Louise Michel et l’Affaire Dreyfus

Il est courant d’entendre dire que Louise Michel n’a pas pris position lors de l’affaire Dreyfus. Cela s’explique peut-être par le fait qu’elle a refusé de co-signer une lettre de soutien à Zola après la parution de son fameux « J’accuse …! » et qu’elle n’a pas écrit de grande déclaration sur le sujet. Pourtant rien n’est plus faux que de dire qu’elle n’a pas exprimé vers quel camp son cœur si ce n’est son esprit penchait. Certes ses prises de positions furent discrètes et progressives. Toutefois elles n’en sont pas moins claires et sans ambigüité.

Avant 1898, l’antisémitisme imprègne une grande partie de la société, y compris dans les organisations ouvrières[1]. Il existait un antisémitisme anticapitaliste qui avait voix au chapitre dans la presse socialiste. Par exemple, le journaliste Auguste Chirac, socialiste proudhonien et antisémite, collabora aussi bien à La Revue socialiste qu’à l’hebdomadaire L’Anti-Sémitique.

Quand l’affaire Dreyfus éclat en 1894, chez les anarchistes – idéologie à laquelle se réfère alors Louise Michel[2] – la position n’est ni unanime ni immédiate. Si Bernard Lazare s’engage dès le début dans le combat contre l’antisémitisme[3], la position dominante des anarchistes envers Dreyfus est l’indifférence. Cette affaire entre militaires ne les concerne pas[4]. Toutefois cela ne veut pas dire que les anarchistes cautionnaient le racisme et l’antisémitisme.

À cet égard, Louise Michel a toujours été extrêmement claire et refusé toute forme de racisme. Alors que nombre d’anciens Communards et d’anciens révoltés Kabyle qui ont été déportés en Nouvelle Calédonie après l’échec de leurs insurrections respectives de 1871, iront jusqu’à lutter au côté de l’administration française pour écraser la grande révolte kanak de 1878, Louise Michel au contraire prend fait et cause pour l’insurrection kanak.

Sur l’antisémitisme, Louise Michel a publié aux moins deux textes avant l’affaire Dreyfus dans lesquels elle exprime sa réprobation. Comme le remarque Philippe Mangion dans un article sur son blog consacré à Louise Michel[5] : « Louise avait depuis longtemps une aversion pour l’antisémitisme, mais qu’elle exprimait de façon très maladroite, usant des mêmes clichés que les antisémites. En substance, si les juifs sont plus avides que la moyenne, ce n’est pas de leur faute. C’est, dans l’histoire, la nécessité d’amasser de l’argent pour payer les rançons qu’on leur
imposait qui les a rendus comme ça… Elle emploie pour cela le mot bizarre
d’acquisivité, instinct qui pousse à acquérir.

Par ailleurs, pour ce qu’on appellerait de nos jours la « finance mondiale », elle use de dérivés malheureux (et mal maîtrisés orthographiquement) de Shylock : schylocks, schiloquerie, bande Schilokière. Shylock est un personnage du
Marchand de Venise de William Shakespeare, riche usurier juif, « pratiquant des taux déraisonnables et acharné dans le recouvrement de ses créances
». » Toutefois, on remarquera que si le personnage de Shylock fait effectivement partie du registre antisémite[6] il est à noter que Louise Michel quand elle emploie le terme l’affecte aussi à des financiers catholiques. Par-là elle essaie – maladroitement certes – de « déjudaïser » le personnage de Shylock en montant qu’en fait cet
archétype de l’usurier cupide n’est pas spécifique d’une seule communauté mais se retrouve dans toute les catégories de l’humanité. Pour Louise Michel
la « shiloquerie» n’est pas spécifiquement juive mais « universelle ».

C’est que dans la gauche républicaine et même révolutionnaire, il règne une vaste confusion, et certains avaient une fâcheuse tendance à assimiler la figure du « Juif » avec celle du capitaliste et à faire l’équivalence entre antisémitisme et anticapitalisme. Ce confusionnisme était alimenté par des personnages ambigus comme Jules Roques[7], qui écrit dans l’Egalite, le Journal dont il est le directeur : « Je suis antisémite ; je l’ai prouvé depuis plus de six ans au Courrier Français [le journal
boulangiste] et à
l’Egalite. Zevaco l’est également. Mais, tous les deux, nous
jugeons qu’antisémitisme ne doit pas être guerre de race ou de religion, mais guerre aux capitalistes, ou pour mieux dire au capital. Pour nous l’antisémitisme ne doit pas être autre chose que l’anticapitalisme. Ceux qui pensent autrement, ceux qui essaient de rétablir l’inquisition ou la persécution contre des hommes d’autres races ou d’autre religion seront sévèrement jugés et condamnées par les honnêtes gens de tous les partis. Le Juif, ce n’est pas seulement Rothschild, c’est également le pape. Le Juif, c’est aussi bien Hirsh ou Camondo que Marius-Raynaut ou
Bontoux. Le Juif, en un mot, c’est l’exploiteur, le financier voleur, catholique, protestant ou autre 
»[8].

Louis Michel s’inscrit catégoriquement en faux contre ce confusionnisme et refuse fermement d’associer les termes « juif » et « capitalistes », déniant ainsi toute
légitimité « anticapitaliste » à l’antisémitisme. Elle exprime clairement sa position dans un article de l’Egalite : « On a tort de désigner par le mot juifs les capitalistes.  Le capital est une religion à laquelle appartiennent tous les vautours de la terre : qu’ils soient hébreux, musulmans ou chrétiens, ils sont de la schiloquerie
 universelle.
 ».

Par ailleurs elle fait une parallèle entre les persécutions que les Juifs ont subi dans l’histoire et celle que subissait à son époque les anarchistes (notamment suite aux lois scélérates de 1894[9] et au procès des Trente), persécutions qui a amené les uns et les autres à trouver des palliatifs (l’acquisivité pour les uns, le terrorisme pour les autres), palliatifs certes discutables mais dont la responsabilité incombe en premier aux Puissants au pouvoir. Cette proximité doit appeler, pour Louise Michel, la compassion des anarchistes envers les Juifs :

« Il fallait de l’or au juif pout payer rançon [aux seigneurs, hauts barons et rois qui les détroussaient au Moyen Age], c’est donc à travers les tortures que s’est développé le sens de l’acquisivité, l’or c’était le salut. Est-ce que le sens de la liberté, chez les anarchistes surtout, n’est pas en voie de progresser à travers la persécution, c’est ce qui explique ses fréquentes et violentes révoltes. »

Sémites et antisémites (extrait)

[Texte de Louise Michel paru le 29 avril 1890 dans le journal l’Égalité où Louise feuilletonna le second volume de ses mémoires[10]]

« Après boulangistes et anti boulangistes, sémites et antisémites.

Le titre peut causer des luttes fatales au développement de l’Internationale.

Capitalistes et ennemis du capital, tel est le courant qui se produit fatalement et que ceux qui tripotent les capitaux ont intérêt à faire dévier.

C’est au temps où les juifs payaient de fabuleuses rançons s’ils ne voulaient pas être brûlés vifs ou torturés, que le sens de l’acquisivité prononcé déjà chez eux, s’est affamé de plus en plus : les juifs, ayant la mort en face ou la richesse à acquérir, ont acquis la richesse.

N’y a-t-il pas chez les tripoteurs d’argent, à quelque race qu’ils appartiennent, quelle que soit la religion qui les a inscrits, le même développement de l’acquisivité, elle enveloppe toutes les autres difficultés, elle s’en sert comme d’outils, les plie à son profit.

Est-ce que la finance n’est pas l’internationale de l’or composée de tous les schylocks de toutes les sectes.

Comme les luttes entre boulangistes et anti boulangistes, ont été avivées par le gouvernement aux abois, la question antisémite est avivée par le même gouvernement afin que dans le vacarme de la chasse à l’homme, on n’entende pas, au petit bruit sec de l’or, valser les banques où les Constans du monde entier puisent à pleins bras pendant qu’ils y sont.

Au vent la finance quelle qu’elle soit.

Au vent les urnes.

Au vent tous les mensonges.

La révolte fera la paix entre les hommes en jetant dans la même flamme vengeresse le suffrage universel et le veau d’or. »


Les juifs

[Texte de Louise Michel paru le 26 juin 1890, dans le journal l’Égalité]

« On a tort de désigner par le mot juifs les capitalistes.

Le capital est une religion à laquelle appartiennent tous les vautours de la terre : qu’ils soient hébreux, musulmans ou chrétiens, ils sont de la schiloquerie universelle.

Cette note n’est pas à notre usage, il y a longtemps que nous avons fait la différence entre des hommes honnêtes d’origine hébraïque et les semeurs d’or de même origine qui, ayant fait leur germinal dans l’humus de notre époque où tout est à vendre, espèrent y faire en paix leur fructidor.

Les révolutionnaires d’origine juive, les travailleurs de même origine ne sont pas des juifs, les banquiers catholiques sont de la bande Schilokière — ils appartiennent au Dieu capital qui leur a donné son cœur de marbre ou d’or.

Si les juifs symbolisent l’amour de la possession, si le sens de l’acquisivité déjà
développé chez les races de nos aînées s’est fortifié chez eux, n’est-ce pas le résultat de l’avidité avec laquelle seigneurs, hauts barons et rois les détroussaient au Moyen Age. Il fallait de l’or au juif pout payer rançon, c’est donc à travers les tortures que s’est développé le sens de l’acquisivité, l’or c’était le salut.

Est-ce que le sens de la liberté, chez les anarchistes surtout, n’est pas en voie de progresser à travers la persécution, c’est ce qui explique ses fréquentes et violentes révoltes.

Chez l’humanité de demain, ayant la terre comme magasin général, le sens de l’acquisivité s’arrêtera (l’objet des convoitises, la satisfaction des appétits étant détruit par cela même que les appétits seront satisfaits).

Quand le capital comme le pouvoir aura disparu, le crime à son tour disparaîtra.

N’est-ce pas en forçant l’homme aux mâchoires de fauve à vivre d’aussi peu que l’homme d’appétits ordinaires, qu’on éveille la brute et qu’elle redevient tigre.

À chacun selon ses forces, le travail, à chacun selon ses besoins, les choses de
l’existence, cette simple formule contient la disparition de l’antagonisme humain. »


Quand éclate l’affaire Dreyfus, Louise Michel est alors tiraillée entre ses
convictions politiques et ses affinités amicales, forgées dans le feu de la lutte de la
Commune puis dans les affres de la déportation et de l’exil. Louise est l’amie de Clémenceau, le maire de Montmartre d’avant la Commune, médecin de sa mère Marianne, qui est parmi les soutien à Dreyfus les plus actifs. Elle est aussi amie de Rochefort (journaliste influent qui a créé le journal L’Intransigeant, ancien communard, compagnon d’exil en Nouvelle-Calédonie, qui aide financièrement Louise, et qui est un farouche antidreyfusard) et de Vaughan (lequel est favorable à la révision du procès de Dreyfus et est le fondateur du journal L’Aurore qui publiera le J’accuse de Zola), deux des principaux protagonistes de chacun des camps. Elle garde pour elle ses opinions et décide dans un premier temps de ne rejoindre ni l’un ni l’autre. En janvier 1897, elle écrit : « je suis en ce moment, non pas brouillée avec eux, mais je ne puis rien leur demander, ni à l’un, ni à l’autre, n’étant pas de leur avis dans des circonstances qui ne me regardent que par amitié pour l’un et l’autre des deux[11]. ».

Cependant en 1898 l’affaire devient l’Affaire, du fait de l’acquittement d’Esterhazy, le véritable coupable et de la publication de l’article de Zola en faveur de Dreyfus « J’accuse…! ». Très rapidement, tout le monde est sommé de prendre position, la neutralité devient rapidement intenable.

Louise Michel essaie bien encore de ménager la chèvre et le chou et de ne pas
donner publiquement sa position. Quatre jours après le « J’accuse », le 18 janvier 1898, dans une lettre au journal l’Aurore[12] qui la sollicitait, Louise refuse de signer l’appel de Zola dans un message que chacun peut entendre comme il le veut :


« Nous recevons de la citoyenne Louise Michel la lettre suivante :

Je n’ai envoyé d’adhésion à qui ce soit. J’ai dit assez haut ma façon de penser qu’on ne puisse pas s’y tromper. Nous sommes à la fin du vieux monde. Tous les
affolements déchaînés survivront aux pouvoirs qui croulent, aux religions qui vont disparaître, pour durer encore.

Je crie à ceux qui combattent : prenez garde de servir, par vos haines, les pouvoirs aux abois !

C’est tout.

Louise MICHEL, Paris, 18 janvier 1898

Mais très rapidement, Louise Michel va se positionner. Cette prise de position ne se fera pas par de grandes déclarations tonitruantes –  certainement elle ne souhaite pas rompre ses amitiés[13]. Plus que par la parole c’est par ses actes qu’elle indique très clairement de quel côté elle penche.

Le premier de ces actes est sans aucun doute sa participation au meeting public et contradictoire du 18 janvier 1898 organisée par Le Libertaire, le journal qu’elle avait cofondé avec Sébastien Faure. Ce meeting porte sur le Huit Clos dans le procès d’Esterhazy. Elle y prend la parole aux côtés de Sébastien Faure, Henri Dhorr,
Broussouloux et Tortelier, les grandes figures de l’anarchisme de l’époque.

Certes, le meeting ne se prononce pas sur la culpabilité ou non de Dreyfus, il porte sur la réprobation absolue du huis clos, qui est « une infamie » permettant de
« condamner les anarchistes » et « déporter un juif ».: Sébastien Faure le dit :
« De Dreyfus ou d’Esterhazy, quel est le traître ? – Nous l’ignorons » ; et c’est cette position que tient Louise Michel lors de la réunion[14]. Néanmoins, tenir à ce
moment-là un tel meeting contre l’arbitraire de la Justice d’État, c’est indiquer
clairement le refus d’hurler avec les loups antisémites (dont certains tels Drumont n’hésitent pas à afficher une proximité si ce n’est un complicité avec
les anarchistes[15]). Par ailleurs jeter le doute sur l’équité de la procédure judiciaire, comme le fait ce meeting c’est faire le premier pas pour en rejeter les conclusions d’innocence d’Esterhazy, que le huit clos annonçait par avance …

Le second acte qui marque pour Louise Michel son évolution dans l’engagement en faveur de Dreyfus est le poème qu’elle donne à Constant MARTIN pour sa brochure «  Inquisition et antisémitisme, résumé de l’histoire juive, commentaire sur le
mouvement antisémite.
 », qui sera publié en août 1898. « Je joins à cette brochure une belle poésie inédite, de Louise Michel, qui exprime en strophes vibrantes et vengeresse son horreur contre [Drumont] l’inventeur de l’antisémitisme. ». Donner un poème inédit à Constant MARTIN, ancien communard blanquiste comme Louise Michel et qui comme elle a évolué dans son exil vers l’anarchisme[16] c’était assurer une publicité et une aide certaine à la diffusion de sa brochure qui se veut un outil de combat idéologique contre les antisémites. Le poème s’intitule « Le rêve » mais en fait décrit plutôt un cauchemar, une vision d’horreur, qui dénonce les massacres antisémites ayant eu lieu à Alger quelques mois auparavant. Ce poème est aussi d’une certaine façon une vision prophétique qui annonce les massacres à venir si on laisse perdurer les discours des faiseurs de haine. À noter aussi que Louise Michel dénonce dans le même mouvement l’asservissement colonial qui sème la division pour mieux assurer son pouvoir sur les populations indigènes : « Les maîtres pour garder la terre ainsi déciment les troupeaux Arabes et Juifs, ô misère ! Votre sang est pour les ruisseaux. Quand se dévorent les ilotes[17], les rois de l’or et les despotes peuvent engraisser les corbeaux. »

En s’affichant publiquement, dans des meetings avec Sébastien Faure ou par
publication interposée avec Martin Constant, aux côtés de deux des plus actifs
dreyfusards du mouvement anarchiste ouvrier, Louise Michel indiquait clairement pour quel camp elle avait opté.

Une militante de la CNT-AIT

Le Rêve

Louise Michel (Fragment du « Cycle noir » en préparation

Comme le flot frappe la grève

Ou comme aux bois souffle le vent

Aux cœurs aussi chante le rêve

Plus que la vie il est vivant.

Plus puissant que toute puissance

Aussi plus haut il nous devance.

Le rêve est magnifique et grand.

Un homme rêve, un être étrange

Qui jadis devait être né.

Un linceul eut bien fait son lange

Pour vivre aussi dans le passé,

Pour aimer les sombres images

D’égorgement au fond des âges

En-des temps au loin effacés.

Il va hanté d’horreur intense,

Il s’en va jetant un seul cri

Un seul dans l’épouvante immense,

Mort aux Juifs ! à tous, sans merci.

Trainant d’inconscientes foules

Au milieu de hurlantes houles

De primitifs il est suivi.

Mais qu’est donc cette fin d’époque

Qui mêle autrefois et demain,

Ce qui vagit à ce qui rauque,

Les râles au rire enfantin ?

Ce temps trouble, où Pierre l’Ermite

De la poussière ressuscite

Pour nier l’idéal humain ?

L’homme cherche un asile sombre

Et le silence autour de lui,

Il fuit le grand souffle dans l’ombre

Qui partout sonne l’hallali

Entrainant les derniers fantômes

Dont les vents chassent les atomes

Disparaissant dans l’infini.

Ces spectres, le sang les appelle,

Partout des lacs en sont creusés ;

Ils y viennent à tire d’aile

Planant sur les morts entassés.

Horribles, toutes les chimères

Mêlant leurs hordes meurtrières,

Au sang boivent par rangs pressés.

Ils vont, ils vont par les vallées

Par les plaines pourpres de sang

Où les foules tombent fauchées

Comme on coupe l’herbe d’un champ.

L’affreuse mer moue et s’élève,

Elle devient l’immense grève

Du passé hideux et sanglant.

Le sang des peuples qu’on égorge,

Par grands flots lourds va déferlant,

Au fond, avec un bruit de forge,

Le cœur du monde est là battant.

Spectre éternel aussi, qui bouge,

L’Océan noir fleuri de rouge

Toujours, toujours, s’en va montant,

Partout sous la pourpre rafale

Les bouchers de peuples, au loin

Rodent ayant sur leurs fronts pâles

En lettres de sang : assassin.

Tous les Abdul Hamed horribles

Bourreaux, inquisiteurs terribles

Paraissent pour tomber enfin.

Et l’homme sortant de son rêve

Dans l’aube reconnut Alger

Dormant sur la sinistre grève ;

Mais il ne vit rien remuer,

C’était bien la ville, mais morte.

Il regarde et sur chaque porte

Voit ceux qu’on venait d’égorger. •

Aussi ceux qu’on trainait dans l’ombre :

Des vieux, des tout petits enfants

Sous les couteaux tombant sans nombre.

Qu’ont-ils fait ? dit-il. Ils sont Juifs !

N’as-tu pas dit toute la race

Doit périr sans laisser de trace ?

Nous sommes les tueurs passifs.

Le sang coule, c’était ton rêve,

Tu demandais l’égorgement ;

Avec son réveil il s’achève

Pourquoi cet épouvantement ?

Le sang lui jaillit au visage,

Il tombe avec un bruit d’orage

Dans le jour vermeil se levant,

Au loin rouge se répand l’aube

Dans les espaces infinis

Et pourpre elle étale sa robe

Sur la foule des asservis

Partout la mort et les tortures,

Et, sifflant dans les chevelures

Des reptiles faisant leurs nids,

Lui secouant ses mains sanglantes

Ne retrouvera plus de paix,

De pourpre toujours rougissantes

Rien ne les lavera jamais ;

Et rentrant dans l’horrible songe

Où le cruel passé le plonge

Il en porte l’horrible faix.

Les maîtres pour garder la terre

Ainsi déciment les troupeaux

Arabes et Juifs, ô misère !

Votre sang est pour les ruisseaux.

Quand se dévorent les ilotes

Les rois de l’or et les despotes

Peuvent engraisser les corbeaux.

O pauvres foules qu’on opprime !

Et qui sont pointers et setters,

Dans la chasse où chaque victime

Gibier ou chien est un des leurs !

Le temps qui mêle les poussières

Démasquera de ses lumières

Les véritables égorgeurs.

Moi j’aime les hommes des tentes

Qui donnent le pain et le sel

Aux Voyageurs par les tourmentes

Et vivent libre sous le ciel ;

Nul parmi ces pasteurs farouches

Ne regarde avec des yeux louches

L’hôte de son seuil fraternel.

Un soir, en New Calédonie

Nous vîmes au soleil couchant

Paraître, ainsi qu’une magie,

Des Arabes en burnous blanc,

Ils étaient fiers, naïfs et braves

Et ne voulaient point être esclaves,

D’eux nous parlons bien souvent.

Amis, les rois de la finance

Sont de partout dans l’univers,

De Rome, d’Israël, de France

Et partout cruels et pervers.

C’est la révolte universelle

Qui sèmera la foi nouvelle,

La liberté de l’univers.


[1] Michel DREYFUS. « 3. Durant l’affaire Dreyfus (1894-1906) », L’antisémitisme à gauche. Histoire d’un paradoxe, de 1830 à nos jours, sous la direction de Dreyfus Michel. La Découverte, 2011, pp. 69-97. https://shs.cairn.info/l-antisemitisme-a-gauche–9782707169983-page-69

[2]   Pendant la Commune de Paris, Louise MICHEL était blanquiste. C’est pendant son exil en Nouvelle Calédonie qu’elle deviendra anarchiste, notamment sous l’influence de Nathalie LEMEL.

[3] Cf. Bernard LAZARE, le premier des Dreyfusards, A Contretemps,
https://acontretemps.org/spip.php?article752. Texte repris dans cette brochure.

[4] Cf. dans cette brochure le texte de Maurice LAISANT, paru initialement dans la revue libertaire La Rue (n°3, 1er trim. 69)

[5] Louise Michel et l’affaire Dreyfus, , https://www.chaines-de-caractere.com/2020/10/louise-michel-et-l-affaire-dreyfus.htmlt

[6]   Gross, John. « Shylock et les antisémites ». Shylock et son destin, Éditions Rue d’Ulm, 2018, https://doi.org/10.4000/books.editionsulm.1909.

[7]   Repenti douteux du populisme de droite du général Boulanger, Roques cherchait à faire l’unité des différentes tendances socialistes, notamment en ayant fusionné dans le journal L’Égalité les journaux Le Cri du Peuple de Vallès et l’Homme Libre de Vaillant. Mais les anarchistes doutaient de sa sincérité et le soupçonnaient d’être en relation avec la police. Pour essayer dissiper les doutes sur sa personnalité, il accordait une place importante dans son journal aux écrits et conférences de Louise Michel.  Cf. l’introduction de « Louise Michel, À mes frères : Anthologie de textes poétiques et politiques », Paris, Libertalia, 2019

[8]   Jules Roques réponse à l’antijuif, L’Égalité, 13 déc. 1890, p. 1/4

[9]   https://fr.wikipedia.org/wiki/Lois_de_1893_et_1894_sur_l%27anarchisme

[10] Louise Michel. À travers la mort, mémoires inédits 1886-1890. Édition établie et présentée par Claude Rétat, Éditions la Découverte. https://www.editionsladecouverte.fr/a_travers_la_mort-9782707186867

[11]   Lettre de Louise Michel à Mme Bias, Londres, 30 janvier 1897 ; Correspondance, p. 641.

[12]   https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k7014592/f1.item.r=louise%20michel.zoom?fbclid=IwAR2-zecz2i-xK6gWvxckULYw-soBS4IKT7PUS-f-kWBFRLZ2C4xQTOzdpmM

[13]   Fidèle en amitié, ni le boulangisme, ni les conflits sur la révision du procès de Dreyfus, ne semblent rompre définitivement ses liens à Rochefort. Même si leurs positions politiques les ont conduits à un éloignement public, elle garde une profonde affection pour lui. En 1902, elle écrit à Janvion, Vaughan et Malato : « [Rochefort] a été très bon pour moi depuis bien longtemps et vous ne direz rien de désagréable pour lui dans l’annonce, car sans penser comme lui, je me souviens de la même manière, je n’ai jamais séparé lui, ni Vaughan, du souvenir de ma pauvre mère » Lettre de Louise Michel à Janvion, Vaughan et Malato, 1er avril 1902 ; Correspondance, p. 691 in Sidonie Verhaeghe. Une pensée politique de la Commune : Louise Michel à travers ses conférences. Actuel Marx, 2019, n°66

[14]   « Tout d’abord elle se défend de vouloir prendre parti dans l’affaire Dreyfus et dit que les libertaires ne sont ni pour Dreyfus ni contre Esterhazy ». Compte-rendu de la réunion du 16 janvier 1898, salle du Tivoli-Vauxhall, Paris ; publié dans La Justice, 17 janvier 1898.

[15]   Au début des années 1890, Drumont chercha à se rapprocher des anarchistes. En 1892, emprisonné à Sainte Pélagie, il rédige un livre « De l’or, de la boue, du sang. Du Panama à l’anarchie », qu’il dédie à l’anarchiste Séverine. Durant sa détention, il fréquente des anarchistes également emprisonnés, notamment l’individualiste Pierre Martinet. Lorsque Drumont est libéré, il invite ses anciens compagnons de détention à dîner chez lui ; les anarchistes qui se déplacent, dont Martinet, entament des chants anarchistes comme l’Internationale ou la Muse rouge, ce qui indispose Drumont largement et le met en colère. Les convives en viennent presque à se battre. En 1898, pendant les élections législatives où Drumont appelait les anarchistes à voter pour lui comme « candidat anti-système », Martinet fait afficher un placard où il critique Drumont comme un faible et un arriviste qui aurait feint avec les anarchistes d’être le plus radical de tous pour finalement les trahir et renier ses positions anarchistes supposées.

[16]   Cf. l’article « Constant Martin, le dreyfusard anarchiste oublié » dans cette brochure

[17]   Les ilotes sont des personne asservies, réduites à la misère et à l’ignorance.

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