ANARCHO-SYNDICALISME ET REPRESENTATIVITE

Suite du débat sur la stratégie syndicale des anarcho-syndicalistes

(Paru initialement le lundi 6 septembre 2004)

La pratique de la représentativité, tout comme celle de la visibilité médiatique est largement utilisée par le capitalisme et l’État pour maintenir la domination de classe. Un précédent article de notre journal-. [1] soulignait qu’il ne s’agit pas là de simples « outils » dénués de contenu mais au contraire des notions idéologiques, porteuses en elles-mêmes d’aliénation. De là leur incompatibilité de fond avec l’ensemble de la pensée libertaire.

Cet article a provoqué de nombreuses discutions et des réponses. Ce n’est pas étonnant, puisque d’autres organisations qui utilisent le sigle CNT (en l’occurrence la CNT-Vignoles et la CNT SO ), ont fait le choix stratégique de rechercher à labelliser leur représentativité institutionnelle dans les entreprises. Comment des libertaires peuvent-ils justifier une telle contradiction ?

Pour certains, ils s’en sortent en disant que de toute façon ils ne sont pas anarchistes mais « syndicalistes révolutionnaires » et que donc le refus de la représentativité et la délégation de pouvoir qui l’accompagne ne les concerne pas.

Mais pour ceux qui persistent à se dire anarchosyndicalistes, leur justification repose in fine sur deux grands arguments que nous allons commenter tour à tour. Le débat, et nous nous en félicitons, se poursuit donc. A chacun de chercher à l’approfondir. Les enjeux sont en effet bien plus importants qu’une analyse superficielle peut le laisser croire.

1) « La représentativité, c’est dans les luttes qu’elle s’acquiert …« 

Après avoir critiqué le fait que « … cette société valorise la parole experte et la délégation« , ce avec quoi nous sommes parfaitement d’accord, le premier article qui nous répond affirme : « La représentativité c’est dans les luttes, dans les pratiques qu’elle s’acquiert » [2]. En clair, le premier argument que nous opposent les défenseurs de la représentativité repose sur une critique de la délégation suivie de l’affirmation que la représentativité est valable si elle est obtenue par l’action.

Or, pourquoi une représentativité obtenue par l’action (même directe), n’aurait-elle pas les mêmes résultats négatifs qu’une représentativité obtenue par toute autre voie ? Voilà ce à quoi la réponse qu’on nous fait se garde bien de répondre ! Et c’est pourtant là que se trouve le nœud du problème : c’est la représentativité qui crée la subordination, pas la façon dont on acquiert cette représentativité.

Deux remarques s’imposent ici :

Tout d’abord, nous constatons, qu’en réalité, c’est rarement par la lutte (même si lutte il y a) que les groupes CNT-Vignoles ou encore CNT-SO parviennent à imposer leur représentativité et qu’au contraire, c’est devant les tribunaux que cela finit le plus souvent. Lutte ou pas, la reconnaissance de la représentativité se fait donc en pratique par un des piliers de l’État.

Ensuite et surtout, pour en revenir au cas général, le fait qu’elle ait été acquise « dans les luttes, dans les pratiques » ne garantit nullement que la représentativité ne servira pas de marche pied à de nouveaux bureaucrates, voire à de nouveaux oppresseurs. Tout au contraire, l’histoire abonde de « représentants » directement issus des luttes du prolétariat qui ont tout aussi directement trahi, exactement comme s’ils avaient été élus ou reconnus par une quelconque « autorité » (judiciaire, militaire…).

Pour ne citer qu’un exemple, qu’on se rappelle l’histoire du syndicat de combat SOLIDARNOSC, en Pologne dans les années 1980, et le parcours de son leader le plus représentatif, Lech Walesa.

2) « …Pas de syndicalisme autrement« 

Comme le premier argument, qui fait dépendre la valeur de la représentativité de la façon dont on l’a obtenue, se décompose dès qu’on l’examine, un deuxième, plus tactique, est avancé : on ne peut pas faire autrement, car sinon on n’aurait pas de droits. Ainsi peut-on lire que : « Dans le privé … si une section syndicale n’est pas représentative aucun droit n’est accordé ! » [3] . Le texte se garde bien de préciser à qui ces droits ne seraient pas accordés. On peut même comprendre que c’est de l’ensemble des salariés dont on parle.

La vérité, c’est qu’aucun droit supplémentaire n’est accordé à la section et à ses représentants. Car la seule chose qui change en cas de reconnaissance de représentativité, c’est l’attribution de divers avantages (et non de droits) à la section et surtout à ses représentants (heures de délégation…) [4]. Pour l’ensemble des salariés normaux, la reconnaissance ne change rien du tout.

D’autant que, puisqu’on parle de droit formel, il est toujours utile de rappeler qu’en dépit d’une rumeur savamment entretenue par tous les professionnels du syndicalisme, les salariés du privé ont, section syndicale ou pas, des droits. En particulier un droit essentiel : celui de se mettre en grève sans avoir besoin ni de représentativité, ni de délégué du personnel, ni de délégué syndical, ni d’élu au comité social et économique CSE [5]. C’est tout à fait légal de se mettre en grève (il suffit d’être deux cf « comment faire grève sans syndicat »), et ne pas passer par un quelconque représentant aide à construire un rapport de force autonome à la base.

Il n’est pas inutile de rappeler aussi que, représentativité ou pas, pour les salariés qui veulent lutter, les risques sont au moins les mêmes. Sur ce point aussi, les preuves abondent. La CNT-Vignoles elle-même est bien obligée de le reconnaître régulièrement. Ainsi, chez « 3M », quand une section a été enfin reconnue représentative, elle a eu deux élus et a nommé un délégué syndical. Et, que s’est-il passé ? : « Une fois nos compagnons élus, la Direction part à la chasse aux syndicalistes … Il s’agit de trouver un prétexte pour casser la section syndicale d’entreprise. Notre compagnon qui est en même temps le secrétaire de la section est licencié pour faute grave » [6]. Bref, les fameux « droits » et la « protection« que devait apporter la « représentativité » se soldent par un licenciement. [7]

En pratique, la représentativité n’apporte aucun droit essentiel à l’ensemble des travailleurs. Elle apporte des avantages particuliers aux délégués et se tourne facilement contre eux s’ils ne comprennent pas assez vite que les avantages légaux qui leur sont octroyés le sont en échange de leur collaboration avec le patron.

LE SERPENT QUI SE MORD LA QUEUE

L’article déjà cité du Monde Libertaire affirme (ce qui est une variante de l’argument précédent) que c’est le refus de participer aux comités d’entreprise qui oblige les Vignoles à demander la représentativité [8]. On ne peut que se féliciter de ce refus de participer à un organisme de collaboration de classes. Mais, qu’est-ce qui se produit quand une section Vignoles est enfin reconnue représentative ? Elle profite de cette reconnaissance pour participer au comité d’entreprise et faire ratifier par un tribunal la désignation d’un représentant au dit comité [9].

Bref, la lutte pour la représentativité soi-disant imposée par le refus de participation conduit à participer lorsque l’on est déclaré représentatif ! Le maximum de l’incohérence étant ainsi atteint, reste maintenant à répondre à la question essentielle : pourquoi mettre tant d’énergie à obtenir des « représentativités » ?

Une des hypothèses, c’est que la représentativité est la conséquence d’une logique d’appareil. Dès lors, on défend non des idées mais une chapelle. Consciemment ou pas, on s’inscrit non pas dans une démarche d’autonomisation de la classe ouvrière mais dans un processus de prise de pouvoir sur les salariés. Et, lorsque des salariés révolutionnaires (dont ceux de la CNT AIT) militent sans publicité aucune au sein de leurs entreprises. il est tentant de les apostropher de la sorte , comme dans l’article du « Libertaire » déjà cité : « Quel travail syndical réel effectuez-vous dans les entreprises de plus de 50 salariés ?« . Sous-entendu, vous n’êtes pas représentatifs, il ne vous reste donc plus qu’à vous taire.

Cette dernière citation illustre parfaitement notre critique principale et fondamentale de la représentativité : ceux qui en bénéficient, même à des niveaux totalement confidentiels, s’en servent pour reproduire immédiatement des schémas de domination.

# CQFD


[1] envoi gratuit sur simple demande et sans engagement à toute personne qui le demande …

[2] Le Monde Libertaire

[3] Le Libertaire

[4] Or, ces « avantages » contribuent largement à éloigner les conditions de travail des représentants de celles des autres et les mettent rapidement en situation de leaders.

[5] « Mémoire d’une lutte à 3M « , brochure écrite par la CNT Vignoles

[6] même brochure

[7] A ce sujet, cf. également le cas de Fathy à dans la grève du nettoyage à Arcade …

[8] Il est écrit textuellement dans cet article : « …refus de participation aux comités d’entreprise du secteur privé (ce qui l’oblige, dans ce secteur, à défendre systématiquement en justice sa qualité de syndicat)« . On notera une fois de plus que la conséquence juridique tirée du refus de participer est juridiquement fausse : ce n’est pas la qualité de syndicat qui est en cause mais bien le fait qu’il veuille s’octroyer les avantages des syndicats représentatifs.

[9] Ainsi, dans un communiqué, « Victoire de la CNT Interior’s » (Le Libertaire, N°244, mars 2004), les Vignoles se félicitent de la décision d’un tribunal qui, le 5 février 2004 confirme « sa représentativité au sein de la société Interior’s est établie« , lequel tribunal « déclare valable la désignation de M. B… en qualité de représentant syndical au comité d’entreprise…« .

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