REPRESENTATIVITE ET VISIBILITE

(Publication initiale vendredi 9 janvier 2004)

Etre représentatifs, être visibles … Il est fréquent de voir une organisation se battre pour sa représentativité ou des militants libertaires se confier aux journalistes. Certes, l’anarchosyndicaliste n’est pas un clandestin. Nous ne cherchons pas à nous infiltrer en cachant nos idées … mais est-ce que cela passe par la représentativité et la visibilité médiatique ? C’est ce que nous allons tenter d’analyser ici.

L’Anarchosyndicalisme et le « problème » de la représentativité syndicale.

Dans sa brochure « Les élections professionnelles contre le syndicalisme », la CNT-AIT évoque la question en parlant du « problème de la représentativité », sans dire en quoi consiste le problème. Un premier éclairage peut être apporté par ce constat : c’est surtout dans le secteur public que l’anarchosyndicalisme a retrouvé une deuxième jeunesse en France. Ceci explique peut être cela. L’activité syndicale et le droit de grève sont soumis dans le public à une réglementation rigide. La représentativité y est un enjeu, ne serait-ce que pour pouvoir lancer un appel à la grève. Dans le secteur public, tout préavis de grève doit en effet être déposé par un syndicat représentatif. Tel n’est pas le cas dans le secteur privé où le principal avantage que confère en fait la représentativité est de pouvoir se présenter au premier tour des élections professionnelles. Pour l’instant, l’essentiel (l’action des salariés et leur droit de grève) n’est pas conditionné par la représentativité. Et c’est tant mieux. Dans le secteur privé, le rapport de force supplante la notion de représentativité. Et le rapport de force, c’est l’affaire des anarchosyndicalistes.

Cette question de la représentativité syndicale travaille les politiciens de la république plus qu’on ne le pense. En ce moment, ils planchent sur la préparation d’un projet de loi qui va élargir les règles. Les grandes organisations syndicales nationales perdraient leur monopole de présentation au premier tour des élections professionnelles. La candidature serait ouverte à tous les syndicats légalement constitués. Faut-il dire avec plus de précision ce que cela signifie ? : Le pouvoir a besoin de la représentativité. Parce qu’il a besoin d’interlocuteurs afin de pouvoir contrôler l’action éventuelle des salariés, action qu’il prévoit dure, au regard des mesures « sociales » qu’il prépare. Et gouverner c’est prévoir ! Or, les interlocuteurs traditionnels sont non seulement grillés, comme la CFDT, mais, qui plus est, souvent absents des entreprises privées. A défaut de grives, le capitalisme se contentera de merles. Un tas de petits syndicats, alternatifs, autonomes voire syndicalistes révolutionnaires et anarchosyndicalistes ont deux ou trois militants, quelques sympathisants, dans telle ou telle entreprise. Ils pourraient faire l’affaire. C’est-à-dire jouer le rôle de tampon entre l’action directe de salariés poussés à bout, et un patronat de plus en plus arrogant.

La représentativité c’est donc le problème du pouvoir, non celui des anarchosyndicalistes. Et pourtant, depuis 30 ans, que d’énergie gaspillée dans des affaires de représentativité dans le privé !

Dernière en date : celle d’une section CNT-Vignoles au Havre, qui compterait une trentaine d’adhérents (ce qui n’est pas rien). Très significativement, dans son communiqué d’appel à la solidarité, elle fait passer au deuxième plan les préoccupations de l’ensemble des travailleurs. Que n’ont-ils commencé par mener directement la lutte, avec si possible les autres salariés, au sujet de leurs conditions de travail ? Ils auraient alors probablement vu leur patron, celui-là même qui conteste aujourd’hui leur représentativité, leur demander de se présenter comme interlocuteurs … (auquel cas d’ailleurs, il leur aurait fallu refuser !). Car le but de la représentativité dans la lutte de classe est de remplacer le tout, l’action collective, l’Assemblée Générale des travailleurs (à ne pas confondre avec une intersyndicale !) par une simple partie (la ou les section[s] syndicale[s]). Ce qui aboutit tout d’abord et rapidement à la liquidation de ce tout (généralement : fin de l’AG) puis progressivement à l’affaiblissement de la partie (par l’institutionnalisation sous-jacente ou la répression). Subodorant ce piège, le syndicat CNT de St-Etienne (également adhérent aux Vigno-les) déclare quant à lui : « La CNT est représentative de par la réalité de son action syndicale et son indépendance financière ». Ceci nous semble bien plus juste que de chercher une reconnaissance juridique, car, d’évidence, il n’est possible de représenter que ses militants et sympathisants. Une section CNT n’existe que par la réalité de son action et le contenu de sa réflexion. C’est cette existence de facto qui est notre objectif, et non de représenter qui que soit d’autres que nous-mêmes.

De la visibilité militante

Tout militant révolutionnaire cherche à se grouper avec les personnes qui pensent comme lui. Partant de là, il est naturel qu’il tente de se faire connaître. Des moyens existent pour ce faire.

Mais depuis une dizaine d’années, une théorie a fait son émergence. D’après cette dernière, nous pourrions utiliser les médias plus que ceux-ci nous utilisent. Cette théorie n’a que peu ou pas été débattue. Elle s’est imposée par elle-même.

Pourtant, plus que dans une société de répression brutale et directe, nous vivons dans une société « d’information massive ». En « informant » on formate, ceci est dénoncé quotidiennement avec raison. Mais on peut également réprimer en informant. Quoi de plus simple en effet que de réprimer une envie de faire quelque chose (mettons, la révolution) en informant que les autres sont contre cette envie ? Tant pis, si ces mêmes autres refreinent individuellement cette même envie en se référant à une information collective et normative. A ce stade là, information et désinformation se mêlent. La naissance d’une norme produite artificiellement mais massivement propagée devient une information véritable quand suffisamment d’individus sont convaincus de sa réalité. C’est toute l’histoire du phénomène dit du « sentiment d’insécurité ».

Mais ce n’est pas tout, car à ce processus d’inhibition s’ajoute le besoin de reconnaissance.

Vouloir être représentatif ou visible trouve trop souvent sa source dans un mécanisme exacerbé par notre société et bien connu des psychologues : le besoin de reconnaissance sociale. Le pouvoir s’appuie sur ce mécanisme psychologique. Il est classique d’observer qu’un individu qui « fait quelque chose » ressent l’envie que son action soit « reconnue » par autrui. Or, le pouvoir a les moyens de lui permettre d’assouvir ce besoin, tout simplement, en lui tendant micros et caméras. Or, personne ne l’ignore, l’intervention dans les médias n’est acceptable par le système que si le fond est aseptisé et si la forme est, comme on dit fort justement, « médiatique ». Très rapidement, pour continuer à passer « à la télé », notre militant révolutionnaire en mal de reconnaissance utilisera, en s’auto-censurant, un discours qui n’était pas le sien au départ mais qui est celui recevable par les médias et il adoptera la mise en scène adéquate. Et, très rapidement aussi, ce fond et cette forme deviendront son fond, c’est-à-dire sa manière de penser, et sa forme, sa façon de concevoir ses interventions. Sans compter la création de phénomènes de leadership ! Ceux qui s’agitent frénétiquement devant les caméras, qui veulent peser sur l’événement, qui interviennent à tout propos dans la presse en tant que porte-parole de ceci ou de cela, qui font la cour aux journalistes … devraient s’interroger sur le sens véritable du message qu’ils font en définitive passer aux autres et sur les conséquences de leur stratégie sur eux-mêmes !

# L’homme invisible

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