Alberto CARSI, hydrogéologue, anarchosyndicaliste et précurseur oublié de l’écologie sociale

Alberto Carsí Lacasa

Alberto Carsí Lacasa (Valencia, Espagne, 12 février 1876 – Perpignan, France, 1960) était un géologue et ingénieur espagnol, expert en hydrogéologie. Scientifique de renom, il avait été fortement influencé par les travaux de son ainé, le géographe anarchiste Elisée Reclus. Clairement fédéraliste, favorable à la Deuxième République espagnole, il évolua d’une position républicaine fédéraliste à une position anarchosyndicalisme, devant Secrétaire du Syndicat des Professions libérales de la CNT-AIT. Carsí devient un grand diffuseur de la science, et notamment de la géologie et des la nature dans les milieux ouvriers. Il donna notamment de très nombreuses conférences de vulgarisation scientifiques organisées par de nombreuses Sociétés d’Education Populaire. Il fut un acteur du renouvellement de la pédagogie du début du XXe siècle. Amateur de randonnées dans les pyrénées, précurseur des excursions géologiques adepte du naturisme, il créa des clubs populaire de randonnées et de spéléologie.

Pendant la révolution espagnole qui débuta la 19 juillet 1936, il participa au Conseil de l’Education Unifié (CENU), planchant sur la réorganisation de l’enseignement supérieur. Il mit également ses compétences en hydrogéologie au profit d’une utilisation des ressources minérales et aquifères en Catalogne dans une optique communiste libertaire. Il était en effet un farouche défenseur du libre accès à l’eau comme l’un des Droits de l’Homme.[1]

Ami de longue date de l’astronome Comas (qui l’avait introduit à l’anarchisme) et du violoncelliste Pablo Casals, avec qui il partageait des sentiments pacifistes, ils avaient créé tous les 3 le « Comité Catalan contre la guerre », première organisation anti-guerre connue en Espagne. Il resta l’un des meilleurs amis de Pablo Casals avec qui il partagea l’isolement d’un exil dans les pyrénées catalanes, refusant tout compromis avec le franquisme et ses alliés. [2]

Obligé de fuir après la victoire des franquistes en 1939, il fut condamné par contumace à 30 ans de prison, notamment pour sa participation à la Franc-Maçonnerie, et ne retourna jamais en Espagne. Mais il fut également ostracisé par les Républicains bourgeois qui ne lui pardonnaient pas de les avoir quitté pour s’engager au côté des anarchosyndicalistes ouvriers. Il mourut dans l’oubli et dans la misère, aidé par les compagnons anarchosyndicalistes espagnols en exil comme lui.

La redécouverte récente de son oeuvre le fait apparaitre comme un des pionniers de l’écologie sociale.

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Membre d’une famille aisée, son père, José Carsi Belenguer (+ à Barcelone 1928),[3] était un constructeur de puits artésiens spécialisé dans l’extraction des eaux souterraines. Sa mère était Vicenta Lacasa Rodríguez + à Barcelone (1919). Il termine ses études universitaires en sciences à Barcelone et en 1902 il publie son premier ouvrage dans le numéro 15 du mensuel « La Universidad Catalana » qui traite des puits artésiens.[4]

En 1903, il épousa à Valence Pilar Blasco Ibáñez, la sœur cadette de l’écrivain universel, et ils allèrent vivre ensemble à Barcelone. Un an plus tard, Carsí a rencontré l’astronome et sismologue José Comas y Solá lors d’une conférence de ce dernier à l’Ateneo Barcelonés, le seul participant était Alberto et par respect pour lui, Comas a donné la conférence et à la fin l’a invité à débattre. ce qui a été déclaré. Au « Café de la Rambla », est née une grande amitié qui portera ses fruits dans de multiples collaborations, tant politiques – tous deux étaient anarchistes – que de chercheurs, qui conduisirent initialement Carsí à travailler en 1904 à « l’Observatoire Fabra »[5] qui avait été créé la même année et dirigé par Comas lui-même. Ils fondèrent tous les deux un an plus tard la « Société Astronomique d’Espagne et d’Amérique », dont il fut le bibliothécaire. Comas, le principal astronome d’Espagne, était également d’accord avec Carsí dans leur intérêt commun pour les tremblements de terre[6] et la recherche et l’utilisation de sources d’énergie alternatives ou renouvelables, ce qui était le domaine de Carsí, qui était un constructeur de puits artésiens. Et c’est Comas qui l’introduisit à la loge du Cosmos où il prit le nom symbolique de l’étoile Canopus.

En 1905, il fonde avec Comas et le musicien et compagnon de randonnées pacifistes Pau Casals le « Comité catalan contre la guerre », le premier organisme anti-guerre connu au moins en Espagne. Casals serait bien plus tard le compositeur de l’hymne des Nations Unies.

Après avoir convaincu son beau-frère Vicente Blasco Ibáñez de traduire en espagnol l’ouvrage du géographe anarchiste Élisée Reclus sa « Nouvelle géographie Universelle », qui fut publié – avec sa collaboration – en 1906 sous le titre « Novísima Geografía Universal », divisée en six volumes publiés par l’éditorial Prometeo de Valence.

Il rejoint le Club Montañero ou Muntanyenc [club de randonnée en montagne] en 1906, peu après sa fondation. À l’imitation de son professeur de minéralogie, Odón de Buen, il organisa des excursions culturelles pour former ceux qui aimaient la nature : avec l’« Unión Obrera para la Educación Popular » de géologie au Tibidabo[7] ainsi qu’avec le Musée Pédagogique Expérimental, au Pont de Brugués (Vich) et le château d’Eramprunyá [8]… pour ne citer que quelques exemples.

En 1910, il était déjà membre du conseil d’administration et président de la section Spéléologie qu’il fonda en tant que géologue « reclusien » [influencé par Elisée Reclus]. Ce n’est pas en vain qu’il est devenu délégué à Barcelone de la Société valencienne de promotion du tourisme. Carsí a donné ses conférences les plus célèbres à « l’Athénée de Barcelone » sur l’approvisionnement en eau potable de la ville de Barcelone (1910-1911), toujours contre la spéculation sur le prix de l’eau laquelle – à son avis – se faisait avec approbation. De la Mairie de Barcelone et donc en lutte contre les projets Rivas et Sans. IL fit aussi de nombreuses conférences sur l’histoire naturelle, devenant membre à part entière de la Société royale espagnole d’histoire naturelle en 1912.

Ces conférences seront mises en avant dans la presse locale, comme la conférence de l’Association des Quincaillers ou celle du « Centre barcelonais d’études psychologiques » (libre penseur) en 1924 [9] intitulée « l’Art dans la Nature ». En parallèle, ses réalisations professionnelles se renforçaient, ainsi la revue « Blanco y Negro » publiait en 1925 un reportage sur l’installation réalisée par les frères Alberto et Ricardo Carsí dans le « Cercle Equestre de Barcelone » d’un système d’approvisionnement en eau moderne basé sur un système artésien combiné avec des pompes d’extraction alimentées par des moteurs électriques.[10]

Mais des années plus tard, la tragédie frappa sa vie. Le 5 juin 1929, le couple Carsí Blasco souffrir de voir disparaitre leur fille Pilar Carsí Blasco-Ibáñez mourir à l’âge de 23 ans après une longue maladie [11], ce qu’Alberto  essaya de surmonter en écrivant un livre à ce sujet.

Maçon du 33e degré de la loge Cosmos, il appartenait à la Grande Loge d’Espagne (G.L.E.) et participa aux luttes internes entre celle-ci et le Grand Orient d’Espagne. En 1930, Carsí et Manuel Ximénez, tous deux critiques de la GLE, faisaient partie du groupe qui tenta de les unifier dans la « Grande Loge Unie », mais cette dernière revint à une position « cantonaliste », et le résultat fut que 18 autres loges furent fondées dans toute l’Espagne en un mois.

En avril 1931, il rejoint la Confédération nationale du travail, section en Espagne de l’Association Internationale des travailleurs (CNT-AIT), dans son syndicat des professions libérales. Il fut également membre et président du conseil d’administration du centre « Unión Republicana Valenciana ». [12] Il fut président de l’association « Ateneo Pi y Margall » [13] d’où il a participé à des actes de soutien à la République [14] qui, après les élections municipales, avait été instituée comme nouveau régime en Espagne.

En mai 1932, suite à l’intérêt du maire d’Alicante, Lorenzo Carbonell, pour l’amélioration l’approvisionnement et la qualité de l’eau potable dans sa ville et en interrogeant son collègue le maire de Saint-Sébastien, Fernando Sasiaín, ce dernier lui révéla qu’elles avaient été analysées quatre ans plus tôt par le géologue Alberto Carsí [15]. Mais ce n’était pas le seul à le lieu du pays où Carsi avait réalisé des analyses de l’approvisionnement en eau, il réalisé également celles de Santa Cruz de la Palma [16] par exemple. Apparemment, Carsi souhaitait réaliser un projet ambitieux pour toute l’Espagne mais qu’il ne put jamais terminer.

Carsi et la lutte pour l’eau comme droit Humain inaliénable : de la lutte contre le monopole de l’eau à la Collectivisation révolutionnaire de juillet 1936

La famille Carsí étaient des constructeurs de puits artésiens à Valence et Barcelone depuis 1865. On estime qu’en 1910, l’entreprise Carsí Père et Fils avait déjà ouvert environ un millier de puits dans le bassin du delta du Besós et dans celui de Llobregat.

Alberto Carsí et son père se présentèrent à l’appel d’offre municipal pour l’approvisionnement en eau pour Barcelone, proposant en 1911 et 1917 l’utilisation des flux provenant du sous-sol des Plaines (Llano) de Barcelone.

A partir de 1915, il engage la la lutte pour l’accès à l’eau potable en Barcelone. En 1915, la municipalité fait le choix de s’approvisionner en eau à partir du Llobregat. Il s’engage dans le débat sur la capacité des eaux captées dans le puits (pozo) de Cornellà pour faire des puits artésiens, sur leur pureté bactériologique et sur leur degré de salinité.

En 1926, Carsí entame une campagne contre le monopole de l’eau à Barcelone. Il se fait le défenseur de la fin du business de l’eau étant donné que sa consommation est un droit humain. Carsí dénonce l’insalubrité des deux bassins exploités par la SGAB (Sociedad General de Aguas de Barcelona, Société Générale des Eaux de Barcelone). Avec le docteur Guillermo López, ils mettent en garde contre les risques pour la santé humaine liés à la chloration rendue nécessaire par cette insalubrité.

Dans cette campagne, il contesta publiquement le rapport triomphal de 1925 du SGAB, qui accusait les habitants de Barcelone de sous-consommation d’eau. Pour Carsi les raisons de cette sous-consommation étaient culturelles et sociales, dues notamment à l’origine immigrée (andalouse) des quartiers populaires barcelonais et aussi à leur misère économique. En 1927, le Directeur général de la SGAB, qui bénéficie du soutien de dictature de Miguel Primo de Rivera, menaca Alberto Carsí. Ce dernier se voit obligé de mettre fin à sa campagne contre le monopole de l’eau potable.

Alberto Carsí devient l’un des plus grands représentants de la lutte contre la minéralisation excessive des eaux du Sous Llobregat. Sa théorie du contact du eaux souterraines de cette rivière avec les eaux de surface est vérifiée. Ainsi, il se confirme que ces eaux ne sont plus artésiennes, condition indispensable pour le renouvellement de la concession de son exploitation à partir de 1905 par la SGAB. Sa lutte pour faire de l’eau un bien public et un droit humain reprend de plus belle.

En 1931, la lutte pour la qualité de l’eau reprend donc par une demande d’augmentation de la salinisation ainsi qu’un prix abordable pour les Barcelonais. Alberto Carsí, qui était franc-maçon et républicain fédéral, décide de s’affilier à la CNT-AIT, l’organisation ouvrière anarchosyndicaliste. Dans les colonnes de Solidaridad Obrera (« Solidarité ouvrière« ), le journal de la CNT-AIT en Catalogne, il reprend sa bataille contre la SGAB, posant les bases pour la fin du monopole de l’approvisionnement en eau.

Après les élections de 1936 et la victoire du Front Populaire, Alberto Carsí est nommé en février par le nouveau gouvernement du Front Populaire en tant que Délégué du Gouvernement de la République auprès de la Confédération Hydrographique des Pyrénées Orientales (Confederación Hidrográfica del Pireneo Oriental), poste qu’il occupera jusqu’à la fin de guerre civile en 1939. A cette position, il réalise un projet de collecte des sels des mines de potasse de Cardona, Sallent et Súria, ainsi que d’autres projets de travaux et d’actions dans le canaux des rivières Vallés et Valencia afin d’éviter les inondations pendant les périodes pluvieuses d’automne. Il impulsa ces projets avec son compatriote valencien, également franc-maçon et alors ministre des Travaux publics, Julio Just Gimeno.

À la fin de l’été 1932, le Statut d’autonomie de la Catalogne fut approuvé et avant la fin de l’année eurent lieu des élections régionales qui donnèrent la présidence à Francesc Macià de la Generalitat de Catalogne créée un an plus tôt.

Depuis 1933, Carsí était membre du conseil d’administration de la « Ligue des Droits de l’Homme » et la même année, il publia le premier numéro de la revue « Guerre à la guerre » du « Comité Catalan contre la Guerre » où les articles étaient signés par Albert Einstein, son ami José Comas, Henri Barbusse ou Ángel Pestaña [17].

En mars 1936, Carsí fut nommé délégué des Services Hydrauliques du Gouvernement de la Deuxième République Espagnole pour les Pyrénées Orientales [18].

Quand la Révolution éclata le 19 juillet 1936, ses propositions pour faire de l’eau un service universel purent être mises en application. Dès le 24 juillet 1936, la SGAB fut collectivisée par ses salariés, qui la transformèrent en « Aguas de Barcelona, empresa Colectivizada, ABEC« .

L’entreprise collectivisée se transforma en en vrai service public au service de l’ensemble de la collectivité : qualité de l’eau, notamment bactériologique ; permettre une juste répartition entre tous les utilisateurs (consommateurs, agriculture, force hydraulique et électro-hydraulique, nettoyage public, lutte contre les incendies …) ; tout en baissant les tarifs. Retrospectivement, on peut dire que cette approche holistique était celle du « One Health » [19] avec plus de 80 ans d’avance !

Luz y Fuerza, Organe de la Fédération nationale des industries de l’Eau, du Gaz et de l’Electricité de la CNT-AIT, Juillet 1937

« EAUX DE BARCELONE Entreprise collectivisée

NETTOYAGE PUBLIQUE • L’eau est essentielle à l’hygiène des villes.

HYGIÈNE DOMESTIQUE • L’eau est la santé du corps et l’ennemi naturel de toutes les maladies.

LUMIÈRE ET FORCE • L’eau est une source de richesse industrielle et de confort

AGRICULTURE • L’eau améliore la terre et augmente sa produits.

GUERRE • L’eau est une arme de combat sur le front.

ORNEMENT • L’eau est un élément décoratif d’une grande beauté.

L’ABEC (Eau de Barcelone, Entreprise Collectivisée) approvisionne en eau plus de 2 000 000 d’habitants de Barcelone et des villes voisines.

C’est une Entreprise gérée par ses ouvriers et mise au service de la communauté depuis le 24 juillet 1936. Depuis cette date, elle a déployé des efforts considérables en faveur du public, en améliorant et en élargissant ses services et en baissant ses tarifs.

Ses puits de relevage modernes, ses tees électrifiés et ses gigantesques canalisations, assurent l’abondance du précieux liquide à tous ses abonnés.

Son laboratoire chimico-bactériologique contrôle en permanence la pureté de l’eau et constitue une garantie pour la santé publique.

Ses Bureaux Centraux et Délégations sont toujours attentifs à toute demande d’informations et de paiement, pour des usages domestiques, industriels, incendie, etc.

MAISONS

HÔTELS

USINES

HÔPITAUX

VILLES

CAMPAGNE

L’eau qui coule dans vos canalisations est comme le sang qui coule dans nos veines :

c’est la vie« 

Malgré l’impossibilité de mettre en œuvre des changements majeurs dans le contexte critique de la guerre, le 30 septembre 1936, les tarifs furent unifiés dans tous les quartiers de Barcelone. Ce fut un changement historique, car les tarifs étaient plus élevés dans les secteurs à plus haute altitude, pour répercuter sur les factures des usagers les coûts de transport et d’élevation de l’eau. Même si le comité était anarchiste, le changement n’était guère dû à des raisons idéologiques car, en général, les quartiers les plus bas étaient les plus populaires. Ce furent plutôt des critères de rationalité qui furent appliqués dans la gestion [20].

La Fédération Luz y Fuerza publie un « Plan constructif de l’eau, le gaz et l’électricité », issu d’une réunion nationale (pleno nacional) des syndicats de ces industries, réunis à Valencia du 1er au 6 septembre 1937.

Pour l’eau potable, le plan est organisé comme-ci :

EAUX POTABLES

I. Etude des différentes sociétés d’eau potable

a) Exploitation des richesses hydrauliques.

b) Barrages, canaux, canaux d’irrigation et réservoirs / lacs artificiels

c) Eau potable et irrigation.

II. TARIFICATION NATIONALE

a) Tarif général.

b) Etude de nouveaux tarifs.

III. PLAN CONSTRUCTIF

a) Utilisation rationnelle de l’eau.

b) Construction de barrages, canaux et réservoirs.

c) Exploitation des excédents d’eau.

d) Installation de dépôts ruraux.

IV. Considérations générales

Le texte de ce livre très important sera soutenu par plus de 30 cartes et graphiques. Pour les différentes esquisses des travaux à réaliser, chaque étude comporte un prologue rédigé par des autorités en la matière, telles que des chefs d’entreprise et des ingénieurs de compétence reconnue.

Puisque l’édition de ce livre doit être limitée, nous demandons aux personnes qui pourraient être intéressées de passer une commande auprès de cette Fédération, Plaza de Ansias March, no. 9, Valence.

Carsi et le renouvellement de l’enseignement supérieur pendant la Révolution espagnole

Le 27 juillet 1936, il fut invité à en prendre part à la création du Conseil de la Nouvelle École Unifiée de Catalogne (CENU, Consell de l’Escola Nova Unificada), avec son président, l’anarchiste et pédagogue Joan Puig Elías. Le conseil comportait  4 membres de du syndicat de l’Enseignement de l’ UGT (socialistes et communsites); 4 membres du Syndicat des professions libérales de la CNT-AIT (Alberto Carsí, Joan Puig Elías et 2 autres) ; 1 membre du Conseil Culturel de la Generalitat de Catalogne ; 1 de l’Université Autonome, 1 membre de l’Université Industrielle et 1 de l’École des Beaux-Arts. En juillet de la même année, Carsí a présenté un exposé sur la réorganisation de l’enseignement supérieur au nom du CENU en tant que vice-président. C’était un travail visant à créer une nouvelle pédagogie. En outre, au cours de cette première année, il commença à donner des cours de sciences naturelles dans les « Écoles Militantes CNT-FAI » (que fréquenta Eduard Pons Prades). Au cours de la première année (1936-37), il publia ses livres « Les systèmes d’irrigation de Catalogne (Los regadíos de Cataluña) » et « La richesse minière de la Catalogne » (La riqueza minera de Cataluña), qu’il dédia à Lluís Companys, président de la Généralité de Catalogne.

Immédiatement après, il fut nommé membre du Conseil des Relations Culturelles de Catalogne [21] avec son ami Pablo Casals, le poète Gabriel Alomar et le juriste Josep Xirau, entre autres, au sein du Département de Culture de la Generalitat catalane.

Dans la première semaine de Mai 1937, les Communistes décidèrent de mettre un frein aux expériences révolutionnaires menées par les ouvriers catalans, avec le soutien des anarchistes de la CNT-AIT et dans une moindre mesure les marxistes non staliniens du POUM. Ces « journées de mai » (Jornadas de Mayo de 1937), journées sanglantes opposèrent les les représentants de la République espagnole et de la Généralité de Catalogne, dominée par les staliniens, et les partisans d’une révolution sociale, qui étaient nombreux à Barcelone depuis juillet 1936. Elles aboutirrent de fait à la destruction du POUM dans un premier temps et de la CNT-AIT à terme.

Avant les évènements, le Département d’Économie de la Generalitat qui était aux mains de la CNT-AIT préparait sous la direction d’Alberto Carsí, une « Conférence pour l’utilisation industrielle des richesses naturelles de Catalogne » (CAIRN), qui était prévue pour se tenir en octobre 1937. Mais les événements contre-révolutionnaires de mai entre anarchistes et communistes ont fait que les communiste prirent le pouvoir au Département d’Économie, empêchèrent sa réalisation. Toutefois, autant Carsí, en tant que délégué du Gouvernement de la Deuxième République et sous la protection du Ministère des Travaux Publics d’Espagne, que le « Syndicat du Bâtiment, du Bois et de la Décoration » de la CNT-AIT, continuèrent seuls l’étude scientifique de la région. Ainsi en pleine guerre civile, il publièrent «L’irrigation en Catalogne. Livre d’encouragement et de régénération. Une manière de sauver et de magnifier un peuple.»

Grâce aux études hydrologiques et forestières de ce valencien vivant à Barcelone, il fut possible de dresser la carte forestière géographique et biotique de la Catalogne dans toute sa diversité biologique et climatique afin de reboiser et d’exploiter la richesse ligneuse avec l’aide des ouvriers ou forestiers.

L’exil et l’oubli

En 1939, la guerre civile prend fin avec la victoire des fascistes franquistes et Carsí s’enfuit en France. Le « Tribunal pour la Répression de la Franc-Maçonnerie et du Communisme » des franquistes l’ayant condamné à 30 ans de prison par contumace, il décide de ne pas retourner en Espagne ; Il publie environ 400 rapports professionnels sur l’hydrogéologie et entre dans la Résistance anti-nazi.

Il était méprisé moralement, socialement et professionnellement – comme beaucoup d’autres « reclusiens » comme Joan Ferrer ou Anselmo Lorenzo – par le secteur réactionnaire de l’Église catalane, dirigé par le prêtre farouchement antisémite et anti-« rouge »Juan Tusquets [22], pour son appartenance à la franc-maçonnerie, ses sympathies pour le naturisme (qui trouvait ses origines dans les secteurs les plus progressistes de Valence) et pour son admiration pour Elisée Reclus. Mais il faut aussi reconnaître que certains secteurs de la gauche, qui ne voulaient pas voir le scientifique pacifiste qu’était Carsi, lui tournèrent le dos le considérant, tout à la fois, soit comme un traître à la Seconde République ou un traitre à la Catalogne. Tout cela lui valu le discrédit tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’Espagne, ce qui a eu des répercussions sur sa carrière professionnelle. C’est ainsi qu’un grand talent pour tout ce qui touche à l’utilisation de l’eau et des énergies renouvelables, tout ce qu’on appelle aujourd’hui l’écologie, est tombé dans l’oubli. Il était sans doute en avance sur son temps.

En 1945, la Seconde Guerre mondiale étant terminée sur le front européen, il poursuit son exil à Perpignan et publie « Merveilleuses estampes de la vie de l’eau » (Estampas maravillosas de la vida del agua) sous le nom de son frère Ricardo, car il lui était interdit de publier en Espagne.

Après la mort de sa femme Pilar le 13 juillet 1952, l’anarchiste José Molina aida Carsí à survivre, l’assistant y compris financièrement jusqu’à sa mort en 1960. Sa dépouille est retournée en Espagne et repose à Barcelone, au cimetière de Montjuic, à la demande de sa descendante Mercedes Navarro Carsi.

Les débats sur l’utilisation de l’eau les zones souterraines du Llano de Barcelona se poursuivent dans notre jours.

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Principales publications

– « Approvisionnement en eau de Barcelone », Imprenta Inglada, Barcelone 1911 (copie de la Bibliothèque de Catalogne).

– « Géologie du Rif : la vérité sur ses richesses », Edito Prometeo. Valence, 1923.

– « Résumé des principaux travaux scientifiques réalisés par Alberto Carsí sur la géologie et les sciences dérivées et connexes jusqu’au 12 février 1926, cinquantième anniversaire de sa naissance. » Imprimante Pereda. Barcelone, 1926.

– « Brève liste des bassins artésiens de Catalogne », Éditorial Verdaguer. Barcelone, 1931.

– « La richesse minière de la Catalogne. Livre de suggestions, stimuli et régénération.”, Éditorial Maucci. Barcelone, 1937. Dédié à Lluís Companys, président de la Généralité catalane, par l’auteur.

– « L’irrigation en Catalogne. Livre d’encouragement et de régénération. Une manière de sauver et de magnifier un peuple.”, Éditorial Maucci. Barcelone, 1937.

– « José Comas y Solà : l’homme et le scientifique. » co-écrit avec J. Ferrer, 1937 pour le magazine de propagande CNT.

–  Article « Le pétrole, éternel générateur de guerres » dans le numéro 6 de la revue hispano-française de la CNT-AIT « Universo ». Année 1956.

Références

  1. Carsí et les eaux souterraines de Barcelone dr Eduard Masjuan Bracons (2015) publié dans la revue « The Rapture of Europe. Criticism of Culture » ISSN 1695-5161
  2. Pablo Casals, un grand artiste, libre et digne [Federica Montseny] http://cnt-ait.info/2024/01/14/pablo-casals-montseny/
  3. «Nécrologie de José Carsi Belenguer. Édition La Vanguardia du 16 mars 1928. Page 2».
  4. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  5. « ABC : Observatoire Fabra » . Archivé de l’original le 5 mars 2016. Récupéré le 25 octobre 2015.
  6. «ABC MADRID 06-06-1911 page 14 – Archives ABC» . abc. 1er août 2019. Consulté le 16 mars 2023.
  7. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  8. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  9. La Vanguardia : Carsi revient sur sa conférence « l’Art dans la Nature »
  10. «MADRID NOIR ET BLANC 22/02/1925 page 7 – Archives ABC». abc. 5 août 2019. Consulté le 16 mars 2023.
  11. La Vanguardia : Décès de Pilar Carsi Blasco-Ibáñez
  12. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  13. La Vanguardia : Alberto Carsí préside l’« Ateneo Pi y Margall »
  14. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  15. ABC : Alberto Carsí a analysé les systèmes de qualité et d’approvisionnement en eau de la ville de Saint-Sébastien
  16. Martín, Miguel (31 mai 2010). «Eaux de La Palma». La voix de La Palma. Consulté le 16 mars 2023.
  17. «Archives de journaux – La Vanguardia – Accueil» . journal archive.lavanguardia.com. Consulté le 16 mars 2023.
  18. ABC: Carsí délégué des Services Hydrauliques Gouvernementaux des Pyrénées Orientales
  19. L’initiative One Health est une approche née au début des années 2000 qui promeut une approche intégrée, systémique et unifiée de la santé publique, animale et environnementale, aux échelles locales, nationales et planétaire
  20. Des articles parurent dans le journal la Vanguardia (La Vanguardia, 26 de julio de 1936. El 25 de julio de 1936 el Comité Revolucionario Obrero confisco el servicio de suministro de aguas potables y, conjuntamente con el delegado del Gobierno de la Generalitat de Catalunya, se hizo cargo del servicio; La Vanguardia, 30 de septiembre de 1936: “El Sindicato Obrero de las Aguas de Barcelona, autorizado por el vocal consejero de Servicios Públicos del Consejo de Economía de Cataluña, ha decidido lo siguiente: 1. El precio del agua será igual para todos los suministros de consumo doméstico en cualquier parte de la población (…)”)
  21. «ABC MADRID 21-04-1937 page 10 – Archives ABC.
  22. Tusquets était connu pour ses opinions farouchement antimaçonniques et antisemites et anticommunistes, il fut conseiller au Service d’information franquiste. Le beau-frère et bras droit de Franco (1937-41) louera plus tard la contribution de Tusquet à « la création de l’atmosphère qui a conduit au soulèvement national »

Bibliographie

  • « Entre le soleil et la tempête. « Trente-deux mois de guerre (1936-1939). » Sara Berenguer Lahosa, publiée en 1988 par Ediciones Seuba à Barcelone. ISBN8486747104
  • « Alberto Carsí (1876-1960) : un écologiste social qui anticipe une nouvelle culture de l’eau », 2005. Ediciones Al Margen n° 35, Argentine. Eduard Masjuan Bracons, docteur en histoire économique UAB.
  • « L’écologie humaine dans l’anarchisme ibérique », 2000. Ed Icaria de Barcelona. Édouard Masjuan ISBN 84-7426-464-2
  • « De la Grande Loge Symbolique Régionale Catalane à la Grande Loge Espagnole. Un exemple de vocation politique dans la Franc-Maçonnerie Péninsulaire (1886-1939)”, 1990. Université de Barcelone. Dr Pere Sánchez Ferrer
  • « Aurelio Blasco Grajales, Vicente Dualde Furió et Vicente Blasco Ibáñez : maçons et journalistes. » Université de Valence, 2001. Empar Ventura Gayete.
  • Revue « Histoire et vie », année IV numéro 34 « Barcelone, mai 1937. Une guerre civile dans la guerre civile », Manuel Cruells i Pifarré.
  • Article « La Catalogne dans la guerre civile » d’Eduardo Pons Prades publié dans la revue « Historia 16 ».
  • Bulletin de la Société espagnole d’histoire naturelle, tome XIII. 1913. Bibliothèque numérique CSIC « Jardin Botanique Royal ».
  • Collection graphique de la famille Gloria-Llorca
  • Centre Documentaire de Mémoire Historique Volet Politico-Social

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