Constant Martin, le dreyfusard anarchiste oublié

Quand les historiens et les militants se penchent sur l’action des anarchistes pendant l’affaire Dreyfus, ce sont immédiatement les noms de Bernard Lazare – le premier des dreyfusard – et de Sébastien Faure – le propagandiste du Libertaire – qui sont cités.

On oublie souvent un troisième nom, celui de Constant Martin. Il fut pourtant un militant engagé et particulièrement actif au moment de l’affaire Dreyfus. Cet article vise rappeler le rôle de premier plan qu’il joua pour ancrer le mouvement anarchiste dans le camp dreyfusard.

Un Communard blanquiste

Constant Martin est né à Entrevaux (Basses-Alpes) le 5 avril 1839. On ne sait pas grand-chose des premières années de sa vie. Si l’on en croit le dossier des archives de la police (Arch. PPo BA/1174), au cours de sa vie militante, Constant Martin avait pris les pseudonymes de Len Cromier, Georges Gasquet, Louis Gruny et Schmidt.

Après le meurtre de Victor Noir, le 10 janvier 1870, et l’arrestation de Rochefort, le 7 février, Constant Martin fut de ceux qui engagèrent les ouvriers au calme afin de ne pas compromettre l’issue de la lutte par une action trop précipitée (appel du 9 février 1870).

Après la chute de l’Empire, il fut, en tant que délégué des vingt arrondissements, un des signataires de l’Affiche rouge du 6 janvier 1871, proclamation au peuple de Paris pour dénoncer « la trahison » du gouvernement du 4 septembre et pour mettre en avant trois mots d’ordre : Réquisition générale, rationnement gratuit, attaque en masse. Elle se terminait par ces mots : « Place au peuple ! Place à la Commune ! »

Secrétaire de la délégation des vingt arrondissements, Constant Martin signa pour la délégation, en février 1871, la liste des « Candidats socialistes révolutionnaires, proposés par l’Association Internationale des Travailleurs –

(AIT), la Chambre fédérale des sociétés ouvrières, la délégation des vingt arrondissements » aux élections législatives.

Durant la Commune, Constant Martin fut secrétaire de la délégation à l’enseignement. Il habitait à cette époque, 5, rue du Roule, dans le Ier arr. Il joua un rôle actif dans les derniers moments de la Commune, puisque Vaillant a rapporté dans l’Humanité du 18 mars 1908 que Constant Martin avait combattu le 27 mai sa proposition appuyée par Vallès de la reddition de tous les membres de la Commune restants avec garantie de liberté pour les combattants fédérés. Il aurait déclaré qu’une telle proposition serait une faute et « que ce qui constituait et ferait dans l’avenir la grandeur de la Commune, c’était sa fin dans le combat sans négociation ni capitulation avec les Versaillais ». Le lendemain, les derniers îlots de résistance étaient vaincus.

Selon sa fiche de police, Constant Martin était dit alors un « homme calme, estimé dans son quartier et d’une excellente conduite ». En marge, un rédacteur de la fiche porta la mention « très dangereux ». Par contumace, le 17ème conseil de guerre le condamna, le 25 novembre 1872, à la déportation dans une enceinte fortifiée.

L’exil à Londres

En exil à Londres, dès l’été 1871, Constant Martin entra au conseil général de l’Internationale (AIT). Du 17 au 23 septembre, il fut présent à la Conférence qui se tint dans la capitale londonienne sans être toutefois délégué officiel. Avec Rochat, il remplit les fonctions de secrétaire-greffier. Il n’assista pas, du moins en qualité de délégué, au 5ème congrès de l’Internationale tenu à La Haye en septembre 1872. Avec ses amis blanquistes Antoine Arnaud, Frédéric Cournet, Édouard Marguerittes, Gabriel Ranvier et Édouard Vaillant, il signa la brochure « Internationale et Révolution. À propos du congrès de la Haye », datée du 15 septembre 1872 et hostile à Marx et au Conseil général. Deux années plus tard, il signa également, avec le groupe blanquiste La Commune révolutionnaire, la brochure « Aux Communeux, déclaration athée, communiste, révolutionnaire ».

Constant Martin fit partie de la Section internationale en rupture avec le Conseil général de Marx, constituée à Londres après le congrès de La Haye. Il aurait été également un des membres fondateurs de l’École française organisée à Londres par les réfugiés et destinée aux enfants des proscrits.

Après avoir dirigé une usine à Birmingham, Constant Martin s’installa en Belgique à partir de 1874. À Bruxelles, il fit partie de la société de solidarité « Le Prêt mutuel ». Toujours militant actif, il portait le n° 274 dans la correspondance secrète qu’entretenaient les blanquistes.

À son retour d’exil, Constant Martin s’installa à Paris. Après la mort de Blanqui — 1er janvier 1881 — il fut, avec Eudes, Granger, Vaillant et autres, un des fondateurs du « parti » blanquiste, le Comité révolutionnaire central. En 1882, il fut condamné à huit jours de prison pour outrages à agents au cours d’une manifestation blanquiste.

L’engagement dans le mouvemente anarchiste

Sans que l’on sache exactement quand, il rallia le mouvement anarchiste où il allait être très actif dans la décade des années 1890. Dès 1884 son nom apparaissait comme collaborateur de l’organe communiste anarchiste Terre et Liberté (Paris, 18 numéros du 25 octobre 1884 au 21 février 1885) fondé par Antoine Rieffel et dont le siège sera saccagé par la police.

En novembre 1884, avec Hemery Dufoug, H. Ferré, et Tony Graillat, il fut l’un des représentants des anarchistes au jury d’honneur constitué par les divers courants révolutionnaires pour dénoncer un certain nombre de mouchards, dont Druelle “Sabin” accusé par Le Cri du peuple, accusation ratifiée par le jury le 27 novembre. Toutefois, lors d’une réunion anarchiste tenue à la mi-décembre, salle du Commerce, où Druelle avait été convié à se justifier, il avait déclaré que son opinion sur Druelle, n’avait pas « été faite sur des preuves matérielles, lesquelles n’existent pas, mais par une série de preuves morales accablantes », notamment du gaspillage d’argent de la Commission des détenus politiques dont Druelle était le secrétaire. (Cf. Terre et Liberté, 20 décembre 1884).

En 1885, Constant Martin, dont la compagne était italienne, avait été chargé par Merlino, de former un groupe international réunissant les compagnons italiens et français de Paris.

En 1887 il était toujours membre du groupe Terre et liberté avec notamment Gallais et Duprat.

En 1888, avec quelques anciens blanquistes passés à l’anarchisme et Émile Pouget, il fonda le Ça ira, (Paris, 10 numéros du 27 mai 1888 au 13 janvier 1889), du nom de la chanson révolutionnaire de 1789 « Ah ça ira, les aristocrates on les pendra », publié par le groupe éponyme avec lequel avait fusionné le groupe Terre et liberté. Ce bimensuel se positionna contre le boulangisme et attaqua les blanquistes ralliés au « brav’général » Boulanger. Outre Martin et Pouget, le comité de rédaction annoncé dès le premier numéro était composé de V. Bernhart, A. Dumas, Louis Duprat, J. Gallais, L. Jamin, P. Le Noa, B. Morel et J. Ricard. Charles Malato et Alexandre Tennevin y participèrent également.

En septembre, les promoteurs du journal lancèrent l’idée de la création d’un quotidien anarchiste et fondèrent à cet effet une société anonyme à capital variable qui émit 10.000 obligations à capital variable. Bien que l’idée ait été semble-t-il bien accueillie, elle dut être abandonnée en raison des poursuites engagées contre les responsables du journal suite à l’article « Silence aux pauvres » paru dans le dixième et ultime numéro paru le 13 janvier 1889.

En 1892, Constant Martin désapprouva la campagne de Sébastien Faure contre le 1er mai et cosigna la déclaration affirmant que le « 1er Mai, lancé par des politiciens, est devenu révolutionnaire et à tendances anarchistes ». Il habitait alors au 22, rue Cadet, à Paris 9e.

Il collabora à cette époque au numéro unique du journal Le Gueux (Paris, 27 mars 1892) dont le rédacteur en chef était Michel Zévaco.

Constant Martin avait deux frères dont l’un était receveur des finances et l’autre commerçant. Selon Sébastien Faure (cf. le Libertaire du 12 juillet 1906), quand un juge d’instruction fit un jour état de cette parenté, Constant Martin aurait répliqué : « Que voulez-vous, monsieur, que j’y fasse ? […] Tant pis pour mes frères s’ils ont mal tourné » ! Il semble également avoir eu un fils de son premier mariage, qui avait émigré en Argentine et avec qui il restait en contact épistolaire.

Au moment de la répression anti-anarchiste qui suivit les attentats des années 1890, Constant Martin tenait une crèmerie, 3, rue Jocquelet (actuelle rue Léon-Cladel) à Paris 2ème, où les compagnons sans le sou trouvaient toujours à manger à crédit. La police y perquisitionna le 23 avril 1892 et l’arrêta quelques jours. Par la suite, elle ne devait plus cesser de le persécuter, au gré des vagues de répression. D’après Malato, il fut « arrêté ou perquisitionné, en un an, au moins une dizaine de fois ; c’était même devenu un indice atmosphérique : quand on perquisitionnait chez lui, le temps menaçait de se gâter ; quand on l’arrêtait, l’orage ne tardait pas à souffler ; la mise en liberté annonçait le retour du beau fixe ».

En février 1894, Constant Martin se réfugia à Londres où il habita au 18, Hampstead Road. Il y hébergea quelque temps la compagne de Lucien Pemjean. Sa présence à Brighton est brièvement signalée en 1894.

En partant de Paris, il avait confié la crèmerie à sa compagne, Madeleine Forti. Comme elle était italienne, le gouvernement l’expulsa du pays et elle dut rejoindre Constant Martin avec leur fils Alfred, à Londres. Comme la boutique de Paris périclitait, elle se résolut fin 1894 à un mariage blanc avec le camarade Clovis Sicard afin d’obtenir la nationalité française. Martin, déjà marié, ne pouvait en effet pas le faire. Elle put alors rentrer à Paris reprendre l’affaire en main.

Considéré comme une figure dirigeante du mouvement, Constant Martin fut jugé par contumace dans le cadre du « procès des Trente » de 1894. Le 31 octobre, il fut condamné à vingt ans de travaux forcés.

Il rentra à Paris en mars 1896, fit opposition à son jugement et fut acquitté. Avec Sébastien Faure et Matha, il fut alors un des fondateurs du journal Le Libertaire (cf. La Voix libertaire du 1er mars 1930). Il fut gérant de l’hebdomadaire et l’était toujours quand le tribunal de commerce le déclara en faillite le 17 novembre.

En février 1897, Constant Martin joua un rôle actif dans la campagne de protestation contre la « nouvelle inquisition » en Espagne, qui fit suite à l’attentat de Barcelone de juin 1896. Il participa à des meetings ainsi qu’à l’édition de l’unique numéro de L’Incorruptible, consacré en intégralité aux événements espagnols. Il fut ensuite recruté comme enseignant pour le projet d’école libertaire de Janvion et Degalvès, qui ne vit pas le jour. La même année, dans son rapport sur l’anarchisme en France, le commissaire spécial Moreau considérait Constant Martin comme « le patriarche de la bande » ayant « conservé de son long séjour dans les rangs blanquistes une discrétion farouche, une méfiance toujours en éveil », se gardant « sans cesse contre tout et contre tous… la défiance faite homme ». Le rapport le considérait également comme le mentor d’Émile Henry.

Contant Martin s’engage corps et âme dans l’affaire Dreyfus

En 1898, l’affaire Dreyfus s’emballe. Il devient clair qu’il ne s’agit pas d’une simple erreur judiciaire, mais bel et bien d’un combat politique, menée par tout ce que la France compte de réactionnaires et d’identitaires religieux, qui tentent ainsi de reprendre politiquement la main. C’en est trop pour Constant Martin, depuis toujours farouchement anti-clérical et athée militant. N’était-il pas écrit dans l’adresse aux Communeux qu’il a cosigné en 1874 : « Nous sommes Athées, parce que l’homme ne sera jamais libre, tant qu’il n’aura pas chassé Dieu de son intelligence et de sa raison. »

Comme la bataille se mène par presse interposée, il participe à la fondation du journal Le Droit de vivre, dont il est le gérant. Le titre est déjà un programme en lui-même, à cette époque où ce droit de vivre était refusé aux anarchistes, les Lois Scélérates de 1894 leur promettant la guillotine s’ils persistaient dans leurs idées. Le journal prend fait et cause pour Georges Étiévant, ami de Ravachol et qui est jugé pour avoir poignardé à mort un policier en janvier 1898[1]. Le journal publie sa défense devant les cours d’assises de la Seine et de Versailles. Mais le droit de vivre est  aussi dénié aux Juifs par les ligues antisémites qui hurlaient à leur mort et à leur extermination dans leurs journaux et leurs meetings.[2] Pour Constant les deux combats sont liés car ils procèdent d’un même ennemi : les réactionnaires cléricaux.

Les rédacteurs du Droit de vivre prendront donc dès le départ position contre l’antisémitisme et contre les antisémites, et ne cesseront de les attaquer par la plume, et par l’action s’il le faut en allant directement porter la contradiction,, comme au meeting antisémite du Tivoli Vauxhall à Paris en janvier 1898 ou comme lors de la campagne législative de Drumont à Alger en avril de la même année[3].

En plus de l’agitation dans la rue, Constant Martin compris qu’il fallait aussi faire œuvre d’éducation, qu’il est nécessaire – pour reprendre les mots de Pelloutier, son contemporain précurseur de l’anarchosyndicalisme – « d’instruire pour révolter ». Afin de servir de contrepoison aux idées antisémites que Drumont, Guérin et leurs bandes essayaient de répandre dans les rangs ouvriers et populaires, Constant Martin publia à l’été 1898 une petite brochure, plus facile à diffuser et à lire qu’un livre, histoire de remettre les pendules à l’heure. Cette brochure, titrée « Inquisition et Antisémitisme » et sous-titrée « Résumé de l’histoire juive. Commentaires sur le mouvement antisémite » contient également un poème inédit de Louise MICHEL, Le Rêve. Surement s’agissait-il avec cette brochure de doter le mouvement anarchiste d’un autre ouvrage de référence sur l’histoire de l’antisémitisme que le livre de Bernard Lazare, « L’Antisémitisme, son histoire et ses causes« , paru en 1894 chez Léon Chailley, et dont certains passages pouvaient être assimilés à une forme d’antisémitisme, en tout cas les antisémites ne se gênaient pas de le faire dans ce sens.

En introduction de sa brochure, Constant Martin explicite son objectif : « Il m’a paru utile en ce moment où la campagne antisémite, entreprise depuis dix ans par Drumont et ses complices, devient de plus en plus aiguë, passionne tout le corps social et peut, d’un moment à l’autre – ou dans un temps donné – sous la protection d’un gouvernement clérico-militaire – se traduire en actes terribles de persécution en France et en Algérie, de publier quelques notes historiques sur le peuple juif. Les camarades qui n’ont guère le temps de s’instruire aux bibliothèques pourront ainsi, confronter leur jugement des choses vécues avec les enseignements de l’histoire sur les griefs reprochés aux juifs par les antisémites qui prêchent leur extermination. »

L’Aurore, dans son numéro du 14 août, salua la sortie de la brochure par un entrefilet qui reprend les termes introductifs de la brochure : « INQUISITION ET ANTISÊMITISME : Sous ce titre, Constant Martin vient de publier quelques notes historiques pleines d’actualité au moment où la campagne antisémite, entreprise depuis dix ans par Drumont et ses complices, devient de plus en plus aigüe, passionne tout le corps social et peut, d’un moment à l’autre- sous la protection d’un gouvernement clérico-militaire – se traduire en actes de persécution en France et en Algérie. ».

Bien entendu, les antisémites ne partagent pas du tout cette appréciation positive. Dans leur journal L’antijuif algérien du 31 août 1898 (numéro 93) où les antisémites se présentent «comme  aussi socialistes » que Constant et les anarchistes, ils égratignent la brochure en traitant l’auteur d’idéaliste (éternel reproche des marxistes aux anarchistes …), tout en prenant soin d’épargner Louise Michel[4] dont ils reconnaissent que son poème – pourtant un rejet très clair de l’antisémitisme assassin – « est d’une envolée superbe » : « Inquisition et antisémitisme : sous ce titre Constant Martin prétend nous donner un résumé de l’histoire juive. Comme tous les généreux poètes qui rêvent l’Humanité parfaite et libre, Constant Martin nous expose un monde où les juifs eux-mêmes seraient des anges. Et ses commentaires sur le mouvement antisémite n’ont pas plus d’excuse dans l’erreur que les panégyriques payés des Yves Guyot et des Bernard Lazare. Ceux-ci sont aveuglés par l’or, lui ne l’est que par son idéal. Ça vaut mieux il est vrai. Mais pourquoi donc ces nobles défenseurs du prolétariat universel ne viennent-ils pas étudier un peu le juif sur place en Algérie ? Nous partageons la plupart de leurs idées et de leurs rêves, nous sommes aussi socialistes qu’eux, mais nous sommes antijuifs parce que nous avons pu étudier le juif de près. Le même petit livre contient une poésie de Louise Michel, le Rêve, extraite d’un recueil en préparation : le Cycle noir. C’est d’une envolée superbe ». Cette note était suivie d’une publicité pour un magasin de vêtement pour femmes et enfants nommé « A la parisienne (non juive) » …

Quoiqu’il en soit la brochure circula largement dans les groupes anarchistes[5]. Dès sa parution, Le Libertaire en assure la promotion active dans son numéro du 1 aout 1898 : « A LIRE : Notre collaborateur et ami Constant Martin vient de publier une excellente brochure qui a pour titre: Inquisition et Antisémitisme. La lecture de cet opuscule fournira à nos amis les armes pour combattre utilement les mouvements de réaction cléricale que masque le fougueux antisémitisme de Drumont et de ses complices. Nous profitons de l’occasion pour conseiller à nos camarades la lecture de deux autres brochures : Contre l’Antisémitisme et Antisémitisme et Révolution, qui ont pour auteur un de ceux qui connaissent le mieux la question : Bernard Lazare. Le Libertaire tient à la disposition de ses lecteurs ces trois brochures, au prix de 10 centimes chacune. »

Dans son numéro du 4 septembre 1898, Le Libertaire reviendra plus longuement sur la brochure de Constant Martin pour recommander plus fortement sa lecture : « [Pour les antisémites] d’où vient le mal qui mine nos sociétés modernes ? Du sémite, ce rongeur. C’est ainsi qu’à la lutte des classes, Drumont sans sourciller oppose la lutte des races, plus impitoyable encore ». Et le Libertaire de conclure : « Les notes et commentaires de l’ami Constant Martin seront d’un bon secours dans les débats qu’occasionne chaque jour l’agitation antisémite. Ils sont à lire ».

La brochure figure également dans la liste des ouvrages disponibles à la Librairie internationale que publie le Journal socialiste le Peuple. Elle était même diffusée outre-Atlantique par le journal Germinal, journal anarchiste de langue française publié à Paterson, dans la banlieue ouest de New-York. Elle était encore signalée en janvier 1910 dans les « brochures à lire » que diffusait l’Action Sociale, de la CGT du Pas-de-Calais et du Nord.

Germinal, Patterson (USA), liste des livres diffusés

Autre témoignage de la circulation et l’impact de cette brochure, de nombreux journaux[6] se firent l’écho de l’arrestation d’une vingtaine d’anarchistes qui s’étaient réunis au Bois de Vincennes pour une discussion militante. Parmi les charges retenues contre eux, les journaux citent notamment le fait que « Simon DINER, âgé de 37 ans, russe naturalisé, demeurant 18 rue de Lappe, trouvé porteur d’une brochure inquisition et antisémitisme que le groupe vendait sur les pelouses ». Manifestement pour les journaux bourgeois le simple fait d’avoir une brochure de dénonciation de l’antisémitisme fait de vous un suspect !

Dans un article de protestation contre ces arrestations arbitraires permises par les lois scélérates anti-anarchistes et publié par deux journaux « progressistes »[7], Hugues DESTREM – un homme politique socialiste de l’époque – fait remarquer ironiquement : « [les jeunes gens qui ont été arrêté à Vincennes pour avoir chanté des chansons anarchistes et ] dont nous venons de parler ne sont que les moindres criminels; combien plus dangereux apparaît Simon Diner – Russe naturalisé, figurez-vous — qui a été trouvé porteur d’une brochure intitulée : Inquisition et Antisémitisme. Je parierais que M. Simon Diner refuse de voir une différence entre les théories du père Didon et de M. Drumont et les principes des moines espagnols du moyen âge. Ce gaillard ne peut courir plus longtemps les rues sans qu’en s’y oppose. » « Quant à Julien Sagne, il accumule les méfaits : d’abord il a été arrêté plusieurs fois sans raison plausible ; puis, il était porteur d’une lettre d’un camarade, arrêté à Versailles pour avoir crié : Vive Zola ! L’auteur de la lettre est toujours en cellule ; son ami est allé lui tenir compagnie. » et de conclure : « Et puis, dans quelque temps, nous irons les rejoindre, je pense, car les lois contre les anarchistes ont ceci de particulier qu’elles sont faites aussi, à l’occasion, pour ceux qui ne sont pas anarchistes. »

Le Droit de vivre connu 9 numéros, du 23 avril au 15 juin 1898. Puis entre décembre 1898 et janvier 1899, Constant Martin publia 7 numéros de L’Anticlérical, « organe de la Ligue anticléricale », avec Michel Zévaco et Jacques Prolo. De février à décembre 1899, il suivit Sébastien Faure au quotidien Le Journal du Peuple. Il collabora également au Cri de révolte (Paris, 10 numéros du 20 août 1898 au 1er mars 1899) dont le gérant était M. Lamargue et qui diffusa aussi sa brochure Inquisition et antisémitisme.

Anarchiste jusqu’à son dernier souffle

Dans Le Libertaire du 8 mars 1902, J. Degalvès retraçait les étapes de sa vie et appelait à la solidarité avec ce vieux camarade, tombé depuis plusieurs mois dans la gêne. À la fin de sa vie, Constant Martin collabora à l’organe communiste anarchiste L’Ordre publié à Limoges d’octobre 1905 à avril 1907.

Décédé le 9 juillet 1906, il fut incinéré le 12 au Père-Lachaise. Les obsèques furent civiles et Édouard Vaillant y assista. Aucun discours ne fut prononcé. Les cendres furent déposées dans la case portant le n° 226. Avec lui, note Amédée Dunois dans sa courte nécrologie parue dans les Temps Nouveaux du 21 juillet 1906, disparaissait « un des derniers représentants du courant blanquiste au sein de l’anarchisme français », « un révolutionnaire de la tradition classique, l’homme du coup de force quand même, l’insurgé irréductible, qui avait vu la Commune et qui, le fusil chargé, attendait les revanches du Grand Soir ! » Ce qui explique sans sous l’oubli dans lequel il sombra après sa mort, l’heure étant alors dans le mouvement anarchiste plus au syndicalisme qu’à l’insurrection immédiate.


[1]   Georges Étiévant, né le 8 juin 1865 à Paris et mort au bagne des îles du Salut, en Guyane le 6 février 1900, est un anarchiste individualiste partisan de la propagande par le fait. Le 27 juillet 1892, il est condamné à cinq ans de prison pour le vol de la dynamite utilisée dans les attentats de Ravachol [1]. Malgré les démentis de Ravachol, il est condamné avec trois compagnons. Sa peine purgée, il est une nouvelle fois condamné à cinq ans ferme pour une série d’articles publiés dans Le Libertaire. Activement recherché, il poignarde un policier le 19 janvier 1898. Condamné à mort le 15 juin 1898, sa peine est commuée en travaux forcés à perpétuité. Il meurt quelques années plus tard dans un bagne en Guyane.

[2]   Le titre Le Droit de vivre a été repris plus tard en 1927 par la LICA (Ligue Internationale contre l’antisémitisme, devenue par la suite la LICRA). Cette reprise est-elle le fruit du hasard ? Nous ne le savons pas, mais il est fort probable qu’à la création de la LICA il y ait eu des personnes qui avaient eu connaissance du premier titre paru en 1898. D’autant plus que la LICA fut créée initialement pour la défense de Samuel Schwartzbard, anarchiste russe qui risquait la peine de mort pour avoir assassiné le général Petlioura, président de l’éphémère République d’Ukraine entre 1918 et 1920, dont les troupes s’étaient rendus coupables de nombreux pogroms, et qui était alors en exil à Paris.

[3]   Sur ces évènements, cf. l’articles « Avril 1898 : Sébastien Faure va porter la contradiction aux antisémites à Alger » dans le tome 2 de cette brochure.

[4]   Sur Louise Michel et l’affaire Dreyfus, cf. dans cette brochure l’article qui y est consacré.

[5]   Dans son rapport de surveillance du groupe anarchiste d’Angers, la police note que les compagnons ont reçu « 150 exemplaires des brochures de Bernard Lazare : « Antisémitisme et Révolution », d’« Inquisition et Antisémitisme » de Constant Martin et de (« l’inévitable » dixit la police) Jean Most « La Peste religieuse » ». 

[6]   Par exemple dans La République française, du août 1898 ; dans Le Guetteur de Saint-Quentin et de l’Aisne, du 19 août 1898, le Journal des débats politiques et littéraires, du 17 août 1898 ; …

[7]   Publié simultanément dans Le XIXème siècle et le Rappel, 18 août 1898

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