DE LA BRETAGNE ET DES BRETONS : MEMOIRES D’UN PAYSAN BAS BRETON

texte paru dans Anarchosyndicalisme ! n°115, janvier 2010

Je viens de lire les « Mémoires d’un paysan bas-breton », autobiographie de Jean-Marie Déguignet (1834 1907) récemment publié par une collection de poche : « Pocket ». C’est passionnant à plus d’un titre, et ça nous donnes d’intéressantes informations qui éclairent d’un point de vue historique le débat sur les « langues et cultures régionales », thème du dernier numéro de notre journal.

Né il y a plus de 150 ans en Bretagne, la langue maternelle de Jean-Marie Déguignet est le breton. Il est tout imprégné dans son enfance de la culture de cette région. C’est un paysan tellement miséreux qu’il est contraint de mendier son pain pendant toute son enfance. Mais s’est avant tout un individu avide de connaître et de comprendre le monde dans lequel il vit.

Presque tout seul, il apprend à lire le breton dans un livre de catéchisme. Tout seul, grâce à la traduction en regard, il apprend le latin. Quelques années plus tard, en ramassant des morceaux de devoirs scolaires abandonnés par des écoliers aisés, il apprendra, toujours seul, à écrire. Il s’acharnera ensuite à apprendre le français, puis l’italien et l’espagnol. Il acquerra également de bons principes d’agronomie, de multiples connaissances, et une solide philosophie. Eh bien, quel témoignage Deguignet donne-t-il sur le breton ? Je le cite « Chaque canton et même chaque commune le parle différemment » (page 60), « Le breton est si vieux et si pauvre qu’il ne renferme pas la moitié des mots qui se trouvent aujourd’hui dans toutes les grandes langues modernes » (p 110) et plus encore, étant hospitalisé, il constate « Je n’entendis … que des bretons jargonner entre eux quoiqu’ils ne se comprennent pas, car le breton du Finistère et celui du Morbihan différent autant que l’espagnol et l’italien » (p 132). Rappelons que tout cela a été écrit par un témoin de la fin du XIXème siècle. Cela devrait faire réfléchir sur le soi-disant intérêt d’imposer les langues régionales ! Quant à la culture bretonne, le mieux est de lire le bouquin, vous verrez de quelles fables à dormir debout elle est faite.

Mais, ce qui est encore plus instructif, dans le débat qui nous occupe [sur la défense des identités régionales par la gauche], c’est la façon dont l’éditeur présente le livre. Dans un encadré qui occupe toute la page 20, l’éditeur est obligé de reconnaître que « Déguignet … possédait parfaitement [la langue bretonne] tant à l’oral qu’à l’écrit, et d’aucuns s’étonneront de lire, sous sa plume, des propos très durs sur cette dernière ». En cette période où le régionalisme est devenu un des piliers de la pensée unique, le témoignage sans appel de Jean-Marie Déguignet a manifestement gêné l’éditeur. Il ne pouvait en rester là. Il lui fallait trouver une « explication ». Elle « est simple » écrit-il. Je vous le donne Émile, comme disait Coluche, la voici : « Déguignet souffre de la maladie de la persécution. Ses ennemis obsessionnels étant le clergé et l’écrivain républicain Le Braz… [qui] défendent la langue bretonne… c’est parce que les défenseurs de la langue bretonne sont ses bêtes noires que Déguignet écrit des inepties pour régler ses comptes ».

Je n’avais jamais lu à ce jour, dans une préface, de propos aussi outrecuidants ; une telle descente en flamme de l’auteur par une calomnie du préfacier. Athée, Déguignet l’est devenu par une réflexion approfondie. Cœur bien né, il lui suffisait dès lors de constater les escroqueries et les oppressions que le clergé breton faisait subir aux pauvres gens pour devenir anti-clérical. Mais, contrairement à ce qu’écrit le préfacier, Déguignet ne se départit jamais, même quand il parle de ces pires ennemis, d’une objectivité et d’un équilibre qui manquent singulièrement à l’éditeur. À preuve quand il parle des religieuses, ce soi-disant anticlérical obsessionnel-persécuté écrit : « Je me trouvais trois ou quatre fois pendant ma carrière militaire [il s’était engagé] entre leurs mains, et j’assure que je n’ai pas eu à me plaindre d’elles, au contraire » (p 259) quelques lignes plus loin, il ajoute « Je trouvais aussi plaisir à causer avec elles ». De même, dans les dernières pages, il fait l’éloge du notaire qui vient faire l’inventaire avant que le propriétaire de la ferme dont il est métayer le mette à la porte et le réduise une nouvelle fois à la misère. Ce notaire était politiquement un adversaire de Déguignet, mais s’était aussi un homme droit. On le voit à ces deux exemples, Déguignet ne se laisse pas aveugler par les passions. Son témoignage est dont d’une très grande valeur, d’autant que c’est un des très rares témoignages directs qui émanent d’un milieu populaire et que, on peut le vérifier dans tout ce qu’il écrit sur le Mexique, l’Italie, c’est un témoin extrêmement précis et scrupuleux dans la description de tout ce qu’il rapporte. N’en déplaise aux chantres du nouveau régionalisme, les propos de Déguignet sur la Bretagne et la langue bretonne décrivent la triste réalité.

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