En première ligne dans la quasi-république monarchiste de Donetsk : entretien avec un anarchiste de Gorlovka (District de Donetsk)

Les compagnons anarchistes d’Ukraine du site Assembleia, dans un article repris par la section russe de l’AIT (KRAS-AIT), ont publié l’interview Maxim, un compagnon anarchiste qui travaille dans l’une des entreprises de la ville de Gorlovka, l’une des principales villes de la « République Populaire du Donetsk » et sous le contrôle des séparatistes pro-russes depuis 2014. L’interview a été réalisé le 20 mars 2022

Traduction du russe : Initiative de solidarité Olga Taratuta

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Question : Dites-nous ce qui se passe dans votre ville depuis la mi-février. Est-ce la même guerre de position qui continue depuis 8 ans, ou y a-t-il des changements significatifs ?

Réponse : Avant la reconnaissance de « l’indépendance » de la « République Populaire de Donetsk » (RPD) par Poutine, tout était plutôt calme dans ma ville. Après la reconnaissance, de nombreux habitants de Gorlovka espéraient que la Fédération de Russie ferait entrer ses troupes de « maintien de la paix » sur le territoire des « républiques » et que la guerre s’arrêterait. Au lieu de cela, les habitants de Gorlovka ont été mobilisés, grâce à quoi une partie importante de la population masculine de Gorlovka s’est retrouvée dans les rangs de la « Milice populaire de la RPD ». Les services publics ont mobilisé au moins 50 % de tous leurs employés hommes, et certains les ont mobilisés à 100 %. Par conséquence, il n’y a tout simplement plus personne pour réparer de nombreuses infrastructures. Comme l’ont dit le 13 mars dernier des employés du service des eaux de la ville : « Il ne reste que quelques jours d’eau dans la ville, après quoi nous serons tous dans la merde ».

En général, l’atmosphère de peur dans la ville est beaucoup plus forte qu’en 2014. Mais il y a encore assez de nourriture et d’autres produits dans les rayons des magasins.

Quant aux opérations militaires dans la région de Gorlovka, il n’y a pas de changement sur la ligne de front et, me semble-t-il, il n’y en aura pas dans un avenir prévisible. Mais l’artillerie a commencé à travailler plus intensément.

Question : Comment est-ce la mobilisation et les bombardements ont affecté concrètement ta vie et celle de tes proches ?

Réponse : Mon père et moi restons presque tout le temps à la maison sans sortir, pour ne pas recevoir de convocation pour la mobilisation dans la rue. Nos proches, bien sûr, sont très inquiets à propos de toute cette boucherie.

En ce qui concerne les bombardements, moi et mon entourage vivons dans le quartier central de la ville, qui (par rapport à d’autres quartiers de ma ville) a peu souffert des conséquences des bombardements tout au long de la guerre. Mais les périphéries de la ville et leurs habitants ont toujours connu bien pire. J’ai donc eu de la chance, car ma position est bien meilleure que celle de nombreux habitants de Gorlovka.

Question : Depuis un mois, certains écrivent sur les réseaux sociaux que des bandits blancs ratissent directement tous ceux qu’ils peuvent dans la rue pour la mobilisation, puis ils les envoient en première ligne comme de la chair à canon devant les troupes « putlérites » (comme les soldats allemands du Kaiser avançaient à travers l’Ukraine en utilisant parfois en première ligne des haidamaks [milices cosaques] en 1918). Il n’y a pas de preuves photo ou vidéo. Peut-on on croire ces rumeurs, savez-vous quelque chose?

Réponse : Les convocations pour la mobilisation sont remises directement dans la rue, il est également arrivé que des personnes soient mises dans des voitures par groupes entiers et emmenées au bureau d’enregistrement et d’enrôlement militaire. Je connais des cas où des gens qui avaient un « ticket blanc » (1) ont été mobilisés. Bien sûr, il est légalement « possible » d’échapper au service militaire : si quelqu’un se retrouve au bureau d’enregistrement et d’enrôlement militaire, il doit exiger un examen médical complet pour lui-même. Cela dure plusieurs jours et s’il s’avère que le conscrit a des problèmes de santé suffisamment graves, il sera laissé de côté. Mon voisin, qui souffrait d’un cancer, a ainsi pu éviter la mobilisation. Je pense que même s’il n’y a pas de problèmes de santé détecté, l’examen peut donner un répit de quelques jours, qui pourra être utilisé pour se cacher dans un endroit sûr.

Quant à ceux qui ont été mobilisés, leur sort est différent ; certains sont envoyés en première ligne, d’autres servent à l’arrière. Je connais aussi des cas de mobilisés qui ont été envoyés pour servir dans les régions de Kharkov et de Kherson, pour garder les zones habitées capturées. L’un de ces pauvres gars [de mes connaissances] sert maintenant quelque part dans la région de Kherson, dans une « gare de triage ». Il charge des camions avec les cadavres de soldats russes morts, après quoi ils sont emmenés en Crimée. Comme il l’a dit lui-même, « j’aurais préféré passer cinq ans en prison plutôt que de voir toute cette horreur ».

Parmi les mobilisés il y a déjà des morts et des blessés, et en grand nombre. On connaît également des mobilisés qui ont été capturés par les Ukrainiens. Les mobilisés qui refusent d’aller au front sont menacés de responsabilité pénale et de prison.

Question : Si ceux qui auraient la capacité de se barrer marchent pourtant toujours vers le massacre, cela signifie-t-il que le moral des masses est toujours élevé, ou ont-ils simplement peur d’être punis pour s’être soustraits ?

Réponse : Alors que la mobilisation venait de commencer, on avait promis aux gens qu’ils seraient simplement gardés à la caserne pendant plusieurs jours, après quoi ils seraient renvoyés chez eux. C’est pourquoi beaucoup de gens sont venus au bureau d’enrôlement militaire. Et par ailleurs, les gens avaient peur d’éventuels problèmes au travail, en cas de non-présentation à la mobilisation. En fait, nous ne sentons aucun esprit de combat élevé, et nous n’en avons jamais senti. Les ardents patriotes de la « RPD » que je connais n’ont aucune envie de rejoindre la « Milice populaire » et de prendre part à la guerre.

Question : Il existe une opinion selon laquelle le climat social dans le Donbass est défini par des retraités paternalistes. Dans le même temps, les conditions de vie et de travail des mineurs, côte à côte dans les mines de charbon du Donbass et les corons, devraient former des liens communautaires beaucoup plus forts que, par exemple, dans les commerces et services Kharkov. Comment ça se passe avec l’auto-organisation à la base ? Existe-t-il au moins une telle une véritable activisme social humanitaire, comme celui que nous avons ici ?

Réponse : Aussi loin que je me souvienne, mes compatriotes se sont toujours distingués par leur passivité et leur soif d’être dirigés par une « main ferme ». Le pic de la lutte des classes dans le Donbass a été les grèves des mineurs des années 90 et du début des années 2000, mais dès que l’économie ukrainienne s’est stabilisée et que les mineurs ont commencé à recevoir un salaire plus ou moins décent, toute leur activité et leur volonté de se battre pour leurs droits a irrévocablement disparu.

Je ne ferai pas porter toute la responsabilité du climat social sur des vieillards paternalistes. La jeunesse du Donbass est plus à blâmer (pas toute, bien sûr, mais la plupart), qui ne s’est absolument pas intéressée aux problèmes de classe.

Quant aux jeunes qui ont commencé à s’engager dans une sorte d’activisme, leur activisme dans la plupart des cas n’a pas duré longtemps – un an ou deux. Après cela, « ayant assez joué », ils sont devenus des citoyens ordinaires. Et après la formation de la « République Populaire de Donetsk » fasciste, ces poussées d’activisme déjà à peine perceptibles se sont taries.

Dans ma ville, dans les premières années de la guerre, il y avait un groupe de volontaires apolitiques qui aidaient les habitants de Gorlovka qui n’étaient pas en mesure de prendre soin d’eux-mêmes. Mais je n’ai pas entendu parler de ces bénévoles depuis longtemps. Nous ne sentons donc aucune auto-organisation de base.

Question : pour finir, racontez en quelques mots votre expérience de participation au mouvement anarchiste, et aussi quel appel aimeriez vous lancer à ceux qui liraient cette interview dans d’autres parties du monde ?

Réponse : Cette expérience de ma participation n’a pas été exceptionnelle. J’étais membre de la RKAS (Confédération Révolutionnaire des Anarcho-Syndicalistes) aujourd’hui disparue, j’ai participé à plusieurs reprises au Premier Mai anarchiste à Donetsk. On collait des tracts d’agitation anarchiste sur les murs des maisons et les lampadaires, on distribuait le journal « Anarchie » dans les boîtes aux lettres. J’ai aussi participé au camping de la  RKAS dans la région de Kharkov à l’été 2012. En général, je n’ai rien fait dont je puis me vanter. Mais je soupçonne que beaucoup d’anarchistes n’ont même pas cette modeste expérience. Et c’est triste, vraiment.

Alors j’espère que je me trompe. Et je peux exhorter les lecteurs de cette interview dans d’autres parties du monde… Ne perdez jamais courage, ne soyez jamais lâche et défendez toujours vos principes. Je ne pense pas avoir le droit moral de donner des recommandations précises sur ce qu’il faut faire à des compagnons d’autres territoires. Vous-même, en fonction des circonstances, devriez être en mesure de voir quoi faire.

(1) Ticket blanc : document d’exemption de service militaire pour raisons de santé

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В прифронтовой монархической квазиреспублике: Интервью с анархистом из Горловки

Товарищ из Украины, контактирующий с К.Р.А.С., взял интервью у Максима, который работает на одном из предприятий в городе Горловка, находящемся под контролем пророссийских сепаратистов. Интервью было взято 20 марта 2022 г.

Вопрос: Расскажи, что в целом происходит в городе с середины февраля. Продолжается ли та же позиционная война, что все 8 лет, или есть какие-то значительные изменения?

Ответ: До признания « независимости » ДНР Путиным в моём городе всё было достаточно спокойно. После признания у многих горловчан была надежда, что РФ введёт на территорию « республик » свои « миротворческие » войска и война прекратится. Вместо этого горловчане получили мобилизацию, из-за которой значительная часть мужского населения Горловки оказалась в рядах « Народной милиции ДНР ». На коммунальных предприятиях мобилизовано как минимум 50% всех мужчин, а на некоторых – и все 100%. В результате, ремонтировать многие объекты инфраструктуры просто некому. Как сказали 13 марта знакомые работники горводоканала: « Воды в городе осталось на несколько дней, после чего мы все будем в говне ». В общем, атмосфера страха в городе гораздо сильнее, чем в 2014 г. А вот продуктов и других товаров на прилавках магазинов пока ещё хватает. Что касается военных действий в районе Горловки, то никаких изменений линии фронта нет и, как мне кажется, в обозримом будущем не будет. А вот артиллерия стала работать более интенсивно.

Вопрос: Отразилось ли как-то это конкретно на тебе и твоем окружении? И в плане обстрелов, и в плане мобилизации.

Ответ: Я и мой отец почти всё время безвылазно сидим дома, чтобы не получить на улице повестку. Наши родственницы, понятное дело, сильно переживают из-за всей этой мясорубки. Что касается обстрелов, то я и моё окружение живём в Центрально-Городском районе, который (если сравнивать с другими районами моего города) на протяжении всей войны мало страдал от последствий артобстрелов. А вот окраинам города и их жителям всегда приходилось гораздо хуже. Так что мне ещё повезло, ведь моё положение гораздо лучше, чем у многих горловчан.

Вопрос: В соцсетях уже месяц пишут, что белобандиты прямо на улицах загребают всех подряд, кого только можно призвать, и потом бросают наступать как мясо впереди « путлеровских » войск (как наступавшие по Украине кайзеровцы иногда использовали гайдамаков в 1918-м). При этом никаких фото- или видеопруфов нет. Насколько можно верить этим слухам, ты что-нибудь знаешь?

Ответ: Повестки вручают прямо на улице, ещё бывало, что людей целыми группами сажали в машины и отвозили в военкомат. Мне известны случаи, когда мобилизовали людей, у которых есть « белый билет ». Хотя возможность легально откосить от службы есть: если человек оказался в военкомате, ему нужно потребовать для себя полное медицинское обследование. Оно длится несколько дней, и если у него найдут достаточно серьёзные проблемы со здоровьем, то от него отстанут. Мой сосед, который раньше болел онкологией, таким образом смог избежать мобилизации. Я думаю, что даже если проблем со здоровьем нет, обследование даст отсрочку в несколько дней, которою можно использовать для того, чтобы надёжно спрятаться где-нибудь. Что касается тех, кого мобилизовали, то их участь складывается по-разному; одних отправляют на передовую, другие служат в тылу. Также мне известны случаю, когда мобилизованных отправляли служить в Харьковскую и Херсонскую области, охранять захваченные населённые пункты. Один такой бедолага служит сейчас где-то в Херсонской области, на « сортировочной станции ». Загружает грузовики трупами погибших российских солдат, после чего их везут в Крым. Как он сам сказал, « лучше бы я пять лет отсидел в тюрьме, чем видел весь этот ужас ». Среди мобилизованных уже имеются убитые и раненые, причём в большом количестве. Также известно о мобилизованных, которые попали в украинский плен. Тем мобилизованным, что отказываются идти на передовую, угрожают уголовной ответственностью и тюрьмой.

Вопрос: Если имеющие возможность откосить всё равно шагают на убой, значит ли это, что боевой дух масс по-прежнему высок, или они просто боятся наказания за уклонение?

Ответ: Когда мобилизация только началась, людям обещали, что их просто продержат в казармах несколько дней, после чего распустят по домам. Вот поэтому многие и явились в военкомат. Да и к тому же, люди боялись возможных проблем на работе, в случае неявки на мобилизацию. А так, никаким высоким боевым духом у нас не пахнет, да и не пахло никогда. Те ярые патриоты « ДНР », которых я знаю, не испытывают ни малейшего желания вступить в « Народную милицию » и принять участие в войне.

Вопрос: Бытует мнение, что общественный климат на Донбассе задается патерналистски настроенными пенсионерами. В то же время, условия жизни и труда бок о бок в шахтерских поселках должны формировать куда более крепкие общинные связи, чем в том же торгово-сервисном Харькове. Как обстоят у вас дела с низовой самоорганизацией? Есть ли хотя бы такая гуманитарная социальная активность, как у нас здесь?

Ответ: Сколько себя помню, мои земляки всегда отличались пассивностью и тягой к « твердой руке ». Пиком классовой борьбы в Донбассе были шахтёрские забастовки 90-х и начала 2000-х годов, но стоило украинской экономике стабилизироваться, а шахтёрам начать получать более-менее приличную зарплату, так вся их активность и готовность бороться за свои права бесповоротно пропали. Я бы не стал возлагать всю вину за общественный климат на патерналистских стариков. Больше виновата молодёжь Донбасса, (не вся, конечно, но основная её часть), которой абсолютно не были интересны классовые проблемы. Что касается тех молодых людей, которые начинали заниматься каким-то активизмом, то их активизм в большинстве случаев длился недолго – год или два. После чего, « наигравшись », они становились обычными обывателями. А после образования фашистской ДНР, и эти едва заметные ростки активизма высохли. В моём городе в первые годы войны была группа аполитичных волонтеров, помогавшая тем горловчанам, что не способны о себе позаботится. Но я об этих волонтерах давно уже ничего не слышал. Так что никакой низовой самоорганизацией у нас и не пахнет.

Вопрос: Ну и наконец, расскажи пару слов о своем опыте участия в анархо-движе, а также к чему бы ты хотел призвать тех, кто читает это интервью в других краях?

Ответ: Этот опыт моего участия был не большим. Я состоял в ныне покойной РКАС, пару раз принял участие в анархо-Первомае в Донецке. Расклеивал листовки с анархической агитацией на стенах домов и фонарных столбах, кидал газету « Анархия » в почтовые ящики. Ну, и потусовал в РКАСовском лагере в Харьковской области, летом 2012 г. В общем, мне хвастаться нечем. Но я подозреваю, что у многих анархистов даже такого скромного опыта нет. И это грустно, на самом деле. Так что я надеюсь, что ошибаюсь. А читателей этого интервью в других краях я могу призвать… Никогда не унывать, не малодушничать, и всегда отстаивать свои принципы. Не думаю, что имею моральное право давать конкретные рекомендации, что делать товарищам на других территориях. Вам самим, исходя из обстоятельств, должно быть видно, что делать.

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