Quand un hommage à l’Espagne cache en fait un enterrement de première classe …

Le journal de la Fédération Nationale de la Libre pensée a consacré un dossier à l’Espagne Rouge et Noir dans son numéro de mars 2022 .

Nous nous félicitons de cette initiative : l’Espagne est depuis le dix neuvième siècle une terre d’élection du mouvement anarchiste ; c’est en Espagne que l’influence du mouvement anarchiste a été la plus significative, c’est en Espagne que suite à la révolution sociale de 1936, la mise en application des principes anarchistes d’organisation de la société deux années durant a été la plus probante et en présentant à ses lecteurs l’oeuvre constructive du mouvement anarchiste espagnol, son histoire et son présent, l’Idée Libre rend d’une certaine manière hommage à son fondateur, l’anarchiste individualiste André Lorulot.

En page 3 de la revue figure un éditorial qui aurait certainement scandalisé Lorulot puisqu’il contient une injonction très claire à voter et « faire élire une Constituante, libre et souveraine ». Le refus d’être représenté par un élu, de lui abandonner en confiance en déposant un bulletin dans une urne le soin de diriger les affaires de la communauté est un point sur lequel tous les anarchistes se retrouvent. L’émancipation des individus n’est pas au bout du vote, le bulletin de vote n’est pas un instrument qui permet à « l’individu de conquérir ses libertés ». Et ce n’est pas le moindre des paradoxes que ce dossier qui se veut un hommage à la révolution sociale de l’Espagne rouge et noir s’ouvre sur cet appel au vote.

Le dossier est composé de 11 articles écrits par des auteurs espagnols adhérents de la section espagnole de la CIT

(Confédération Internationale du Travail, qui regroupe dans le monde des groupes hostiles à l’AIT! Association Internationale des travailleurs ,dont la CNT-CIT en, Espagne), de la fédération Anselmo Lorenzo (institution dépendant de la CIT espagnole), ou de Monica Jornet française membre de la FAL.

Comme il se doit, plusieurs articles retracent l’histoire des diverses branches du mouvement anarchiste espagnol. Dans celui consacré à la Fédération Anarchiste Ibérique (FAI), l’auteur Julian Vadillo Munoz, dénonce à juste raison l’image que la grande majorité des historiens donnent de cette organisation : « une organisation prônant une violence démesurée, ayant le contrôle absolu de la CNT ou encore un groupe de pression tirant les ficelles dans l’ombre ». Dans son livre « Historia de la FAI. El anarquismo organizado », J . Vadillo Munoz s’est proposé de « récupérer des sources primaires et de les faire parler pour contextualiser la FAI et ses actions » et ainsi rétablir la vérité historique et laver l’image de cette organisation. On ne peut que souscrire à ce projet, tout ce qui a trait aux mouvement anarchiste ou anarchosyndicaliste, idées, pratiques, formes d’organisation à été si fortement discrédité par toutes les sources d’information que l’immense majorité des gens s’en fait une idée totalement fausse. Suite à ces déclarations d’intention, on ne peut donc que s’étonner de la présentation que Pascual Gonzalez, dans l’article retraçant l’histoire de la CNT espagnole des origines à nos jours, nous fait du mouvement actuel. Depuis 1977 (date de sa légalisation après la mort de Franco), la CNT fidèle aux idéaux d’avant 1936, « a toujours la même démarche de lutte et de changement social révolutionnaire. On note une augmentation lente mais constante sur les dernières années des effectifs militant. ») Et c’est tout… Extraordinaire !

Car depuis 1977 , la CNT a connu au moins deux scissions dont l’une a vu le départ de la majorité des adhérents pour créer un syndicat très réformiste la CGT et l’autre beaucoup plus récente qui a abouti à la scission de la CNT en deux :

– d’une part la CNT-AIT, qui reste attachée aux principes, tactiques et finalités de l’anarchosyndicalisme, et qui est la section en Espagne de l’AIT (Internationale anarchosyndicaliste dont on célèbre cette année le centenaire n’en déplaise aux grincheux qui pronostiquent régulièrement sa disparition depuis 100 ans)

– et d’autre part, la section espagnole de la CIT (qui se fait aussi appeler « CNT ») et pour laquelle les principes, tactiques et finalités ne sont valables que tant qu’on peut en tirer quelque profit financier (avocats- permanents, valorisation financière des archives et subventions d’Etat, etc …)

Dernièrement la section espagnole de la CIT (la « CNT ») a attaqué en justice 18 syndicats et unions locales de la CNT-AIT pour … usurpation de nom (infraction au droit de propriété intellectuelle) et atteinte du droit à l’image ! Elle réclame que la CNT-AIT lui verse une indemnité de … 900 000 € (NEUF CENT MILLE EUROS) ainsi que la saisie des locaux de la CNT-AIT.

Que des militants se réclamant de l’anarchisme et de l’anarchosyndicalisme en viennent à attaquer d’anciens compagnons au motif du « droit à la propriété » devant les tribunaux d’État, leur pire ennemi, l’Etat, est parfaitement inexplicable, éthiquement insoutenable. Quelle mouche les a donc piqués pour qu’ils en viennent à se comporter comme des épiciers et des bourgeois capitalistes compradores, pour qu’ils en viennent à renier absolument tous les fondements de l’éthique anarchiste ?

Curieusement la grande majorité des auteurs ayant participé à la confection du dossier sont membres de la section espagnole de la CIT (la « CNT ») ou de la fondation Anselmo Lorenzo qui en dépend. Monica Jornet, qui il faut le reconnaître nous a transmis cette revue pour nous demander notre avis critique, ce dont nous la remercions – qui a coordonné le dossier se déclare elle-même anarchosyndicaliste et membre de la FAL. Dans tous les articles parlant de l’anarchosyndicalisme espagnol actuel, les auteurs ne font référence qu’à la CIT ; à croire que tout le mouvement anarchiste espagnol est unifié au sein de la nouvelle internationale et qu’il n’y a plus de représentants de la vieille CNT-AIT, celle de 1936, en Espagne. Il y a dans cette présentation de l’anarchisme espagnol des relents que je qualifierai de staliniens – j’en suis désolé pour la coordinatrice – en ce sens que comme à l’époque de Staline, on fait disparaître de la photo les portraits de ceux dont on veut nier l’existence, pour ne pas avoir à en parler de façon à éviter toute question.

Cette histoire rappelle des souvenirs vieux de quelques années :

c’est l’histoire d’une vieille association réunissant des personnes de diverses obédiences philosophiques mais partageant une même détestation des sectes religieuses et une croyance dans les vertus de la raison. Il se trouve que pour son malheur l’association avait au fil du temps accumulé un patrimoine très confortable. Que croyez vous qu’il arrivât ? Tout d’un coup, le nombre des adhérents gonfla beaucoup. A l’Assemblée Générale suivante, les membres du bureau mis en minorité découvrirent un peu tard que tous les nouveaux adhérents, désormais maîtres à bord, étaient membres d’une secte politique. De façon « amusante » cette même secte politique avait déjà participé au torpillage de la CNT-AIT française cette fois dans les années 48-50 … (1)

La CNT AIT espagnole continuatrice sans interruption de la CNT historique possède un patrimoine immobilier, dont elle a hérité,et surtout parce qu’elle est la suite de la CNT d’avant 1936 , parce qu’elle défend les valeurs éthiques de l’anarchosyndicalisme, parce qu’elle est adhérente à l’AIT , qu’elle est un symbole très fort.

En cherchant à la détruire, c’est précisément le coeur de l’anarchosyndicalisme espagnol qui est visé.

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(1) pour en savoir plus se référer à notre brochure : La CNT en France : les 50 premières années (1946-1995), disponible en ligne : http://cntait. info/category/cnt-ait/histoire/ ou en version papier sur demande à contact@cnt-ait.info ou CNT-AIT 7rue St Rémésy 31000 TOULOUSE

Voir également en espagnol le texte https://www.anarquia.cat/cnt-aitcontra-viento-y-marea/

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Sur la Révolution espagnole, nous avons publié en ce qui nous concerne un certain nombre de textes à retrouver en ligne ici http://cnt-ait.info/category/memoire/espagne-36/

 ou sous forme de brochure au format papier :

– La santé par la Révolution, la Révolution par la santé : la mise en place d’un système de santé anarchiste pendant la Révolution espagnole 1936-1938 (deux tomes)

– Les affiches de la CNT-AIT en soutien aux hôpitaux de campagne, témoins de la Révolution et de la guerre d’Espagne (Tome 4)

– La légalisation de l’avortement pendant la Révolution espagnole

– Anarchistes, pas républicains … des anarchistes espagnols en Résistance (2 tomes)

– Révolution et contre-révolution en Espagne, 28 pages.

– Espagne 1936 : Révolution autogestionnaire, 32 pages, quelques détails sur l’autogestion en ville et à la campagne.

– Espagne libertaire, de PRUDHOMMEAUX, Tome 1 : l’organisation ouvrière, 48 pages. Tome 2 : L’armement du peuple dans la révolution espagnole, 44 pages.

La CNT espagnole s’est de nouveau déchiré il y a maintenant 5 ans entre deux tendances :

  • l’une – la CNT-CIT – est favorable à une révision de l’anarchosyndicalisme, pour l’orienter vers une structure de service – notamment de services juridiques. Disposant d’avocats tirant leur rémunération des cas qui plaident pour la CIT devant les prudhommes espagnols, ils sont moins disposés à l’action directe et plus à la médiation via les tribunaux. Les avocats ayant besoin d’un volant minimum d’affaires à traiter pour pouvoir en vivre, ils ont besoin de chercher à étendre leur clientèle, c’est-à-dire les adhérents syndicaux, au mépris de l’éthique et du positionnement politique radical. Cela les amène notamment à se rapprocher de la gauche républicaine espagnole, pour augmenter leur surface de visibilité et ainsi leur chance de toucher de nouveaux clients. L’action directe est délaissée, car elle donne une mauvaise image de l’organisation. La CNT-CIT est vue uniquement comme un instrument juridique au service d’intérêts particuliers.
  • L’autre, la CNT-AIT, reste sur la position anarchosyndicaliste de l’action directe, dans un fonctionnemnet assembléiste et horizontal. S’il lui arrive aussi parfois d’appuyer des travailleurs devant les tribunaux pour faire valoir leurs droits, elle n’en fat pas son alpha et oméga, et ne recours à cette solution qu’en dernière extrémité, quand l’action directe se révèle impossible. Mais elle ne fait pas un principe du fait que l’action directe ne soit jamais possible et qu’il faille systématiquement passer par les tribunaux en première intention et que les actions de mobilisation/visibilité ne seraient que des points d’appuis aux procédures juridiques.

Pour comprendre la situation qui déchire l’anarchosyndicalisme espagnol, entre une tendance « juridique » (la CNT-CIT, qui a cessé l’action directe au profit des actions judiciaires   et que nul militant qui s’intéresse à la situation espagnole ne peut prétendre méconnaître un extrait d’un courrier de la CNT-AIT espagnole qui explique les détails :

CNT-AIT Espagne, le 24 Novembre 2020

RAPPORT SUR LES POURSUITES JUDICIAIRES INTRODUITES PAR LA « CNT »-CIT CONTRE LA CNT-AIT

Nous tenions à signaler que la CNT-CIT a de nouveau intenté une action en justice contre la CNT-AIT pour soit disant « violation de ses droits fondamentaux ».

De nouveau ils ont déposé plainte contre nous et nous poursuivent pénalement. Déjà il y a 3 ans ils avaient poursuivi 7 syndicats de la CNT-AIT, mais ces poursuites avaient été annulées car les tribunaux provinciaux où elles avaient été déposées se sont déclarées incompétentes pour juger cette procédure, faisant valoir que ce problème n’était pas un événement isolé, mais plutôt que toutes les revendications incluaient le même problème réparti sur plusieurs provinces et communautés autonomes, et que pour cette raison, la CNT-CIT devait s’adresser à un tribunal national.

Aujourd’hui donc, 3 ans plus tard, la CNT-CIT nous poursuit à nouveau en déposant ses revendications devant une juridiction nationale, mais cette fois-ci elle a poursuivi 18 syndicats sur les 27 qui composent la CNT-AIT. Ce tribunal s’est déjà déclaré incompétent dans plusieurs des demandes, ce qui laisse penser que, petit à petit, des lettres arriveront au reste des syndicats annulant ces procédures.

Le tribunal a fait valoir que puisque chaque syndicat a une entité juridique indépendante et qu’il s’agit de syndicats locaux ou provinciaux, ces demandes doivent être portées devant les tribunaux provinciaux.

Nous sommes actuellement dans cette situation, les deux juridictions se sont déclarées incompétentes pour juger cette procédure, nous ne savons pas ce que la CNT-CIT va faire maintenant, elle pourrait retenter devant les juridictions provinciales en utilisant la dernière décisions au niveau national, ils pourraient chercher un autre tribunal national où ils pourraient intenter des poursuites, ou ils pourraient attendre que la CNT-AIT soit légalement déclarée et commencer les actions en justice à ce moment-là. Pour le moment, nous attendons son prochain coup.

Son argument principal est basé sur le fait que la loi organique sur la liberté syndicale établit que la dénomination d’une organisation syndicale ne peut pas coïncider ou prêter à confusion avec une autre légalement enregistrée, ce même point indique également que la protection concernant la dénomination s’étend aux initiales utilisées comme acronyme pour nommer le syndicat.

Dès lors, leur demande vise à ne pas utiliser le sigle CNT ou le nom complet de la Confédération nationale du travail. A cette demande, ils ajoutent également qu’ils ont déposés [auprès de l’autorité de la Propriété Intellectuelle]  les logos CNT, avec leur typographie et leurs couleurs, à titre de marque commerciale et c’est pourquoi nos syndicats ne peuvent pas les utiliser. [la CNT-CIT s’arroge la propriété exclusive des couleurs rouges et noires …]

En plus de nous poursuivre pour utilisation abusive du nom et des sigles et utilisation abusive des logos CNT afin que nous renoncions à leur utilisation, la CNT-CIT réclame 50 000 € de dommages et intérêts à chacun des 18 syndicats défendeurs. Au total ce serait 900 000 € que la CNT-CIT réclame à la CNT-AIT.

Ce montant est demandé à titre de compensation pour plusieurs raisons :

– La première est qu’ils disent que le fait qu’il y ait des syndicats locaux qui utilisent le nom CNT empêche leur croissance en tant que syndicat, vu qu’ils ne peuvent pas s’implanter dans ces municipalités.

– Parce qu’ils disent que la CNT-AIT a porté atteinte à son image publique en tant que syndicat en écrivant des articles les insultant et les critiquant. Les qualifiant de syndicat jaune, traîtres aux idées anarcho-syndicalistes, etc.

– Parce qu’on utilise le nom de la CNT pour les priver d’affiliation et donc de cotisations, créant la confusion dans la classe ouvrière et affiliant des personnes qui, voulant adhérer à la CNT-CIT, commettent une erreur et adhèrent à la CNT-AIT.

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