Les syndicats agents du pouvoir

jeudi 8 juin 2006

Tiré du Combat Syndicaliste de Midi-Pyrénée [devenu depuis « Anarcosyndicalisme ! »] n°95, par la CNT-AIT de Toulouse

Malgré la mobilisation massive des jeunes, malgré le mécontentement profond de la population, malgré leurs propres déclarations indignées, les centrales syndicales [1] se sont abstenues, pendant plus de deux mois de lutte, d’appeler à une seule grève générale ou même à une grève interprofessionnelle ! Un tel appel était pourtant l’engagement minimal que beaucoup attendaient. Ces centrales qui ne sont pas avares, dans les occasions les plus ternes, « de journées d’action de 24 heures » (sic) à répétition, se sont bien gardées de donner ce signal. Ce seul fait permet de juger leur combativité et leur opposition réelle aux projets patronaux.

A tous les coups ils gagnent

Mais, pour ne pas se décrédibiliser complètement, outre des appels aux manifs, les syndicats ont reproduit la stratégie qu’ils avaient mise au point pour faire avaler aux salariés la journée de servage du lundi de Pentecôte [2]. Une stratégie qui leur permet de gagner à tous les coups, sur le plan médiatique. C’est simple : dés que la “température” sociale est un tout petit peu chaude, donc suivant le moment et le lieu, les syndicats déposent des préavis partiels. Des milliers de préavis ont ainsi été déposés, localement, régionalement, dans tel ou tel corps de métier. Dans certaines administrations, il y en a eu pratiquement tous les jours. Cependant, déposer un préavis n’est pas appeler à la grève. Le plus souvent, ces dépôts de préavis se font sans aucune publicité. S’il ne se passe rien, le préavis est aussitôt oublié. Par contre, si des salariés se mettent quand même en grève, les syndicats s’attribuent aussitôt la paternité du mouvement et son succès.

La nouveauté de ce conflit a été l’extension de cette stratégie du mensonge aux blocages : malgré leur opposition de fond à cette forme d’action, des syndicats n’ont pas hésité à s’en attribuer la paternité quand ils avaient “bien marché” alors que leur seul rôle effectif avait été d’essayer de les faire capoter. Ça trompe encore du monde, mais de moins en moins.

L’interpénétration des forces de répression syndicales et des forces de répression de l’État est devenue telle que, dans ce conflit, il a été pratiquement impossible de distinguer les unes des autres.

Les Compagnies de Répression Syndicale (CRS)

Premier exemple choisi à Toulouse : c’étaient les AG de jeunes qui décidaient des blocages. Parfois l’Inter-syndicale (CGT, SUD, UNSA, CFDT…) y était “associée” ou du moins, informée. Quand l’Inter-syndicale n’était au courant de rien, le blocage était réussi (cas du blocage des ailes d’Airbus), quand elle était au courant, curieusement, la police était là avant les bloqueurs et empêchait le blocage (cas du Marché d’Intérêt National). Bien sûr, dans l’Intersyndicale siégeaient les syndicats de … policier. Ceci explique peut-être cela.

Deuxième exemple, retrouvé partout en France : les services d’ordre syndicaux. A ce niveau, la collaboration, a été telle qu’un journal aussi proche de la gauche institutionnelle que Libération a pu titrer pour s’en féliciter “Syndicats et policiers font ordre commun”. C’était d’ailleurs plus qu’un ordre nouveau, une véritable symbiose. Des informations que nous avons reçues de partout en France, le constat a été le même : des services d’ordre syndicaux, aux propos et attitudes xénophobes -et parfois carrément racistes- faisant la chasse au jeune de banlieue, désignant des lycéens ou étudiants aux flics. Une telle attitude, si elle a été appréciée par Sarkozy (qui saura sûrement la récompenser à sa juste valeur) a été (tout de même) mal vécue par des militants qui se sont alors retirés. C’est ce qui est arrivé au SO de la CGT de Toulouse : pour la manif du 4 avril, la direction disait craindre l’action d’horribles « agitateurs » mais surtout avait décidé de « régler leur compte aux anarchistes de la CNT-AIT ». Pour cela, elle avait décidé de “mettre le paquet”. Le quotidien local, La Dépêche, a d’ailleurs relayé l’appel syndical à venir gonfler les rangs du service d’ordre syndical ce jour là. La CGT avait décidé de réunir 350 gros bras. D’après nos sources, bien informées, elle a réussi à en totaliser, à grand peine … exactement 45, fortement démotivés. Ils furent engloutis corps et bien par la masse des manifestants. Et, du coup, il n’y eut pas d’incident dans la manif.

Le nouveau programme syndical : buvons, dansons, faisons la fête

Si les syndicats ne se sont pas beaucoup bougés pour la lutte, le contraste est saisissant avec leur empressement à crier “victoire”, à demander aux troupes de regagner leur bercail et à appeler à un “Premier Mai de Fête” ! A peine le Président Chirac avait-il raccroché le micro qu’en effet le patron de la CGT Bernard Thibaud sabrait le champagne. Pourtant qu’avait annoncé Chirac ? Même pas un retrait, mais un simple aménagement portant sur un seul article de la loi : “la période de deux ans sera réduite à un an” avait-il martelé. La belle victoire !

Sans parler que l’immonde loi dite pour l’égalité des chances ne se résume pas à son article 8 et qu’entre autres choses à vomir, elle permet de couper les vivres -sous des prétextes sécuritaires- aux familles les plus en difficulté. Sans parler du CNE (frère jumeau du CPE pour les entreprises de moins de 20 salariés) qui est déjà à l’œuvre… et sans compter sur la détermination de ceux qui n’étaient pas en lutte que pour la façade : le lendemain, les actions -même si elles étaient moins nombreuses- continuaient dans tout le pays. Le gouvernement, bien échaudé, a jeté la déclaration présidentielle (sur l’année d’essai) aux orties et a prudemment fait effacer ce fameux article 8 de la législation.

Avec un taux de syndicalisation parmi les plus faibles du monde (inférieur à celui de la Turquie par exemple), nos “syndicats”, qui ne représentent dans la réalité plus rien ni personne, ont depuis longtemps choisi leur camp. Vivant pour une bonne part sur des subventions d’État ou du patronat qui permettent de nourrir des centaines de permanents, élus, et autres représentants, ils n’ont aucun intérêt à ce que les choses changent. Tout au contraire. Leur appareil, leurs liens permanents avec le pouvoir (économique, politique et médiatique) leur donne encore les moyens de rythmer l’action (en décidant des dates des manifestations nationales), mais plus de les déclencher ou de les arrêter. Les prochaines années confirmeront cette tendance lourde. Faisons tout pour accélérer ce mouvement.

Libération du 29 mars 2006 : SYNDICATS ET POLICIERS FONT ORDRE COMMUN

“Et soudain, la CGT fond sur les “z’y va” [chômeurs et travailleurs de banlieue]. Poings, pieds et matraques en avant. Les “lascars” [chômeurs et travailleurs de banlieue, qui n’ont rien fait] morflent sévèrement. Le service d’ordre de la CGT du Livre finit le boulot en allant livrer les fauteurs de trouble ? aux gendarmes mobiles, stationnés dans les artères… La collaboration a été préparée par le ministère de l’Intérieur [un certain Monsieur Sarkozy], la préfecture de police de Paris et les services d’ordre (SO) des organisations syndicales”. Nous conseillons à tous la lecture de l’ensemble de cet article de Libération, extrêmement édifiant sur la complicité fondamentale entre syndicats et police. Les commentaires entre crochets sont de notre rédaction. Ajoutons que le “syndicat du livre CGT” se revendique de la tradition “anar”, ce que nous avons mis en doute depuis fort longtemps.


[1] En tant qu’anarchosyndicalistes, et pas syndicalistes tout court, nous désignons ici par le terme “syndicat” ou “centrales syndicales” toutes ces organisations professionnelles qui, de la CFTC à SUD, prétendent “défendre les travailleurs” alors qu’elles ne sont que des rouages de collaboration de classe et d’intégration. La CNT-AIT n’est pas un simple syndicat (“de combat”, de ceci ou de cela) mais un anarchosyndicat.

[2] Malgré l’hostilité de salariés à l’instauration de cette journée de servage, les syndicats n’avaient pas non plus lancé le mot d’ordre de grève générale qui s’imposait. Une forte mobilisation spontanée, à laquelle nous avons aussi largement que possible contribué (voir Le Combat syndicaliste de Midi-Pyrénées n°90 et son supplément) n’a pas réussi à faire imploser cette loi. La signature par les syndicats d’accords découpant le servage en fines lamelles quotidiennes (cas de la SNCF) ou selon des modalités négociables par établissement a contribué à faire échouer la riposte.

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Syndicats et policiers font ordre commun

Au fil du cortège, leur collaboration a permis de limiter les dégâts.

par Didier HASSOUXpublié le 29 mars 2006 à 20h45

Et soudain, la CGT fond sur les «z’y-va». Poings, pieds et matraques en avant. Les «lascars» morflent sévèrement. Le service d’ordre de la CGT du Livre finit le boulot en allant livrer les fauteurs de trouble aux gendarmes mobiles, stationnés dans les artères qui donnent sur la place de la République. Il est 16 heures, les premiers anti-CPE viennent d’arriver. Ce dispositif inédit entre syndicats et policiers a été rendu nécessaire après les graves incidents de la manifestation lycéenne de jeudi dernier. La collaboration a été préparée entre le ministère de l’Intérieur, la préfecture de police de Paris et les services d’ordre (SO) des organisations syndicales.

«Climat constructif». Depuis samedi dernier, plusieurs réunions ont permis de travailler, selon la place Beauvau, «dans un climat constructif». Plusieurs «accords» ont ainsi été trouvés. Le parcours a été nettoyé d’éventuels projectiles : grilles, parpaings, etc. Les syndicats ont souhaité que «les bleus» (les policiers en tenue) restent discrets, ouvrent et ferment le cortège, et stationnent dans les axes perpendiculaires au parcours. Ils ont désigné en leur sein un «correspondant référent» en lien direct avec les officiers. Et les SO ont revendiqué et obtenu d’exfiltrer eux-mêmes les dépouilleurs.

A pied d’oeuvre. Ils ne sont pas les seuls. Le cortège vient à peine de s’ébranler de la place d’Italie, avec un bon quart d’heure d’avance sur l’horaire prévu , que les policiers en civil de la brigade d’intervention sur la voie publique (BIVP) sont à pied d’oeuvre. Ils sont une cinquantaine d’hommes et de femmes, ne portent aucun signe distinctif, si ce n’est leur oreillette. Dans leurs sacs à dos ou dans leurs poches, des matraques télescopiques, des sprays à gaz lacrymogène et des entraves en plastique. Par groupes d’une dizaine, ils arpentent les trottoirs, avançant au même rythme que la tête du cortège. Certains d’entre eux filment des individus avec des caméras numériques. Ils sont en lien direct avec des inspecteurs de la section «sociale» des renseignements généraux. Leur chef, un commandant, répond à la radio au doux nom de TK200.

Bande de «z’y-va». Il est 14 h45 et une équipe de BIVP fend la foule de manifestants. Elle a repéré une bande d’une trentaine de «z’y-va» sur le trottoir d’en face. Trois d’entre eux sont interpellés. Il y en aura beaucoup d’autres, près de 200 à la fin de la journée. Immédiatement, ils sont dirigés sans ménagement vers des policiers en tenue qui stationnent dans les rues avoisinantes. Un contrôle d’identité est effectué. Consigne est donnée de garder les suspects «au moins une heure». Cela ne suffit pas parfois : certains seront appréhendés plusieurs fois dans l’après-midi. «On fait de la prévention, explique TK200. Intervenir, ça les fait réfléchir. Nous ne voulions pas que ce qui s’est passé aux Invalides se reproduise à République. Alors, nous nous sommes adaptés.» Cela ne suffit pas toujours. Des portables ont été volés, des vitrines ont été descendues, des manifestants agressés. «Mais ce n’est rien au regard de ce qu’on pouvait craindre, selon Joaquin Masanet, patron de l’Unsa Police. Le travail effectué en amont a payé.»

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