Sur la Commune de Paris … En guise de conclusion … provisoire …

Jacques Rougerie, historien, Extrait de la préface à l’édition de 2004 de Paris Libre, 1871.

Que fut, au fond, la révolution de 1871, ce « sphinx » que disait Marx ? C’était le soulèvement patriotique d’un peuple de travailleurs, d’un Paris alors fondamentalement républicain. Mais qu’on m’entende bien, car le débat peut être ici trop facilement faussé. Il ne s’agit pas de réduire l’insurrection de Paris à la revendication étroite d’une république formelle (certains disent bourgeoise, ce qui est notoirement contradictoire dans les termes, la République étant « la chose de tous »). Pour les insurgés de mars 1871, comme pour ceux de juin 1848, de mars 1832, la République ne peut être que démocratique et sociale, inséparablement ; et c’est ce qu’elle a traditionnellement, depuis 1792, toujours prétendu être, ou viser. Pierre Leroux l’utopiste, mort à Paris le 12 avril 1871 et salué, par l’assemblée communale, en avait, dès le début des années 1830, clairement défini le projet : « Le problème est d’accorder par une synthèse véritable la liberté, la fraternité et l’égalité », de construire « la société où seront véritablement réalisés les augustes termes de l’immortelle devise de nos pères ; liberté, fraternité, égalité. »[2]

Il convient de s’attarder ici un peu, et les récents travaux sur l’utopie m’ont conduit à une réflexion neuve sur les notions de démocratie et de souveraineté populaire.[3]

Par la proclamation d’une « Commune », la capitale s’était constituée en une utopique, impensable, à l’évidence impossible « République de Paris ». L’utopie,
« un rêve non réalisé, mais non pas irréalisable » disait en 1854 l’« anarchiste », comme il se désigne, Joseph Déjacque[4]. Non pas une rêverie, mais un ferment critique. Penser la Commune comme une utopie, au sens fort du terme, conduit à la mieux comprendre.

J’avais toujours, je dois le dire, été embarrassé par l’interprétation de la Déclaration au Peuple français du 19 avril 1871, où je ne voyais, comme tant d’autres[5], qu’un étrange amalgame, médiocre mélange de proudhonisme et de jacobinisme,  qui s’efforçait de composer les thèses pourtant difficilement conciliables de la minorité et de la majorité de l’assemblée communale sur la nature de l’état républicain révolutionnaire à construire. Cela ne me paraît plus exact. La comparaison avec la Révolution de 1789/1794 et son exigence si forte de « démocratie directe », ou avec les revendications mal formulées mais explicites des insurgés de Juin 1848, bref l’étude de la tradition révolutionnaire parisienne, m’amènent à d’autres conclusions.

1871 pose, une nouvelle fois, le redoutable problème du « contrat social » : quelle forme donner à un gouvernement du peuple, qui émane du peuple, sans être oppresseur du peuple ? De ce point de vue, la Commune est peut-être la révolte au programme le plus élaboré du XIXe siècle.

« Doctrinalement », la Déclaration ne fait en réalité que retrouver, après la redoutable parenthèse autoritaire de l’Empire, et continuer, prolonger une réflexion sur la construction de la République, déjà largement entamée en 1848/1851, du fait de la déception qu’apportait le dysfonctionnement du jeune régime. Elle était l’œuvre de militants populaires « communistes » des années 1840, et tout particulièrement de l’« utopiste » communiste Constantin Pecqueur, puis du fouriériste Considérant, qui bâtirent peu à peu le projet de ce qu’ils appelèrent alors le « gouvernement direct de la République », par une organisation de celle-ci qui soit à la fois « communale et centrale »[6]. Il s’agissait, tout à fait au-delà d’une banale idée de décentralisation, de construire la démocratie républicaine à partir d’en bas (de la commune, ou plus efficacement de plusieurs communes regroupées en canton), et non pas la diffuser (l’imposer ?) d’en haut. Cette réflexion avait eu en 1851 un écho certain dans le peuple de Paris, comme en témoigne à ce moment Pauline Rolland : « La question du gouvernement direct […] fait des progrès dans les ateliers. Cette question m’occupe personnellement au plus haut point. […]Je mets à part les travaux de la Feuille du peuple et par conséquent la brochure de Renouvier et Fauvety publiée […] sous le titre gouvernement direct, organisation communale et centrale de la république. Lisez cela et faites la lire à nos amis. Ce n’est pas parmi les bourgeois qu’il importe le plus de répandre la vérité, mais parmi nous autres prolétaires, en qui réside la force. »[7] Construire la République qui s’instaure enfin sur une base communale, c’est à nouveau ce que s’est efforcé de définir, politiquement et socialement, la Déclaration de 1871, et si le texte peut paraître imparfait, les intentions sont claires. Il est surprenant de voir combien les historiens ont négligé cette tradition républicaine « communale-cantonale » qu’on pourrait faire aussi bien remonter à la constitution jacobine de 1793, la reléguant au rang d’utopie, cette fois au sens le plus banal du terme. Rien de plus agaçant d’ailleurs pour l’historien que d’entendre constamment, par les hommes de presse ou de la politique, confondre vulgairement jacobinisme et centralisation, quand chacun devrait savoir que celle-ci est d’abord bonapartiste. Qu’on relise enfin le texte constitutionnel de l’an I, ou le discours de Robespierre du 11 mai 1793 : « Fuyez la manie ancienne des gouvernements de vouloir trop gouverner. Laissez aux communes, laissez aux familles, laissez aux individus, […] le soin de diriger leurs propres affaires et tout ce qui ne tient point essentiellement à l’administration générale de la République. »

Mais l’idéologie, je ne l’ai dit que trop souvent, est loin d’épuiser, bien au contraire, le « secret » de 1871. Très concrètement, pour le peuple agissant du Paris de 1871, être son propre maître, c’était s’autoadministrer, s’autogouverner. On le voit bien dans l’exercice quotidien par ceux d’en bas de leur petit pouvoir local, au club, dans leur bout de quartier. S’affirme en tous sens, de manière évidemment désordonnée, une capacité populaire d’« autonomie », une volonté de participation politique immédiate. Je rappellerai que l’essentiel du travail de réformes projeté sous la Commune s’est accompli – c’est là le fait le plus original – par l’initiative locale. Des commissions « communales » à leur tour avaient pris spontanément la charge des arrondissements. Ainsi dans le XVIIe arrondissement, celui de Benoît Malon. Dix « conseillers adjoints », un comptable, deux dessinateurs, un tailleur de pierres et un architecte, un ingénieur et un agrégé d’histoire, un courtier en vins, deux graveurs, un instituteur révoqué par l’Empire, tous membres de la section des Batignolles de l’Association internationale des travailleurs, assuraient le fonctionnement de dix commissions : Subsistances, Assistance, Travail, Garde nationale, Hygiène et salubrité, Recensements, Sûreté et police, Finances, Instruction publique, Logement. Paul Martine, l’agrégé, se rappelle « nos délibérations tumultueuses, […] le public qui se presse à la porte pour des réclamations de tout genre, […] les mécontents, les gens qui viennent déclarer les naissances, les morts, ou réclamer le mariage […]. Dans le jour, c’était une procession ininterrompue de pauvres femmes manquant de travail et de pain. […] Le plus cocasse était la cérémonie des mariages. Qui les célèbrerait ? Nous décidâmes que ce serait Malon. […] (Il) s’en tira le mieux du monde. Nous fîmes ainsi quelques centaines d’heureux. »[8]

Tout n’allait pas sans heurts. Rival de la Commune, le Comité central de la Garde nationale avait aussi ses sous-comités locaux qui empiétaient sur les attributions des commissions municipales. On comptait, outre la quarantaine de clubs, une foule d’associations, de comités concurrents, manifestant l’intérêt le plus vif pour la chose civique sous quelque aspect que ce soit. Il régnait une atmosphère de sympathique anarchie populaire qui ne favorisait évidemment pas l’efficacité. Enfin ces révolutionnaires locaux étaient extraordinairement exigeants à l’égard de l’assemblée communale qu’ils avaient élue : au nom de la démocratie directe, les pressions, la critique, étaient constantes : « Serviteurs du peuple, ne prenez pas de faux airs de souverains. […] Ne vous pressez pas de juger et de décider au nom du Peuple. Restez dans votre rôle de simples commis. »

Chez ce peuple qui s’insurge, on aperçoit l’espoir, au moins obscurément formulé, d’une République qui soit celle de toutes et tous), qui agisse d’abord dans l’intérêt de ceux qui, par leur travail, donnent son assise à la société. Le citoyen travailleur, réclame, exige qu’on aille jusqu’au bout de la logique de cette « souveraineté du Peuple » tant affirmée, jamais réalisée. Ce n’est pas une République abstraite que les insurgés du XIXe siècle, en 1848, en 1871, ont revendiquée, mais une
« bonne », une « vraie » République, indissociablement démocratique et sociale. Sociale, elle est celle qui doit procurer à tous mieux-être et bonheur. Elle doit être aussi et surtout – c’est plus clairement que jamais exprimé en 1871 – celle qui réalise la vraie démocratie, participative, qui assure réellement les intérêts et les droits des gouvernés, avec et s’il le faut, contre leurs gouvernants.

On en revient aux sources, à la démocratie « directe » qu’avaient revendiquée et pratiquée, non seulement les sans-culottes, mais aussi bien les bourgeois des districts parisiens de 1790[9]. Autonomie et participation politique, identification maximale entre gouvernants et gouvernés : l’homme de 1871 n’a décidément rien de « passéiste » ; il serait plutôt notre contemporain.

Faut-il vraiment chercher comment, par quelles voies, la revendication de la démocratie directe s’est « transmise », depuis 1790 ou l’an II ? Ne pourrait-on plutôt dire qu’elle est en somme le degré premier (ou si l’on veut le degré zéro) de la politique. Et cette revendication démocratique populaire n’est pas seulement
« politique » ; elle ne peut que se prolonger, s’épanouir en question « sociale », par la revendication qui la fonde de la libre égalité, et de l’égale liberté.

L’historien et politologue Claude Lefort a remarquablement mis en lumière la nature par essence « libertaire » de l’idée de démocratie. L’insurrection communaliste, comme toutes les insurrections parisiennes, est aussi questionnement de la démocratie. Celle-ci, avec le suffrage universel proclamé en 1848, élargi depuis, sera-t-elle seulement « représentative », ne donnant au fond le pouvoir réel qu’à quelques-uns, aux « capacités » politiques ? Ou bien sera-t-elle souveraineté réelle du peuple, un démocratie véritable qui ne soit pas, comme on se contente un peu trop facilement chez les historiens actuels du politique, de reconnaître qu’elle ne peut être qu’« imparfaite »[10] et, faute de mieux, « consensuelle », « d’équilibre »  toujours déséquilibré, puisqu’il y a toujours des dominés et des dominants. La Commune a posé une fois de plus au XIXe siècle la question de la souveraineté populaire ; bien sûr, elle ne l’a pas résolue.

Quête d’une démocratie vraie ! Ne reconnaissons-nous pas là, à bien des signes aujourd’hui,  des problèmes toujours posés ? Cette « utopie » de 1871 – l’utopie est un ferment nécessaire à la démocratie – fait aussi partie de notre patrimoine.


[1] Préface de 2004 à Paris libre, 1871

[2] P. Leroux, D’une religion nationale ou du culte, p. 92, et Discours aux politiques

[3] Tout particulièrement Michèle Riot-Sarcey, Le réel de l’utopie: Essai sur le politique au XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998. Voir aussi sur l’utopie et son sens, outre bien d’autres de ses œuvres, le remarquable texte de Miguel Abensour, « L’Histoire de l’utopie et le destin de sa critique », Textures, n°6/7, 1973.

[4] Joseph Déjacque, À bas les chefs, Éditions Champ libre, 1970.

[5] L’historien suisse Charles Rihs, dans son livre de 1955, intégralement réédité au Seuil en 1973, La Commune de Paris ; ses structures et  ses doctrines, de 1955, a toujours persisté dans cette voie simpliste d’interprétation purement idéologique, gravement trompeuse  mais encore trop répandue.

[6] Le texte le plus élaboré est : Gouvernement direct. Organisation communale et centrale de la République. Projet présenté à la Nation pour l’organisation de la Commune, de l’Enseignement, de la Force publique, de la Justice, des Finances, de l’État, par les citoyens H. Bellouard, Benoît du Rhône, F. Charassin, A. Chouippe, Erdan, C. Fauvety, Gilardeau, C. Renouvier. J. Sergent, etc., Paris, Librairie républicaine de la Liberté de penser, 1851, 461 p. On en doit une récente réédition à Raymond Huard en 1999. Traitent également du problème l’allemand Rittinghausen, auteur de La législation directe par le Peuple, publié en 1851, paru déjà en bonnes feuilles dans La Démocratie pacifique (fouriériste) en septembre 1850. Victor Considérant publie La Solution, ou le Gouvernement direct du Peuple, 63 p., à la Librairie phalanstérienne, en décembre 1850 et février 1851. Il propose encore dans le même sens, le 20 avril 1871, La paix en vingt-quatre heures dictée par Paris à Versailles.

[7] Lettre autographe de Pauline Roland à Tremblay, 23 mai 1851, citée par M. Riot-Sarcey, Le Réel de l’Utopie, op. cit. p. 297.,

[8] Martine (Paul), Souvenirs d’un insurgé, Préface et notes de Jacques Suffel, Librairie académique Perrin, 1971.

[9] Maurice Genty, L’apprentissage de la citoyenneté, Paris, Messidor, 1987.

[10] « Malaise dans la démocratie », titre Pierre Rosanvallon en introduction à son livre, Le Peuple introuvable, Histoire de la représentation démocratique en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 1998. Le chapitre IX de la deuxième partie est consacré à la « démocratie imparfaite ».

Extrait de la brochure « La Commune de Paris et la notion de l’Etat« 

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