A propos de la situation actuelle au Rojava : réaction d’anarchistes Kurdes et Tunisiens

Nous donnons à lire ci-après deux textes que nous estimons complémentaires, pour contribuer au débat autour de la solidarité contre l’attaque du gouvernement islamiste syrien contre les autorités et populations de l’Administration du Nord Est de la Syrie (plus connue ici sous le nom kurde de « Rojava », alors que cette région ne comporte pas que des populations kurdes).

Le premier a été écrit par des compagnons du Forum Anarchiste de Langue Kurde (Kurdish Anarchist Forum) avec qui nous coopérons – notamment par la traduction réciproque de textes – depuis au moins 25 ans. Ils sont le premier groupe anarchiste de langue kurde a s’être formé, et nous partageons glogalement leurs analyses.

Le second a été écrit par un compagnon anarchiste en Tunisie, dont nous partageons aussi largement les analyses et point de vue, et qui nous semble exprimer un point de vue important à prendre en considération.

===================

Réaction kurde à la situation actuelle au Rojava*

22 janvier 2026

Zaher Baher

Le Rojava, la Syrie et les pays voisins traversent une situation extrêmement complexe. Il nous est très difficile de comprendre pleinement ce qui se passe actuellement. Ce que nous savons jusqu’à présent, c’est qu’il existe un agenda caché impliquant Israël et les États-Unis. Les acteurs de la région, notamment la Turquie, le gouvernement syrien et l’EI, participent à un jeu sanglant, et le sang coule à flots au Rojava.

Nous savons tous ce qui s’est passé et chacun d’entre nous peut avoir sa propre interprétation de ce jeu sanglant. Je n’aborderai ici que les points que j’ai observés.

Premièrement, la vague de racisme :

Une vague généralisée de racisme et de nationalisme s’est propagée à travers les manifestations, les médias et les réseaux sociaux au sein de la population kurde. Cette vague est principalement alimentée par les Kurdes irakiens, notamment ceux de la diaspora kurde, dont beaucoup, derrière leurs écrans, propagent un nationalisme extrême.

Cela est clairement visible dans les régions que j’ai mentionnées précédemment. Des dizaines de vidéos circulent sur Facebook et WhatsApp, montrant le traitement infligé aux habitants du Rojava et à leurs combattants après leur capture par l’armée gouvernementale syrienne. Ces vidéos proviennent de Gaza, d’autres groupes arabes chauvins et d’éléments de l’EI infiltrés dans l’armée syrienne. On trouve également de nombreuses autres vidéos soutenant le Rojava et faisant l’éloge de ses combattants parmi les Arabes et les Turcs, mais elles sont rarement vues et peu diffusées.

La situation actuelle est très dangereuse. Ces tendances racistes ne sont pas présentes parmi les Kurdes du Rojava ni du Kurdistan turc, et si elles existent, elles sont extrêmement rares. De telles activités ne font qu’attiser les braises d’une guerre arabo-kurde.

Deuxièmement, la demande de destitution de Tom Barrack :

Nombreux sont ceux qui pensent que la situation au Rojava et en Syrie est le résultat direct de la politique de l’envoyé spécial américain pour la Syrie, Tom Barrack. Ils estiment que son remplacement permettrait d’améliorer la situation pour les Kurdes. Certes, Tom Barrack est d’origine libanaise et pourrait avoir une certaine sympathie pour les Arabes sur certains points mineurs, mais il représente la politique de l’administration américaine en Syrie. Il ne fait qu’appliquer les directives américaines et ne peut s’y opposer. La présence de hauts gradés de l’armée américaine et de la CIA dans la région en est la preuve. Si Tom Barrack venait à modifier la politique américaine, ils ne resteraient pas silencieux.

Autre élément à charge : les prisons des Forces démocratiques syriennes (FDS), qui détenaient un grand nombre de prisonniers de l’EI et leurs familles. Lorsque ces prisons ont été attaquées par l’armée gouvernementale syrienne alors qu’elles étaient gardées par les FDS, ces dernières ont informé les forces américaines et les ont mises en garde contre le danger que représenterait une libération des prisonniers de l’EI. Pourtant, les forces américaines n’ont rien fait. Cela soulève la question de savoir pourquoi ils ont permis à l’armée syrienne d’attaquer et de prendre d’assaut les prisons, entraînant la libération de prisonniers de l’EI.

Troisièmement : Trump serait un homme d’affaires, pas un politicien

Nombre d’intellectuels kurdes et d’utilisateurs des réseaux sociaux affirment que Trump est un homme d’affaires, et non un politicien, lorsqu’ils évoquent son attitude envers le Rojava et le peuple kurde. Ces personnes ont une connaissance limitée de la politique et de l’économie. Elles ne comprennent pas que la politique est le reflet de l’économie et sert les intérêts économiques, comme si les anciens présidents américains n’avaient aucun lien avec de grands hommes d’affaires et des multinationales.

L’administration politique n’est rien d’autre que la garante de l’économie et de l’hégémonie économique. La puissance et la domination d’un pays dépendent de sa force économique. C’est pourquoi les politiques gouvernementales, les programmes éducatifs et les divers plans et efforts visent la croissance économique, et même l’armée sert cet objectif. Trump est à la fois un homme d’affaires et un grand homme d’affaires. Ses décisions politiques reflètent les réalités économiques et sont conçues pour protéger et enrichir les plus riches et les multinationales.

Quatrièmement : l’impact de cet incident sur le prétendu processus de paix en Turquie

Il ne fait aucun doute que les événements actuels auront un impact très négatif sur les Kurdes de Turquie, le PKK et Öcalan lui-même. Les FDS constituaient l’épine dorsale du Rojava et des Kurdes de Turquie. Si les FDS et l’administration autonome du Rojava étaient importantes pour Erdogan et son gouvernement, le PKK ne l’était pas autant, ni ne représentait une menace aussi importante pour eux que le Rojava. Le PKK est sous le contrôle de l’État turc. Le gouvernement turc aurait pu le combattre à tout moment, comme il l’a fait, et ce faisant, a détruit trois parties du Kurdistan. Erdogan et ses alliés au sein du gouvernement savaient que le mouvement armé du PKK avait rendu le plus grand service à l’État turc depuis 2015, date de la reprise des combats entre l’État turc et le PKK, sans pour autant apporter le moindre bénéfice aux Kurdes ni à aucune partie du Kurdistan.

Erdogan et son gouvernement considèrent le Rojava comme une zone si importante et si dangereuse pour les Turcs.

J’affirme que, sans l’alliance des États-Unis avec les FDS et le soutien qu’elles ont reçu non seulement du peuple kurde mais aussi de nombreux pays à travers le monde, le gouvernement turc les aurait anéanties dès le départ. Il n’a jamais hésité à attaquer, comme en 2018 lorsqu’il a réussi à envahir Afrin, une des régions kurdes du Rojava.

À mon avis, si la situation s’aggrave et que la guerre au Rojava entre les FDS et l’armée syrienne se poursuit, aboutissant à la défaite des FDS, le processus de paix, tel que nous le connaissons, prendra également fin. Öcalan sera soit ignoré, soit contraint de se soumettre aux exigences de l’État turc. Les FDS ont constitué une force considérable et un soutien moral essentiel pour Öcalan, et elles le restent encore aujourd’hui. Vaincre les FDS serait une défaite à la fois pour Öcalan et pour le PKK.

Cinquièmement : Accuser les États-Unis

La plupart des Kurdes, ainsi que certains politiciens et gouvernements de gauche européens et arabes, reprochent aux États-Unis leur infidélité, malgré tous les sacrifices consentis par les Kurdes pour vaincre Daech et protéger leurs citoyens en Europe, aux États-Unis et dans d’autres pays.

Ceux qui partagent ces opinions ne s’interrogent pas sur l’existence d’un accord entre les FDS et les États-Unis. Quiconque est au courant de la situation sait que les États-Unis n’ont jamais fait de promesses aux FDS ni aux Kurdes du Rojava. À une occasion, Trump a déclaré : « Les Kurdes sont des combattants courageux et valeureux. Ils nous ont aidés à détruire Daech. Nous leur avons accordé leurs droits, nous les avons aidés et nous les avons rémunérés. » Tom Barrack l’a également confirmé il y a quelques jours, mais en d’autres termes : « Nous n’avons plus besoin des FDS, et nous avons maintenant un gouvernement qui est notre allié dans la lutte contre Daech. »

Non seulement les États-Unis ont agi ainsi, mais ils ont aussi semé la division parmi les Kurdes et la résistance kurde au Rojava. Les États-Unis n’avaient de contrat qu’avec les FDS et collaboraient avec elles, tout en rejetant les deux autres composantes du Rojava : l’administration autonome et le Parti de l’union démocratique (PYD). Les FDS constituent l’armée qui protège l’administration autonome, tandis que le PYD en est le planificateur et le dirigeant.

Les États-Unis n’ont jamais caché leur alliance avec les FDS, et non avec le PYD ou l’administration autonome. Cette politique américaine, acceptée dès le départ par les trois composantes du Rojava, était dirigée contre elles et s’avérait extrêmement dangereuse. Elle est donc l’un des facteurs à l’origine de la situation actuelle.

Nombreux sont ceux qui savent qu’il est illusoire de compter sur les États-Unis et les pays occidentaux. Non seulement ils poursuivent leurs propres intérêts, mais la plupart d’entre eux n’ont jamais œuvré à la libération d’une nation ni soutenu un mouvement révolutionnaire. Au contraire, leur passé est marqué par la violence.

Malheureusement, nous assistons aujourd’hui à la répétition en Syrie du scénario qui s’est déroulé en Afghanistan. Tous les sacrifices consentis en Afghanistan et tout l’argent dépensé pour renverser les talibans ont finalement contribué à leur retour au pouvoir, un point que Trump a mis en avant durant sa campagne électorale comme une faiblesse majeure de Biden et de son administration. La même chose se produit en Syrie, mais la situation est extrêmement dangereuse. Elle pourrait mener à un génocide, potentiellement déclencher une guerre arabo-kurde, et les flammes destructrices de ce conflit pourraient se propager à l’Irak et à d’autres pays de la région.

Tel est le plan et le programme des États-Unis et de certains pays occidentaux.

Il est temps de tirer les leçons de cette expérience, et pas seulement au Rojava. Nous devons rejeter le rôle néfaste des partis politiques, des dirigeants, des chefs religieux ainsi que de la guerre armée, sauf pour ce dernier point en cas de légitime défense. Il est temps de nous organiser en dehors du contrôle des partis politiques et des leaders et penseurs dominants. Il est temps de nous éveiller. Rejetons les slogans séduisants du type « Vive… et mort à… » et dépassons une pensée guidée par l’émotion et le sentiment. Nous devons réfléchir avec notre raison et tirer les leçons de l’histoire quant au rôle sanglant des dirigeants et des autoritaires. C’est la seule voie à suivre. Parallèlement, nous devons nous opposer à l’oppression et au génocide du peuple kurde en Syrie, ainsi qu’aux forces obscures qui cherchent à manipuler le cours de l’histoire sous couvert de religion, de vanité, de chauvinisme et de fascisme.

………………….

* Le Rojava est la région du nord-est de la Syrie où vivent les Kurdes.


Refuser la liquidation par la violence de l’expérience de Rojava, sans céder à sa sacralisation

La situation à Rojava est réellement nuancée et complexe. Le reconnaître n’est ni une excuse ni une position ambiguë, mais la base minimale de toute critique sérieuse.

Je suis personnellement pour une critique rigoureuse de cette expérience, sans idéalisation ni fétichisation, mais une telle critique ne peut pas être construite à partir du purisme ou de jugements abstraits. Elle doit commencer par l’écoute des compagnons anarchistes qui ont été sur le terrain, qui ont vécu cette expérience pendant des années et qui en ont décrit les contradictions de l’intérieur.

L’anarchisme n’a jamais été une pratique « pure ». Historiquement, les anarchistes ont souvent été confrontés à des choix imposés par des circonstances extrêmes : alliances tactiques, compromis imposés par la guerre, décisions prises sous la menace immédiate de l’anéantissement. Les alliances avec les bolcheviks contre l’Armée blanche, les positions complexes au Mexique ou la participation des anarchistes au gouvernement républicain en Espagne ne relèvent pas d’une trahison morale abstraite, mais de rapports de force concrets et de contextes de guerre civile.

Le Rojava s’inscrit dans cette même logique historique. Cette expérience n’est pas née dans un espace idéologique neutre, mais au cœur d’une guerre totale, sous la menace permanente de Daech, du régime de Bachar, de la Turquie et dans un isolement international presque complet. Ignorer ces conditions revient à produire une critique hors-sol, déconnectée de toute matérialité politique.

Oui, il existe à Rojava des compromis, des structures problématiques et des formes de pouvoir qui doivent être analysées et critiquées sans détour. Mais il faut aussi reconnaître un fait matériel central : cette expérience a permis de vaincre Daech sur le terrain, de résister au régime et de protéger une population menacée d’extermination, dans une période où, historiquement, les expériences anarchistes ont le plus souvent échoué à se maintenir face à une guerre prolongée.

Critiquer Rojava ne peut donc pas signifier adopter une posture de surplomb moral ni, pire encore, se réjouir de sa destruction. Être critique ne signifie pas être neutre face aux massacres. Face aux offensives actuelles et aux forces réactionnaires, y compris le gouvernement de Jolani, notre position doit rester claire : refuser toute sacralisation de l’expérience de Rojava sans jamais accepter sa liquidation par la violence. Une critique anarchiste cohérente est nécessairement située, matérialiste et solidaire, sans quoi elle cesse d’être une critique et devient, consciemment ou non, un appui aux ennemis de toute émancipation.

Laisser un commentaire