AVEC LES TRAVAILLEURS JOURNALIERS ET LES SANS-ABRIS DE SAN’YA (Tokyo)

13/12/2020, 山谷労働者福祉会館活動委員会, Comité de solidarité avec les Sans Abris du Foyer de Yamtani (San’ya)

Sanya a toujours eu une connotation négative dans la conscience de la population japonaise. A l’époque Edo (1600-1868), c’était là que se déroulaient les exécutions capitales, là aussi qu’avaient été relégués tous les travailleurs exerçant les métiers liés au sang et aux cadavres d’animaux (boucherie, tannerie, maroquinerie). Les religieux bouddhistes avaient déclaré le lieu indésirable. Son destin fut de rassembler les pauvres et tous ceux qui ne trouvaient pas leur place dans la société japonaises, les exclus du rêve économique japonais. Situé au nord-est de Tokyo, Sanya est à quelques stations de Ginza, le quartier des affaires et du luxe à l’occidentale de la capitale. On quitte le monde familier de la ville pour entrer dans un lieu triste où Tokyo semble se terminer. L’impression générale est bien celle du vide : il n’y a pas d’enseignes lumineuses, pas de banques, beaucoup de magasins ont fermé… Le contraste entre l’activité frénétique du reste de la ville et la violente inertie de Sanya est frappant. Les grands axes portent à croire que l’endroit a été déserté. Mais très vite apparaissent des silhouettes, et il faut se glisser dans les petites ruelles pour y trouver des groupes d’hommes assis par terre, en train de boire, de jouer aux cartes, de parier… On découvre alors toute une vie sociale : des petites échoppes, des salles de pachinko(machines à sous), des bars, des magasins spécialisés dans le matériel ouvrier… Sans doute au regard de Tokyo cette vie sociale semble-t-elle « au ralenti », mais elle existe. Sanya est une microsociété, « un autre monde » dans Tokyo. La plupart des japonais ignorent l’existence même de ce quartier et de ces travailleurs et ils préfèrent ne pas le voir, ni ses habitants si loin des standards japonais.[1]

Aujourd’hui, c’est le quartier des travailleurs journaliers (yoseba), qui travaillent essentiellement dans la construction et dans les restaurants. Les travailleurs journaliers sont une main d’œuvre souvent mal payée et très précaire. Ils sont logés dans des chambres d’hôtels très bon marché (doya). Ils sont quasi exclusivement masculins, célibataires, et sont souvent âgés, proche de la soixante. Après avoir été le moteur de l’enrichissement du Japon des années 70-90 (dans les années 90, les 3 personnes les plus riches sur terre étaient des promoteurs immobiliers japonais …), depuis l’effondrement de la bulle spéculative et la « décennie perdue » (1990-2000) les travailleurs journaliers sont aujourd’hui les « inadaptés» et les «laissés pour compte » du modèle Japonais.

La grande majorité des travailleurs journaliers sont exclus du système d’assurance maladie et de retraite de l’État, qui exige le versement de cotisations importantes pendant toute la vie active, ce qui est impossible quand vous êtes employés à la journée.  Avec la récession économique, aggravée par le Corona, les travailleurs journaliers perdent toute chance de trouver du travail.  Sans logement fixe ni assurance chômage, les liens avec leur famille étant souvent coupés, l’arrêt du travail journalier signifie le plus souvent la vie à la rue. Mais cette fatalité ne dépend pas uniquement des récessions économiques. Tout travailleur journalier est en théorie un sans-abri « cyclique » : il suffit de deux jours sans travail pour qu’il ne soit plus en mesure de payer sa nuit dans une doya. C’est pour cela qu’au Japon, tous les SDF se considèrent comme des travailleurs. C’est cette réalité de la vie du travailleur journalier que sous-entend l’expression abure jigoku, ou « l’enfer du chômage ».

Avec la crise économique sans fin que traverse le Japon depuis 20 ans, il est de plus en plus difficile pour les travailleurs journaliers de trouver du travail. Nombreux sont devenus des sans domicile fixes. La situation a encore empirée avec la crise du Covid, l’économie du Japon ayant chuté de 28% en un an. Les sans-domiciles fixes sont abandonnés par les systèmes sociaux. De plus, dans la perspective des Jeux Olympiques, le quartier de Sanya est en pleine gentrification, de nombreux travailleurs journaliers ou SDF sont expulsés et chassés du quartier par les promoteurs.

Au Japon, sans travail, pas d’assurance maladie. Ainsi, les journaliers qui ne peuvent plus travailler même un tout petit peu pour subvenir à leurs besoins doivent se retourner vers l’assistance sociale. Elle est dispensée par le Centre social de Johoku (Johoku Welfare center), qui dépend de l’Agglomération de Tokyo et qui est une structure bureaucratique plutôt destinée à décourager les travailleurs et à les chasser de la ville. Le Centre de Johoku a plusieurs rôles : foyer d’hébergement, centre médical et surtout bureau de placement des journaliers auprès des employeurs.

A Tokyo comme dans toutes les grandes villes du Japon (à l’exception de Yokohama, qui a un concours spécial pour les travailleurs sociaux), tous les fonctionnaires municipaux, quel que soit leur futur emploi, sont recrutés selon le même concours. Un petit nombre sont alors envoyé dans le secteur social, sans qu’on leur demande leur opinion, que cela leur plaise ou pas. Pour la plupart, ça ne leur plait pas car il s’agit d’un poste de faible prestige social. Donc quand un travailleur journalier se présente au Foyer du Centre social de Johoku, il y a de fortes chances qu’il soit reçu par un travailleur social qui voudrait avoir un autre travail. La grande marge de décision laissé au travailleur social fait peser sur lui une énorme responsabilité, d’autant plus qu’il s’agit souvent d’un jeune travailleur social (ils ne restent pas plus de 3 à 5 ans en général). Ils sont amenés à prendre des décisions éthiques souvent impossibles, du fait de l’absence de moyens.

Cette absence de moyens est délibérée : le Centre social de Johoku n’est là que pour dispenser une aide temporaire aux travailleurs dans le besoin, ceux-ci ne doivent pas s’installer dans la durée. Ainsi par exemple le centre dispose de 60 lits, mais un travailleurs ne peut pas rester deux nuits de suite, il doit partir après la première nuit[2]. Après 30 ans de récession, les moyens ont encore plus diminués et tout est organisé pour restreindre les droits des travailleurs et de SDF, alors que leur nombre a considérablement augmenté. Ainsi le service médical et les services du Foyer – qui auparavant étaient accessibles à tout le monde – ont d’abord été réservés aux travailleurs qui pouvaient prouver qu’ils résidaient dans le quartier, en montrant leur facture d’hôtel (doya). Avec le Corona, le Centre social exige maintenant en plus un contrat de travail pour pouvoir accéder aux services de santé ou autre. Ce qui revient à exclure des soins tous les SDF, en nombre grandissants.

C’est pour faire face à cette bureaucratie et pouvoir reprendre le contrôle de leur vie que des travailleurs journaliers et des SDF ont créé, avec le soutien de militants des droits des travailleurs, l’Association de San’ya pour les droits sociaux de travailleurs journaliers (山谷労働者福祉会館). Il s’agit d’une organisation autonome des travailleurs, basée à la Maison des travailleurs de Sanya (Sanya Workers Welfare center), qui organise un service d’aide juridique et médicale par les travailleurs. Elle organise aussi des distributions régulières de soupes populaires, vêtements chauds et de produits de première nécessité. Enfin elle lutte pour obtenir les droits et la dignité pour les travailleurs journaliers, notamment en matière de santé. Ils luttent également contre l’éviction des camps de SDF, qui s’est intensifiée avec la préparation des Jeux Olympiques, en organisant des rassemblements et des occupations devant le Johoku Welfare Center, pour dénoncer leur politique de discrimination contre les SDF, et exiger l’accès aux soins gratuits pour tous dans la clinique du centre.


[1] Pour donner un exemple, le nom même du quartier Sanya a été effacé des cartes de Tokyo depuis les années 50. Un autre exemple dans le domaine médical : la clinique du Johoku Welfare Center à elle seule recensait plus de 100 cas de poux de corps chaque année. Ce nombre est supérieur au total pour tout le Japon de patients déclarés atteints dans les statistiques épidémiologiques du Ministère de la Santé et du Bien-être social ! C’est que la déclaration des cas de poux de corps découverts par les centres sociaux n’est pas obligatoire, contrairement à ceux enregistrés dans les hôpitaux et médecins libéraux. Ainsi, les cas de Sanya disparaissent des statistiques et le Japon reste ce pays propre et sain, sans poux de corps, qu’il est censé être …  Body lice recurrence among homeless people in Tokyo, January 2003Medical Entomology and Zoology 54(1):81-87

[2] Sanya street life under the Heisei recession. T Gill. Japan Quarterly 41 (3), 270-86, 1994


SOLIDARITE AVEC LES TRAVAILLEURS JOURNALIERS DU CENTRE SOCIAL DE JOHOKU !

13 décembre 2020, Association de San’ya pour les droits sociaux de travailleurs journaliers (山谷労働者福祉会館), https://san-ya.at.webry.info/

La propagation de l’infection par Corona est grave et l’effondrement médical est une réalité. Outre que les SDF et les travailleurs journaliers ne sont pas couverts par l’indemnité de chômage et sont exclus de toute aide, le foyer d’accueil pour les journaliers (Johoku Labour Welfare Center) du gouvernement métropolitain de Tokyo de Sanya sera fermé sans mesures alternatives à partir d’avril/mai. Nous exhortons les autorités à ne pas répéter cela en plein hiver. C’est un problème directement lié à la mort des individus.

Alors que l’infection corona se propage, la situation difficile des sans-domiciles fixes et des travailleurs journaliers continue.

Les offres de travail journalier (que ce soit en cuisine ou dans la construction) ont quasiment disparues ; Et comme il s’agit d’emplois journaliers, les travailleurs ne sont pas couverts par l’indemnité de chômage. Comme ils ne sont pas non plus résidents permanents du quartier (puisqu’ils sont SDF), ils sont également exclus des diverses prestations qui sont réservées aux travailleurs résidents enregistrés. Enfin, la bibliothèque de quartier et le fast-food [Mac Do], qui servaient de lieux de repos [chauffés et jusque tard dans le nuit pour le fast-food], sont fermés à cause du Covid, [privant les SDF de leurs derniers lieux d’abri].

Rassemblement de solidarité avec
des travailleurs SDF expulsés suite
auu réaméngement de la zone pour
les Jeux Olympiques

Nous nous battons depuis un an, avec nos camarades sans domiciles-fixes et travailleurs journaliers. Le Johoku Labour Welfare Center, qui a refusé d’accueillir de nouveaux travailleurs pendant six ans alors qu’il était censé être une organisation d’assistance sociale, a accepté de reprendre le placement de nouveaux travailleurs, grâce aux efforts quotidiens [de notre lutte] pendant plus de deux mois.

D’avril à juin 2020, lorsque les mesures spéciales pour l’emploi à Tokyo se sont arrêtées, [signifiant la fin de toute aide sociale pour les journaliers], nous avons cuisiné quotidiennement devant le centre et nous avons distribué des produits de première nécessité. Actuellement, nous cuisinons deux jours par semaine et nous distribuons également des vêtements d’hiver, car il fait très froid. Beaucoup de gens nous ont apporté des aliments, des produits de première nécessité, des vêtements et mêmes de l’argent. Nous avons été vraiment soutenus.

De plus, la pression pour éliminer les sans-domiciles-fixes augmente proportionnellement à l’avancement des travaux de réaménagement pour les jeux Olympiques. Il y a un gros problème avec le Centre géré par la Métropole de Tokyo : il est chargé théoriquement de prévenir tout acte de violence contre les sans-domiciles-fixes, fondé sur la discrimination et les préjugés. Mais le Centre continue d’expulser les tentes et les affaires des SDF, même quand celle-ci étaient dans ses propres locaux.

Dans ces circonstances, la campagne de lutte de fin d’année [de collecte de vêtements, soupe populaire et occupation] se déroulera sous une forme différente des autres années, pour prévenir l’infection par corona. Nous nous retrouverons devant le Centre Social de Johoku, du 29 décembre au 4 janvier.

Le travail de collaboration sera réduit et la quantité minimale de petit-déjeuner et de dîner sera préparée à l’aide d’aliments emballés. Il n’y aura pas de session d’étude ou de conférence. Nous n’organiserons pas de campement de groupe et donnerons à chaque personne qui n’a pas de place pour dormir un sac de couchage ou une tente.

Il n’est pas possible d’appeler à participer sur le terrain comme les années habituelles, mais nous vous demandons votre soutien et votre coopération.

Voici de dont nous avons besoin : Masque non tissé, sac de couchage, couverture, pull de protection contre le froid, pantalon, baskets, sac à dos, chaussettes, sous-vêtements, pantalons, serviettes, savon, rasoir, café instantané, lait en poudre, sucre, thé japonais, nouilles instantanées, conserves, riz, Nourriture pour chats (car il y a beaucoup d’amis sur le terrain qui s’occupent des chats), ceintures de travail de sécurité (louées gratuitement aux travailleurs qui ne peuvent pas acheter le matériel nécessaire au travail journalier), etc. * Les vêtements pour femmes ne sont pas acceptés en raison du manque de demande.



Soupe populaire et distribution de vêtements chauds aux travailleurs journaliers devant le Centre Social de Johoku

Extrait du Bulletin d’info international « un autre futur pour la santé »#2


2020-21山谷越年越冬闘争にご支援ご協力を

 コロナ感染が拡大する中、野宿者・日雇労働者の苦境が続いています。炊き出しや日雇い仕事の数が激減し、日々雇用であることから休業補償の対象外とされ、住民登録を前提とした諸々の給付金支給からも除外されています。休息の場であった図書館、ファーストフード店なども利用できない状況になっています。
 私たちは野宿者・日雇労働者の仲間たちを中心に、この1年闘いを続けてきました。東京都の山谷対策機関でありながら6年にも渡って新規の労働者のセンターの利用を拒んできた城北労働福祉センターに対し、2か月以上の連日の取り組みの結果仕事の紹介が受けられる利用者カードの新規発行を勝ち取りました。東京都の特別就労対策事業が止まった4月から6月まではセンター前での連日の炊き出しと日用品の配布を行いました。現在炊き出しは週2日の頻度で、その際防寒着の分配なども行っています。たくさんの方々から食材、日用品、衣類、現金のカンパをお送りいただき、本当に支えられました。
 また、再開発の進行と比例して野宿者排除の圧力は高まっています。野宿者への差別偏見に基づく暴力行為を防止する責任がある東京都・センターが自らの敷地からさえ野宿者の荷物や寝床を追い出し続けてきたことは大きな問題です。
 今年の越年闘争は以上のような状況の中でコロナ感染対策のため例年と異なる形で行います。共同作業は縮小し、レトルト食品などを活用した最低限の朝飯と夕飯のたきだしをやります。もちつきや学習会はありません。集団野営も行わず、寝場所がない人各自に寝袋やテントを渡す予定です。
 例年のように現地への参加を呼びかけることはできませんが、ご支援ご協力をお願いいたします。

2 réflexions sur « AVEC LES TRAVAILLEURS JOURNALIERS ET LES SANS-ABRIS DE SAN’YA (Tokyo) »

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