1975-1980 : La grève des loyers des foyers SONACOTRA

Les « sonacos » ou la grève des loyers des résidents des foyers Sonacotra

La Sonacotra, SOciété NAtionale de COnstruction de logements pour les TRavailleurs ALgériens, est créée en 1956, en pleine guerre d’Algérie, pour répondre à deux défis : celui de la construction et de la gestion de foyers pour les travailleurs migrants et celui de la résorption des bidonvilles. Après l’indépendance de l’Algérie en 1962, l’organisme deviendra la Sonacotra, SOciété NAtionale de COnstruction de logements pour les TRAvailleurs.

L’entreprise se développe particulièrement à partir du milieu des années 1960, du fait de l’explosion de la demande de logement de la main d’œuvre immigrée qui arrive en masse dans le contexte économique florissant des Trente Glorieuses et qui se diversifie, avec l’apport de nouvelles populations originaires pour beaucoup d’Afrique subsaharienne. La Sonacotra compte en 1973, 275 foyers répartis sur toute la France, hébergeant plus de 73 000 personnes.

Les luttes des années 1970

Le mouvement de lutte des résidents des foyers Sonacotra s’inscrit dans un mouvement plus général de mobilisation en France après Mai 68. Les travailleurs immigrés participent au mouvement collectif, revendiquent de meilleures conditions de travail et de logement et combattent le durcissement des conditions de séjour des étrangers en France : grèves dans les usines, comme à Renault ou Pennaroya, de 1971 à 1975 ; grèves de la faim pour obtenir des papiers de décembre 1972 à l’automne 1973, mobilisation contre les circulaires Marcellin-Fontanet qui conditionnent l’autorisation de séjour en France à la détention d’un emploi.

La grève des loyers

À partir de 1975, une « grève des loyers » débute au foyer Romain-Rolland de Saint-Denis. Elle se propagera en 1976 à l’ensemble de la région parisienne puis aux autres régions françaises, rassemblant au plus fort des mobilisations de 20 000 à 30 000 grévistes. Protestant contre la hausse généralisée des loyers qu’ils jugent alors indécente en comparaison avec la qualité de vie qu’offrent ces foyers, les résidents grévistes dénoncent également l’état de délabrement précoce des structures ainsi que les méthodes de répression utilisées contre leur mouvement, comme les recours auprès des ambassades de leurs pays d’origine et les expulsions du territoire français.

Un comité de coordination des foyers Sonacotra en lutte est mis en place pour gérer la grève des loyers des résidents commencée en 1975. Le Bulletin d’information des foyers Sonacotra en lutte qu’il édite à partir de 1977 est rédigé par les habitants eux-mêmes. Son objectif est d’informer les grévistes ainsi que les personnes soutenant leur action des différents événements mis en place dans le cadre de ce conflit social. Il fallait aussi démentir les « informations mensongères et calomnieuses » (Bulletin d’information des foyers Sonacotra en lutte n° 11) de la Sonacotra et de ses alliés, notamment le Parti Communiste, les syndicats (CGT, CFDT, FO), mais aussi parfois les
gauchistes.


Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève, plateforme revendicative

L’ensemble des foyers Sonacotra en coordination prennent des décisions communes sur chaque point.

Le Comité de coordination est indépendant de tout parti politique et de toute organisation syndicale.

Le Comité rejette toute négociation foyer par foyer avec la Sonacotra.

Le Comité de coordination rejette toute responsabilité sur le retard dans le paiement des loyers, étant donné que c’est la Sonacotra qui retarde les négociations.

Le Comité réclame le retour immédiat des 18 camarades expulsés dans leur pays d’origine, et l’arrêt immédiat de toute procédure judiciaire contre les délégués et les résidents.

Nous réclamons :

1. La reconnaissance par écrit du Comité de coordination et des comités de résidents de chaque foyer.

2. Pour tous les foyers Sonacotra : que le tarif actuel soit réduit de 100 F et bloqué.

3. Le changement du règlement intérieur et la reconnaissance par la Sonacotra et par écrit des points suivants :

– droit de visite 24 heures sur 24, sans différence de sexe ;

– droit de réunion et libre expression ;

– droit de passer des films avec débat libre et autres activités culturelles ;

– droit à un tableau d’affichage libre à la disposition des locataires ;

– interdiction pour tout individu de pénétrer dans les chambres sans l’accord ou la présence du locataire, ou du comité en cas de problème grave ;

– pas d’expulsion de locataire sans l’accord du comité de résidents ;

– affichage des chambres vides et attribution aux premiers demandeurs et non à la tête du client ;

– assimilation du statut de résident à celui de locataire ou reconnaissance du statut de locataire ;

– changement de tous les anciens gérants et remplacement par des concierges ;

– le budget d’animation doit être porté à la connaissance des résidents par affichage et géré avec la collaboration du comité des résidents ;

– les bénéfices du bar doivent être intégrés dans le budget d’animation.

4. Les propres revendications de chaque foyer.

Cette plateforme revendicative est approuvée à l’unanimité. (Décembre 1975)



Une lutte exemplaire

Article de Mireille Galano, Sociologue, extrait du journal du GISTI Plein droit n° 53-54, juin 2002

Ce sont des travailleurs immigrés qui ont déclenché et mènent la plus grande lutte dans le secteur du logement en France. Cette lutte demeure unique par son ampleur (jusqu’à 20 000 grévistes dans toute la France), sa durée, ses revendications (baisse des loyers, reconnaissance des comités de résidents, fin des contrôles « racistes »), et surtout l’organisation strictement autonome des immigrés qui mirent en place des formes originales de lutte.

En 1973, plusieurs organismes géraient des foyers[1], mais le plus important de tous était et demeure la Société nationale de construction de logements pour les travailleurs (Sonacotra) avec 275 foyers répartis sur toute la France, hébergeant plus de 73 000 personnes. Cette société a connu, de 1975 à 1980, une grève des loyers qui demeure un mouvement exemplaire dans l’histoire des luttes des immigrés en France et qui réussit à mobiliser pendant plusieurs années des milliers de travailleurs représentant vingt-cinq nationalités.

La Sonacotra a été créée en 1956, durant la guerre d’Algérie, pour loger les travailleurs algériens. Si ses promoteurs la qualifiaient de « plan de Constantine bis » pour les Algériens en France, on pouvait surtout y discerner une opération destinée à mieux contrôler et encadrer les Algériens afin d’empêcher le prélèvement des cotisations du FLN. Cette hypothèse reçut un début de confirmation lorsque cette société fut chargée de résorber le grand bidonville de Nanterre considéré comme un refuge de la Fédération de France du FLN. L’origine coloniale de la Sonacotra pèsera toujours sur ses orientations, sa gestion, son organisation.

Instrument de contrôle des Algériens, puis des immigrés dans leur ensemble, le logement en foyers est avant tout l’expression de la ségrégation dont les travailleurs étrangers sont l’objet. Les foyers se présentent comme de grandes bâtisses généralement en zones périurbaines fortement industrialisées, à l’écart de l’ensemble de la population et des commerces, construits sur les terrains dédaignés par les promoteurs, mal desservis par les transports en commun. Dans chaque foyer, un « directeur » (selon la terminologie de la Sonacotra, mais baptisé « gérant » par les résidents[2]) vit sur place dans un logement de fonction et est chargé d’appliquer un règlement intérieur particulièrement draconien. Dans les années 70, ces « directeurs » sont, dans leur grande majorité, des militaires à la retraite ayant généralement combattu en Algérie[3]. Non seulement chacun d’entre eux élabore son propre règlement intérieur, mais une étude interne de la Sonacotra[4] a montré qu’ils l’appliquent toujours de façon plus répressive à l’égard des Algériens… Ainsi, d’une manière générale, les visites sont interdites, surtout les visites féminines, le directeur peut entrer dans les chambres de jour comme de nuit, il faut faire son lit le matin, etc. ; mais ces règles, dans un même foyer, ne s’appliquent pas également à tous… Les Algériens sont toujours les plus contrôlés…

En avril 1973, le SMIC étant de 5,25 F de l’heure (910 F par mois pour 173 heures), 46 % des locataires de la Sonacotra gagnaient moins de 1300 F par mois (moyenne d’ensemble : 1389 F/mois) et étaient largement touchés par la crise économique. Les loyers de 180 F en moyenne (mais atteignant 235 F en région parisienne où les grèves furent massives) pèsent lourdement dans les budgets de ces travailleurs qui ont tous charge de famille au pays où ils envoient en moyenne 300 F par mois. Se trouvant en déficit, la Sonacotra multiplie les augmentations de loyer (deux par an). Lorsque la grève éclate, les loyers pratiqués sont tels que la plupart des résidents sont à l’extrême limite de leurs moyens financiers : 43 % d’entre eux déclarent avoir moins de 200 F d’argent de poche par mois.

Un logement ségrégatif

Le système de financement des foyers, qui fait appel aux fonds du FAS complétés par des emprunts, non seulement génère un logement ségrégatif, mais fait peser de très lourdes charges financières sur la population la plus démunie. Ce type de logement présenté comme « social » par le gouvernement, destiné aux travailleurs dont les revenus sont les plus faibles, est construit avec des emprunts du Crédit foncier et non des emprunts de type HLM. Les salaires des « directeurs », qui ont un statut de cadre, alourdissent aussi les prix de journées.

Depuis plusieurs années, pour faire face à ces coûts, la Sonacotra procède à des hausses de prix de la « redevance », malgré le blocage des loyers institué entre 1971 et 1975, sous prétexte qu’il ne s’agit pas d’un loyer… Face à ces augmentations, on assiste à une baisse du taux d’occupation à partir de 1973, les travailleurs ne pouvant supporter une telle charge. Mais la chute des recettes conduit la Sonacotra à poursuivre ses augmentations pour compenser le manque à gagner… Et la spirale s’amplifie, avec deux augmentations par an !

On a pu assister à de nombreux mouvements sporadiques : en 1969 dans les foyers de l’ASSOTRAF de Saint-Denis, de Pierrefitte, en 1970 dans des foyers d’Accueil et promotion, de la Soundiata, en 1972 dans des foyers de l’AFRP, en 1973 et 1974 dans des foyers de l’ADEF, dans une quinzaine de foyers de l’AFTAM en 1975.

À la Sonacotra, les deux foyers de Bobigny se mettent en grève en 1973 suite à une nouvelle augmentation de loyer. En 1974, une hausse générale des loyers de 9 % provoque une grève de près d’un an au foyer d’Aulnay-sous-Bois. Au cours de cette même année, des mouvements de grève ont touché les foyers de Gennevilliers, de La Courneuve, de Montreuil, de Saint-Denis…

Des revendications convergentes

Jusqu’au début de l’année 1975, tous ces mouvements sont restés relativement isolés les uns des autres, mais les revendications convergent :

  • baisse des loyers trop élevés par rapport aux équipements et services fournis,
  • mise en cause des règlements intérieurs,
  • reconnaissance des comités de résidents,
  • et, dans de nombreux cas, départ des « gérants racistes ».

Face à ces revendications, on trouve généralement le même type de réponse : intervention de la police dans les foyers, expulsion des résidents par voie de justice[5], procédures de saisies-arrêts sur salaires.

Le 31 janvier 1975, les résidents du foyer de Saint-Denis, avenue Romain Rolland, refusent de payer la nouvelle augmentation de 6,58 % prévue pour le 1er février qui porterait le loyer à 251,10 F (SMIC à 1167,75 F pour 173 heures) et adressent leurs revendications à la Sonacotra. Le 29 avril, celle-ci répond en leur notifiant leur préavis d’expulsion. Ils ripostent alors par une double action :

  • information des vingt-et-un foyers du 93 et des 14 du 94,
  • assignation en référé de la Sonacotra pour le 23 mars, et demande d’une double expertise : technique, d’une part, afin de juger si les cloisons séparant deux chambrettes sont suffisantes pour qu’il y ait réellement chambres individuelles, si des travaux d’isolation thermique et phonique sont nécessaires, si les conditions d’hygiène, de salubrité, de superficie minima, compte-tenu des normes de construction sont respectées ; expertise comptable d’autre part, afin d’évaluer si les sommes réclamées sont ou non supérieures aux dépenses réelles de fonctionnement du foyer et du bar, et si, par conséquent, la Sonacotra fait ou non des bénéfices »[6].

Le foyer Romain-Rolland de Saint-Denis met ainsi en œuvre les modes d’action qui caractériseront cette longue grève :

  • information et ouverture en direction des autres foyers par la tenue d’assemblées générales,
  • mise en place de comités de locataires,
  • recours à la justice afin qu’elle ordonne de véritables expertises des foyers et des comptes de la Sonacotra.

En septembre 1975, la Sonacotra procède à une nouvelle augmentation générale des loyers. La grève s’étend rapidement… [7]. Le 21 septembre, les foyers en grève adoptent une plate-forme revendicative qui demeurera la base du mouvement. L’isolement des foyers a été rompu, les comités sont désormais regroupés dans le Comité de coordination constitué de délégués élus dans chaque foyer et qui se réunit tous les huit jours. Grâce à leur organisation, les résidents résisteront ainsi plusieurs années. Ils auront pourtant à affronter et surmonter des difficultés énormes : problème de communication (pas de téléphone dans les foyers et encore moins de portables !), éloignement des foyers dispersés dans des banlieues mal desservies, problème de langue (trente nationalités sont concernées), manque de temps et de disponibilité (à la différence des travailleurs en grève sur leur lieu de travail). Face à eux, un puissant organisme disposant d’importants moyens matériels et financiers et de l’appui du gouvernement, des préfectures et de l’appareil policier…

Préserver l’autonomie de la lutte

Isolés dans les foyers au début de la lutte, les grévistes rassemblent quatre mille personnes le 24 [8]mars 1976, lors du premier grand meeting à la Mutualité. La Sonacotra fait alors une erreur stratégique en faisant expulser du territoire seize délégués en avril 1976. Nombre de délégués sont contraints d’entrer dans la clandestinité, mais le 24 avril, une manifestation contre les expulsions rassemble vingt-cinq mille personnes à Paris. De leur côté, les avocats des résidents obtiennent un sursis du Conseil d’État et on assiste au retour triomphal des expulsés accueillis par des milliers de manifestants à Orly ! 

Poursuite et popularisation de la lutte reposent sur le Comité de coordination qui a su préserver son entière autonomie tout en appuyant son action sur divers comités de soutien locaux et a mis en place une structure originale : la commission juridique et technique.

Dès le début de son action, le foyer Romain Rolland de Saint-Denis s’était adressé à la justice avec l’aide d’un seul avocat, Christian Bourguet. À cette époque, Patrick Mony travaillait à la Cimade à Saint-Denis. Il fut très vite en relation avec les délégués du foyer qui lui firent rencontrer leur avocat et le Comité de coordination fut domicilié quelque temps à la Cimade de Saint-Denis. Le secteur « migrants » de cette association était dirigé par André Legouy qui faisait également partie d’un certain Gisti… Il faut souligner que, dès 1972, une des premières notes du Gisti était consacrée aux foyers et tentait de faire le point sur le statut absolument dérogatoire de ce logement. Christian Bourguet fut très vite rejoint par Arlette Grunstein, avocate, qui sera présidente du Gisti de 1978 à 1985. Les procédures devenant de plus en plus nombreuses, Arlette Grunstein mobilise nombre d’avocats du Gisti (ou proches de celui-ci). Afin d’étayer les dossiers des avocats, des architectes, des experts-comptables, des économistes, des sociologues rejoignent la Commission juridique et technique mettant leurs compétences professionnelles au service du Comité de coordination.

En 1979, la Sonacotra obtient des saisies-arrêts sur salaires (cinq ans d’impayés) qui seront cassées par la suite par les tribunaux, puis des expulsions par voie judiciaire : trois mille résidents se retrouvent à la rue et, de juin à octobre, deux cents résidents du foyer de Garges-Lès-Gonesse campent devant le foyer après leur expulsion. En octobre, la police charge et détruit le campement de Garges ainsi que celui de Nanterre mettant fin à cette longue lutte.

La grève des loyers dans les foyers d’immigrés demeure le seul exemple de lutte de grande ampleur et d’une telle durée conduite dans le secteur du logement. L’attitude plus que réservée des syndicats sera largement conditionnée par leur méfiance envers le caractère novateur du mouvement et surtout envers le type d’organisation autonome qu’il parviendra à se donner. Or, la forme de logement réalisée avec le foyer est directement liée aux conditions d’exploitation des immigrés : la conception même du foyer relève de la situation globale des immigrés en France : travailleurs occupant des emplois sous-qualifiés, donc sous-payés, rejetés à la périphérie des villes, isolés du reste de la population, coupés des leurs puisque ce « logement » leur interdit de faire venir leur famille et dont l’unique fonction devait se résumer à travailler et à reconstituer vaille que vaille leur force de travail. Dans cette réalité, la très forte liaison entre emploi et logement rend particulièrement incohérente l’attitude des syndicats qui n’ont pas alors perçu la dimension réelle du conflit.

Discours du Comité de résidants du foyer Romain-Rolland (Saint-Denis),

1. Qui sommes-nous ?

Nous sommes des ouvriers de 11 nationalités : Maliens, Sénégalais, Mauritaniens, Marocains, Tunisiens, Algériens, Portugais, Espagnols, Yougoslaves, Polonais, Français.

Nous sommes tous exploités à l’usine ou au chantier. Nous sommes des ouvriers comme tous les ouvriers qui sont en France. Avec les autres ouvriers nous produisons toutes les richesses qui sont en France. Comme tous les ouvriers, les patrons nous payent une partie seulement de notre travail. Et c’est avec le travail qu’ils ne nous payent pas que les patrons font leur profit. Nous pensons que la question principale en France, c’est la lutte entre les ouvriers et la bourgeoisie.
Nous sommes aussi volés dans le foyer : on veut nous faire payer 270 Francs pour une toute petite chambre de 6 métres carré.

Nous sommes aussi opprimés dans notre vie : nous n’avons aucune liberté dans le foyer, nous sommes obligés de vivre loin de nos familles, comme des célibataires. Nous sommes aussi isolés de nos autres frères les travailleurs français parce que nous vivons dans des logements spéciaux, des foyers entourés par un grillage.

2. Aujourd’hui que demandons-nous ?

Nous sommes en grève depuis 11 mois. Maintenant il y a 35 foyers en grève dans la région parisienne. […] Nous voulons être moins volés : aujourd’hui nous demandons une diminution de 50 % du loyer.

Nous demandons aussi des améliorations dans le foyer.

Nous demandons aussi plus de liberté : nous voulons le statut de locataire et la liberté dans le foyer.

3. Où allons-nous ?

Nous savons bien que si nous gagnons d’être moins volés et d’avoir plus de liberté, c’est une bonne chose, mais nous continuerons d’être exploités dans notre travail.

Par exemple, si nous gagnons la liberté de faire des réunions dans le foyer, nous continuerons à rentrer épuisés du travail et nous n’aurons pas beaucoup de force ni beaucoup de temps pour faire des réunions. En plus, la bourgeoisie fera tout pour nous reprendre les droits que nous avons gagnés. Dans ces conditions, nous continuerons à faire cadeau de notre vie aux patrons, nous resterons les esclaves de la bourgeoisie.

En réalité, ce que nous voulons, c’est la libération complète des ouvriers.

Mais aujourd’hui nous ne sommes pas assez préparés pour gagner. Les ouvriers n’ont pas beaucoup de force parce qu’ils ne sont pas organisés et parce que la bourgeoisie a divisé les ouvriers en répandant partout des idées racistes, en faisant des logements séparés pour les ouvriers des différentes nationalités, en faisant des conditions de vie et de travail un peu meilleures pour les uns, un peu plus dures pour les autres, en faisant des lots différents pour chaque nationalité.

4. Pour quel changement faut-il lutter ?

[…] Face à cette politique, dans notre foyer, en luttant ensemble, ouvriers de 11 nationalités contre la Sonacotra, nous apprenons à respecter les habitudes des autres camarades ; nous échangeons les expériences de lutte de nos différents pays ; nous mettons nos expériences en commun pour mieux lutter contre nos ennemis. Et aujourd’hui notre gérant ne trouve plus personne pour écouter sa propagande de division.

[…] Foyers Sonacotra, foyers de jeunes travailleurs, HLM ou appartements. Par ces différences, la bourgeoisie cherche à diviser les travailleurs. Nous devons au contraire nous unir pour lutter contre le mal du logement pour les travailleurs ; contre les loyers chers, pour choisir un logement confortable près de notre lieu de TRAVAIL. […] POUR TOUTES CES RAISONS, NOUS DEVONS LUTTER POUR GAGNER DES LOGEMENTS CONFORTABLES, LIBRES ET PAS CHERS, POUR TOUS LES TRAVAILLEURS.

5. Comment gagner ?

Pour renforcer l’unité de la classe ouvrière, pour préparer la victoire, nous devons lutter pour les libertés démocratiques. Nous devons lutter pour que la bourgeoisie change sa loi. Il nous faut une seule loi, plus libre, pour tous les ouvriers.
Nous voulons tous les droits politiques pour les travailleurs immigrés : le droit de vote pour les immigrés ; l’interdiction des expulsions, la suppression des cartes de séjour et de travail et le remplacement par une simple carte d’identité, le droit de former des organisations politiques. […] En définitive nous ne demandons pas quelque chose de spécial pour les immigrés. Quand nous gagnerons ces revendications, ce sera une victoire pour tous les ouvriers. Mais nous gagnerons seulement si nous luttons tous ensemble, vous et nous. […]

APRÈS CINQ ANS DE CONFLIT DANS LES FOYERS D’IMMIGRÉS, La grève des loyers prend fin à la Sonacotra

Article de JEAN BENOIT, publié dans le journal Le Monde le 05 août 1980

Plus de cinq ans après le début du conflit de la Sonacotra, un protocole d’accord a été signé ces derniers jours à Villemomble (Seine–Saint-Denis), dans le dernier des soixante-dix foyers d’immigrés « en grève totale des loyers ». Seuls quelques établissements sont encore atteints partiellement par ce mouvement, dans la banlieue parisienne. Dans d’autres foyers où un protocole a été signé, certains résidents accusent la Sonacotra de ne pas respecter ses engagements.

La lutte perdure jusqu’en 1980, date d’aboutissement des négociations entre les grévistes et la Sonacotra. Les résidents obtiennent alors le changement du personnel d’encadrement et une plus grande consultation des résidents pour les décisions de règlement intérieur ainsi qu’une réglementation des augmentations. Mais cette victoire demeure partielle puisque leur statut de locataires ne sera pas reconnu.

Au foyer-hôtel Laënnec, à Villemomble, la grève des loyers avait débuté à la fin de l’année 1977. En novembre dernier, le tribunal de Bobigny avait ordonné l’expulsion des résidents, et l’établissement devait être fermé incessamment. Selon la direction, les locataires, « par l’intermédiaire du maire (socialiste) de Villemomble et avec son aide », ont repris contact et ont accepté finalement le protocole d’accord proposé par la Sonacotra.

Est-ce la fin de la lutte la plus longue qu’aient jamais menée les travailleurs immigrés ? Si cette issue se confirme, beaucoup s’en trouveront soulagés : la Sonacotra en premier lieu – et les services de M. Lionel Stoléru, secrétaire d’État auprès du ministre du travail et de la participation, – mais aussi les syndicats, qui, loin d’avoir « récupéré » ce conflit, n’ont jamais su trouver un terrain d’entente avec le comité de coordination des foyers en lutte, isolé dans son radicalisme.

Tout avait commencé au foyer Romain-Rolland de Saint-Denis pour une revendication assez obscure : des peintures à refaire, des draps à changer plus souvent, un peu plus de liberté demandée par les résidents, qui souhaitaient aussi le départ d’un « gérant raciste ». Mais très vite les immigrés réclament, en janvier 1975, la suppression de la deuxième augmentation de loyer de 1974, jugée excessive en regard des conditions de logement consenties dans ce type de foyer-caserne pour des travailleurs dont le salaire mensuel n’excède pas toujours le SMIC[9].

L’affaire aurait pu être étouffée rapidement si l’on avait accepté, en haut lieu, de négocier. Mais tout de suite, la Sonacotra refuse : « On ne discute pas, dira un gérant, avec des gens qui viennent des gourbis. » Quand survient la seconde augmentation des « redevances » (+ 7,5 %) le différend s’aggrave, soutenu par le P.C.F. et la C.G.T. dans plusieurs foyers. Une prise de conscience va s’amorcer, tandis que se dessinent des dissensions entre les résidents et les syndicalistes cégétistes, accusés de « casser la grève des foyers » lorsqu’ils acceptent des négociations avec la direction dans trois établissements et la signature d’un protocole qui prévoyait un assouplissement du règlement intérieur, une baisse de 20 centimes par jour sur la dernière augmentation, l’épongeage des arriérés et la reconnaissance d’un comité de résidents. On assiste alors à la mise en place d’un comité de coordination des grévistes, dont les méthodes et les objectifs seront parfois critiqués non seulement par la C.G.T., la C.F.D.T. et F.O. – qui se présentent en interlocuteurs reconnus par la Sonacotra – mais encore par la Ligue communiste révolutionnaire (trotskiste [Aujourd’hui le NPA]), la Fédération des associations de solidarité avec les travailleurs immigrés (FASTI), l’Amicale des Algériens en Europe et l’Association des Marocains en France. Le P.C.F., dès lors, retirait son appui. Ce n’est qu’au cours des deux dernières années que l’on a vu se dessiner un timide rapprochement entre le comité de coordination et la gauche française, par le biais du parti socialiste.

Dans ce combat du désespoir, les « Sonacotra », comme on les appelle, déclencheront l’une des résistances les plus dures, mais aussi les plus réprimées de l’histoire de l’immigration en France. Le mouvement sera caractérisé par sa forme originale aussi bien que par son ampleur. Une manifestation rassemble plusieurs milliers de travailleurs étrangers à la Mutualité. Entre septembre 1975 et avril 1976, le nombre des locataires en cessation de paiement oscille entre douze mille et vingt mille. Mais la grève des loyers retombera, brutalement en 1979, sous l’effet des pressions policières et judiciaires, des erreurs de tactique du comité de coordination, mais aussi de la crie. Il y a, surtout, la difficulté croissante des immigrés à se faire entendre. Au cours de cette année 1979, on a vu se multiplier les procès, les incursions dans les foyers, les saisies – arrêts sur salaires. Le 22 juin 1979, les forces de l’ordre envahissaient le foyer de la Sonacotra de Garges-lès-Gonesse et en expulsaient les occupants. Ces derniers camperont sur un terrain vague jusqu’à la mauvaise saison et finiront par signer un accord. C’est le premier pas vers la reconnaissance d’un « statut de résident ».

Après la signature d’un autre accord, le 9 novembre 1979, au foyer de la rue des Sorbiers, à Nanterre (Hauts-de-Seine), entre le maire de la ville, M. Yves Saudmont (P.C.F.), les représentants d’un comité de résidents et la direction de la Sonacotra, le comité de coordination des foyers en lutte accepte des négociations « foyer par foyer ». À cette date, le conflit n’atteignait plus que dix établissements en grève totale et quelque cinq mille huit cents résidents refusaient encore de payer leur loyer.

Le retour à une situation normale s’est accentué en 1980. Début juin, neuf cents locataires étaient encore en cessation de paiement. Aujourd’hui, ils ne sont plus que trois cents environ selon M. Pierre Bon, directeur de la Sonacotra, au lieu de trois mille deux cents en décembre 1979. Les actions de recouvrement ont concerné plus de douze mille personnes, et une quarantaine de « protocoles collectifs » ont été signés depuis mars 1979 avec des comités de résidents, ou les élus des résidents, ou encore des représentants des expulsés. La plupart comportent l’instauration d’un statut de résident, l’assouplissement du règlement intérieur et surtout la remise d’une partie des arriérés assortie d’un étalement des remboursements. Une aide personnelle vient diminuer la « redevance » que doivent payer les résidents dont les ressources sont inférieures à certains seuils. L’aide transitoire au logement (A.T.L.) distribuée par le Fonds d’action sociale, s’applique dans tous les foyers, à l’exception de ceux soumis à la convention de l’aide personnalisée au logement (A.P.L.).

Plus de trois mille expulsions

La grève des loyers, ainsi, s’est peu à peu résorbée. Cependant, des poches de résistance subsistent, notamment dans trois foyers du Val-de-Marne (Villejuif, Ivry, le Plessis-Trévise), ainsi que dans les Yvelines (Sartrouville), et dans l’Essonne (Athis-Mons). De nombreux résidents se plaignent de la non-application des accords. Ainsi, à Massy (Essonne), où un protocole avait été signé le 5 février, en présence de la municipalité, entre les représentants de la Sonacotra et le comité de résidents du foyer Ampère. Par cet accord, les locataires avaient obtenu, de leur propre aveu, « une modification positive du règlement intérieur », et la promesse d’aménagements divers : entretien des chambres, installation d’une salle de cours et d’une salle de télévision, etc. En échange de la reprise des paiements, la Sonacotra s’engageait à renoncer à l’exécution des décisions judiciaires qu’elle avait obtenues, c’est-à-dire à l’expulsion des récalcitrants, prononcée le 21 décembre 1979. Réciproquement, les résidents se désistaient de tout appel ou pourvoi contre ces mêmes décisions. « Cinq mois après la signature du protocole, déclarent les immigrés de ce foyer, la Sonacotra n’a pratiquement rien fait pour l’amélioration de l’établissement ; elle a, en revanche, augmenté les loyers : après une hausse de 12 % en janvier, elle vient de les augmenter une nouvelle fois, en juin, de 12,85 %. Ces hausses sont justifiées par une expertise agréée, alors que nous n’avons jamais vu aucun rapport d’expertise. En outre, malgré la reprise des paiements, la Sonacotra a fait intervenir un huissier pour signifier l’expulsion des résidents visés par le jugement du 21 décembre. »

En fait, depuis le 3 mai 1980, dans l’ensemble de la France, plus de trois mille résidents ont reçu un tel avis d’expulsion. Au foyer de Saint – Denis, où trois délégués avaient été expulsés du territoire, avec quinze délégués d’autres foyers en 1976, le tribunal d’instance de Saint-Denis a reconnu, en décembre 1978, « les prix illicites de la Sonacotra » et demandé une expertise comptable pour déterminer le prix des redevances. La Sonacotra fit alors appel devant la sixième chambre de Bobigny, qui condamna deux cent cinquante-six résidents à l’expulsion du foyer et quarante-huit autres à une saisie-arrêt sur salaire (soit de 7 000 à 10 000 francs retirés sur une paie voisine du SMIC). Le 30 mai dernier, les résidents de Saint-Denis étaient convoqués à nouveau en justice devant le premier président de la cour de Paris. Quatre cent cinquante résidents des foyers Sonacotra et A.F.R.P. de Saint-Denis sont à présent sous le coup d’une expulsion, sans oublier ceux de Villemomble, de Montreuil, de Sartrouville et de plusieurs autres localités.

Est-ce un effet du hasard ? Au moment où se termine la grève des loyers, l’un de ses anciens leaders, M. Moussa Konaté, qui fut aussi l’un des premiers résidents victimes d’un arrêté d’expulsion du territoire en juillet 1978, se trouve à nouveau menacé d’expulsion. Ce Malien, militant cégétiste au foyer de Pierrefitte (Seine–Saint-Denis), était pourtant considéré comme un élément modéré et modérateur, selon de nombreux témoignages. Renvoyé à Bamako en vertu d’une procédure d’urgence, il avait fait l’objet d’un sursis à exécution ordonné par le Conseil d’État, saisi d’un recours appuyé par la C.G.T.

Résidents du foyer Sonacotra de Saint-Denis en grève (1975)

[1] L’Association pour le développement des foyers du bâtiment et des métaux (ADEF) avec 50 foyers, l’Association pour l’accueil et la formation des travailleurs migrants (AFTAM) avec 39 foyers, l’Association des foyers de la région parisienne (AFRP) avec 20 foyers, l’Association pour l’aide aux travailleurs africains (ASSOTRAF), SOUNDIATA…

[2] Le vocabulaire eut une grande place dans cette lutte : les immigrés revendiquent le titre de « locataire », mais pour la Sonacotra ce sont des « résidents » qui ne paient pas un « loyer », mais une « redevance », il n’y a ni « contrat » ni « convention » entre bailleur et locataire, mais un « règlement intérieur » imposé par la Sonacotra.

[3] En 1972, sur 151 responsables de foyers, 144 avaient un passé militaire dont 138 dans un pays d’Afrique ; sur 7 civils, 3 avaient eu une expérience professionnelle au Maghreb (2 y étaient nés). Dans un procès-verbal du Comité d’entreprise du 18/1/1973, on peut lire : « (…) M. Claudius Petit [alors président de la Sonacotra] rappelle que le fait d’avoir confié la gestion des foyers-hôtels à d’anciens militaires, qui ont l’habitude des hommes, (sic) a facilité la bonne gestion de ceux-ci, en particulier à des époques difficiles (indépendance de l’Algérie, événements de mai 68…) ».

[4] Mireille Ginésy-Galano : « Les immigrés hors la cité – Le système d’encadrement dans les foyers (1973-1982) », L’harmattan/CIEM, 1984, 396 pages.

[5] En 1974, expulsion de 15 résidents du foyer Sonacotra d’Aulnay-sous-Bois. Dans le procès-verbal de la réunion du Comité d’entreprise du 4/12/1974, on peut lire cette déclaration de la direction de la Sonacotra : « L’affaire d’Aulnay-sous-Bois constituera un précédent encore que, s’il est possible de se débarrasser d’une poignée de grévistes, le problème sera autrement difficile quand il s’agira d’une centaine de ressortissants noirs comme à Saint-Denis et de plus de 300 à Montreuil ». Considérations prémonitoires…

[6] Comité de coordination des foyers en grève. Conférence de presse du 14 juin 1976.

[7] De 4 foyers touchés par la grève en novembre 1974 on passe à 20 en septembre 1975 puis 63 en mars 1976.

[8] Vacarme, été 2001, n° 16, « Vingt ans après – Entretien avec Assane Ba ».

[9] (1) Le loyer des loyers Sonacotra, appelé « redevance » par la direction, correspond à trois éléments : charges communes en eau, électricité, etc., prestations particulières, telles que le blanchissage des draps ou le ménage, et loyer proprement dit. Le prix varie en fonction de la surface des chambres et du confort des établissements. En juillet dernier, selon la direction, le montant de ces redevances mensuelles était en moyenne de 300 F, 360 F et 500 F pour les trois catégories de foyers de la première, seconde et troisième génération. La dimension des chambrettes, parfois, n’excède guère six mètres carrés pour un locataire.

1 commentaire sur 1975-1980 : La grève des loyers des foyers SONACOTRA

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