
Ce qui fait traditionnellement la différence entre une controverse, une polémique etc. et une “affaire” est la mobilisation de l’opinion publique -avec ce que cela impliquait, en ce temps surtout : descendre dans la rue. Dans le cas de l’affaire Dreyfus ce fut chose faite lorsque le 17 janvier 1898 le meeting de la Ligue Antisémitique au Tivoli Waux-Hall fut dispersé par les anarchistes et la minorité socialiste dite allemaniste.
Luc Nemeth, La Composante populaire de l’Affaire Dreyfus, et ses effets d’oubli ultérieur[1]
Le 17 janvier 1898, les ligues antisémites manifestent dans toute la France. À Paris elles convoquent un grand meeting pour protester « contre les agissements du syndicat de la trahison et flétrir les insulteurs de l’armée » … C’est au Tivoli-Vauxhall, une salle de conférence qui joue un peu le rôle que joue la Mutualité de nos jours. 6.000 personnes sont venues y écouter les orateurs. Jules Guérin, directeur de L’Antijuif, s’apprête à prendre la parole quand les premiers slogans hostiles l’interrompent : « Vive Zola ! » Premiers coups de poing, coups de canne. Dans le fond de la salle, anarchistes et allemanistes font un raffut des tous les diables.
Dans l’édition du 19 janvier, le reporter du quotidien Le Temps décrit la scène :
« Compagnons ! Camarades ! clame une voix de stentor dans le fond de salle. On cherche l’audacieux. C’est le compagnon Fallières qui a grimpé au haut d’une colonne et dont la tête émerge d’un trophée de drapeaux tricolores. Les antisémites tentent l’assaut de la colonne. La manœuvre est plus difficile qu’on ne pense, car le pied de cette tribune improvisée est cerné par une cinquantaine de compagnons qui repoussent l’assaut à coups de canne. C’est la première bagarre. Aux cris de “Vive Zola ! À bas Zola !”, un millier d’hommes s’assomment à qui mieux mieux. »
Dubuc, le président de l’Association des étudiants antisémites, est blessé à la tête et doit être évacué. Jules Guérin tente alors de reprendre la parole : « – Citoyens ! Depuis deux mois une bande de Juifs internationaux… – À mort ! À bas les Juifs ! vocifère la salle, tandis que le groupe révolutionnaire entonne La Carmagnole[2]. […] Mais décidément l’orateur a dans le compagnon Fallières un concurrent persistant. Celui-ci, profitant en effet de l’inattention des antisémites, a de nouveau grimpé sur la colonne et harangue la foule de son côté. On ne s’entend plus. Le vacarme est étourdissant. Certains sont munis de sifflets à roulette et en tirent des sons aigus. On perçoit au milieu du brouhaha les cris de “Vive l’anarchie ! Vive l’armée ! Vive Rochefort ! À bas les jésuites !” etc. »
Dans l’incapacité de prononcer un discours, Guérin passe la parole à un autre orateur, qui lance La Marseillaise : « Toute la salle est debout, frémissante, les têtes se découvrent et le chant de Rouget de l’Isle éclate formidable, couvrant les protestations anarchistes : Allons, enfants de la patrie… Pourtant les révolutionnaires ne désarment pas. »
Un anarchiste arrache le drapeau tricolore qui pend de la tribune. « Les antisémites veulent le reprendre, mais les compagnons ont pu se grouper, ils sont maintenant une centaine et, avec furie, ils résistent à leurs adversaires. Les coups de canne pleuvent dru. Quelques lames de couteau scintillent à la lumière électrique. La mêlée est générale. Les anarchistes, quoiqu’en minorité, restent maîtres du terrain. »
Le meeting est un désastre, et Guérin appelle le public à évacuer la salle et à se rendre en procession au Cercle militaire. La foule s’échappe peu à peu, tandis que les bagarres continuent à l’intérieur. « Les anarchistes, victorieux, voudraient s’emparer de la tribune, mais on a enlevé l’échelle qui y conduit. […] Vers les dix heures, on rapporte l’échelle, la tribune est alors enlevée d’assaut par les anarchistes qui se sont faits des drapeaux rouges avec les lambeaux de drapeaux tricolores. Ils frappent à tort et à travers. La mêlée devient dangereuse, quand le propriétaire de la salle éteint les quelques lampes électriques qui n’ont pas été cassées. »
Les affrontements du Tivoli-Vauxhall vus par un reporter du quotidien Le Temps.
LE MEETING DE TIVOLI-VAUXHALL. Les manifestations qui se sont produites dans l’après-midi d’hier faisaient présager une soirée mouvementée.
Un comité antisémite ayant à sa tête M. Guérin, avait, en effet, convié par affiche
« tous les Français ayant au cœur l’amour de leur pays » à venir protester, à Tivoli-Vauxhall, « contre les agissements du syndicat de la trahison et flétrir les insulteurs de l’armée ». Les organisateurs avaient porté à la présidence d’honneur du meeting MM. Henri Rochefort et Edouard Drumont, et annoncé comme orateurs MM. Alphonse Humbert, Clovis Hugues, Jourde, Ernest Roche, Castelin, etc.
Dès sept heures du soir des groupes de personnes arrivent dans la rue de la Douane, devant les portes de Tivoli-Vauxhall, qui sont fermées. A la même heure, le service d’ordre prend ses positions. Il est considérable. Les brigades de réserve font la haie dans la rue de la Douane, des brigades de tous les arrondissements se massent dans les rues adjacentes, prêtes à prêter main forte à leurs camarades. Les portes de la caserne du Château-d’Eau livrent passage à deux bataillons de la garde à pied et à deux escadrons de la garde à cheval. Le préfet de police, accompagné de MM. Touny, directeur de la police municipale, Orsatti, Mouquin, Noriot, commissaires divisionnaires, donne des ordres, distribue la consigne : on usera de modération à l’égard des manifestants, les monômes silencieux, même ceux qui seront précédés d’un drapeau tricolore, seront tolérés ; les agents n’interviendront qu’en cas de cris hostiles contre l’ordre et les citoyens et en cas de rixes. Cette consigne assez large a encore été élargie dans l’application.
Cependant les manifestants continuent à grossir la queue qui s’allonge devant Tivoli- Vauxhall. Ils sont calmes, ne poussent aucuns cris. A l’ouverture des portes de la salle la foule s’écrase pour entrer. En un instant la vaste enceinte est remplie. Six mille personnes maintenant frappent du pied en réclamant la constitution du bureau. M. Guérin parait. Il gravit l’échelle de fer qui conduit à l’estrade où s’installe ordinairement l’orchestre du bal de Tivoli et qui sert de tribune pendant les réunions publiques. On l’acclame.
Citoyens, dit-il, vous connaissez le but de cette réunion dont nous avons donné la présidence à Rochefort et à Drumont. Approuvez-vous notre choix ?
Oui, oui ! crient plusieurs milliers de voix. -A bas les jésuites crient quelques révolutionnaires anarchistes et socialistes qui sont venus protester contre les antisémites.
Cette contradiction attendue pourtant soulève des rumeurs. À grand ‘peine,
M. Guérin réussit à former le bureau. Il est acclamé président effectif, MM. Dubuc, président de l’Association des étudiants antisémites, et Dubois sont nommés assesseurs et M. Jacquemont est désigné comme secrétaire. MM. Georges Thiébaud, Le Provost de Launay, sénateur, Alpy, conseiller municipal, et plusieurs dames élégamment vêtues prennent place à ses côtés M. Guérin commence son discours
Citoyens ! vous … Il ne peut en dire davantage. Un homme a, sous la tribune, osé crier « Vive Zola ! » et les antisémites sont en train de lui faire payer cher son audace. Il est bousculé, frappé à coups de canne et à coups de poing, il se défend énergiquement, mais sans succès. Les assistants se le passent de mains en mains et il arrive à la porte.
–Citoyens ! reprend M. Guérin.
Compagnons ! Camarades ! clame une voix de stentor dans le fond de la salle. On cherche l’audacieux. C’est le compagnon Fallières qui a grimpé en haut d’une colonne et dont la tête émerge d’un trophée de drapeaux tricolores. Les antisémites tentent l’assaut de la colonne. La manœuvre est plus difficile qu’on ne pense, car le pied de cette tribune improvisée est cerné par une cinquantaine de compagnons qui repoussent l’assaut à coups de canne. C’est la première bagarre. Aux cris de « Vive Zola / A bas Zola » un millier d’hommes s’assomment à qui mieux mieux. M. Dubuc, qui s’efforce de gagner la tribune pour prendre place au bureau, est pris au milieu des combattants. Il reçoit deux coups de canne sur la tête et tombe aveuglé de sang. Deux de ses amis le relèvent et l’emportent dans une pharmacie où il reçoit des soins. Un moment après, arrivait dans cette même pharmacie un autre assistant, M. Ballourdin, employé de bureau, (qui avait également reçu des blessures à la tête). Cependant, à la tribune, le camelot candidat bien connu, Richebois, s’empare d’une oriflamme portant les mots « Vive l’armée A bas les traîtres » et le brandit à la tribune. L’apparition des couleurs nationales est saluée des cris de « Vive l’armée ». M. Guérin reprend : « Citoyens ! Depuis deux mois une bande de juifs internationaux ». « A mort ! A bas les juifs ! » vocifère la salle, tandis que le groupe révolutionnaire entonne la Carmagnole.
Je vous disais, continue M. Guénn, qu’en présence des agissements de ces scélérats il était nécessaire… Mais décidément l’orateur a dans le compagnon Fallières un concurrent persistant. Celui-ci profitant en effet de l’inattention des antisémites, a de nouveau grimpé sur la colonne et harangue la foule de son côté. On ne s’entend plus. Le vacarme est étourdissant. Certains sont munis de sifflets à roulette et en tirent des sons aigus. On perçoit au milieu du brouhaha les cris de « Vive l’anarchie ! Vive l’armée ! Vive Rochefort! A bas les jésuites » etc. M. Guérin est à bout de forces, il cède la parole à M. Georges Thiébaud qui commence par donner lecture de l’ordre du jour suivant :
« La population parisienne représentée au Tivoli-Vauxhall et confondue sans distinction de classes et d’opinions, dans un commun sentiment de solidarité patriotique, envoie de toute son âme à l’armée nationale outragée par les juifs et leurs alliés un salut fraternel.
Déclare, en outre, être prête à soutenir le gouvernement qui prendra les mesures qui sont commandées par le souci de la paix, en ne tolérant pas que, par la faiblesse des ministres et des parquets, une bande de scélérats cosmopolites qui se vantent ouvertement de tout renverser pour délivrer un traître, jouissent plus longtemps de l’impunité et fomentent une excitation contre la sûreté de la France.
Vive la République Vive l’armée Vive la France ! »
Personne n’entend cette lecture. Néanmoins l’orateur réussit à force de gestes à faire voter à mains levées son ordre du jour. M. Thiébaud peut alors prononcer quelques phrases hachées par le bruit :
Citoyens dit-il, c’est la Révolution qui commence. À bas les juifs – Vive la Sociale crie-t-on. Vous chantiez tout à l’heure Conspuez Zola ! Oui, oui ! Conspuez Zola ! Le seul chant de mise aujourd’hui, c’est la Marseillaise. » Et M. Georges Thiébaud entonne la Marseillaise. Toute la salle est debout, frémissante, les têtes se découvrent et le chant de Rouget de l’Isle éclate formidable, couvrant les protestations anarchistes. Allons, enfants de la patrie…
Pourtant les révolutionnaires ne désarment pas. Rochebois ayant commis l’imprudence d’incliner trop bas l’étendard tricolore, la flamme en est arrachée par un anarchiste. Les antisémites veulent le reprendre, mais les compagnons ont pu se grouper, ils sont maintenant une centaine et, avec furie, ils résistent à leurs adversaires. Les coups de canne pleuvent dru. Quelques lames de couteau scintillent à la lumière électrique. La mêlée est générale. Les anarchistes, quoiqu’en minorité, restent les maîtres du terrain. La réunion est virtuellement terminée. M. Guérin crie « Rendez-vous au Cercle militaire » Quelques manifestants perçoivent seuls ce cri. Ils sortent avec M. Guérin, tandis que la lutte continue dans la salle. Quelques blessés sortent ensanglantés. Un homme, le citoyen Acker, du syndicat de la chapellerie, a une jambe cassée. Un autre se fait des blessures assez graves en enfonçant une glace. Les anarchistes, victorieux, voudraient s’emparer de la tribune, mais on a enlevé l’échelle qui y conduit. Quelques personnes bien avisées se laissent glisser le long de la rampe jusqu’au sol.
Vers les dix heures, on rapporte l’échelle, la tribune est alors enlevée d’assaut par les anarchistes qui se sont faits des drapeaux rouges avec des lambeaux de drapeaux tricolores. Ils frappent à tort et à travers. La mêlée devient dangereuse, quand le propriétaire de la salle éteint les quelques lampes électriques qui n’ont pas été cassées.
La foule s’écoule en criant et en chantant. L’accès de la place de la République est empêché par des rangs de gardes municipaux à cheval et d’agents. Les manifestants doivent passer du côté du canal Saint-Martin.
DANS LA RUE
La manifestation d’hier soir avait sa physionomie bien à elle, ne rappelant aucune de celles auxquelles il nous a été loisible d’assister depuis une dizaine d’années. La brume en était la caractéristique ; vagues et confuses me semblaient les intentions des manifestants autant que leurs silhouettes perdues dans le brouillard. Ce fut, en quelque sorte, l’émeute des ombres chinoises.
Aux abords de la rue de la Douane, les mesures de la préfecture de police étaient bien prises pour isoler les manifestants dans le bâtiment du Tivoli Vaux hall et sur les rives sombres du canal Saint-Martin. Une zone réfrigérante dans la plus large acception du terme était créée là par des barrages d’agents et de gardes à pied et à cheval, interceptant toutes les avenues. Les manifestants étaient autorisés à passer pour aller, mais la consigne leur interdisait tout retour vers la zone tempérée des grands boulevards où leur ardeur aurait pu se retremper au contact du public.
En outre des piquets qui barrent la rue de la Douane et le faubourg du Temple, des petits postes de cinq ou six hommes de la garde républicaine sont échelonnés sur la place de la République, à portée les uns des autres, empêchant toute formation de cortège tumultueux. Tout ce réseau est parcouru incessamment par le haut personnel de la préfecture de police : M. Blanc, le préfet, et son chef de cabinet, M. Pujalet, MM. Touny, directeur de la police municipale, Mouquin, Orsatti, Noriot, commissaires divisionnaires, et force commissaires et officiers de paix. La consigne est d’éviter toute brutalité inutile. Les gardiens de la paix et les municipaux sont de bonne humeur malgré la brume glaciale qui bientôt fait dérouler les capotes portées d’abord en sautoir. Ils regardent avec un certain étonnement les bandes de manifestants qui, à chaque instant, viennent crier avec enthousiasme devant eux
« Vive l’armée Vive la police ! ». Des premiers rangs de la force armée on voit la porte enfoncée du Tivoli d’où sortent des traînées de lumières, des bourrasques de vociférations et de temps à autre des groupes de gens malmenés, sans chapeaux, sans cravates, brandissant des tronçons de cannes, des hampes de drapeaux d’où l’étoffe a été arrachée. Tous crient « Vive l’armée » et reprennent en chœur « Conspuez Zola ! Conspuez ! » Les anarchistes n’exercent qu’à l’intérieur de la salle. Dans la rue aucun cri ne révélant leur présence n’est poussé. Quelques blessés ne pouvant plus marcher sont emportés à bras par leurs amis. Aucun d’eux ne paraît atteint grièvement.
Vers dix heures et demie, M. Millevoye, qui domine de la tête tous les groupes, prononce une courte allocution et entraîne les manifestants vers le Cercle militaire en passant par les quais du canal et le faubourg Saint-Martin.
DEVANT LE CERCLE MILITAIRE
Le brouillard pendant ce temps s’est épaissi ; il couvre de nuages opaques l’immense carrefour de l’Opéra, champ clos sur lequel vont se retrouver manifestants et agents. Le préfet de police et son état-major arrivés les premiers au rendez-vous deviennent perplexes. On n’y voit goutte à dix pas devant soi. Çà et là quelques masses noires apparaissent bien sur les refuges et au coin des rues, mais comment savoir si ce sont des groupes d’agents ou de perturbateurs ? Où est le manifestant ? Enfin à onze heures et demie des clameurs s’élèvent à l’angle du boulevard des Capucines. Une colonne de trois ou quatre cents personnes arrive, précédée de deux drapeaux tricolores « Conspuez Zola ! Vive l’armée !» Les gardiens de la paix dressent l’oreille et fondent au pas de course dans cette direction. Choc, dans le brouillard, torgnoles échangées au jugé, et retraite précipitée des manifestants dans la direction de la Bastille. Les agents au bout de quelques secondes de poursuite, la perdent de vue dans la brume et reviennent se masser sur la place de l’Opéra.
Les manifestants se reforment et passant par la rue Louis-le-Grand, reviennent au Cercle par l’avenue de l’Opéra. Mais, instruits par l’expérience, ils ne soufflent plus mot et arrivent inaperçus jusque sous les fenêtres du Cercle. Là, tout à coup, nouvelle clameur : « Conspuez Zola »
Les agents et les gardes les font circuler. M. Millevoye discute avec l’officier de paix « Voyons, le cri de « Vive l’armée » n’est pas séditieuse ! » « Nous ne sommes pas des révolutionnaires, dit un autre manifestant, nous ne crions pas: « Vive la » Commune ! »
Circulez !
Pendant une demi-heure environ, ce jeu de cachecache continue, compliqué encore par la sortie de l’Opéra et du Vaudeville. Les groupes de spectateurs qui cherchent leur voie dans le brouillard sont pris à distance pour des manifestants. On juge de leur surprise en se voyant brusquement chargés par des escouades d’agents qui s’arrêtent court à quelques pas en voyant les dames encapuchonnées de dentelles et emmitouflées de fourrures, qui jettent les hauts cris.
Enfin, à minuit passé, M. Millevoye rallie sur le terre-plein de l’Opéra la centaine de fidèles qui ont jusque-là bravé sous ses ordres le coryza perfide et la force publique débonnaire. Il la remercie en quelques mots et monte en fiacre. Le groupe se disperse aussitôt après un suprême « Conspuez Zola ! » et les agents reçoivent avec un soupir de soulagement l’autorisation de rentrer chez eux. A ce moment, un marmiton, le premier de la soirée, sur le champ de bataille déserté, parait enfin trop tard. Il jette autour de lui un regard méprisant, haussa les épaules et s’éloigne en sifflant « Ça, une émeute ? pitié ! »
RUE MONTMARTRE
Une partie des premiers manifestants repoussé» devant le Cercle militaire s’était repliée jusqu’au faubourg Montmartre. Là, de nouveaux agents les dispersent et en arrêtent une douzaine qui sont conduits à la mairie de la rue Drouot, devant
M. Benezech, commissaire de police.
Le reste de la troupe se rejette dans la rue Montmartre et va crier sous les fenêtres des bureaux de la rédaction de l’Aurore : « Conspuez Zola! Conspuez ! » Quelques gardiens de la paix les dispersent définitivement.
LES ÉTUDIANTS
A la sortie du meeting, des groupes d’étudiants ont regagné la rive gauche par le pont Notre-Dame. Le boulevard Saint-Michel était, pour ainsi dire. occupé militairement ; les groupes d’agents y étaient plus compacts que jamais. On s’attendait à du tumulte, au retour du meeting.
Le tumulte n’a pas eu lieu ; les manifestants ont remonté le boulevard, sur la chaussée, en colonne serrée, avec deux drapeaux tricolores en tête. Aucun cri n’a été poussé. La police n’a pas eu à intervenir ; sur le parcours du boulevard, en face des cafés, des traînards se détachaient et la colonne fondait peu à peu. Il était près de minuit et on avait bien crié. Quelques pas plus haut, à la hauteur de la rue Soufflot, tout était calme ; c’était le grand silence du Luxembourg, noyé dans le brouillard.
PROTESTATIONS
Les convocations pour la réunion du Tivoli-Vauxhall étaient signées d’un grand nombre de personnalités appartenant au monde politique. Quelques-unes ont protesté contre l’abus qui a été fait de leur nom. L’agence Havas nous communique la lettre suivante
Monsieur le directeur,
Nous apprenons que nos noms figurent sur les affiches du comité qui convoque à un meeting pour ce soir au Tivoli-Vauxhall. Nous protestons très énergiquement contre cette façon de se servir des noms de certains élus sans avoir reçu leur adhésion et nous n’assisterons pas d’ailleurs à cette manifestation, quel que soit notre sentiment dans l’affaire Dreyfus.
Veuillez agréer, etc.
L. LEVRAUD, M. FOUREST, A. BREUILLE, conseillers municipaux de Paris.
D’autre part, l’Agence nationale a reçu une note ainsi conçue :
Un certain nombre de journaux publient une liste de députés devant participer à la réunion de ce soir au Tivoli Vaux hall. Nous croyons savoir que pour certains d’entre eux on escompte un peu vite leur adhésion. Parmi ces derniers, nous pouvons citer MM. Jourde, Salis, Dumas, Chevillon, Bourrat, Rose, Jourdan (Var), Couyba, Ernest Bérard, Alexandre Bérard, qui, sans se prononcer contre la manifestation, n’ont cependant pas l’intention d’y prendre la parole.
M. Clovis Hugues, personnellement invité dès samedi soir, avait déjà déclaré qu’il ne pouvait se rendre à la réunion.
LES ARRESTATIONS
Une trentaine d’arrestations ont été opérées au cours des manifestations qui ont suivi le meeting. Deux seulement ont été maintenues.
EN PROVINCE (Dépêches de nos correspondants)
Nantes, 18 janvier.
Un groupe de plusieurs centaines de jeunes gens à parcouru, hier soir, les rues de la ville, aux cris de « Vive l’armée ! Conspuez Zola ! À bas les juifs ! » Ils ont manifesté devant l’hôtel du corps d’armée, le cercle militaire, la préfecture et la mairie, en poussant des vivats: puis ils sont revenus dans le centre, où ils se sont arrêtés devant tous les magasins appartenant à des israélites, en criant: « Mort aux juifs ! » Plusieurs de ces magasins ont été criblés de coups de pierres. La synagogue même n’a pas été épargnée, car la grille qui défend l’entrée a été descellée. La police, ayant voulu opérer quelques arrestations, en a été empêchée par la foule qui a délivré les délinquants.
Rennes, 18 janvier.
Les étudiants de nos Facultés ont fait hier soir un grand monôme de protestation contre M. Andrade, professeur la Faculté des sciences de Rennes, dont on se rappelle la lettre récente au général Mercier en faveur de Dreyfus. Réunis au nombre de 800 environ, les étudiants ont parcouru les rues en criant « Conspuez Andrade ! À bas les juifs ! À bas Zola ! Vive l’armée ! »
Devant la maison de M. Andrade, ils ont brûlé le journal qui a reproduit la lettre de M. Zola aux cris de « Démission ! démission ! À bas Andrade ! »
Puis le monôme s’est rendu au cercle militaire. Quelques officiers ayant paru au balcon, ils ont été salués par des applaudissements frénétiques auxquels se joignaient les cris de « Vive l’armée ! À bas les juifs ! » Les manifestants se sont ensuite dirigés vers le quartier général où ils ont crié « Vive Kessler ! Vive l’armée ! »
Lyon, 18 janvier.
A la suite d’un article paru dans le journal socialiste le Peuple, et dans lequel les étudiants qui ont pris- parti contre M. Zola étaient malmenés, 3 à 400 étudiants avaient organisé, hier soir, une manifestation devant les bureaux du journal, rue Condé, aux cris de « Conspuez Zola ! À bas le Peuple ! À bas les sans-patrie ! » Une bagarre ne tarda pas à se produire entre les manifestants et le personnel du journal. Aux pierres lancées contre les fenêtres, on répondit par l’envoi de blocs de charbon et autres projectiles. Les agents, accourus, purent mettre fin rapidement à cette scène. Plusieurs personnes n’en ont pas moins été blessées. Le plus grièvement atteint est un ouvrier nommé Bournet, qui passait et assistait à l’affaire en simple spectateur ; il a reçu une bouteille dans la figure.
Bordeaux, 18 janvier.
Une manifestation organisée par la jeunesse des écoles a eu lieu hier soir. La police avait pris toutes les mesures nécessaires pour préserver les magasins menacés. Cependant, elle n’a pu éviter des collisions sur quelques points.
Le rendez-vous était place Magenta à huit heures et demie; 300 étudiants s’ébranlent en criant « Conspuez Zola ! » se dirigent vers la place Saint-Projet où sont massées des forces de police et des gardes municipaux à cheval. Les bandes se disloquent et se dirigent vers le cours de l’Intendance et la place de la Comédie, grossies par de nombreux éléments de désordre et par les simples curieux. On brûle des exemplaires de l’Aurore en acclamant les officiers au balcon du cercle militaire. Les gardes municipaux arrivant au galop balayent les voies, refoulent les curieux sur les trottoirs. Cris, sifflets, huées retentissent, mêlées au refrain « Conspuez Zola ! »
Rue Bouffard une bagarre se produit, le gardien de la paix Prévot s’affaisse la tête ensanglantée ; il a reçu deux coups de gourdin.
Trente-deux arrestations ont été opérées au cours de la soirée, parmi lesquelles cinq ou six étudiants. Tous ont été remis en liberté, aucun délit grave n’étant relevé mais contravention a été relevée.
Marseille, 18 janvier.
Une seconde manifestation antisémite a été faite hier soir. Ce sont les étudiants qui l’ont commencée au sortir des cours de l’Ecole de médecine ils sont arrivés sur la Cannebière criant « A mort les juifs ! Conspuez Zola ! » Ce noyau a rapidement fait la boule de neige et bientôt plus de 2.000 personnes emboîtant la pas se sont rendues devant l’hôtel du commandant de corps d’armée, où les manifestants ont acclamé l’armée. Parcourant ensuite la rue Saint-Ferréol, la rue de Rome, le cours Saint-Louis et la Cannebière, les manifestants ont hué les commerçants juifs. Sur la Cannebière, une ovation a été faite à l’adresse du cercle des officiers qui saluaient en agitant leur drapeau. Puis, les manifestants, toujours aux cris de « Vive l’armée ! Conspuez Zola ! À mort les juifs » sont arrivés devant le magasin Devatcher, et là, des pierres ayant été lancées dans les glaces, la police est intervenue. La foule a également brisé les vitrines de la bijouterie Pollack, rue de laRépublique.
A neuf heures, le calme était rétabli et la manifestation dispersée. Quatorze arrestations ont été opérées.
Nancy, 18 janvier.
Plus de trois cents étudiants ont parcouru, hier soir les rues en criant: « Conspuez Zola ! Conspuez les juifs ! Conspuez Dreyfus ! Mort aux juifs ! » Les manifestants se sont rendus au pas gymnastique devant la synagogue, suivis par les agents qui ont fini par les disperser. Cinq ou six arrestations ont été faites, mais elles n’ont pas été maintenues.
Des manifestations analogues, mais moins graves, ont encore eu lieu à Clermont-Ferrand, Grenoble, Rouen, etc., où les étudiants ont parcouru les rues en criant
« Conspuez Zola ! Vive l’armée ! Vive la France ! À bas Dreyfus ! », poussant des vivats devant les cercles militaires, et des cris hostiles devant les magasins tenus par les israélites.
[1] Texte à lire dans le volume #1 de la série de brochures « les anarchistes et l’affaire Dreyfus » https://cnt-ait.info/XXXX
[2] La Carmagnole était une chanson de la Révolution française, créée en 1792 au moment de la chute de la monarchie et qui était l’hymne des sans-culottes et autres « enragés » révolutionnaires. Elle est restée célèbre pour son refrain « dansons la Carmagnole vive le son du canon, vive le son de l’explosion ! »
Ce texte est tiré du volume 2 de notre série de brochures « LES ANARCHISTES DANS L’AFFAIRE DREYFUS »
Volume #2 : 1898 – 1899 : les anarchistes passent à l’action directe contre l’antisémitisme !
Table des matières
Chronologie de l’Affaire Dreyfus. NP
Les anarchistes dans l’affaire dreyfus : en guise d’introduction. 1
Les anarchistes, quoiqu’en minorité restent maîtres du terrain. 8
Nous manquons de grands hommes. 19
Mai 1898 : Sébastien Faure va à Alger porter
la contradiction aux antisémites et à Drumont 21
20 août 1899 : La manifestation anarchiste
contre l’antisémitisme finit en saccage d’église. 59
Cette brochure est le premier volume d’une série de 4 brochures sur les anarchistes dans l’affaire Dreyfus
Volume 1 : Des anarchistes dans l’Affaire Dreyfus : Sébastien Faure, Constant Martin, Louise Michel et Élisée Reclus
Volume 2 : 1898 – 1899 : les anarchistes passent à l’action directe contre l’antisémitisme !
Volume 3 : Les anarchistes et l’affaire Dreyfus (brochure de 1898 de Sébastien Faure)
Volume 4 : Antisémitisme et Inquisition, avec un poème de Louise Michel « le Rêve » (brochure de 1898 de Constant Martin, inédit)
Chaque brochure est disponible au format papier en écrivant à CNT-AIT, 7 rue St rémésy 31000 TOULOUSE, un volume 8 euros, deux volumes 12 euros, les quatre volumes 20 euros, frais de port inclus. Chèques à l’ordre de « la lettre du CDES ». Pour un payement par transfert bancaire nous contacter contact@cnt-ait.info