ne l’ont pas connu à se la remémorer.
[1] Pour en savoir plus sur la CGTSR : https://cnt-ait.info/category/cnt-ait/cgtsr-ait-1926-1939 ; La CNT-AIT, actuelle section en France de l’AIT est la continuatrice directe de la CGTSR https://cnt-ait.info ; contact@cnt-ait.info.
[2] La liberté en Algérie, La Voix libertaire, numéro 176, 9 Juillet 1932
[3] ALGER : Est-ce un mal, oui ou non, d’apprendre l’Espéranto ? Est-ce un mal d’entrer dans une Bourse du Travail ? Trois de nos camarades étrangers arrêtés, Le Libertaire du 20 novembre 1931. La Bourse du travail se trouvait rue Massieu-de-Clerval, entre les rue de Varennes et rue Cuvier, à la hauteur des 37-39 rue d’Isly.
[4] Alger : Le mouchard est roi, Le Libertaire, 10 Janvier 1931
[5] Souvenirs de [la prison] Barberousse, Le Libertaire, 1er Mai 1931
[6] Souvent des réfugiés antifascistes italiens ou anarchistes espagnols fuyant la répression dans leurs pays respectifs.
[7] Victor Spielmann (1866 – 1943) : arrivé en Algérie enfant avec ses parents Alsaciens, il fut l’un des pionniers de l’anticolonialisme en Algérie. Publiciste anti-colon et éditeur pro-indigène, voulant être « le trait d’union franco-indigène nord-africain », il fut le fondateur et éditeur du Trait-d’Union (1924-1927) puis de La Tribune indigène algérienne (1927-1931). De sensibilité libertaire, il contribuait fréquemment aux journaux anarchistes de l’époque où il dénonçait sans relâche le colonialisme.
[8] V. Spielmann, La Bourse du Travail et la Police, L’Alger Socialiste, n° 572, 4 décembre 1931.
[9] Tentative d’homicide contre un inspecteur de la Sûreté à la Bourse du Travail : Les trois communistes sont placés sous mandat de dépôt, L’Écho d’Alger, 20 décembre 1931
[10] Il s’agit de Manuel ou Marcel voire Paul Sastre, le dictionnaire des militants ouvrier « Maitron » précisant que les sources de police mentionnent des incertitudes sur son prénom ; Sastre est un nom de famille d’origine espagnole, dérivé du mot signifiant « tailleur ». Peut-être Marcel était-il la version « française » d’un prénom originellement Manuel (afin de garder la même initiale) ? – Manuel Sastre était le Secrétaire de l’Union Régionale Unitaire CGTU, dont la Révolution Prolétarienne nous indique dans son numéro de Janvier 1932 : « Dix minutes après [le coup de feu de Marguerite Aspès], le Secrétaire de l’Union Régionale Unitaire, Sastre, arrive : il est arrêté. Quel rapport, entre sa venue à la Bourse, où devait se tenir précisément la réunion d’un Syndicat unitaire et le geste de Marguerite Aspès ? Les policiers ne s’embarrassent pas de si peu ; à Alger, plus encore qu’ailleurs, l’arbitraire est la règle ; on arrêta Sastre, parce qu’il plaisait de l’arrêter. » Sastre fut un militant communiste et syndicaliste très actif, avec un premier séjour en prison en 1925 pour activité contre la guerre du Rif au Maroc. En 1929, il est secrétaire du syndicat CGTU des ouvriers restaurateurs et limonadiers d’Alger. À partir de 1932, il entre en dissidence avec la CGT et le Parti Communiste, lesquels souhaitaient créer un syndicat spécifique pour les travailleurs arabes, la CGT Algérienne (CGTA), les séparant des travailleurs européens (français ou étrangers réfugiés en Algérie). Sastre pensait que cette initiative volontariste était prématurée et qu’il fallait d’abord recruter des indigènes avant que de séparer la CGTA de la CGTU. Ainsi il déclara lors du 1er congrès des ouvriers arabes d’Algérie du 15 juin 1930 : « Quand nous aurons une majorité d’indigènes à la CGTU, nous serons CGTA, que nous le voulions ou non. Vive l’Internationale communiste ; Vive la CGTU ; Vive l’Internationale syndicale rouge ; Vive la CGTA ; Vive le Parti Communiste ! ». Selon les rapports de surveillance policière, il est exclu du Parti Communiste en 1934 « pour liaison avec des éléments suspects ». Était-il en lien éventuels avec Marguerite Aspès – elle-même considéré comme « suspecte » par le Parti Communiste – et au-delà avec les libertaires locaux ? Ce point reste à éclaircir.
[11] Presse Libre d’Alger, 20 décembre 1931
[12] Les Unitaires jugés par leurs actes, Le Cheminot indépendant d’Alger, Mars 1932 ; La Bourse du travail et la police (bis), A. CAYRON, Alger Socialiste, n° 575, 1er janvier 1932
[13] À la Bourse du Travail d’Alger, La Révolution Prolétarienne, n°123, janvier 1932
[14] Comité de défense sociale d’Alger, Victor Spielmann, Alger Socialiste, numéro 576, 8 janvier 1932
[15] La Voix Libertaire, numéro 166 ; 30 avril 1932
[16] Le Combat Syndicaliste CGTSR-AIT, numéro 50, 1er janvier 1932
[17] Peuple algérien, debout !, Saïl Mohamed, L’Éveil social, n°2, février 1932.
[18] Édouard Sill, Soldat ? Jamais ! Un libelle pour une méthode et un combat, Solanhets, 2018
[19] Qui devient par la suite la Section française de l’Internationale des Résistants à la Guerre.
[20] https://maitron.fr/spip.php?article154030
[21] Paul Déroulède est un poète, auteur dramatique, romancier et militant politique français né le 2 septembre 1846 à Paris et mort le 31 janvier 1914 à Nice. Son rôle de fondateur de la Ligue des patriotes et son revanchisme anti-allemand suite à la défaite de 1870 en font un acteur important de la droite nationaliste en France
[22] Ferjasse, fils d’un soldat tué à la guerre de 14-18, se déclara objecteur de conscience en 1933, et fut emprisonné pour cela. Il fit également partie du réseau international clandestin qui pratiquait des vasectomies, autour de l’autrichien Norbert Bartosek et des réseaux de l’AIT en Belgique, en France et en Espagne. Sur ces réseaux cf. la brochure « Les anarchosyndicalistes et la vasectomie dans les années 1930 : réseaux internationaux, pratique et débats», Éditions CNT-AIT, 2020, https://cnt-ait.info/2024/03/07/vasectomie-1930
[23] Solidarité policière !, Robert Louzon, La Révolution Prolétarienne, n° 166, 10-01 1934
[24] En avant pour l’Unité Syndicale, Alger Socialiste, n° 537, 13 février 1931
[25] Attention aux provocateurs, mouchards, escrocs et trotskistes ! Démasquons les ennemis ! ; sans date, sans éditeur [Parti Communiste], sans lieu
[26] 1912 : Entr’aide et Défense sociale : résister à la répression, Guillaume Davranche, https://paris-luttes.info/1912-entr-aide-et-defense-sociale-5846
[27] Ulrich Lins, Orwell’s Tutor? Eugène Adam (Lanti) und die Ernüchterung der Linken. Jahrbuch der Gesellschaft für Interlinguistik 2020, Leipziger Universität Verlag, 2020, p 112.
[28] Han Ryner, Prenez-moi tous ! Histoire de la Fraternité d’Amour, Edition du tambourin, Paris, 1930. Ryner était un ami d’Armand avec qui il partageait une conception anarchiste individualiste. Son roman Prenez moi tous décrit l’histoire fictive d’une Fraternité d’Amour, se présentant comme une sorte de supra-maçonnerie. « Allégorie de la découverte de soi, Prenez-moi tous ! est aussi le récit d’une lente descente aux enfers due à la négation de cette singularité intime, ainsi qu’une méditation sur ce qui la constitue » (Pierre-Yves Ruff, préface de la réédition chez Theolib)
[29] Leteroj de E. LANTI, kun antaŭparolo de Profesoro G. VARINGJEN, Sennacieca Asocio Tutmonda, Paris, 1940
BROCHURE : Marguerite ASPÈS, Féministe, espérantiste et anarchosyndicaliste
sans concession
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SOMMAIRE
EN MEMOIRE DE MARGUERITE ASPÈS, MILITANTE DE LA CGTSR-AIT D’ALGER DES ANNÉES 30 (https://cnt-ait.info/2026/03/07/marguerite-aspes)
- Une anarchiste sensible et engagée
- Alger : une agitatrice anti-colonialiste trop remuante pour le pouvoir
- De retour en France, l’agitation anti-militariste
- Sur la liste noire du Parti Communiste
- Une espérantiste militante dans la révolution espagnole
- Marguerite Aspès victime d’un prédateur sexuel ?
ANNEXES
TEXTES POLITIQUES DE MARGUERITE ASPÈS (https://cnt-ait.info/2026/03/07/textes-politiques-aspes)
Participation au congrès de 1935 de la SAT à Paris
POEMES DE MARGUERITE ASPÈS
De sa rébellion contre la police d’Alger à la liste noire du Parti Communiste
La liste noire du Parti Communiste Français
Ecrits anticolonialistes
Ecrits et activités antimilitaristes de Marguerite Aspès , pionnière de l’objection de conscience